Le moulin qui ne tourne plus

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

René BAZIN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le moulin de maître Humeau tournait si vite et si bien, de jour, de nuit, par tous les temps, que le monde s’en émerveillait et que le meunier s’enrichissait. Il était haut sur une colline, solidement assis, bâti d’abord en maçonnerie, d’où s’élevait une charpente... Oh ! la belle charpente, mes enfants, et que celui qui l’avait faite, dans les temps dont on ne parle plus, devait être un bon ouvrier ! Elle commençait par un pivot d’un seul morceau, d’où partaient plus de trente poutres courbées portant la cage, les ailes, le toit, et le meunier qu’on ne voyait pas. On avait abattu les arbres à plus de cent mètres autour, et comme le pays était de plaine, très étendu et très ouvert, le moulin, comme un phare, était visible de partout. La moindre brise, qui traversait, le rencontrait. Il n’en fallait, pour faire virer les ailes blanches, que ce qu’il en faut pour que les blés chatoient, pour qu’une tige de pissenlit perde ses graines. Un orage le rendait fou. Pendant l’hiver, quand soufflait le vent du nord, le meunier serrait toute la toile, et ne laissait que le châssis en baguettes de châtaignier qui suffisait à tourner la meule, et joliment, je vous assure.

Par la fenêtre, quand il ne dormait pas, maître Humeau regardait les ânes monter au moulin, comptait les fermes, où, le plus souvent, on lui devait quelque argent, et si les moissons mûrissaient, se réjouissait de ce que le bien des autres allait lui rapporter de profits assurés. Un sac de blé, deux sacs de farine, c’était sa devise et sa mesure. Il y gagnait encore assez pour être devenu, en peu d’années, le plus gros personnage du pays. Toute la semaine il était meunier, blanc des pieds à la tête ; mais, le dimanche, on l’eût pris pour un vrai seigneur, tant il avait de beaux habits, la mine fraîche et l’air content de vivre. « Maître Humeau ! » disaient tous les gens. « Eh ! mon bonhomme ! » répondait-il.

On ne lui en voulait pas. Il était honnête. À vieillir, malheureusement, un peu d’avarice lui vint. La richesse lui fit le cœur plus dur, et il se montra plus exigeant envers les débiteurs qui payaient mal, moins accueillant envers les pauvres qui n’avaient ni chevaux, ni charrettes, ni ânes, ni mulets, et portaient au moulin tout leur froment dans une poche.

Un jour que sur la plaine, toute blonde de chaumes, une brise fraîche s’était levée, qui faisait tourner à ravir les quatre ailes de toile, le meunier et sa fille, les bras croisés sur l’appui de la fenêtre, causaient de l’avenir, et, comme il arrive toujours, l’imaginaient encore plus beau que le présent. Cette fille était jolie, plus demoiselle que meunière, et, sans être méchante, avait pris l’habitude, par la faute de ses parents qui la gâtaient, de juger le monde du haut de son moulin, c’est-à-dire d’un peu trop haut.

– Jeannette, disait le père, les affaires marchent bien.

– Tant mieux pour vous !

– Tant mieux aussi pour toi, Jeannette ; car, dans deux ans, ou je ne m’y connais pas, ta dot sera mise de côté, le moulin vendu, et je crois que les bourgeois de la ville, même les plus gros, se disputeront à qui deviendra le gendre d’un rentier comme moi.

La fille souriait.

– Oui, j’ai eu raison, reprenait-il, de refuser ces petites moutures qui donnent autant de mal que les grandes, et qui ne rapportent rien. La clientèle des besogneux, je n’y tiens pas. Qu’ils aillent à d’autres ! N’est-ce pas, fillette ?

La jeune meunière étendit le bras vers un chemin creux, ancienne route à peu près abandonnée, toute couverte de saules, qui s’ouvrait au bas de la butte du moulin, descendait jusqu’au plus profond de la vallée, et, rencontrant un ruisseau, le suivait en se tordant, comme un gros sillon vert, jusqu’à l’extrême lointain où les lignes s’effacent. Par là venaient encore, au temps des récoltes, les charrettes chargées de foin, de blé ou d’avoine, et touts l’année, mais peu nombreux, les habitants des rares métairies perdues dans la partie humide de la plaine. Jeannette montra donc un point de la vieille route, et dit :

– Voilà justement la veuve du Guenfol qui monte ! Elle a son fils avec elle. Que portent-ils donc sur le dos ? Des sacs de grain, si je vois net ! Une bonne cliente, la veuve du Guenfol !

Elle se mit à rire si joliment, que les ailes du moulin, qui tournaient pour moins que cela, se mirent à virer plus vite.

– Une glaneuse, une gueuse ! répondit maître Humeau. Tu vas voir comme je la recevrai !

Il demeura les coudes appuyés sur le bord de la fenêtre, et avança un peu sa tête enfarinée, tandis que la femme, péniblement, commençait à gravir le raidillon. Elle était toute courbée, la veuve du Guenfol, sous le poids d’une poche aux trois quarts pleine, qu’elle portait sur le dos et retenait des deux mains par-dessus l’épaule gauche. Trois fois elle s’arrêta avant d’atteindre le sommet de la colline. Et, quand elle jeta enfin son sac près de la porte du moulin, elle soupira de fatigue et de plaisir.

– Ah ! dit-elle en regardant son fils, un petit de cinq ans tout frisé, nous sommes au bout de nos peines, Jean du Guenfol !

Elle leva la tête.

– Bonjour, maître Humeau et la compagnie. Voilà du joli blé que je vous apporte. Il n’y en a pas beaucoup, mais je le crois de bonne sorte.

– Vous pouvez le remporter, fit le meunier ; mon moulin ne tourne pas pour quatre boisseaux de froment. Il lui faut de plus grosses bouchées.

– Vous l’avez bien fait l’an passé ?

– Oui, seulement je ne le fais plus. Est-ce compris ?

C’était si bien compris, que la veuve pleurait déjà, en considérant sa poche de grain et la pochette du petit Jean, étalées côte à côte, appuyées l’une contre l’autre, comme une poule grise et son poussin. Les remporter, était-ce possible ? Le meunier ne serait pas si cruel. Il plaisantait. Et, faisant mine de s’en retourner :

– Viens, dit-elle, Jean du Guenfol ; maître Humeau va prendre ton sac et le mien, et il nous rendra de la farine blanche !

Elle prit par la main son fils, qui regardait en l’air, vers la lucarne du moulin, et qui disait : « Il ne veut pas ! Méchant meunier qui ne veut pas ! » Mais à peine avait-elle descendu la moitié de la pente, que l’homme, tout en colère, parut au seuil de la porte, et puisant dans le sac à pleines mains, lança des poignées de froment contre ces pauvres.

– Le voilà votre grain ! Revenez le chercher, si vous ne voulez pas que tout y passe, mendiants que vous êtes, mauvais payeurs !

Et les grains de la glane s’échappaient de ses lourdes mains ; ils roulaient sur la pente ; ils pleuvaient sur la mère et le fils, et, si grande était la force du meunier, qu’il y eut toute une poignée qui vola jusqu’au sommet du moulin, et retomba comme grêle sur le toit.

On entendit un craquement, et les ailes s’arrêtèrent net. Mais le meunier n’y prit point garde, car il remontait déjà l’échelle intérieure, tandis que la veuve, toute désolée, relevait un sac à moitié vide. La belle Jeannette riait à la fenêtre.

Un cotillon gris, une veste noire, c’est vite caché dans la campagne feuillue. En peu de minutes, maître Humeau et sa fille eurent perdu de vue les deux pauvres. Alors ils cessèrent de rire, et s’aperçurent que le moulin ne tournait plus. Les ailes remuaient du bout, frémissaient, pliaient un peu, comme si elles étaient impatientes de repartir ; mais le pivot résistait au vent. Le moulin était arrêté.

– Je vais lui donner de la toile, dit le meunier ; c’est la brise qui aura faibli.

Et, d’un tour de manivelle, il déploya, sur les traverses de bois, toute la toile qu’il déployait dans les jours où le vent se traîne, paresseusement, dans les cieux calmes. La charpente entière fut ébranlée, les murs du moulin tremblèrent, et l’une des ailes se rompit sous la violente poussée de l’air.

– Maudits mendiants ! s’écria maître Humeau, voilà ce que c’est que de les écouter ! Il y aura eu quelque saute de vent, bise sûr, pendant que les renvoyais !

Les ouvriers, dès le lendemain, se mirent à réparer le moulin du meunier. Celui-ci les paya, tendit sa toile, comme à l’habitude, et écouta de l’intérieur de son réduit, près de ses meules immobiles, attendant ce roulement d’en haut, cette plainte du bois qui, tous les matins, annonçaient que les ailes commençaient à virer. Il dut bien vite rentrer sa toile, de peur d’un accident nouveau. Les poutres longues pliaient comme des cerceaux, et rien ne tournait.

– Ces ouvriers de village sont des ignorants et des gâcheurs d’ouvrage ! dit le meunier. J’en ferai venir de la ville, et nous verrons !

Il eut, en effet, des ouvriers de la ville, qui démolirent le toit, remplacèrent les quatre ailes, l'engagèrent en de grosses dépenses, et cependant ne réussirent pas mieux que n’avaient fait les autres. Quand on voulut essayer leur machine nouvelle, le vent ne put la mettre en mouvement. Il siffla dans les traverses, tendit la toile, la creva même, et ce fut tout.

Cependant la clientèle s’en allait. Maître Humeau commençait à avoir des procès, à cause des fournitures qu’il avait promises et qu'il ne livrait point. La dot de Jeannette ne s’enflait pas, bien au contraire. Le meunier et sa fille commencèrent à pleurer.

– Je ne comprends rien à ce qui nous arrive, dit Jeannette ; mais je crois que ces gens du Guenfol y sont pour quelque chose. Nous les avons offensés, et peut-être qu’ils découvriraient la raison pour laquelle le moulin ne tourne plus.

– S’il ne fallait qu’un beau cadeau pour leur faire lever le sort qui pèse sur nous, répondit le meunier, je n’y regarderais pas.

– Allez doue, et soyez très doux, mon père ; car notre fortune dépend peut-être de ces pauvres.

Maître Humeau obéissait toujours à sa fille, même quand elle n’avait pas raison. Mais en cette circonstance il fit bien de l’écouter.

Par les chemins, si verts qu’ils en étaient noirs, le long du ruisseau, il se rendit au Guenfol. À mesure qu’il s’avançait vers le fond de la plaine, l’air devenait plus humide : des grenouilles sautaient sur la mousse de la route abandonnée ; le parfum des plantes à larges feuilles, des foins jamais coupés, des roseaux qui entamaient la chaussée ou dentelaient le courant, dormait au ras du sol. Et le meunier, habitué aux sommets, respirait mal et se sentait d’autant mieux porté à la pitié.

Sous les branches, à quelques pas de la rivière et toute couverte de moisissure, il aperçut la maison du Guenfol : herbes au pied, herbes pendant du toit, elle avait comme une chevelure que le vent mêlait ou démêlait. On n’entrait là qu’en se courbant. Maître Humeau n’y entra pas, car il découvrit en même temps un champ tout étroit qui montait en pente douce, un champ qui ressemblait à une plate-bande et où travaillait un enfant. Jean du Guenfol avait jeté sa veste sur le talus, et, dans la mince bande de terre, il bêchait de toute sa force, et l’on voyait autour de lui tant de tiges défleuries, de pavots, de menthe et de lavande surtout, que le nombre en était plus grand que celui des tuyaux de chaume.

– Voilà donc la mauvaise boisselée de terre d’où ils tirent leur vie ! pensa le meunier. Et c’est le petit qui la remue ! Holà, Jean du Guenfol !

L’enfant se retourna, reconnut maître Humeau, et rougit, sans quitter le sillon où sa bêche venait de s’enfoncer. Mais, comme il était habitué à parler honnêtement à tout le monde, il demanda :

– Que voulez-vous, maître Humeau ?

– Mon moulin ne tourne plus depuis le jour où vous êtes venu, ta mère et toi, mon petit ami.

– Je n’y peux rien.

– peut-être que si, peut-être que non. Ma fille Jeannette s’est mis en tête que mon moulin, qui s’est arrêté en vous voyant de dos, pourrait bien repartir en vous voyant de face.

– Ma mère est morte de misère, répondit Jean du Guenfol. Depuis quinze jours il n’y a plus que moi pour ensemencer notre champ, car ma grand-mère est toute vieille. Laissez-moi, maître Hameau. Je n’ai pas le temps de vous suivre.

Il avait soulevé sa bêche et frappait la terre, qui s’éboulait en mottes velues. Les pavots tombaient, la menthe s’évanouissait en poussière, la lavande se brisait en fils bleus.

– Tu ne fais qu’enfouir de mauvaises graines dans ton champ, reprit le meunier. Écoute-moi : si tu m’accompagnes au moulin, et si tu découvres ce qu’il a, je te donnerai cinq sacs de farine, de quoi manger tout ton hiver.

– Je n’ai pas le temps.

– Tu en choisiras dix au versoir de mes meules.

– Maître Humeau, je ne suis point ouvrier en moulins, et je ne sais pas ce qu’ont vos ailes.

– Jean du Guenfol, je te ferai bâtir une maison neuve au bas de mon coteau, pour ta grand-mère et pour toi, et je t’abandonnerai un de mes champs grand comme trois fois le vôtre.

Le petit laissa tomber la bêche, et suivit l’homme.

Quand ils furent devant le moulin, les ailes ne tournèrent pas toutes seules, comme l’avait cru Jeannette. Mais le petit monta par l’échelle, puis derrière lui le meunier et sa fille, qui n’ayant plus d’autre espoir, le suppliaient, chacun à son tour :

– Regarde bien, Jean du Guenfol ! Désensorcelle notre moulin ! Regarde bien, regarde tout !

Le petit fureta dans les coins, parce qu’il prenait plaisir à visiter le moulin. Il voulut grimper jusqu’au pivot des ailes, et le meunier se courba disant :

– Monte sur mes épaules, petit ; sur ma tête : tu n’es pas tourd ! Vois-tu quelque chose du côté du pivot ?

– Je ne vois rien, dit Jean du Guenfol ; mais je sens l’odeur de notre blé !

À ce mot-là, maître Humeau fut si troublé, qu’il en faillit tomber à la renverse. Il s’appuya aux murs de bois de son moulin, et dit :

– Jean du Guenfol, je te promets...

Déjà l’enfant avait passé sa main dans l’ouverture où l’arbre de pivot tournait si bien jadis. Et comme il avait la main fine, il tâta les bords de la fente, reconnut le grain de blé au toucher, le retira... et aussitôt les quatre ailes, poussées par le vent d’automne, virèrent en faisant chanter tout le bois de la charpente.

Depuis lors, nuit et jour, le moulin n’arrête plus.

C’est pour cela qu’on voit maintenant sur la pente une maison nouvelle, avec un champ qui est grenant comme pas un, et qui n’a d’ombre, aux mois d’été, que les quatre ailes du moulin.

 

 

 

René BAZIN, Contes de Bonne Perrette.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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