Ugolino

 

LÉGENDE MUSICALE

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Aloysius BLOCK

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Des paysans s’amusaient dans un champ sur la lisière d’un bois près d’Arezzo. Ils s’étaient réunis pour célébrer le mariage de deux jeunes gens.

La mariée était une brune piquante, pleine de vivacité, folle de gaieté et d’amour ; le jeune homme, grave, posé, avait des habitudes plus sérieuses, et s’abandonnait souvent à la rêverie : passionné pour la musique, il y consacrait la moitié de sa vie, ce qui lui avait acquis un vrai talent sur le violon. Chose heureuse pour lui, car son travail et son violon étaient ses seuls moyens d’existence. Chaque soir il amusait ses voisins par des airs savamment exécutés, et ses voisins payaient leur plaisir en approvisionnant sa chaumière de toutes les choses nécessaires à la vie ; aussi, malgré la pauvreté d’Ugolino, plus d’une jeune fille disait en le regardant que Gioia était bienheureuse d’avoir su plaire à un aussi charmant musicien.

Après quelques heures de danses et de jeux variés, les nouveaux époux allèrent s’asseoir à peu de distance des autres paysans ; on pensa qu’ils s’étaient retirés pour causer en paix de leurs amours, mais il n’en était rien.

Quoique les yeux de la jeune femme fussent tendrement attachés sur les yeux de son amant, leurs regards ne se rencontraient pas : ceux d’Ugolino plongeaient à travers les arbres de la forêt, et son oreille semblait attentive à quelque mélodie lointaine. Contente de son bonheur et le croyant partagé, Gioia faisait peu d’attention à la rêverie de son amant. Leur sort était uni, et cette idée délicieuse absorbait toutes ses facultés.

Cependant la préoccupation de son bien-aimé ne cessait pas, et Gioia commençait à s’inquiéter. Après un assez long silence, elle lui adressa une question timide qui resta sans réponse. Toujours plus alarmée, elle bouda, puis se fâcha, et finit par se plaindre d’une indifférence à laquelle elle était loin de croire. Mais tout fut inutile ; Ugolino, les yeux fixés sur la forêt, était comme un homme frappé de quelque mystérieuse apparition. Alors, reprenant toute sa fierté, la gentille Gioia fit un mouvement pour s’éloigner ; mais une réflexion l’arrêta : ne voulant pas laisser voir son mécontentement, elle se pencha en arrière, cueillit une fleur, et relevant la tête, elle jeta un regard satisfait aux villageois ; ce regard rencontra un rire malin et moqueur ; c’était celui d’un homme qu’avait rejeté autrefois la fiancée d’aujourd’hui. Elle rougit et parut occupée à placer la fleur dans sa ceinture ; mais elle ne put jamais parvenir à l’arranger selon son désir ; alors cédant à son impatience, elle froissa la fleur entre ses doigts et couvrit la terre de ses pétales brisés.

« Délicieux ! délicieux ! s’écria tout à coup Ugolino. » Les yeux de la fiancée brillèrent d’une malice charmante. Elle croyait avoir réveillé l’attention de son amant ; mais l’exclamation du jeune homme avait une tout autre cause, cause puissante et vraiment inexplicable : il n’avait vu ni le dépit de Gioia, ni son sourire, ni sa joie pleine de malice. Gioia sentit son erreur ; elle jeta un regard douloureux sur la fleur qu’elle venait d’effeuiller ; de son sein s’échappa un soupir d’amour qui alla droit au cœur d’Ugolino et le tira soudain de son extase. Il en sortit comme d’un profond sommeil.

« Ma bien-aimée soupire le jour de ses noces ! » dit-il.

Il voulut presser une de ses mains ; mais elle la retira vivement en rougissant, et d’une voix faible, elle dit :

« Pourquoi es-tu distrait ? Qui peut ainsi te préoccuper près de la pauvre Gioia ?

– Eh ! comment entendre sans émotion une harmonie aussi ravissante ?

– Une harmonie ! dis-tu.

– Quoi ! tu ne l’entends pas ? Prête l’oreille, là, dans la forêt : les sons fuient et reviennent comme les chants des fées.

– Hélas ! s’écria Gioia en gémissant, je l’avais bien prévu, cette musique te rendra fou.

– Ne sois pas fâchée, chère Gioia, reprit le jeune homme en écartant avec tendresse les bruns cheveux qui ombrageaient le front de l’aimable enfant ; tu es ma bien-aimée, toi, et ma passion pour la musique ne pourra jamais nuire à ton bonheur.

– Comment puis-je le savoir ? répliqua-t-elle vivement, si, dans un jour comme celui-ci, vous vous abandonnez à de telles visions, voyez un peu ce que me promet l’avenir !

– Non, ce n’était pas une illusion.

« Oh ! je voudrais qu’ils pussent durer toujours, ces sons divins

« Oh ! Gioia, quoi de plus délicieux que d’être là près de toi, la main sur ton cœur, et d’entendre, au déclin du jour, l’hymne du soir venant ainsi de la vallée : à cette heure où l’âme s’ouvre aux douces émotions, le refrain même des paysans paraît harmonieux. Juge donc ce que doit être une mélodie comme celle des anges...

– Encore une fois je n’ai rien entendu, reprit Gioia un peu fâchée.

– Écoute donc, l’harmonie recommence, elle approche, elle ondoie à travers les arbres, elle remplit la forêt ! Ah ! Gioia ! chère Gioia ! Les esprits célestes aussi ont voulu fêter notre mariage ! »

Tout à coup un son aigu et d’une inconcevable discordance siffla dans l’air. Gioia poussa un cri. Ugolino se leva, tandis que les villageois consternés étaient frappés de stupeur.

« Pour le coup, j’ai entendu, murmura la tremblante jeune fille ; mais ce n’est pas une main mortelle qui a touché cette corde.

– Paix, répliqua Ugolino à voix basse ; la douce musique renaît. Tu vas entendre enfin, et alors tu me pardonneras. »

En effet, la forêt tout entière sembla devenir mélodieuse. Les sons partaient de chaque arbre, et la foule écoutait avec une attention muette.

La fiancée pâlit.

« Partons, partons, dit-elle ; ne prêtons pas l’oreille aux chants du diable. Viens, viens, cria-t-elle ; et elle cherchait à l’entraîner.

– Ange ou diable, dit-il en s’élançant vers la forêt, il faut que je le voie ! »

Gioia poussa un long gémissement et tomba sur le gazon.

Les villageois étaient muets d’épouvante. Quelques-uns plus hardis coururent sur les traces d’Ugolino ; mais un second cri plus aigu, plus sinistre que le premier, les rendit immobiles.

Cependant le jeune homme ne se laissa point intimider. À mesure qu’il approchait, la musique devenait plus distincte et plus gaie. Bientôt elle changea de modulation, et devint pathétique et passionnée : elle passa par les modes les plus variés, martiale, puis réjouissante, puis tendre, puis gracieuse comme les murmures d’une harpe éolienne ; puis la mélodie cessait comme par enchantement, et alors c’était le rire des maniaques, la rage des forcenés, l’amour convulsif, le délire, avec les gémissements des damnés. Et Ugolino courait toujours laissant la vallée loin derrière lui.

Déjà les dernières lueurs du soir se mêlaient aux ombres de la forêt, lorsqu’il se trouva seul au milieu d’un ravin profond, et comme enseveli sous les voûtes d’une forêt de mélèzes : c’était un amas sauvage de rocs et de débris. Lorsque Ugolino entra dans cet abîme, un corbeau croassa sur sa tête, et une chauve-souris, sortant de sa retraite, lui effleura le visage de ses ailes noires et velues.

Jamais l’harmonie n’avait été plus ravissante. Il y eut encore quelques sons qui se prolongèrent comme des échos, puis tout rentra dans le silence.

« Esprit, ange, démon, qui que tu sois, apparais, que je t’adore », s’écria Ugolino en essayant de percer l’obscurité de cet affreux séjour.

Mais aucune voix ne répondit à la sienne ; seulement une pâle lueur qui sortait de terre se refléta sur un étang d’eau bourbeuse qui se perdait dans la nuit. Il aperçut alors deux vautours immobiles, et dont les yeux brillants étaient fixés sur lui ; puis un cri perçant, un cri unique, se fit entendre, et la nuit l’environna de nouveau.

« Oh ! s’écria Ugolino, viens à ma voix ! Ici, sur ce rocher où le soleil ne pénètre jamais, un pauvre homme t’appelle. Si tu es un ange, ouvre-moi le ciel, emporte-moi sur tes ailes, que je meure en t’écoutant. Si tu es le diable, je t’appelle encore : que j’apprenne de toi ces mélodies terribles. »

Il prêta un moment l’oreille ; mais rien n’apparaissait ; seulement un léger frémissement, comme celui des feuilles frappées de la pluie, se prolongeait sur les eaux.

« Oh ! tu ne peux plus m’abandonner ! je suis à toi, je t’implore ! Déjà trois fois tu m’es apparu dans mes songes ! À moi seul, jusqu’à ce jour, il avait été donné de t’entendre : je pouvais croire que c’était une illusion, mais aujourd’hui ne t’es-tu pas fait entendre à la foule ? Ne m’as-tu pas saisi au milieu des fêtes de mon mariage ? J’ai tout quitté pour te suivre, et me voilà seul devant toi, et prêt à te donner mon âme ! »

À peine ces paroles étaient-elles prononcées, que toute la forêt parut s’animer ; des sons mélodieux s’échappèrent de chaque arbre, comme des soupirs ; et une clarté magique s’étendit sur les eaux, qui parurent semblables à une toile d’argent. Ugolino s’agenouilla, et lorsqu’il releva la tête, il vit un vieillard assis sur le roc. Ses longs cheveux plats tombaient sur ses épaules ; son teint était d’un vert jaunâtre, son visage diaphane ; ses yeux brillaient comme deux lampes mortuaires au fond de leurs orbites profondes ; tous ses membres étaient disloqués ; on pouvait croire qu’un simple souffle suffirait pour désunir leurs jointures décharnées. De ses longues mains il tenait un violon qu’il serait contre sa poitrine ; il le grattait, le tiraillait comme s’il eût torturé un être vivant ; et le violon, ainsi manié, rendait des sons discordants ou sublimes ; riait avec gaieté, ou gémissait comme un homme à l’agonie. Ugolino regarda l’instrument : il s’imagina le voir palpiter ; il semblait un être vivant. Le vieillard continua son infernale harmonie.

« Depuis douze ans je joue du violon, dit Ugolino ; mais jamais je n’ai rien imaginé de pareil à ce que je viens d’entendre. Oh ! que je devienne ton élève ! enseigne-moi ton art.

– Et le loyer du maître, quel sera-t-il ? reprit d’une voix sèche le virtuose.

– Je n’ai rien que moi-même.

– Jeune homme, ceux qui cherchent la science doivent être généreux.

– Que puis-je t’offrir ? prends tout ce que je possède ! »

Le vieillard reprit son violon, et il fit entendre des sons prodigieux.

On eût dit les premiers cris d’un être qui naît à la vie, puis les chants d’une mère près d’un berceau, puis des voix ravissantes comme celles des anges. Et sous le charme de ce gracieux concert, Ugolino se sentait entraîné vers le vieillard. Insensiblement il se trouva à ses côtés, et penchant involontairement sa tête pour mieux écouter, on dit qu’une voix sortit des entrailles de l’instrument, et murmura à ses oreilles des choses qu’aucune voix humaine ne pourrait répéter.

Ce qu’éprouva Ugolino, on l’ignore.

Ce qu’il répondit, on ne le sait pas davantage.

Tout ce qu’on sait, c’est qu’il ne retourna pas de la nuit auprès de sa jeune épouse, et lorsqu’au point du jour, on le vit revenir dans cette chaumière où Gioia l’attendait en pleurant, les jeunes filles qui veillaient avec elle s’enfuirent d’épouvante, ne pouvant soutenir ni le feu de ses regards, ni le sourire de sa bouche, ni la pâleur sinistre de son front.

Il s’élança vers Gioia, saisit ses bras, et la pressant sur son cœur avec un délire convulsif, il lui donna un baiser ; mais la jeune fille jeta un cri d’horreur : les lèvres qui venaient de la toucher étaient froides comme le marbre.

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

L’hiver arriva, et avec lui les orages. Gioia allait bientôt devenir mère, et cette espérance adoucissait ses douleurs. Les caresses de l’enfant devaient l’aider à supporter l’oubli du père.

Chaque soir, seule, assise dans sa chaumière, elle prêtait l’oreille, cherchant à saisir au milieu du sifflement de la tempête le léger bruit des pas de son mari. Le frugal souper était préparé, la chambre propre et bien en ordre, et la jeune femme attendait, travaillant pour cet être inconnu, pour cette frêle créature dont la seule pensée la faisait tressaillir. Lorsque le vent mugissait à travers la forêt, elle songeait à l’enfant et priait tout bas pour le retour du père, car elle l’aimait encore, et lui aussi il aimait Gioia, et il y avait des moments où la pauvre petite croyait avoir retrouvé le cœur de son amant.

Pour Ugolino, malgré le travail le plus opiniâtre, il ne faisait aucun progrès sur son violon. Une fois entre autres, qu’il jouait devant ses amis, il s’arrêta au milieu d’un morceau difficile, et tous ses efforts furent sans succès. Ses auditeurs étonnés se disaient à l’oreille qu’il avait perdu jusqu’à la mémoire de son talent ; quelques-uns même le raillèrent sur ses promenades dans la forêt, tandis que Gioia, émue de pitié, cherchait vainement à lui rendre le courage. Mais comme les yeux de la pauvre femme erraient sur tous les visages, demandant à chacun un peu d’indulgence, elle aperçut à l’extrémité de la chambre, derrière la foule moqueuse, une figure diabolique qui grimaçait.

C’était un vieillard au teint verdâtre, aux cheveux longs et plats, aux mains de squelette. Cet homme lui était inconnu, et elle s’étonnait de le voir là. Son regard étincelait dans l’ombre, et formait deux lignes lumineuses. Elle voulut se lever pour aller à lui ; mais les forces lui manquèrent, et lorsqu’elle revint à elle il avait disparu.

Depuis ce jour, les absences d’Ugolino devinrent plus fréquentes et se prolongèrent plus avant dans la nuit. Gioia le voyait dépérir ; il n’était plus que l’ombre de lui-même, et quand il souriait, son sourire serrait le cœur. La pauvre Gioia était bien malheureuse, elle avait tout perdu, tout jusqu’à ce reste d’amour qu’Ugolino lui avait apporté le lendemain de son mariage ; car l’âme du musicien dépérissait comme son corps. L’infortuné avait cessé d’aimer, et déjà plusieurs fois il s’était trouvé sans pitié pour celle qui allait bientôt le rendre père.

Un soir, minuit avait sonné, et cependant Ugolino ne rentrait pas. L’inquiétude s’empara de Gioia ; elle repoussa son ouvrage, et levant les yeux, elle se crut environnée d’ombres fantastiques : les figures les plus étranges lui apparaissaient de toutes parts. Dans son effroi elle courut à la porte et l’ouvrit. Sa main la tenait encore entrouverte, lorsqu’elle fut rudement poussée par un homme dégouttant de pluie et souillé de boue. Il se jeta sur une chaise, et se mit à rire. C’était Ugolino.

« Je le tiens ! » s’écria-t-il d’une voix forte et en pressant fortement quelque chose qu’il cachait sous son habit.

« Bon Dieu ! que tiens-tu donc ? demanda Gioia avec terreur.

– Ce qui me rendra grand, riche et puissant. Vois-tu, il est là, là, sur mon sein. »

Et il riait d’un rire convulsif.

« Mais enfin qu’est-ce donc ? dit-elle en s’approchant d’Ugolino.

– Regarde ; et il montra un violon.

– Est-il meilleur que le tien ? reprit sa femme étonnée.

– Meilleur ! ne te souvient-il plus du musicien de notre mariage ? »

Gioia frémit.

« C’était le sien ; et maintenant il est à moi... oh ! bien à moi ; et je puis en jouer comme lui.

– Te l’a-t-il vendu ?

– Vendu ? Oh ! je l’ai bien acheté. Sais-tu le prix qu’il m’a coûté ? faut-il que je te le dise ? »

Et saisissant les mains de Gioia, il poussa un grand éclat de rire.

Un long ricanement lui répondit de la forêt.

Gioia jeta tout à coup un cri déchirant. Elle venait de s’apercevoir que le visage de son mari n’avait plus aucune apparence humaine : il lui sembla qu’il avait pris tous les traits de ce vieillard qu’elle n’avait entrevu qu’un moment, sans avoir jamais pu l’oublier.

C’était le même regard, le même teint livide, les mêmes cheveux plats et grisonnants ; et la main qui pressait la sienne, cette main convulsive et dont les doigts s’allongeaient comme des serpents.

« Ugolino, murmura l’infortunée, qu’est-il arrivé ? Pourquoi ce visage pâle, et cette main décharnée ? »

Il prit Gioia dans ses bras, et lui fit les caresses les plus tendres. « Reprends courage, lui disait-il ; je suis bien, je suis heureux ! Mais j’ai besoin que tu vives : conserve tes forces, ne les épuise pas ; songe que tu portes dans ton sein un autre moi-même, l’objet de tous mes désirs, un être qui est à moi, dont la vie m’est nécessaire. »

Et en parlant ainsi, son visage, un moment adouci, se contractait peu à peu dans un horrible sourire.

« Au nom de tout ce que tu aimes, s’écria Gioia, explique-toi ! Est-ce mon sang que tu demandes ? Prends-le, je te le donne, et puisse le ciel te pardonner ! »

Sa pensée n’osa aller plus loin.

« Oh ! le ciel me pardonnera, à moi, murmura-t-elle en pleurant ; les tourments que j’endure méritent pitié et récompense. Oh ! prends ma vie, Ugolino.

– La tienne, non ! » s’écria-t-il.

Et l’écume sortait de sa bouche.

« La mienne, non ! il te faut une autre vie ? Et laquelle donc ? Une plus précieuse ? celle de mon enfant, n’est-ce pas ? Monstre impie, éloigne-toi ! s’écria-t-elle en se relevant. Ah ! l’infâme ! et il me prodiguait ses caresses ! Reprends tes forces, me disait-il, conserve-moi mon enfant, sa vie m’est nécessaire. Elle t’est nécessaire ! Bourreau ! oh ! tu ne l’auras pas cette vie, elle est à moi. Mais voyez ! il me demande la vie de mon enfant ! Les loups ne dévorent pas leurs petits. Va-t’en, je veux être seule, entends-tu ? Moi, je veux prier Dieu ! »

Comme elle prononçait ce mot, un son horrible, semblable à celui du jour des noces, s’échappa du violon, et ses vibrations déchirantes se prolongèrent dans la forêt. Gioia tressaillit ; elle s’élança vers l’instrument qu’Ugolino pressait toujours contre son sein, et chercha à s’en emparer.

« C’est un ennemi, un démon, que cet instrument, disait-elle ; il faut le briser, il faut le tuer ! Laisse, laisse-moi faire ! ne vois-tu pas que tu tiens là ta propre condamnation ? »

Et elle faisait d’inutiles efforts pour lui arracher l’instrument diabolique, qui dans cette lutte semblait pousser de sourds gémissements. Mais l’insensé la repoussait avec violence, et elle tomba sur le plancher. L’heure fatale était venue : ses douleurs durèrent jusqu’au retour du soleil, et ce fut alors qu’elle donna le jour à un fils, dont les traits charmants ne portaient aucune empreinte des angoisses de sa mère.

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

L’enfant grandit, et bientôt il bégaya les noms de ses parents. Gioia lui apprit à prier Dieu ; puis elle lui apprit à prier son père. Il joignait ses petites mains, et lui disait : « Mon père, ne fais pas de mal à ton petit enfant ! »

Ugolino l’écoutait en silence. Un jour, une larme furtive tomba sur la tête de l’enfant pendant qu’il priait ainsi. Une autre fois, Ugolino ayant écarté les boucles blondes qui ombrageaient le front de la douce créature, la contempla avec attendrissement.

Gioia se repentit de l’avoir cru capable d’un crime, et elle sentit renaître toute sa tendresse. Il n’y avait plus qu’elle au monde qui voulût l’aimer. Tout le monde le fuyait ; les paysans le croyaient en commerce avec le diable. Ugolino savait bien qu’il était devenu un objet de crainte et de haine ; mais il se consolait en jouant du violon. Cet instrument merveilleux n’avait rien perdu entre ses mains : il en tirait des sons si extraordinaires, que les voyageurs s’arrêtaient pour l’entendre, et qu’ils oubliaient, en l’écoutant, le but de leur voyage ; mais aussitôt que les accords cessaient, ils s’éloignaient avec effroi. On finit par regarder Ugolino comme un sorcier.

Ces bruits prirent une telle consistance que ses voisins rompirent peu à peu toute communication avec lui ; bientôt ils refusèrent même de lui vendre les choses nécessaires à la vie. Ils ne l’appelaient plus que le maudit.

Les choses en vinrent au point que les enfants le fuyaient, et n’osaient passer auprès de sa maison. Enfin, soit hasard, soit justice de la Providence, sa récolte se flétrit avant la moisson, ses bestiaux moururent, et la famine vint le visiter dans sa maison.

Gioia était épuisée de douleurs et de travail : elle travaillait jour et nuit pour gagner un peu de pain pour son enfant. Ugolino la voyait dépérir sans lui porter aucun secours ; souvent même il lui arrivait de prendre le pain des mains de l’enfant, et de le manger avec avidité. Son regard était sinistre ; ses mouvements avaient quelque chose de sauvage qui faisait frissonner Gioia.

Un jour, elle lui annonça qu’il venait de dévorer son dernier morceau de pain, et elle vit avec surprise une joie féroce s’épanouir sur tous ses traits.

Le lendemain, il était immobile à la même place, et l’enfant pleurait en demandant du pain.

Trois jours se passèrent ainsi. Gioia avait mendié à la porte de tous ses anciens amis ; elle ne demandait qu’un peu de pain pour son fils, son fils mourant. Elle n’osait implorer la pitié ni pour elle ni pour son mari. On la repoussa partout. On lui disait de demander secours au démon. Toutes les portes lui furent fermées, et elle revint à sa chaumière, n’ayant plus même d’espérance.

Pendant son absence, l’enfant s’était traîné dans la cheminée, où elle le trouva, ramassant les cendres, et les portant à sa bouche pour apaiser sa faim. Ce spectacle l’accabla : elle prit son fils entre ses bras et se mit à pleurer. Ugolino était assis près de la fenêtre. Au bruit des gémissements de Gioia, il tourna la tête, et se mit à sourire. Elle se jeta le visage sur son lit, comme pour échapper à ce sourire effroyable.

Bientôt elle entendit des cris convulsifs : c’était son fils qui semblait se débattre contre un ennemi plus terrible que la faim. Elle releva la tête, chercha son enfant. Le violon s’était animé et le touchait.

Son fils luttait avec le monstre dont toutes les cordes, vivantes et semblables à des serpents, s’agitaient, cherchant à le saisir et à l’étouffer. Les forces de Gioia étaient épuisées ; elle restait clouée sur ses genoux, les mains suppliantes, poussant des cris affreux.

Pendant ce temps, l’enfant continuait sa lutte avec le violon : les cordes animées l’avaient saisi, et rendaient des sons lugubres comme ceux de la cloche des agonisants. Le long manche du violon se courbait, se soulevait, l’enveloppait comme les bras des poulpes qui veulent étouffer leur proie. Tout à coup l’enfant fit un dernier effort : il attacha ses mains aux deux anfractuosités qui partageaient le violon en deux parties presque égales ; il l’attira à lui, espérant le briser en mille pièces ; mais le violon se leva debout : toutes ses cordes vivantes se déroulèrent avec la raideur de l’acier ; elles environnèrent l’enfant, le pressèrent, l’étreignirent. Il tomba mort dans la poussière. C’en était fait, la mère n’avait plus de fils.

Le violon célébra sa victoire par des fanfares infernales : il bondit, hurla, tourna autour de sa victime.

Un homme était là, qui avait tout vu, tout entendu, et qui était resté immobile. Quel était cet homme ? On l’ignore.

Mais un bruit courut que Gioia ayant imploré son secours, elle entendit comme un hurlement sauvage sortir de la bouche de cet homme. Alors l’infortunée, voyant qu’elle n’avait plus rien à espérer sur la terre, baissa la tête et mourut. Son cœur s’était brisé.

Cette nuit, un choc violent interrompit le paisible sommeil des villageois. Les plus hardis sortirent à moitié vêtus, et virent une flamme bleuâtre qui consumait la chaumière d’Ugolino. Au milieu de ces flammes, un fantôme hideux tenait un enfant mort dans ses bras. À la lueur de l’incendie, on le vit bientôt commencer un horrible festin.

Ugolino, debout près de là, sur un rocher, regardait cette scène en poussant des cris désespérés. Bientôt la flamme s’éteignit, et tout disparut.

Le lendemain, quelques villageois, ayant osé s’approcher de ce lieu maudit, ne trouvèrent que des cendres qui semblaient animées et tourbillonnaient sous le vent.

Ce que devint Ugolino, les paysans ne le surent jamais ; mais il arriva qu’une rumeur subite circula à la cour de Modène ; on parlait de l’arrivée d’un violon prodigieux, et dont personne ne connaissait l’origine. On ne savait ni le lieu de sa naissance, ni le lieu d’où il venait ; son nom même était sans célébrité. Il s’appelait Scoroncolo ; mais on racontait de lui des choses étonnantes, et la curiosité était vivement excitée. Cependant la somme qu’il demanda pour se faire entendre parut si exagérée, qu’elle étonna même les amateurs. On se moqua de lui ; il n’en persista pas moins dans ses prétentions, et après quelques jours d’incertitude, il fut définitivement refusé.

Alors les plus étranges histoires se répandirent dans la ville : on l’entendait souvent jouer du violon pendant la nuit, et la foule curieuse se rassemblait sous ses fenêtres ; mais aux concerts les plus ravissants succédaient presque toujours des scènes de rage et de délire. Le musicien s’adressait à son instrument ; il le grondait, il le frappait : une lutte semblait s’établir entre eux, et des sons discordants s’échappaient du violon et se mêlaient aux cris du maître :

« Ah ! misérable, disait-il, ah ! maudit, pleure, gémis, pleure encore pour les larmes que tu m’as fait verser. »

Alors il saisissait l’instrument, et le pinçant, le tordant avec rage, il en faisait sortir des hurlements horribles qui forçaient les auditeurs à fuir épouvantés. D’autres fois, saisi d’une joie frénétique, il semblait vouloir la partager avec son instrument ; il le faisait ricaner, chanter, délirer. Il y avait quelque chose d’infernal et de convulsif dans cette joyeuse harmonie, qui entraînait les auditeurs, et alors les éclats de rire de la rue répondaient aux ricanements du musicien. C’était comme une contagion irrésistible ; mais la joie était froide et ne laissait aucun souvenir dans le cœur.

Ces histoires parvinrent aux oreilles du duc ; elles excitèrent sa curiosité, et il ordonna que les conditions proposées fussent acceptées. On fixa le jour ; le concert devait être public, et dans la ville entière il n’y eut plus d’autre pensée.

Le matin du jour fixé, tous les professeurs s’étant réunis pour la répétition, on s’attendait à voir paraître le musicien ; mais il fit dire qu’il lui était impossible de se déranger, et qu’on pouvait répéter sans lui.

Le soir vint. La ville entière se porta au théâtre ; le roi et les seigneurs étaient présents : tous les professeurs rangés sur la scène attendaient avec anxiété. Quelques-uns devaient jouer avant l’étranger ; mais à peine furent-ils écoutés, tant l’impatience était grande.

Enfin un mouvement simultané de l’auditoire annonça l’arrivée de l’étranger. Il alla droit à la rampe, et se courba profondément. Tous les spectateurs se levèrent, comme entraînés par la même impulsion. Il y eut surprise et saisissement, puis une salve d’applaudissements à ébranler la salle. Les professeurs eux-mêmes, maîtrisés par le mouvement général, applaudirent avec enthousiasme. L’assemblée entière était fascinée.

Alors il prit son violon, le porta gravement sur sa poitrine, son bras droit se déploya avec grâce, il posa l’archet sur les cordes, et les cordes parlèrent. Sa figure pâle et verte s’anima, ses yeux étincelaient ; il redevint beau, comme dans ses beaux jours : ce fut comme une transfiguration. Ce qu’on voyait, ce qu’on entendait, nul ne peut l’expliquer ; car jamais rien de pareil n’avait vibré à une oreille humaine, jamais rien de pareil n’avait été vu par des yeux humains.

Quand il cessa, le charme durait encore, et il y eut un long moment de silence. Enfin les transports éclatèrent ; ils furent tels, qu’on aurait dit que le théâtre s’écroulait.

L’étranger reçut ces hommages sans émotion ; il se courba une seconde fois, et en se relevant, cette figure si belle, si inspirée, apparut morne et livide. Il remit son violon sous son bras, et d’un pas chancelant il se dirigea vers les coulisses, tandis que mille voix proclamaient ses louanges au milieu d’un tonnerre d’applaudissements

Partout il inspira la même admiration. Il parcourut toutes les capitales de l’Europe, et partout on lui prodiguait la louange, et partout il recueillait des richesses. Son avarice recevait tout, et ne rendait rien. Il était riche, puissant et grand comme il l’avait prédit : mais une malédiction secrète pesait sur sa tête. Il est dit que jamais ce talent, œuvre du démon, ne pourra servir à une œuvre d’humanité. Le malheureux, il regorge d’or, et il voit la misère sans la plaindre ; il souffre, et il voit la douleur sans la consoler ; il a connu la faim, et il voit la faim sans lui porter secours. On dirait que la pitié lui a été refusée. La pitié et la tendresse sont les deux seules harmonies qu’il ne puisse faire vibrer sur les cordes de son instrument magique.

 

 

 Paru dans Le Livre des conteurs, tome IV, 1833.

Recueilli dans Les maîtres de l’étrange et de la peur,
de l’abbé Prévost à Guillaume Apollinaire
,
Anthologie établie par Francis Lacassin,
Éditions Robert Laffont, 2000.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

www.biblisem.net