Un ménage

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Charles BAUSSAN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Devant une table encombrée d’étoffes, une table ronde de salle à manger, deux femmes causent sous la lampe.

La mère et la fille. Mme Bruneau a quarante ans, Lucie en a seize.

Au fond de la pièce, dans un lit de fer, un petit garçon, Maurice, dort les bras remontés sur l’oreiller. Son tablier, sa ceinture de cuir pendent à une chaise, et dessus, le sac d’écolier…

– Voilà, c’est fini !

Et, piquant son aiguille au tapis de la table, Lucie lève au bout des doigts, délicatement, à la pleine lumière de la lampe, la chemisette de linon clair.

Il y en a partout, autour d’elle, de ces chemisettes, sur la table, sur les chaises ; les unes finies, les autres taillées seulement ; il y en a de roses, de mauves, d’autres avec des rayures, des dessins écossais, des bouquets Pompadour…

– Bien. Mets-la avec les autres. Ça fait onze. Je finis la mienne. Je les porterai demain. Il faut te coucher, maintenant, il est tard… Tu entends quelque chose ?

– Non… Je croyais entendre papa remonter.

– Il aura été retenu au bureau. C’est le 31, aujourd’hui. Peut-être avait-il des comptes à terminer… Combien as-tu peint d’images ?

– Huit. Je n’ai plus d’or. Il m’en faudra une coquille.

– Tu en achèteras demain matin… Allons, viens me dire bonsoir.

– Bonne nuit, maman.

– Bonne nuit, Lucette. Dors vite…

Lucie couche dans la cuisine.

Le logement n’a que trois pièces ; les trois portes s’ouvrent côte à côte sur le vestibule ; à gauche la chambre à coucher, au milieu la salle à manger, à droite la cuisine.

Mme Bruneau travaille dans la salle à manger ; c’est la pièce la plus grande, et ailleurs il n’y a pas de table.

Les aiguillées de fil se suivent ; des centaines de petits points blancs s’alignent sur les plis, le long des ourlets, traversant, invisibles, les bouquets de fleurs de l’étoffe.

La tête penchée sur son ouvrage, Mme Bruneau travaille et attend.

– Où est-il ? Pourquoi ne rentre-t-il pas ? Qu’y a-t-il ?

Quelle nouvelle tristesse, après toutes les tristesses passées, les tristesses qui durent ? Elle n’attend plus autre chose ! Et très vite, pendant que sous la lampe l’aiguille marche, marche, tramant après elle, dans l’étoffe claire, les fils blancs qui se rapetissent toujours et se renouvellent toujours, pendant l’heure longue, interminable, Mme Bruneau les revoit, les ressent, toutes ses tristesses ; toutes se suivent, comme les points de sa couture.

Les joies sont bien loin, les joies de la première année de mariage. Trop d’années sans joie sont venues depuis, trop de délaissements et de trahisons. Elle sent encore sur elle les regards apitoyés de ses amies, ses anciennes amies…

Se séparer ? Son père le voulait. Elle, elle n’a pas voulu. Elle embrassait ses enfants. Elle défendait son mari.

Lui continuait sa vie : la paresse, le jeu, de pires choses encore.

La maison de commerce, la vieille maison Bruneau a été fermée. La faillite ! Elle, pour apitoyer les créanciers, a tout abandonné. Tout a été vendu, son petit salon, son piano, ses meubles de jeune fille.

Elle s’est mise à travailler, à broder, à coudre pour des maisons de confections.

Lui s’est fait comptable, commis de magasin. Il a commencé à traîner de place en place, un mois ici, un mois là, se laissant aller à la pente, descendant toujours. La semaine dernière, il est rentré ivre…

Que faire ? Elle a du courage pour lui, du courage pour tous. Des deux mains, pour arrêter le ménage qui tombe, elle s’accroche à toutes les herbes de la route…

Doucement, du lit de fer arrive en souffles réguliers, tranquilles, la respiration du petit Maurice…

Et enfin, voici qu’en bas la porte de la rue s’ouvre ! un pas lourd, mal assuré, monte l’escalier, trébuchant dans les marches…

C’est lui. Il entre. Il va droit à la chambre à coucher. Mme Bruneau, les mains arrêtées sur son ouvrage, écoute.

De l’autre côté de la cloison, le même pas lourd, chancelant, va et vient, heurtant les meubles. Une voix enrouée parle, crie presque ; vingt fois les mêmes mots. Une chaise tombe, Maurice, subitement réveillé, ouvre les yeux ; il les referme aussitôt.

Un quart d’heure, une demi-heure se passent. Tout dort : Maurice, Lucie, lui aussi.

Mme Bruneau finit son aiguillée. Elle range la table. Elle met en place, elle enveloppe les chemisettes. Elle borde les draps du lit de fer ; elle ramène doucement sous la couverture les bras qui sortaient, qui remontaient sur l’oreiller. Et, à son tour, elle va, dans la chambre à côté, essayer de dormir.

… Il est 8 heures du matin. Mme Bruneau s’est levée à 6. Elle n’a pas dormi. Lucie est sortie. Elle est allée aux provisions.

Maurice descend l’escalier en courant, le sac sur l’épaule, la moitié de son petit pain à la main. Assis à côté de la fenêtre, dans la salle à manger, Bruneau lit un journal. Mme Bruneau fait le lit de Maurice.

– Il est 8 heures, Jacques. Tu ne pars pas ?

– Non… Je ne retourne plus à la maison Mulot. Ils ont renvoyé hier deux employés. Picard et moi. Qu’est-ce que tu veux ? Les affaires ne vont pas.

– Comment, les affaires ne vont pas ? Ils agrandissent leurs magasins !

– C’est comme ça. D’ailleurs, c’est toujours sur moi que ça tombe.

– Que vas-tu faire ?

– Que veux-tu que je fasse ? Je ne sais plus. J’en ai assez.

Un moment Mme Bruneau reste immobile, une main sur la barre de chevet du petit lit. Puis, machinalement, elle se remet à sa besogne ; elle fait gonfler du poing la plume de l’oreiller ; elle ajuste les draps, la couverture de laine grise.

Bruneau lit toujours à la fenêtre.

Elle vient s’asseoir à côté de lui.

– Voyons, Jacques, il ne faut pas t’abandonner ainsi ! Tu vas trouver autre chose. Je n’aimais pas cette maison Mulot. Veux-tu que nous cherchions ensemble ?

– Que veux-tu chercher ? On ne prend que des jeunes. Je n’ai plus qu’à m’en aller n’importe où, en Amérique, au Brésil.

– Jacques !… Veux-tu essayer à la maison Deschamps ?

– Inutile. On ne me prendrait pas.

– Et Charron ! Tu n’y penses donc plus ? Tu avais songé à y entrer, quand tu t’es décidé pour Mulot.

– C’est de la mercerie. Je ne connais rien à la mercerie. Et puis, ce n’est pas payé.

– Enfin ! pour commencer… Si tu allais voir.

– Crois-tu ?

– Oui, va donc. Ce matin… En revenant, si tu ne trouvais rien d’assuré, pour maintenant, à la maison Charron, tu pourrais entrer à l’agence de publicité Ringer… C’est sur ton chemin, rue Vivienne… Il y a là un caissier qui connaissait mon père, M. Despas. Tu le demanderas. Peut-être te fera-t-il avoir quelques écritures. Cela t’occuperait, en attendant mieux.

– Je vais aller… pour te faire plaisir.

– C’est ça, pour me faire plaisir. Veux-tu l’adresse ? C’est au 8. Je vais te l’écrire.

– C’est inutile. Je me rappellerai bien.

– Si. Je vais te la donner. Cela vaut mieux que d’être un quart d’heure à la chercher… Voilà, avec le nom de M. Despas… Si tu ne trouves rien, demain j’irai voir Mme Rochard… Allons, au revoir. Nous déjeunerons à 11 heures. Je t’attendrai. Veux-tu un petit Bondon ?

– Je veux bien. Au revoir ! Je pars.

– Au revoir, Jacques.

Il sort.

Elle s’appuie un peu le dos sur sa chaise. Dans ses pauvres yeux fatigués par les veilles, une petite lueur de joie brille, une petite lueur d’amour ! Elle aime encore, elle aime toujours son mari !…

Lucie rentre. Elle apporte une coquille d’or.

Les deux femmes s’asseyent devant la table.

Lucie peint ses images, des images qu’on lui paye cinq sous, des couronnes de myosotis, des bouquets de roses.

Mme Bruneau commence une nouvelle douzaine de chemisettes.

 

 

 

 

Charles BAUSSAN,

Fleurs de paix et fleurs de guerre,

Paris, Bonne Presse.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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