Le peuplier

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

René BAZIN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il me semble que j’avais une douzaine d’années, mon frère en avait dix. Nous vivions un peu plus que les vacances réglementaires à la campagne, les médecins ayant déclaré que je vivrais seulement à cette condition, et nous étions grands dénicheurs de nids, grands chasseurs à la sarbacane, assoiffés d’aventures et lecteurs convaincus de Mayne-Reid et de Gustave Aymard.

Dès le matin, de bonne heure, quand l’herbe est lourde de rosée et que les oiseaux sont en éveil, cherchant les graines, piquant les mouches, grimpant aux troncs des arbres, nous courions lever nos pièges ou bien les cordées tendues aux endroits creux de la rivière. Nous savions reconnaître, à la façon dont le bouchon d’une ligne se trémoussait, filait en avant ou plongeait, la morsure du goujon, de l’ablette ou de la carpe ; un lièvre ne gîtait pas dans les environs, un loriot ne faisait pas son nid, un oison ne se prenait pas par le cou entre les barres d’une claire-voie, sans que nous en eussions connaissance. Nous avions, comme les trappeurs, l’habitude de la file indienne, des cabanes dans les chênes, des signes muets ou des cris de bêtes sauvages pour nous reconnaître à distance, des provisions d’outils dans le ventre des vieilles souches. Je dois avouer cependant que nos outils n’étaient pas d’une grande variété, et qu’à l’exception de deux hachereaux de fer pour les expéditions lointaines, c’étaient surtout des bouts de fer rouillés, de la ficelle et des balles de plomb données par les semeurs. Le soir, quand il n’y avait plus de jour du tout, faute de mieux, nous lisions. L’excellente comtesse de Ségur, à laquelle je suis revenu depuis, nous semblait un peu rose, comme sa collection. Il nous fallait du drame. Jules Verne commençait à peine à tailler sa plume ; mais nous avions les Chasseurs d’ours, les Vacances des jeunes Boers, la Guerre aux bisons, les Enfants de la prairie, et je pouvais réciter, dans Gérard le Tueur de lions, l’apostrophe qui remuait mon cœur ; « Disciples de Saint-Hubert, mes frères, c’est à vous que je m’adresse. Vous voyez-vous en pleine forêt, la nuit, debout contre un gaulis d’où s’échappent des rugissements capables de couvrir le bruit du tonnerre ? »

Oui, oui, je me voyais debout le long du gaulis, et je frémissais de la tête aux pieds.

Le lendemain je trouvais que le théâtre habituel de nos courses n’offrait pas assez de dangers, puisqu’on n’y rencontrait ni lions, ni bisons, ni troupeaux de pécaris fouillant de leurs dents blanches les racines de petit chêne-liège où le chasseur s’est réfugié, et nous regardions avec envie, mon frère et moi, les lointains bleus.

Qu’y avait-il dans les lointains bleus ?

Un jour, un des plus longs de l’année, nous nous étions fait réveiller à cinq heures du matin par une vieille domestique indulgente à nos fantaisies. Dès la veille, nous avions rangé sur une table, en ordre parfait, nos deux hachereaux préalablement aiguisés, deux bâtons, deux frondes et deux sacs de toile où se trouvait, en autres choses, un morceau de pain énorme, en prévision des hasards que nous pouvions courir dans le désert. Une émotion involontaire nous serrait le cœur quand nous sortîmes de la maison. Trois sansonnets s’envolèrent du toit de la deuxième tourelle, et pointèrent vers la gauche.

– Ils indiquent la route, dis-je à mon frère, il faut la suivre.

Les trois sansonnets, mouchetés d’or et de violet, se perdirent bientôt au-dessus des arbres pressés du vallon, et nous continuâmes à longer la rivière, large de quatre à cinq mètres au plus, qui descendait par là, vive sur son lit de cailloux blancs, claire par endroits comme un morceau du ciel, ombreuse le plus souvent entre ses bords plantés de toutes les essences forestières.

C’était la plus belle contrée pour nos chasses. Les merles abondaient dans les petits prés tortueux inondés chaque printemps ; nos frondes ne leur faisaient pas grand mal, mais l’espoir allait toujours devant, et le jour était pur, et les pays nouveaux s’ouvraient. Nous commencions même à distinguer les fenêtres d’un certain moulin à vent qui ressemblait, vu de la maison, à deux plumes de ramier mises en croix, tournant sur un bouchon.

Que de chemin derrière nous ! Le soleil chauffait dur et ployait les hautes fleurs de l’herbe quand nous nous arrêtâmes, vers dix heures, fiers et un peu inquiets de nous être égarés si loin. Il n’y avait pas une ferme dans le cercle de nos regards, pas un homme traversant les champs. La terre mûrissait, tranquille, ses moissons.

– Je suis d’avis, mon frère, que nous passions la rivière, car nous ne pouvons pas revenir par le même chemin. Jamais nous ne serions rentrés pour midi, tandis qu’en traversant...

– Oui, mais il faut traverser ! L’eau est profonde.

– Si nous construisions un radeau ?

– C’est un peu long, répondis-je. Rappelle-toi Robinson Crusoé ; et puis nous n’avons pas de planches et pas de tonneaux vides. Il vaut mieux faire comme les sauvages, et couper un arbre.

Au premier moment, cette idée de couper un arbre me parut toute naturelle. Nous étions perdus dans le désert, seuls, semblait-il, dans des régions où le voyageur est à lui-même toute sa ressource et se sert librement des choses. Nous prîmes à nos ceintures nos petites haches, rouillées jusqu’aux deux tiers de la lame, et sans plus de délibération, à la façon des Indiens Pieds-Noirs, nous nous mîmes à frapper sur le tronc vert et lisse d’un jeune peuplier qui poussait sur le bord. Nous l’attaquions savamment, par la face qui regardait la rivière. Il frémissait de la pointe. Les copeaux blancs volaient. Enfin, dans l’orgueil du triomphe, nous vîmes la haute tige se pencher au-dessus de l’eau ; un craquement sonore annonça que la dernière lame du tronc, trop faible pour porter la ramure, éclatait en mille fibres. Et le beau panache de feuilles légères et fines, décrivant un demi-cercle, s’abattit parmi les aulnes de l’autre rive, et se coucha sur le pré voisin.

Le pont était jeté. Nous passâmes à califourchon, nos nobles haches tout humides au côté.

Mais comme nous battions en retraite vers la maison, tous deux silencieux sous la grande chaleur qui faisait taire les oiseaux et chanter les grillons, nos pensées se modifièrent. L’arbre devait appartenir à quelqu’un, bien sûr ; on l’avait planté ; on attendait de lui dans l’avenir des lattes ou des chevrons de toiture. Et nous avions coupé l’arbre, perdu l’avenir, touché au bien d’autrui !

– C’est toi qui l’as voulu, me dit mon frère. Nous allons être grondés !

– Si ce n’était que cela ! répondis-je.

Et comme je savais mon catéchisme, j’ajoutai :

– Le plus difficile, c’est qu’il va falloir restituer.

– Comment veux-tu restituer un peuplier ? En as-tu un que tu puisses planter à la place ?

– Non.

– Ni moi non plus. Et nous devons pourtant restituer !

Le retour fut triste. Nous arrivâmes en retard, et, sitôt nos haches enfermées dans une cachette, de peur d’une confiscation possible, nous avouâmes très franchement et avec détails le meurtre du peuplier. On nous gronda moins fort que nous ne l’avions redouté ; seulement, après déjeuner, mon père, s’adressant à moi, me dit :

– Ce n’est pas tout d’avoir avoué une sottise, mon ami : il faut la réparer. Tu es l’aîné. Dans cinq minutes tu monteras en cabriolet avec le vieux Baptiste, et tu iras, tout seul, faire des excuses à madame la baronne du Voiller, à qui l’arbre appartenait.

Me voilà donc dans le cabriolet bleu, à côté de Baptiste, qui ne disait rien, selon son usage, et portait dans la poche de sa veste une lettre de mon père à l’adresse de la baronne du Voiller. Je n’étais pas, à beaucoup près, aussi fier que le matin. Je n’avais jamais vu la baronne ; je connaissais seulement, pour l’avoir deviné entre les feuillages, le toit aigu sous lequel s’abritait la châtelaine, que je me figurais très vieille, très sèche et très maussade.

Elle était très vieille, en effet, et sèche comme un fuseau. Mais quand on m’eut introduit devant elle, dans l’immense salle carrelée du bas, pauvre de meubles, éclairée par quatre grandes fenêtres qui descendaient presque jusqu’à terre, et que je vis, tricotant dans un angle ensoleillé, cette petite dame à deux papillotes d’argent, mince et vêtue de noir, je compris qu’elle avait un cœur encore jeune et capable d’attendrissement. Cela se voit dans le regard. J’étais quand même très troublé, et j’avais la lettre entre les doigts.

– Ah ! madame, lui dis-je, je viens parce que, en faisant le sauvage, j’ai coupé un peuplier !

– Comment ! mon petit ami, vous faisiez le sauvage ?

– Oui, madame, dans votre pré. Nous avions nos haches, nos frondes aussi. Il fallait un pont. J’ai bien du regret de ce que j’ai fait, madame ; mais je vous assure qu’en tombant il n’a pas abîmé un seul aulne. D’ailleurs, voici la lettre...

Elle n’avait rien compris à mon explication. Pendant qu’elle lisait, je me demandais ce qu’elle allait exiger, en compensation du peuplier. Je n’avais pas d’économies. Je ne possédais en propre que mes outils, mes lignes et une collection d’œufs ; mais à ce moment-là j’aurais volontiers tout donné, même la vitrine, pour obtenir le pardon de madame du Voiller.

Elle releva la tête. Elle souriait.

– Était-il bien gros ? dit-elle.

– Comme vos deux bras à peu près, madame.

– Alors vous ne m’avez pas causé grand dommage, mon petit. Mais que faire d’un baliveau pareil ? Le bois ne vaut rien pour brûler. Le donner serait dérisoire.

Elle réfléchit un moment.

– Tenez, me dit-elle en me tendant la main, nous n’en reparlerons plus jamais ; c’est oublié. Cependant je vous imposerai une pénitence, oh ! pas bien dure. Je suis très vieille ; mes voisins m’oublient ; je laisserai l’arbre où il est tombé ; vous repasserez par là un jour ou l’autre, et vous penserez malgré vous à la propriétaire, qui ne vous fera plus peur. Peut-être-même aurez-vous l’idée de revenir la voir ?

Je l’ai eue cinq ans de suite, tant que la vieille dame a vécu. Au bout d’un an, les rejets vigoureux de l’arbre avaient jailli des racines. Après deux ans il formait une cépée ronde et feuillue. Le printemps suivant, un merle y faisait son nid, tandis que des légions de champignons rongeaient la tige sur le pré voisin. Le pont devenait dangereux, mousseux tout du long, saisi et recouvert aux extrémités par des forêts de lis jaunes et de roseaux. Les martins-pêcheurs seuls en usaient. Je suppose qu’une crue l’a emporté.

Le remords était fini. Le souvenir m’est resté.

 

 

René BAZIN, Les contes de bonne Perrette.

 

 

 

 

 

 

 

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