Vilaine, Belle et les loups

 

CONTE FÉERIQUE POUR LES HOMMES.

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Maurice BERGERAT

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Elle était laide. Les gens ne s’en apercevaient pas immédiatement, mais demeuraient-ils quelques instants près d’elle qu’un malaise fait de peur et d’angoisse leur serrait le cœur. Un seul moyen d’y échapper : la fuir ; c’est ce que tous s’empressaient de faire et autour d’elle régnait la solitude. Aussi les paysans de son village lui donnèrent-ils un surnom qui devint peu à peu son seul nom, ils l’appelèrent Vilaine...

Elle n’était pas monstrueuse cependant et la curiosité, l’obscure sympathie qu’inspire presque à coup sûr un être phénoménal ne lui était pas accordée. Pas un bateleur, pas un charlatan ne l’eût louée pour attirer dans les foires les chalands devant ses tréteaux. Plus laide qu’un nain, plus repoussante qu’un des hommes noirs que rapportaient parfois les marins de leurs voyages aux étranges pays, elle semblait avoir été faite de pièces et de morceaux. Il n’était pas jusqu’à ses yeux qui fussent de même couleur.

Un seul accord existait en elle, accord horrible, harmonie voulue par quelque puissance démoniaque : son âme était aussi étrangement laide que son corps et au village, le soir, les paysans s’entretenaient à voix basse des méfaits qu’elle commettait à l’âge où les autres petites filles jouent d’ordinaire à la poupée. Chaque année ses défauts empiraient au grand dam des voisins de ses parents d’abord, du village ensuite, de toutes les fermes éparses dans la campagne enfin. Les paysans lui prêtaient à quinze ans une puissance maléfique et ses parents, honnêtes villageois éplorés, leur donnaient raison au fond d’eux-mêmes.

Comme tous les pères et mères du monde, ils avaient rêvé pour elle d’une vie heureuse car ils avaient du bien et vivaient dans l’aisance sur quelques terres patiemment acquises. Vilaine ne parlait pas encore qu’ils envisageaient pour elle un beau mariage et quand ils faisaient mentalement la revue des futurs héritiers du voisinage il n’en était pas un assez riche, pas un assez bien né. Sans jamais se l’avouer, ils espéraient qu’un beau prince errant passerait dans le village quand elle serait en âge de se marier. Éperdu d’amour, il leur demanderait sa main.

Las ! comme il y a loin de la coupe aux lèvres. À peine Vilaine parla-t-elle, à peine l’eut-on sortie de ses langes que les rêves s’écroulèrent comme château de cartes. Vilaine était la honte du village et son inquiétude.

Une loi du monde veut que malheur et bonheur coexistent et le jour même où naissait Vilaine, le braconnier, villageois pauvre et méprisé, trouvait, sur le seuil de sa hutte, au retour d’une de ses chasses nocturnes, un enfant nouveau-né. Ce jour-là était le 19 mars, fête de saint Joseph mais aussi, selon une antique croyance, jour du mariage des oiseaux. Tout concourait en cette matinée, qu’enchantaient un jeune soleil et des roulades d’amour, à attendrir le braconnier sur le petit bébé emmailloté de haillons. Il était si beau, si gracieux, qu’il semblait l’enfant le plus précieux du monde. Malgré sa pauvreté et les mille tracasseries qu’inventaient à son endroit gardes et villageois, le braconnier conserva sa trouvaille et l’éleva de son mieux. Son premier soin fut de lui donner un nom. Penché sur elle – c’était une petite fille – qui souriait aux anges, il laissa parler son cœur et un beau mot tout simple, pur et clair comme une eau courante, bleuté comme une matinée de printemps, rêveur comme les dernières notes du chant du rossignol lui vint aux lèvres. Ce fut Belle qu’il la nomma...

Elle grandit et sa beauté devint chaque jour plus parfaite. Les campagnards se plurent à la regarder vivre. Chacun dans le village l’aima. On lui prêta toutes les qualités, il était bien possible en effet qu’elle fût aussi parfaite qu’on le disait. Son influence bienfaisante s’étendit à son père adoptif. Il cessa de se plaire uniquement au milieu des bois. À force de patience et de soins diligents, il transforma sa hutte en maison et l’orna de toutes sortes de fleurs. Pour rester près de Belle il cultiva son jardin où les plus beaux fruits de la terre poussèrent comme par enchantement. Le village vivait plus allègrement depuis le jour où Belle avait été trouvée par le braconnier.

Elle n’avait pas de grandes ambitions car elle savait qu’une fille de sa condition ne pouvait prétendre à un magnifique établissement et son humble bonheur comblait ses vœux.

L’enfance et ses jeux rassemblèrent très tôt Vilaine et Belle. Elles participèrent aux mêmes rondes, elles chantèrent les mêmes chansons. Mais, alors que les petits villageois se plaisaient en la compagnie de celle-ci, ils fuyaient autant qu’ils le pouvaient celle-là et Vilaine n’était pas sans s’en apercevoir. Qu’ils jouassent à la marchande, aux devinettes, à la chasse ou à la guerre, Belle tenait toujours un rôle important dans ces divers jeux... Tantôt elle était riche drapière, tantôt châtelaine très puissante, parfois même reine à qui l’on faisait de merveilleux compliments. Peu à peu la mésentente qui dès leur rencontre avait opposé les deux enfants, se mua chez Vilaine en une haine implacable. À l’âge où les jeux et les ris fleurissent la vie, elle se jura de perdre Belle dans l’esprit des villageois. Quant à cette dernière, elle éprouvait vis-à-vis de son ennemie le même sentiment qu’un quelconque campagnard. Elle ne se leurrait pas sur sa qualité et là résidait la seule peine de son enfance heureuse. Ce n’était pas de la pitié qu’elle éprouvait à l’égard de Vilaine mais du mépris doublé d’une crainte indéfinissable. Au pays d’enfance d’obscurs orages naissaient.

 

 

 

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Objet d’inquiétude pour tous, même pour les siens, Vilaine ne pouvait plus espérer une vie heureuse. Le beau prince dont le royaume était le Printemps ne viendrait jamais. Son royaume à elle était la Solitude et elle se loua comme bergère de moutons à la ferme la plus éloignée du village, celle qui s’adossait aux bois profonds que l’on disait hantés d’étranges bêtes.

Dans cette maison sa présence ne troubla pas immédiatement les rudes habitants comme il en avait été des villageois, gens civilisés et sensibles. Mais, peu à peu cependant, sa néfaste influence se fit sentir ; le maître et la maîtresse la craignirent car depuis son arrivée le malheur ne cessa d’accabler la ferme. Ils n’étaient tranquilles que lorsqu’elle n’était pas là. Sans doute le feu du ciel, seul, avait fait de la plus grosse meule une torche... ; le vieux tronc d’arbre qui servait d’abreuvoir s’était fendu sans cause, semblait-il, mais pour autant ils ne pouvaient le reprocher à la bergère. De ce jour il avait fallu mener boire les bêtes à l’étang voisin où à chaque pas elles risquaient de s’enliser. Plus étrange, plus inquiétante était la terreur dont tremblaient les animaux domestiques depuis l’arrivée de Vilaine. Non moins bizarre avait été la mise à sac du potager par des animaux venus des bois, des cochons sauvages sans doute. La maîtresse qui, la première, était allée voir le dégât au petit jour, avait dit à l’oreille du maître qu’elle croyait bien avoir vu parmi les traces de toutes sortes laissées par les vandales l’empreinte d’un pied fourchu. Néanmoins la vie fut possible à la ferme de Bois tant que dura l’été. Le grand jour, le soleil, le ciel bleu, le travail exigeant rassurèrent ses habitants mieux que palabres et prières. Les paysans croient difficilement au malheur pendant les beaux jours. Mais quand vint novembre, ses brumes, ses pluies, son ciel mouvant où les nuages assemblèrent de grimaçantes formes, quand le mystère angoissant sortit des bois avec la chute des feuilles et gagna la plaine, la vie se fit plus lourde dans la ferme isolée. Enfin, pour achever de briser la patience et le courage du maître, le malheur s’acharna sur les moutons, sa principale richesse.

Chaque matin Vilaine menait paître un fort troupeau de brebis et d’agneaux dans la plaine qui s’étendait de la ferme au village. De l’autre côté de la bourgade le ciel tombait à pic ; c’était l’horizon. Elle partait aux premières heures du jour quand la rosée vernit encore l’herbe. La matinée bourdonnante de milliers d’insectes, le midi lourd de soleil, le tantôt doré comme la chape d’un bon saint viraient lentement dans le ciel et elle ne revenait que lorsque les brouillards montaient des fonds ramenant la rosée dans l’herbe. Tout l’été Vilaine était allée à la plaine avec ses moutons sans qu’aucun incident fâcheux se produisît. À peine le chien de berger était-il mort... ça pouvait bien être de vieillesse ! Vilaine avait refusé qu’on le remplaçât. Elle semblait avoir eu un vrai chagrin ce jour-là. Encore était-il imprudent de vouloir distinguer sa joie de sa peine à l’expression de son visage. Mais, dès le 2 novembre, jour des Trépassés, le malheur ne cessa de se manifester.

Vilaine n’avait rien changé à ses habitudes ; c’était toujours la course du jour dans le ciel qui réglait sa vie et celle de son troupeau. L’aspect de la plaine s’était lentement modifié. La terre était toujours humide, les nuages lourds d’eau glissaient et se bousculaient dans le ciel ; souvent ils traînaient derrière eux un éventail de pluie. Les jachères, les chaumes prenaient une teinte grisâtre et terne comme le pelage d’une bête malade. Les bois semblaient enserrer de plus en plus près la ferme et la plaine ; le village paraissait loin, très loin comme un paradis dont toutes les cheminées eussent fumé bleu.

Or, le jour des Trépassés, quand Vilaine revint à la ferme avec ses moutons, les bêtes étaient apeurées et tristes. Lorsque le maître les compta, il constata qu’il manquait une brebis, la plus belle du troupeau. Quoiqu’il lui répugnât, il demanda à la bergère si elle avait remarqué cette disparition. Vilaine le regarda bien en face et dit ce seul mot : « les loups », avec un tel accent de haine que le fermier frissonna et ne la questionna plus.

Le lendemain Vilaine retourna à la plaine et le surlendemain et les jours suivants... ; presque chaque fois un mouton disparaissait quoique l’on n’ait pas encore vu de loups ni même la moindre déchaussure sur les communaux et les domaines de la bourgade.

Afin d’en avoir le cœur net, la veille du jour de Noël, le maître suivit le troupeau à la plaine sans se faire voir. La légère chute de neige de la nuit précédente n’avait pas recouvert les touffes d’herbes et seules de minces lignes blanches soulignaient les rides de la plaine. Sous le ciel gris passaient des lueurs blêmes. Le fermier s’embusqua derrière une maigre touffe de genêts.

Vilaine, insensible au froid, s’assit sur son escabelle. Son manteau de droguet brun tombait jusqu’à terre en plis droits. De loin sa silhouette sombre et immobile semblait une gerbe oubliée par les faucheurs des dernières moissons. À quelque distance d’elle, les moutons, serrés les uns contre les autres, formaient un groupe compact de couleur gris-jaune sale. D’un lent mouvement, tous à la fois, ils tournaient de temps en temps leurs regards vitreux vers la bergère immobile, puis ils regardaient la plaine. Aucun d’eux ne mangeait, le fermier sentait qu’une inquiétude profonde tourmentait les bêtes. Il avait conscience qu’une menace pesait sur le troupeau. Il ne dut pas attendre longtemps pour qu’elle se précisât.

Brusquement il constata que les moutons étaient entourés de loups. Les fauves encerclaient le troupeau et le fermier n’en avait vu arriver aucun. Ils semblaient avoir jailli de la terre par quelque enchantement. Traqueurs et traqués restaient figés dans une immobilité de statue. Vilaine ne se souciait pas apparemment de ce qui survenait, elle ne faisait pas un geste. Un sortilège planait sur toute la scène. Le maître lui-même ne comprenait pas l’inertie qu’il gardait, mais il sentait qu’il ne pouvait agir.

Les loups étaient tous de taille surprenante, leur pelage gris fer absolument semblable, leurs silhouettes élancées et robustes de grands coureur, leurs regards ardents pleins d’une haine indicible fixés sur Vilaine faisaient de chacun d’eux le sosie de son voisin. Ils étaient tous très beaux et donnaient une impression de grandeur sauvage qu’accentuait encore la présence de Vilaine et de son troupeau.

Lentement les fauves avancèrent et leur cercle enserra de plus en plus étroitement les moutons. Le piétinement sourd qui s’éleva du troupeau, quelques bêlements épeurés assurèrent le fermier qu’il n’était pas le jouet d’un cauchemar ou d’une hallucination. L’immobilité de Vilaine était plus inquiétante que le danger qui pesait sur les moutons. Sa silhouette brune si droite avant l’arrivée des loups s’était affaissée. Le fermier sentit qu’elle était le centre du maléfice et que loups et moutons n’étaient que des comparses dans cette étrange scène. Le troupeau se trouvait maintenant rassemblé sur un petit espace de terrain. Les bêtes se pressaient les unes contre les autres comme lorsqu’on les enferme dans un parc trop étroit. Tout à coup, devant Vilaine, bondit un énorme loup gris. Quoique le fermier regardât attentivement, il ne le vit pas arriver. Cependant sa taille supérieure à celle de tous les autres fauves, l’impression de puissance et de beauté plus complète que sa seule vue procurait, aurait dû attirer l’attention du spectateur sur lui. Vraiment tout ceci était bien étrange, les loups surgissaient de la plaine avec la rapidité de follets. Le grand fauve se tenait devant Vilaine ; son regard n’était que haine et mépris. Solidement campé sur ses quatre pattes, longtemps ainsi il la fixa. Puis, lorsqu’il eut fini de transmettre son muet message, le grand loup gris se tourna lentement vers le troupeau, poussa un bref hurlement et les fauves disparurent ainsi qu’ils étaient venus, comme par enchantement.

Alors le fermier se ressaisit et compta aussitôt ses moutons. Ainsi qu’il le craignait, l’un d’entre eux avait disparu inexplicablement. Il sortit de sa cachette, furieux contre Vilaine et contre lui-même. Persuadé que la bergère était pour quelque chose dans ces sorcelleries, il la traita de démon et la renvoya sur-le-champ. Quant à lui, il rassembla le troupeau et lentement, en réfléchissant à ce qu’il venait de voir, il le reconduisit à la ferme. À peine fut-il arrivé que la maîtresse vint le rejoindre à l’étable et lui annonça que Vilaine avait fait son baluchon sans prononcer un seul mot, puis était partie en direction du village. Le fermier poussa un soupir de soulagement et encore sous le coup des évènements de la journée, ne trouva pour saluer ce départ, lui qui était pourtant bon chrétien, qu’un mot de malédiction : « Qu’elle aille au diable ! »

Après le départ de Vilaine, la ferme connut une longue période de paix. Le maître n’avait aucun travail aux champs étant donné la saison et ses veillées étaient assez longues pour qu’il pût réparer à loisir ses instruments aratoires, en fabriquer d’autres, trier les graines potagères pour les semences de printemps. Aussi menait-il lui-même ses moutons au pacage, et les évènements merveilleux ne se reproduisirent pas. Les puissances qui étaient intervenues miraculeusement dans la vie monotone de la ferme des Bois devaient être satisfaites du départ de Vilaine. Elle était retournée chez ses parents qui l’avaient accueillie à leur corps défendant. Toutefois, ils ne pouvaient oublier qu’elle était leur fille.

Les jours succédaient aux jours et le travail des champs allait bientôt reprendre. Le fermier, sollicité par de multiples occupations, ne pourrait continuer à mener paître ses moutons, et puis dans ce pays-là, ça n’était pas un travail d’homme. La fermière ne pouvait remplir cette tâche car toute la maisonnée eût souffert de ses longues absences. Après de nombreuses hésitations, après bien des conciliabules, maître et maîtresse se décidèrent à louer une autre bergère. Leurs communes réflexions les amenèrent à penser à Belle et leur choix se fixa sur elle, tant il est vrai que bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée. Pressentie, la jeune fille accepta volontiers d’aller prendre la place de Vilaine à la ferme des Bois, d’autant plus que, depuis le retour de cette dernière au village, elle sentait confusément que son humble bonheur était menacé.

À la ferme elle apporta le charme de sa présence et les terreurs du dernier hiver furent bien vite oubliées, car les instants passés près d’elle étaient doux comme un rêve heureux. Ses chants égayèrent toute la maisonnée. Elle inventait sans cesse des airs et des paroles, les unes aussi gracieuses que les autres. D’une voix légère elle contait des histoires d’arbres, d’eaux courantes, d’animaux, de nuages... Maître et maîtresse, valets et servantes aimaient la voir sourire car alors elle était encore plus belle que de coutume. « Le premier rayon de soleil d’un matin clair », disait le chef des laboureurs. Toujours d’humeur égale, elle rendait service volontiers. De ses mains de fée elle accomplissait en se jouant les travaux les plus difficiles. Les animaux l’aimaient autant que les hommes et du petit agneau au grand taureau il n’en était pas un qui ne lui eût fait hommage de sa confiance comme à une reine. Le jour de son arrivée à la ferme, le maître vit avec étonnement toutes les bêtes qui n’étaient pas enchaînées dans les étables aller l’accueillir à l’entrée de la cour et l’accompagner jusqu’au seuil de la maison.

Chaque matin Belle partait dans le jour nouveau pour la plaine. Les moutons trottaient sagement devant elle et les agneaux gambadaient au flanc du troupeau. Ils jouaient pour mieux sentir la joie de vivre et le fermier sur le seuil de sa maison regardait la bergère et ses bêtes s’éloigner dans la plaine où le Printemps brodait sa tapisserie nouvelle. La chanson de Belle montait vers le ciel clair au milieu du chant doré des alouettes. À sa venue dans la plaine le sol s’était couvert de fleurs. De mémoire d’homme on n’avait vu pareille floraison. Il y avait des marguerites, des renoncules, des belles de jour, des violettes, des roses de toutes couleurs et des fleurs merveilleuses qui jamais encore n’avaient poussé dans le pays. C’était les plus précieuses de toutes, tant par la forme et le coloris que par le parfum qu’elles exhalaient. Il glissait dans les hommes comme un sang nouveau ; quand il était parvenu à leur cœur, un irrésistible besoin de rire, de chanter, d’aimer les saisissait. Ah ! le travail, ce printemps-là, fut accompli prestement. Mais quand les hommes voulurent recueillir les graines des fleurs précieuses pour en conserver la semence, ils furent surpris de n’en point trouver. Ce fut leur première désillusion...

Une obscure menace montait du village que la trame légère des jours heureux dissimulait aux habitants de la ferme des Bois. Loin de Belle, le braconnier, son père adoptif, reprit ses méchantes activités. Il piégea, traqua, tua comme avant la venue miraculeuse de sa petite fille et les gardes se lancèrent à nouveau à sa poursuite. Il les rossa chaque fois qu’ils voulurent l’appréhender. Les villageois que la présence de Belle avait enchantés retrouvèrent après son départ leurs humeurs chagrines ; les vieillards moururent, les enfants jouèrent sans entrain. Le dimanche, lorsque le ciel se peuplait de cloches, les paysans allaient voir les champs de la ferme des Bois et la jalousie leur mordait le cœur car les orges, les avoines, les seigles, les sarrasins y étaient beaucoup plus beaux que sur leurs terres. De retour au village, ils n’étaient pas éloignés de croire que les femmes avaient raison quand elles disaient en se signant que tout ceci n’était pas naturel, et de rappeler la venue mystérieuse de Belle dans leur pays, sa beauté inexplicable, sa perfection surnaturelle...

Vilaine écoutait attentivement toutes ces conversations. Elle sentait croître avec plaisir l’exaspération des paysans, escomptant bien que leur bêtise lui fournirait sa vengeance. Les femmes l’admettaient aux bavardages du soir car elle savait dire le mot perfide qui libère les haines intérieures. Prudente, elle conduisait la colère des villageois comme un cheval ombrageux, tantôt la refrénant, tantôt la libérant et après chaque contrainte elle voyait avec joie les manifestations hostiles vis-à-vis de Belle se faire plus violentes.

L’épidémie qui s’abattit sur les troupeaux du village porta la colère des paysans à son comble. Des bêtes moururent sans cesse inexplicablement, alors que les animaux de la ferme des Bois luisaient de bonne santé et les villageois de dire que c’était un « flin 1 » apporté par les parfums des étranges fleurs qui poussaient sous les pas de Belle. Alors Vilaine, brusquant les choses et sûre de la superstition de ses parçonniers 2, parla de sorcellerie... À peine eut-elle prononcé ces mots que les paysans poussèrent des cris de mort à l’adresse de Belle. Un grand nombre d’entre eux s’armèrent de faux, de fléaux, de serpes, de houes et partirent vers la ferme des Bois.

Belle revenait de la plaine avec ses moutons. Sans raison elle était triste et portait dans ses bras son petit agneau favori. Par jeu, elle l’avait couronné de fleurs. Elle marchait lentement, parlant à mi-voix à ses bêtes. Bien avant que les paysans fussent près d’elle, leurs clameurs l’atteignirent mais elle ne devina pas l’objet de leur colère. Peut-être étaient-ils à la poursuite de quelques voleurs ? Ils la rejoignirent quand elle pénétra dans la cour de la ferme. Brusquement elle fut entourée de visages ruisselants de sueur, gris de poussière, grimaçants de haine ; des mots la frappèrent au visage : « Idolâtre... sorcière... » et elle vit lever sur elle les faux, les fléaux, tout ce dont les villageois s’étaient armés. Effrayée, Belle ferma les yeux, serrant bien fort sur sa poitrine le petit agneau. Pourtant aucun coup ne s’abattit sur elle et, rouvrant les yeux, elle constata que les paysans reculaient lentement, à regret, devant des loups gris grondant. Leurs babines rouges retroussées laissaient voir des dents pointues et blanches. Près d’elle, Belle vit un fauve plus grand que les autres. Il la regardait avec douceur. Alors elle agit étrangement. Ayant embrassé le petit agneau sur le museau, elle le déposa près de sa mère et poussa le troupeau dans la cour de la ferme. Puis, après un geste d’adieu au maître et à la maîtresse qui avaient assisté impuissants à toute la scène, elle posa sa main sur le cou rude du grand loup et ils partirent, l’un guidant l’autre, vers les bois.

Lorsque le fermier compta ses moutons, il vit que tous ceux qui avaient disparu l’hiver précédent lui avaient été rendus, aussi se consola-t-il aisément du départ de Belle. Quant aux villageois, en revenant à leurs maisons, ils apprirent la soudaine disparition de Vilaine. Ils la cherchèrent partout, elle resta introuvable. Le lendemain les belles fleurs de la plaine, flétries, baissaient la tête et tout le pays redevint ce qu’il était avant la naissance de Vilaine et de Belle, un pays où il fallait peiner jour après jour.

 

 

 

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Toute cette histoire n’aurait pas grand sens, les villageois n’y eussent rien compris si des colporteurs, des soldats et des vagabonds n’avaient conté sur le pas des fermes et des maisons du village ce qu’ils avaient vu au cours de leurs longues pérégrinations. Leurs récits apportèrent une suite et une fin aux aventures de Vilaine et de Belle.

Un vieux vagabond à la barbe blanche, aux yeux couleur de ciel de mai, plus hâlé par d’anciens soleils que le nécromancien qui était venu dire la bonne aventure à la foire de la dernière Saint-Jean, raconta qu’en un beau pays, au bord d’une mer bleue, où les villes étaient aussi nombreuses que les fermes dans cette campagne-ci et où le plus pauvre des habitants était plus riche que le plus fortuné villageois, vivait un prince d’une merveilleuse beauté et de grande vertu. Il refusait d’épouser les héritières les plus belles de son royaume, les descendantes des plus nobles lignées, et à son père qui le pressait de prendre femme il répondit qu’aucune des demoiselles qu’on lui présentait ne valait celle qui approchait et qui lui était destinée depuis toujours. Le royaume prospérait ; chaque aube se levait sur une terre de paradis ; le peuple heureux attendait confiant la femme qu’aimerait son jeune chef et le jour de la grande fête du royaume du bord de la mer arriva. Souverain, dignitaires, peuple, hommes, femmes, enfants, vieillards se disposaient à célébrer la venue de la nouvelle lune d’été. Dans une clarté d’aube première, alors que le cortège sortait de la ville pour se rendre au rivage de sable blond que frangeait la légère écume des vagues, les assistants virent s’avancer vers eux une belle jeune fille. Près d’elle trottait un grand loup gris. Elle marchait à pas menus dans la lumière nouvelle et reposait avec confiance sa petite main plus délicate qu’un joyau sur le cou du fauve.

À peine l’eut-il aperçue que le jeune prince qui était en tête du cortège courut au vieux souverain qui, à quelque distance, au milieu des dignitaires, chevauchait lentement. Parvenu près de lui, il dit : « Père, arrêtez un instant le cortège car voici que vient celle qui sera ma femme ». La jeune fille était maintenant près du prince et l’avait pris par la main. Leur couple était si beau, si harmonieux, que le peuple ne se lassait pas de les regarder. Le vieux monarque descendit de son haut cheval, puis prenant sa couronne d’or, la posa sur la tête de la jeune fille et dit : « Belle, ma fille, soyez reine et que ce jour de fête soit celui de vos noces. » Ensuite, s’adressant au jeune prince et lui tendant son sceptre, il ajouta : « Mon fils, ta jeunesse prévoyait mieux que ma vieillesse et tel est le devoir du chef. Je te remets les insignes de mon pouvoir mais plus précieux pour gouverner est encore l’amour de ton peuple. Je sais qu’il t’est acquis, sache le garder. Belle, que tu as su attendre, est venue, aujourd’hui elle sera ta femme et vous rentrerez tous les deux, seuls au palais car désormais je ne veux être qu’un humble sujet de la reine Belle et de Toi, mon roi. »

Le vagabond cessa de parler et un gaillard vêtu d’un uniforme délavé se leva. Son visage anguleux, buriné par des épreuves de toutes sortes, retenait l’attention ; son regard brutal luisait de l’éclat qu’ont les lames bien trempées. Dans des forêts immenses où un être humain ne s’était encore aventuré, il avait, avec l’aide de Dieu et de courageux compagnons, acculé, puis exterminé une troupe de brigands.

Tenant à la main un grand verre de vin frais que venait de lui verser une paysanne, il parla :

« J’ai vu bien des choses effroyables en courant le monde à la suite de la guerre mais jusqu’à l’hiver dernier je pouvais dire que jamais je n’avais eu peur ; si je le prétendais maintenant, je perdrais mon honneur et Dieu m’en garde. Or donc, comme vous le savez, en automne dernier, je poursuivais joyeusement en compagnie de quelques francs compagnons un fort parti de brigands. Nous les avions acculés à une région d’immenses forêts. Triste région, à la vérité, où il fait sans cesse mauvais et où des marais profonds grouillants de bêtes immondes rendent le chemin difficile. Un pays de sorciers, plus habitué aux sabbats qu’à d’honnêtes fêtes humaines, pensais-je, au moment où notre petite troupe harassée s’installait pour passer la nuit sur une colline plus pelée que le dos d’un cheval de bât et qu’encombraient des pierres rougeâtres. Le sol, de place en place, était noirci par d’anciens feux. Sans nous préoccuper de ce détail et de l’aspect sinistre des lieux, nous nous étendîmes sur le sol, roulés dans nos manteaux. À peine m’étais-je assoupi qu’un compagnon me réveilla. Habitué aux alertes – je croyais que c’en était une – je reprenais mes esprits en silence et sortais sans bruit mon épée au fourreau.

» Une clarté blafarde baignait le petit monticule où nous avions fait halte et mon compagnon me désigna une femme qui essuyait soigneusement les pierres rougeâtres. Une femme ? c’est vite dit. La particulière était effroyablement laide et semblait aussi malpropre et hirsute que la plus affreuse des bêtes puantes qui hantent les bois. Je me disposais à l’interpeller quand un fort coup de vent tomba du ciel sur la colline et se perdit dans la forêt au-dessous de nous. Un gémissement s’en éleva alors que la femme se hâtait d’essuyer les dernières pierres rougeâtres, les plus proches de nous. Intrigué au plus haut point, je décidai d’attendre et repris ma position de dormeur, mais les yeux largement ouverts cette fois. À peine étais-je réinstallé qu’un étrange oiseau, une sorte de vampire, je crois, descendit du ciel et se posa sur une des pierres rouges. Après lui arrivèrent d’autres êtres de cauchemar. Ils montaient de la forêt ou tombaient du ciel. Il y avait des serpents volants à tête humaine, des loups-cerviers monstrueux, un crapaud blême et orné de bras et d’autres encore... Il en arriva jusqu’à ce que toutes les pierres fussent occupées sauf une. La femme s’avançait, multipliant courbettes et saluts vers chaque nouveau venu et lui rendait de menus services. D’un pan de sa robe en loques elle essuya même la bave qui coulait de la gueule du crapaud. La pierre qui restait sans occupant m’intriguait. je supposais qu’elle devait être le trône du Cornu, car il ne manquait plus que lui à cette noble assemblée. Une lueur aveuglante embrasa toute la colline et me força à fermer les yeux. Quand je les rouvris, il était là sur son rocher, plus horrible que tous ses acolytes réunis. La femme se tenait à ses pieds dans une attitude humble et quêteuse. Ce fut à elle que le Cornu s’adressa en langage de chrétien, à ma grande surprise : « Vilaine, ma servante, je suis content de vous », lui dit-il.

» Souffrez, bonnes gens, que je ne vous conte pas plus loin cette nuit dramatique, il est des choses dont il ne faut pas parler car le malheur est prompt à venir. »

Le soldat se tut et M. le curé, qui passait par là et avait entendu la fin de l’histoire, se signa en disant : « Je crois bien que ceci n’est pas un simple conte à dormir debout », mais les villageois cessèrent de comprendre quand il parla d’apologue.

 

 

 

 

Maurice BERGERAT, oflag VA.

 

Publié dans Cahier des prisonniers, « Les Cahiers du Rhône »,

Éditions de La Baconnière, Pâques 1943.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



1 Flin : mot patois employé dans le Bourbonnais et le Berry qui équivaut à épidémie.

 

2 Parçonniers : gens qui menaient au Moyen Âge une vie commune et formaient de ce fait une sorte de société civile sans contrat exprès.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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