Les liens se resserrent

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Charles BAUSSAN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le fermier de la Rousselière, Jacques Blondeau, est parti le troisième jour de la mobilisation. Il était marié depuis dix-huit mois.

Son père, qui avait pris sa retraite pour lui céder sa place et qui était allé habiter dans le bourg, est revenu ; il mène la ferme et travaille aux champs. La fermière, la femme du soldat, a assez à faire aux étables, à la basse-cour et à la maison, avec son petit Louis qui ne marche pas encore.

Le père Blondeau travaille pour deux et même comme quatre ; jamais, au plus beau temps de sa jeunesse, il ne s’était senti tant d’amour pour sa terre, ses labours, ses ensemencés, ses haies, pour sa Rousselière : il veut qu’à son retour le fils la trouve « bien en ordre ».

L’autre dimanche, avant les Vêpres, il est allé voir la maîtresse, la propriétaire de la ferme, Mme Dufrêne. Elle habite tout près. Les deux maisons, la ferme et « le logis », ont le même nom : la Rousselière ; elles se regardent et se font des signes d’amitié du haut des toits, par-dessus les chênes ; elles sont, toutes, deux ensemble, tantôt chauffées par le même rayon de soleil, tantôt secouées par le même coup de vent.

Mme Dufrêne, qui est veuve, a, elle aussi, son fils au feu : il est capitaine de chasseurs et galope, quelque part, en reconnaissance, du côté d’Ypres. Elle a pris avec elle l’aîné de ses petits-enfants, André. La mère est restée à la ville avec les plus jeunes.

Le père Blondeau s’est enquis du commandant ; Mme Dufrêne s’est enquise de Jacques, du caporal Jacques. N’est-il pas, je crois, son filleul ? Et l’on a parlé de la grande guerre, des tranchées, de l’hiver qui s’annonce rude et qui sera dur là-bas.

Puis le père Blondeau a demandé l’autorisation de planter un verger dans la pièce de l’Aire. Ça manque à la ferme.

– C’est pour nos enfants, a-t-il dit.

Et l’un et l’autre se sont remis à parler de leurs enfants, le commandant et le caporal...

Cette après-midi, dans la brume, le père Blondeau travaille donc à son verger. Il fait des trous de trois pieds, trois pieds en tous sens, en long, en large, en profondeur. C’est sa tranchée à lui, la tranchée de la paix.

Il a choisi dans la pépinière les tiges les plus fortes et les plus droites, les écorces les plus lisses, et il sait où il prendra les greffes, – Canada, Reinette du Mans, Calville blanc, Royale d’Angleterre.

Déjà, dans le premier trou, le vieux fermier tasse la terre au-dessus des racines du premier pommier, en la piétinant de ses sabots.

Il est tellement à son ouvrage, qu’il n’a pas entendu marcher à côté de lui dans le chemin.

– Père Blondeau !

C’est le garde champêtre qui l’appelle, accoudé sur la barrière. Le père Blondeau y va en frottant l’un contre l’autre ses sabots pour en faire tomber la terre. Les deux hommes se serrent la main.

J’ai une mauvaise nouvelle à vous donner, dit le garde champêtre. Le commandant a été tué.

– Le commandant !

– Oui. Mme Dufrêne l’a appris ce matin. La journée est mauvaise pour la paroisse. Le commandant n’est pas le seul, et c’est pour ça que je viens chez vous... Jacques aussi, votre fils. La dépêche vient d’arriver. Voilà l’avis que le maire m’envoie vous apporter... C’est dur, mon pauvre ami. Un brave garçon, Jacques ! Tout le monde l’aimait bien. Ça me fait presque autant de peine qu’à vous.

... Il y avait une heure que l’on pleurait à la ferme de la Rousselière, quand la porte, s’ouvrit doucement. Mme Dufrêne entra avec son petit-fils André. Eux aussi pleuraient. La mère alla s’asseoir à côté de la veuve et lui prit les mains. À mi-voix elle lui parla de Jacques, et le père Blondeau parla du commandant.

Dans la salle grise, où le balancier de la vieille horloge faisait gémir une à une toutes les secondes, ils étaient assis tous quatre devant la cheminée. Les âmes aussi s’étaient rapprochées, plus encore qu’aux temps heureux d’autrefois, de ce qui, si vite et si tôt, était devenu l’autrefois !

Les deux douleurs s’étaient mêlées, confondues en une seule. Il n’y avait qu’une famille qui avait perdu deux frères,

Où étaient-ils tombés ? Comment avait été leur fin ? On ne savait rien, ou presque rien. On aurait des détails plus tard. Mais, dès à présent, on était sûr qu’ils étaient morts, l’un comme l’autre, vaillamment et chrétiennement. Ils étaient morts pour la même cause, pour la même terre. Ils étaient partis ensemble pour l’autre patrie, la maison de Dieu, où on les retrouverait.

Et à parler ainsi des deux absents, et de la France, et du paradis, devant la flamme du foyer, la flamme qui renaissait toujours au-dessus des tisons noirs, tous sentaient vraiment que rien n’était fini, que la vie continuait pour tous, même pour les chers morts, que pourtant il y avait quelque chose de changé et que maintenant – les morts le voulaient, – maintenant, en France, on ne pourrait faire autrement que s’aimer...

– Nous irons ensemble à l’église demain, voulez-vous ? dit en partant Mme Dufrêne à la fermière. Vous aussi, père Blondeau, n’est-ce pas ?

En passant devant le berceau, André se haussa sur la pointe du pied et embrassa le petit Louis. L’enfant dormait et ne se réveilla pas.

... La semaine suivante, le père Blondeau s’est remis à son verger. Pendant qu’il tasse la terre au fond du trou, c’est André qui tient la tige et l’empêche de pencher à droite ou à gauche.

– Je voudrais aller planter les pommiers de la Rousselière, a-t-il demandé.

Et il est venu seul, par le petit chemin qui attache l’une à l’autre, d’un ruban gris, les deux maisons.

La gelée a cessé ; une tiédeur subitement est arrivée en plein décembre, comme une sorte de printemps triste. Il n’y plus d’oiseaux ; mais, au milieu du grand silence, le père Blondeau entend sa belle-fille aller et venir dans la cour, dans l’aire, et une toute petite voix pépier doucement :

– Pa-pa ! Pa-pa !

Le père Blondeau a grand soin des racines ; il les démêle comme on peigne une chevelure ; il les recouvre d’un terreau de feuilles ; il égrène toutes les mottes.

Ce n’est plus « pour nos enfants » qu’il plante les pommiers de la Rousselière, mais c’est « pour nos petits-enfants ».

 

 

 

 

Charles BAUSSAN,

Fleurs de paix et fleurs de guerre,

Paris, Bonne Presse.

 

 

 

 

 

 

 

 

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