Méprisée
Minuit sonne ; la lune aux rayons diaphanes
Éclaire dans l’enclos le tourbillon des fanes.
L’enclos, c’est le séjour dernier, celui des morts,
Où l’orgueil vient finir, n’étant plus que remords ;
Où l’avare est privé de son or, ses délices,
Et le voluptueux du vin de ses calices.
Or, parmi les tombeaux et leurs sombres profils,
Les croix de fer que l’air arme de durs morfils,
D’un immobile pas glissent les âmes pâles
Et veules, sous le ciel zébré d’écrins d’opales,
– Âmes dont le cadavre est dans la bière seul,
Martyres que ne peut apaiser le linceul. –
L’indicible tourment de la vie achevée
Poursuit encore ici la tribu réprouvée.
Mais parmi ces esprits, ces papillons des nuits,
Que jadis le destin, âpre, cribla d’ennuis,
Je n’en sais pas de plus étonnamment plaintive
Que cette vieille fille en cet enclos captive...
Clémence était son nom. Jamais cœur plus aimant
Ne battit sous un sein plus implacablement.
Son âme était d’une incomparable facture,
Mais son corps était loin d’être bien : la Nature
L’avait faite sans goût, l’œil gris et le dos rond,
Une bouche de four, des mains de laideron.
Cependant, cet affreux aspect, cette rudesse,
Cachaient des sentiments exquis en morbidesse ;
Une délicatesse aimable, un son de voix
Triste comme les chants du prêtre aux noirs convois.
S’échappant du réel par la porte du rêve,
Elle anhélait l’amour et ses plaisirs sans trêve.
L’idéal soulevait ce sein atrophié,
Et la pauvre songeuse aux ombres se fiait.
Nocturnes visions, phantasmata des dômes,
Vous entouriez sa couche étrange, ô formes d’hommes,
Et vous la laissiez veuve aux matins des beaux jours
Cette âme solitaire et morose toujours.
Ces rêves qu’elle aimait à caresser, la folle,
Étaient ceux dont tout cœur très féminin raffole :
Elle s’imaginait, avec l’objet chéri,
Un grand brun, un blond svelte et très gentil mari,
Être heureuse en tout lieu, goûter la belle vie,
Et la main dans la main, sur la route suivie :
Courses au bord des flots lors des riants étés,
La dune descendue à pas précipités,
La proprette villa sous les pins maritimes,
Les fraises, le lait chaud, les étreintes intimes.
Puis, quand viendrait l’hiver, le théâtre et le bal,
À la ville, – où l’on est toujours en carnaval. –
Alors, dans le boudoir propice à la toilette,
Comme on arroserait de senteurs la violette,
Épandant sur la joue un délicat benjoin,
Le carmin sur la lèvre et le menton conjoint.
Après l’heur de ce monde on s’en irait aux astres,
Où la joie est sans fin, à l’abri des désastres,
Allant de globe en globe et goûtant la douceur
Du sidéral voyage avec une âme sœur...
Au printemps, le linot redirait sa romance
Sur le socle de marbre ou le platane immense.
Dans une même fosse on dormirait encor,
Admirant du soleil levant le vif décor,
Attendant le réveil promis par l’Évangile
Et la Pâque éternelle à la longue vigile.
Ainsi rêvait Clémence, et l’heure s’enfuyait ;
Car le temps, dur coureur, jamais ne relayait.
Elle ne savait pas, simple fille amoureuse,
Ce que coûte à sentir l’extase aventureuse.
Elle ignorait le mot du grand Hugo vanté :
« La beauté n’aimera jamais que la beauté » ;
Que, nécessairement, sans aucune apathie,
Entre deux sujets beaux surgit la sympathie ;
Qu’un magique pouvoir opère sur les cœurs
Comme font les nectars, les célestes liqueurs.
L’homme voit le corps seul, et veut en l’adorée
Chevelure très brune ou bien boucle dorée,
Taille fille, front blanc, yeux de diamants noirs,
Ou bien bleu de pervenche ; on aime aux promenoirs
Avoir à ses côtés une femme charmante,
On est fier,... et la foule admire cette amante.
Car l’homme est ainsi fait, il ne changera pas,
En quelque état qu’il soit, où qu’il porte ses pas...
Et la mort vint un jour, endiguant tous les songes
De la triste Clémence en proie aux doux mensonges.
Ses yeux furent fermés, – ses pauvres grands yeux gris, –
Et pas un cœur, jamais, d’elle ne fut épris...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
– Promène ta douleur au vaste cimetière,
Fille trop malheureuse, et que ton âme altière
Accuse des vivants l’atroce dureté.
Mais le poète seul comprend ton âpreté...
Il n’a pas le cœur sec comme un tortionnaire.
Le poète est sensible, étant visionnaire.
Viens pleurer près de lui, quand il rôde aux cyprès,
Quand il demande à Dieu le sens du mot Après.
Minuit sonne ; la lune aux rayons diaphanes
Éclaire dans l’enclos le tourbillon des fanes.
Frédéric BONHOMME.
Paru dans Poésies de l’Académie des muses santones en 1894.