Le petit chantre

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

René BAZIN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Désiré Prodhomme, tonnelier en tout genre, fait ce qui concerne la boissellerie ; bat les tapis, sa femme aussi. »

Je revois la pancarte de bois brut, sur laquelle était peinte, du bout d’un pinceau malhabile, cette énumération des métiers de monsieur et de madame Désiré Prodhomme. Elle servait de fronton à une vieille porte, ouverte sur une cour aussi vieille, à l’extrémité d’un faubourg. La giroflée, sur l’arête du mur rembourrée de terre et de mousse, poussait comme dans une plate-bande. Et, de l’autre côté, parmi les barriques vides, les paquets de cercles, les planches de fin châtaignier, les bottes d’osier qui trempaient dans une cuve, maître Prodhomme tournait, sifflait, cognait, varlopait, rabotait ou limait, tâchant de gagner la vie de ses huit enfants, celle de sa femme et la sienne.

Cela faisait dix, sans parler d’une chatte blanche qui mangeait presque comme une personne, et il n’était pas facile, avec la tonnellerie et même la boissellerie, de nourrir tant de monde. Aussi, lorsque le phylloxéra, l’oïdium et le reste des ennemis de la vigne, buvaient, dans leur verjus, les vendanges voisines ; lorsque de mauvaises récoltes empêchaient les fermiers d’acheter un boisseau neuf et les marchands de marrons de se fournir d’un nouveau litre, il allait battre les tapis. Il les battait sur la route, en plein vent, les jetant à cheval sur une corde tendue entre deux arbres. Et comme il avait l’honneur de battre les tapis de fête de la cathédrale et le rouleau de haute laine qui traversait toute l’église les jours de grands mariages, et les carpettes de plusieurs familles connues, sa femme l’aidait. D’où la pancarte.

Celle-ci était destinée à se modifier, puis à disparaître. Le premier qui y porta la main, ce fut Désiré, non pas le père, mais le fils unique, un petit qui avait une sœur aînée et six scieurs cadettes, et qu’on gâtait, précisément parce qu’on ne gâtait pas les autres, et pour une autre raison encore. Il avait de la voix. Un jour, en portant un vinaigrier, un vrai bijou de tonnellerie, chez un chanoine, il avait dit : « Merci, monsieur », à l’abbé qui lui donnait dix sous. Ce « merci, monsieur » avait fait sa fortune. Le chanoine s’était écrié : « Répète merci. – Merci, monsieur. – Répète encore. Tu as une voix d’ange ! » L’enfant avait ri, d’un rire qui montait indéfiniment, clair comme le tintement d’un verre de Bohême, perlé comme une chanson de rouge-gorge.

L’abbé, enthousiasmé, l’avait, huit jours après, fait entrer dans la maîtrise de la cathédrale. Là, Désiré apprit à solfier, à connaître les clefs, les notes, à distinguer les dièses d’avec les bémols, et feuilleter convenablement, pour y trouver l’office du jour, les gros antiphonaires reliés en double cuir et garnis de fer aux angles. Pour l’expression, – chose admirable, au dire du maître de chapelle, – on n’eut pas besoin de la lui enseigner, il la rencontrait tout seul, sans la chercher.

Le chapitre était ravi. Les plus vieux chanoines ne se souvenaient pas d’avoir entendu une voix d’enfant de chœur pareille à celle de Désiré. Dieu sait pourtant qu’ils n’étaient pas jeunes, les plus vieux du Chapitre, et que, pour eux, le sacre de Charles X pouvait reprendre encore les couleurs de la vie. Les derniers promus opinaient de la barrette. C’était, quand paraissait le fils du tonnelier, un sourire discret et paternel, tout autour des pupitres en demi-cercle, une attente déjà charmée. Quand Désiré lançait les premières notes de l’antienne, cela devenait de la joie. Quelques-uns étaient poètes sans le dire. D’autres étaient saints sans le savoir. Tous s’accordaient secrètement à penser qu’une telle musique n’avait rien de la terre. Des lueurs qui descendaient d’un vitrail, et se posaient sur la tête du petit, donnaient à croire que les bienheureux souriaient aussi dans les verrières.

Avec les amis, les profits lui venaient : une collation offerte à la Pentecôte par le maître de chapelle, flatté des compliments qu’on lui faisait de son élève ; une casquette de laine tricotée par une vieille fille, en souvenir d’une messe de Gounod où Désiré avait merveilleusement tenu une première partie ; de menues pièces blanches données par des curés de la ville, ou des chanoines du Chapitre qui dirigeaient le soir, en petit comité, l’exécution d’un O salutaris ou d’un Regina cæli de leur composition. Les gains triplèrent, quand la renommée de cet artiste de douze ans se fut répandue dans le monde, et qu’on lui demanda de chanter aux messes de mariage. Désiré devint presque riche, du moins pour sa famille et son faubourg, où tout le monde était pauvre. Je ne dis pas qu’il usa tout de suite de la fortune avec désintéressement. On le vit acheter, sur ses premières économies, des pastilles au miel, friandise unique de l’épicerie suburbaine où ses parents prenaient le sel et la chandelle ; emplir ses poches de billes, se promener avec une cravate à pois rouges que toutes ses sœurs enviaient. Mais, rapidement, son bon cœur parut. Le petit chantre ne retint plus rien pour lui-même. Y comprit qu’il pouvait être d’un grand secours à ta tonnellerie qui allait mal, à la boissellerie qui n’ailait guère, et, comme il avait toujours souffert de voir sa mère sortir sur la route avec son lourd faix de tapis et sa canne de rotin, et revenir avec les cheveux tout blancs, comme si elle eût vieilli de vingt ans en deux heures, un jour qu’il apportait à la maison un peu plus d’argent que d’ordinaire, il prit un couteau, grimpa sur le mur, effaça les derniers mots de la pancarte : « sa femme aussi, » et déclara : « Maman, tant que je chanterai, tu ne battras plus ! »

Il continua de chanter, madame Prodhomme cessa de battre.

Ce qui distinguait sa voix des autres voix de la maîtrise, c’était, outre la limpidité parfaite, la sûreté dans l’attaque, le naturel de la diction, l’intime compréhension de la pensée grave, angoissée, sereine ou joyeuse, de l’auteur. Il avait le don de deviner, à la simple lecture, le ton qu’il fallait prendre, l’expression qu’il fallait donner aux syllabes latines qu’on lui traduisait une fois. Et, dès qu’il avait compris, sa méthode ne variait plus : les notes se gravaient à jamais dans sa mémoire ; aucune émotion ne faisait hésiter ou trembler sa petite voix claire. Dans les solennités religieuses, quand la foule envahissait la cathédrale, on pouvait le voir au pupitre, debout, très droit, levant un peu sa tête rousselée et pâlotte. La lumière des hautes fenêtres dorait le bord de ses cheveux ras. Il attendait, seul au milieu du chœur, regardant vaguement les fidèles, ou les lignes du missel, ou le maître de chapelle qui commençait, par derrière, à battre la mesure. Puis, le moment venu, ses lèvres s’ouvraient, formant un grand arc rouge entre ses joues blanches. Il ne regardait plus l’assemblée, ni le livre, ni le maître de chapelle : rien qu’un point vague, quelque part au milieu des voûtes, bien haut, bien loin, connu de lui seul. Il chantait.

Alors, dans le recueillement de la foule, on sentait passer le frisson léger des âmes. Elles étaient là, attentives, curieuses, toutes vers lui, essayant de voler avec la voix qui montait. Les belles dames se penchaient et regardaient avec leur face à main ; plusieurs pleuraient ; la vieille mademoiselle Odile songeait à une aube blanche qu’elle ferait, au crochet, pour le fils de Désiré Prodhomme ; les enfants des communions levaient leurs yeux ravis, comme s’ils voyaient le ciel ; la petite comtesse Simone, que nous admirions tous à cause de la dignité rêveuse de ses onze ans et de ses boucles de cheveux d’or, demanda même un jour à sa mère si elle pourrait se marier avec l’enfant de chœur qui avait une voix de rossignol.

Mais le triomphe du petit chantre, c’était l’Alleluia du samedi saint. Ce jour-là, le chant de la Résurrection s’élève à l’heure des vêpres, et le monde s’endort bercé dans la joie du lendemain. Beaucoup de monde, ceux qui avaient souffert, prié, jeûné avec l’Église en deuil ; d’autres même, que la quarantaine sainte n’avait point assombris, s’assemblaient pour écouter l’hymne de la vie nouvelle. Ils se mouvaient vaguement dans la nef obscurcie par le soir ; quelques-uns grimpaient dans les galeries, à la naissance des voûtes : tous s’approchaient du chœur pour mieux entendre, quand elle jaillirait, la douce voix de l’enfant que l’on savait être là. Des cierges sur l’autel faisaient une broderie d’étincelles toutes menues. Les tons jaunes des vitraux se mouraient auprès des pourpres déjà morts. Enfin, tandis que de grosses voix de basse achevaient les complies, une petite lumière partait du fond des stalles, et traversait le chœur. C’était le frère directeur de la maîtrise, qui allait allumer la bougie du pupitre de Désiré. Des milliers d’yeux suivaient la flamme qui marchait. La tête rousse et pâle de l’enfant émergeait des ténèbres. Plus loin une forme noire se penchait, le maître de chapelle qui demandait : « Y êtes-vous ? » Près du pupitre, le frère s’inclinait pour dire : « Nous y sommes ! » Il y avait un moment de silence imposant. Puis trois alleluias, légers comme des oiseaux qui planent, passaient au-dessus de l’assemblée. Désiré les lançait timidement. On eût dit les premières colombes de l’arche, aventurées, tremblantes au-dessus des flots encore tristes. Alors commençait l’hymne, et la voix se raffermissait : « O filii et filiæ, disait le petit chantre, fils et filles des nations chrétiennes, le Roi der cieux est ressuscité aujourd’hui ; il a triomphé de la Mort. » Le chant s’enhardissait encore, rapide, ému, ramassant et jetant aux échos les détails de la grande nouvelle. Ce sont les trois Marie qui se sont rendues au Tombeau pour embaumer le corps divin ; Pierre et Jean derrière elles ont couru, mais Jean courait plus vite, – Oh ! comme il courait bien quand Désiré chantait ! – L’ange assis sur la pierre a répondu : « Il n’est plus là, cherchez-le parmi les vivants. » Et le Christ apparaît aux disciples assemblés ; les derniers doutes sont dissipés ; Thomas lui-même finit par croire ; les cieux profonds s’ouvrent, montrant la gloire de Dieu où sont conviés les hommes... Tout le récit vivait, montait, élargissait comme l’encens ses cercles envolés. Et, après chaque verset, le refrain devenait plus joyeux, l’alleluia grandissait, l’alleluia de l’enfant qui chantait l’Homme-Dieu.

Où avait-il pris cette passion de la musique, le petit Désiré ? « L’innocence explique bien des choses », disait l’abbé qui l’avait découvert. « Pourvu que la voix lui dure ! » disait mademoiselle Odile. De cela, les parents ne s’inquiétaient guère. En attendant l’avenir, dont il ne doutait plus, le tonnelier, fier d’un tel fils, commença même à trouver peu digne le battage des carpettes. Il réfléchit, en refusa une, puis deux, puis les refusa toutes, et sur la pancarte, ne gardant plus que deux professions, effaça pour toujours : « bat les tapis. »

Hélas ! je ne sais pas ce que durent les voix de fauvettes ; niais, après quatre ans, on observa que celle de Désiré perdait de sa souplesse et tendait à devenir grave. La maîtrise s’émut. On tint conseil pour conserver la précieuse voix jusqu’aux Pâques prochaines ; le maître de chapelle essaya d’une série d’exercices de son invention ; le frère prépara en cachette des laits de poule avant les répétitions ; un pharmacien prépara un breuvage miellé qui eût fait chanter une lime. Il fallut se rendre. Pendant bien des saisons, Désiré ne reparut plus dans le chœur de la cathédrale. À sa place il vint d’autres enfants ; devant le pupitre éclairé d’une seule bougie, devant le même missel aux pages maculées par les chantres, d’autres petites têtes se haussèrent, brunes, blondes ou rousses. Mais ce n’étaient plus que des notes. Le secret de Désiré ne s’était pas transmis. Les alleluias n’avaient plus d’ailes comme autrefois.

Dans la cour, derrière le mur aux giroflées, Désiré menuisait, taillait des chevilles, et sifflait sur des airs d’église. Il fit son tour de France, apprit à fabriquer la barrique bordelaise, la barrique de Provence et celle de Bourgogne. Tout le monde l’oublia. Ses admirateurs moururent. Ce fut une gloire vite épuisée.

Lui cependant, il s’en souvenait.

Quand il fut revenu au faubourg, établi comme maître tonnelier, dans la maison du père ornée d’une enseigne neuve, l’envie du lutrin le reprit. Il eut de la peine à se faire recevoir parmi les chantres ; il y réussit pourtant : il chante encore. Mais nul ne reconnaîtrait Désiré dans le gros homme chauve dont le rochet s’élargit comme une enveloppe de lustre. Les voûtes qui laissaient passer les notes pures d’autrefois, les têtes sculptées qui riaient autour des chapiteaux, les saints des verrières qui semblaient prier et tendre leurs mains vers lui, tremblent à présent devant les orémus, pareils aux coups de tonnerre, qui sortent de son gosier. Il s’en rend compte. Il n’y peut rien. Une fois par an, le samedi saint, quand l’enfant de chœur en robe rouge chante l’alleluia, on dit seulement que Désiré ne répond pas avec les autres chantres, et qu’on l’a vu, sur ses paupières plissées, du bout de son gros doigt essuyer une larme.

 

 

René BAZIN, Les contes de bonne Perrette.

 

 

 

 

 

 

 

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