La Reine-Cendrillon : Marie-Mignon de Yougoslavie

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

la Princesse BIBESCO

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Marie-Mignon ! Un trait tremblant et un pâté ! J’ai retrouvé hier dans le livre aux signatures de Posada 1 sa première signature enfantine et j’ai revécu la scène, autour de l’encrier : les trois têtes blondes, d’inégale hauteur des trois enfants du prince héritier et de la princesse Marie de Roumanie.

– Un pâté, naturellement, a crié l’aîné. Ça te ressemble, Mignon ! Toi et un pâté, c’est la même chose !

Sous le coup de fouet de la taquinerie, la petite rougit. Son visage a la couleur d’une fleur de pommier. Elle sourit quand même, de cet héroïque sourire des enfants qui ne veulent pas céder aux larmes. Elle n’a pas six ans, mais elle est déjà courageuse.

Élisabeth, la seconde, approuve les paroles de l’aîné, Carol. Elle penche sur la page maculée son beau visage dédaigneux et prononce, du bout des lèvres :

What else could you expect of Mignon ?

– Que peut-on attendre d’autre de Mignon ?

Sous la froide remarque qui tombe de si haut, l’enfant humiliée se détourne pour cacher les larmes qui, cette fois, lui montent aux yeux.

Élisabeth sait, et saura toujours la faire pleurer.

Je les revois tous les trois, tels qu’ils étaient alors : Mignon, une tendre et ravissante petite fille, rose et grasse, avec des cheveux ressemblant à des écheveaux de soie vierge, un visage, un cou, des bras, des mains, faits pour attirer les baisers comme une fleur sucrée attire les abeilles ; Carol, un grand garçon de quinze ans, en knickerbockers, plus taquin que méchant, mais adorant critiquer ; Élisabeth, prodigieusement convaincue qu’elle sait tout, qu’elle est supérieure à tout le monde et plus particulièrement à sa sœur cadette, Marie-Mignon. Dans la hiérarchie des êtres humains, ils l’ont placée, une fois pour toutes, après tout le monde. De cette position inférieure, Mignon ne sortira plus. Son frère et sa sœur sauront l’y maintenir. Élisabeth n’est déjà plus une enfant. Mais l’a-t-elle jamais été ? Cette ébauche, cet essai charmant d’humanité qui s’appelle un enfant, n’a rien de commun avec Élisabeth. Ses portraits la montrent en possession de toute sa beauté dès son premier âge ; depuis qu’elle existe, elle a eu ce visage impeccable, si parfait qu’il est classique, qu’il inspire tout juste l’espèce de sentiment qu’inspire un marbre... Cette froideur sublime a sur Mignon l’effet de la tête de Méduse. Élisabeth la pétrifie, la fait pleurer à volonté. Il suffit que sa sœur la regarde d’une certaine façon qui n’est qu’à elle, pour que Mignon, aussitôt, fonde en larmes. Il faut dire, pour être juste, qu’elle fond facilement en larmes ; elle a l’air faite pour fondre, comme tout ce qui est bon, tendre et sans défense.

– « N’est-ce pas qu’elle est « appétissante », ma petite Mignon ? » dira sa mère, la princesse Marie, en la couvrant de baisers. – Elle aime sa petite fille comme la fée aimait Cendrillon, mais, malheureusement, les mères qui se préparent à être reines sont comme les fées : elles ont toujours autre chose à faire, et ne peuvent pas veiller souvent sur ceux qu’elles protègent ! Mignon, comme l’héroïne du conte, sera livrée, sans défense, à ce frère, à cette sœur qui lui ont assigné la dernière place dans la maison. Les bonnes, les institutrices essaieront, tant bien que mal, de soustraire Mignon aux taquineries, aux brimades. Mais dans le monde mystérieux des enfants, les rapports des plus grands avec les plus petits échappent toujours à la juridiction des gouvernantes. Ces rapports sont fondés sur le prestige. Le prestige de Carol et d’Élisabeth est immense aux yeux de Mignon.

Le jour où la scène du pâté d’encre eut lieu à Posada, comme les trois enfants s’en allaient, Mignon revint sur ses pas, passa son bras frais autour de mon cou et murmura :

« I beg your pardon, I beg your pardon, for having made a mess in your book ! »

« Je vous demande pardon... pardon pour avoir fait un pâté qui salit votre livre. »

 

 

*

 

Mignon la dédaignée, Mignon la simple, à qui l’on aurait pu prédire dès sa petite enfance, comme à la Marie de l’Évangile :

– « Marie, vous avez choisi la meilleure part et elle ne vous sera pas ôtée »... qu’est-elle devenue ?

Mon premier souvenir d’elle ou du moins la première allusion que j’entendis faire à son existence est antérieure de six ans à l’histoire du pâté, antérieure même à sa naissance.

C’est une histoire délicate à raconter, et qu’il faut pourtant que je raconte parce que j’y vois le signe de sa destinée. Moi-même je n’étais encore qu’une enfant, j’avais douze ans. Nous étions allés, cette année-là, pour les vacances de Pâques, à Constantza, au bord de la mer Noire où le prince Ferdinand et la princesse Marie faisaient un séjour sur le yacht royal. Ils nous emmenaient journellement, ma mère, ma sœur aînée et moi, faire avec eux des promenades en mer et des pique-niques, sur tel ou tel point inconnu de la côte où nous débarquions avec nos paniers de provisions pour le lunch ou pour le goûter. Ces excursions nous amusaient follement. Moi surtout qui vivais en imagination avec Fenimore Cooper, Jules Verne et Robinson Crusoé. C’étaient presque des voyages de découvertes, des explorations. La princesse Marie, que ma verve d’enfant amusait, me faisait revêtir pour la circonstance un costume emprunté aux mousses du bord. Le yacht était devenu l’Arche ; nous étions sa ménagerie ; chacun de nous avait choisi le nom d’un animal. Je me souviens que ma sœur aînée était « the ass », un de nos amis le chien, et moi le poney ; la princesse Marie m’avait donné ce nom à cause de ma longue crinière dorée. Les rôles ainsi distribués nous pouvions faire naufrage comme Robinson Crusoé. Nous usions pour nos explorations quotidiennes d’un des grands canots de sauvetage du bord. Et voilà qu’un jour où la société était plus nombreuse que d’habitude, le voyage de découverte plus lointain, le canot fut pris, au retour, dans un brouillard épais qui s’éleva soudain de la mer. Nous étions partis sans officier, sans boussole, n’ayant avec nous que les marins qui ramaient et moi, le mousse, un amateur. Nous commençâmes à nous demander comment nous retrouverions le yacht dans le brouillard, si nous n’allions pas aborder un récif, toucher quelque rocher et faire pour de bon naufrage. L’inquiétude était devenue générale ; personne ne riait plus. Le prince héritier et ma mère se montraient particulièrement inquiets. Un des futurs naufragés, – c’était l’aide de camp du prince, – commença de compter tout haut le nombre des occupants du canot et s’écria tout à coup que nous étions treize :

– « C’est de mauvais augure », murmura quelqu’un.

La princesse héritière se pencha vers ma mère, assise à côté de moi, et je l’entendis murmurer :

– « Je n’ai pas peur, nous sommes quatorze... »

Sur cette assurance mystérieuse, elles échangèrent un sourire. Cette quatorzième présence, insoupçonnée de moi, était celle de Marie-Mignon, qui, invisible et déjà bienfaisante, agissait comme un porte-bonheur. Malgré le brouillard, le canot en détresse rejoignit le bord et nous abordâmes sains et saufs, pendant que je refaisais vainement le compte des passagers, sans jamais arriver à en trouver plus de treize !

 

 

*

 

C’est à Gotha, dans le vieux « burg » dominant une pittoresque petite ville allemande, chez sa grand’mère maternelle, la duchesse de Saxe-Cobourg-Gotha, que naquit quelques mois après cette promenade en mer, et sans que j’eusse éclairci l’énigme, l’enfant qui s’est appelée Marie-Mignon. Parce qu’elle naissait princesse de Roumanie, sous le toit de sa grand’mère russe, fille unique de l’empereur de Russie, Alexandre II, laquelle appartenait, comme elle, à la religion orthodoxe et qu’elle était pourtant la fille d’un père catholique, d’une mère anglaise et protestante, son acte de naissance fut rédigé selon les deux calendriers, pour satisfaire l’ancien et le nouveau style. Née le 27 décembre 1899, selon les orthodoxes, et le 10 janvier 1900, selon le calendrier grégorien, elle était l’enfant de deux siècles, le dix-neuvième et le vingtième.

Elle reçut à son baptême le nom de Marie, en l’honneur de son arrière-grand’mère, l’impératrice Marie de Russie, de sa grand’mère, la duchesse de Saxe-Cobourg, et de sa mère, la princesse héritière de Roumanie, les trois Marie. Pour la distinguer des autres, on lui donna ce surnom de Mignon en souvenir de l’opéra qu’on jouait au théâtre de la Cour, et que sa mère avait entendu quelques heures avant sa naissance.

Ainsi la petite princesse de Roumanie, née hors du royaume, fut mise sous l’égide de Mignon regrettant la patrie. Inventé en manière d’amusement, le surnom lui resta. Il figure sur le premier portrait d’elle que sa mère nous envoya. C’est une photographie d’amateur, faite à l’intérieur du palais. L’enfant est dans les bras de sa sœur aînée, Élisabeth, qui la tient comme une grande poupée, mais une poupée qu’on n’aime pas, car elle la regarde sévèrement. Mignon porte la robe de son baptême, une belle robe de dentelle qui traîne jusqu’à terre, et sous son bonnet de petite vieille, son visage s’éclaire du sourire indéfinissable des nouveau-nés. Ils ont vraiment l’air de rire sans savoir pourquoi ni à qui ; on dit qu’ils « rient aux anges ». Cette photographie porte en marge, de la grande écriture de la princesse de Roumanie, une date, et les noms des deux sœurs Marie-Mignon et Élisabeth. « Les derniers seront les premiers. » Sauf dans l’Évangile et sur cette photographie, Mignon sera non seulement la troisième, mais la dernière, toujours et partout. Dominée dès l’enfance par ses deux aînés, Carol et Élisabeth, elle s’effacera d’elle-même devant les cadets, Nicolas et Iléana, qui viendront régner après elle dans le royaume blanc de la nursery. Prise entre ces deux équipes, elle sera le nombre sans pair, « the odd number », comme dit sa mère. Il lui faudra céder toujours aux aînés parce qu’ils sont les plus grands, aux cadets parce qu’ils sont les plus petits. « She must be crushed whatever happens 2 ! » Elle apprendra à supporter son sort avec gentillesse, avec patience, avec une humilité touchante chez une fille de roi, arrière-petite-fille d’empereur et de reine. Ses frères et sœurs l’appelleront de toutes sortes de noms d’amitié qui ne sont pas aimables : « fat Mignon, silly Mignon. » Ses cheveux, ses beaux cheveux dorés comme de la soie vierge, deviennent l’instrument de son supplice. Élisabeth les a d’abord tirés, sans en avoir l’air. Nicolas les tirera ouvertement, à pleines poignées ; comme ces oiseaux pillards qui enlèvent aux chardons leur soie, aux agneaux leur laine, pour tapisser leurs nids sauvages ; comme eux, il aura sa cachette. Un jour, par hasard, la nurse découvrira dans un meuble de sa chambre, le tiroir aux secrets plein de cheveux d’or.

Chez Mignon, pas trace d’orgueil, pas une ombre de vanité. Elle est jolie et elle ne le sait pas. Comment le saurait-elle ? Élisabeth est si belle ! Plus belle qu’elle et que tout le monde. Mignon n’est pas intelligente. Carol, qui l’est tellement, le lui prouve à chaque instant. Elle a mis un temps infini à apprendre à lire, à écrire, et encore, c’est tout ce qu’elle sait. Le jour de la tache d’encre sur le livre aux autographes de Posada, j’entends encore le prince Carol lui disant devant nous tous, d’une voix convaincue :

– « Mignon, you are so stupid, that you are almost clever, because it is difficult to bring it so far. »

– « Mignon, vous êtes tellement stupide, que vous êtes presque intelligente, parce que c’est difficile de mener la stupidité si loin. »

Mignon rougit, mais ne proteste pas.

La princesse Élisabeth acquiesce en silence ; elle accable sa petite sœur de son beau sourire méprisant.

Un autre jour on discute de la répartition des poneys pour une excursion en montagne. Le plus vieux poney, le moins bon, est décrété : « Good enough for Mignon. » « Bien assez bon pour Mignon. »

Tout ce qui a cessé de plaire ou fini d’exister pour le frère et la sœur, tout ce qu’ils abandonnent, vieux jouets, vieux habits, vieux chapeaux et même les amis qu’on cesse d’aimer, toute la défroque sentimentale et l’autre, devient sur-le-champ : « Good enough for Mignon. » « Assez bon pour Mignon. » Le rebut sera sa part et elle s’en accommodera. Plus d’une fois j’ai pensé en la voyant suivre tout essoufflée ses aînés triomphants, portant leurs appareils photographiques ou leurs raquettes, traînant les plus jeunes, coiffée à la diable, habillée n’importe comment ou bien laissée toute seule à la maison : – « Voilà notre petite Cendrillon. »

Il n’y avait rien à faire pour la soustraire aux taquineries, aux quolibets ; personne n’y songeait, parce qu’obéissant à je ne sais quel penchant secret, elle-même se soumettait volontairement à ses aînés comme à ses cadets. Elle adorait son frère Nicolas, qui la réprimandait et, parfois, sans douceur. Elle admirait éperdument sa sœur Élisabeth, la « beauté classique » de la famille, dont l’ironie glacée la faisait rentrer sous terre. Aucun des deux ne se doutait alors qu’en humiliant la pauvre Mignon, en la privant de tout ce dont eux jouissaient, en la traitant comme leur inférieure, ils augmentaient ses chances de bonheur. En attendant l’avenir inconnaissable, les enfants royaux dotaient leur sœur méprisée d’un trésor : ils lui donnaient un bon caractère.

À l’époque de l’Arbre de Noël, la princesse Marie, leur mère, avait l’habitude de consulter les aînés pour savoir quel cadeau ferait le plus plaisir aux cadets. Après une longue énumération de ce qui pourrait contenter Nicolas et Iléana, les plus jeunes, j’entends encore la voix coupante d’Élisabeth, répondant à la question de sa mère :

– « As for Mignon, if you give her a piece of indian rubber and an old pencil, she will be quite content ! »

« Quant à Mignon, si vous lui donnez un morceau de gomme et un vieux crayon, elle sera tout à fait contente. »

Et c’était vrai. Mignon avait appris à se contenter de peu, alors que sa sœur, la belle Élisabeth, promenait déjà sur la vie un regard de reine offensée.

Le roi Carol de Roumanie, le grand-oncle alors régnant de ces jeunes princesses, était un homme austère peu enclin à s’occuper de la toilette des femmes. Il arriva cependant au cours d’un voyage officiel, entrepris par la famille royale tout entière, que le vieux roi lui-même fut scandalisé par l’apparence peu élégante de sa petite-nièce ; Mignon était descendue du wagon royal après sa mère, après sa sœur, au milieu des saluts réglementaires et des ovations, coiffée d’un affreux chapeau défraîchi, démodé, déformé et même crasseux.

La réception terminée, rentrant dans son privé, le souverain, ménager de ses paroles, avait fait appeler sa petite-nièce et touchant simplement du doigt le chapeau coupable, il avait prononcé d’un seul mot sa condamnation : en roumain, scandé par son fort accent étranger, il avait dit :

– Dés-gous-ta-tor !

– « Le dégoûtant ! »

Informations prises, le chapeau incriminé se trouvait avoir appartenu à la princesse Élisabeth qui, ne l’ayant plus porté depuis trois ans, après l’avoir beaucoup mis, l’avait offert à Mignon pour cette circonstance solennelle, avec l’air de lui faire un cadeau. Ainsi Cendrillon, dans le conte, finissait d’user les vêtements dont ses sœurs ne voulaient plus...

 

 

*

 

La guerre, la terrible guerre qui avait jeté bas dix-neuf trônes en Europe, rendait difficile à la princesse de Roumanie, devenue reine en 1914, la tâche de marier ses filles après le traité de paix de 1918. Élisabeth avançait en âge. Des pourparlers avec la Cour de Grèce, alors en exil à Zurich, finirent par amener en 1919 les fiançailles de la princesse Élisabeth avec le Diadoque, Georges de Grèce, duc de Sparte, suivies, après quelques semaines, par celles du prince héritier Carol avec la ravissante princesse Hélène, fille aînée du roi Constantin de Grèce.

– Mignon, disait la reine Marie, avait joué un rôle actif dans cette double négociation matrimoniale. Elle avait été l’intermédiaire, le porte-parole des futurs fiancés, leur confidente. Elle avait couru des uns aux autres, facilitant les entrevues, adoucissant les difficultés de caractère, prêchant le bonheur, disant du bien de tout le monde, s’oubliant totalement elle-même, dans la joie de ces deux unions qui allaient faire de sa sœur aînée, Élisabeth, une reine de Grèce, de son amie Sita (la princesse Hélène) une reine de Roumanie.

Toutes revinrent à Posada, dans notre maison de la montagne, à l’époque où furent annoncées ces fiançailles royales. Mignon, souriante, spectatrice du bonheur des autres, se disait installée dans le célibat. On la voyait déjà vieille fille et gâtant ses futurs neveux et nièces. « Fat Mignon », « silly Mignon, » de Viendrait « Aunty Mignon », tante Mignon, et continuerait à ne penser qu’aux autres. L’idée de penser à elle, à son mariage, à son établissement dans la vie, ne lui venait même pas. Elle avait tellement pris l’habitude de s’effacer, de ne jamais rien vouloir pour elle-même ! C’était toujours Cendrillon, habillée un peu n’importe comment, contente de tout, prête à remercier pour le don de la gomme à effacer et du vieux crayon. Elle avait alors vingt-deux ans ; pour une princesse, c’était déjà presque une émule de sainte Catherine.

 

 

*

 

Une fille de France répondit un jour à un ambassadeur qui lui demandait si elle s’intéressait à la politique :

– « Non, monsieur, mais c’est la politique qui s’intéresse à moi. »

La politique s’intéressait à la princesse Mignon, en 1922, sans qu’elle s’y fût intéressée le moins du monde. Le ministre des Affaires étrangères de Roumanie, Take Jonesco, vint un jour trouver le roi Ferdinand pour lui dire qu’il serait sage et nécessaire de donner un gage d’alliance à la Serbie, devenue le royaume de Yougoslavie.

Les deux peuples riverains du Danube avaient cruellement souffert de l’invasion, pendant la grande guerre. La Bulgarie s’agitait encore. On devait songer à solidifier les Balkans. À cette alliance pacifique, il fallait un gage : Mignon.

Le roi Ferdinand, trop humain pour ne servir que son ambition, dit au ministre :

– « Parlez à ma fille. Nous ne la contraindrons jamais. Si vous arrivez à la convaincre, ce sera tant mieux. »

Le ministre s’y prit habilement. Autorisé à circonvenir la princesse, il ne lui parla ni de la nécessité d’une Petite Entente, ni du Bloc balkanique, ni de la politique de M. Lloyd George, ni même du roi de Yougoslavie. Il lui parla simplement d’un jeune homme solitaire qui vivait dans son palais de Belgrade, n’ayant ni père, ni mère, ni femme, ni amis.

À ce récit la princesse Mignon s’attendrissait :

– « Qu’il vienne, puisqu’il n’a personne pour s’occuper de lui ! À Noël, cela doit être triste d’être tout seul... »

L’invitation fut envoyée. Le jeune roi solitaire vint à Sinaïa, le château entouré de sapins centenaires ; il y vint, à l’époque où voyagèrent les Rois Mages, au temps des cadeaux ; il y vint, n’apportant pas moins de trois royaumes, des honneurs, des richesses, et ce qui vaut mieux, le bonheur d’être aimé, le bonheur...

Ils firent une première promenade dans la forêt couverte de neige ; ils en revinrent fiancés. Ce fut très simple, très solennel aussi. Les sapins couverts de neige furent les témoins de leur serment.

– « Mama, we have settled it ! »

– « Maman, nous avons tout arrangé ! » cria en entrant dans le salon de sa mère, la future reine des Serbes, Croates et Slovènes. Et elle se jeta au cou de la reine, mi-pleurant, mi-riant, dans la confusion de quelqu’un qui vient de soulager son cœur en faisant une bonne action. Alexandre Ier, « le pauvre Sandro », comme elle l’appelait déjà, ne serait plus jamais seul, dans son palais de Belgrade.

Alors la féerie commença. La fête des noces royales s’organisa autour de Cendrillon ; le conte allait finir par les mots magiques : ils vécurent heureux... La morale exigeante des simples allait être satisfaite. C’était parce que Cendrillon était humble de cœur, mal vêtue et toujours reléguée à la cuisine, que tous les enfants du monde l’ont aimée ! Cendrillon, c’est, dans l’ordre universel, le triomphe des petits, contre les superbes. Les enfants ont trop de noblesse naturelle pour n’être pas les partisans des faibles, les ennemis du plus fort. Cendrillon, portée du dernier rang au premier, par la protection de la fée, seule capable de découvrir son vrai mérite, cela émeut, cela parle au cœur. Les imaginations enfantines resteraient froides devant une belle, riche et altière princesse épousant un grand roi : de tels mariages ne peuvent intéresser que les mondains. Mais une princesse dédaignée par ses frères et sœurs, mais une petite fille qui s’est toujours contentée de ce dont les autres ne voulaient plus, rencontrant un beau destin, voilà pour enchanter les enfants. Dans ces dures années de l’après-guerre, l’histoire des pays balkaniques devenait enfin une histoire qui finit bien, grâce à Marie-Mignon.

Pendant ses fiançailles avec ce roi, élevé lui aussi à l’école du malheur, la transformation de Cendrillon s’accomplit sous les yeux de sa famille. On la vit devenir élégante, et comme elle avait toujours été jolie sans le savoir, son élégance révéla sa beauté à ceux qui l’ignoraient. Mais le même cœur battait sous ses beaux vêtements, et, parfois, en l’absence de son fiancé, elle retournait dans le privé à son ancienne habitude de s’habiller n’importe comment. À la reine Marie qui l’avait surprise un jour dans son appartement portant une de ses vieilles robes et qui le lui avait reproché, elle fit cette réponse :

– « Oh ! Mama, do let me be ugly for one hour a day. It is such a rest ! »

– « Oh ! maman, laissez-moi être laide une heure par jour. C’est si reposant ! »

Elle était instinctivement reconnaissante à ses vieilles robes. Elles l’avaient protégée des sécheresses de la vanité, des malédictions de l’orgueil, au milieu des dissipations de la cour.

Comme il arrive dans les contes, et comme il n’arrive jamais dans la vie, et comme il arrivera, nous l’espérons, dans le royaume de Dieu, la récompense de Mignon dépassa toutes les prévisions politiques. De Belgrade, les cadeaux affluèrent, à la veille du mariage. Elle reçut tout ce dont le faste des rois anciens pouvait orner une fiancée : les plus beaux diadèmes d’émeraudes, les plus larges diamants, les colliers les plus longs, et aussi, miracle de l’industrie moderne, les plus belles automobiles ! Des lettres d’amour accompagnaient ces présents.

Le mariage eut lieu en grande pompe à Belgrade, dans la capitale du « pauvre Sandro », au milieu d’une assistance composée principalement de rois, de reines, de fils de rois, de soldats et de paysans. Le mariage se compliqua d’un sacre. Quand la nouvelle reine, couverte du manteau royal, reçut sur ses cheveux de pure soie la triple couronne de Serbie, de Croatie et de Slovénie, elle releva la tête et tous les assistants s’émerveillèrent d’une ressemblance que personne n’avait aperçue jusqu’alors : Marie-Mignon, couronnée, ressemblait à une image jadis très populaire, celle d’une petite reine représentée sur les millions de timbres-poste et sur les monnaies d’un grand Empire : elle était l’image vivante de son arrière-grand-mère, la reine Victoria, à vingt ans. Quand Marie-Mignon revint en cortège de l’église vers le palais, aux acclamations de l’armée et de la multitude, une paysanne en habits de fête, portant son enfant dans ses bras, s’avança au-devant de la nouvelle reine, barra la porte et lui mit dans les bras son fils nouveau-né. C’est une vieille et touchante coutume chez les Serbes de faire tenir à la mariée, au moment où elle passe le seuil de sa nouvelle demeure, un enfant, symbole de la maternité qu’on lui souhaite. Mignon serra contre son cœur le fils de la paysanne, présage du fils royal qu’elle devait donner à la nation.

Une seule ombre avait obscurci ce jour de joie. Peu de temps avant la date fixée pour le mariage de Mignon, Élisabeth était tombée malade à Athènes, et si gravement, que son père et sa mère avaient dû courir à son chevet ; ils craignaient d’arriver trop tard ; on ignorait encore si elle guérirait complètement...

 

 

*

 

Un an plus tard, Mignon revint à Smala pour rendre visite à ses parents. Le roi, son père, l’attendait à la gare. L’attendait aussi la garde d’honneur, réservée aux seuls souverains régnants. Tous les rois, toutes les reines, sont frères et sœurs. L’égale de son père et de sa mère, voilà ce que Mignon était devenue. En conséquence, après avoir embrassé les autres membres de la famille, elle passa seule la revue de la garde, saluée par le clairon, par le cri des officiers et des troupes, par le drapeau qui s’inclinait jusqu’à terre, devant elle.

Au château de Smala où toute sa famille était réunie pour la recevoir, la reine Mignon retrouvait les souvenirs de son enfance, et ses témoins. Le grand frère et la grande sœur qu’elle admirait et craignait et qui l’avaient toujours si bien taquinée, devaient, maintenant, lui céder la place. Carol n’était encore que prince héritier. Élisabeth était à la veille de recevoir, d’une révolution, cette couronne de Grèce qu’elle ne devait garder que quelques mois, entre deux exils. Leurs Altesses Royales étaient placées à table, en voiture, dans les tribunes, au théâtre, après Sa Majesté Cendrillon...

La prospérité n’a pas eu le pouvoir de changer her sweet good nature, « sa bonne nature », m’écrivait sa mère. Sa naïveté, sa simplicité, sont demeurées intactes. Un an après son mariage, elle venait à Paris. Le roi Alexandre, absorbé par les soucis de la politique, ne pouvant quitter Belgrade, n’avait pas voulu priver sa jeune femme de ce séjour en France, que tous deux désiraient. Il fallait qu’elle fît les achats nécessaires pour l’aménagement du nouveau palais que les souverains construisaient près de leur capitale, sur la colline de Dédignié, qui domine le cours du Danube.

Accompagnée d’une seule dame d’honneur et de sa femme de chambre roumaine, la reine des Serbes, Croates et Slovènes descendit incognito dans un hôtel de la rue de Rivoli, sous le nom de comtesse d’Avala. J’allai aussitôt l’y voir. Elle me reçut dans un petit salon encombré d’énormes corbeilles de roses et d’orchidées qui avaient cet air impersonnel des fleurs qui ne poussent que par douzaines et chez les fleuristes. Comme je remarquais cette floraison « officielle », la reine me dit en riant :

– Vous avez deviné ! C’est le Président de la République qui m’a envoyé ces fleurs. Il a aussi demandé à me voir. J’ai remercié, mais j’ai fait répondre qu’étant à Paris sans mon mari, je ne pouvais pas décemment recevoir la visite d’un « monsieur »...

Cette réponse, si elle a été connue de lui, dut faire sourire le bon M. Millerand.

 

 

*

 

Le 6 septembre 1923, Cendrillon donna naissance à un fils. Le vœu que lui avait fait la paysanne serbe était exaucé. Le prince Pierre, héritier de trois royaumes, naquit à Belgrade, mettant le comble au bonheur de la petite reine.

Cette même année, sans royaume et sans enfants, Élisabeth, exilée d’Athènes, revenait vivre chez ses parents, en reine détrônée.

– « Mignon, my prosperous queen », « Mignon, ma reine prospère, » c’est ainsi que la nommait sa mère.

De cette « prospérité », je serai témoin quelques années plus tard, au mois de décembre 1925.

J’allais traverser la Serbie et la Grèce pour m’embarquer au Pirée, allant en Égypte où je devais passer l’hiver. Apprenant que je m’arrêterais à Belgrade, la reine me demanda d’aller voir sa fille et de lui remettre lettres et cadeaux pour elle, le roi Alexandre et l’enfant royal. J’allais jouer le père Noël à la Cour de Yougoslavie. Je trouvai un aide de camp à la gare, une voiture, et derrière des vitres aveuglées par la neige, je fus amenée au palais du roi.

Je la revis. C’était toujours le joli visage enfantin que je retrouvais, avec ses fossettes, et son teint de fleur de pommier. Mais c’était Mignon dans sa gloire, dans l’épanouissement de son bonheur de femme et de souveraine, vêtue de précieuses fourrures, coiffée d’un de ces charmants chapeaux de Paris, que dépassait, à peine, un souffle de ses cheveux de soie. Le temps du « désgoustator » était passé.

L’équipage de Cendrillon nous attendait au bas du perron. Des souris blanches, changées en chevaux ; l’homme, qui menait le léger attelage, ressemblait tout à fait, sous son tricorne galonné, au rat transformé par magie en cocher. Au passage du traîneau d’argent qui semblait voler sur la neige sans y laisser de trace, la garde sortait et les clairons sonnaient aux champs. À travers les rues de Belgrade, ouatées de blanc, nous gagnâmes la banlieue, puis la campagne. Cendrillon m’emmenait voir le nouveau palais que le roi faisait construire pour elle. Une salle voûtée en occupait le centre. L’architecte serbe qui élevait la nouvelle résidence royale était venu dans notre demeure de Mogosoaïa à la demande de la Reine, pour y relever le plan des voûtes. C’était cette salle inspirée par notre vieille demeure de Roumanie qu’elle souhaitait me montrer.

Nous arrivâmes à Dédignié sous la neige qui tombait toujours. La reine ne se laissa pas arrêter par le verglas dans l’escalade des échafaudages qui couvraient le palais en construction. Ce fut une véritable partie d’alpinisme. Je vis la maison, la chapelle, le tracé des futurs jardins, je contemplai du haut des terrasses, déjà indiquées, la vue magnifique, dominant de haut les vallées du Danube et de la Save.

Quand nous redescendîmes vers la ville, la neige avait fait du chapeau de Cendrillon une sorte de diadème féerique, tout en poussière de diamants, sous lequel sa figure ronde riait.

De retour au palais, le roi Alexandre nous rejoignit pour le déjeuner. Il s’excusa d’un léger retard ; il avait eu, ce matin-là, ce qu’il nommait « sa petite crise ». Il ne s’agissait ni de grippe, ni de rhumatisme, mais d’une crise ministérielle. Un des membres de son gouvernement, dans un accès de mauvaise humeur, avait donné sa démission, mettant en danger l’existence du cabinet Passitch.

– Ça ne sera rien, disait le roi, avec un sourire, il reprendra sa démission tout à l’heure s’il apprend le nom de son successeur...

Expérience des hommes, sûreté de jugement.

Pour former un bon monarque moderne, je serais tentée de préconiser la méthode suivante : laissez croître un enfant dans l’ignorance totale qu’il sera roi et laissez-le fréquenter les écoles publiques au moins jusqu’à sa majorité. Qu’il ait aussi, s’il se peut, un frère aîné pour le tourmenter et lui apprendre la patience.

C’était le cas du roi Alexandre.

Je demeurai chez les souverains yougoslaves plus longtemps que je ne m’y attendais. Le train qui devait m’emmener à Athènes avait été bloqué par les neiges dans la région de Soubotiza.

Je passai la journée et la soirée avec la reine.

Elle me conduisit dans la nursery et j’y fis la connaissance du petit Pierre, le futur roi, âgé de trois ans, qui m’offrit un œillet.

Il voltigeait dans la chambre plutôt qu’il ne courait ; il avait l’air d’un de ces esprits charmants, échappés d’un conte de Shakespeare. C’était Ariel et c’était Puck. Il était bien le fils de Cendrillon, filleule de la fée.

 

 

*

 

L’été vient et nous sommes de nouveau à Posada, dans notre maison des Carpathes, non loin de Sinaïa.

C’est le vieux décor enfantin, l’heure du goûter, comme autrefois.

Les reines sont venues passer l’après-midi chez nous, les deux reines, la mère et la fille.

J’ouvre le livre aux signatures pour que Mignon signe « Marie, reine des Serbes, Croates et Slovènes », et elle ajoute, à ma prière, son nom tel qu’on le prononce et qu’on l’orthographie dans chacune des langues que parlent ses trois peuples :

Maria,

Mapuja,

Marija.

Ensemble, nous feuilletons le livre d’avant en arrière. Voici sa première signature d’enfant : « Marie-Mignon », et un pâté !

J’entends la voix moqueuse de Carol.

Et la voix coupante d’Élisabeth laisse tomber les mots qui feront rougir de honte sa petite sœur.

Elle ne pleure pas ! Elle va pleurer ; non ! elle se maîtrise.

« Elle n’a pas six ans, mais elle est déjà courageuse. »

Elle aura besoin de tout son courage.

Ce conte de fée finit en tragédie.

« Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants... » Oui : mais ni toujours, ni même très longtemps...

Dans une salle de la Préfecture de Marseille, une femme portant le deuil d’Andromaque pleure sur un cercueil.

 

 

 

Princesse BIBESCO, Images d’Épinal,

Plon, 1937.

 

 

 

 

 

 

 



1 Notre maison d’été, dans les Carpathes. (Note de l’auteur.)

2 Elle doit être écrasée, quoi qu’il arrive.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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