La nuit de décembre

 

                                  BALLADE.

 

           (Imitation de Walter Scott.)

 

 

                                LE PÈLERIN.

 

« Ouvrez ! – Des monts la froide haleine

» Déjà m’a glacé tout entier.

» La neige au loin blanchit la plaine ;

» On ne trouve plus le sentier.

 

» Je ne suis point ce vil Bohême

» Qui, dans la force de ses jours,

» Ose, au nom d’un Dieu qu’il blasphème,

» Mendier un honteux secours.

 

» Embrasé d’une sainte flamme,

» J’ai vu le tombeau du Sauveur.

» Oh ! pour l’amour de Notre-Dame,

» Ouvrez-moi donc, noble Seigneur !

 

» Affaibli par un long voyage,

» Je meurs de fatigue et de faim.

» À ma détresse, à mon vieil âge,

» Donnez un asile et du pain.

 

» Il me faudrait si peu de chose !

» Le rebut du plus vil repas,

» Ce toit où le limier repose,

» Et j’échapperais au trépas.

 

» Du fleuve grossi par l’orage

» Écoutez le rugissement !

» Ses flots ont franchi leur rivage ;

» Ils vont m’atteindre en un moment... »

 

Ô Vierge sainte ! à sa prière

On cède ! On vient à son secours !

Voici la torche hospitalière

Qui brille au sombre front des tours...

 

Tel paraît un vieil homme d’armes,

Géant au regard noir et dur,

Alors qu’il s’attendrit aux larmes

D’un bel enfant à l’œil d’azur.

 

 

                            LE CHÂTELAIN.

 

« Pages, varlets, à moi !... Sur l’heure,

» Tressez les nœuds du fouet sanglant.

» Frappez ! Que loin de ma demeure

» On chasse un esclave insolent !

 

 

                                LE PÈLERIN.

 

» C’en est donc fait ! plus d’espérance !

» Adieu, toi dont le cœur d’airain

» Repoussa les cris de souffrance

» D’un vieillard et d’un pèlerin !

 

» De mon sang déjà l’onde est teinte :

» Mais le Christ m’enseigna sa loi,

» Cruel, et ma voix presque éteinte

» Peut même encor prier pour toi.

 

» Un jour, si le destin sévère

» Trahit ton orgueil abusé,

» Puisse au moins trouver ta misère

» L’abri que tu m’as refusé ! »

 

Et par degrés sa voix plaintive

Semblait s’éteindre au sein des flots :

Mais du ciel l’oreille attentive

Recueillait ses derniers sanglots.

 

Il se tait. – Sur sa noble couche

Le châtelain rit et s’endort.

Maudit du ciel, ce cœur farouche,

Repu d’orgueil, de sang et d’or

 

Repose, justice éternelle !

Sous l’abri de sa forte tour,

Comme on voit en paix, sous son aile,

Dormir l’effroyable vautour !

 

Mais, de nouveau, décembre arrive.

Dans la même nuit, o terreur !

Le fleuve, franchissant sa rive,

Rugit, tel qu’un tigre en fureur.

 

L’éclair a déchiré la nue :

Puis, au pied des tours, c’est le cri :

« Ouvrez-moi ! » C’est la voix connue

Implorant encore un abri !

 

Dans les vieux flancs de la tourelle

Qui donc agite le beffroi ?

– Châtelain, ton coursier fidèle

Hennit... tes chiens hurlent d’effroi.

 

– « Pages, varlets, à moi ! ». – Personne !

Rien ne répond... rien ! il est seul.

Son front pâlit, son corps frissonne.

Et voilà, couvert d’un linceul,

 

Que, brisant la porte massive

Comme on brise un faible cristal,

Du haut plafond touchant l’ogive,

Pâle, sanglant, spectre fatal,

 

Un vieillard près de lui s’élance.

– D’abord, le visiteur sans nom

D’une main essuie en silence

Ses cheveux blancs, noirs de limon.

 

Et puis, avec un doigt de glace,

Écartant le lin parfumé,

Près du châtelain il se place.

« – Dormons, dit-il, mon bien-aimé !

 

» À son tour, que peut ta prière ?

» Je t’offre un accord éternel.

» À nous deux mon humide bière :

» À nous deux ce lit fraternel ! »

 

Et tous les ans, à la même heure,

Sur ce lit il revient s’asseoir.

Le châtelain veut fuir... – « Demeure !

» MAUDIT, tu m’appartiens ce soir. »

 

Car, après cette nuit d’orage,

Aux feux naissants d’un jour serein,

Un corps flottait près du rivage...

– C’était celui du pèlerin !

 

 

 

Antony BÉRAUD.

 

Paru dans la Revue poétique du XIXe siècle en 1835.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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