Le pèlerinage du Basque

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Charles BAUSSAN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il était 11 heures du matin.

À Paris, l’agent n° 217 revenait pour la cinquantième ou la soixantième fois, le long du trottoir, rue de la Cité, quand il aperçut au milieu du parvis Notre-Dame un rassemblement déjà énorme et qui grossissait toujours.

– Encore un accident ! pensa-t-il.

Et, prêt à tirer son carnet pour le procès-verbal, il quitta le trottoir de son pas tranquille et traversa la foule. Au milieu, un homme était à genoux, la figure tournée vers Notre-Dame.

Il avait une culotte courte, des guêtres de drap, une veste brune, et serrait dans ses mains un gourdin planté devant lui et coiffé d’un béret. À côté de lui, une grande mule blanche harnachée de pompons rouges, le poitrail enguirlandé de grelots qui tintaient, levait la tête, dressait les oreilles.

L’agent mit sa main sur l’épaule de l’homme :

– Levez-vous, que faites-vous là ? Comment vous appelez-vous ?

L’homme se retourna, vit le képi, l’uniforme. Il se releva et mit son béret.

Il était petit, mais tout carré, carré de tête, carré d’épaules. La mule tendit le cou, et, répondant à cette avance, il lui donna une petite tape d’amitié qui fit carillonner les grelots. Après quoi, il dit à l’agent :

– Je m’appelle José Irrigoyen. Je suis muletier à Elhiogara, à trois lieues de Saint-Jean-de-Luz ; il y a deux mois, ma femme a eu de mauvaises fièvres, et j’ai promis, si elle guérissait, de venir faire ma prière, avec ma mule, à Paris, devant la grand’porte de Notre-Dame. Ma femme a guéri, et me voilà. Je fais ma prière.

– Vous faites un rassemblement.

– Moi ? Je ne rassemble rien du tout. Je n’ai besoin de personne, et je ne cherche personne. Je suis venu tout seul d’Elhiogara avec ma mule. Y a pas de loi, je pense, qui défende de causer sur une place avec un ami. Moi, je cause au bon Dieu. Ceux que ma conversation gêne n’ont qu’à ne pas écouter. Je n’écoute pas la leur. Je suis venu ici pour faire ma prière devant Notre-Dame : qu’on me laisse faire.

La foule riait, amusée : ouvriers sortant des usines, trottins flanqués de leurs cartons, boulangers avec leurs voitures… Du haut des omnibus, les voyageurs se penchaient pour voir. Une voix éraillée glapit, à plusieurs portées du gourdin :

– Ah ! là, là ! calotin, as-tu fini ?

Mais une autre voix tonna :

– Bravo ! le Basque !

Et d’autres, petites et grosses, répétèrent :

– Bravo, le Basque !

L’agent se fâcha.

– Assez d’histoires, dit-il, suivez-moi.

Et il prit la mule à la bride. La mule recula et raidit le cou.

– Lâchez ma mule, cria Irrigoyen, elle va vous mordre. Lâchez ma mule et laissez-moi tranquille. À quoi ça servirait de m’arrêter ? Faudrait que le gouvernement nourrisse ma mule. Et moi, vous ne me garderez pas toute ma vie en prison. Sitôt sorti, je reviendrai là. Je n’ai pas fait quatre cents lieues à pied pour le roi de Prusse. Vous imaginez pas que je vas m’en retourner comme ça refaire mes quatre cents autres lieues ! Sans vous, à l’heure qu’il est, ma prière serait déjà faite et je serais à l’auberge ; ce qui ne me déplairait pas ni à ma mule non plus. Vous m’avez fait perdre mon temps et vous perdez le vôtre. Je suis venu d’Elhiogara pour faire ma prière là où je suis et je la ferai.

À ce moment, une dame qui sortait de l’église se faufila entre les coudes, parvint jusqu’à Irrigoyen et lui mit un doigt sur la manche.

– Mon ami, dit-elle, je pense comme vous ; je vous approuve et je vous admire. Vous donnez là un bel exemple dont nous devons tous profiter. Mais cependant, en persistant à vouloir faire ici votre prière (comme c’est votre droit) en pleine place publique, au milieu de cette foule, ne craignez-vous pas de paraître ridicule, et, ce qui est plus grave, d’attirer les moqueries sur la religion ?... sur notre religion ? À quoi bon cette démonstration sur une place ? Croyez-moi, entrez plutôt à Notre-Dame, je me charge de votre mule et la ferai conduire à l’hôtel où elle sera bien soignée. Entrez à Notre-Dame. Vous prierez là clans le calme, dans le recueillement aussi longtemps que vous voudrez.

– Madame, dit José, vous êtes savante, je ne suis qu’un muletier. Mais vous ne connaissez pas ma mule. J’aime l’église et j’y vais le dimanche et les fêtes, sans faute, et dans la semaine quand je peux. Mais ce que j’aime aussi, c’est le soleil, c’est le grand jour, et ce que je n’aime pas, c’est me cacher. Et puis, ce n’est pas ça l’affaire. Ce qui est promis est promis ; quand je vends une mule grise, je ne livre pas une mule noire. J’ai promis de venir ici, avec ma mule, faire ma prière devant la grand’porte de Notre-Dame, et je la ferai comme j’ai dit, pas autrement. Après, quand elle sera faite, j’entrerai à Notre-Dame et je dirai un Ave pour que le bon Dieu vous fasse aimer le soleil.

La dame leva les bras au ciel et les laissa retomber. L’agent regarda le Basque qui le regardait.

– Allons, faites votre prière, dit-il, et dépêchez-vous.

– Je ne me dépêche jamais, dit Irrigoyen.

Il se remit à genoux, posa son gourdin devant lui et son béret sur son gourdin. Sa mule penchait la tête tout près de lui. Et ainsi, sabrant la foule d’un large signe de croix, large de toute la largeur de ses épaules, et ne regardant rien, ne voyant rien, si ce n’est, par-dessus la cohue des têtes, le haut des tours ensoleillées, Irrigoyen, malgré amis et ennemis, fit sa prière, comme il l’avait dit, devant la grand’porte de Notre-Dame, avec sa mule.

 

 

 

 

Charles BAUSSAN,

Fleurs de paix et fleurs de guerre,

Paris, Bonne Presse.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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