La vieille au chien noir

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Émile BLÉMONT

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

I

 

 

Nous étions venus à vingt ans de Marseille à Paris, Jean, Marius et moi, tous les trois possédés de grands appétits, de grands espoirs et d’immenses résolutions. Nous voulions tout apprendre, jouir de tout et gouverner le monde, d’abord les femmes, ensuite les hommes.

Pendant les premières années de notre puberté, nous avions vécu, dans les livres ou en imagination, une vie plus longue que celle du docteur Faust ; et nous nous élancions vers la capitale des plaisirs et des études avec plus de désirs que le héros de Goethe. Car il était las de l’étude quand vint Méphistophélès ; et nous, nous étions aussi avides de science que d’amour et de gloire. Nous voulions tout, ne connaissant rien encore.

Nous nous installâmes ensemble dans un coin tranquille du quartier Saint-Germain. La différence de nos caractères nous sépara bientôt. Pourtant, nous étions toujours fraternellement unis ; et nous demeurions à cinq minutes l’un de l’autre.

Jean était poète. Marius s’adonnait aux sciences chimiques et chimériques, naturelles et surnaturelles. Pour moi, je m’étais voué éperdument aux mathématiques et à l’astronomie. Oui, à l’astronomie ! Ces choses me paraissaient si peu avancées, si enfantines encore, et avaient un horizon si vaste, qu’elles m’attiraient avec une sorte de vertige. Je travaillais ferme ; j’étais très timide, surtout à l’égard des femmes, et je vivais comme un reclus, plongé dans la mysticité astrale. Mes deux amis travaillaient beaucoup moins et s’amusaient beaucoup plus. Je finis par les voir seulement de loin en loin. Je savais que Jean, par le charme de la voix, de l’oeil et de la poésie, avait fait la conquête d’une ravissante couturière, et que Marius jouissait d’une véritable célébrité dans les bals publics.

 

 

 

II

 

 

Un dimanche que je flânais, pensant à Mars et à la Lune, j’aperçus devant moi, en levant les yeux par une échappée de rêverie, Marius, Jean et la jeune couturière, qui, dans un rayon de soleil, s’en allaient, légers, avec des éclats de rire, je ne sais où.

Je marchais lentement, ils n’allaient pas vite non plus : ils suivaient d’assez près une vieille femme, vêtue d’étranges haillons, qui portait sur le doigt un perroquet de cent ans, et traînait au bout d’une ficelle un horrible petit chien noir.

Je sus bientôt la cause de la grande hilarité de mes amis. Jean donnait le bras à sa Jeanne ; et Marius, la canne à la main, voltigeait de l’autre côté de la jolie grisette, car, disons-le, c’était une vraie grisette.

Il y a encore des grisettes ; Béranger et Paul de Kock ne les ont pas emportées toutes dans leur tombeau.

Or, voici ce qui provoquait la gaîté de Jeanne. Marius, adroit comme un singe, martyrisait le pauvre chien noir sans que la vieille femme s’en aperçût ; toutes les deux minutes, il faisait avec sa canne le geste de lui administrer un lavement. La pauvre bête baissait la queue et s’arrêtait. La vieille tirait la ficelle en maugréant, et Jeanne pouffait de rire, et Jean lui-même avait peine à ne pas éclater. Marius restait grave. La vieille femme se retourna une ou deux fois, elle rencontra les yeux sévères de cette apparente gravité, et, ne sachant pas ce que tout cela voulait dire, continua à traîner sa bête. Marius poursuivit son manège ; les rires étouffés recommencèrent de plus belle.

Mais bientôt la sorcière le surprit en flagrant délit, lui jeta un regard courroucé, et s’enfuit de toute la vitesse de ses maigres jambes.

J’étais probablement dans une disposition mélancolique ce jour-là. Ces enfantillages me déplurent, je rebroussai chemin et je rentrai chez moi pour travailler. Je ne travaillais jamais mieux que le dimanche, quand je sentais que tout le monde autour de moi était allé s’amuser.

 

 

 

III

 

 

Plusieurs jours s’écoulèrent ; et j’avais totalement oublié cette grotesque rencontre, quand un matin je vis arriver chez moi mon ami Jean, très pâle, les yeux battus, la figure à l’envers.

« Qu’y a-t-il ? m’écriai-je, en le regardant. Voyons, parle. »

Il eut de la peine à parler. Sa gorge semblait horriblement serrée. Enfin il me dit d’une voix tremblante :

« Écoute, je viens te demander un grand service. Je me bats avec Marius. Il m’a pris Jeanne. Je les ai vus, te dis-je. »

Et il mit sa main sur ses yeux, comme pour retenir ses larmes.

Hélas ! la trahison de la petite ne me surprit pas. Les femmes se lassent vite de la poésie. Et puis Marius était si drôle, l’autre jour, avec le petit chien noir de la vieille.

Jean me demanda d’être son témoin. J’épuisai tous les moyens de persuasion pour empêcher le duel. Ce fut en vain. Mais je repoussai fermement sa demande, ne voulant pas l’assister contre un autre ami, et espérant que mon abstention empêcherait peut-être la rencontre projetée.

Il me serra la main et me dit :

« Oui, c’est vrai, je comprends ; tu es notre ami à tous les deux. Reste donc en dehors de notre querelle. »

Je courus chez Marius.

« Viens ! m’écriai-je. Viens au diable avec moi ! Je ne veux pas que vous vous battiez. »

Marius fut de glace.

« Elle l’a aimé ; maintenant c’est moi qu’elle aime. Pourquoi ne me la laisse-t-il pas ? Chacun son tour. C’est lui qui veut se battre. Eh ! bien, je ne puis reculer ; ce serait une lâcheté. »

Le duel eut lieu. Attaqué avec furie, Marius se défendit sans trop savoir comment, car son adversaire et lui ignoraient l’escrime ; et de ces deux maladroits, l’un tomba pour ne plus se relever : Jean.

 

 

 

IV

 

 

Je ne revis pas Marius. Je sus qu’il vivait avec Jeanne. Je lui en voulais profondément, quand je pensais au funeste duel.

Environ un an plus tard, un matin, en me promenant, je lisais le journal. Je suis peu curieux des gazettes quotidiennes ; mais la crise politique était alors si aiguë, que j’avais voulu en apprendre ou en deviner le dénouement. J’allais replier la feuille, après l’avoir parcourue, quand le nom de Marius frappa mes yeux. Je pressentis un second malheur. Voilà ce que je lus :

« Marius M... étudiant en médecine, vivait avec une jeune femme, Jeanne Vady, depuis plusieurs mois. Dimanche, vers onze heures du soir, ils rentrèrent. Une discussion s’éleva entre eux. Les voisins entendirent des invectives et le piétinement d’une lutte. On était habitué à ces querelles d’amoureux. On n’y prit pas garde. Marius sortit à minuit. Pendant trois jours la chambre resta muette. Une odeur nauséabonde s’en dégageait. Marius ne revenait pas. On força la serrure. La jeune femme gisait à terre, morte. Elle avait reçu deux coups de couteau dans le coeur. On a retrouvé Marius hier matin, pendu à un arbre du bois de Boulogne. Il avait écrit ces mots sur un bout de papier : « Je me tue, je l’ai tuée. Jean, pardon ! » On suppose que la dispute, qui a occasionné cette catastrophe, s’est produite au sujet de Jean R..., ancien amant de la jeune femme et ancien ami du jeune homme. Ce dernier l’avait blessé mortellement en duel, après lui avoir enlevé sa maîtresse. Le père de Marius M... est un honorable magistrat du Midi. Marius était son fils unique. »

Je fus stupéfié. Il me semblait avoir devant les yeux la scène fatale. L’évocation du mort, la dispute, le mauvais coup, la fuite du meurtrier, la course dans l’ombre, le suicide, toutes ces visions atroces se succédaient dans mon esprit. Je suivais d’un pas saccadé, comme emporté par un vertige, cette même rue où, naguère, je les avais rencontrés tous les trois, si bouffonnement allègres.

Je heurtai quelqu’un dans cette course aveugle.

Je m’arrêtai, honteux ; j’ôtai mon chapeau, je demandai pardon. Mais quoi ! c’était la vieille femme au perroquet et au petit chien noir. C’était elle que je venais de heurter. Elle marchait toujours du même pas, portant le même volatile sur le même doigt. Elle était toujours vêtue du même jupon fantastique et du même fichu verdâtre, frangé par le temps et la misère. Elle traînait toujours son pauvre petit quadrupède efflanqué, avec la même ficelle.

Je crus que c’était une hallucination. Je reculai d’un pas. La vieille me regarda fixement dans les yeux, avec je ne sais quelle expression diabolique, puis continua sa promenade, clopin-clopant. Je restai cloué au sol.

« Cette vieille femme est fée, m’écriai-je ; elle s’est vengée, elle les a perdus. »

C’était absurde ; et pourtant, vous me direz ce que vous voudrez, je suis encore convaincu que cette vieille femme est fée. Quand je l’aperçois de loin, je l’évite.

Dernièrement, son chien noir est mort ; du moins, je le suppose, car elle ne le traîne plus. Il lui reste son perroquet. Je crois que cette bête est fée aussi. Mais non, non, c’est moi qui suis fou. Mon pauvre cerveau d’astronome est si facilement détraqué par les choses de la terre !

 

 

Émile BLÉMONT, À quoi tient l’amour ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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