L’alliance

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

René BAZIN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

DANS la petite ville de garnison où elle était demeurée, la guerre venant, comme la plupart des femmes du régiment, parce que les nouvelles seraient là plus rapidement connues et plus nombreuses qu’ailleurs, Mme L... laissait tomber le jour sans allumer la lampe. Sa chambre étroite, au-dessus de la morne rue commerçante, était tout envahie par l’ombre, à l’exception du fronton d’une glace où luisait le reflet d’un réverbère. Elle, assise dans un fauteuil, la tête appuyée au dossier droit, les bras étendus et posés sur sa robe, les deux mains unies et touchant ses genoux, elle souffrait, d’une souffrance lente, profonde, trop grande pour ses forces. Elle s’y abandonnait. Les enfants, elle les avait envoyés jouer dans une chambre distante, et ils avaient vaguement compris, car ce n’était point la première fois que leur mère voulait pleurer seule. Elle ne pleurait pas, cependant. Elle contemplait une histoire d’amour et de douleur : la sienne et celle de son mari disparu. De temps en temps, lorsque le flot de sa détresse était trop puissant pour qu’elle pût le contenir, elle disait entre ses lèvres, sans aucun son de paroles : « Michel ! » et ses mains se serraient un peu. Puis elle redevenait immobile. Devant ses yeux fermés passait l’incessante interrogation, la phrase dont elle voyait chaque lettre et chaque mot nuit et jour : « Où es-tu ? » Il n’y avait aucune réponse, ni aucun être humain, sans doute, qui pût donner de réponse. Et le monde était vide, aussi mort que cette ville inconnue où elle n’avait ni parents, ni souvenir de jeunesse à laquelle rien ne l’attachait, si ce n’est un passé de quelques mois, heureux, aujourd’hui détruit.

Depuis six semaines, elle ne savait pas où chercher en pensée son mari. De l’assaut de M..., auquel Michel avait pris part, et qui avait été son suprême combat, peu d’officiers étaient revenus sains et saufs. Le terrain pour la possession duquel ils avaient lutté était resté aux mains de l’ennemi, et trois capitaines, son mari et deux autres, avaient été portés comme disparus. Le récit de quelques témoins faisait craindre que les officiers ne fussent morts. Rien pourtant n’était prouvé. Aucune des trois femmes n’avait voulu abandonner l’espoir. Elles ne voulaient pas se considérer comme veuves, et, dans le silence que chaque jour rendait plus pesant, elles attendaient le sort qui était déjà le leur et qu’elles ne connaissaient pas. Cette attente, chacune redoutait de la voir finir. Elles avaient peur des nouvelles possibles. C’est une indicible angoisse que celle de l’inconnu, mais comment souhaiter de « savoir », lorsque l’une des deux réponses est celle-ci : « Il est mort ? »

Mme L... tressaillit au bruit de la porte qui s’ouvrait. On lui apportait une lettre de la part du commandant du dépôt. Elle se leva, prit l’enveloppe, remercia. Puis, seule, appuyée à la porte qu’elle venait de fermer, elle pencha la tête sous le coup qui l’accablait.

– L’heure est donc venue, songea-t-elle. Cette fois, c’est fini... Un martyre, auprès duquel celui de ces dernières semaines n’était rien, va commencer... Il est commencé.

Elle alluma une lampe, et, debout près de la table, entre les deux fenêtres, ouvrit la lettre. L’écriture était du colonel du régiment.

 

Madame, j’ai la douloureuse mission de vous informer que le peu d’espoir que nous gardions de retrouver votre mari vivant doit être abandonné. Après le nouvel assaut que nous avons fait contre les positions de M..., et qui, cette fois, nous eu a rendus maîtres, nous avons donné la sépulture à beaucoup de nos morts restés en avant des tranchées ennemies. Comme nous le redoutions, le capitaine L... était parmi eux. Je vous envoie l’alliance que nos hommes ont trouvée sur lui. Le régiment perd en votre mari, Madame, un soldat admirable et un chef sur lequel tous comptaient. Je salue ce jeune camarade, que j’aimais d’une particulière affection, et nous garderons son souvenir, comme son exemple, fidèlement.

 

La jeune femme qui, pour lire, s’était penchée, se redressa. Elle reprit l’enveloppe. Sur les deux feuilles de papier, à l’angle, en bas, le petit cercle d’or de l’alliance avait marqué son empreinte... Mais non ! quelle méprise était-ce là ? Quel jeu cruel jouait-on ? L’alliance de Michel ? Mais il ne l’avait pas emportée ! Il la lui avait laissée en partant. Le dernier jour de juillet, quand ils allaient se séparer, penché au-dessus de sa femme et la tenant serrée contre lui, il avait passé lui-même les deux anneaux au doigt de Louise, la plus large des deux alliances devant être retenue par l’autre, et il avait dit : « À présent, tout ce que nous avons est à la garde d’une seule. » Depuis ce jour, les deux cercles d’or ne l’avaient pas quittée.

– Alors, songeait-elle, c’est une erreur ! Ce n’est pas lui qu’on a retrouvé ! c’est un autre officier, un capitaine aussi, mais pas lui, pas lui ! Qui est-ce ? Lui, peut-être qu’il est vivant ? Oui, peut-être bien ! Vivant !

Elle regardait l’alliance qui ne portait aucun nom, aucune date. Un simple cercle de métal. Puis elle ôta de son doigt les deux alliances et les compara. Elle relut les mots gravés dans l’or : Michel L..., Louise B..., 25 avril 1905. Bouleversée, la tête entre les mains, elle essayait de ressaisir son esprit, de comprendre, de deviner... On avait relevé les cadavres après six semaines. Six semaines ! Obligée d’imaginer l’horrible spectacle, elle s’appliquait à raisonner :

– Ils étaient défigurés, évidemment, méconnaissables. On n’a pu les identifier que grâce aux uniformes. Leurs papiers, pourtant ? Mais souvent, les Allemands enlevaient les papiers, à cause des renseignements qu’on y peut trouver... Et puis, les soldats qui avaient accompli l’affreuse besogne avait dû se hâter. C’est déjà horrible d’être obligé d’ôter une alliance d’un doigt... On n’a guère le courage de regarder. Comment auraient-ils reconnu Michel ? Ils ont dit que c’était lui. Et justement, Michel n’avait pas d’alliance...

Comme si elle voyait là, près d’elle, cette scène funèbre, elle détournait les yeux du côté de la rue.

Mais alors, qui est-ce ? Un des deux autres capitaines du régiment disparus le même jour... On ne pouvait douter que ce fût un capitaine, mais lequel des deux autres ?

La communauté de l’inquiétude, puis de l’angoisse, puis de la douleur, les avait rapprochées, les deux femmes des camarades de son mari et elle. Presque chaque jour, elles se voyaient, tâchant, de lier ensemble les quelques renseignements qu’elles possédaient à elles trois, d’en faire un récit clair, soutenu, avec une conclusion ; elles se communiquaient les moindres indications données par un homme qui passait, par un blessé, par un journal ou par une lettre. Eh bien ! ce qu’il fallait savoir, maintenant, c’est ce que le colonel avait pu dire aux deux autres femmes. À moins qu’il n’eût annoncé qu’on avait retrouvé, sur le champ de bataille, les corps des trois capitaines, l’un des trois était vivant, prisonnier, mais vivant ! Et c’était Michel, puisque l’alliance n’appartenait pas à Michel. Si l’on avait seulement relevé deux morts, la nouvelle qu’elle venait de recevoir ne la concernait pas... Mme L... frissonna, de l’inconsciente cruauté de son espoir.

Le lendemain, dans le petit salon du rez-de-chaussée, maintenant négligé, Mme L... recevait les deux jeunes femmes. Le bruit s’était répandu que le capitaine L..., jusqu’alors considéré comme disparu, était inscrit parmi les tués sur les registres du régiment et elles venaient spontanément, affectueuses, compatissantes, trouver leur amie.

En les voyant entrer, tout de suite, elle avait compris qu’elle seule avait reçu le message de mort, que le frêle espoir de ses deux amies n’avait pas été brisé, et que, peut-être, il se trouvait fortifié, à présent, par l’annonce d’un malheur certain, qui ne les touchait que dans leur amitié. Un sursaut de révolte avait été son premier mouvement. Puis, comme elle se laissait embrasser, et plaindre, et envelopper de paroles tendres, une grande pitié s’empara d’elle :

– Une de celles qui me consolent est veuve, certainement, et elle ne sait pas. Il y a une erreur que moi seule je connais. Le mari d’une de ces deux amies, le père de plusieurs de ces enfants qui ont l’habitude de jouer avec les miens, un des frères d’armes de Michel, est maintenant disparu, lui, pour jamais, et nos yeux ne le verront plus.

Elle pria l’une des deux jeunes femmes d’aller un moment dans la chambre des petits, pour les embrasser, et elle demeura avec l’autre. Quand elles furent assises côte à côte, sur le vieux canapé fané, elle voulut lui faire la terrible confidence, mais elle n’en eût pas le courage. Elle la vit trop jeune et, malgré tout, trop confiante encore. Un peu plus tard, elle resta seule avec l’autre amie. Mais jamais les paroles ne purent sortir de ses lèvres :

– Montrez-moi votre alliance. J’en ai reçu une qui n’est pas celle de mon mari.

La femme qu’elle avait alors devant elle n’était plus une enfant, mais son grave visage laissait apercevoir que la douleur, chez elle, comme la tendresse, était sans retour. Mme L... les laissa partir, l’une et l’autre, sans révéler son secret.

Cependant, la plus jeune avait dit :

– Comment allez-vous faire, ici, pour votre deuil ?

Demeurée seule, Mme L... se mit à songer à ces mots-là.

– Votre deuil ! mais je n’ai pas le droit de me considérer comme veuve ! Je ne suis pas veuve ! Je ne veux pas abandonner, aux yeux de tous, mon dernier espoir ! On ne m’a donné de la mort de mon mari, qu’un seule preuve, et cette preuve est fausse ! Non, mon Michel, je ne te livrerai pas à l’oubli ; je te garde comme un vivant ; je ne te laisserai pas glisser dans le passé, avec ceux qu’on n’attend plus.

Un long combat se livra en elle. Elle pouvait dire qu’il y avait eu erreur, mais sur un point seulement. N’avait-on pas reconnu réellement son mari ? Le colonel, comme chef de famille, avait parlé ; il avait dit :

– Le capitaine L... a été tué à l’ennemi.

Cela, c’était grave. La longue habitude d’obéissance de ce bon soldat qu’était son mari la portait elle-même à dire : « Cela est vrai. » Avait-elle le droit de montrer, publiquement, qu’elle doutait de la nouvelle donnée par le chef ?

La charité parlait aussi.

Je serai obligée de donner des raisons, si je ne porte pas le deuil. Mais amies, celles que j’ai vues tout à  l’heure, devineront quelque chose, et c’est moi qui leur aurai appris ce que je n’ai pas voulu leur dire. Est-ce possible ? N’aurai-je pas, tout ma vie, le regret d’avoir achevé de détruire leur pauvre illusion, qui tombe peu à peu ? Je confierai l’alliance au commandant du dépôt, en le priant de la garder jusqu’à ce qu’une veuve certaine vienne la réclamer. Je lui demanderai le secret. Rien n’est changé en moi. J’attendrai.

Enfin, une idée de mérite traversa l’âme compatissante :

– Il m’en coûte beaucoup de prendre ce deuil. Mais, en le faisant aujourd’hui, et par charité, qui sait, mon ami, si je n’ai pas mérité, dans le passé, que tu fusses épargné ?

Le soir même, avec une répugnance qu’elle dominait par un effort persévérant, elle acheta la robe, le voile, le chapeau de crêpe avec le bandeau blanc, les vêtements pour les enfants. Et celle des trois amies qui avait le moins de chances d’être veuve prit le deuil pour ménager l’espérance des deux autres.

 

 

 

René BAZIN.

Paru dans Le Noël en 1916.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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