Une visite chez Volta

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Mgr BAUNARD

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Le grand scandale de ma jeunesse fut d’avoir vu les génies du dernier siècle prétendre trouver dans la science des objections contre la Religion. Pour moi je ne vois que Dieu partout. »

(Volta à Silvio Pellico.)

 

 

 

Dans une matinée du mois d’avril 1819, quelques-uns d’entre les plus illustres écrivains de la jeune Italie s’étaient rendus auprès de l’illustre Volta. Il y avait à peine quelques semaines que le vieillard était descendu de sa chaire de Pavie, et il vivait retiré dans la petite ville de Côme, près du lac et au pied des montagnes natales, entre Dieu, l’étude, sa femme Thérèse Peregrini, et les deux fils que le Seigneur lui avait conservés 1. Les poètes du Milanais ne l’avaient point oublié, et ils étaient venus à Côme pour le lui dire.

À la tête de ceux-ci était Silvio Pellico, que le malheur n’avait pas mûri encore, agité par les doutes de son ardente jeunesse, mais sincère, généreux, passionné pour la vérité comme pour la liberté.

Il avait amené le vieux Monti son maître, âgé à cette époque de quatre-vingt-six ans, mais encore dans la force de son intelligence. Monti, qui connaissait Volta depuis de longues années, avait voulu lui donner ce dernier témoignage d’une impérissable amitié.

Manzoni soutenait la démarche du vieillard. Son front de trente-quatre ans portait cette sérénité que donnent l’habitude des hautes contemplations et la paix intime des convictions profondes. On y voyait reluire quelque chose de cette âme dont la devise était : « Ne jamais faire aucun pacte avec la bassesse, ne trahir jamais la sainte vérité, ne dire jamais un mot pour applaudir le vice ou rire de la vertu 2. » Son poème de Carmagnola venait de le mettre en faveur parmi les partisans de la renaissance italienne ; mais sa muse se plaisait mieux dans les beaux souvenirs que dans les vains espoirs, et les grands ombrages de sa belle résidence de Brusiglio, sa femme, ses enfants, les livres et les vers conspiraient à l’éloigner de la politique militante dont il craignait l’échec.

L’ardent Foscolo était là, comme partout, l’inséparable compagnon de Silvio Pellico, qui a écrit de lui : « J’ai connu Foscolo et je l’ai aimé comme un frère, car il avait pour moi une affection profonde. J’ai vécu près de lui de charmantes années ; tous les sentiments généreux, c’était lui qui les éveillait en moi. Jamais je ne le vis s’abaisser à l’artifice ; la bassesse lui faisait horreur et mettait son âme à la torture. » Tour à tour voyageur, soldat et dramaturge, il justifiait en tout l’idée que Salvator Rosa se fait du poète qui doit être tutto spirito, tutto bile, tutto fuoco. Mais Silvio constate aussi avec douleur que l’auteur des Lettres d’Ortis avait ouvert son âme à « des doutes dignes de pitié », comme il s’exprimera plus tard. « Dans sa tristesse, dit son ami, Foscolo enviait le sort du chrétien qui marche à la clarté divine de l’Évangile. Il entrait souvent dans un temple solitaire, comme n’y entrent pas l’orgueilleux et l’impie. Il éprouvait le besoin de venir humblement et la tête penchée se mêler aux âmes qui, lasses de souffrir, priaient la belle Impératrice des cieux de leur obtenir le pardon du Seigneur ; et lorsque, le soir, il m’avait suivi à l’église, il en sortait pensif et tout ému 3. »

Enfin, les quatre amis avaient conduit chez Volta un jeune poète anglais d’une trentaine d’années, mais dont le nom remplissait et dont les vers étonnaient déjà l’Europe entière. Byron promenait alors sous le ciel de l’Italie cette âme impatiente dont il a trop chanté les brûlantes colères et les folles ardeurs. Mais tout ce qui était grand lui était sympathique, et il avait demandé aux poètes, ses amis, de lui faire connaître l’homme dont les découvertes venaient de révéler, dans l’électricité, l’avènement ou la promesse de tout un monde nouveau.

Ils trouvèrent Volta dans son laboratoire. Le savant physicien était alors dans sa soixante-quatorzième année. Même sous ses cheveux blancs, il gardait encore cette attitude droite, « ce front large sillonné par la méditation, ce regard où se peignaient également le calme de l’âme et la pénétration de l’esprit, avec cette taille grande, ces traits nobles et réguliers qui le faisaient ressembler, dit M. Arago, à une statue antique 4. » Dans ce moment, il portait une sorte de houppelande rattachée à la ceinture par une cordelière, comme les peintres représentent les maîtres de la Renaissance. Dans son laboratoire, divers appareils de physique étaient rangés avec une sorte de culte, comme en un sanctuaire. C’étaient d’abord quelques instruments dont lui-même était l’inventeur, comme l’électrophore, le condensateur et l’eudiomètre électrique, la lampe à gaz inflammable, dressés sur une longue table de vieux bois sculpté, avec des livres, des lettres, des papiers tout couverts de formules et de figures, au milieu desquels une Bible antique était ouverte aux premières pages. Enfin, deux bustes de marbre, l’un du Dante et l’autre de Galilée, rappelaient au grand homme le culte de sa jeunesse et celui de son âge mûr : la poésie et la science, qui demeuraient inséparables en son cœur. Une large fenêtre projetait sur ces images une lumière sans voiles, et ouvrait aux regards une large perspective sur le lac et la campagne réjouie par le doux éclat du printemps.

Volta fit aux visiteurs cet accueil simple et bon, déférent et paternel, qui est la politesse des vieillards. Il était absorbé dans de savantes expériences sur la pile électrique qui déjà portait son nom, et, le regard fixé sur le fil conducteur du fluide invisible, comme un père penché sur le berceau de son fils, il se demandait déjà quel serait l’avenir de cette mystérieuse puissance de laquelle il venait d’assurer la conquête et de déterminer les lois.

Les poètes ne s’excusèrent point de troubler son étude ; mais ils le félicitèrent des distinctions flatteuses qu’il avait reçues de la France, et le prièrent de réitérer devant eux les expériences qui lui valaient tant de gloire. Volta ne refusa point. On le voyait, pendant la savante manipulation, suivre comme les tressaillements de l’insaisissable vie qui circulait secrètement dans les artères du fil que sa pensée déjà prolongeait sur tout le globe. Foscolo se récriait avec l’enthousiasme ardent des Italiens. Monti était assis en face de l’instrument, et, laissant reposer entre ses genoux le bâton qui soutenait sa vieillesse, il semblait du geste interroger le mystère et commander l’attention à cette jeunesse appelée à voir de si grandes choses. Silvio, debout derrière lui, dans une ombre transparente, paraissait se recueillir. Son pâle visage s’était coloré peu à peu d’une flamme immatérielle, et, comme on l’a représenté dans une belle peinture 5, ramenant d’une main les plis de son manteau, il se penchait en avant, plein de méditation, de rêverie et d’attente. Placé près de la roue d’une machine électrique, Manzoni semblait vouloir suivre le courant du fluide invisible. Quant au poète anglais, il avait là encore cette attitude superbe et aristocratique que lui donnent ses portraits. Son grand front s’éclairait sans doute d’une lumière plus douce, mais sa narine gonflée et sa lèvre frémissante, comme celles de l’Apollon pythien, gardaient de l’ironie, même dans l’admiration. Il semblait se demander : Mais qu’est-ce donc que l’humanité, si le suprême effort de ses plus grands esprits consiste à épeler ainsi laborieusement les premières syllabes de ce livre du monde que toute sa vaine science ne déchiffrera jamais ?

Quand Volta eut achevé de donner à ses amis sa démonstration, dans cette langue élevée, lucide, transparente, qui est la véritable poésie de l’enseignement, le vieux Monti se leva, prit d’une main tremblante la main de son ami, l’étreignit fortement, et l’on vit arriver au bord de ses paupières de ces larmes irrésistibles que Dieu donne plus faciles aux vieillards comme aux enfants.

 

MONTI.

 

– Ce n’est pas nous. lui dit-il, mon cher comte, ce n’est pas nous qui saurons le dernier mot de l’immortelle découverte que vous venez de nous expliquer tout à l’heure. Mais si Dieu ne veut pas que nous voyions ce jour, je vous devrai au moins la consolation d’avoir, avant de mourir, entrevu l’entrée de cet immense avenir. Car elle sera immense, entendez-le, cher comte ; je puis bien vous le prédire, s’il est vrai que Dieu accorde la seconde vue à ceux qui, comme moi, sont près de s’en retourner vers lui.

 

VOLTA.

 

Je le crois, mon ami ; mais veuillez remarquer que ce n’est pas à moi qu’en revient le premier honneur. D’abord je serais mal venu, en présence de Mylord, de taire le nom de Franklin. Puis voici sur cette table des lettres de Galvani, qui m’en ont révélé sur ce domaine de la science plus que mes propres recherches ; et, malgré les légers dissentiments qui nous distinguent plutôt qu’ils ne nous divisent, je suis trop redevable à ce grand homme pour que je l’oublie ici.

 

MANZONI.

 

Aussi bien l’Italie est-elle fière de tous ses fils. Combien n’en compte-t-elle pas d’illustres dans les sciences aussi bien que dans les arts ? Aujourd’hui notre vieux Virgile pourrait lui dire encore : Salve, magna parens frugum, Saturnia tellus, magna virum ! Voyez donc, mes amis Galilée, Castelli, Cassini, Torricelli, et combien d’autres !

Foscolo applaudit : « Autant de révélateurs d’un nouveau monde ! » s’écria-t-il avec sa vive ardeur, et le nom de Christophe Colomb se plaça sur ses lèvres.

Volta sourit et dit : « Pauvre Colombo ! il avait les deux péninsules du sud et du nord de l’Amérique devant lui ; et cependant il n’a guère touché que quelques îles des Antilles, c’est-à-dire un point, si on les compare à ce vaste continent qu’il ne fit guère que soupçonner. Eh bien, j’aurai fait comme lui.

– Qu’est-ce à dire ? repartit le poète.

– C’est-à-dire, cher Silvio, que je ne me fais à cet égard aucune illusion : Dieu n’a soulevé pour moi qu’un petit coin du voile qui recouvre son œuvre. Mais tout ce monde indéfini dont vous parliez tout à l’heure, ce monde impondérable, subtil, qui paraît être la frontière extrême où la matière finit et confine à l’esprit, quels mystères ne cache-t-il pas ! Quelles révélations ne nous garde-t-il point ! Que de choses inaperçues encore y resplendiront un jour, dans une lumière croissante qui ravira l’esprit ! Que n’embrassera-t-il pas, que n’expliquera-t-il pas, quand, des quelques faits partiels, épars, incomplètement observés que nous percevons aujourd’hui, le génie scientifique aura déduit des lois, que ces lois à leur tour se seront groupées en système, et qu’une large synthèse aura enfin ramené à une belle unité les manifestations isolées de cette nouvelle puissance ! Mais quant à présent, cette puissance, pouvez-vous la définir seulement, me dire ses sources, ses courants, ses affinités, ses manifestations dans l’univers entier ?... Nous connaissions la lumière, nous connaissions la chaleur, puis voici que nous percevons une nouvelle force que nous nommons l’électricité ; mais ces trois perceptions, distinctes dans leurs modes, diffèrent-elles dans leur essence ? Serait-il impossible qu’un jour une analyse, riche de procédés que nous ne possédons pas, arrivât à trouver, je ne dis pas seulement une grande affinité, mais qui sait ? l’unité et peut-être l’identité dans cette trinité de forces qui m’en représente une autre plus mystérieuse encore, parce qu’elle est divine ?... Je parle de fluide ; mais ce que je nomme ainsi, est-ce un agent spécial, ou ne serait-ce pas plutôt simplement un mouvement, une modification, une vibration de l’éther ?... Mais qu’est-ce que l’éther ?... Je vous avoue, mes amis, que je me perds dans ces questions qui reculent devant moi à mesure que j’avance. Nul n’en verra le terme. Ces abîmes m’épouvantent : je pense à ce mot de Pascal, que « l’intelligence de l’homme n’occupe pas plus de place dans le monde des esprits que son corps n’en occupe dans le monde visible ». Mais je pense aussi que, par tout ce travail, la science de la nature se trouvera ramenée à la simplicité et à l’unité primitive du plan divin. Plus avant nous plongerons dans les causes secondes, plus nous nous approcherons de la cause première. Et, quant à moi, déjà assuré de ce progrès, dont cependant le terme ne se voit pas, je ne sais que m’agenouiller dans l’admiration et l’espérance, et dire avec Rousseau : « Ô Dieu, c’est le ravissement de ma faiblesse de me sentir écrasé par ta grandeur. Moins je te comprends, grand Dieu, plus je t’adore ! »

 

BYRON.

 

Eh quoi, monsieur le comte, n’est-ce pas justement le contraire que vous devriez en conclure ? Est-ce à l’heure même où l’homme met la main, comme vous faites, sur la clef des plus grands mystères de la nature, qu’il lui convient d’abdiquer les droits de sa raison souveraine ? Vous ne croyez donc point à l’homme ?

 

VOLTA.

 

Oui, je crois à l’homme, Mylord, je crois à sa puissance ; mais je ne crois pas moins à son infirmité. Je crois en sa raison ; mais c’est précisément le dernier et meilleur effort de la raison de reconnaître ses limites et de confesser, comme on a dit, qu’elle ne sait le tout de rien.

 

FOSCOLO.

 

Mais ce qu’elle ne sait point maintenant, elle le saura un jour : il faut savoir attendre. Que l’humanité nous donne seulement dans chaque siècle deux hommes comme vous, et le Dieu de la nature pourra se retirer dans sa béatitude : nous aurons appris à tout expliquer sans lui.

 

BYRON.

 

C’est vrai. Pensez donc, ô maître, qu’il n’y a pas deux cents ans qu’on commence à pénétrer sérieusement dans la connaissance de ce globe. Notre Bacon est celui qui en a donné la clef. L’astronomie date de Képler. Les sciences naturelles sont d’hier. La physique date de Lavoisier, la chimie de Bertholet. Et cependant tâchez de calculer leurs progrès ? Eh bien, quand deux autres siècles auront passé sur nos ignorances, et secoué sur le vieux monde leur ironique flambeau, je ne vous garantis pas que nous serons plus heureux sous leur lumière nouvelle ; mais on y verra clair, et on aura du moins ce petit bonheur de savoir que nous sommes nos maîtres, et que, le Dieu du monde ne s’occupant pas de nous, il nous sera loisible de ne pas nous occuper de lui.

 

VOLTA.

 

Vous vous trompez, Mylord. Mes cheveux blancs vous en prient : ne proférez pas ce blasphème, on ne se passe pas de Dieu. Si les philosophes et les poètes le chassaient, les savants le rappelleraient pour rendre compte, lui seul, des insondables mystères que la science n’explique pas et n’expliquera jamais. Il peut se faire sans doute que le premier éblouissement d’une belle découverte illusionne l’orgueil, que l’homme alors décore du nom de cause première ce qui n’est que le fait d’un agent secondaire ; qu’il appelle loi la formule sous laquelle son esprit groupe quelques-uns de ces faits. Vaines paroles que tout cela ! Que la petite science s’en contente ! mais la grande science arrivera, et lorsqu’elle creusera au-dessous de cette superficie, et qu’elle ira jusqu’au fond, elle se retrouvera de plus en plus en face de « Celui qui habite une lumière inaccessible », comme dit un grand Livre que, je le sais, Mylord, vous admirez comme moi.

 

SILVIO, bas à Foscolo.

 

Est-ce que toi-même tu ne l’admires pas, ce livre, toi qui fais l’incrédule ? Te souviens-tu, Ugo, d’un jour « où me promenant avec le père de mon cher Borsieri, sous l’ombrage des arbres qui avoisinent la ville, je t’y rencontrai assis et lisant ? Tu nous aperçus, et tu nous crias de loin : Voici le Livre des éternelles vérités ! Je courus à toi, et je pris le livre de tes mains : c’était l’Évangile, et tu me dis : Baise-le, ce sont bien là les enseignements d’un Dieu 6. »

 

MONTI.

Vous souvenez-vous de notre Dante ? « Insensé est celui dont la raison espère pouvoir parcourir cette route de l’infini qu’habite la substance divine en trois personnes 7. »

 

MANZONI.

 

Et cette autre parole : « Courez à la montagne, et délivrez vos yeux des écailles qui empêchent le Dieu de lumière de se manifester à vous 8. »

FOSCOLO.

 

Cher ami, si quelque chose pouvait me déterminer à gravir cette montagne, ce serait bien assurément le calme que vous me paraissez avoir rencontré sur ses cimes, depuis quelques années. Vous êtes bien heureux...

 

BYRON.

 

Sans doute il y a là des réponses qui peuvent satisfaire quelques esprits soumis. Mais pourquoi, dites-moi, faire intervenir une action surnaturelle, quand la science nous révèle des forces naturelles qui rendent compte de tout ?

 

VOLTA.

 

C’est vrai, mais lesquelles, rendant compte de tout, ne sauraient cependant rendre compte d’elles-mêmes. Quand, en dernière analyse, on a nommé les forces, croyez-vous qu’on ait dit le dernier mot des choses ? Ne serait-ce pas là une manière telle quelle d’exprimer l’impuissance de notre esprit à pénétrer au delà ? N’est-ce pas là un beau voile pour masquer notre ignorance ? Car enfin, qu’est-ce qu’une force ? D’autres que moi, Mylord, ont désespéré de cette définition. Voici ce qu’en vient d’écrire M. de Laplace lui-même, Laplace que vous n’accuserez pas, certes, de mysticisme : « La nature de cette modification singulière en vertu de laquelle un corps est transporté d’un lieu dans un autre, d’un état dans un autre, est et sera toujours inconnue. Elle a été désignée sous le nom de force. On ne peut déterminer que ses effets et les lois de son action 9. »

 

BYRON.

 

Pourtant, vous conviendrez que l’attraction, par exemple, que la pesanteur est une réalité, et vous ne contesterez pas, j’espère, à Newton d’avoir su ce qu’il disait, quand il en découvrait et promulguait les lois ?

 

VOLTA.

 

Votre admirable Newton a constaté le fait, il en a formulé l’universalité, il en a calculé et déterminé l’action ; mais il était trop sage, trop profondément philosophe pour en faire une cause créatrice, dans le vrai sens de ce mot. Croyez-vous que ce grand esprit se soit figuré qu’un corps puisse agir dans un lieu où il ne serait pas ? Lui-même ne disait-il point, dans un doute qui l’honore plus que sa grande science : « La supposition d’une gravité innée et essentielle à la matière, tellement qu’un corps puisse agir sur un autre à distance, est pour moi d’une si grande absurdité, que je ne crois pas qu’un homme, qui jouit de la faculté ordinaire de méditer sur les objets physiques puisse jamais l’admettre 10.

 

PELLICO.

 

Mais si cette gravité, comme s’exprime Newton, n’est pas innée et essentielle à la matière, où est-elle, je vous en prie, et comment s’exerce-t-elle ?

 

VOLTA.

 

Que diriez-vous, mon fils, si j’osais vous laisser voir que, dans mon opinion, cette force universelle qu’on nomme attraction, pesanteur, gravitation, est peut-être due à l’action et l’universelle présence du fluide électrique qui remplit les espaces qui séparent les corps, et, dans ces corps eux-mêmes, l’espace que les molécules de matière laissent entre elles ?... Mais l’espace lui-même, qu’est-il ? Qu’est-ce que l’étendue ? Qu’est-ce que la matière ? Je vous épouvanterais si je vous exposais sur la nature de ces choses les hardies théories de Leibniz. Écoutez du moins Laplace, écrivant dans le même livre que je viens de citer : « Le rapport des intervalles qui séparent les molécules à leurs dimensions respectives, est peut-être du même ordre que l’intervalle des étoiles qui forment une nébuleuse, laquelle on pourrait, sous ce point de vue, considérer comme un grand corps lumineux 11. »

 

MANZONI.

Quelle poésie que celle-là !

 

PELLICO.

 

La véritable poésie, la poésie de la science, qui sera certainement la poésie de l’avenir.

 

BYRON.

 

La poésie de l’inconnu ; donc celle du doute infini ; car si le secret des causes n’est pas dans la nature...

 

VOLTA.

 

Il en faudra conclure qu’il réside dans le sein de Dieu ; que la cause première, c’est lui, parce que le législateur infaillible, c’est lui ; que le créateur, c’est lui, dernière raison de tout, comme Leibniz disait : Deus ultima ratio rerum ! Voilà pourquoi toute science profonde est essentiellement religieuse, que même elle n’est profonde qu’à cette condition, et que, si la petite science éloigne de la religion, la grande science y ramène. C’est votre Bacon, Mylord, qui a dit cette chose.

 

BYRON.

 

Je le sais, on nous la citait certes assez souvent, au collège d’Harrow.

 

PELLICO.

 

Mais la jeunesse n’en croit rien ou se hâte de l’oublier.

 

VOLTA

 

Mon fils, on s’en ressouvient lorsque le souffle des années ou celui du malheur a déchiré le voile d’illusions poétiques qui cachait Dieu aux regards.

 

FOSCOLO.

 

Que vous êtes heureux de voir Dieu partout !

 

VOLTA.

 

Vous ne dites pas assez : il me semble que par instants je l’approche, je le sens !

 

MANZONI.

 

Et que voulez-vous dire ?

 

VOLTA.

 

Je ne sais si chez vous la faculté esthétique a la même puissance ; mais pour moi, que de fois, absorbé dans l’étude d’une théorie féconde, avançant, montant de déductions en déductions, des faits particuliers aux lois et des lois aux systèmes, arrivé tout à coup à la synthèse du sujet, comme un voyageur au faîte d’une montagne, je me suis senti ravi au sein de ces lumineuses généralisations, et l’infini s’est comme entr’ouvert devant moi ! Alors il me semblait que Dieu se révélait à mon intelligence dans cette vaste unité qui est son signe divin. Je venais de le surprendre dans le laboratoire de son œuvre créée. Je tressaillais à son souffle ; et pendant que mon esprit confondu l’adorait dans une certitude qui est l’hymne de la science, sa présence divine se révélait à mon cœur par ce frémissement involontaire et ces battements pressés qui, chez nous, trahissent l’approche de quelqu’un qu’on aime.

 

MANZONI.

 

Oui, c’est l’apparition de l’infini dans l’âme ; nul ne peut s’y soustraire, et, sans être comme vous un maître de la science, j’ai peine à me défendre d’un sentiment mêlé de curiosité et d’effroi quand, contemplant ces découvertes merveilleuses, je me demande où s’arrêtera ce progrès dont nul ne voit le terme.

 

VOLTA.

 

Ah ! c’est une autre question que celle-là, mes amis. Si nous ne pouvons pénétrer le dernier et divin secret de la science, du moins pouvons-nous pressentir l’extension que l’avenir réserve aux applications qui en seront faites un jour. Ici donnez librement carrière à vos aspirations et à vos espérances. Le champ en sera beau !

 

PELLICO.

 

Comment le savez-vous ?

 

VOLTA.

 

Je ne sais, il est vrai, ni le nom ni le nombre de ces résultats futurs ; mais voici ce que je sais. Je sais qu’il y a là, dans l’électricité, une agilité, une subtilité, une immatérialité que ne possède aucune autre puissance connue dans l’univers. Je sais ensuite que l’homme demandera à cette force de lui donner tout ce qu’elle peut rendre, pour la joie de son esprit et le bonheur de sa vie. Il lui a déjà demandé de le garder de la foudre par le paratonnerre ; mais ce n’est que le premier pas. Vous souvenez-vous de ce qu’on rapporte de Michel-Ange frappant de son marteau le marbre où il vient de mettre la beauté et la vie, et lui criant : « Parle donc ! » Eh bien ! à ce fil qui déjà sait conduire la foudre, attachez une parole : qu’il en soit le messager, un messager plus rapide que ne le sont déjà l’eau, le feu et les vents. Que par lui toutes les idées comme tous les intérêts se trouvent en relation presque instantanément. Faites de ce fluide le milieu dans lequel, par lequel toutes les âmes se toucheront, s’appelleront, se répondront, communiqueront entre elles. Pour cela, au lieu d’une goutte de fluide, faites-en passer des torrents ; au lieu d’une étincelle comme celle que je fais jaillir de cette pauvre machine, accumulez des fleuves de lumière et de force ; enveloppez-en notre globe, développez-en le travail, multipliez ses formes, cherchez-en des sources nouvelles ; et laissez faire le temps, le génie de l’homme et la Providence de Dieu. Quelle révolution morale va sortir de là, et de quelles incalculables énergies disposera cet agent mystérieux dans le monde nouveau dont l’avènement fait déjà luire à vos yeux un si séduisant espoir !

 

PELLICO.

 

Mais ce serait le renversement de toutes les barrières qu’ont mises entre les peuples l’égoïsme, la violence impie et toutes les passions jalouses ! Ce serait peut-être alors la liberté, ô maître ! Une fois que serait établi entre toutes les races ce courant fraternel, comment empêcheriez-vous les hommes de se connaître, de se parler, de s’aimer ? On a rêvé quelquefois une langue universelle ; mais ne serait-ce pas le règne de la pensée universelle qui commencerait alors ?

 

VOLTA.

 

Vous êtes poète, mon fils, et je crains bien que l’avenir ne donne pas de sitôt raison à ces hautes rêveries. Mais je veux espérer avec vous que Dieu ne nous a révélé ce secret de sa puissance, que pour nous ménager quelque don de sa bonté. Il pourra se faire pourtant que le mal usurpe l’empire de ces forces invisibles et jette dans leurs courants ses discordes, ses erreurs et ses cupidités. Cela m’attriste parfois ; mais la puissance du bien aura ses représailles, voilà mon encouragement. Lorsque ce fil éloquent fera le tour du globe, que le Seigneur y allume une pensée divine : la céleste étincelle embrasera l’univers...

 

Alors Volta se tut. Ses amis le saluèrent et prirent congé de lui. Le vieux Monti l’embrassa pour la dernière fois. Byron ne le revit plus ; mais cette conversation avait laissé en lui une impression religieuse dont il n’était pas maître, et c’est dans ce temps-là qu’il disait le mot célèbre : « Vous verrez que je finirai par aller au Vatican me jeter aux pieds du Pape. »

Silvio Pellico entrait dans ses Prisons, à peine deux ans après. Quand, au bout de dix années, il revit sa patrie, Foscolo était mort sur la terre étrangère, Byron était tombé sur le sol de la Grèce, Volta aussi n’était plus.

« Il m’est dur, ô Volta, lui chantait Silvio devenu chrétien, il m’est dur de ne pouvoir plus me jeter un moment dans tes bras, et lever sur ton front le regard d’un fils ! Ah ! j’espère que tu reposes maintenant parmi les âmes choisies. Regarde-moi du ciel, et demande au Seigneur que je puisse pour toujours te revoir dans la paix. Pardonne si j’ai tant tardé à suivre tes conseils. »

Alors, se rappelant la scène religieuse que nous avons décrite, il ajoutait :

« Dans ta vieillesse, ô Volta, le hasard plaça sur ton chemin un jeune homme insensé..., non, ce n’était pas le hasard, mais la bonté du sage Tout-Puissant.

« Et je vis tes ardents efforts. Tu ne voulais pas que je succombasse, séduit par les fausses lueurs de l’impiété, mais que, vaincue par la vérité, mon âme grandît à sa lumière.

« Ô vous, disais-je au vieillard, vous qui avez vu dans ces secrets plus avant que les autres, vous dont l’âme s’ouvre à la flamme de l’éternel amour, oh ! dites-moi comment vos doutes se sont apaisés dans la foi ?

« Et le vieillard me répondait : Moi aussi j’ai douté, moi aussi j’ai cherché. Le grand scandale de ma jeunesse fut d’avoir vu les génies de ce temps-là se servir de la science pour combattre la religion. Pour moi, aujourd’hui, je ne vois que Dieu partout 12. »

 

Orléans, juin 1876.

 

Mgr BAUNARD, Autour de l’histoire,
Scènes et récits
, 1898.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



1 Voy. notice sur Volta, Œuvres complètes de Fr. Arago, t. I, Notices biographiques, p. 231 et suiv.

2 « Non far tregua coi vili ; ii santo vero

Mai non tradir ; ne proferir mai verbo

Chè plauda al vitio, o la vertu derida. »

(Manzoni, in morte di Carlo Imbonati, 1806.)

3 Silvio Pellico, Fragments inédits publiés et traduits par M. Antoine Lacour. Paris, in-4°.

4 Œuvres complètes de Fr. Arago, t. I, Notices biogr., p. 237.

5 J’ai suivi exactement, dans cette description, le beau tableau qu’a imaginé et tracé de cette scène M. Magaud dans la décoration de la Galerie historique du Cercle religieux de Marseille. C’est à cette peinture que je dois la première pensée de ce récit.

6 Silvio Pellico, Fragments. Édit. Ant. La Tour.

7 Malto è chi spera che nostra ragione

Possa transcorrer la infinita via

Che tiene una sustanzia in tre persone.

(Dante, Purgat., ch. III, st. 12.)

8 Correte al monte a spogliarvi lo scoglio

Ch’esser non lascia a voi Dio manifesto.

(Dante, ibid., ch. II, st. 41.)

9 Laplace, Exposition du système du monde. Paris, édit. de l’an IV, t. I., liv. III, ch. I, p. 240.

10 Lettre de Newton au docteur Beutley, IIIe lettre du 4 février 1693, dans la Bibliothèque britannique, février 1797, vol. IV, n° XXX, p. 192.

11 Laplace, Exposition du système du monde, t. III, p. 196. Voir sur ce sujet un très savant mémoire de M. Polle : La constitution intime des êtres matériels. Recueil de l’Académie des sciences du département de la Somme. Amiens, 1853, p. 53.

12 Silvio Pellico, Poésies, Ode à Alessandro Volta.