Le secret de Madeleine

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Francis BAZOUGE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I

 

 

– Vous semblez triste, Madeleine : je m’en suis aperçu depuis quelques jours ; lorsque je viens ici, vous paraissez inquiète, soucieuse. N’ai-je pas vu des larmes même tomber hier de vos yeux ? Vos sentiments à mon égard sont-ils changés ? Ce projet d’union que nous avons formé ne vous sourit-il plus ? Que dois-je croire ? Je ne puis m’expliquer cette tristesse, cette froideur... Si je vous interroge ainsi, Madeleine, c’est que je vous aime, moi, plus profondément que jamais. Oh ! vous le savez bien !

Ces paroles s’adressaient à une jeune fille de vingt ans environ, du nom de Madeleine Bergerin.

Madeleine était la fille d’un ancien tapissier de la rue Saint-Denis qui, à force d’économies et de privations, avait réalisé un petit capital. Il ne put, malheureusement, jouir du bien si péniblement acquis ; Bergerin mourut le 15 juin 1669, laissant à sa veuve et à sa fille un nom sans tache et le souvenir d’une vie dont elles devaient plus tard se rappeler les nobles exemples.

Le magasin du tapissier fut vendu et les 30 ou 40,000 francs composant l’héritage placés entre les mains de Me Renac, notaire, confident et homme d’affaires de la famille depuis de longues années.

Madeleine ayant peu de goût pour le commerce se retira dans un appartement de la rue Montorgueil avec sa mère, devenue grabataire.

Certains visages ont quelque chose de sympathique qui séduit et attire. Tel était celui de Madeleine : sa beauté n’excitait point un fade encens ; on s’arrêtait pourtant devant elle, et plusieurs se disaient intérieurement : – Comme elle paraît bonne !

On ne se trompait pas : Madeleine possédait au plus haut degré l’esprit de sacrifice ; sa devise était : « Tout pour les autres. » La pauvre enfant s’oubliait elle-même. C’était une de ces âmes fortes contre les douleurs et l’adversité, ne se plaignant jamais des ingrats, mais se montrant toujours sensible aux témoignages d’affection.

Ne voulant point quitter sa mère, Madeleine sortait rarement. Bien qu’elle habitât depuis un an la rue Montorgueil, peu de personnes la connaissaient.

Si caché qu’il fût, Henri Lasserre n’avait point tardé à découvrir ce trésor de dévouement.

Il avait eu l’occasion de rendre quelques légers services à la mère de Madeleine ; peu de temps lui suffît pour deviner les qualités de la jeune fille. Ses visites, d’abord courtes, se prolongèrent et devinrent plus fréquentes ; bientôt la sympathie fit place à l’amitié, l’amitié se changea vite en un sentiment plus profond.

Henri avait vingt-cinq ans. Ses parents, négociants à Marseille, désiraient voir leur fils entrer dans la magistrature. Il était donc venu à Paris pour suivre les cours de Droit. De brillants examens faisaient espérer que les vœux de M. et de Madame Lasserre allaient être exaucés.

La physionomie d’Henri avait quelque chose d’indéfini, de vague comme son caractère : ses traits étaient empreints d’une mélancolie ne manquant pas d’un certain charme. Il avait chèrement acquis l’expérience : les folles chimères, les joies trompeuses d’un premier et faux amour avaient laissé dans son âme des traces douloureuses. Cependant la pure affection de Madeleine cicatrisa peu à peu la blessure. Une seconde fois il aima sans arrière-pensée, d’une manière absolue, celle qui le mettait à même de connaître une nouvelle vie.

L’étudiant avait demandé la main de Madeleine. On la lui avait accordée, à la condition expresse que Madame Bergerin ne quitterait pas le jeune ménage.

Les parents d’Henri firent d’abord une vive opposition à ce projet ; ils auraient voulu qu’en se mariant leur enfant doublât au moins la fortune qui lui était destinée ; mais Lasserre avait plaidé sa cause avec tant de chaleur, il avait si bien mis en relief les vertus de sa fiancée, qui, d’ailleurs, possédait une modeste dot, que M. et Mme Lasserre consentirent à l’union désirée et promirent de venir trois mois plus tard assister au mariage.

Le futur magistrat était accouru chez Mme Bergerin pour annoncer la bonne nouvelle : on l’avait reçu presque avec transport puis, par un motif inexplicable, cette joie avait disparu : la tristesse amère remplaçait l’entrain d’autrefois.

Un changement considérable s’était évidemment opéré dans l’esprit de Madeleine et de sa mère.

Henri n’avait cependant pas à craindre les rivaux : deux personnes seulement venaient fréquemment chez Madame Bergerin : maître Renac, le notaire, et un poète d’un âge mûr que nous aurons bientôt l’occasion de connaître.

Au moment où commence ce récit, Henri passait la soirée chez Madeleine : assis à ses côtés, il tenait dans ses mains une des mains de sa fiancée. Madame Bergerin cousait près d’une lampe dont la lumière jetait de pales reflets sur les vieux portraits de famille souriant dans leurs cadres noircis.

Henri continua :

– Avouez que vous ne m’aimez plus, Madeleine ; je ne vous en ferai point un reproche, ne le craignez pas ; je regretterai seulement d’avoir entrevu un but que je ne puis atteindre, un rêve irréalisable, si votre cœur n’est plus à moi.

Madeleine leva sur son fiancé ses yeux pleins d’ineffable tendresse.

– Pourquoi me dites-vous cela, mon ami ? Me croyez-vous capable de vous tromper ? Pensez-vous que je puisse mentir, même pour plaire ? Eh bien ! soyez-en certain, je vous aime toujours : si quelque nuage passe sur mon front, si parfois j’ai de tristes pensées, c’est que je songe à la différence de nos fortunes, et peut-être aussi de nos qualités...

– Ah ! Madeleine...

– Écoutez-moi, Henri. J’étais jeune lorsque mon père entra dans le commerce ; je me rappelle cependant les privations que nous nous imposâmes pour arriver au résultat qu’il n’atteignit que bien tard. J’ai donc pu apprécier la valeur de la richesse. Soyez certain, mon ami, que je place au-dessus de tout ce qui s’escompte les vertus naturelles que Dieu accorde à ses privilégiés ; pourtant, malgré moi, il m’arrive de comparer nos deux positions. Vous êtes riche, envié, plein d’esprit et de cœur ; vous avez une magnifique carrière à parcourir, un splendide avenir... Que vais-je vous donner en échange, moi, pauvre fille d’ouvrier ? Et vos parents, qui, vous le savez, ont déjà menacé de vous déshériter, ne vous reprocheront-ils pas, ne me feront-ils pas à moi-même un crime de ce manque de fortune qui, à leurs yeux expérimentés, ne peut se remplacer...

– Non, Madeleine, non ; ne craignez de mes parents ni indifférence, ni froideur : ils connaissent parlement nos situations ; je leur ai franchement avoué que vous aviez pour dot simplement l’héritage si dignement acquis de votre bon père et, d’ailleurs, n’eussiez-vous rien, je me regarderais encore comme le plus heureux des hommes.

– Vous vous enthousiasmez plus promptement que moi, parce que vous connaissez moins la vie, mon ami.

– Je la connais seulement depuis que vous m’aimez, Madeleine. Vous ne m’apportez rien, dites-vous, en échange de cette fortune qui me pèse, puisqu’elle est pour vous une cause de tourments. Et ce dévouement dont j’ai tant de preuves ? et cette tendresse dont vous me comblez chaque jour, n’est-ce donc rien à vos yeux ? Ah ! tenez, Madeleine, tout à l’heure je souffrais, j’avais l’âme serrée par je ne sais quel pressentiment ; je m’accusais de n’avoir pu parvenir à fixer cette affection dont j’ai tant besoin. Vous le voyez, maintenant je suis rassuré, je ris, je crois même que je pleure, en vérité.

Au moment où Henri prononçait ces dernières paroles, on frappa discrètement à la porte. Madeleine se hâta d’ouvrir.

 

 

 

II

 

 

Le nouveau venu était un homme d’une cinquantaine d’années, portant de longs cheveux presque grisonnants : son nez était accentué ; un sourire satirique errait sur sa lèvre moqueuse. Il y avait cependant quelque chose de bienveillant dans ce visage railleur.

– Bonsoir, M. Poquelin, comment allez-vous ? demandèrent en même temps Madeleine et sa mère, pendant qu’Henri présentait une chaise au visiteur.

– Brrr ! je suis gelé ! répondit celui-ci en entrant.

Molière, – car c’était lui, – prit place près de la cheminée et se hâta de remuer les cendres froides.

– Comment, diable ! d’un pareil temps, vous n’avez pas de feu chez vous, Madame Bergerin ? Puis, se tournant vers les jeunes gens : Ah ! mes enfants, ajouta-t-il, l’affection, qui réchauffe le cœur, ne réchauffe pas les doigts, hélas ! Donc, si vous le permettez, Madame Bergerin, je vais allumer.

– Certainement, mon bon Monsieur Poquelin, répondit la mère de Madeleine.

Molière, fils et petit-fils de valets de chambre tapissiers du roi, après avoir fait d’excellentes études, devint lui-même tapissier de Sa Majesté Louis XIV, qu’il servit dans un voyage à Narbonne. À cette époque, il avait déjà prouvé ses goûts pour le théâtre, mais, lorsqu’il parla de suivre cette carrière, ses parents lui manifestèrent l’intention de le chasser et de le maudire.

Molière essaya, en vain, de s’astreindre au travail régulier qui lui était assigné. Il se mit bientôt à la tête d’une troupe de comédiens bourgeois après avoir joué en amateur, il joua par spéculation ; sa troupe prit le nom peu modeste de l’Illustre Théâtre. C’est alors que, pour soustraire ses parents au mépris que le monde attache généralement à la profession de comédien, Molière quitta le nom de Poquelin, qui ne lui fut plus donné que dans l’intimité.

Le poète-acteur était un ancien ami de la famille Bergerin : il avait surtout connu le père de Madeleine, lorsque, tapissier comme lui, il s’était trouvé chargé de décorer les salons du roi de France. Depuis la mort du chef de la famille, Molière n’avait pas cessé de venir, presque chaque semaine, causer chez Madame Bergerin, qu’il considérait comme une de ses meilleures amies.

Poquelin fendit du bois : Madeleine donna des allumettes, et, dix minutes après son entrée, l’auteur des Femmes Savantes, du Misanthrope, de Tartuffe et de tant d’autres chefs-d’œuvre, pouvait se réchauffer devant l’âtre flamboyant.

– Eh ! mes enfants, fit Molière en s’adressant à Henri et à Madeleine, quel était le sujet de votre entretien quand je suis entré ? Je ne veux pas gêner votre conversation, mais plutôt y prendre part, si vous voulez bien m’y autoriser.

– Nous causions de notre mariage, dit Madeleine.

– Ma fiancée prétendait, ajouta Henri, quelle n’était point assez riche pour me rendre heureux, comme si sa tendresse n’est pas le meilleur des biens.

– Ta, ta, ta, répliqua Molière ; voilà bien les jeunes filles. Ont-elles des peines ! Elles pleurent toutes les larmes de leurs yeux, et quand elles n’en n’ont pas, il faut qu’elles s’en créent. Madeleine n’est pas millionnaire, c’est vrai, mais je sais, moi, que le père Bergerin lui a laissé d’assez fortes économies. Et puis, mes amis, sur ce chapitre-là, je suis complètement de l’avis de mon doux maître, le marquis de Racan : plus la position est humble, plus on est vraiment exempt de soucis.

 

      Plus on est élevé, plus on court de dangers ;

      Les grands pins sont en butte aux coups de la tempête

      Et la rage des vents brise plutôt le faîte

      Des palais de nos rois que les toits des bergers.

 

Bien entendu, je ne parle pas ici de la misère que nul de vous ne doit craindre, la misère, trop souvent compagne du vice.

Madeleine écoutait, silencieuse. Elle passa la main sur son front, comme pour en chasser un nuage.

– Elle me disait encore, reprit Henri, que ses qualités ne devaient avoir aucun prix aux yeux de mes parents ; qu’elle craignait leurs reproches, leur froideur.

– Je voudrais bien voir cela, par exemple. S’ils sont intelligents, comme je le suppose, Madeleine n’a rien à redouter. Les bonnes femmes sont si rares, hélas ! Que j’en ai connu ! mon Dieu ! Il y a les savantes et les prétentieuses, comme ma Philaminthe ; les coquettes et les gourmandes, en guerre ouverte avec les personnes chargées de veiller sur elles ; les femmes insignifiantes, enfin, véritables poupées habillées de bure ou de soie, qui ne sentent rien, ne savent rien, et dont le rôle en ce monde consiste à manger, bailler et dormir. Trop souvent, hélas ainsi que je l’ai écrit dans une de mes comédies,

 

      La tête d’une femme est une girouette

      Au haut d’une maison, qui tourne au premier vent ;

      C’est pourquoi le cousin Aristote souvent

      La compare à la mer...

 

Vous vous rappelez, Mademoiselle Madeleine, cette tirade de Gros-René dans le Dépit Amoureux, que vous me vîtes jouer il y a quelques mois :

 

      Par comparaison donc, mon maître s’il vous plaît,

      Comme on voit que la mer, quand l’orage s’accroît,

      Vient à se courroucer, le vent souffle et ravage,

      Les flots contre les flots font un remue-ménage

      Horrible, et le vaisseau, malgré le nautonier,

      Va tantôt à la cave et tantôt au grenier :

      Ainsi, quand une femme a sa tête fantasque,

      On voit une tempête en forme de bourrasque,

      Qui veut compétiter par de certains... propos ;

      Et lors un... certain vent, qui, par... de certains flots

      De... certaine façon, ainsi qu’un banc de sable...

      Quand... Les femmes enfin ne valent pas le diable !

 

J’ajoute bien vite, pour ne pas vous fâcher, qu’il y a heureusement des exceptions, et Mademoiselle Madeleine peut être rangée parmi celles qui, possédant tous les dons, n’ont aucun des vilains défauts dont j’ai parlé tout à l’heure. Ah ! fit Molière en se levant, je connais un mari qui ne sera pas trop à plaindre.

– J’ai oublié de vous annoncer une nouvelle, dit Henri.

– Laquelle, donc ? fit la jeune fille.

– Mon père me demande ; je serai une quinzaine de jours absent ; je veux en profiter pour hâter notre union, s’il est possible... Quinze jours ! que cela va me paraître long ! Mais je sais maintenant ce qui vous inquiétait, Madeleine : vous n’êtes point malade comme je le craignais et votre cœur n’a pas changé.

– Oh ! oui, mon ami, oui, Henri, je vous aime, dit Madeleine en laissant éclater des sanglots depuis longtemps contenus.

Henri demeura stupéfait.

– Vous me cachez quelque chose ! s’écria-t-il.

– Ah ! les femmes ! les femmes ! ajouta Molière, sont-elles bien toutes les mêmes, étranges, incompréhensibles !

Madame Bergerin s’approcha de Madeleine et s’efforça de la consoler par ces chaudes caresses dont les mères ont le secret.

– Je vous en prie, Madeleine, fit Henri en reprenant les mains de la jeune fille, dites-moi quel chagrin vous oppresse. Est-ce mon départ qui cause ces pleurs ? Vous savez que je reviendrai ; et si cette absence occasionne un tel chagrin, je préfère mille fois y renoncer que de vous voir souffrir ainsi.

Madeleine essuya ses pleurs d’une main fiévreuse.

– Non, mon ami, répondit-elle, ce n’est point ce court voyage qui m’attriste... Partez, j’y tiens ; je me sens forte maintenant ; à votre retour vous saurez tout, quel que soit le secret qui m’obsède.

Mademoiselle Bergerin prononça ces paroles d’une voix entrecoupée.

Molière, debout, jetait un regard scrutateur sur le visage de Madeleine. Il n’y put découvrir qu’une indicible tristesse.

Le poète prit son chapeau pour se retirer.

– Adieu, Madame Bergerin ; adieu, Madeleine, fit-il en serrant affectueusement la main de la jeune fille. Je n’ai point le droit de connaître ce que vous tenez à cacher ; mais je reviendrai bientôt, et, si vous avez besoin de moi, comptez sur votre vieil ami.

– Bonsoir, Madeleine, dit à son tour Henri ; je ne pourrai vous revoir avant mon départ. Pensez à moi pendant l’absence ; songez que je suis inquiet, anxieux, quand vous n’êtes plus là. Si quelque malheur vous menaçait, écrivez-moi, j’accourrais en toute hâte ; et maintenant, à bientôt, Madeleine ; à bientôt, Madame Bergerin.

La jeune fille présenta son front pur ; Lasserre y appuya ses lèvres.

– À bientôt, répéta le fiancé.

– Adieu ! répondit Madeleine.

Molière et Henri sortirent, pendant que la jeune fille restée seule avec sa mère tombait presque inanimée dans un fauteuil.

 

 

 

III

 

 

Si Lasserre se fût trouvé quinze jours plus tôt dans l’étude de Me Renac, il eût deviné, sans doute, le mot de l’énigme.

Madeleine s’était rendue chez le notaire, pour lui faire part de ses projets de mariage et lui annoncer son intention de retirer de l’étude les fonds qui composaient son héritage et devaient former sa dot.

Mademoiselle Bergerin avait un double motif pour agir ainsi : non seulement cet argent lui était nécessaire, mais quelques rumeurs, d’abord vagues, puis plus précises, avaient ébranlé la confiance acquise depuis de longues années par Me Renac. Certaines personnes allaient même jusqu’à se plaindre de manœuvres frauduleuses pratiquées par le trop peu scrupuleux notaire.

Me Renac n’était point estimé ; son habileté, la ruse déployée par lui dans les questions de finances, avaient pourtant achalandé son étude. Le compère était trop madré, pensait-on, pour se lancer dans des spéculations hasardeuses.

L’officier ministériel comptait une cinquantaine d’années. Il portait des favoris rouges ; ses yeux clignotants et interrogateurs essayaient de disséquer la pensée ; il avait dans la physionomie quelque chose du renard, auquel on le comparait fréquemment.

La politesse obséquieuse, le ton doucereux de Me Renac étaient devenus insupportables à Mlle Bergerin, nature loyale et franche, méprisant les détours. Aussi n’avait-elle conservé cet homme d’affaires qu’en souvenir de son père.

Lorsque Madeleine parla de la remise des fonds déposés chez Me Renac, celui-ci parut fort étonné.

– Auriez-vous donc prêté l’oreille aux méchants bruits que mes ennemis font courir ? dit-il.

– Non, Monsieur Renac, répondit Madeleine. Mon pauvre père vous considérait comme un homme d’honneur, j’ai voulu continuer les bonnes relatons qui existaient entre vous et ma famille en vous confiant des économies péniblement acquises ; mais je vais me marier, et la somme que je vous demande m’est nécessaire.

– Votre futur est-il riche ?

– Oui, Monsieur.

– Tant mieux, tant mieux, mon enfant. On a beau dire, voyez-vous, dans notre siècle l’argent est une grande puissance ; sans lui, tout est stérile. Oh ! que de jouissances il procure ! Que de gens, malgré leurs bassesses, vivent par lui honorés, enviés, estimés même !...

Les yeux de Me Renac brillaient d’un feu étrange en prononçant ces paroles. Mlle Bergerin dût ramener la conversation sur le principal objet de sa visite.

– Dans combien de jours, reprit-elle, pouvez-vous me remettre l’argent ?

– Toute la somme ?

– Toute.

– En ce moment, je vous avouerai, ma chère demoiselle Bergerin, que je suis un peu embarrassé. À la suite des bruits fâcheux mis en circulation, plusieurs de mes clients sont venus retirer leurs épargnes. Cela m’a causé une perte immense. Dans quinze jours, ajouta-t-il avec un sourire, soyez-en sûre, Mademoiselle Madeleine, j’irai vous porter moi-même ce que vous m’avez confié.

Madeleine se retira sans inquiétude. Elle avait un instant douté de la bonne foi du notaire. Ce soupçon se dissipa complètement devant la promesse formelle de Me Renac.

Mais sa tranquillité ne fut pas de longue durée : le surlendemain de sa visite, Madeleine Bergerin apprit que Me Renac s’était enfui, emportant plusieurs centaines de mille francs.

Un instant elle crut que ce bruit, comme tant d’autres, était un mensonge. Elle courut à l’étude.

Madeleine trouva le bureau fermé et rencontra dans la rue divers groupes causant de la catastrophe financière qui venait d’éclater. On racontait que le notaire, parti dans la nuit, était passé en Angleterre.

Madeleine rentra chancelante chez elle ; son visage était pâle, ses traits contractés ; elle ne prononça pas un mot, mais Mme Bergerin put lire l’affreuse nouvelle sur cette figure bouleversée.

La mère se jeta en pleurant dans les bras de son enfant.

– Nous sommes ruinées !... ruinées, répéta-t-elle.

Toutes deux restèrent quelque temps silencieuses.

– L’argent qui nous manque n’est pas ce que je pleure, répondit enfin Madeleine d’une voix saccadée : notre ruine détruit mes espérances de jeune fille, mes rêves de bonheur !

– Que veux-tu dire ? fit Madame Bergerin ; penses-tu donc qu’en apprenant cette perte Henri t’abandonnera ?

– Non, mère, car il m’aime ; c’est un noble cœur, mais moi je le quitterai. Aujourd’hui, je ne veux plus, je ne dois pas l’épouser. Ses parents moins jeunes, moins enthousiastes que lui, ne jugent point les choses à notre point de vue. Ma ruine sera pour eux un nouvel obstacle qu’Henri voudrait briser encore. Il ne faut pas, mère, que Madeleine Bergerin apporte la discorde dans la famille de celui qu’elle aime.

– Pauvre enfant ! es-tu certaine de pouvoir vivre loin d’Henri, de pouvoir lui adresser cet adieu qui te tuera peut-être et brisera son âme !

– Oui, mère, il le faut !... Voici mon projet. Nous ne lui dirons pas un mot du malheur qui vient de nous frapper ; mais je profiterai d’un moment favorable pour lui écrire et lui expliquer ma conduite. Avant de lui adresser ma lettre, je chercherai pour nous deux une mansarde dans laquelle nous irons habiter. Je sais coudre et faire de la tapisserie ; je trouverai de l’ouvrage, je travaillerai pour que tu ne manques de rien, bonne mère...

Madeleine s’arrêta, suffoquée par les larmes.

– Puis je suis chrétienne, ajouta-t-elle ; j’ai la ferme confiance que Dieu m’aidera. Je neveux plus vivre que pour toi, ma mère, et pour le Ciel ; là seulement se trouvent les amours éternels !

Après une nouvelle pause, Madeleine reprit :

– La séparation est pour moi bien cruelle. J’aime Henri et j’en suis profondément aimée. Son cher souvenir ne me quittera jamais. J’espère qu’il comprendra l’immensité de mon sacrifice, quelle que soit sa douleur.

Madeleine demeura près d’une heure la tête dans les mains, puis elle voulut se distraire. Un livre, ouvert la veille, se trouvait abandonné sur la table. C’étaient les poèmes antiques du Suédois Stagnebus. Mlle Bergerin y jetant les yeux lut ces lignes, qui lui semblèrent dictées par une voix céleste :

« Quand ton bonheur terrestre se change en regrets, quand le vent d’automne commence à gémir, ne pleure pas, pauvre âme. Au-delà des mers une autre contrée sourit à l’oiseau fugitif ; au-delà du tombeau il est une autre demeure dorée par les rayons d’un matin éternel. »

 

 

 

IV

 

 

Lorsqu’Henri lui annonça le voyage projeté, Madeleine comprit que pour elle l’heure suprême de l’adieu avait enfin sonné.

Le sacrifice lui parut un instant au-dessus de ses forces ; elle fut sur le point de tout avouer à Henri ; mais une pensée de fierté et de délicatesse domina bientôt cette défaillance morale ; elle se dit que le devoir était de chasser pour toujours les rêves d’autrefois. Madeleine ouvrit elle-même la porte au bonheur qui fuyait.

Les pas de Lasserre retentissant sur le pavé de la rue résonnèrent longtemps à son oreille, puis tout bruit cessa. Elle se trouva en face de la poignante réalité.

Son cœur se brisa en pensant aux privations et aux amertumes qui l’attendaient. Une âme moins vaillante se fut livrée au désespoir ; Madeleine se contenta de pleurer devant cet amas de ruines : ruines de l’espérance, des rêves évanouis, de l’avenir qui lui avait paru si doux, ruine enfin de la fortune paternelle, acquise par des travaux sans nombre, fruit des sueurs de toute une vie honnête.

Elle regardait face à face la misère ; non cette misère qui va de porte en porte réclamer des riches un peu de leur superflu ; mais la pauvreté honteuse, qui se cache dans le réduit le plus obscur pour ne pas montrer ses mains nues aux amis qui les serraient autrefois.

Madeleine réalisa de point en point ses projets, que le départ d’Henri avait singulièrement favorisés. Elle fit vendre la plus grande partie des meubles garnissant sa demeure, puis loua un appartement dans un des faubourgs populeux de la capitale. Trois jours suffirent pour opérer ce changement.

Après avoir réglé les menus détails, Mme et Mlle Bergerin quittèrent, le cœur serré, la maison de la rue Montorgueil.

Lasserre fut moins longtemps absent qu’il ne l’avait d’abord pensé. Il est vrai quel le jeune homme, impatient de revoir Madeleine, avait mis de côté plusieurs visites d’anciens camarades.

Henri était ému en songeant à sa fiancée ; il ressentait plus vivement que jamais le besoin d’entendre sa voix lui parler encore de bonheur. Aussi le coche marchait-il lentement au gré de ses désirs ; les chevaux lui paraissaient poussifs, la route interminable. Enfin, Paris se montra au milieu des brumes du soir. Quelques instants plus tard, Henri mettait le pied à terre.

Son premier soin fut de courir chez Madeleine. Le cœur du jeune homme battait à tout rompre lorsqu’il sonna au seuil du logis habité par Mlle Bergerin.

La porte s’ouvrit. Lasserre se disposait à gravir l’escalier, quand le concierge l’arrêta.

– Où allez-vous, Monsieur ? lui dit-il.

Jamais cette question ne lui avait été adressée ; Henri répondit d’un ton fort étonné :

– Mais je vais chez Mme Bergerin !

– Elle n’est plus là, reprit le portier.

– Comment !... elle n’est plus là !... mais ce n’est pas possible ! balbutia Henri, dont le visage se couvrit d’une effrayante pâleur.

– Pardon, Monsieur ; je puis vous affirmer que ces deux dames ont quitté avant-hier la maison sans laisser leur adresse. On dit qu’elles ont eu des malheurs ; c’est cela, paraît-il, qui les a décidées à changer de quartier. Vous comprenez que je ne pouvais les questionner, d’autant plus qu’elles paraissaient vouloir cacher leur secret à tout le monde.

Henri n’écoutait plus. Il se demandait s’il n’était pas le jouet d’un songe.

– Mais, j’y pense, continua le concierge, n’avez-vous pas nom Henri Lasserre ?

– Oui, répondit Henri, comme réveillé en sursaut ; vous avez quelque chose à me remettre, n’est-ce pas ? Oh ! je savais bien, ajouta-t-il, qu’elles ne pouvaient partir ainsi sans m’indiquer leur nouvelle demeure. Donnez, donnez vite...

Le concierge remit au jeune homme une lettre que celui-ci décacheta d’une main fiévreuse ; mais à peine eut-il lu la première ligne qu’il chancela.

– Qu’y a-t-il ? demanda le portier. Cette lettre vous annonce donc un malheur, Monsieur ?

– Oui, un grand malheur ! fit Lasserre d’une voix entrecoupée.

Le fiancé de Madeleine sortit. Ceux qui la virent passer durent le croire ivre, car il marchait sans avoir conscience de ses actes. La force de l’habitude ramena machinalement devant sa demeure d’étudiant. Il gravit péniblement les deux étages conduisant à sa chambre, puis il lut à travers un voile de larmes les pages suivantes, qui lui étaient adressées par Mlle Bergerin :

 

            « Mon cher Henri,

« Je viens vous dire adieu : un affreux malheur nous a frappées il y a quelques jours. Le notaire chez lequel se trouvait déposée notre modeste fortune s’est enfui, emportant avec lui la somme qui devait me servir de dot.

« Pour vous, mon ami, cet argent n’avait point de valeur ; ce n’eût pas été, à vos yeux, un motif de séparation, j’en suis convaincue ; mais je dois à vos parents, je me dois à moi-même de sacrifier les rêves, les projets si doux que nous avions formés.

« Les heures passées près de vous, Henri, sont les seuls instants de bonheur que j’aie connus. Votre chaste affection m’était nécessaire. Je remerciais souvent le Ciel de vous avoir rencontré. – Qu’il est doux ! pensais-je, de s’aimer ainsi, de pouvoir vivre et vieillir ensemble ! Comment aurais-je pu croire qu’un jour il m’eût fallu détruire ces enivrantes illusions !

« Vous essayerez peut-être de découvrir la retraite dans laquelle je veux cacher ma douleur et ma misère. Vous auriez tort, mon ami ; vos recherches seraient vaines ; puis vous finirez, je l’espère, par comprendre que votre avenir exige impérieusement que vous m’oubliiez.

« Aujourd’hui, sans doute, vous pensez que cet oubli est impossible. Oh ! mon ami, le temps guérit bien des maux, efface bien des souvenirs ! Ce qui se passe pour les morts que nous avons perdus en est une preuve toujours nouvelle : à mesure que le gazon croît plus épais sur leurs tombes, l’oubli, chaque jour plus profond, descend trop souvent dans les cœurs et calme la souffrance.

« Je ne veux point vous accuser, mon ami, mais je vois la vie telle qu’elle est. Dans quelques mois ou dans quelques années, vous rencontrerez, j’en suis certain, une jeune fille moins pauvre, plus séduisante et surtout plus heureuse que moi, qui me remplacera dans votre âme. Oh ! donnez-lui votre cœur, Henri. Qu’elle ne connaisse jamais vos tristesses ou vos larmes.

« J’essaie de vous donner du courage : pourtant je n’en ai pas moi-même.

« Vous souvenez-vous, Henri, du soir d’été que nous passâmes avec ma mère à la fenêtre de ma chambre. Nous regardions les étoiles, quand tout à coup l’une d’elles se détacha de la voûte et disparut dans l’espace.

« – Voyez, Madeleine, me dites-vous, elle fuit comme le bonheur.

« Je vous grondai de cette pensée amère. Je m’en suis souvenue ce soir. Oh ! qui m’eût dit que cette parole eût été si vraie pour nous !

« Je m’oublie, Henri ; c’est la dernière fois que je vous communique mes impressions ; et je voudrais que cette lettre emportât avec elle tout ce qui m’étouffe.

« Que vais-je devenir, maintenant que je ne vous aurai plus ? Si ma bonne mère n’était point avec moi, je crois que je ne pourrais vivre, mais je veux travailler pour elle. Dieu, qui protège les souffrants, ne permettra pas, je l’espère, que ma volonté succombe sous le lourd fardeau de mes peines.

« Si je faiblissais sous la tâche, Henri, si quelque jour vous appreniez que votre petite Madeleine n’est plus, priez pour moi, mais ne me plaignez pas. Les cœurs chrétiens ne redoutent point la mort. Comment pourraient-ils la craindre, puisqu’elle leur apporte la paix, le repos, la vie éternelle.

« Je ne puis plus écrire... les larmes m’aveuglent... ma tête se brise...

« Adieu, une fois encore, Henri, adieu !

« MADELEINE. »

 

 

 

V

 

 

Sept heures sonnaient à l’église Saint-Roch.

Les premières lueurs du jour venaient d’apparaître, éclairant déjà la chambre de Lasserre.

Paris s’éveillait. Au dehors, la foule envahissait peu à peu la rue, et les nombreux marchands jetaient à l’écho leurs cris traditionnels.

Mais Henri n’entendait rien : le jeune homme ne s’était pas couché ; il avait passé la nuit accoudé sur la table où se trouvait déposée la lettre de Madeleine. Il regardait d’un œil morne ces pages écrites d’une main tremblante.

– Comment avez-vous pu me quitter ainsi ? murmurait-il. Pourquoi, Madeleine, ne m’avoir pas tout avoué ? N’aviez-vous donc pas appris à me connaître pour montrer si peu de confiance en moi !

Henri se leva enfin et parcourut sa chambre à grands pas.

Une idée qu’il s’était efforcé de chasser se présentait sans cesse avec une fatale persistance : il songeait au suicide. Cette pensée avait fini par dominer son esprit, durant sa longue et douloureuse veille.

Hélas ! trop souvent, dans nos grandes villes surtout, au lieu de demander à Dieu la force de supporter les chagrins qui parfois nous accablent, on pense à se débarrasser volontairement de la vie que le Créateur nous donna et qui n’appartient qu’à Lui.

Les matérialistes, en semant le doute dans les âmes, y ont fait naître un découragement sans bornes. On ne songe point que l’existence ici-bas n’est qu’un pèlerinage plus ou moins court ; que le grand but à atteindre est le Ciel, où il faut arriver quelles que soient les tristesses du chemin. « Heureux ceux qui souffrent, heureux ceux qui pleurent », a dit Jésus-Christ, « car ils seront consolés. »

En ce moment d’aberration, Henri oublié les divines promesses. Il s’était parfois rencontré avec de faux amis, causant entre eux des prétendues injustices de la Providence ; prêtant l’oreille à ces funestes doctrines, il osait accuser Dieu et songeait, tout en marchant, à réaliser son criminel projet.

– Il n’y a plus de bonheur pour moi sur la terre, disait-il : à quoi me servent maintenant l’éducation et la richesse que quelques-uns m’envient, puisque Madeleine n’est plus là. Oh ! je ne veux pas que de telles souffrances se prolongent ! C’est horrible de se sentir abandonné par tout ce qui nous est cher !

Lasserre ouvrit un secrétaire duquel il tira une boîte renfermant deux pistolets.

Il les regarda longtemps en silence.

– Voilà donc ! dit-il enfin, ce qui délivre des peines les plus profondes ! voilà ce qui donne l’oubli !... L’oubli ! l’oubli ! répéta-t-il d’une voix entrecoupée, c’est cela qu’il me faut !

Henri chargea lentement une des armes, puis la déposa sur la table.

Il prit une chaise, et, laissant tomber dans ses mains sa tête brûlante, il demeura plongé dans des réflexions de toutes sortes. L’étudiant songea d’abord à Madeleine qui, elle aussi, à cette heure, devait être accablée de chagrin ; aux parents, qui l’avaient élevé dans des principes austères ; il éveilla en lui les souvenirs tristes ou gais de sa jeunesse. Avant de quitter la vie, il se rappela les jouissances ressenties, et les déceptions trop nombreuses, hélas éprouvées.

Le fiancé de Madeleine chercha ensuite dans le tiroir de sa table du papier, des plumes et de l’encre, puis il se prépara à écrire ses dernières volontés.

Son but était peut-être, en réalité, de retarder l’instant fatal ; quelle que soit la force de la douleur, le sentiment de la conservation est, en effet, presque toujours plus puissant que les autres. On ne saurait complètement effacer du cœur cet amour de la vie, qui tient essentiellement à notre fragile nature.

Un homme se jette à la mer ; si, au même instant, on essaie de sauver, il est heureusement rare que le désespéré repousse la planche de salut qui lui est offerte. Il accepte le secours avec bonheur et se rattache d’autant plus énergiquement à la vie qu’il a failli la perdre.

Les prisonniers eux-mêmes, privés de la liberté, déshérités des joies du monde, préfèrent encore leur misérable existence à la mort ; et combien n’a-t-on pas vu de grabataires, crispés par d’atroces souffrances, supplier Dieu de les conserver sur la terre.

Henri était tellement absorbé dans ses pensées qu’il n’entendit point frapper discrètement à la porte de sa chambre.

Un homme entra brusquement. C’était Molière.

– Sapristi fit-il, voilà un quart d’heure que je suis dans votre escalier, pour demander la permission d’entrer. Je vous croyais mort.

Poquelin ne continua pas. Il venait d’apercevoir le pistolet déposé sur la table, et il s’était arrêté stupéfait.

– Eh bien, qu’est-ce à dire ? demanda le nouveau venu.

Henri se leva, et, se jetant dans les bras du poète :

– Oh ! que je me sens malheureux ! fit-il.

– Madeleine vous a quitté, dit Molière profondément ému.

– Oui, mon ami.

– Je le savais. Le concierge de son ancienne maison et plusieurs autres personnes m’ont tout raconté. Pauvre jeune fille ! c’est simplement sublime, ce qu’elle a fait là. Mais que je regrette de m’être trouvé indisposé et de n’avoir pu aller chez Mme Bergerin le lendemain de votre départ. À moi, son vieil ami, elle eût tout avoué. J’aurais gardé le secret et nous aurions si bien fait que vous ne vous seriez point aperçu de la perte subie. Louis XIV vient précisément de m’allouer une pension de 2,000 fr. Cela m’eût aidé à cacher les friponneries de Me Renac. Enfin, vous n’êtes pas mort. Dieu merci, continua Molière en désarmant le pistolet et en le fourrant dans une de ses poches.

– Que faites-vous donc ? demanda Lasserre étonné.

– J’obéis à un prudent conseil qu’on a dû quelquefois vous répéter : « Ne laissez jamais d’armes à feu sous la main des enfants. »

– Mais... fit Henri.

– Mais je vous dis, moi, que vous êtes encore un enfant, vous le prouvez outre mesure. Il ne faut point se laisser abattre par le désespoir, mon ami. Je veux entreprendre votre guérison, non point en essayant de vous faire oublier Madeleine, bonne enfant, âme délicate et noble, digne d’être aimée, mais, au contraire, en vous aidant à la retrouver. Ah ! qu’il y a peu de femmes !... Je ne sais pourquoi je suis toujours disposé à entamer des tirades. Peut-être est-ce une vieille habitude de la scène. Nous fouillerons tous les coins et recoins de la capitale ; si nous ne la retrouvons pas, il faudra, hélas ! nous résigner à une volonté plus puissante que la nôtre. Vous vous consolerez, je vous le promets.

– Jamais ! s’écria Lasserre.

– Il faut être bien certain de l’avenir pour prononcer ce grand mot, répondit Molière. Mais ce n’est pas le moment de discuter. Agissons plutôt. Nous chercherons Madeleine et si nos recherches sont vaines, j’essayerai de vous distraire par la poésie, par le théâtre, par tout ce que je croirai utile, enfin. Nous emploierons les moyens radicaux pour cicatriser les plaies de ce pauvre cœur.

– Vous parlez comme un homme qui n’a jamais aimé, fit Lasserre.

– Oh ! par exemple ! s’écria Molière souriant, je ne m’attendais pas à pareille accusation. Nul, au contraire, n’a plus profondément ressenti que moi les souffrances de l’affection, répliqua le poète ; mais je suis revenu des illusions et des enthousiasmes trompeurs de la jeunesse ; j’ai acquis une certaine dose de philosophie à l’école de ce sévère professeur qu’on appelle l’expérience. Aujourd’hui je m’efforce d’en donner aux autres. On en a grand besoin de par le monde ; je vous raconterai quelque jour, Henri, mon existence troublée. Maintenant je ne connais plus, je ne veux plus connaître que l’amitié, sentiment qui rend aussi bien heureux, allez. Le vieux Montaigne ne se trompait pas, lorsqu’il a dit :

« L’amour est un feu téméraire et volage, ondoyant et divers, fou de fiebvre, sujet à accès et remise, et qui ne nous tient qu’à un coing. En l’amitié, c’est une chaleur générale et universelle, tempérée au demeurant, et égale, une chaleur constante et rassize, toute douceur et polissure, qui n’a rien d’aspre et de poignant. » C’est bien décidé, n’est-ce pas, mon ami ? ajouta Molière en serrant avec chaleur les mains du jeune homme, vous venez avec moi et vous ne pensez plus à mourir.

– En me parlant de retrouver Madeleine, reprit Henri, vous me donnez de folles espérances. Elle a sans doute quitté la capitale, changé de nom...

– C’est vrai, dit tristement le poète, mais qu’importe, je ne veux pas que vous restiez seul ici ; il faut chasser cette douleur qui vous accable et pourrait vous conduire à de mauvaises actions. Partons, je vous emmène.

Poquelin prit le bras de Lasserre. Tous deux se préparaient à sortir, lorsqu’un visiteur se présenta.

 

 

 

VI

 

 

Le nouveau venu était un prêtre. Il avait soixante ans environ. Ses cheveux blancs encadraient un visage commandant le respect et provoquant la sympathie.

Il tenait à la main une bourse de drap noir dans laquelle luisaient quelques pièces d’argent.

– Pardon, Messieurs, dit-il, si je vous dérange ainsi au moment où vous alliez sortir, mais je fais aujourd’hui une quête pour les pauvres de ma paroisse. Trouvant votre porte entrouverte, je me suis permis d’entrer. J’espère que vous ne me refuserez pas. Les misères sont grandes et les souffrants nombreux, ajouta-t-il d’une voix pénétrante.

Molière, un instant décontenancé, se hâta de chercher dans sa poche ; il y trouva par un hasard extraordinaire une pièce d’or qu’il laissa tomber dans l’aumônière du prêtre.

Henri, tremblant, ému, ne pouvait parler.

– Pour les pauvres s’écria-t-il enfin ; vous quêtez pour les pauvres ! Ah ! tenez, Monsieur, voici ce que je vous remets... au nom de Madeleine ! ajouta-t-il tristement.

Il donna sans compter, puis se prit à sangloter.

– Vous avez besoin de repos, Henri, venez donc, dit Molière, qui ne voulait point que cette scène se prolongeât.

Le prêtre ouvrit la porte pour se retirer. Lorsqu’il fut sur le seuil, il hésita, puis revint sur ses pas et prit place près du jeune homme.

– Excusez mon indiscrétion, fit-il en pressant affectueusement dans les siennes une des mains d’Henri ; mais vous paraissez éprouver une telle douleur qu’il serait cruel d’y demeurer indifférent lorsqu’on en a été, comme moi, le témoin. Notre rôle, d’ailleurs, est de consoler, mon ami : est-ce donc trop vous demander que réclamer de votre part une confidence qui vous soulagera et me rendrait heureux ?

Ce prêtre exerçait un ascendant que sa bonté seule pouvait expliquer. Molière subissait malgré lui cette influence. Il se rapprocha du vénérable pasteur.

Lasserre raconta son affection pour Madeleine, la catastrophe financière survenue, l’adieu adressé par la jeune fille.

Après une demi-heure de conversation, le prêtre savait tous les chagrins d’Henri. Celui-ci avait cependant caché au vieillard ses funestes projets de suicide. Molière les lui fit connaître.

– Vous vouliez vous tuer ! fit l’abbé d’un ton de doux reproche. Vous ne croyez donc ni à la Providence de Dieu, ni à notre immortalité ?

– C’est vrai... le désespoir fait oublier tout cela, répondit Henri.

– On trouve certainement dans la vie, reprit le prêtre, des luttes qui épuisent, des chagrins qui brisent le cœur, des séparations qui nous enlèvent ce que nous avons de plus cher. Mais il y a aussi autre chose : Dieu nous a faits libres ; il nous a donné la raison, la pensée, l’amour, une âme enfin qui ne doit pas rester au néant et à laquelle il faut bien songer un peu, n’est-ce pas ? Sursum corda ! Élevez cette âme, mon ami, plus haut que les injustices et les douleurs humaines, plus haut que les passions et leurs faiblesses. Je ne vous engage point à chercher Madeleine, que vous ne retrouverez probablement pas, mais puisque vous n’avez pu rencontrer rien de stable sur la terre, puisque Dieu a voulu vous séparer de vos affections, demandez-lui l’amour de la grande humanité. En vous dévouant pour elle, en y consacrant désormais votre fortune et vos jours, vous trouverez là des consolations que vous chercheriez vainement ailleurs.

– Je voudrais vivre dans l’isolement le plus complet, répondit Henri.

– L’isolement vous serait funeste en ce moment, reprit le prêtre. Essayez mon remède et venez me voir dans quelque temps. J’espère vous retrouver plus calme, et surtout plus heureux. Vous avez un beau rôle à remplir, une magnifique carrière à suivre. Les exemples ne vous manqueront pas. Que de grands hommes inconnus l’amour de l’humanité suscite ! que de nobles vertus elle engendre ! Voyez ce navire en détresse ; il est aperçu par des marins, des ennemis peut-être. Qu’importe ! ceux qui le montent ont besoin de secours ; des hommesse dévouent au péril de leur vie pour arracher les malheureux à l’abîme. Et les médecins, surtout ceux qui habitent dans nos campagnes, marchant jour et nuit, bavant le soleil et la pluie, les vents et la neige, pour guérir les maux corporels, pendant que nous préparons les âmes à un dernier adieu ! et les sœurs de Vincent de Paul, soignant d’horribles maladies et succombant souvent, hélas ! à cette tâche sacrée. Voilà la charité pratique, celle que nous voyons chaque jour sous nos yeux, celle qui, en occupant votre activité, peut vous donner la paix.

– Il y a un revers de médaille que vous oubliez, Monsieur l’abbé, fit Molière ; vous ne nous parlez point des ingrats.

– Ils sont moins nombreux que vous le pensez, répliqua le prêtre ; puis ce n’est point pour la terre que nous semons, il faut bien se le rappeler ; c’est pour le Ciel, notre véritable patrie. Nous ne faisons que passer ici-bas. Qu’importent les tribulations, l’injustice, le dédain, si nous arrivons au but sans souillure.

– C’est vrai, dit Henri, qui demeurait pensif.

– Je vous le répète, ajouta le vieillard en se levant, les ingrats sont assez rares, et les bienfaiteurs de l’humanité trouvent souvent dans le monde même leur récompense. Ne comptez-vous pour rien, d’ailleurs, les larmes que versent à notre approche les mères qui n’ont plus de pain ; les sourires que nos aumônes font éclore sur les lèvres enfantines ; les bénédictions des familles éplorées, toutes ces joies que procure la reconnaissance et qui soulagent l’âme ! Quand vous les connaîtrez, ces joies-là, vous m’en parlerez. Adieu, mon ami, adieu, Monsieur, fit-il en serrant les mains d’Henri et de Molière.

Lasserre reconduisit le prêtre, qui lui remit son adresse.

– Ah ! Monsieur, s’écria Henri avant de le quitter, que vos paroles m’ont fait de bien !

 

 

 

VIII

 

 

La lutte entre le chagrin et la raison avait été rude. Un moment les parents de Lasserre crurent qu’ils allaient perdre leur fils bien-aimé ; mais l’amitié dévouée de Molière qui, pendant trois mois, ne voulut pas se séparer du jeune homme, les sages avis du curé de Saint-Roch eurent enfin une salutaire influence : Henri, revenu à la santé, parut se résigner.

Deux années s’étaient écoulées depuis l’entrevue d’Henri et du prêtre. Convaincu de l’excellence des conseils reçus, Lasserre consacrait sa fortune et ses jours au soulagement des malheureux. Pour arriver à ce résultat d’une manière plus complète, il s’était efforcé d’acquérir certaines connaissances médicales dont il usa plusieurs fois avec succès.

Le jeune homme se fit ainsi, dans le quartier qu’il habitait avec Molière, une popularité toujours grandissante. On l’appelait le bon docteur. Souvent, en effet, après avoir prescrit les remèdes nécessaires, Henri glissait furtivement une ou deux pièces d’or sous l’oreiller du malade dont il se séparait ensuite précipitamment pour se dérober aux témoignages de reconnaissance.

– Je renonce pour jamais au mariage, disait parfois Henri au poète, car je ne saurais oublier Madeleine, et nulle autre ne la remplacera dans mon cœur. Ma seule ambition est de trouver les consolations dont j’ai besoin dans le soulagement des misères humaines. La grande famille des pauvres sera désormais la mienne.

La renommée d’Henri s’accroissait. Les médecins diplômés prétendaient que le jeune homme suivait aveuglément les conseils de Molière, qui, disaient-ils, cherchait ainsi à se venger des colères suscitées par ses œuvres au sein de la Faculté.

Un jour d’hiver, sombre et glacial, Lasserre passait, songeur, dans le faubourg Saint-Antoine, lorsqu’une voix de femme l’appela.

Il s’arrêta et reconnut une concierge qu’il avait soignée précédemment.

– Ah ! Monsieur dit cette femme, il y a dans notre maison, au cinquième étage, une pauvre dame malade. Si vous vouliez bien la voir !

– Certainement, fit le jeune homme, je vais monter.

Guidé par la concierge, Lasserre gravit les marches conduisant à la mansarde et ouvrit enfin une porte étroite.

La pièce dans laquelle il entra était sombre ; à peine distingua-t-il, dans un coin de l’appartement, un mauvais lit sur lequel une personne âgée se trouvait étendue.

Bien qu’habitué depuis longtemps à l’aspect de la misère, Lasserre fut ému de tant de pauvreté.

Il prit le bras de la malade ; le pouls était si faible qu’il put à peine en compter les pulsations.

– Pauvre femme !... dit-il tristement. La situation ne présente pas de danger, ajouta-t-il plus haut, mais il faut, à tout prix, cesser les privations dont, je le vois, vous avez souffert. Je n’ai à conseiller que les fortifiants : du bouillon, du vin, des viandes grillées, en un mot ce qui réconforte.

– Monsieur ! dit la malade, on fait ce qu’on peut et non pas toujours ce que l’on voudrait bien, ici-bas.

Henri fut frappé du son de cette voix. Il semblait qu’elle ne lui était point complètement étrangère ; mais bien des fois déjà il avait caressé la même chimère ; aussi ne s’arrêta-t-il point à cette observation.

– Est-ce que vous vivez seule ici, Madame ? demanda-t-il avec bonté.

– Non, Monsieur, répondit l’inconnue ; j’ai pour me soigner et me consoler une fille, ou plutôt un ange. La pauvre enfant s’épuise pour me procurer le nécessaire. Elle travaille pour un magasin de confections. Vous savez, Monsieur, que ce genre d’ouvrage rapporte peu. Les maisons importantes veulent effectuer de gros bénéfices ; je crains que, malgré son énergie, la tâche entreprise ne soit au-dessus de ses forces. Elle m’aime d’une affection sans bornes et m’entoure des plus petits soins ; cependant, Monsieur, j’ai souvent désiré la mort en voyant les yeux de ma fille rouges de larmes, creusés par les veilles, son visage pâle, ses traits amaigris ! Je voudrais pouvoir l’aider ; mais aujourd’hui mes membres s’y refusent. Oh ! si vous saviez, Monsieur, ce que nous avons souffert depuis deux ans !

En ce moment, un pas léger se fit entendre dans l’escalier.

– C’est mon enfant qui vient de porter son ouvrage, dit la malade en souriant ; vous allez la voir ; elle est bonne et belle. Puisse Dieu la récompenser un jour de ses privations et de ses durs labeurs !

La porte s’ouvrit. Les jeunes gens furent à peine en présence que deux cris s’échappèrent à la fois de leurs poitrines.

– Madeleine !

– Henri !

Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre et restèrent longtemps ainsi, sans pouvoir prononcer une parole.

Madame Bergerin ouvrait de grands yeux, se demandant si elle n’était pas le jouet d’un rêve.

– C’est vous, Lasserre, s’écria-t-elle enfin ; ah ! comment ne vous ai-je pas reconnu ? Venez aussi dans mes bras !

Sans quitter la main de Madeleine, le jeune homme s’approcha de la malade, qu’il embrassa avec effusion ; puis, serrant dans une douce étreinte son ancienne fiancée :

– Votre adieu a failli me tuer, Madeleine, lui dit-il. Fou de douleur, je voulais en finir avec la vie. Si Molière, et surtout le bon curé de Saint-Roch ne m’avaient conseillé, il est probable que je ne vous aurais pas revue et que je ne serais jamais devenu votre mari...

Madeleine rougit légèrement.

– Vous m’aimez donc toujours ?demanda-t-elle.

– En avez-vous douté ? Madeleine ; je vous connaissais déjà tendre et dévouée ; l’épreuve vous a rendue sublime. Vous ne pouvez être qu’une bonne épouse. N’êtes-vous pas, comme le disait tout à l’heure votre mère, l’ange de cette mansarde ?

– Mais, mon ami, reprit Madeleine, avez-vous songé à notre pauvreté ? Vous le connaissez maintenant, le fatal secret qui brûlait mes lèvres. Je n’ai plus la dot d’autrefois ; les luttes avec la misère ont en outre détruit les charmes de ma jeunesse.

– Qu’importe tout cela ! Puisque la Providence a permis que nous nous retrouvions, Madeleine, c’est qu’elle veut que nous soyons unis. Ah ! dites-moi que nous ne nous quitterons plus.

– J’éprouve pour vous la même affection qu’autrefois, dit Madeleine d’une voix si faible qu’Henri seul put l’entendre. Depuis deux ans, j’ai vécu de votre souvenir ; je ne sais pourquoi, j’espérais toujours. Cette espérance n’était pas trompeuse, puisque vous voilà rendu à mon affection.

– Vous ne me cacherez plus rien, reprit Henri en souriant.

– Non, mon ami, je vous le jure. Nous oublierons ensemble les souffrances que vous a causées le secret de Madeleine.

 

_____________

 

 

Un mois plus tard, le conseiller d’Henri bénissait dans l’église Saint-Roch le mariage de Lasserre et de Madeleine.

Madame Bergerin, complètement guérie, assistait à la cérémonie et semblait oublier le passé.

Le bon docteur continua les visites qui l’avaient fait bénir ; Madeleine l’accompagnait et distribuait les aumônes.

Peu de temps après le mariage d’Henri, Molière se trouva gravement indisposé, en jouant le Malade Imaginaire.  Il voulut cependant achever son rôle. Ses efforts causèrent une convulsion, suivie de vomissements de sang qui le suffoquèrent. Il fut ainsi emporté en quelques heures, le 17 février 1673 ; la France en deuil pleura ce jour-là une de ses gloires.

 

 

Francis BAZOUGE,

Les triomphes de la charité, 1879.

 

 

 

 

 

 

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