Superstitions

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Robertine BARRY

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mais dans l’étroit logis

On sentait la chaleur des foyers où l’on s’aime.

FRANÇOIS COPPÉE

 

 

« Ne touchez pas à mon rouet, les enfants, dit Sophie Jalbert à ses fillettes, par une longue soirée d’hiver, cessant tout à coup de filer ; je r’viendrai le r’prendre après que j’aurai fait mon levain... C’est demain qu’est le jour de la cuite. »

En retroussant les manches de son mantelet de calicot, la bonne Sophie alla d’abord se laver les mains dans l’aiguière en fer-blanc fixée sur une tablette au fond de la cuisine, puis soulevant le couvercle de la huche :

– Hé, mé ! qu’est-ce que ça veut dire ? y a presque pus d’farine...

– J’vais vous dire, m’man, répondit la Phine qui, assise par terre, mettait en écheveaux sur un dévidoir la laine que sa mère venait de filer ; p’tit Bob a passé par icite c’te relevée et comme j’étais toute fine dans la maison, j’y ai donné tout ce qui a voulu tant j’avions peur qu’i me jetît un sort.

La raison sembla concluante pour Sophie qui ne dit pas un mot pour reprocher cet excès de prodigalité et envoya la plus jeune de ses filles, la petite Louise, au grenier pour renouveler sa provision.

– J’vous persouète que le coeur me cognait fort, continua la Phine, en voyant r’sourde p’tit Bob et j’sais pas d’où i sortait car y avait pas une minute que j’avais r’gardé dehors et on voyait pas une âme sur le chemin du roi.

– J’lui aurais barré la porte au nez, s’écria Luce, filleule de Sophie que celle-ci avait recueillie chez elle à la mort de sa mère, et qu’elle aimait comme ses autres enfants.

– Sainte bénite ! repartit vivement la Phine tout effrayée de l’idée, pour qu’i m’jetît un sort !

– J’ai point peur de ses sorts, dit Luce, d’autant plus brave que le terrible personnage en question n’était plus là ; quand j’rencontre p’tit Bob, j’mets vitement mon tablier à l’envers ou ben mes pouces dans l’creux de mes deux mains. Avec ça, y a rien à craindre.

– C’est encore mieux d’avoir rien à faire avec lui, dit sagement Sophie qui brassait la farine dans son coin ; les jeteux d’sorts, ça parle au méchant esprit et quand j’pense à votre oncle Jos qui a crevé son cheval l’été passé, à Narcisse Pinel qui a perdu sa vache et tous ses moutons du printemps, tout ça parce que p’tit Bob leuz-y-avait dit : « Vous vous souvienrais d’moé », ça n’est point des jeux. J’sais pas ousque ça aurait été pour votre oncle Jos si y avait pas fait bouillir un peu de sang d’un autre cheval qui était tombé malade, avec des clous dedans ; c’est un moyen souverain pour détourner l’mauvais sort.

–Et c’te pauvre Angèle Clouquier donc ! Elle avait ri de p’tit Bob une fois et i l’avait regardée de travers d’un air qui voulait pas dire grand-chose de bon. Après ça, alle pouvait rien faire sans trouver des cheveux : dans la soupe qu’alle trempait, dans la galette qu’alle cuisait, si ben, qu’à la fin, alle se fâche et alle s’dit comme ça : « Si c’est toé, p’tit Bob qui m’a jeté un sort, il va t’en cuire. » Et alle mit sur la braise par la petite porte du poêle un des cheveux noirs et graisseux qu’alle venait justement de trouver sur son beau tablier blanc. Au bout de cinq minutes qu’est-ce qui arrive ? P’tit Bob. Pourtant i avait été vu la veille au grand Maska, à ben des lieues d’icite. I était tout essoufflé, blanc comme un drap et geignait tout bas. Sans prendre la peine de parler à la compagnée, i s’en va drette au poêle et s’met à manigancer un tas de choses en fouillant dans les charbons. « Qué que tu fais là ? », lui d’mande le père d’Angèle. « J’allume ma pipe », qui répond. Mé après ça, Angèle n’a jamais trouvé de cheveux ni sur elle, ni dans son manger.

– C’est dans dimanche huit jours qu’alle publie Angèle avec Octave Guérette, dit la petite Louise qui épluchait des pois au bout de la longue table. On peut bien dire que sa malchance est passée, car c’est un fier beau garçon !

– C’est toujours ben curieux, reprit l’aîné, qu’avant de l’connaître alle l’avait vu en rêve aussi clairement que j’vous vois devant moé. Mélie Lantagne lui avait mis un miroir sous son oreiller et tel qu’alle l’a vu dans son songe, tel qu’i était habillé quand alle l’a rencontré à la corvée cheuz son parrain l’automne dernier.

– Vous m’en mettrez un à soir, moé itou, demanda Luce dont les yeux noirs pétillaient de curiosité.

– I faut pas que tu le saves d’avance, car ça ne compte pas ; mé queuque bon soir quand tu t’en douteras pas, on verra, dit aimablement la Phine qui intérieurement pensait au proverbe : un service en attire un autre.

La conversation lancée sur ce nouveau sujet prit une allure des plus animées. P’tit Bob et ses ensorcellements furent bien vite oubliés ; chacune raconta sa petite expérience, jusqu’à la bonne Sophie qui, ayant fini de pétrir la pâte, vint reprendre son rouet et joindre ses observations à ce gai babillage.

Au même instant on entendit frapper à la porte.

« Ouvrez », dit Sophie qui, pour tout l’or du monde, n’eût voulu se servir d’une formule plus hospitalière.

À la campagne, on vous racontera qu’une jeune femme se trouvant seule le soir à la maison, il prit fantaisie au diable qui passait par là d’aller cogner à sa porte. La jeune femme qui, naturellement, ignorait à quel visiteur étrange elle avait affaire, répondit : Entrez. Le diable profita de la permission, en abusa même, puisqu’il emporta avec lui l’âme de sa gentille hôtesse dans les régions infernales.

Depuis cette expérience néfaste, oncques on ne dit : Entrez, au hameau.

La sage précaution de Sophie fut, cette fois, tout à fait inutile car, au lieu de sa majesté satanique, on vit apparaître sur le seuil la plus jolie frimousse de jeune fille qu’on puisse rêver : des yeux noirs, des lèvres rouges s’ouvrant sur deux rangées de dents bien blanches et un petit nez mutin, légèrement retroussé qui ajoutait à l’ensemble un charme particulier.

La nouvelle venue fut saluée par de bruyantes exclamations de joie.

– Viens te dégreyer Angèle, cria-t-on autour d’elle tandis que la Phine la débarrassait du fanal allumé qu’elle tenait à la main et que la petite Louise s’empressait de dénouer le châle entortillé autour de sa tête.

– J’ai pensé à venir faire un p’tit bout de veillée avec vous aut’ pour jaser un brin, dit la jolie visiteuse.

– T’as ben faite, ma fille, t’as ben faite, interrompit Sophie amicalement, d’autant plusse que nous sommes pas mal seulettes ce soir. Jean est descendu au bord de l’eau avec les trois garçons et ils r’montront que d’main.

– On parlait de toé quand t’es arrivée, dit Luce qui évidemment brûlait d’entrer en matière. C’est ben vré que tu t’maries ?

– Oui, avoua franchement Angèle en rougissant un peu, c’est pour les Jours Gras.

Il y eut comme un petit soupir d’envie dans le groupe des jeunes travailleuses et Angèle grandit en importance à leurs yeux.

– J’sus ben contente pour toé, ma fille, dit la mère Sophie avec bonté. Octave Guérette est un honnête garçon et capable de faire vivre une femme.

– Oui, répliqua Angèle, et vous savez que depuis que ma défunte mère est morte et que papa s’est r’marié, je m’sens pas cheuz nous comme avant. Ma belle-mère m’fait pas d’méchant temps, mé on marche toujours de travers sur un plancher qui nous appartient point...

– Pauvre petite ! dit Sophie, mé laisse faire, va, continua-t-elle d’un ton encourageant, Octave va te rendre ben heureuse et tu r’gretteras rien avec lui.

– C’est-y vré, Angèle, que t’as vu ton cavalier en rêve ? interrogea Luce qui, pour des raisons particulières, tenait à être informée des moindres détails.

– C’est vré, affirma sérieusement Angèle, j’l’ai vu comme j’vous vois et, en me réveillant, j’me suis dit : j’en aurai jamais d’autre que lui. C’est Mélie qui m’avait, sans que j’m’en doute, mis un miroir enveloppé d’un mouchoir de soie attaché par deux épingles en croix. Alle m’avait fait ça pour m’jouer un tour ; ça n’impose pas que j’ai rêvé qu’Octave entrait dans la cuisine et qu’i allait ajuster l’nœud de sa cravate dans l’miroir accroché à son clou. Ça, c’est arrivé comme j’vous l’dis...

– J’té cré ma fille, interrompit Sophie, moé aussi j’avons vu mon homme ben avant qu’il m’fasse la cour. Ma cousine qui restait cheuz mon pére m’avait manigancé une manière de petite échelle à trois barreaux, parce qu’i faut que les barreaux soient en nombre impair, qu’alle avait mise sous mon oreiller et dans la nuit, alle m’entendit crier tout haut aussi clairement que j’vous parle à soir : « Jean, prends garde de tomber. » « Y va s’appeler Jean », qu’a m’dit en riant et comme de fait, un mois après, on mettait l’premier ban à l’église avec Jean, mon mari. Mé ça tourne pas toujours aussi ben pour tout l’monde, car ma cousine qui a couché la tête sur un miroir a vu passer dans son rêve un long cercueil recouvert d’un drap blanc. C’était celui qui y était destiné, j’suppose, qui était mort avant son temps, car alle s’est jamais mariée. Et vous savez que les vieux garçons et les vieilles filles sont des veufs et des veuves dont les maris ou les femmes sont morts avant le mariage.

– Moé, j’ai-t-essayé la galette salée, avoua Luce. On prend une cuillerée de farine qu’on détrempe avec une cuillerée d’eau ; on fait cuire ça au coin de l’âtre et on la mange avant de s’coucher ; not’ cavalier vient en songe nous offrir un verre d’eau pour étancher not’ soif... Ah ! que c’est mauvais ! fit-elle avec une grimace, jamais je n’recommencerai.

– Et qu’as-tu vu ?

– J’ai rien vu parce j’ai pas pu m’empêcher de boire avant de dormir.

– Dis plutôt que t’es trop bavarde, reprit la petite Louise. Tu sais qu’i faut faire c’te galette et la manger sans dire un mot et c’est plus fort que toé.

Tout le monde se mit à rire et, comme il y avait beaucoup de vérité dans ce témoignage porté contre sa discrétion, Luce n’osa pas trop se récrier.

– C’est trop difficile aussi ça, j’voudrais essayer autre chose.

– Compte les étoiles, suggéra Angèle, on en compte neuf pendant neuf soirs de suite et le premier homme à qui on donne la main après la neuvième soirée portera l’nom de ton futur.

– C’est ça, c’est ça, s’écria Luce en battant des mains avec enthousiasme, voilà queuque chose de facile au moins !

– Pas tant que tu crois, car ben souvent le temps est couvert l’soir et y a pas d’étoiles...

– J’ai-t-entendu parler d’une pomme qu’on coupait en neuf morceaux et qu’on mangeait à la noirceur, toute seule dans sa chambre. Après le neuvième morceau, on voyait la figure de son cavalier dans l’miroir.

– J’ai ben trop peur pour faire ça, répondit Luce qui frissonnait d’épouvante en y songeant ; d’autant plus que quand on s’regarde dans un miroir le soir, on peut voir l’méchant esprit.

– C’est pas toé qui s’rait assez brave pour aller sur l’coup d’minuit tourner le crible dans la grange, ou ben qui irait tirer deux scieaux d’eau à reculons à la fontaine, le premier soir de la lune, pour voir ensuite dans l’eau l’portrait de ton cavalier.

– Dans ma jeunesse, dit Sophie, j’en ai connu-t-une qui a fait ça mais les cheveux lui sont venus tout blancs par les choses effrayantes qu’elle avait vues et qu’on n’a jamais pu savoir ; à chaque fois qu’on en parlait devant elle, les dents lui claquaient dans la bouche comme des éclats de bois d’four.

La conversation roula longtemps sur ce sujet qui est un des thèmes favoris durant les longues réunions d’hiver.

On proposa comme moyens infaillibles pour connaître son futur époux de se laver les mains sans se les essuyer avant de se mettre au lit en les laissant sur les couvertures et, en rêve, celui qui doit être l’heureux élu apporte à la belle endormie une serviette pour essuyer ses mains.

Ou bien lorsqu’on passe la nuit sous un toit étranger pour la première fois, on compte les « ouvertures » – les portes et les fenêtres – et c’est encore un autre moyen d’interroger le destin.

Personne ne songe à émettre un doute sur la réussite.

À la campagne on croit à tout cela et à plus encore : aux loups-garous, aux farfadets, aux chasses-galerie, aux lutins qui tressent la crinière des chevaux pendant la nuit et les montent ensuite pour des courses furibondes. Et il ne manque jamais de témoins oculaires pour certifier de l’authenticité de ces faits.

Ils sont de bonne foi, ayant été aidés par un hasard, une circonstance fortuite qui a jeté les bases d’une de ces histoires où une imagination facilement surexcitée a libre cours pour les créations les plus fantastiques qu’on puisse imaginer.

Rien n’intéresse plus nos paisibles cultivateurs que le récit de ces aventures surnaturelles, et souvent on ne se rassemble que pour avoir le plaisir d’entendre raconter les détails invraisemblables de ces scènes effrayantes, jamais contredites, qu’on écoute avec le respect des Mahométans assistant à la lecture du Koran.

Et quand la Phine dit à la mère Sophie : « M’man, raconte-nous donc des peurs ? », sa proposition fut accueillie avec transport.

Le rouet fut installé dans son coin pour la nuit ; on cessa de travailler pour se rapprocher davantage de Sophie qui tira de son répertoire des histoires de sorciers et de revenants à faire dresser les cheveux sur la tête.

La frayeur du petit auditoire devint si grande qu’on n’osait plus retourner la tête et les poitrines oppressées avaient peine à respirer. Mais ces récits avaient sur les esprits une fascination telle qu’on n’eût voulu les abréger du plus insignifiant détail.

Ce genre d’émotions est très goûté et fort apprécié, aussi la réputation de « beau conteur » est-elle fort enviable.

Il ne faut donc pas s’étonner si, la veillée terminée, Angèle accepta avec empressement l’invitation de la mère Sophie de passer la nuit sous son toit.

La porte fut soigneusement verrouillée et barricadée ; on regarda sous tous les lits pour constater que personne ne s’y tenait caché.

Puis on fit très dévotement la prière en commun, et chacune aspergea copieusement sa couche d’eau bénite pour chasser les mauvais esprits et les cauchemars.

Bientôt la petite lampe, qu’on n’avait pas osé éteindre, veilla seule dans la maison endormie.

 

 

 

Robertine BARRY, Fleurs champêtres, 1895.

 

 

 

 

 

 

 

 

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