Le repas d’Emmaüs

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Henry BORDEAUX

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À DANIEL-ROPS            

en hommage à l’auteur de

JÉSUS EN SON TEMPS     

H. B.

 

 

La scène se passe aussitôt après la sortie de l’auberge d’Emmaüs par Jésus accompagné de ses deux disciples, le lundi de Pâques après la Résurrection.

 

ACTE UNIQUE.

 

Personnages.

 

Éphrem, aubergiste à Emmaüs.

Séphora, sa femme.

Malchus, soldat romain de la garnison de Jérusalem.

Longin, autre soldat.

 

Une salle d’auberge au bourg d’Emmaüs distant de cinq ou six lieues de Jérusalem. – Une table avec une nappe, trois couverts abandonnés après le repas, mais un repas très simple : un pot de miel, du pain entamé et une carafe de vin à demi vidée. La fenêtre et la porte sont ouvertes sur la campagne ; on aperçoit des oliviers et des figuiers, et au loin Jérusalem rousse et dorée dans le soir qui vient lentement comme au mois d’avril.

 

SCÈNE I

 

ÉPHREM l’aubergiste. (Il est debout devant la porte de l’auberge, il regarde, comme s’il suivait ses hôtes qui sont partis il n’y a qu’un instant : tout à coup il est bouleversé.) – Je n’ai tout de même pas la berlue. Oh ! ils étaient trois et ils ne sont plus que deux. (Il appelle.) Séphora. Séphora.

 

SCÈNE II

 

ÉPHREM, SÉPHORA.

 

SÉPHORA. – Oh ! ce cri ! Tu es tombé ? Tu n’as pas de mal ?

ÉPHREM. – Non, mais viens vite. Tu vois ces deux hommes qui s’en vont. Il y a une place entre eux pour un troisième. Ils sont bien deux et non pas trois.

SÉPHORA (rassurée et regardant à son tour). – Pourquoi veux-tu qu’ils soient trois ?

ÉPHREM. – Parce qu’ils étaient trois en sortant de l’auberge et ils ne sont plus que deux. Tu vois l’espace qui les sépare. Maintenant ils se rapprochent.

SÉPHORA. – Je ne comprends pas ce que tu veux dire.

ÉPHREM. – Écoute-moi. J’étais là quand ils sont entrés tous les trois. Il y en a un que je connais. Il s’appelle Cléophas. J’ai conclu un marché avec lui pour une jarre d’huile d’olive. L’autre qui avait l’air d’être son compère, je ne le connais pas, mais il a une bonne tête de chez nous et son aspect m’était agréable. Quant au troisième, c’est un étranger. Je n’ai jamais vu un visage pareil, simple et majestueux ensemble, avec des yeux qui regardent loin, et comme au-delà. Cléophas a ouvert la porte et a dit à l’étranger : « Demeurez avec nous, car le soir arrive et le jour est déjà sur son déclin. Nous prendrons un peu de nourriture dans cette auberge... » Et l’étranger a dit : « Je veux bien. »

SÉPHORA, souriant. – Je ne vois pas ce qu’il y a d’étrange dans ces propos.

ÉPHREM. – Attends. Ils se sont fait servir un pot de miel, du pain et du vin. Au moment de prendre la commande, j’ai entendu l’étranger leur demander : « Pourquoi êtes-vous tristes ? » Et Cléophas de répondre : « Nous avons raison d’être tristes. Êtes-vous le seul à ne pas savoir ce qui s’est passé ces jours-ci à Jérusalem ? – Et que s’est-il donc passé ? lui a dit l’étranger. – Quoi ! vous n’avez pas entendu parler d’un nommé Jésus de Nazareth qui fut un prophète fameux en œuvres et en paroles, devant Dieu et devant tout le peuple ? »

SÉPHORA, répétant, comme en extase. – Jésus de Nazareth le prophète !

ÉPHREM. – Je les ai interrompus : « Vous pouvez en parler, car il n’y a personne dans mon auberge pour vous dénoncer... » L’étranger m’a regardé et j’ai eu honte de moi-même et je me suis glissé dans l’ombre pour les servir, mais je n’ai pas cessé de les écouter. Cléophas a continué, certain de n’être pas dénoncé par moi : « Les princes des prêtres l’ont livré pour être condamné à mort par le procurateur de Judée. Ils l’ont crucifié. »

SÉPHORA. – Oh ! J’étais là.

ÉPHREM. – Oui, tu me l’as dit. « Aujourd’hui c’est le troisième jour, a dit l’autre, qu’il a été mis au tombeau. Sa mère et Marie-Madeleine de Magdala et Marie, mère de Jacques et Salomé et une ou deux autres femmes qui sont des nôtres sont allées avant le jour au sépulcre. Mais elles ne l’ont pas trouvé et ce qu’elles ont rapporté est si invraisemblable ! Dis-le, Cléophas. » Et Cléophas de confesser à mi-voix comme si c’était un miracle : « Elles ont couru dire à ses disciples qu’un jeune homme vêtu de blanc, assis sur le sépulcre dont la pierre avait été roulée, leur était apparu et leur avait dit : « Qui cherchez-vous ? – Jésus qui a été crucifié. – Mais il est vivant... »

SÉPHORA, s’agenouillant. – Il est vivant !

ÉPHREM. – Alors l’étranger est intervenu et d’un ton calme et assuré il leur a dit : « Qu’y a-t-il là de si invraisemblable ? Vous n’avez pas lu Moïse et tous les prophètes, Daniel, Isaïe, Jérémie et d’autres qui annoncent que le Messie ressuscitera d’entre les morts ? – Nous n’avons pas fait ce rapprochement, a dit Cléophas. – Et son compère a ajouté : « On ne le fait pas quand on est dans la vie et l’on a tort parce qu’on a des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. »

SÉPHORA, en extase. – Il est ressuscité.

ÉPHREM. – Que dis-tu là ? Ne reste pas agenouillée. Mais laisse-moi achever mon récit qui va te stupéfier comme il m’a stupéfié moi-même. Quand j’ai déposé sur la table le pain et le vin, l’étranger s’est emparé du pain, l’a rompu et l’a béni. Alors Cléophas et son acolyte se sont levés et se sont inclinés en l’appelant : « Maître... » comme s’ils venaient de le reconnaître pour leur Seigneur. Leur émotion était indicible et Cléophas a dit : « Ah ! notre cœur était brûlant en nous lorsque vous nous avez expliqué les Écritures » et l’autre a répété : « Nous l’avions deviné et nous hésitions. Il ne faut pas hésiter... » Cléophas a renversé le corps en arrière et a levé les mains dans une expression de ravissement et presque d’effroi. L’autre n’avait plus de regards pour l’extérieur. Il baissait les yeux et joignait les doigts dans une telle attitude de concentration que je n’avais pas de peine à deviner ce qu’il pensait. Et ce qu’il pensait c’était l’adoration. Peut-on adorer un homme ?

SÉPHORA. – Oui, celui-ci.

ÉPHREM. – Que dis-tu ? Ils se sont rassis. Ils ont mangé le pain bénit et bu le vin rouge qu’il avait aussi consacré. Après quoi ils se sont levés. Je n’ai pas assisté à leur départ, parce que j’étais allé à la cuisine, mais j’ai trouvé deux drachmes sur la table pour payer leur consommation lorsque je suis arrivé aussitôt après. J’ai regretté de ne leur avoir pas souhaité le bonsoir quand j’ai vu... Oh ! c’est à n’y pas croire !

SÉPHORA. – Mais qu’est-ce que tes yeux ont vu ?

ÉPHREM. – Je te l’ai déjà dit. Ils étaient trois et ils n’étaient plus que deux. L’étranger avait disparu,

SÉPHORA. – Qu’y a-t-il là de si extraordinaire ?

ÉPHREM. – Cette disparition ne te paraît donc pas étrange ? J’ai vu bien des tours de sorcellerie, mais je n’ai jamais vu disparaître le sorcier lui-même comme par enchantement.

SÉPHORA, en extase et s’agenouillant à nouveau. – Il est ressuscité.

ÉPHREM. – Admettons – bien que ce soit invraisemblable et qu’il était peut-être en état de léthargie – que Jésus crucifié a quitté son tombeau. Admettons qu’il soit vivant. Tu n’admettras pas qu’il ait faussé compagnie à ses deux disciples en disparaissant.

SÉPHORA, toujours agenouillée. – Il s’est envolé aux cieux.

ÉPHREM, mal convaincu, mais impressionné par l’extase de sa femme. – Comment le sais-tu ? Oui, je sais bien qu’il t’a parlé il n’y a guère que deux ou trois mois.

SÉPHORA. – Il m’a parlé.

ÉPHREM. – Relève-toi ! Je sais bien que tu lui dois la vie.

SÉPHORA. – Il m’a pardonné.

ÉPHREM. – Moi aussi. Et je t’ai reprise.

SÉPHORA. – Toi aussi. Tu as suivi la loi de Jésus.

ÉPHREM. – Je n’ai pas pu faire autrement. Quand tu as commis le péché d’adultère avec un Samaritain logé dans ma propre maison, ce qui était une circonstance aggravante pour un tel crime, les prêtres t’ont traînée par le col de ta robe jusqu’à la porte de Nicanor à Jérusalem, près du Temple. Le Talmud avait ordonné la lapidation. Pour ne pas te voir lapidée, je me suis enfui ; car, dans ma jalousie, je t’aimais encore.

SÉPHORA, répétant. – Pour ne pas me voir lapidée, tu t’étais enfui.

ÉPHREM. – Il y avait là un grand concours de peuple. Les prêtres et les pharisiens étaient au premier rang. Ils avaient déterré des blocs de pierre et ils étaient prêts à les lancer. Pour ne pas les voir se ruer à la curée, j’ai couru à perdre haleine et suis rentré à Emmaüs. J’ai fermé l’auberge et suis resté dans l’ombre à pleurer.

SÉPHORA. – À pleurer ? Tu ne me l’avais jamais avoué.

ÉPHREM. – Le soir on a frappé à la porte. Je refusai d’ouvrir. On a frappé plus fort. J’ai dit : « Qui est là ? Tu m’as répondu : – Moi, ta femme ! » et j’ai dit : « C’est ton fantôme. Je suis un halluciné... » Et j’ai refusé encore de t’ouvrir. Alors tu m’as dit : « Je m’en vais sur le chemin, puisque tu me renvoies. » J’ai reconnu que tu étais un être vivant, une ressuscitée toi aussi.

SÉPHORA. – Une ressuscitée par le pardon de ma faute...

ÉPHREM. – Et je t’ai ouvert la porte toute grande. Et je t’ai serrée dans mes bras en t’avertissant : « Il ne faut plus parler de ton péché. Puisque les prêtres t’ont épargnée... »

SÉPHORA. – Ce ne sont pas les prêtres. C’est Jésus de Nazareth.

ÉPHREM. – J’ai compris que c’était un miracle et j’ai évité de t’en parler. Puisque ce Jésus est venu chez moi, est venu chez nous, comment ça s’est-il passé ? Il t’a parlé et que t’a-t-il dit ce jour-là ?

SÉPHORA. – Les prêtres et les pharisiens étaient prêts à me lapider, et le peuple aussi qui me huait. J’étais toute tremblante à l’idée de la mort et de cette mort atroce sous les cailloux. Jésus de Nazareth était là au premier rang. Il était baissé et il écrivait sur la terre avec les doigts. Les princes des prêtres, les accusateurs, lui faisaient subir un examen : « Cette femme est coupable. Le Lévitique a ordonné qu’on lui fasse subir la peine de la lapidation. Que vous en semble ? » Et Jésus se relevant les a regardés en face et leur a dit : « Que celui de vous qui est sans péché lui jette la première pierre ! » Ils se sont interrogés les uns les autres. Je les ai bien vus parce que j’ai levé les yeux, parce que j’étais angoissée et parce que j’avais entendu une parole inattendue de pitié. Alors ils se sont écartés tout doucement, les plus vieux d’abord, les jeunes ensuite et aussi le peuple, en sorte que je me suis trouvée seule avec Jésus de Nazareth. Il continuait d’écrire sur la terre. Il se releva et ne vit plus que moi qui tremblais encore non de frayeur, mais de honte : « Où sont, me dit-il, ceux qui vous accusaient ? – Il n’y a plus personne, Seigneur », lui répondis-je. Et Jésus : « Je ne vous condamne pas non plus. Allez et ne péchez plus... »

ÉPHREM. – Depuis ce temps-là tu es toute changée.

SÉPHORA. – J’ai entendu ces paroles et comment n’en serais-je pas changée ?... Vendredi soir je suis allée à Jérusalem pour un marché de légumes et je suis tombée sur un cortège qui venait de voir une exécution. « L’exécution de qui ? » ai-je demandé, car on sait peu de chose à Emmaüs de ce qui se passe à Jérusalem. « Mais d’un faux prophète, m’a-t-on répondu. » J’ai ressenti une inquiétude mortelle. « Et de qui ? – D’un certain Jésus de Nazareth. Il vient d’être crucifié entre deux larrons. » J’ai remonté le cortège. Il faisait nuit, bien qu’il fût l’heure d’être jour encore et la terre tremblait. Je suis arrivée au rocher du Golgotha au moment où sa mère et les femmes qui l’accompagnaient et un ou deux hommes, un vieux et un jeune, l’ont descendu de la croix où il gisait, tout sanglant et défiguré. J’ai mêlé mes larmes aux leurs, et je suis partie, craignant d’être en retard.

ÉPHREM. - Quand tu es rentrée, tu avais l’air tout égaré et je t’ai demandé pourquoi. Tu m’as répondu : « Parce qu’ils ont crucifié Jésus de Nazareth après l’avoir torturé. » J’ai respecté ton chagrin à cause de la scène du pardon. Maintenant qu’Il est venu chez moi, chez nous, je ne crois pas qu’il soit mort.

SÉPHORA. – Il est ressuscité.

ÉPHREM. – Tu l’as vu mort sur la croix ?

SÉPHORA. – Je l’ai vu mort sur la croix. Du bois de la croix on l’a descendu et mis dans un suaire.

ÉPHREM. – Alors tu crois qu’il est ressuscité d’entre les morts ?

SÉPHORA, se remettant à genoux. – Je crois qu’Il est ressuscité !

ÉPHREM. – C’est mon témoignage qui t’a suffi ?

SÉPHORA. – C’est ton témoignage.

ÉPHREM. – Mais je ne l’avais jamais vu.

SÉPHORA. – Tu l’as reconnu avec ses disciples qui l’ont appelé : Seigneur. Tu l’as reconnu avant qu’il ait disparu. Ose dire que tu ne l’as pas reconnu.

ÉPHREM, laissant tomber les bras. – Je n’ose pas le dire.

SÉPHORA. – Agenouille-toi comme moi et disons : Notre Père qui êtes aux cieux...

ÉPHREM, répétant. – Notre Père qui êtes aux cieux... Oui, Séphora, ta foi est contagieuse. Maintenant je crois avoir reconnu ce Jésus de Nazareth... Maintenant je m’explique sa disparition. Il est remonté aux cieux.

SÉPHORA. – Il est ressuscité d’entre les morts.

ÉPHREM, se relevant. – J’ai vu passer des ombres.

SÉPHORA. – Des soldats. Ils viennent nous chercher.

ÉPHREM. – Pourquoi ?

SÉPHORA. – Pour nous arrêter.

ÉPHREM. – Mais encore une fois pourquoi ?

SÉPHORA. – Parce que nous l’avons vu vivant après son exécution.

ÉPHREM. – Moi, pas toi.

SÉPHORA. – C’est la même chose. Je l’ai vu par toi. Je le confesserai jusqu’à mon dernier jour.

ÉPHREM. – Relève-toi. Cache-toi.

SÉPHORA. – Je ne me cacherai pas. Je veux t’assister et ton sort sera le mien.

ÉPHREM. – Alors tâchons de ne pas nous mettre en défaut. Essayons d’être habiles avec la police.

SÉPHORA. – Je ne sais pas être habile.

 

SCÈNE III

 

LES MÊMES et les deux soldats MALCHUS et LONGIN.

 

(Les deux soldats ont passé et repassé devant l’auberge et ils se décident à y entrer.)

 

MALCHUS. – Ah ! çà, aubergiste, nous allons souper chez toi.

ÉPHREM. – Comme il vous plaira !

LONGIN. – Il y a déjà le pain et le vin sur cette table.

SÉPHORA, enlevant le pain et le vin. – Ce n’est pas pour vous. Je vais chercher une autre carafe et un autre pain.

MALCHUS fait le geste de s’en emparer. – Quand nous aurons bu cette moitié de flacon et mangé ce morceau de pain, il sera toujours temps de les remplacer.

SÉPHORA. – Non, non, il vous faut deux couverts et une nappe neuve. J’emporte ceux-ci.

ÉPHREM, se penchant vers l’oreille de Séphora. – Mais pourquoi ?

SÉPHORA, à mi-voix. – Parce qu’ils sont bénits et consacrés.

ÉPHREM. – C’est juste.

MALCHUS. – Savez-vous pourquoi nous sommes à Emmaüs ?

ÉPHREM, pendant que Séphora emporte le pain et le vin bénits par Jésus et qu’elle met deux couverts avec une carafe neuve et un pain entier. – Non. Vous êtes de la garnison de Jérusalem.

MALCHUS. – Des soldats romains.

LONGIN. – Envoyés par le grand prêtre.

MALCHUS. – Sur l’ordre du Gouverneur.

ÉPHREM. – Et qu’allez-vous faire à Emmaüs ? Emmaüs est à soixante stades de Jérusalem.

MALCHUS. – C’est pourquoi nous avons gagné de l’appétit.

ÉPHREM, voyant que Séphora apporte la soupe. – Voici la soupe fumante. (Les soldats se mettent à table.) Mais vous n’avez pas répondu à la question que vous aviez posée vous-mêmes : Pourquoi êtes-vous ici ?

MALCHUS. – Parce que nous cherchons un homme, ou plutôt un fantôme. (Il rit.) Et parce que nous avons ordre de tuer tous ceux qui l’auraient vu.

SÉPHORA. – Tous ceux qui l’auraient vu !...

ÉPHREM. – C’est un ordre singulier ! Et quel est cet homme, ou plutôt ce fantôme ?

LONGIN. – Attention, Malchus ! La soupe est chaude.

MALCHUS. – Dis donc, Longin, de cette oreille-là j’entends très bien, mieux que de l’autre. (À Éphrem.) C’est un ordre que nous avons reçu ce matin de notre centurion qui le tenait du grand prêtre Caïphe. Je n’ai aucune raison de le dissimuler, parce que, entre nous, c’est un ordre saugrenu et parce que c’est une occasion de bien souper à Emmaüs et de laisser nos épées au fourreau.

ÉPHREM. – Vous ne m’avez pas encore répondu.

MALCHUS. – Eh bien ! Le grand Pontife a entendu dire que Jésus de Nazareth qui a été crucifié il y a trois ou quatre jours n’était pas mort et qu’on l’avait aperçu à Jérusalem, prenant la route qui conduit à Emmaüs.

SÉPHORA, qui suit la conversation. – Prenant le chemin d’Emmaüs...

ÉPHREM. – Vous dites qu’on l’aurait aperçu ?

LONGIN. – Ce sont des racontars de vieilles femmes.

MALCHUS. – Le centurion nous a choisis, Longin et moi, parce que nous avons été mêlés à cette histoire.

ÉPHREM. – Vous avez été mêlés à cette histoire ?

MALCHUS. – Oui, moi, à l’arrestation et Longin à la mort. Je connais parfaitement ce Jésus. Longin, lui, ne l’a vu que défiguré, mais il a constaté sa mort.

SÉPHORA, s’approchant. – Vous étiez là au moment de son arrestation ?

MALCHUS. – Oui, ma petite dame, j’étais là. (À Éphrem.) C’est votre femme ? (Éphrem fait un signe affirmatif.) C’est bien dommage. On aurait du plaisir à l’embrasser, à l’embrasser à pleins bras. (Séphora s’éloigne et Malchus se retourne pour la retenir.) Ah ! mais, je crois te reconnaître. J’étais de service pour contenir la foule, la foule qui voulait te lapider. Ah ! ah ! tu as trahi ton mari, tu es la femme adultère, condamnée par les prêtres.

SÉPHORA, faisant front. – Et pardonnée par Jésus de Nazareth qui vit encore.

MALCHUS. – Qui vit encore ? Qu’en sais-tu ?

SÉPHORA. – Je le sais.

ÉPHREM, s’interposant. – Il ne faut pas la croire. C’est moi qu’il faut croire.

MALCHUS, riant. – Lequel des deux ?

ÉPHREM, subtil. – Les deux.

MALCHUS. – Oh ! vous vous entendez à merveille pour nous berner. À l’arrestation de ce Jésus de Nazareth, j’étais présent.

LONGIN. – Et même tu as eu une oreille coupée.

ÉPHREM, l’examinant. – Il n’y paraît plus.

MALCHUS. – C’était dans le jardin des Oliviers, à proximité de Jérusalem. Nous avions été convoqués par ordre pour arrêter ce Jésus qui gênait les prêtres de la Loi. Oh ! une petite troupe. Nous le cherchions et ce Jésus s’est avancé vers nous dans l’ombre, mais éclairé par nos torches. Il avait une troupe égale à nous opposer, armée de bâtons et d’armes aussi. Il s’avança vers nous et nous dit : « Qui cherchez-vous ? – Jésus de Nazareth. – C’est moi... » Et il se livra. Mais un de ses acolytes, furieux, nous chargea en brandissant son épée. Je reçus un coup sur le côté de la tête et il me fendit l’oreille. Je hurlai de douleur. Mais ce Jésus dit à son défenseur et, malgré mes cris, je l’ai parfaitement entendu : « Simon-Pierre, rentre ton épée : qui frappe par l’épée, périra par l’épée. » Et s’approchant de moi qui le voyais venir avec crainte, il me remit en place l’oreille qui était détachée.

SÉPHORA. – Ô miracle !

MALCHUS, se tournant vers elle. – C’était bien une sorte de miracle en effet. Je n’ai jamais vu un tour de barbier ou de sorcellerie aussi bien fait. Le sang de mon oreille s’est coagulé instantanément. Et, comme je le disais à mon compère, j’entends mieux de cette oreille-là que de l’autre.

SÉPHORA. – Et vous avez dû le remettre en liberté ?

MALCHUS. – Qui ?

SÉPHORA. – Mais Jésus de Nazareth.

MALCHUS. – Il s’était livré de lui-même et sa troupe s’était enfuie. Nous l’avons mené chez le grand prêtre et j’ai prétexté la blessure de mon oreille pour obtenir un ou deux jours de congé.

SÉPHORA. – Mais elle était guérie.

MALCHUS. – Sans quoi j’aurais assisté à la flagellation et au couronnement d’épines. Car, avant de le crucifier, on l’a cruellement torturé. Je n’aime pas les tortures. Qu’on tue, c’est parfait, mais qu’on fasse souffrir, c’est abominable.

LONGIN. – C’est mon avis.

SÉPHORA. – Et vous n’avez pas pris le parti de ce juste ?

MALCHUS. – Comment voulez-vous qu’on prenne son parti ? Je suis un soldat. Je reçois des ordres.

SÉPHORA. – Pourquoi les exécuter ?

MALCHUS. – Parce que, si je ne les exécutais pas, je serais condamné à mon tour.

SÉPHORA. – Alors exécutez-les en me tuant.

MALCHUS, étonné. – En vous tuant, ma petite dame ! J’aimerais mieux vous embrasser, avec la permission de votre mari. Puisqu’il a déjà été trompé.

ÉPHREM, irrité. – Taisez-vous.

LONGIN. – Il vaut mieux te taire en effet. Tu as la manie de courtiser les femmes, et de quelle façon ! Avec ton oreille recollée tu devrais avoir honte.

MALCHUS. – Honte de quoi !

LONGIN. – Quand on a été l’objet d’un miracle, on doit se montrer reconnaissant.

MALCHUS. – Envers qui ?

LONGIN. – Envers ce Jésus de Nazareth que tu as arrêté.

MALCHUS. – Mais puisqu’il est mort.

SÉPHORA. – Il est ressuscité. Je l’ai vu aujourd’hui, tout à l’heure. Exécutez-moi, puisque vous en avez reçu l’ordre.

ÉPHREM, hésitant. – Elle ne l’a pas vu vivant. Mais, moi !

SÉPHORA. – Non, non, je prendrai ta place. Puisque j’ai été pardonnée...

MALCHUS. – Que disent-ils ?

LONGIN. – Ils se disputent pour avoir vu ce Jésus de Nazareth aujourd’hui.

SÉPHORA. – Tout à l’heure.

MALCHUS. – C’est une folle. La peur des cailloux qu’on lui aurait jetés sur la tête et sur son joli corps l’a rendue folle.

SÉPHORA. – Je ne suis pas folle. Je l’ai vu aujourd’hui.

ÉPHREM. – Pas elle, moi.

LONGIN, à Séphora et à Ephrem. – Je vais vous convaincre tous les deux. Personne ne sait plus que moi qu’il était mort. Parce que j’ai été commandé pour constater son décès.

ÉPHREM. – Vous avez été commandé ?

LONGIN. – Oui, j’ai été commandé avec un piquet de gardes par le centurion pour aller briser les jambes des condamnés, des trois crucifiés qui étaient sur le Golgotha. C’est le coup de grâce pour les morts. Ils sont si épuisés qu’ils ne souffrent pas beaucoup. Jésus de Nazareth occupait la croix du milieu. Nous avons rompu les jambes des deux larrons qui étaient à droite et à gauche parce qu’ils avaient encore un peu de vie. Et j’ai dit à mes compagnons : « Pas la peine de briser les jambes de celui-ci. Il a rendu le dernier soupir. » Ils m’ont réclamé : « En es-tu sûr ? » J’ai pris ma lance et je lui ai transpercé le côté droit.

SÉPHORA, épouvantée. – Vous avez transpercé Jésus !

LONGIN. – C’était pour constater sa mort.

SÉPHORA, répétant. – Vous avez transpercé Jésus !

LONGIN. – Et même de la plaie il est sorti du sang et de l’eau.

SÉPHORA, répétant pour la troisième fois. – Vous l’avez transpercé.

LONGIN, à Malchus. – C’est curieux, Malchus, plus curieux que ton oreille recollée. Une goutte de sang est tombée sur mon œil gauche. Je n’y voyais pas de l’œil gauche. Je l’ai perdu à la chasse quand je bandais trop haut mon arc. La flèche était entrée dedans. Et tout à coup je voyais. J’ai fermé l’œil droit : je voyais encore.

SÉPHORA. – C’est la goutte de sang.

LONGIN. – Oui, ce serait la goutte de sang qui m’aurait guéri.

SÉPHORA. – C’est un miracle.

LONGIN. – Je ne serais pas étonné que ce soit un miracle.

SÉPHORA. – La goutte de sang de Jésus a fait ce miracle.

MALCHUS, il a le sourire un peu ironique, mais gêné. – Nous sommes en plein dans la zone des miracles. Moi, mon oreille recollée. Toi, ton œil gauche guéri. Et vous ? vous n’avez pas de miracle à nous raconter touchant ce Jésus de Nazareth ?

SÉPHORA. – Moi, il m’a pardonnée et j’allais être lapidée.

ÉPHREM, se décidant. – Moi, je l’ai reconnu quand je ne l’avais jamais vu.

MALCHUS. – Quand l’as-tu reconnu ?

ÉPHREM. – Tout à l’heure. Il est venu chez moi, chez nous.

SÉPHORA. – Il est ressuscité d’entre les morts.

LONGIN. – Mais je l’ai vu mort.

SÉPHORA. – Il est ressuscité.

ÉPHREM. – Il est entré dans mon auberge avec deux de ses disciples. Il s’est fait reconnaître d’eux et ils l’ont appelé : Seigneur. Ils sont partis. Sur le chemin ils étaient trois et je n’en ai plus vu que deux. L’autre s’était envolé.

SÉPHORA. – Il est remonté aux cieux.

MALCHUS. – Redites encore que vous avez vu aujourd’hui même, tout à l’heure, Jésus de Nazareth.

ÉPHREM. – J’atteste que je l’ai vu. Et même j’ai remarqué qu’Il avait des trous aux mains, comme des traces de clous. Je vous donne ce détail, parce que je l’ai vu, de mes yeux vu.

SÉPHORA. – Moi aussi.

ÉPHREM, s’interposant. – Toi ! tu ne l’as pas vu de tes yeux.

SÉPHORA. – Je l’ai vu par toi. C’est la même chose.

ÉPHREM. – Je suis le seul coupable.

SÉPHORA. – La femme suit le sort de son mari.

MALCHUS. – Les prêtres ont proclamé : « Si quelqu’un déclare qu’il a vu Jésus vivant après qu’il a été crucifié, mettez-le à mort. »

ÉPHREM. – Je suis prêt.

SÉPHORA. – Moi aussi.

LONGIN. – Que vas-tu faire ?

MALCHUS, hésitant, puis résolument. – Je sais bien ce que je vais faire, ce que nous allons faire. Il y a quelques secondes, je ne le savais pas.

LONGIN. – Je devine. Moi non plus, je ne le savais pas.

MALCHUS. – Ce Jésus de Nazareth m’a touché la tête et mon oreille a été guérie.

LONGIN. – Son sang est retombé sur mon œil. Et mon œil a vu.

ÉPHREM. – Eh bien ! nous sommes prêts.

MALCHUS, se levant. – Avec vous nous croyons...

SÉPHORA, au comble de l’espérance. – Vous croyez...

LONGIN. – Enfin ! qu’il est ressuscité.

MALCHUS. – Nous le croyons.

SÉPHORA. – Oh ! rendons grâce à Dieu ! (Elle s’en va.)

ÉPHREM. – Ma femme, ma femme pécheresse m’a converti.

MALCHUS. – Il y a eu ce miracle.

LONGIN. – Oui, il y a eu ces miracles.

ÉPHREM. – Moi, je n’ai pas eu besoin de miracles sur ma personne.

SÉPHORA, elle revient et rapporte le pain et le vin qu’a consacrés Jésus : avec autorité. – Asseyez-vous tous.

MALCHUS, s’étonnant de l’expression extatique de Séphora. – Oh !... comme vous êtes belle !...

LONGIN. – Pas seulement belle, mais, comme l’épée sortie du fourreau, éblouissante et lumineuse.

SÉPHORA. – J’apporte le pain et le vin qu’a bénis Jésus de Nazareth. Prenez-en chacun un morceau. Et goûtez un peu de ce vin. C’est du corps et du sang de Jésus le crucifié. Il a prévu que nous finirions le repas qu’Il avait préparé et sanctifié. Comme cela vous sentirez un souffle divin qui passera en vous, qui a passé en moi-même lorsque j’ai été pardonnée, et vous vous sentirez forts et pacifiques.

MALCHUS, après avoir bu. – C’est vrai : je me sens fort et apaisé. Je n’ai peur de rien, pas même de l’ordre que j’ai reçu et que je n’exécuterai pas.

LONGIN. – C’est vrai. Je sens en moi un souffle divin.

ÉPHREM. – J’ai vu et j’ai cru.

SÉPHORA. – J’ai cru parce que je n’ai pas vu. Hosânna au ressuscité !

Tous EN CHOEUR. – Hosânna.

Rideau.

 

 

Henry BORDEAUX, Le repas d’Emmaüs.

 

Paru dans Ecclesia en avril 1953.

 

 

 

 

 

 

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