Le séminariste

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Samuel-Henry BERTHOUD

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il n’y a point de lieu que je n’aimasse mieux avec toi,

mon doux Henri, que les plus beaux palais du monde.

Oui, mon ami, il me semble que je préférerais

au paradis sans toi, une éternité de douleur avec toi.

C’est que pour moi, tu es plus que le repos,

que le bonheur, que tout un monde.

C’est que je t’aime plus que je ne saurais le dire,

que je t’aime comme tu sais aimer.

Lettres d’amour.

 

N’est-il pas vrai que nous ne nous quitterons plus ?

– La tombe n’est-elle pas là ?...

Maurice PTEUGINTER, Contes allemands.

 

 

 

 

Je veux faire un pari de quatre pièces d’or avec vous.

Je veux parier que personne de vous, bonnes gens de Paris, ne sait net et bien au juste ce que c’était qu’un percepteur des contributions directes, dans une commune de deux mille âmes, sous les ministères de MM. Villèle et Polignac.

Faites donc cercle autour de moi ; et oyez de toutes vos oreilles. Je vous le conterai tout bonnement et à ma façon.

Un percepteur de campagne est un homme à qui l’on donne 1 500 francs par an.

Pour gagner cette grosse somme, il lui est enjoint de faire choses diverses, parmi lesquelles de ramasser 30 000 à 40 000 francs dans trois hameaux, où le plus riche des ménages n’a jamais 2 écus blancs en son éparmaille. Si au jour marqué, ledit percepteur n’a point rassemblé en bel et bon argent la somme requise, tant pis pour lui, il faut qu’il y mette de sa poche.

C’est merveille, aussi, de voir comme un percepteur se départ de sa résidence, au point du jour, chaperonné d’une coiffure à longs bords, s’il fait soleil ; et empaqueté en un manteau, s’il pleut, vente, grêle ou neige.

Sitôt qu’il arrive en un village, malheur aux contribuables (ainsi les nomme-t-on), qui ne se trouvent pas en mesure ; c’est encore là le mot propre. Il leur advient d’abord les sommations sans frais, puis les sommations avec frais, puis menace de garnison collective.

Ils ont beau crier : « Je n’ai rien, misère me poigne », le garnisaire ne tarde pas à venir chez eux, animal bipède, brutal, dévorant, ivrogne sans jamais perdre sa raison. Justice, ainsi que vous le voyez, se montre fine et bonne, gaspillant en pure perte le maigre avoir de son débiteur, afin de l’aider à payer.

Or, celui dont je vous parle était percepteur des contributions en une commune de trois mille âmes. Nul ne gérait si bien, ni plus loyalement jamais au grand jamais il ne s’était trouvé en retard d’un centime au jour du versement à la caisse du receveur particulier.

Aussi, quand venait le soir, il restait coi en son logis, ou n’osait sortir qu’à la dérobée, encore était-ce muni de pistolets en bon état. Cela ne l’empêchait pas toujours, néanmoins, de s’entendre siffler aux oreilles, ou de se sentir tomber sur le dos quelque grosse pierre lancée par je ne sais quelle main.

Du reste, chaque dimanche, exact à se rendre en ville, pour aller ouïr révérencieusement la messe, toujours à l’heure où M. le sous-préfet venait y faire ses oraisons. Un mécréant se serait senti édifié de voir le digne chrétien à genoux retourner les feuillets d’un livre d’heures, et réciter, en remuant les lèvres, des litanies et des psaumes : non compris les bons mea culpa dont il frappait sa poitrine, et les yeux blancs qu’il tournait vers le ciel, quand tintait la sonnette de l’élévation.

Il arriva un jour qu’un domestique de M. le sous-préfet apporta une lettre au percepteur, et que le percepteur omit de le gratifier de quelque aubaine. Il avait pourtant fait deux lieues : c’était en temps d’élection ; et pour en obtenir de bonnes, on n’épargnait, vous le savez, ni les messages, ni les bons soins des percepteurs.

À trois jours de là, même motif ramena ledit domestique au logis dudit percepteur. En attendant réponse, il s’introduisit dans la cuisine où la dame de séant, bonne ménagère s’il en fut, apprêtait un poulet d’appétissante apparence.

À l’entrée malencontreuse et subite du domestique administratif, le poulet fut tôt caché, car c’était par un vendredi. Mais un coup d’oeil avait suffi au bénin personnage ; et la dame eut beau, quand il s’en alla, doubler la gratification d’usage, le sous-préfet n’en fit pas moins le lendemain au pauvre percepteur une mine des plus sévères.

L’honnête père de quatre enfants n’en dormit pas de toute la nuit.

Le lendemain il alla à confesse, il communia solennellement ; et comme par bonheur il y avait procession, il la suivit tête nue, chantant haut et clair, ni plus ni moins qu’un chantre, et répondant plus haut qu’aucun autre des fidèles : Ora pro nobis, ou Libera nos, Domine.

Apparemment qu’œuvre de piété, ainsi que le bois de Sganarelle, est salée de par tous les diables : car lui, si rangé et de mœurs si édifiantes, il passa au café le reste du jour, buvant seul et à demi-rasade une bouteille de vin de Bourgogne.

Quelqu’un, par hasard, lâcha le célèbre mot conséquent, alors fort à la mode.

Le percepteur... – il fallait que le vin de Bourgogne lui eût bien troublé la raison – le percepteur... – il n’y a que Dieu pour savoir comment il put songer à pareille chose – le percepteur dit à cet homme qu’il parlait comme un ventru.

Hélas ! il s’avisa à l’instant même de l’immense faute qu’il venait de commettre. Pour se donner contenance, il prit machinalement un journal  : miséricorde ! c’était le Courrier français.

Il le rejeta comme on rejetterait un morceau de fer rouge.

Mais il était trop tard. Un honnête jésuite, qui depuis longtemps enœillait, pour un sien neveu, la place du percepteur, avait tout vu. Et sans perdre un moment, il courut sonner à la porte du sous-préfet dont l’hôtel se trouvait en face du café. Il n’en sortit qu’une heure après, tant son rapport avait été long et écouté à loisir, et alla tout droit à vêpres. Vous sentez si la jubilation de cet honnête homme fit mal au pauvre percepteur !

Sa destitution était infaillible.

La mort dans le cœur, il reprit lentement la route de son village, et à peine arrivé il lui fallut se mettre au lit, car il grelottait de fièvre. Sa famille, inquiète de l’altération de ses traits, s’informa des motifs qui l’avaient produite ; mais il l’attribua à un malaise soudain. Hélas ! songeait-il, les infortunés n’apprendront que trop tôt le coup qui va les jeter dans la misère !

J’avais, ce jour-là, chassé depuis le lever du soleil, et, fatigué plus que je ne saurais le dire, je gagnais de mon mieux la ville, dont me séparaient encore deux longues lieues, quand le village où réside M. Lefebvre (ainsi nomme-t-on le percepteur dont je vous parle) m’apparut avec son clocher grêle, au milieu d’un petit bois.

Sans le vouloir je cessai de marcher, et ma fatigue me parut plus grande que jamais.

Et puis, je me pris à songer à un accueil bienveillant et jovial, à un grand fauteuil près d’un feu qui pétille, à un souper abondant, à un lit chaud et mollet.

Mme de Staël a dit que « le meilleur moyen de se débarrasser d’une tentation, c’est d’y succomber ». Je suivis le conseil de Mme de Staël, et je pris le petit chemin de traverse qui s’allongeait à mes pieds et qui conduit à la maisonnette de M. Lefebvre.

Arrivé devant sa porte, j’y heurtai de la crosse de mon fusil et m’écriai joyeusement : « Holà ! je viens vous demander un gîte. » La porte s’ouvrit ; Mme Lefebvre me fit bonne réception ; mais, malgré cela, du premier coup d’oeil, il me fut aisé de voir que mon arrivée gênait.

J’aurais donné tout au monde pour sortir de cette fausse position et pouvoir retourner sur mes pas ; mais il était trop tard.

La bonne Mme Lefebvre lut sur mon visage ce que je pensais, car elle s’empressa de m’expliquer la cause de son embarras.

« Mon mari, dit-elle, s’est trouvé malade en revenant de la ville ; je crains bien qu’il n’ait appris quelque chose de fâcheux, car je le crois plus malade d’inquiétude que de fièvre. »

Je demandai à le voir ; on me conduisit dans la chambre, où il était couché, et l’on nous laissa seuls. À ma vue, le pauvre homme me tendit la main, étreignit convulsivement la mienne, et se prit à pleurer.

Il me conta ensuite ce qui lui était advenu et les craintes qu’il avait.

« Oh ! mon cher monsieur, ajouta-t-il en terminant, qu’il est affreux de n’avoir d’autre moyen pour subsister, soi et sa famille, qu’une misérable place, pour laquelle il faut craindre sans cesse, pour laquelle il faut chaque jour faire le sacrifice de ses croyances, de ses opinions, de son honneur. Mieux qu’un autre, vous savez tout ce que j’ai fait !... Malheureux ! j’ai été jusqu’à laisser faire prêtre mon fils, mon pauvre Étienne, entraîné par une dévotion irréfléchie et subjugué par d’insidieux conseils... Hélas ! que de chagrins lui préparent dans cette carrière sa faiblesse de caractère, son enthousiasme inconstant et sa sensibilité romanesque. Je voulus opposer à cette folle résolution mon autorité de père ; on me fit savoir que si j’apportais le moindre obstacle à ce qu’ils nomment la vocation de mon fils, j’étais destitué sur l’heure ; il fallut me courber et me taire. Demain, il sera prêtre.

« Faut-il vous avouer ma faiblesse, et vous laisser voir à quelle extrémité la misère me réduit ?... Je suis assez lâche pour me réjouir, malgré moi, de cette résolution insensée de mon fils ; pour espérer que son accomplissement empêchera peut-être ma ruine... Mon Dieu ! quels exécrables pensées donne la misère ! »

Je ne saurais dire ce que me fit éprouver cette lutte d’un honnête homme dans la perpétuelle alternative ou de forfaire à sa conscience, ou de ruiner sa famille.

Je l’encourageai de mon mieux ; je lui fis envisager les choses sous un point de vue moins désolant, et je parvins à lui rendre une sorte de calme et presque de l’espérance.

Sa femme vint nous interrompre, et j’en fus bien aise, car l’air pesant et malsain que l’on respirait dans la petite chambre du malade, joint à mon extrême fatigue et à l’émotion que me causaient les confidences du percepteur, me rendaient le front brûlant, lourd, et m’affadissaient le cœur.

Je m’empressai d’aller au grand air, mais il n’apporta point de soulagement à mon malaise.

Des nuées noires chargeaient le ciel ; des éclairs se succédaient si prompts que ma vue en était fatiguée ; je respirais avec peine, et il y avait dans tous mes nerfs je ne sais quelle impatience, mélange d’agitation et d’abattement.

Je m’assis à l’entrée d’une petite cabane, au fond du jardin.

Là, ce que m’avait dit de son fils Étienne le malheureux percepteur, revint à mon imagination et s’en empara fortement.

Étienne était mon camarade de collège ; pendant six ans nous ne nous étions pas quittés ; tous les deux d’une santé débile, tous les deux plus amis d’un roman que d’une partie de balle, nous n’avions point tardé à nous unir de cette tendre intimité qui s’empare si fortement de deux jeunes adolescents. D’un caractère plus faible que le mien, Étienne ne se laissait conduire, la plupart du temps, que par mes avis, et sa confiance en moi était sans bornes. Mon affection pour l’excellent Étienne n’était pas moindre, et je me prêtais avec complaisance aux écarts de son imagination étrange et parfois délirante. Un autre se serait moqué de ses idées bizarres, de leur exagération, de leurs fougues fantasques ; épris fortement de tout ce qui tient du merveilleux, je trouvais à la conversation d’Étienne l’attrait que l’on trouve à un conte qui fait frissonner.

Il fallut nous séparer enfin ; et quand, après dix ans d’absence, nous nous retrouvâmes, j’étais devenu mou, sceptique et désenchanté ; lui il venait de recevoir la tonsure.

Je lui fis quelques observations ; il y répondit avec âpreté, et depuis lors nous ne nous vîmes que rarement et avec froideur, car nous ne nous comprenions plus : néanmoins, mes relations avec sa famille n’en souffrirent point, on le voit, et il m’arrivait de temps en temps, comme ce jour-là, lorsque la chasse m’entraînait trop loin, d’aller demander un gîte à M. Lefebvre.

J’étais tout entier à ces souvenirs d’enfance ; je me demandais, avec non moins d’anxiété que son père, quel serait bientôt le désespoir d’Étienne en se voyant enchaîné par des vœux mystiques qui s’accommodaient si mal avec son caractère, lorsque je vis un homme vêtu de noir s’avancer vers moi précipitamment et avec un geste de mystère.

C’était Étienne.

Ses vêtements étaient en désordre, sa tête nue, et il attachait sur moi un regard égaré. Il s’assit près de moi, le visage couvert de ses deux mains, et sans répondre à mes questions.

« Henri, me dit-il enfin, je vais te faire une étrange confidence ; je vais mourir tout à l’heure. Ne m’interromps pas, dit-il en posant sur ma main une main brûlante et décharnée, laisse-moi dire. Chut ! je vais mourir tout à l’heure, et je suis damné ! »

C’était un fou qui me parlait, il était aisé de le voir, et pourtant je ne pus m’empêcher de frissonner.

« J’ai voulu visiter encore une fois la maison de mon père, continua-t-il sans remarquer ce mouvement, j’ai voulu appuyer contre les vitres de sa chambre mes joues pâles et creuses, et le voir, lui, ma mère et mes sœurs ; mais sans qu’ils m’aperçussent, sans leur dire une parole, car mes instants sont comptés, et le désespoir ne commencera que trop tôt pour eux.

« Je suis damné, Henri, damné pour l’éternité ! J’ai donné mon âme à un esprit d’enfer : il me la rendrait que je préférerais encore l’enfer au paradis ; car je l’aime, ce démon, je l’aime plus qu’une éternité de bonheur. Pour lui, j’ai renoncé au sacré caractère de prêtre de Jésus-Christ, j’ai renoncé au bonheur de faire l’aumône, de réconcilier un pécheur avec Dieu, j’ai renoncé aux extases de la prière ! Je veux mourir aujourd’hui pour être plus vite à lui, pour ne plus le quitter jamais

« Écoute, Henri. Il y a deux mois, je récitais mon bréviaire ; je priai d’abord avec ferveur, mais peu à peu, d’autres pensées préoccupèrent mon imagination et l’entraînèrent bien loin.

« Je me mis à songer à une âme qui répond à chaque pensée de notre âme, à des transports de tendresse et d’amour, à un brûlant lien d’affection sublime que rien ne saurait affaiblir ni briser. Un soupir m’échappa.

« J’entendis à mes côtés un soupir répondre au mien.

« Il y avait là un être dont la vue faisait mal et ravissait, un être comme ne saurait en imaginer l’esprit le plus tendre et le plus fécond.

« Des formes plus ingénues, plus voluptueuses, plus délicates que celles d’une jeune fille ; un sein nu, sur lequel s’épanchaient de longs cheveux noirs ; des yeux tout ensemble étincelants, doux et timides qui pénétraient jusqu’à mon âme.

« Je n’osais faire un mouvement, je n’osais laisser échapper mon souffle... L’apparition aurait pu s’évanouir  !

« Elle soupira encore une fois, et des larmes qui roulaient dans ses yeux coulèrent sur ses joues comme sur celles d’un enfant malade, et s’en vinrent tomber sur son sein, et puis elle baissa la tête comme si elle eût craint de se montrer à mes regards.

« “Étienne, murmura-t-elle enfin d’une voix basse et pleine d’émotion, Étienne !”

« Je fus hors de moi ; j’étendis les bras vers elle.

« Mais elle s’agenouilla à mes pieds, et me dit avec l’accent d’une jeune femme qui chercherait vainement à retenir des sanglots : “Étienne, fais un signe de croix afin que je disparaisse. – Oh ! non ! reste, reste ! toujours là ! toujours là ! tu es si belle ! – Fais-le, ce signe redoutable, et que je retourne au séjour de malédiction sans avoir accompli ce que Satan me demande. Fais-le, je t’en supplie, car je suis un ange de ténèbres venu sur la terre pour perdre ton âme.”

« Elle restait toujours là à mes pieds, ses beaux yeux levés sur moi, ses mains suppliantes jointes l’une à l’autre.

« “Étienne, continua-t-elle, dis-moi seulement que tu me pardonnes, dis-le-moi avant que je parte, et j’irai sans murmure m’offrir aux châtiments de mon maître irrité ; je ne maudirai pas les coups horribles de son fouet de feu ; car tu ne me haïras pas, Étienne.

« “Et puis je garderai de toi un souvenir doux et sincère, un souvenir qui me fera rêver sous les voûtes immenses qu’empourprent de leurs reflets les flammes éternelles. Écoute, je tâcherai de dérober quelque goutte d’eau que je verserai sur les lèvres d’un damné. Je lui dirai : ‘C’est pour l’amour d’Étienne que je te soulage’ ; et l’enfer s’extasiera d’entendre ses tristes échos répéter une bénédiction ; car le damné dira : ‘Béni soit à tout jamais Étienne.’

« “Quand tu seras dans le paradis, car, Étienne, tu n’as plus guère de jours à vivre ; quand tu seras dans le paradis, je tâcherai d’approcher de ses voûtes divines : peut-être au milieu des cantiques éternels distinguerai-je ta voix. Alors je rentrerai dans ma prison, et je me dirai : ‘Je suis seule, seule malheureuse pour l’éternité, mais Étienne est heureux !’ Fais un signe de croix, Étienne, fais-le, que je disparaisse.”

« Et moi, Henri, moi je l’écoutais, dans un ravissement ineffable, j’aurais donné mon âme pour qu’elle ne cessât point de parler.

« “Étienne, reprit-elle, je m’étais figuré une sorte de bonheur avec toi, mais je n’en veux plus, il me coûterait trop cher, je l’achèterais aux dépens du tien. Je me disais : ‘Nous ne nous quitterons jamais plus, un hymen mystérieux et indissoluble nous unira pour l’éternité, lui et moi, moi et lui ne serons plus qu’un désormais.

« “ ‘Je le porterai doucement sur mes ailes, pour qu’il ne sente point les morsures des flammes : de mon haleine, je rafraîchirai son front : de mes douces étreintes, je le bercerai mollement pour que ses yeux puissent se clore sous le sommeil. Et pendant que seul dans l’enfer il dormira, je répéterai à mi-voix des paroles d’amour et des chants qui suspendront les souffrances et les cris des réprouvés.’ ”

« Henri, je ne pus résister à ces paroles ; j’entourai de mes bras l’ange déchu, et l’étreignis contre ma poitrine. “Je veux être à toi, lui dis-je, je veux être à toi, car tu sais aimer, comme moi je sais aimer, comme dans les rêves insensés de ma jeunesse j’avais conçu l’amour. – Non ! fais le signe de croix, m’interrompit-elle, fais-le, on aime aussi bien dans le paradis, et tu seras aimé d’un chérubin au cœur de flamme. Les tourments d’Asraelle s’accroîtront de ton bonheur. Mais qu’importe ? tu seras heureux. – Je veux être à toi, à toi que l’on nomme du doux nom d’Asraelle, à toi pour l’éternité. Je renie pour toi mon Dieu, je renie pour toi le salut de mon âme. Asraelle, Étienne t’appartient.”

« Les bras nus de l’ange s’enlacèrent aux miens, nos lèvres se rencontrèrent... et quand je revins d’une longue extase d’amour, Asraelle se prit à pleurer, car j’étais damné.

« Chaque nuit, elle est venue visiter son époux ; chaque nuit, elle est venue reposer sa tête sur mon épaule, et m’entourer de ses bras caressants.

« Hier elle m’apparut triste, et au lieu de couvrir mon front de baisers, elle se croisa tristement les bras sur sa poitrine et dit : “Étienne, demain nous ne nous quitterons plus.”

« Je la compris.

« “Demain ! Asraelle, répondis-je ; oui, demain, j’y consens ; mais laisse-moi revoir encore une fois ma mère et mes sœurs, laisse-moi revoir encore une fois mon père. – Tu les reverras, dit-elle, mais sans leur parler.”

« Ce matin j’ai fui du séminaire, je me suis tenu caché dans ce jardin, et tantôt je les ai revus tous. À cette heure Asraelle m’attend. »

L’orage avait commencé à sévir avec violence, les vents mugissaient, la pluie tombait par torrents, et les coups précipités de la foudre me laissaient à peine entendre la voix d’Étienne.

Je ne saurais vous dire la terreur que j’éprouvais durant le récit étrange de mon malheureux ami.

« Ne te laisse point aller ainsi aux écarts de ton imagination », lui fis-je sans trop savoir ce que je disais.

Un éclair jaillit tout à coup, et à sa lueur je vis sourire tristement Étienne, puis il écouta avec attention, comme s’il eût entendu quelque bruit : « Asraelle, mon Asraelle, s’écria-t-il, te voilà, ma bien-aimée, viens, viens, il me tarde... » La foudre tomba à mes pieds, et quand je repris mes sens, le cadavre d’Étienne gisait là.

Le père d’Étienne a été destitué, pour avoir, selon le sous-préfet, engagé son fils à fuir du séminaire.

Le curé du village, jeune prêtre de vingt-cinq ans, fit un sermon, dans lequel il prouva clairement que Dieu avait foudroyé Étienne pour le punir de son apostasie.

La mère d’Étienne a perdu la raison. On m’a assuré que déjà dans sa famille, deux autres personnes avaient été atteintes d’aliénation mentale.

 

 

 

Samuel-Henry BERTHOUD,

Chroniques et traditions surnaturelles

de la Flandre, 1831.

 

 

Repris dans Les maîtres de l’étrange et de la peur,

de l’abbé Prévost à Guillaume Apollinaire,

Édition établie par Francis Lacassin,

Éditions Robert Laffont, 2000.

 

 

 

 

 

 

 

 

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