La chaumière indienne

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Jacques Henri BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il y a environ trente ans qu’il se forma à Londres une compagnie de savants anglais qui entreprit d’aller chercher, dans diverses parties du monde, des lumières sur toutes les sciences, afin d’éclairer les hommes et de les rendre plus heureux. Elle était défrayée par une compagnie de souscripteurs de la même nation, composée de négociants, de lords, d’évêques, d’universités, et de la famille royale d’Angleterre, à laquelle se joignirent quelques souverains du nord de l’Europe. Ces savants étaient au nombre de vingt ; et la Société royale de Londres avait donné à chacun d’eux un volume, contenant l’état des questions dont il devait rapporter les solutions. Ces questions montaient au nombre de trois mille cinq cents. Quoiqu’elles fussent toutes différentes pour chacun de ces docteurs, et convenables au pays où ils devaient voyager, elles étaient toutes liées entre elles, en sorte que la lumière répandue sur l’une devait nécessairement s’étendre sur toutes les autres. Le président de la Société royale, qui les avait rédigées à l’aide de ses confrères, avait fort bien senti que l’éclaircissement d’une difficulté dépend souvent de la solution d’une autre, et celle-ci d’une précédente ; ce qui mène, dans la recherche de la vérité, bien plus loin qu’on ne pense. Enfin, pour me servir des expressions même employées par le président dans leurs instructions, c’était le plus superbe édifice encyclopédique qu’aucune nation eût encore élevé aux progrès des connaissances humaines ; ce qui prouve bien, ajoutait-il, la nécessité des corps académiques, pour mettre de l’ensemble dans les vérités dispersées par toute la terre.

Chacun de ces savants voyageurs avait, outre son volume de questions à éclaircir, la commission d’acheter, chemin faisant, les plus anciens exemplaires de la Bible, et les manuscrits les plus rares en tout genre, ou au moins de ne rien épargner pour s’en procurer de bonnes copies. Pour cela, leurs souscripteurs leur avaient procuré, à tous, des lettres de recommandation pour les consuls, ministres et ambassadeurs de la Grande-Bretagne, qu’ils devaient trouver sur leur route, et, ce qui vaut encore mieux, de bonnes lettres de change, endossées par les plus fameux banquiers de Londres.

Le plus savant de ces docteurs, qui savait l’hébreu, l’arabe et l’indou, fut envoyé par terre aux Indes orientales, le berceau de tous les arts et de toutes les sciences. Il prit d’abord son chemin par la Hollande, et visita successivement la synagogue d’Amsterdam et le synode de Dordrecht ; en France, la Sorbonne et l’Académie des Sciences de Paris ; en Italie, quantité d’académies, de muséums et de bibliothèques, entre autres le muséum de Florence, la bibliothèque de Saint-Marc, à Venise ; et à Rome, celle du Vatican.

Étant à Rome, il balança si, avant de se diriger vers l’orient, il irait en Espagne consulter la fameuse université de Salamanque ; mais, dans la crainte de l’Inquisition, il aima mieux s’embarquer tout droit pour la Turquie. Il passa donc à Constantinople, où, pour son argent, un effendi le mit à même de feuilleter tous les livres de la mosquée de Sainte-Sophie.

De là il fut en Égypte, chez les cophtes ; puis chez les maronites du mont Liban, les moines du mont Carmel ; de là à Sana, en Arabie ; ensuite à Ispahan, à Kandahar, Delhi, Agra ; enfin, après trois ans de courses, il arriva sur les bords du Gange, à Bénarès, l’Athènes des Indes, où il conféra avec les brahmes. Sa collection d’anciennes éditions, de livres originaux, de manuscrits rares, de copies, d’extraits et d’annotations en tout genre, se trouva alors la plus considérable qu’aucun particulier eût jamais faite. Il suffit de dire qu’elle composait quatre-vingt-dix ballots pesant ensemble neuf mille cinq cent quarante cinq livres, poids de Troyes 1.

Il était sur le point de s’embarquer pour Londres avec une si riche cargaison de lumières, plein de joie d’avoir surpassé les espérances de la Société royale, lorsqu’une réflexion toute simple vint l’accabler de chagrin.

Il pensa qu’après avoir conféré avec les rabbins juifs, les ministres protestants, les surintendants des églises luthériennes, les docteurs catholiques, les académiciens de Paris, de la Crusca, des arcades, et de vingt-quatre autres des plus célèbres académies d’Italie, les papas grecs, les mollahs turcs, les verbiests arméniens, les seidres et les casys persans, les scheiks arabes, les anciens parsis, les pandits indiens, que loin d’avoir éclairci aucune des trois mille cinq cents questions de la Société royale, il n’avait contribué qu’à en multiplier les doutes ; et comme elles étaient toutes liées les unes aux autres, il s’ensuivait, au contraire de ce qu’avait pensé son illustre président, que l’obscurité d’une solution obscurcissait l’évidence d’une autre, que les vérités les plus claires étaient devenues tout à fait problématiques, et qu’il était même impossible d’en démêler aucune dans ce vaste labyrinthe de réponses et d’autorités contradictoires.

Le docteur en jugeait par un simple aperçu. Parmi ces questions, il y en avait à résoudre deux cents sur la théologie des Hébreux ; quatre cent quatre-vingts sur celle des diverses communions de l’Église grecque et de l’Église romaine ; trois cent douze sur l’ancienne religion des brahmes ; cinq cent huit sur la langue sanscrite ou sacrée ; trois sur l’état actuel du peuple indien ; deux cent onze sur le commerce des Anglais aux Indes ; sept cent vingt-neuf sur les anciens monuments des îles d’Elephanta et de Salsette, dans le voisinage de l’île de Bombay ; cinq sur l’antiquité du monde ; six cent soixante-treize sur l’origine de l’ambre gris, et sur les propriétés de différentes espèces de bézoards ; une sur la cause non encore examinée du cours de l’océan Indien, qui flue six mois vers l’orient et six mois vers l’occident ; et trois cent soixante-dix-huit sur les sources et les inondations périodiques du Gange. À cette occasion, le docteur était invité de recueillir, sur sa route, tout ce qu’il pourrait touchant les sources et les inondations du Nil, qui occupaient les savants de l’Europe depuis tant de siècles. Mais il jugea cette matière suffisamment débattue, et étrangère d’ailleurs à sa mission. Or, sur chacune des questions proposées par la Société royale, il apportait, l’une dans l’autre, cinq solutions différentes, qui, pour les trois mille cinq cents questions, donnaient dix-sept mille cinq cents réponses ; et en supposant que chacun de ses dix-neuf confrères en rapportât autant de son côté, il s’ensuivait que la Société royale aurait trois cent cinquante mille difficultés à résoudre avant de pouvoir établir aucune vérité sur une base solide.

Ainsi, toute leur collection, loin de faire converger chaque proposition vers un centre commun, suivant les termes de leur instruction, les ferait au contraire diverger l’une de l’autre, sans qu’il fût possible de les rapprocher. Une autre réflexion faisait encore plus de peine au docteur : c’est que, quoiqu’il eût employé dans ses laborieuses recherches tout le sang-froid de son pays, et une politesse qui lui était particulière, il s’était fait des ennemis implacables de la plupart des docteurs avec lesquels il avait argumenté. « Que deviendra donc, disait-il, le repos de mes compatriotes, quand je leur aurai rapporté dans mes quatre-vingt-dix ballots, au lieu de la vérité, de nouveaux sujets de doutes et de disputes ? »

Il était au moment de s’embarquer pour l’Angleterre, plein de perplexité et d’ennui, lorsque les brahmes de Bénarès lui apprirent que le brahme supérieur de la fameuse pagode de Jagannath, ou Jaggernaut, située sur la côte d’Orissa, au bord de la mer, près d’une des embouchures du Gange, était seul capable de résoudre toutes les questions de la Société royale de Londres.

C’était en effet le plus fameux pandit, ou docteur, dont on eût jamais ouï parler : on venait le consulter de toutes les parties de l’Inde, et de plusieurs royaumes de l’Asie.

Aussitôt le docteur anglais partit pour Calcutta, et s’adressa au directeur de la Compagnie anglaise des Indes, qui, pour l’honneur de sa nation et la gloire des sciences, lui donna, pour le porter à Jagannath, un palanquin à tendelets de soie cramoisie, à glands d’or, avec deux relais de vigoureux coulis, ou porteurs, de quatre hommes chacun ; deux portefaix ; un porteur d’eau, un porteur de gargoulette, pour le rafraîchir ; un porteur de pipe ; un porteur d’ombrelle, pour le couvrir du soleil le jour ; un malsachi, ou porte-flambeau, pour la nuit ; un fendeur de bois ; deux cuisiniers ; deux chameaux, et leurs conducteurs, pour porter ses provisions et ses bagages ; deux pions, ou coureurs, pour l’annoncer ; quatre cipayes, ou reispoutes montés sur des chevaux persans, pour l’escorter ; et un porte-étendard, avec son étendard aux armes d’Angleterre.

On eût pris le docteur, avec son bel équipage, pour un commis de la Compagnie des Indes. Il y avait cependant cette différence que le docteur, au lieu d’aller chercher des présents, était chargé d’en faire. Comme on ne paraît point, aux Indes, les mains vides devant les personnes constituées en dignité, le directeur lui avait donné, aux frais de sa nation, un beau télescope, et un tapis de pied de Perse pour le chef des brahmes ; des chittes superbes pour sa femme, et trois pièces de taffetas de la Chine, rouges, blanches et jaunes, pour faire des écharpes à ses disciples. Les présents chargés sur les chameaux, le docteur se mit en route dans son palanquin, avec le livre de la Société royale.

Chemin faisant, il pensait à la question par laquelle il débuterait avec le chef des brahmes de Jagannath ; s’il commencerait par une des trois cent soixante-dix-huit qui avaient rapport aux sources et aux inondations du Gange, ou par celle qui regardait le cours alternatif et semi-annuel de la mer des Indes, qui pouvait servir à découvrir les sources et les mouvements périodiques de l’océan par tout le globe. Mais quoique cette question intéressât la physique infiniment plus que toutes celles qui avaient été faites depuis tant de siècles sur les sources et les accroissements même du Nil, elle n’avait pas encore attiré l’attention des savants de l’Europe. Il préférait donc d’interroger le brahme sur l’universalité du déluge, qui a excité tant de disputes ; ou, en remontant plus haut, s’il est vrai que le soleil ait changé plusieurs fois son cours, se levant à l’occident et se couchant à l’orient, suivant la tradition des prêtres de l’Égypte, rapportée par Hérodote ; et même sur l’époque de la création de la Terre, à laquelle les Indiens donnent plusieurs millions d’années d’antiquité. Quelquefois il trouvait qu’il serait plus utile de le consulter sur la meilleure sorte de gouvernement à donner à une nation, et même sur les droits de l’homme, dont il n’y a de code nulle part ; mais ces dernières questions n’étaient pas dans son livre.

« Cependant, disait le docteur, avant tout, il me semblerait à propos de demander au pandit indien par quel moyen on peut trouver la vérité ; car si c’est avec la raison, comme j’ai tâché de le faire jusqu’à présent, la raison varie chez tous les hommes. Je dois lui demander aussi où il faut chercher la vérité ; car si c’est dans les livres, ils se contredisent tous. Et enfin, s’il faut communiquer la vérité aux hommes ; car dès qu’on la leur fait connaître, on se brouille avec eux. Voilà trois questions préalables auxquelles notre illustre président n’a pas pensé. Si le brahme de Jagannath peut me les résoudre, j’aurai la clef de toutes les sciences, et, ce qui vaut encore mieux, je vivrai en paix avec tout le monde. »

C’est ainsi que le docteur raisonnait avec lui-même. Après dix jours de marche, il arriva sur les bords du golfe du Bengale ; il rencontra sur sa route quantité de gens qui revenaient de Jagannath, tous enchantés de la science du chef des pandits qu’ils venaient de consulter. Le onzième jour, au soleil levant, il aperçut la fameuse pagode de Jagannath, bâtie sur le bord de la mer, qu’elle semblait dominer avec ses grands murs rouges et ses galeries, ses dômes et ses tourelles de marbre blanc. Elle s’élevait au centre de neuf avenues d’arbres toujours verts, qui divergent vers autant de royaumes. Chacune de ces avenues est formée d’une espèce d’arbres différente, de palmiers arecs, de tecks, de cocotiers, de manguiers, de lataniers, d’arbres de camphre, de bambous, de badamiers, d’arbres de santal ; et se dirige vers Ceylan, Golconde, l’Arabie, la Perse, le Tibet, la Chine, le royaume d’Ava, celui de Siam, et les îles de la mer des Indes. Le docteur arriva à la pagode par l’avenue de bambous qui côtoie le Gange et les îles enchantées de son embouchure. Cette pagode, quoique bâtie dans une plaine, est si élevée, que, l’ayant aperçue le matin, il ne put s’y rendre que vers le soir. Il fut véritablement frappé d’admiration quand il considéra de près sa magnificence et sa grandeur. Ses portes de bronze étincelaient des rayons du soleil couchant ; et les aigles planaient autour de son faîte, qui se perdait dans les nues. Elle était entourée de grands bassins de marbre blanc, qui réfléchissaient au fond de leurs eaux transparentes ses dômes, ses galeries et ses portes : tout autour régnaient de vastes cours, et des jardins environnés de grands bâtiments où logeaient les brahmes qui la desservaient.

Les pions du docteur coururent l’annoncer ; et aussitôt une troupe de jeunes bayadères sortit d’un des jardins, et vint au-devant de lui en chantant et en dansant au son des tambours de basque. Elles avaient pour colliers des cordons de fleurs de mougris ; et pour ceintures, des guirlandes de fleurs de frangipanier. Le docteur, entouré de leurs parfums, de leurs danses et de leur musique, s’avança jusqu’à la porte de la pagode, au fond de laquelle il aperçut, à la clarté de plusieurs lampes d’or et d’argent, la statue de Jagannath, la septième incarnation de Brama, en forme de pyramide, sans pieds et sans mains, qu’il avait perdus en voulant porter le monde pour le sauver 2. À ses pieds étaient prosternés, la face contre terre, des pénitents, dont les uns promettaient, à haute voix, de se faire accrocher, le jour de sa fête, à son char par les épaules ; et les autres, de se faire écraser sous ses roues. Quoique le spectacle de ces fanatiques, qui poussaient de profonds gémissements en prononçant leurs horribles vœux, inspirât une sorte de terreur, le docteur se préparait à entrer dans la pagode, lorsqu’un vieux brahme, qui en gardait la porte, l’arrêta, et lui demanda quel était le sujet qui l’amenait. Lorsqu’il l’eut appris, il dit au docteur qu’attendu sa qualité de frangui, ou d’impur, il ne pouvait se présenter, ni devant Jagannath, ni devant son grand-prêtre, qu’il n’eût été lavé trois fois dans un des lavoirs du temple, et qu’il n’eût rien sur lui qui fût de la dépouille d’aucun animal, mais surtout ni poil de vache, parce qu’elle est adorée des brahmes, ni poil de porc, parce qu’il leur est en horreur.

« Comment ferai-je donc ? lui répondit le docteur. J’apporte en présent, au chef des brahmes, un tapis de Perse, de poil de chèvre d’angora ; et des étoffes de la Chine, qui sont de soie.

– Toutes choses, repartit le brahme, offertes au temple de Jagannath, ou à son grand-prêtre, sont purifiées par le don même ; mais il n’en peut être ainsi de vos habillements. »

Il fallut donc que le docteur ôtât son surtout de laine d’Angleterre, ses souliers de peau de chèvre, et son chapeau de castor. Ensuite, le vieux brahme l’ayant lavé trois fois, le revêtit d’une toile de coton couleur de santal, et le conduisit à l’entrée de l’appartement du chef des brahmes. Le docteur se préparait à y entrer, tenant sous son bras le livre des questions de la Société royale, lorsque son introducteur lui demanda de quelle manière ce livre était couvert.

« Il est relié en veau, répondit le docteur.

– Comment ! dit le brahme hors de lui, ne vous ai-je pas prévenu que la vache était adorée des brahmes ? Et vous osez vous présenter devant leur chef avec un livre couvert de la peau d’un veau ! »

Le docteur aurait été obligé d’aller se purifier dans le Gange, s’il n’eût abrégé toute difficulté en présentant quelques pagodes, ou pièces d’or, à son introducteur. Il laissa donc le livre des questions dans son palanquin ; mais il s’en consolait en lui-même, en disant :

« Au bout du compte, je n’ai que trois questions à faire à ce docteur indien. Je serai content s’il m’apprend par quel moyen on doit chercher la vérité, où on peut la trouver, et s’il faut la communiquer aux hommes. »

Le vieux brahme introduisit donc le docteur anglais, revêtu de sa toile de coton, nu-tête et nu-pieds, chez le grand-prêtre de Jagannath, dans un vaste salon, soutenu par des colonnes de bois de santal. Les murs en étaient verts, étant corroyés de stuc mêlé de bouse de vache, si brillant et si poli qu’on pouvait s’y mirer. Le plancher était couvert de nattes très fines, de six pieds de long sur autant de large. Au fond du salon était une estrade, entourée d’une balustrade de bois d’ébène ; et sur cette estrade, on entrevoyait, à travers un treillis de cannes d’Inde vernies en rouge, le vénérable chef des pandits avec sa barbe blanche, et trois fils de coton passés en bandoulière, suivant l’usage des brahmes. Il était assis sur un tapis jaune, les jambes croisées, dans un état d’immobilité si parfaite, qu’il ne remuait pas même les yeux. Quelques-uns de ses disciples chassaient les mouches autour de lui avec des éventails de queue de paon ; d’autres brûlaient, dans des cassolettes d’argent, des parfums de bois d’aloès ; et d’autres jouaient du tympanon sur un mode très doux. Le reste, en grand nombre, parmi lesquels étaient des fakirs, des yogis et des santons, était rangé sur plusieurs files, des deux côtés de la salle, dans un profond silence, les yeux fixés en terre, et les bras croisés sur la poitrine.

Le docteur voulut d’abord s’avancer jusqu’au chef des pandits pour lui faire son compliment ; mais son introducteur le retint à neuf nattes de là, en lui disant que les omrahs, ou grands seigneurs indiens, n’allaient pas plus loin ; que les rajahs, ou souverains de l’Inde, ne s’avançaient qu’à six nattes ; les princes, fils du Mogol, à trois ; et qu’on n’accordait qu’au Mogol l’honneur d’approcher jusqu’au vénérable chef, pour lui baiser les pieds.

Cependant plusieurs brahmes apportèrent, jusqu’au pied de l’estrade, le télescope, les chittes, les pièces de soie et le tapis, que les gens du docteur avaient déposés à l’entrée de la salle ; et le vieux brahme y ayant jeté les yeux, sans donner aucune marque d’approbation, on les emporta dans l’intérieur des appartements.

Le docteur anglais allait commencer un fort beau discours en langue indoue, lorsque son introducteur le prévint qu’il devait attendre que le grand-prêtre l’interrogeât. Il le fit donc asseoir sur ses talons, les jambes croisées comme un tailleur, suivant l’usage du pays. Le docteur murmurait en lui-même de tant de formalités ; mais que ne fait-on pas pour trouver la vérité, après être venu la chercher aux Indes ?

Dès que le docteur se fut assis, la musique se tut, et après quelques moments d’un profond silence, le chef des pandits lui fit demander pourquoi il était venu à Jagannath.

Quoique le grand-prêtre de Jagannath eût parlé en langage indoue assez distinctement pour être entendu d’une partie de l’assemblée, sa parole fut portée par un fakir qui la donna à un autre, et cet autre à un troisième, qui la rendit au docteur. Celui-ci répondit, dans la même langue, qu’il était venu à Jagannath consulter le chef des brahmes, sur sa grande réputation, pour savoir de lui par quel moyen on pourrait connaître la vérité. La réponse du docteur fut apportée au chef des pandits par les mêmes interlocuteurs qui avaient été chargés de la demande. Il en fut ainsi du reste du colloque.

Le vieux chef des pandits, après s’être un peu recueilli, répondit : « La vérité ne se peut connaître que par le moyen des brahmes. » Alors toute l’assemblée s’inclina, en admirant la réponse de son chef.

« Où faut-il chercher la vérité ? reprit assez vivement le docteur anglais.

– Toute vérité, répondit le vieux docteur indien, est renfermée dans les quatre beths, écrits il y a cent vingt mille ans dans la langue sanscrite, dont les seuls brahmes ont l’intelligence. »

À ces mots, tout le salon retentit d’applaudissements.

Le docteur, reprenant son sang-froid, dit au grand-prêtre de Jagannath :

« Puisque Dieu a renfermé la vérité dans des livres dont l’intelligence n’est réservée qu’aux brahmes, il s’ensuit donc que Dieu en a interdit la connaissance à la plupart des hommes, qui ignorent même s’il existe des brahmes : or, si cela était, Dieu ne serait pas juste.

– Brahmâ l’a voulu ainsi, reprit le grand-prêtre. On ne peut rien opposer à la volonté de Brahmâ. »

Les applaudissements de l’assemblée redoublèrent. Dès qu’ils se furent apaisés, l’Anglais proposa sa troisième question :

« Faut-il communiquer la vérité aux hommes ?

– Souvent, dit le vieux pandit, mais c’est un devoir de la dire aux brahmes.

– Comment, s’écria le docteur anglais en colère, il faut dire la vérité aux brahmes, qui ne la disent à personne ! En vérité, les brahmes sont bien injustes. »

À ces mots, il se fit un tumulte épouvantable dans l’assemblée. Elle avait entendu sans murmurer taxer Dieu d’injustice, mais il n’en fut pas de même quand elle s’entendit appliquer ce reproche. Les pandits, les fakirs, les santons, les yogis, les brahmes et leurs disciples voulaient argumenter tous à la fois contre le docteur anglais ; mais le grand-prêtre de Jagannath fit cesser le bruit en frappant des mains, et disant d’une voix très distincte :

« Les brahmes ne disputent point comme les docteurs de l’Europe. »

Alors, s’étant levé, il se retira aux acclamations de toute l’assemblée, qui murmurait hautement contre le docteur, et lui aurait peut-être fait un mauvais parti sans la crainte des Anglais, dont le crédit est tout-puissant sur les bords du Gange. Le docteur étant sorti du salon, son introducteur lui dit :

« Notre très vénérable père vous aurait fait présenter, suivant l’usage, le sorbet, le bétel et les parfums ; mais vous l’avez fâché.

– Ce serait à moi à me fâcher, reprit le docteur, d’avoir pris tant de peines inutiles. Mais de quoi donc votre chef a-t-il à se plaindre ?

– Comment, reprit l’introducteur, vous voulez disputer contre lui ! Ne savez-vous pas qu’il est l’oracle des Indes, et que chacune de ses paroles est un rayon d’intelligence ?

– Je ne m’en serais jamais douté », dit le docteur, en prenant son surtout, ses souliers et son chapeau.

Le temps était à l’orage, et la nuit s’approchait ; il demanda à la passer dans un des logements de la pagode ; mais on lui refusa d’y coucher, à cause qu’il était frangui. Comme la cérémonie l’avait fort altéré, il demanda à boire. On lui apporta de l’eau dans une gargoulette ; mais dès qu’il y eut bu on la cassa, parce que, comme frangui, il l’avait souillée en buvant à même. Alors le docteur, très piqué, appela ses gens, prosternés en adoration sur les degrés de la pagode, et étant remonté dans son palanquin, il se remit en route par l’allée des bambous, le long de la mer, à l’entrée de la nuit, et sous un ciel couvert de nuages.

Chemin faisant, il se disait à lui-même :

« Le proverbe indien est bien vrai : tout Européen qui vient aux Indes gagne de la patience s’il n’en a pas, et il la perd s’il en a. Pour moi, j’ai perdu la mienne. Comment, je ne pourrai savoir par quel moyen on peut trouver la vérité, où il faut la chercher, et s’il faut la communiquer aux hommes ! L’homme est donc condamné par toute la Terre aux erreurs et aux disputes : c’était bien la peine de venir aux Indes consulter les brahmes ! »

Pendant que le docteur raisonnait ainsi dans son palanquin, il survint un de ces ouragans qu’on appelle aux Indes un typhon. Le vent venait de la mer, et faisant refluer les eaux du Gange, les brisait en écume contre les îles de son embouchure. Il enlevait de leurs rivages des colonnes de sable, et de leurs forêts des nuées de feuilles, qu’il emportait pêle-mêle à travers le fleuve et les campagnes, jusqu’au haut des airs. Quelquefois il s’engouffrait dans l’allée des bambous, et quoique ces roseaux indiens fussent aussi élevés que les plus grands arbres, il les agitait comme l’herbe des prairies. On voyait, à travers les tourbillons de poussière et de feuilles, leur longue avenue tout ondoyante, dont une partie se renversait à droite et à gauche jusqu’à terre, tandis que l’autre se relevait en gémissant.

Les gens du docteur, dans la crainte d’en être écrasés, ou d’être submergés par les eaux du Gange qui débordaient déjà leurs rivages, prirent leur chemin à travers les champs, en se dirigeant au hasard vers les hauteurs voisines. Cependant la nuit vint ; et ils marchaient depuis trois heures dans l’obscurité la plus profonde, ne sachant où ils allaient, lorsqu’un éclair fendant les nues et blanchissant tout l’horizon, leur fit voir bien loin sur leur droite la pagode de Jagannath, les îles du Gange, la mer agitée, et tout près, devant eux, un petit vallon et un bois entre deux collines. Ils coururent s’y réfugier, et déjà le tonnerre faisait entendre ses lugubres roulements, lorsqu’ils arrivèrent à l’entrée du vallon. Il était flanqué de rochers, et rempli de vieux arbres d’une grosseur prodigieuse. Quoique la tempête courbât leurs cimes avec d’horribles mugissements, leurs troncs monstrueux étaient inébranlables comme les rochers qui les environnaient.

Cette portion de forêt antique paraissait l’asile du repos ; mais il était difficile d’y pénétrer. Des rotins qui serpentaient à son orée couvraient le pied de ces arbres, et des lianes qui s’élançaient d’un tronc à l’autre ne présentaient de tous côtés qu’un rempart de feuillages où paraissaient quelques cavernes de verdure, mais qui n’avaient point d’issue. Cependant les reispoutes s’y étant ouvert un passage avec leurs sabres, tous les gens de la suite y entrèrent avec le palanquin. Ils s’y croyaient à l’abri de l’orage, lorsque la pluie qui tombait à verse forma autour d’eux mille torrents. Dans cette perplexité, ils aperçurent sous les arbres, dans le lieu le plus étroit du vallon, une lumière et une cabane. Le masalchi y courut pour allumer son flambeau ; mais il revint un peu après, hors d’haleine, criant :

« N’approchez pas d’ici, il y a un paria ! »

Aussitôt la troupe effrayée cria :

« Un paria ? Un paria ! »

Le docteur, croyant que c’était quelque animal féroce, mit la main sur ses pistolets.

« Qu’est-ce qu’un paria ? demanda-t-il à son porte-flambeau.

– C’est, lui répondit celui-ci, un homme qui n’a ni foi ni loi.

– C’est, ajouta le chef des reispoutes, un Indien de caste si infâme, qu’il est permis de le tuer, si on en est seulement touché. Si nous entrons chez lui, nous ne pouvons, de neuf lunes, mettre le pied dans aucune pagode, et pour nous purifier il faudra nous baigner neuf fois dans le Gange, et nous faire laver autant de fois, de la tête aux pieds, d’urine de vache, par la main d’un brahme. »

Tous les Indiens s’écrièrent :

« Nous n’entrerons point chez un paria.

– Comment, dit le docteur à son porte-flambeau, avez-vous su que votre compatriote était paria, c’est-à-dire sans foi ni loi ?

– C’est, répondit le porte-flambeau, que lorsque j’ai ouvert sa cabane, j’ai vu qu’il était couché avec son chien sur la même natte que sa femme, à laquelle il présentait à boire dans une corne de vache. »

Tous les gens de la suite du docteur répétèrent :

« Nous n’entrerons point chez un paria.

– Restez ici si vous voulez, leur dit l’Anglais ; pour moi, toutes les castes de l’Inde me sont égales, lorsqu’il s’agit de me mettre à l’abri de la pluie. »

En disant ces mots, il sauta en bas de son palanquin, et prenant sous son bras son livre de questions avec son sac de nuit, et à la main ses pistolets et sa pipe, il s’en vint tout seul à la porte de la cabane.

À peine il y eut frappé, qu’un homme d’une physionomie fort douce vint lui en ouvrir la porte, et s’éloigna de lui aussitôt, en lui disant :

« Seigneur, je ne suis qu’un pauvre paria, qui ne suis pas digne de vous recevoir ; mais si vous jugez à propos de vous mettre à l’abri chez moi, vous m’honorerez beaucoup.

– Mon frère, lui répondit l’Anglais, j’accepte de bon cœur votre hospitalité. »

Cependant le paria sortit avec une torche à la main, une charge de bois sec sur son dos, et un panier plein de cocos et de bananes sous son bras ; il s’approcha des gens de la suite du docteur, qui étaient à quelque distance de là sous un arbre, et leur dit :

« Puisque vous ne voulez pas me faire l’honneur d’entrer chez moi, voilà des fruits enveloppés de leurs écorces que vous pouvez manger sans être souillés, et voilà du feu pour vous sécher et vous préserver des tigres. Que Dieu vous conserve ! »

Il rentra aussitôt dans sa cabane, et dit au docteur :

« Seigneur, je vous le répète, je ne suis qu’un malheureux paria ; mais, comme à votre teint blanc et à vos habits je vois que vous n’êtes pas indien, j’espère que vous n’aurez pas de répugnance pour les aliments que vous présentera votre pauvre serviteur. »

En même temps, il mit à terre, sur une natte, des mangues, des pommes de crème, des ignames, des patates cuites sous la cendre, des bananes grillées, et un pot de riz accommodé au sucre et au lait de coco ; après quoi il se retira sur sa natte, auprès de sa femme et de son enfant, endormi près d’elle dans un berceau.

« Homme vertueux, lui dit l’Anglais, vous valez beaucoup mieux que moi, puisque vous faites du bien à ceux qui vous méprisent. Si vous ne m’honorez pas de votre présence sur cette même natte, je croirai que vous me prenez moi-même pour un homme méchant, et je sors à l’instant de votre cabane, dussé-je être noyé par la pluie, ou dévoré par les tigres. »

Le paria vint s’asseoir sur la même natte que son hôte, et ils se mirent tous deux à manger. Cependant le docteur jouissait du plaisir d’être en sûreté au milieu de la tempête. La cabane était inébranlable : outre qu’elle était dans le plus étroit du vallon, elle était bâtie sous un arbre de war, ou figuier des banians, dont les branches, qui poussent des paquets de racines à leurs extrémités, forment autant d’arcades qui appuient le tronc principal. Le feuillage de cet arbre était si épais, qu’il n’y passait pas une goutte de pluie ; et quoique l’ouragan fît entendre ses terribles rugissements entremêlés des éclats de la foudre, la fumée du foyer qui sortait par le milieu du toit, et la lumière de la lampe, n’étaient pas même agitées. Le docteur admirait autour de lui le calme de l’Indien et de sa femme, encore plus profond que celui des éléments. Leur enfant, noir et poli comme l’ébène, dormait dans son berceau ; sa mère le berçait avec son pied, tandis qu’elle s’amusait à lui faire un collier avec des pois d’angole rouges et noirs. Le père jetait alternativement sur l’un et sur l’autre des regards pleins de tendresse. Enfin, jusqu’au chien prenait part au bonheur commun ; couché avec un chat auprès du feu, il entrouvrait de temps en temps les yeux, et soupirait en regardant son maître.

Dès que l’Anglais eut cessé de manger, le paria lui présenta un charbon de feu pour allumer sa pipe ; et, ayant pareillement allumé la sienne, il fit un signe à sa femme, qui apporta sur la natte deux tasses de coco, et une grande calebasse pleine de punch, qu’elle avait préparé, pendant le souper, avec de l’eau, de l’arack, du jus de citron et du jus de canne de sucre.

Pendant qu’ils fumaient et buvaient alternativement, le docteur dit à l’Indien :

« Je vous crois un des hommes les plus heureux que j’aie jamais rencontrés, et par conséquent un des plus sages. Permettez-moi de vous faire quelques questions. Comment êtes-vous si tranquille au milieu d’un si terrible orage ? Vous n’êtes cependant à couvert que par un arbre, et les arbres attirent la foudre.

– Jamais, répondit le paria, la foudre n’est tombée sur un figuier des banians.

– Voilà qui est fort curieux, reprit le docteur ; c’est sans doute parce que cet arbre a une électricité négative, comme le laurier ?

– Je ne vous comprends pas, repartit le paria ; mais ma femme croit que c’est parce que le dieu Brahmâ se mit un jour à l’abri sous son feuillage : pour moi, je pense que Dieu, dans ces climats orageux, ayant donné au figuier des banians un feuillage fort épais, et des arcades pour y mettre les hommes à l’abri de l’orage, il ne permet pas qu’ils y soient atteints du tonnerre.

– Votre réponse est bien religieuse, repartit le docteur. Ainsi c’est votre confiance en Dieu qui vous tranquillise. La conscience rassure mieux que la science. Dites-moi, je vous prie, de quelle secte vous êtes ; car vous n’êtes d’aucune de celles des Indes, puisque aucun Indien ne veut communiquer avec vous. Dans la liste des castes savantes que je devais consulter sur ma route, je n’y ai point trouvé celle des parias. Dans quel canton de l’Inde est votre pagode ?

– Partout, répondit le paria : ma pagode c’est la nature ; j’adore son Auteur au lever du soleil, et je le bénis à son coucher. Instruit par le malheur, jamais je ne refuse mon secours à un plus malheureux que moi. Je tâche de rendre heureux ma femme, mon enfant, et même mon chat et mon chien. J’attends la mort à la fin de ma vie, comme un doux sommeil à la fin du jour.

– Dans quel livre avez-vous puisé ces principes ? demanda le docteur.

– Dans la nature, répondit l’Indien ; je n’en connais pas d’autre.

– Ah ! c’est un grand livre, dit l’Anglais : mais qui vous a appris à y lire ?

– Le malheur, reprit le paria : étant d’une caste réputée infâme dans mon pays, ne pouvant être indien, je me suis fait homme ; repoussé par la société, je me suis réfugié dans la nature.

– Mais dans votre solitude vous avez au moins quelques livres ? reprit le docteur.

– Pas un seul, dit le paria, je ne sais même ni lire ni écrire.

– Vous vous êtes épargné bien des doutes, dit le docteur en se frottant le front. Pour moi, j’ai été envoyé d’Angleterre, ma patrie, pour chercher la vérité chez les savants de quantité de nations, afin d’éclairer les hommes et de les rendre plus heureux ; mais après bien des recherches vaines, et des disputes fort graves, j’ai conclu que la recherche de la vérité était une folie, parce que, quand on la trouverait, on ne saurait à qui la dire sans se faire beaucoup d’ennemis. Parlez-moi sincèrement, ne pensez-vous pas comme moi ?

– Quoique je ne sois qu’un ignorant, répondit le paria, puisque vous me permettez de dire mon avis, je pense que tout homme est obligé de chercher la vérité pour son propre bonheur ; autrement, il sera avare, ambitieux, superstitieux, méchant, anthropophage même, suivant les préjugés ou les intérêts de ceux qui l’auront élevé. »

Le docteur, qui pensait toujours aux trois questions qu’il avait proposées au chef des pandits, fut ravi de la réponse du paria.

« Puisque vous croyez, lui dit-il, que tout homme est obligé de chercher la vérité, dites-moi donc d’abord de quel moyen on doit se servir pour la trouver ; car nos sens nous trompent, et notre raison nous égare encore davantage. La raison diffère presque chez tous les hommes ; elle n’est, je crois, au fond, que l’intérêt particulier de chacun d’eux : voilà pourquoi elle est si variable par toute la Terre. Il n’y a pas deux religions, deux nations, deux tribus, deux familles, que dis-je ? il n’y a pas deux hommes qui pensent de la même manière. Avec quel sens donc doit-on chercher la vérité, si celui de l’intelligence n’y peut servir ?

– Je crois, répondit le paria, que c’est avec un cœur simple. Les sens et l’esprit peuvent se tromper ; mais un cœur simple, encore qu’il puisse être trompé, ne trompe jamais. »

– Votre réponse est profonde, dit le docteur. Il faut d’abord chercher la vérité avec son cœur, et non avec son esprit. Les hommes sentent tous de la même manière, et ils raisonnent différemment, parce que les principes de la vérité sont dans la nature, et que les conséquences qu’ils en tirent sont dans leurs intérêts. C’est donc avec un cœur simple qu’on doit chercher la vérité ; car un cœur simple n’a jamais feint d’entendre ce qu’il n’entendait pas, et de croire ce qu’il ne croyait pas. Il n’aide point à se tromper, ni à tromper ensuite les autres. Ainsi un cœur simple, loin d’être faible comme ceux de la plupart des hommes séduits par leurs intérêts, est fort, et tel qu’il convient pour chercher la vérité et pour la garder.

– Vous avez développé mon idée bien mieux que je n’aurais fait, reprit le paria. La vérité est comme la rosée du ciel ; pour la conserver pure, il faut la recueillir dans un vase pur.

– C’est fort bien dit, homme sincère, reprit l’Anglais ; mais le plus difficile reste à trouver. Où faut-il chercher la vérité ? Un cœur simple dépend de nous, mais la vérité dépend des autres hommes. Où la trouvera-t-on, si ceux qui nous environnent sont séduits par leurs préjugés, ou corrompus par leurs intérêts, comme ils le sont pour la plupart ? J’ai voyagé chez beaucoup de peuples ; j’ai fouillé leurs bibliothèques, j’ai consulté leurs docteurs, et je n’ai trouvé partout que contradictions, doutes et opinions mille fois plus variés que leurs langages. Si donc on ne trouve pas la vérité dans les plus célèbres dépôts des connaissances humaines, où faudra-t-il l’aller chercher ? À quoi servira d’avoir un cœur simple parmi des hommes qui ont l’esprit faux et le cœur corrompu ?

– La vérité me serait suspecte, répondit le paria, si elle ne venait à moi que par le moyen des hommes : ce n’est point parmi eux qu’il faut la chercher, c’est dans la nature. La nature est la source de tout ce qui existe ; son langage n’est point inintelligible et variable, comme celui des hommes et de leurs livres. Les hommes font des livres, mais la nature fait des choses. Fonder la vérité sur un livre, c’est comme si on la fondait sur un tableau, ou sur une statue, qui ne peut intéresser qu’un pays, et que le temps altère chaque jour. Tout livre est l’art d’un homme, mais la nature est l’art de Dieu.

– Vous avez bien raison, reprit le docteur, la nature est la source des vérités naturelles ; mais où est, par exemple, la source des vérités historiques, si ce n’est dans les livres ? Comment donc s’assurer aujourd’hui de la vérité d’un fait arrivé il y a deux mille ans ? Ceux qui nous l’ont transmis étaient-ils sans préjugés, sans esprit de parti ? Avaient-ils un cœur simple ? D’ailleurs, les livres mêmes qui nous le transmettent n’ont-ils pas besoin de copistes, d’imprimeurs, de commentateurs, de traducteurs ; et tous ces gens-là n’altèrent-ils pas plus ou moins la vérité ? Comme vous le dites fort bien, un livre n’est que l’art d’un homme. Il faut donc renoncer à toute vérité historique, puisqu’elle ne peut nous parvenir que par le moyen des hommes, sujets à l’erreur.

– Qu’importe à notre bonheur, dit l’Indien, l’histoire des choses passées ? L’histoire de ce qui est, est l’histoire de ce qui a été et de ce qui sera.

– Fort bien, dit l’Anglais ; mais vous conviendrez que les vérités morales sont nécessaires au bonheur du genre humain. Comment donc les trouver dans la nature ? Les animaux s’y font la guerre, s’entretuent et se dévorent ; les éléments mêmes combattent contre les éléments : les hommes en agiront-ils de même entre eux ?

– Oh ! non, répondit le bon paria ; mais chaque homme trouvera la règle de sa conduite dans son propre cœur, si son cœur est simple. La nature y a mis cette loi : ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas que les autres vous fissent.

– Il est vrai, reprit le docteur, elle a réglé les intérêts du genre humain sur les nôtres ; mais les vérités religieuses, comment les découvrira-t-on parmi tant de traditions et de cultes qui divisent les nations ?

– Dans la nature même, répondit le paria ; si nous la considérons avec un cœur simple, nous y verrons Dieu dans sa puissance, son intelligence et sa bonté ; et comme nous sommes faibles, ignorants et misérables, en voilà assez pour nous engager à l’adorer, à le prier, et à l’aimer toute notre vie sans disputer.

– Admirablement, repartit l’Anglais. Mais maintenant, dites-moi, quand on a découvert une vérité, faut-il en faire part aux autres hommes ? Si vous la publiez, vous serez persécuté par une infinité de gens qui vivent de l’erreur contraire, en assurant que cette erreur même est la vérité, et que tout ce qui tend à la détruire est l’erreur elle-même.

– Il faut, répondit le paria, dire la vérité aux hommes qui ont le cœur simple, c’est-à-dire aux gens de bien qui la cherchent, et non aux méchants qui la repoussent. La vérité est une perle fine, et le méchant un crocodile qui ne peut la mettre à ses oreilles, parce qu’il n’en a pas. Si vous jetez une perle à un crocodile, au lieu de s’en parer, il voudra la dévorer ; il se cassera les dents, et de fureur il se jettera sur vous.

– Il ne me reste qu’une objection à vous faire, dit l’Anglais ; c’est qu’il s’ensuit de ce que vous venez de dire, que les hommes sont condamnés à l’erreur, quoique la vérité leur soit nécessaire ; car, puisqu’ils persécutent ceux qui la leur disent, quel est le docteur qui osera les instruire ?

– Celui, répondit le paria, qui persécute lui-même les hommes pour la leur apprendre ; le malheur.

– Oh ! pour cette fois, homme de la nature, reprit l’Anglais, je crois que vous vous trompez. Le malheur jette les hommes dans la superstition ; il abat le cœur et l’esprit. Plus les hommes sont misérables, plus ils sont vils, crédules et rampants.

– C’est qu’ils ne sont pas assez malheureux, repartit le paria. Le malheur ressemble à la montagne noire de Bember, aux extrémités du royaume brûlant de Lahore : tant que vous la montez, vous ne voyez devant vous que de stériles rochers ; mais quand vous êtes au sommet, vous apercevez le ciel sur votre tête, et à vos pieds le royaume de Cachemire.

– Charmante et juste comparaison ! reprit le docteur ; chacun, en effet, a dans la vie sa montagne à grimper. La vôtre, vertueux solitaire, a dû être bien rude, car vous êtes élevé par-dessus tous les hommes que je connais. Vous avez donc été bien malheureux ! Mais, dites-moi d’abord, pourquoi votre caste est-elle si avilie dans l’Inde, et celle des brahmes si honorée ? Je viens de chez le supérieur de la pagode de Jagannath, qui ne pense pas plus que son idole, et qui se fait adorer comme un dieu.

– C’est, répondit le paria, parce que les brahmes disent que dans l’origine ils sont sortis de la tête du dieu Brama, et que les parias sont descendus de ses pieds. Ils ajoutent de plus, qu’un jour Brahmâ, en voyageant, demanda à manger à un paria, qui lui présenta de la chair humaine : depuis cette tradition, leur caste est honorée, et la nôtre est maudite dans toute l’Inde. Il ne nous est pas permis d’approcher des villes, et tout naïre ou reispoute peut nous tuer, si nous l’approchons seulement à la portée de notre haleine.

– Par saint George, s’écria l’Anglais, voilà qui est bien fou et bien injuste ! Comment les brahmes ont-ils pu persuader une pareille sottise aux Indiens ?

– En la leur apprenant dès l’enfance, dit le paria, et en la leur répétant sans cesse : les hommes s’instruisent comme les perroquets.

– Infortuné ! dit l’Anglais, comment avez-vous fait pour vous tirer de l’abîme de l’infamie où les brahmes vous avaient jeté en naissant ? Je ne trouve rien de plus désespérant pour un homme que de le rendre vil à ses propres yeux : c’est lui ôter la première des consolations ; car la plus sûre de toutes est celle qu’on trouve à rentrer en soi-même.

– Je me suis dit d’abord, reprit le paria : l’histoire du dieu Brahmâ est-elle bien vraie ? Il n’y a que les brahmes, intéressés à se donner une origine céleste, qui la racontent. Ils ont sans doute imaginé qu’un paria avait voulu rendre Brahmâ anthropophage, pour se venger des parias qui refusaient de croire ce qu’ils débitaient de leur sainteté. Après cela je me suis dit : Supposons que ce fait soit vrai : Dieu est juste, il ne peut rendre toute une caste coupable du crime d’un de ses membres, lorsque la caste n’y a pas participé. Mais en supposant que toute la caste des parias ait pris part à ce crime, leurs descendants n’en ont pas été complices. Dieu ne punit pas plus dans les enfants les fautes de leurs aïeux qu’ils n’ont jamais vus, qu’il ne punirait dans les aïeux les fautes de leurs petits-enfants qui ne sont pas encore nés. Mais supposons encore que j’aie part aujourd’hui à la punition d’un paria, perfide envers son Dieu il y a des milliers d’années, sans avoir eu part à son crime ; est-ce que quelque chose pourrait subsister, haï de Dieu, sans être détruit aussitôt ? Si j’étais maudit de Dieu, rien de ce que je planterais ne réussirait. Enfin, je me dis : je suppose que je sois haï de Dieu, qui me fait du bien ; je veux tâcher de me rendre agréable à lui, en faisant, à son exemple, du bien à ceux que je devrais haïr.

– Mais, lui demanda l’Anglais, comment faisiez-vous pour vivre, étant repoussé de tout le monde ?

– D’abord, dit l’Indien, je me dis : « Si tout le monde est ton ennemi, sois à toi-même ton ami. Ton malheur n’est pas au-dessus des forces d’un homme. Quelque grande que soit la pluie, un petit oiseau n’en reçoit qu’une goutte à la fois. » J’allais dans les bois et le long des rivières chercher à manger ; mais je n’y recueillais le plus souvent que quelque fruit sauvage, et j’avais à craindre les bêtes féroces : ainsi je connus que la nature n’avait presque rien fait pour l’homme seul, et qu’elle avait attaché mon existence à cette même société qui me rejetait de son sein.

« Je fréquentai alors les champs abandonnés, qui sont en grand nombre dans l’Inde, et j’y rencontrais toujours quelque plante comestible qui avait survécu à la ruine de ses cultivateurs. Je voyageais ainsi de province en province, assuré de trouver partout ma subsistance dans les débris de l’agriculture. Quand je trouvais les semences de quelque végétal utile, je les ressemais, en disant : « Si ce n’est pas pour moi, ce sera pour d’autres. » Je me trouvais moins misérable, en voyant que je pouvais faire quelque bien.

« Il y avait une chose que je désirais passionnément : c’était d’entrer dans quelques villes. J’admirais de loin leurs remparts et leurs tours, le concours prodigieux de barques sur leurs rivières et de caravanes sur leurs chemins, chargées de marchandises qui y abordaient de tous les points de l’horizon ; les troupes de gens de guerre, qui y venaient monter la garde du fond des provinces ; les marches des ambassadeurs avec leurs suites nombreuses, qui y arrivaient des royaumes étrangers pour y notifier des évènements heureux, ou pour y faire des alliances. Je m’approchais le plus qu’il m’était permis de leurs avenues, contemplant avec étonnement les longues colonnes de poussière que tant de voyageurs y faisaient lever, et je tressaillais de désir à ce bruit confus qui sort des grandes villes, et qui dans les campagnes voisines ressemble au murmure des flots qui se brisent sur les rivages de la mer.

« Je me disais : « Une congrégation d’hommes de tant d’États différents, qui mettent en commun leur industrie, leurs richesses et leur joie, doit faire d’une ville un séjour de délices. Mais s’il ne m’est pas permis d’en approcher pendant le jour, qui m’empêche d’y entrer pendant la nuit ? Une faible souris, qui a tant d’ennemis, va et vient où elle veut à la faveur des ténèbres ; elle passe de la cabane du pauvre dans le palais des rois. Pour jouir de la vie, il lui suffit de la lumière des étoiles : pourquoi me faut-il celle du soleil ? » C’était aux environs de Delhi que je faisais ces réflexions ; elles m’enhardirent au point que j’entrai dans la ville avec la nuit : j’y pénétrai par la porte de Lahore.

« D’abord, je parcourus une longue rue solitaire, formée, à droite et à gauche, de maisons bordées de terrasses, portées par des arcades, où sont les boutiques des marchands. De distance à autre je rencontrais de grands caravansérails bien fermés, et de vastes bazars ou marchés, où régnait le plus grand silence. En approchant de l’intérieur de la ville, je traversai le superbe quartier des omrahs, rempli de palais et de jardins situés le long de la Yamunâ. Tout y retentissait du bruit des instruments et des chansons des bayadères, qui dansaient sur les bords du fleuve à la lueur des flambeaux.

« Je me présentai à la porte d’un jardin pour jouir d’un si doux spectacle ; mais j’en fus repoussé par des esclaves, qui en chassaient les misérables à coups de bâton. En m’éloignant du quartier des grands, je passai près de plusieurs pagodes de ma religion, où un grand nombre d’infortunés, prosternés à terre, se livraient aux larmes. Je me hâtai de fuir à la vue de ces monuments de la superstition et de la terreur. Plus loin, les voix perçantes des mollahs, qui annonçaient du haut des airs les heures de la nuit, m’apprirent que j’étais au pied des minarets d’une mosquée. Près de là étaient les factoreries des Européens, avec leurs pavillons, et des gardiens qui criaient sans cesse : « Kaber-dar ! Prenez garde à vous ! »

« Je côtoyai ensuite un grand bâtiment, que je reconnus pour une prison, au bruit des chaînes et aux gémissements qui en sortaient. J’entendis bientôt les cris de la douleur dans un vaste hôpital, d’où l’on sortait des chariots pleins de cadavres.

« Chemin faisant, je rencontrai des voleurs qui fuyaient le long des rues ; des patrouilles de gardes qui couraient après eux ; des groupes de mendiants qui, malgré les coups de rotin, sollicitaient aux portes des palais quelques débris de leurs festins, et partout des femmes qui se prostituaient publiquement pour avoir de quoi vivre.

« Enfin, après une longue marche dans la même rue, je parvins à une place immense, qui entoure la forteresse habitée par le grand Mogol. Elle était couverte de tentes des rajahs ou nababs de sa garde, et de leurs escadrons, distingués les uns des autres par des flambeaux, des étendards, et de longues cannes terminées par des queues de vaches du Tibet. Un large fossé plein d’eau, et hérissé d’artillerie, faisait, comme la place, le tour de la forteresse. Je considérais, à la clarté des feux de la garde, les tours du château qui s’élevaient jusqu’aux nues, et la longueur de ses remparts qui se perdaient dans l’horizon. J’aurais bien voulu y pénétrer ; mais de grands korahs, ou fouets, suspendus à des poteaux, m’ôtèrent même le désir de mettre le pied dans la place. Je me tins donc à une de ses extrémités, auprès de quelques nègres esclaves, qui me permirent de me reposer auprès d’un feu autour duquel ils étaient assis. De là je considérai avec admiration le palais impérial, et je me dis : « C’est donc ici que demeure le plus heureux des hommes ! C’est pour son obéissance que tant de religions prêchent ; pour sa gloire, que tant d’ambassadeurs arrivent ; pour ses trésors, que tant de provinces s’épuisent ; pour ses voluptés, que tant de caravanes voyagent ; et pour sa sûreté, que tant d’hommes armés veillent en silence ! »

« Pendant que je faisais ces réflexions, de grands cris de joie se firent entendre dans toute la place, et je vis passer huit chameaux décorés de banderoles. J’appris qu’ils étaient chargés de têtes de rebelles, que les généraux du Moghol lui envoyaient de la province du Décan, où un de ses fils, qu’il en avait nommé gouverneur, lui faisait la guerre depuis trois ans.

« Un peu après, arriva, à bride abattue, un courrier monté sur un dromadaire ; il venait annoncer la perte d’une ville frontière de l’Inde, par la trahison d’un de ses commandants qui l’avait livrée au roi de Perse. À peine ce courrier était passé, qu’un autre, envoyé par le gouverneur du Bengale, vint apporter la nouvelle que des Européens, auxquels l’empereur avait accordé, pour le bien du commerce, un comptoir à l’embouchure du Gange, y avaient bâti une forteresse, et s’y étaient emparés de la navigation du fleuve.

« Quelques moments après l’arrivée de ces deux courriers, on vit sortir du château un officier à la tête d’un détachement des gardes. Le Moghol lui avait ordonné d’aller dans le quartier des omrahs, et d’en amener trois des principaux, chargés de chaînes, accusés d’être d’intelligence avec les ennemis de l’État. Il avait fait arrêter la veille un mollah, qui faisait dans ses sermons l’éloge du roi de Perse, et disait hautement que l’empereur des Indes était infidèle, parce que, contre la loi de Mahomet, il buvait du vin. Enfin, on assurait qu’il venait de faire étrangler et jeter dans la Yamunâ une de ses femmes, et deux capitaines de sa garde, convaincus d’avoir trempé dans la rébellion de son fils.

« Pendant que je réfléchissais sur ces tragiques évènements, une longue colonne de feu s’éleva tout à coup des cuisines du sérail ; ses tourbillons de fumée se confondaient avec les nuages, et sa lueur rouge éclairait les tours de la forteresse, ses fossés, la place, les minarets des mosquées, et s’étendait jusqu’à l’horizon. Aussitôt les grosses timbales de cuivre, et les karnas ou grands hautbois de la garde, sonnèrent l’alarme avec un bruit épouvantable : des escadrons de cavalerie se répandirent dans la ville, enfonçant les portes des maisons voisines du château, et forçant, à grands coups de korahs, leurs habitants d’accourir au feu.

« J’éprouvai aussi moi-même combien le voisinage des grands est dangereux aux petits. Les grands sont comme le feu, qui brûle même ceux qui lui jettent de l’encens, s’ils s’en approchent de trop près. Je voulus m’échapper ; mais toutes les avenues de la place étaient fermées. Il m’eût été impossible d’en sortir, si, par la providence de Dieu, le côté où je m’étais mis n’eût été celui du sérail. Comme les eunuques en déménageaient les femmes sur des éléphants, ils facilitèrent mon évasion ; car si partout les gardes obligeaient, à coups de fouet, les hommes de venir au secours du château, les éléphants, à coups de trompe, les forçaient de s’en éloigner. Ainsi, tantôt poursuivi par les uns, tantôt repoussé par les autres, je sortis de cet affreux chaos ; et, à la clarté de l’incendie, je gagnai l’autre extrémité du faubourg, où, sous des huttes, loin des grands, le peuple reposait en paix de ses travaux.

« Ce fut là que je commençai à respirer. Je me dis : « J’ai donc vu une ville ! J’ai vu la demeure des maîtres des nations ! Oh ! de combien de maîtres ne sont-ils pas eux-mêmes les esclaves ! Ils obéissent, jusque dans le temps du repos, aux voluptés, à l’ambition, à la superstition, à l’avarice : ils ont à craindre, même dans le sommeil, une foule d’êtres misérables et malfaisants dont ils sont entourés, des voleurs, des mendiants, des courtisanes, des incendiaires, et jusqu’à leurs soldats, leurs grands et leurs prêtres. Que doit-ce être d’une ville pendant le jour, si elle est ainsi troublée pendant la nuit ? Les maux de l’homme croissent avec ses jouissances : combien l’empereur, qui les réunit toutes, n’est-il pas à plaindre ! Il a à redouter les guerres civiles et étrangères, et les objets mêmes qui font sa consolation et sa défense, ses généraux, ses gardes, ses mollahs, ses femmes et ses enfants. Les fossés de sa forteresse ne sauraient arrêter les fantômes de la superstition ; ni ses éléphants, si bien dressés, repousser loin de lui les noirs soucis. Pour moi, je ne crains rien de tout cela : aucun tyran n’a d’empire ni sur mon corps ni sur mon âme. Je peux servir Dieu suivant ma conscience, et je n’ai rien à redouter d’aucun homme, si je ne me tourmente moi-même : en vérité, un paria est moins malheureux qu’un empereur. »

« En disant ces mots, les larmes me vinrent aux yeux ; et tombant à genoux, je remerciai le ciel qui, pour m’apprendre à supporter mes maux, m’en avait montré de plus intolérables que les miens.

« Depuis ce temps, je n’ai fréquenté dans Delhi que les faubourgs. De là je voyais les étoiles éclairer les habitations des hommes et se confondre avec leurs feux, comme si le ciel et la ville n’eussent fait qu’un même domaine. Quand la lune venait éclairer ce paysage, j’y apercevais d’autres couleurs que celles du jour. J’admirais les tours, les maisons et les arbres, à la fois argentés et couverts de crêpes, qui se reflétaient au loin dans les eaux de la Yamunâ. Je parcourais en liberté de grands quartiers solitaires et silencieux, et il me semblait alors que toute la ville était à moi. Cependant l’humanité m’y aurait refusé une poignée de riz, tant la religion m’y avait rendu odieux ! Ne pouvant donc trouver à vivre parmi les vivants, j’en cherchais parmi les morts ; j’allais dans les cimetières manger sur les tombeaux les mets offerts par la piété des parents. C’était dans ces lieux que j’aimais à réfléchir. Je me disais : « C’est ici la ville de la paix ; ici ont disparu la puissance et l’orgueil ; l’innocence et la vertu sont en sûreté : ici sont mortes toutes les craintes de la vie, même celle de mourir ; c’est ici l’hôtellerie où pour toujours le charretier a dételé, et où le paria repose. »

« Dans ces pensées, je trouvais la mort désirable, et je venais à mépriser la terre. Je considérais l’orient d’où sortait à chaque instant une multitude d’étoiles. Quoique leurs destins me fussent inconnus, je sentais qu’ils étaient liés avec ceux des hommes, et que la nature qui a fait ressortir à leurs besoins tant d’objets qu’ils ne voient pas, y avait au moins attaché ceux qu’elle offrait à leur vue. Mon âme s’élevait donc dans le firmament avec les astres ; et lorsque l’aurore venait joindre à leurs douces et éternelles clartés ses teintes de rose, je me croyais aux portes du ciel. Mais dès que ses feux doraient les sommets des pagodes, je disparaissais comme une ombre ; j’allais, loin des hommes, me reposer dans les champs au pied d’un arbre, où je m’endormais au chant des oiseaux.

– Homme sensible et infortuné, dit l’Anglais, votre récit est bien touchant : croyez-moi, la plupart des villes ne méritent d’être vues que la nuit. Après tout, la nature a des beautés nocturnes qui ne sont pas les moins touchantes ; un poète fameux de mon pays n’en a pas célébré d’autres. Mais, dites-moi, comment enfin avez-vous fait pour vous rendre heureux à la lumière du jour ?

– C’était déjà beaucoup d’être heureux la nuit, reprit l’Indien ; la nature ressemble à une belle femme, qui, pendant le jour, ne montre au vulgaire que les beautés de son visage, et qui, pendant la nuit, en dévoile de secrètes à son amant. Mais si la solitude a ses jouissances, elle a ses privations ; elle paraît à l’infortuné un port tranquille, d’où il voit s’écouler les passions des autres hommes sans en être ébranlé ; mais, pendant qu’il se félicite de son immobilité, le temps l’entraîne lui-même. On ne jette point l’ancre dans le fleuve de la vie ; il emporte également celui qui lutte contre son cours et celui qui s’y abandonne, le sage comme l’insensé ; et tous deux arrivent à la fin de leurs jours, l’un après en avoir abusé, et l’autre sans en avoir joui. Je ne voulais pas être plus sage que la nature, ni trouver mon bonheur hors des lois qu’elle a prescrites à l’homme. Je désirais surtout un ami à qui je pusse communiquer mes plaisirs et mes peines. Je le cherchai longtemps parmi mes égaux ; mais je n’y vis que des envieux.

« Cependant j’en trouvai un sensible, reconnaissant, fidèle, et inaccessible aux préjugés : à la vérité, ce n’était pas dans mon espèce, mais dans celle des animaux ; c’était ce chien que vous voyez. On l’avait exposé, tout petit, au coin d’une rue, où il était près de mourir de faim. Il me toucha de compassion ; je l’élevai : il s’attacha à moi, et je m’en fis un compagnon inséparable. Ce n’était pas assez : il me fallait un ami plus malheureux qu’un chien, qui connût tous les maux de la société humaine, et qui m’aidât à les supporter ; qui ne désirât que les biens de la nature, et avec qui je pusse en jouir. Ce n’est qu’en s’entrelaçant que deux faibles arbrisseaux résistent à l’orage. La Providence combla mes désirs en me donnant une bonne femme. Ce fut à la source de mes malheurs que je trouvai celle de mon bonheur.

« Une nuit que j’étais au cimetière des brahmes, j’aperçus, au clair de la lune, une jeune brahmine, à demi couverte de son voile jaune. À l’aspect d’une femme du sang de mes tyrans, je reculai d’horreur ; mais je m’en rapprochai de compassion, en voyant le soin dont elle était occupée. Elle mettait à manger sur un tertre qui couvrait les cendres de sa mère, brûlée depuis peu, toute vive, avec le corps de son père, suivant l’usage de sa caste ; et elle y brûlait de l’encens, pour appeler son ombre. Les larmes me vinrent aux yeux, en voyant une personne plus infortunée que moi. Je me dis : hélas ! Je suis lié des liens de l’infamie, mais tu l’es de ceux de la gloire. Au moins je vis tranquille au fond de mon précipice ; et toi, toujours tremblante sur le bord du tien. Le même destin qui t’a enlevé ta mère, te menace aussi de t’enlever un jour. Tu n’as reçu qu’une vie, et tu dois mourir de deux morts : si ta propre mort ne te fait descendre au tombeau, celle de ton époux t’y entraînera toute vivante.

« Je pleurais, et elle pleurait : nos yeux, baignés de larmes, se rencontrèrent, et se parlèrent comme ceux des malheureux : elle détourna les siens, s’enveloppa de son voile, et se retira.

« La nuit suivante, je revins au même lieu. Cette fois elle avait mis une plus grande provision de vivres sur le tombeau de sa mère : elle avait jugé que j’en avais besoin ; et comme les brahmes empoisonnent souvent leurs mets funéraires, pour empêcher les parias de les manger ; pour me rassurer sur l’usage des siens, elle n’y avait apporté que des fruits. Je fus touché de cette marque d’humanité ; et pour lui témoigner le respect que je portais à son offrande filiale, au lieu de prendre ses fruits, j’y joignis des fleurs : c’étaient des pavots, qui exprimaient la part que je prenais à sa douleur.

« La nuit suivante, je vis avec joie qu’elle avait approuvé mon hommage ; les pavots étaient arrosés, et elle avait mis un nouveau panier de fruits à quelque distance du tombeau. La pitié et la reconnaissance m’enhardirent. N’osant lui parler comme paria, de peur de la compromettre, j’entrepris, comme homme, de lui exprimer toutes les affections qu’elle faisait naître dans mon âme : suivant l’usage des Indes, j’empruntai, pour me faire entendre, le langage des fleurs ; j’ajoutai aux pavots des soucis.

« La nuit d’après, je retrouvai mes pavots et mes soucis baignés d’eau. La nuit suivante, je devins plus hardi ; je joignis aux pavots et aux soucis une fleur de foulsapatte, qui sert aux cordonniers à teindre leurs cuirs en noir, comme l’expression d’un amour humble et malheureux.

« Le lendemain, dès l’aurore, je courus au tombeau ; mais j’y vis la foulsapatte desséchée, parce qu’elle n’avait pas été arrosée. La nuit suivante, j’y mis, en tremblant, une tulipe dont les feuilles rouges et le cœur noir exprimaient les feux dont j’étais brûlé : le lendemain je retrouvai ma tulipe dans l’état de la foulsapatte. J’étais accablé de chagrin ; cependant le surlendemain j’y apportai un bouton de rose avec ses épines, comme le symbole de mes espérances mêlées de beaucoup de craintes. Mais quel fut mon désespoir quand je vis, aux premiers rayons du jour, mon bouton de rose loin du tombeau ! Je crus que je perdrais la raison.

« Quoi qu’il pût m’en arriver, je résolus de lui parler. La nuit suivante, dès qu’elle parut, je me jetai à ses pieds ; mais j’y restai tout interdit en lui présentant ma rose. Elle prit la parole, et me dit : Infortuné ! Tu me parles d’amour, et bientôt je ne serai plus. Il faut, à l’exemple de ma mère, que j’accompagne au bûcher mon époux qui vient de mourir : il était vieux, je l’épousai enfant : adieu ; retire-toi, et oublie-moi ; dans trois jours, je ne serai qu’un peu de cendre.

« En disant ces mots, elle soupira. Pour moi, pénétré de douleur, je lui dis : Malheureuse bramine ! La nature a rompu les liens que la société vous avait donnés ; achevez de rompre ceux de la superstition : vous le pouvez, en me prenant pour votre époux.

« – Quoi ! reprit-elle en pleurant, j’échapperais à la mort pour vivre avec toi dans l’opprobre ! Ah ! si tu m’aimes, laisse-moi mourir.

« – À Dieu ne plaise, m’écriai-je, que je ne vous tire de vos maux que pour vous plonger dans les miens ! Chère brahmine, fuyons ensemble au fond des forêts ; il vaut encore mieux se fier aux tigres qu’aux hommes. Mais le Ciel, dans qui j’espère, ne nous abandonnera pas. Fuyons : l’amour, la nuit, ton malheur, ton innocence, tout nous favorise. Hâtons-nous, veuve infortunée ! Déjà ton bûcher se prépare, et ton époux mort t’y appelle. Pauvre liane renversée, appuie-toi sur moi, je serai ton palmier.

« Alors elle jeta, en gémissant, un regard sur le tombeau de sa mère, puis vers le ciel ; et laissant tomber une de ses mains dans la mienne, de l’autre elle prit ma rose. Aussitôt je la saisis par le bras, et nous nous mîmes en route. Je jetai son voile dans le Gange, pour faire croire à ses parents qu’elle s’y était noyée. Nous marchâmes pendant plusieurs nuits le long du fleuve, nous cachant, le jour, dans des rizières.

« Enfin, nous arrivâmes dans cette contrée que la guerre autrefois a dépeuplée d’habitants. Je pénétrai au fond de ce bois, où j’ai bâti cette cabane, et planté un petit jardin : nous y vivons très heureux.

« Je révère ma femme comme le soleil, et je l’aime comme la lune. Dans cette solitude, nous nous tenons lieu de tout : nous étions méprisés du monde ; mais, comme nous nous estimons mutuellement, les louanges que je lui donne, ou celles que j’en reçois, nous paraissent plus douces que les applaudissements d’un peuple. »

En disant ces mots, il regardait son enfant dans son berceau, et sa femme qui versait des larmes de joie.

Le docteur, en essuyant les siennes, dit à son hôte :

« En vérité, ce qui est en honneur chez les hommes est souvent digne de leur mépris, et ce qui est méprisé d’eux mérite souvent d’en être honoré. Mais Dieu est juste ; vous êtes mille fois plus heureux dans votre obscurité, que le chef des brahmes de Jagannath dans toute sa gloire. Il est exposé, ainsi que sa caste, à toutes les révolutions de la fortune ; c’est sur les brahmes que tombent la plupart des fléaux des guerres civiles et étrangères qui désolent votre beau pays depuis tant de siècles ; c’est à eux qu’on s’adresse souvent pour avoir des contributions forcées, à cause de l’empire qu’ils exercent sur l’opinion des peuples. Mais, ce qu’il y a de plus cruel pour eux, ils sont les premières victimes de leur religion inhumaine. À force de prêcher l’erreur, ils s’en pénètrent eux-mêmes au point de perdre le sentiment de la vérité, de la justice, de l’humanité, de la piété ; ils sont liés des chaînes de la superstition dont ils veulent captiver leurs compatriotes ; ils sont forcés à chaque instant de se laver, de se purifier, et de s’abstenir d’une multitude de jouissances innocentes ; enfin, ce qu’on ne peut dire sans horreur, par une suite de leurs dogmes barbares, ils voient brûler vives leurs parentes, leurs mères, leurs sœurs et leurs propres filles : ainsi les punit la nature, dont ils ont violé les lois. Pour vous, il vous est permis d’être sincère, bon, juste, hospitalier, pieux ; et vous échappez aux coups de la fortune et aux maux de l’opinion par votre humiliation même. »

Après cette conversation, le paria prit congé de son hôte pour le laisser reposer, et se retira, avec sa femme et le berceau de son enfant, dans une petite pièce voisine.

Le lendemain, au lever de l’aurore, le docteur fut réveillé par le chant des oiseaux nichés dans les branches du figuier d’Inde, et par les voix du paria et de sa femme, qui faisaient ensemble la prière du matin. Il se leva, et fut bien fâché lorsque, le paria et sa femme ouvrant leur porte pour lui souhaiter le bonjour, il vit qu’il n’y avait pas d’autre lit dans la cabane que le lit conjugal, et qu’ils avaient veillé toute la nuit pour le lui céder. Après qu’ils lui eurent fait le salam, ils se hâtèrent de lui préparer à déjeuner.

Pendant ce temps-là, il fut faire un tour dans le jardin : il le trouva, ainsi que la cabane, entouré des arcades du figuier d’Inde, si entrelacées, qu’elles formaient une haie impénétrable même à la vue. Il apercevait seulement au-dessus de leur feuillage les flancs rouges du rocher qui flanquait le vallon tout autour de lui ; il en sortait une petite source qui arrosait ce jardin planté sans ordre. On y voyait pêle-mêle des mangoustans, des orangers, des cocotiers, des litchis, des durions, des manguiers, des jacquiers, des bananiers, et d’autres végétaux tous chargés de fleurs ou de fruits. Leurs troncs mêmes en étaient couverts ; le bétel serpentait autour du palmier arec, et le poivrier le long de la canne à sucre. L’air était embaumé de leurs parfums. Quoique la plupart des arbres fussent encore dans l’ombre, les premiers rayons de l’aurore éclairaient déjà leurs sommets ; on y voyait voltiger des colibris étincelants comme des rubis et des topazes, tandis que des bengalis et des sensa-soulé, ou cinq cents voix, cachés sous l’humide feuillée, faisaient entendre sur leurs nids leurs doux concerts. Le docteur se promenait sous ces charmants ombrages, loin des pensées savantes et ambitieuses, lorsque le paria vint l’inviter à déjeuner.

« Votre jardin est délicieux, dit l’Anglais ; je ne lui trouve d’autre défaut que d’être trop petit ; à votre place, j’y ajouterais un boulingrin, et je l’étendrais dans la forêt.

– Seigneur, lui répondit le paria, moins on tient de place, plus on est à couvert : une feuille suffit au nid de l’oiseau-mouche. »

En disant ces mots, ils entrèrent dans la cabane, où ils trouvèrent dans un coin la femme du paria qui allaitait son enfant : elle avait servi le déjeuner. Après un repas silencieux, le docteur se préparant à partir, l’Indien lui dit :

« Mon hôte, les campagnes sont encore inondées des pluies de la nuit, les chemins sont impraticables ; passez ce jour avec nous.

– Je ne le peux, dit le docteur, j’ai trop de monde avec moi.

– Je le vois, reprit le paria, vous avez hâte de quitter le pays des brahmes pour retourner dans celui des chrétiens, dont la religion fait vivre tous les hommes en frères. »

Le docteur se leva en soupirant. Alors le paria fit un signe à sa femme, qui, les yeux baissés et sans parler, présenta au docteur une corbeille de fleurs et de fruits. Le paria, prenant la parole pour elle, dit à l’Anglais :

« Seigneur, excusez notre pauvreté ; nous n’avons, pour parfumer nos hôtes suivant l’usage de l’Inde, ni ambre gris, ni bois d’aloès ; nous n’avons que des fleurs et des fruits ; mais j’espère que vous ne mépriserez pas cette petite corbeille remplie par les mains de ma femme : il n’y a ni pavots, ni soucis, mais des jasmins, du mougris et des bergamotes, symboles, par la durée de leurs parfums, de notre affection, dont le souvenir nous restera lors même que nous ne vous verrons plus. »

Le docteur prit la corbeille, et dit au paria :

« Je ne saurais trop reconnaître votre hospitalité, et vous témoigner toute l’estime que je vous porte : acceptez cette montre d’or ; elle est de Graham, le plus fameux horloger de Londres ; on ne la remonte qu’une fois par an. »

Le paria lui répondit :

« Seigneur, nous n’avons pas besoin de montre ; nous en avons une qui va toujours, et qui ne se dérange jamais ; c’est le soleil.

– Ma montre sonne les heures, ajouta le docteur.

– Nos oiseaux les chantent, repartit le paria.

– Au moins, dit le docteur, recevez ces cordons de corail pour faire des colliers rouges à votre femme et à votre enfant.

– Ma femme et mon enfant, répondit l’Indien, ne manqueront jamais de colliers rouges, tant que notre jardin produira des pois d’angole.

– Acceptez donc, dit le docteur, ces pistolets pour vous défendre des voleurs dans votre solitude.

– La pauvreté, dit le paria, est un rempart qui éloigne de nous les voleurs ; l’argent dont vos armes sont garnies suffirait pour les attirer. Au nom de Dieu qui nous protége, et de qui nous attendons notre récompense, ne nous enlevez pas le prix de notre hospitalité !

– Cependant, reprit l’Anglais, je désirerais que vous conservassiez quelque chose de moi.

– Eh bien, mon hôte, répondit le paria, puisque vous le voulez, j’oserai vous proposer un échange : donnez-moi votre pipe, et recevez la mienne : lorsque je fumerai dans la vôtre, je me rappellerai qu’un pandit européen n’a pas dédaigné d’accepter l’hospitalité chez un pauvre paria. »

Aussitôt le docteur lui présenta sa pipe de cuir d’Angleterre, dont l’embouchure était d’ambre jaune, et reçut en retour celle du paria, dont le tuyau était de bambou, et le fourneau de terre cuite.

Ensuite il appela ses gens, qui étaient tous morfondus de leur mauvaise nuit passée ; et après avoir embrassé le paria, il monta dans son palanquin.

La femme du paria, qui pleurait, resta sur la porte de la cabane, tenant son enfant dans ses bras ; mais son mari accompagna le docteur jusqu’à la sortie du bois, en le comblant de bénédictions.

« Que Dieu soit votre récompense, lui disait-il, pour votre bonté envers les malheureux ! Que je lui sois en sacrifice pour vous ! Qu’il vous ramène heureusement en Angleterre, ce pays de savants et d’amis, qui cherchent la vérité par tout le monde pour le bonheur des hommes ! »

Le docteur lui répondit :

« J’ai parcouru la moitié du globe, et je n’ai vu partout que l’erreur et la discorde : je n’ai trouvé la vérité et le bonheur que dans votre cabane. »

En disant ces mots, ils se séparèrent l’un de l’autre en versant des larmes. Le docteur était déjà bien loin dans la campagne, qu’il voyait encore le bon paria au pied d’un arbre, qui lui faisait signe des mains pour lui dire adieu.

Le docteur, de retour à Calcutta, s’embarqua pour Chandernagor, d’où il fit voile pour l’Angleterre. Arrivé à Londres, il remit les quatre-vingt-dix ballots de ses manuscrits au président de la Société royale, qui les déposa au Muséum Britannique, où les savants et les journalistes s’occupent encore aujourd’hui à en faire des traductions, des éloges, des diatribes, des critiques et des pamphlets.

Quant au docteur, il garda pour lui les trois réponses du paria sur la vérité. Il fumait souvent dans sa pipe ; et quand on le questionnait sur ce qu’il avait appris de plus utile dans ses voyages, il répondait :

« Il faut chercher la vérité avec un cœur simple ; on ne la trouve que dans la nature ; on ne doit la dire qu’aux gens de bien. »

À quoi il ajoutait :

« On n’est heureux qu’avec une bonne femme. »

 

 

 

Jacques Henri BERNARDIN DE SAINT-PIERRE,

La chaumière indienne, 1838.

 

 

 

 

 

 



1 Le poids de Troyes, autrement dit livre de Troyes ou troyenne (en anglais Pound-Troy) est de douze onces, poids de marc.

2 Voyez Kircher.