La grange de Montecouvez

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Samuel-Henry BERTHOUD

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il y a, de ce que je vais conter, quatre cent cinquante ans environ. La récolte avait été mauvaise, et, pour achever de mettre au désespoir les malheureux fermiers, de grosses pluies commencèrent à tomber par torrents, vers le mois de septembre, et mirent en grand péril de se gâter les gerbes qui couvraient les champs ; on ne pouvait même pas, suivant la coutume du pays, amasser en meules les bottes de blé : la pluie trouvait moyen de tout percer et de tout pourrir. C’était une désolation générale.

Un jeune paysan, marié depuis peu de mois, ressentit cette calamité plus que tout autre ; car, se fiant aux beaux jours qui adviennent d’ordinaire au temps de la moisson, il avait remis à cette époque de faire bâtir une grange pour abriter ses récoltes. Les anciens des villages environnants lui en avaient même donné le conseil : « Allez par les champs, lui disaient-ils, surveillez les moissonneurs : l’œil du maître grossit les gerbes, diminue la part du glaneur, et donne un troisième bras aux mercenaires. »

Il écouta docilement ces préceptes de gens à cheveux blancs et dont les mains, depuis soixante années, s’appuyaient sur la charrue. Mal lui en advint cependant, ainsi que je l’ai conté ; mais ceux qui avaient parlé comme on l’a ouï et causé la ruine du pauvre jeune fermier n’en vinrent pas pour cela davantage à son aide, et le laissèrent se désespérer tout seul.

Or, un soir, Pierre Margerin (ainsi le nommait-on) revenait en son logis, la mort dans le cœur : il songeait qu’il ne pourrait pas tirer trente écus de sa récolte ; qu’il lui serait impossible de payer ses rendages, et qu’il lui faudrait se louer comme valet de charrue chez quelque fermier du voisinage. Le ciel est témoin que ce n’était pas à cause de lui qu’il ressentait le plus d’affliction ; mais sa femme !... son enfant qui devait venir au monde à quatre mois de là....

Il se trouvait en des pensers pareils de quoi pousser un homme à faire quelque mauvais coup. Il se jeta au pied d’un arbre, et, tirant un grand couteau de sa poche, il l’examina en silence, et puis il l’approcha de sa poitrine.

En ce moment survint un étranger, qui s’informa de Margerin quel sentier conduisait au château du Câtelet. Il fallut qu’il répétât deux fois sa question, car le fermier rêvait si profondément, qu’il n’entendit pas la voix sèche et mordante qui l’interrogeait.

– Je vais vous servir de guide, répondit-il à la deuxième fois : venez, monseigneur.

Il lui donnait ce titre, parce que l’étranger, richement vêtu, portait l’épée, et annonçait par ses façons un homme de haut lieu.

Tandis que Margerin marchait avec lui :

– Vous paraissez bien triste, brave homme, demanda celui qu’il conduisait : vous est-il advenu quelque malencontre ?

– S’il m’en est advenu ! Ma récolte pourrit encore là, au milieu des champs ; elle y pourrit à loisir et exposée à la pluie, car je n’ai pas de grange pour l’abriter. Voici tantôt huit jours que les ouvriers travaillent pour en construire une... Ils n’avancent en aucune façon, et, quand ils auront fini, ce qu’ils bâtissent me deviendra inutile, car il ne me restera que du fumier à y mettre. Je suis ruiné à tout jamais, à moins que pour me sauver il n’advienne un miracle de Dieu.

L’étranger pâlit et frissonna. Margerin crut voir dans cette émotion soudaine un signe de grande compassion, et il se remit à conter ses doléances.

– En effet, vous êtes dans un mauvais pas, et je ne vois qu’un moyen de vous en tirer.

– Un moyen ! lequel ? lequel ? dites. S’il en est un, je l’accepte, quel qu’il soit, dût-il m’en coûter la vie ! au moins ma femme et mon enfant seront préservés de la misère.

– Eh bien, reprit froidement l’étranger, je vous donnerai cent louis d’or ; je ferai bâtir votre grange, et je la remplirai de blé sec de bonne qualité, et qui vaudra pour le moins sept écus du mencaud.

– Que le ciel vous bénisse ! mon généreux seigneur ! s’écria Margerin en passant du plus amer désespoir au comble de la joie... Ma reconnaissance...

Il s’arrêta tout à coup, car un rayon de la lune, s’échappant alors d’un nuage, éclairait la pâle figure de l’étranger et donnait à sa physionomie une expression effrayante. On aurait dit un cadavre, si ses yeux noirs, petits et enfoncés, n’eussent brillé d’un éclat surnaturel et d’une joie odieuse.

– Il me faut pourtant des sûretés ; voyons : voulez-vous signer un contrat avec moi ? Voici mes conditions : avant le premier chant du coq, vous aurez tout ce que je vous ai promis ; mais vous vous reconnaîtrez mon vassal, et jurerez de me suivre dans un an en ma sénéchaussée.

– Votre sénéchaussée est-elle loin d’ici ?

– Il ne faut pas une heure pour s’y rendre.

– Il va s’en dire que vous m’y donnerez un logis qui vaudra le mien, et que ma femme et mon enfant m’y accompagneront.

L’étranger eut de la peine à comprimer un éclat de rire.

– Mettons aussi votre femme et votre enfant sur le contrat. Je vous donne cent louis pour la femme, et cinquante pour l’enfant.

– Affaire conclue ! répondit Margerin : allons signer l’acte chez le tabellion.

– Il n’est pas besoin de tabellion en cette affaire : je porte sur moi plume et parchemin. D’ailleurs, j’ai grande hâte d’arriver au château, et je ne puis perdre plus de temps pour une si mince affaire. Faites-vous une légère piqûre à la main gauche, et nous nous servirons de sang en guise d’encre.

– Soit fait comme vous le dites.

Le contrat transcrit et signé, l’or compté et donné, l’étranger se dirigea du côté du château, et disparut au milieu du sentier, à la grande surprise de Margerin. Ce dernier revint à son logis ; chemin faisant, il se sentait tourmenté de je ne sais quelle secrète inquiétude sur le marché qu’il venait de conclure.

Qu’est donc ce seigneur ? songeait-il : sa sénéchaussée ne se trouve qu’à une lieue d’ici : apparemment c’est le fils du sire de Villers-Outréaux, d’Esnes, ou d’un autre village des environs. Ma foi ! deux cent cinquante louis d’or et une grange remplie de bonnes récoltes valent bien la peine que l’on change de village.

À son arrivée devant la ferme, il trouva les ouvriers de l’inconnu qui remplissaient déjà les conditions du contrat. Ils travaillaient avec une promptitude merveilleuse : tandis que les uns posaient les poutres et les pièces de bois, les autres maçonnaient les briques ; et il leur suffisait de poser la main sur le mortier pour qu’il durcît et séchât incontinent. Une lueur rougeâtre éclairait tout ce monde, et cependant on ne voyait aucune torche qui la produisît.

Mais ce qu’il y avait de plus incompréhensible, c’était le silence profond qui régnait au milieu d’une telle activité de cent cinquante maçons, charpentiers et autres. Il n’y a point à minuit de silence pareil dans un cimetière abandonné : le marteau frappait sans retentir, la scie rongeait, s’élevait, retombait, enlevait de grands éclats de chêne, et l’on n’entendait ni la respiration subite de l’ouvrier ni le déchirement du bois.

Saisi d’une terreur inexprimable, il entra dans sa maison. Il y trouva sa femme surprise et consternée ; les animaux domestiques, agités d’une terreur secrète, se pressaient les uns contre les autres et pénétraient dans le corps des bâtiments de la ferme, comme pour se dérober à un grand danger. Les chiens hurlaient lamentablement, et ajoutaient encore à l’horreur de ce qui se passait.

Il y avait dans la ferme un coq d’une rare beauté, et qu’affectionnait surtout la maîtresse de la maison. Cet animal, qui se montrait effrayé plus que les autres, s’élança soudainement sur les genoux de sa maîtresse ; surprise par cette irruption brusque et inattendue, elle poussa un cri, se signa et rejeta le coq, qui se mit à chanter.

Soudain on entendit un bruit comme un coup de foudre : la terre trembla, et les ouvriers disparurent, laissant la grange inachevée.

Le lendemain, on s’ébahit dans le village de voir cette grange non seulement construite en une nuit, mais encore remplie de gerbes, sans que l’on eût employé ni chariots, ni valets pour les transporter. Margerin se garda bien de dire ce qui en était.

Après s’être confessé à un saint prêtre et avoir remercié le ciel du péril auquel Dieu l’avait soustrait, car il ne le savait que trop, hélas ! maintenant, l’étranger n’était autre que Satan en personne, il se mit à l’ouvrage pour finir un pignon resté inachevé. Mais, quand il voulut y poser une brique, elle tomba soudain renversée par une force surnaturelle ; jamais il ne put venir à bout de terminer ce pignon, qui se trouve encore aujourd’hui dans le même état où les ouvriers infernaux l’ont laissé.

Et depuis ce temps-là aussi un coq se met à chanter dans la même ferme bien longtemps avant le lever du soleil, à l’heure à laquelle les maçons de Satan prirent la fuite.

Margerin mourut dans un grand âge, et avec des sentiments de piété fervente.

 

 

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Telle est encore une des légendes de la Flandre française, pays si fécond en souvenirs, si riche en traditions. Parcourez chacun de ses villages, chacun de ses hameaux, et l’on vous y racontera de ces récits où, parmi des faits bizarres, étincelle une imagination énergique, sombre et sauvage, dans laquelle on reconnaît l’influence de notre atmosphère brumeuse, de nos sites froids et rigoureux, de nos habitudes superstitieuses. Sous le chaud climat de l’Espagne, les paysans chantent de joyeuses seguedillas, expression de l’indolence voluptueuse qu’enfante un sol doux et fécond. En Italie, un ciel d’azur, une nature enchanteresse, inspirent des canzonette amoureuses et tendres. Mais dans la Flandre, tout ce qui nous entoure est grave, monotone, d’un austère aspect : l’œil ne voit dans la campagne que des marais, des vallées, et des champs riches de culture, mais fort peu pittoresques ; la terre n’y cède ses fruits qu’à de persévérants labeurs. Pour faire impression sur des organes endurcis par la fatigue, pour intéresser des hommes habitués à ne voir que des scènes sévères, il faut des récits d’un merveilleux sinistre, et qui deviennent en quelque sorte vraisemblables en se rattachant à des objets et à des lieux connus. Il faut des récits où la terreur soit portée au comble, et qui laissent dans le souvenir une profonde impression.

On les redit, le soir, à la veillée. Au moment où l’intérêt devient le plus vif, les rouets des fileuses s’arrêtent ; le cercle se resserre en silence ; l’on n’entend plus que la voix cassée et basse du conteur, tandis que les regards de ceux qui l’écoutent se portent avec effroi derrière eux, comme si les mauvais esprits dont on parle, évoqués par les récits nocturnes, se tenaient là debout, leur terrible fourche à la main.

 

 

 

 

Samuel-Henry BERTHOUD,

Légendes et traditions surnaturelles des Flandres,

Garnier éditeur, 1862.

 

Recueilli dans Légendes de l’Escaut et pays circonvoisins,

rassemblées par André Mabille de Poncheville

Éditions Janicot, 1945.

 

 

 

 

 

 

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