La résurrection de Déodat d’Hyères

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Laurent Jean Baptiste BÉRENGER-FÉRAUD

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LE TRÈS NOBLE et très pieux seigneur Anselin, de la maison de Faux, était marquis d’Hyères, et ne pouvait avoir d’enfants, quoiqu’il fût marié depuis de longues années.

Après avoir épuisé toutes les prières, toutes les neuvaines, toutes les charités, il s’adressa à saint Honorat et fit le pèlerinage de l’île de Lérins. Bientôt sa femme fut grosse et elle mit au monde un enfant qui reçut le nom de Déodat.

La marquise mourut en couches, de sorte que le seigneur Anselin se trouva veuf, et bientôt épousa une autre femme qui, à son tour, eut plusieurs enfants.

Cette femme était une mauvaise nature qui était jalouse de Déodat, et qui désirait lui dérober les titres qu’il avait à la succession de son père pour les donner à ses propres enfants.

Pendant ce temps, Déodat croissait en âge et en piété ; c’était un véritable saint enfant, ayant toutes les vertus et aucun défaut.

Un jour de fête de saint Honorat, on devait faire une solennité religieuse à laquelle le seigneur d’Hyères avait projeté d’assister avec toute sa famille, et comme la marâtre, qui était une coquette, en même temps qu’une coquine, se trouvait en retard pour sa toilette, le bon Déodat, qui était devenu un charmant adolescent, lui offrit de l’aider à s’habiller.

Elle accepte ses bons offices et, pendant que le pauvre enfant faisait de son mieux, une idée perverse germe dans l’esprit de cette méchante femme ; elle se met tout à coup à pousser des cris, et lorsque son mari ainsi que tous les domestiques accourent effrayés, elle accuse Déodat d’avoir voulu se livrer à des actes indignes sur sa personne.

Le mari, aveuglé par la colère, n’écouta que la voix de sa jalousie, et sans laisser à Déodat le temps de se défendre, il ordonna à ses gens de le lier et d’aller le jeter à la mer pour le noyer comme un chien.

Ce qui fut dit fut fait, seulement, au moment de disparaître dans les flots, Déodat adressa une prière à son patron pour le prier de faire éclater son innocence au grand jour. Voici comment cette prière fut exaucée :

Le lendemain du jour où il avait commandé de jeter son fils à la mer, le marquis eut du regret de sa sévérité et il fit chercher le corps du jeune homme pour l’ensevelir. Ce corps n’étant pas retrouvé par ses domestiques, il se mit à le chercher lui-même pendant plusieurs jours.

Pendant ce temps la marâtre triomphait, mais bientôt elle se sentit triste, elle eut des remords et, enfin, elle confessa la vérité à son mari. Le marquis d’Hyères fut désolé, on le comprend, et il désira plus vivement que par le passé retrouver le corps de l’innocente victime pour réhabiliter sa mémoire par des obsèques magnifiques.

Or un jour, pendant qu’il était sur le rivage, il rencontra un moine à figure vénérable qui lui demanda ce qu’il cherchait, et qui, apprenant le but de ses désirs, lui dit :

« Venez, je vais vous faire retrouver votre fils. »

En effet, avec une branche d’olivier qu’il tenait à la main, le moine frappe la mer qui s’entrouvre, ils marchent tous les deux sur le fond mis à sec et ils arrivent bien loin sous les eaux dans une grotte sous-marine, où le père trouve son fils endormi, garrotté, avec une grosse pierre attachée à son cou.

Il le délie aussitôt, le réveille et le ramène à la maison. Pendant le chemin, Déodat lui apprit qu’au moment où il avait été jeté dans l’eau un moine de Lérins, du nom d’Honorat, l’avait reçu et l’avait vivement transporté dans la grotte où il était resté endormi jusque-là.

Le père, pensant que c’était le moine qui l’avait conduit lui-même jusqu’à la grotte en refoulant la mer avec sa branche d’olivier, voulut exprimer sa reconnaissance au saint homme, mais celui-ci avait disparu.

Pénétré de reconnaissance pour saint Honorat, et pour le remercier du grand miracle qu’il avait fait, le père et le fils vont en pèlerinage à Lérins. Là le marquis d’Hyères, désireux de savoir le nom du moine qu’il avait rencontré sur la plage, demande des renseignements au supérieur du couvent, qui lui répond qu’aucun de ses moines ne s’est absenté.

Le père insistant, le supérieur lui montre le portrait de tous les membres de l’ordre pour voir s’il reconnaît les traits du moine dont il parle. « Le voilà, s’écrie le père, voilà le moine que j’ai rencontré. »

Or, c’était le portrait de saint Honorat lui-même qu’il désignait.

Tout le monde tomba à genoux pour rendre des actions de grâces au grand saint, et quand le père se releva, Déodat lui déclara qu’il voulait se vouer à saint Honorat pour lui témoigner sa reconnaissance. Déodat fut admis aussitôt dans le monastère et passa sa vie saintement dans le couvent de Lérins.

 

 

 

Laurent Jean Baptiste BÉRENGER-FÉRAUD,

Contes populaires des Provençaux

de l’Antiquité et du Moyen Âge, 1887.

 

Recueilli dans Histoires et légendes de la Provence mystérieuse,

textes recueillis et présentés par Jean-Paul Clébert, Tchou, 1968.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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