En nourrice

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Charles BAUSSAN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Maîtresse Bénard va et vient dans la cour du bordage. Elle porte sur le bras gauche un enfant emmailloté.

Dans le chemin vert qui rejoint la route de Fontaine-Raoul à Droué, une vache paît ; trois petits gars se roulent sur l’herbe, l’un d’eux tient la corde de la vache.

En côté de l’étable, à gauche, un sentier monte droit au bourg dont on aperçoit les toits, tout près.

Maîtresse Bénard a été chercher un fagot ; elle apporte maintenant un panier de pommes de terre.

– Elle s’arrête : quelqu’un arrive ! Quelqu’un marche le long du jardin. Une dame !

La voilà. Grande, mince, jolie, le teint pâle ; un costume gris, un chapeau à ailes noires, une ombrelle.

– Bonjour, Madame.

– Bonjour, Madame.

– C’est bien ici M. Bénard ?

– Oui, Madame. C’est moi sa femme.

– Je viens vous voir. Je viens voir René. Je suis sa mère. Je viens le chercher.

La mère de René !

Maîtresse Bénard a posé à terre son panier. Elle reste ébahie à la regarder, cette jolie dame, et, sur son bras, le nourrisson, lui aussi, ouvre de grands yeux bleus.

Voilà six ans qu’il est ici, René. Il avait huit jours quand il est arrivé de Paris. Jamais la mère n’est venue ; le père, pas davantage. Lui, il est commis des postes ; elle, elle est dans un grand magasin. Dormeau, le marchand qui a été à Paris, appelle ça une première.

Tous les trois mois, la mère ou le père envoyait de l’argent, quelquefois, à Pâques, au 1er janvier, un costume, un cheval en carton. Maîtresse Bénard écrivait qu’elle avait bien reçu son compte, que le petit se portait bien, qu’il devenait bien fort.

La mère de René, cette dame-là !

– Faites excuse, Madame Meunier, je ne vous connaissais point.

Les enfants n’ont rien vu ; ils continuent à jouer dans la pâture.

Mme Meunier les regarde, l’un après l’autre. Elle cherche le sien.

– Où est donc René ?

– René ? Là ! Ah ! c’est vrai, faut vous montrer lequel des trois : celui-là qui tient la vache… René ! viens embrasser ta mère. Victor ! Eugène ! venez tous dire bonjour à la dame ! Allons, dépêchez-vous.

Ils obéissent. Il faut obéir à maîtresse Bénard. Ils viennent. La vache les regarde partir et se remet à paître.

Ils arrivent tous trois, sans se presser, et vont se ranger devant maîtresse Bénard. Là, à l’abri, ils regardent la dame.

Maîtresse Bénard a une grosse jupe de futaine, toute rapiécée, une camisole et un bonnet, des sabots et pas de bas. Elle a la taille forte, les bras solides, le teint brûlé. Elle tient toujours son nourrisson ; les trois garçons tournent autour d’elle.

Elle a l’air de tout porter, d’avoir, sur ses bonnes épaules, toutes les maternités, la sienne et celle des autres. Elle n’en est pas lasse.

Devant elle, Mme Meunier est toute seule, un peu fluette, très élégante. Du bout de son ombrelle, elle tapote à terre des brins de paille.

Elle regarde René.

C’est un gros petit paysan : grosses joues, grosses jambes. Et quels cheveux ! quelle figure ! quelles mains ! Des sabots, pas de veste, une culotte de toile.

Maîtresse Bénard le pousse par le dos :

– Embrasse donc ta maman ; c’est ta vraie maman !

– Non ! dit René, non !

En allant au magasin, Mme Meunier rencontre des enfants dans la rue, aux Tuileries. Il en vient quelquefois à son rayon. C’est coquettement mis, c’est gentil, cela fait des conversations. Elle pensait de temps en temps à son fils, en les voyant ; elle se le figurait pareil : un petit quartier-maître, avec un cerceau à la main.

Elle est toute désorientée. Ce n’est pas son fils, c’est un des gars de maîtresse Bénard !

Elle regrette presque d’être venue.

Pourtant, tout à coup, dans cette petite bouche qui se serre, dans ces yeux noirs qui ont peur d’elle, des signes imperceptibles, des ressemblances lui apparaissent.

Vite, comme pour réparer le temps perdu, elle va à René, elle se penche… Il détourne la tête, il se débat, il crie :

– Je veux pas !

Elle l’embrasse de force.

Il s’échappe ; il s’enfuit avec Victor, avec Eugène ; ils retournent à l’herbe, à des jeux qu’ils ont là-bas, des morceaux de bois, des trous dans le talus de la haie.

– Victor, crie maîtresse Bénard, va chercher ton père ; tu sais où il est ; tu lui diras qu’il vienne tout de suite.

Elle emmène Mme Meunier à la maison.

– Les enfants, Madame, ça n’aime que leur monde ! Il est pourtant bien caressant tout de même…

… Maître Bénard est arrivé. On a causé. Mme Meunier a bu une tasse de lait. Elle a visité l’étable, le poulailler.

Il est midi. Le nourrisson dort dans son berceau d’osier.

Le dîner est servi : deux rangées d’assiettes où fument des montagnes de soupe. On a fait une omelette pour Mme Meunier. Eugène, Victor, René, juchés sur le banc, attaquent leurs assiettes.

La porte est grande ouverte ; des rayons de soleil balayent le seuil.

– Comme ça, dit maître Bénard, vous êtes enfermée toute la journée. Je pourrais pas vivre en prison pareillement.

– Que voulez-vous ? Il le faut bien. On arrive à 8 heures, on sort à 7. Mon mari est à son bureau. Impossible de garder le petit. Sans cela, n’est-ce pas ? On n’a que le dimanche et quinze jours en été, à la morte-saison.

– Quinze jours ! dit maîtresse Bénard. Fallait donc venir voir le petit les années passées. Il vous connaîtrait tout de même un peu plus !

Maîtresse Bénard a la langue prompte. Cela lui paraît une mère pour rire, cette dame-là.

Mme Meunier se défend :

– Certainement, j’aurais bien voulu. Mais j’étais très fatiguée. J’avais besoin d’air. Il y a deux ans, je suis allée aux bains de mer ; l’année dernière, en Suisse… Le petit était bien ici ; je n’avais pas d’inquiétude…

La soupe est avalée. Les trois garçons ont quitté la table. On les entend dehors crier et rire.

Maîtresse Bénard regarde la robe de Mme Meunier et, dans un coin, sur une chaise de grosse paille, le chapeau et l’ombrelle à manche d’argent.

Elle, elle n’aurait point eu tout cela, elle n’aurait point voyagé ; elle serait restée à bercer le petit.

Elle ne sait pas, elle se trompe peut-être ; elle n’a point idée de cette vie de là-bas.

Et ses yeux, tout doucement, reviennent à sa jupe, à elle, sa jupe vieille de dix ans, et aux deux bras tranquilles de maître Bénard, accoudés sur la table, aux deux bras qui font vivre la maisonnée.

Dehors les garçons galopent toujours. Ils passent et repassent dans la cour, dans la pâture.

Maîtresse Bénard a maintenant la voix toute changée.

– C’est-il vrai que vous voulez l’emmener, mon petit René ? Où donc que vous le mettrez ?

– En pension. Il reviendra à la maison le soir.

– En pension ? Si petit !... Faut nous le laisser. Je ne vous demande rien : vous ne nous donnerez plus d’argent. Un de plus, un de moins, ça ne paraît guère à la soupe. Pas vrai, Bénard ? Ça me fait quelque chose de penser qu’il sera seul toute la journée, ou avec des gens qu’il ne connaît point. Je l’enverrai à l’école ici ; il ira avec Victor. Voyez-vous, lui et les miens, entre eux je ne faisais point de différence. M’a-t-il réveillée des fois la nuit ? Et donné du mal ? Et tombé ? Et fait des peurs ? Ça attache !…  Faut nous le laisser encore une couple d’années.

– Je ne peux pas, maîtresse Bénard. Je suis venue pour le chercher. Moi aussi, je veux l’avoir avec moi…

C’est fini. Maîtresse Bénard le voit. Elle ne répond pas.

Maître Bénard va emprunter au voisin une carriole et un cheval.

Maîtresse Bénard dessert la table.

Puis, avec Mme Meunier, elle fait le petit paquet de René. Elle apporte les bas de laine, les camisoles. Presque toutes ont de grosses reprises : maîtresse Bénard n’est pas bien habile couturière.

Il y a des culottes de toile, des vestes de velours gris. Mme Meunier les laisse : René ne les porterait pas à Paris. Maîtresse Bénard les remet à leur place dans l’armoire…

… Maintenant la carriole roule sur la hauteur, le long des bois. Maître Bénard conduit le cheval, René est au milieu de la banquette, entre maître Bénard et Mme Meunier. Il a son plus bel habit.

Par des échappées, toute la plaine apparaît jaune de moissons.

À droite et à gauche, deux nuages de fumée, l’un arrivant de Courtalain, l’autre venant de Cloyes, courent, courent, luttent de vitesse ; ils traversent tout, les fermes, les villages ; et il semble que de la campagne, des moissons, des maisons blanches, quelque chose s’envole avec les deux nuages, loin, bien loin, là-bas.

Dans la carriole, Mme Meunier a passé son bras autour du cou de René.

Peut-être, tout bas, lui demande-t-elle pardon.

René pleure ; il tourne la tête ; il regarde derrière la carriole, du côté du bordage, du côté de maîtresse Bénard. Il crie :

– Je veux maman ! Je veux maman !

 

 

 

 

Charles BAUSSAN,

Fleurs de paix et fleurs de guerre,

Paris, Bonne Presse.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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