La robe blanche

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Albert BESSIÈRES

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pardon, Monsieur le Curé, de vous couper du bréviaire...

Je coupai en deux l’oraison de saint Ubald... et levai la tête. C’était le bon vieux père Antoine, un médaillé de Crimée, que, pour cette raison, tous les promeneurs du jardin public saluaient du nom de Sébastopol.

Sébastopol était arroseur et jardinier. Je l’avais croisé maintes fois, tandis qu’il inondait consciencieusement les pelouses et les massifs du jardin entre sept et huit heures. Quand nous étions seuls, il s’arrêtait d’arroser, pour me dire bonjour.

Maintenant, il avait son chapeau à la main... un peu voûté... la moustache et la barbiche blanches, à l’impériale... un habit de coutil bleu, où il n’y avait plus de bleu que deux grands carrés fraîchement cousus aux genoux et aux coudes. Il avait déposé sa lance d’arrosage sur le gazon...

« Voilà ce que c’est, Monsieur le Curé. La petite va faire sa Première Communion pour la Fête-Dieu ; alors, avec ma femme, nous nous demandons s’il faut lui faire une robe blanche ou une robe noire... Vous comprenez, une robe blanche, ça ne se porte qu’une fois... et on n’est pas riche...

– C’est de votre petite, père Antoine, qu’il s’agit ?

– Pas précisément, Monsieur le Curé... »

Il hésita un moment ; puis, se rapprochant :

« C’est la fille du voisin, un commissionnaire de la gare. Ils sont très pauvres, on doit leur donner du pain, quelquefois. Quand ma femme fait la soupe « de neuf », elle leur en « trempe » toujours une soupière.

« Comme ils ne pouvaient pas « habiller » leur petite Juliette, ils avaient dit qu’elle ne ferait pas sa Première Communion. Alors, avec Nénette, nous avons décidé de mettre de côté pour lui acheter une robe. Voilà trois mois que nous avons commencé : maintenant, nous avons vingt-cinq francs. On n’a encore rien dit aux parents. Nous achèterons la robe demain, et on ira leur faire la surprise ; puis, nous les inviterons tous à dîner pour le jour de la Première Communion. »

Le bon vieux s’était redressé, comme rajeuni... Il se pencha, releva la lance dont le jet d’eau faisait un trou dans le gazon...

« Seulement, Monsieur le Curé, nous cherchons depuis huit jours. Faut-il lui acheter une robe blanche, elle la portera une fois ; puis, n’ayant rien pour les autres dimanches, elles n’osera pas revenir à la Messe et à la Communion. Alors, la Première Communion aura été la dernière.

– C’est très juste, père Antoine ; mieux vaudrait la robe noire...

– C’est bien mon avis, mais ma femme dit : Avec une robe noire, ce ne sera pas la même chose... Juliette ne sera pas contente... Vous comprenez, les autres seront en blanc...

« Et nous voudrions que la petite soit tout à fait contente ce jour-là ; qu’elle ne soit pas triste de se dire : les autres n’étaient pas comme moi... Voyez-vous, on se souvient toujours de ces choses-là... »

– En effet, mon ami. Mais, vous pourriez peut-être tout arranger en lui achetant une robe noire avec un voile blanc...

– Nous y avons songé, mais ma femme a son idée qu’il y manquerait quand même quelque chose... »

Il garda le silence, un instant, absorbé par le problème ; puis, d’une voix qui hésitait :

« On a bien pensé à autre chose. C’est ce matin seulement, pendant que je mangeais la soupe, que Nénette m’en a parlé. Elle m’a dit :

« Antoine, j’ai une idée : On pourrait acheter la robe noire pour vingt francs, et lui donner tout de même sa robe blanche...

« – Et l’argent, où le trouverons-nous ?...

« – Écoute...

« Elle est entrée dans la chambre, puis est revenue, en apportant la robe blanche qu’elle avait à notre mariage...

« Elle l’a dépliée devant moi :

« – Tu vois, elle est bien un peu passée, les mites l’ont endommagée ; mais, malgré tout, je pourrai l’arranger (ma femme a été couturière) : j’achèterais vingt sous de rubans, et ça paraîtrait comme neuf. Qu’en penses-tu ?

« – Oui, mais le voile ? Il manquera toujours quelque chose...

« – J’y ai songé. Je n’ai plus celui du mariage. Tu te rappelles que je l’ai mis à ma pauvre Jeannette, quand elle est morte ; mais avec les cinq francs qui nous resteront, je pourrai en acheter un. Je suis allée aux « Galeries ». Au rayon des soldes, j’en ai trouvé un de cinq francs qui ferait bien... Tu me diras ton idée à midi. »

– Mais, elle est excellente, l’idée, père Antoine ! Faites ainsi...

– Vous croyez qu’ils seront tous contents, avec cela ?

– Certainement, et le bon Dieu, lui aussi, sera content, croyez-le.

– Alors, puisque vous trouvez que cela va bien, nous ferons comme dit Nénette.

Vous comprenez, il y a des jours où il faut qu’on soit tout à fait content... ça fait oublier les autres jours... »

Il parut se recueillir un instant...

« Et puis, écoutez, je puis bien vous dire cela, à vous, il y a le père de Juliette qui ne va jamais à l’église... Quand on a trop de misère, Monsieur le Curé, on oublie tout. Donc, avec ma femme, nous avons fait quelque chose comme un complot. Quand on lui apportera les habits pour Juliette, on lui fera comprendre qu’il doit faire ses Pâques à la Fête-Dieu ; sans cela, Juliette ne serait pas contente... Moi, j’irai à côté de lui pour lui donner du courage...

« Maintenant, Monsieur le Curé, excusez-moi de vous avoir dérangé dans votre bréviaire. J’étais si ennuyé ! les pauvres gens comme nous ne savent pas faire. Ma femme sera tranquille en apprenant que vous approuvez tout. »

Le père Antoine s’éloigna d’un pas léger, sa lance à la main, vers un massif d’œillets blancs, dont les fleurs venaient de s’ouvrir dans la fraîcheur matinale.

Le lendemain de la Fête-Dieu.

Le père Antoine était en retard... je le cherchais vainement, depuis un moment, autour des massifs et des pelouses, quand un pépiement d’oiseaux attira mon attention du côté des serres.

Il était là, jetant des miettes de pain à un vol de moineaux. Il s’avança, la main tendue, avec un bon sourire illuminant toute sa vieille face ridée comme un antique parchemin.

« C’est fait, Monsieur le Curé. Elle était la plus jolie de toutes... Ah ! ma femme avait bien fait les choses. On aurait dit une robe toute neuve... Mais, moi aussi, je lui ai fait une surprise. Nous avions oublié la couronne et le cierge.

« Je n’ai rien dit, mais j’ai pris quarante sous sur ma semaine, et je suis allé lui en acheter un à elle. M. le Curé lui en aurait bien prêté un, comme on fait pour les pauvres, mais ce n’était pas la même chose...

« Pour la couronne... devinez ce que j’ai fait... »

Il me conduisit jusqu’au massif d’œillets blancs :

« Vous voyez comme ils sont beaux !... »

Il les caressait de sa grosse main, faisant tomber les gouttes de rosée qui perlaient sur les calices à moitié ouverts.

« Vous ne devinez pas comment j’ai trouvé ma couronne...

« Voilà, j’ai demandé au gardien la permission de cueillir deux bouquets d’œillets : C’est pour la Première Communion de la petite, lui ai-je dit... Je suis venu les prendre le matin même, à cinq heures, pour qu’ils fussent bien frais ; puis, je les ai portés à ma femme, en lui disant : Tu as oublié la couronne... Elle a laissé tomber ses bras :

« – C’est vrai, Antoine, comment allons-nous faire ?

« Je me suis mis à rire, en montrant mes deux bouquets :

« – Tiens, voilà pour faire la couronne...

« Vite, elle a pris du fil de fer, je l’ai aidée comme j’ai pu. Ah ! Monsieur le Curé, il n’y avait pas d’aussi belle couronne dans toute la Première Communion. »

Le père Antoine s’arrêta, se retourna pour jeter quelques miettes de pain à une compagnie de moineaux qui piaillaient dans le gazon... et pour dissimuler deux larmes qui, depuis un moment, lui tremblaient au bord des paupières...

– Et le père de Juliette, qu’a-t-il dit de tout cela ?

– Ah ! lui, Monsieur le Curé, il était si content, qu’on ne savait pas si c’était lui ou Juliette qui faisait sa Première Communion.

« La veille, je suis allé le prendre à huit heures

« – Viens manger la soupe, lui ai-je dit.

« Il a mangé la soupe, fait un bon « chabrot » d’un coup de vin clairet ; puis, j’ai dit :

« – Maintenant, nous allons nous confesser. Ta comprends, Juliette serait trop triste... je passerai le premier, ne crains rien...

« M. le Vicaire lui a réglé son affaire en un tour de main...

« Quand il est sorti, j’ai cru qu’il allait m’embrasser devant tout le monde. Je l’ai accompagné chez lui. Juliette l’attendait pour lui demander pardon. Nous pleurions comme des enfants. »

Sébastopol s’arrêta encore, un instant, pour laisser passer l’émotion...

« Nous avons tous embrassé Juliette ; puis elle nous a dit qu’il fallait lui donner notre bénédiction, que M. le Curé l’avait dit. Nous ne savions pas trop comment nous y prendre...

« Alors, nous avons fait, ensemble, le signe de croix...

« En sortant, le père de Juliette m’a montré son gilet de tous les jours :

« – Je n’ai que celui-là... est-ce que je peux aller communier comme cela ?

« Je lui ai répondu :

« – Viens à la maison, je te prêterai mon gilet d’été ; moi, je préfère mon gilet d’hiver.

« Le lendemain, on est parti, à sept heures, pour la Messe. Juliette était au milieu avec sa robe blanche, son cierge et sa couronne... À la Communion, c’est elle qui est passée la première entre sa mère et ma femme ; puis, nous sommes venus après...

« Monsieur le Curé, je vous dis cela entre nous... je n’avais jamais été aussi heureux depuis ma Première Communion... Ah ! on oublie bien des misères ces jours-là !

« Sur la porte de l’église, le père de Juliette, qui avait les yeux tout rouges, me dit :

« – Tu sais, Antoine, il faudra venir me prendre, tous les dimanches, pour la Messe... Nous irons à la première où on n’a pas besoin d’être habillés. »

Je tendis la main au brave homme :

« Père Antoine, le bon Dieu vous revaudra cela. »

Il eut un bon rire ; puis, s’approchant, comme pour un secret :

« Vous savez, on leur a fait un bon dîner ; ma femme avait mis une poule à la broche. Moi, j’avais au fond de la cave, sous le sable, une bouteille de vin vieux que je gardais pour la Première Communion de notre pauvre Jeannette... Je suis allé la prendre...

« Et maintenant, au travail... »

Il enleva sa veste de coutil bleu, ravaudée aux coudes, prit sa bêche, et s’approcha du massif d’œillets blancs.

« Il y a beaucoup d’herbes, cette année, Monsieur le Curé, à cause de la pluie... »

Il s’était mis à genoux, pour mieux découvrir les herbes folles, et ses vieilles mains tremblaient en écartant les fins pétales blancs saturés de parfums ; le Seigneur, hier, les avait bénis, consacrés.

 

 

*

*    *

 

Et je songeais que là, dans l’invisible, en ce jardin banal, peuplé d’absurdes marbres, érigés sur leur socle de pierre par des hommes voués au culte de la chair..., là, dans l’invisible, les anges s’arrêtaient silencieux, prosternés devant la splendeur cachée de cette âme d’humble.

Jésus s’arrêtait ainsi, sur les chemins de Galilée, en admiration devant l’âme d’un païen, d’un légionnaire de Rome, venu pour solliciter la guérison d’un esclave.

– En vérité, je vous le dis, s’écriait le Maître, je n’ai pas rencontré tant de foi en Israël.

Brave père Sébastopol ! il songeait à la belle couronne d’œillets blancs qu’il avait tressée hier pour le ciboire vivant du Seigneur..., et il ne songeait pas à la couronne d’éternelles fleurs que Jésus lui préparait, pour avoir été le bon Samaritain sauveur d’âmes.

 

 

 

 

Albert BESSIÈRES.

 

Paru dans L’Ange gardien en 1922.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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