Les fiançailles de Rébecca

 

 

                                    I

 

Abraham était vieux quand le Seigneur lui dit :

« Jusqu’à présent sur toi j’ai répandu ma grâce.

« Or les Cananéens sont un peuple maudit,

« Et tu ne prendras pas leurs filles pour ta race.

 

« J’ai toujours protégé les choses que tu fis,

« Mon aide fut sans cesse à ton œuvre accordée.

« Cherche dans ton pays la femme de ton fils,

« Au pays de Nachor, ton aïeul, en Chaldée. »

 

Or Abraham avait un serviteur nommé

Éliézer, vieillard dévoué, homme honnête.

– « Choisissez, lui dit-il, pour mon fils bien-aimé,

Au pays de mon père une épouse parfaite. »

 

Après qu’il eût reçu cet ordre, Éliézer,

Ayant pris dix chameaux des troupeaux de son maître,

Se mit en route et prit le chemin du désert

Quand le soleil levant commençait à paraître.

 

Semant à tous les vents des parfums enchantés,

Rosant de ses reflets la nature endormie,

L’aube épandait au ciel ses diaphanes clartés :

Éliézer gagnait la Mésopotamie.

 

Bientôt il ne vit plus ni palmiers, ni rameaux ;

Devant lui le désert s’étendait nu, stérile.

Un jour, comme il pressait le pas de ses chameaux,

Il vit dans le lointain Nachor, la grande ville.

 

Vers Nachor il poussa ses chameaux haletants.

Le soir il arriva, fatigué de la marche,

Auprès du puits où les filles des habitants

Venaient remplir leur vase en montant sur la marche.

 

Il laissa ses chameaux très las se reposer,

Puis il s’assit, pensif, au bord de la citerne.

Tout là-bas le soleil semblait agoniser,

Son rouge flamboiement devenait rose et terne.

 

La grande voix du soir emplissait l’horizon

De mille bruits très doux, de mille rumeurs vagues ;

Et les grands blés mûris, en pleine floraison,

Ondulaient comme un lac aux ondoyantes vagues.

 

Les troupeaux de bœufs roux qui rentraient à pas lents

Sur le ciel transparent déchiquetaient leurs cornes ;

Les troupeaux de brebis s’avançaient en bêlant,

Blanchissant la prairie et l’espace sans bornes.

 

Parfois on entendait les cris sourds des pasteurs,

Conduisant devant eux leurs nomades armées ;

Puis le soleil mourut derrière les hauteurs

En laissant après lui les plaines embrumées.

 

C’était l’heure où le jour s’enfuit discrètement,

Bien que la nuit ne soit pas encor descendue ;

Et le calme d’un soir d’été, dans ce moment,

Régnait en souverain dans toute l’étendue.

 

 

                                    II

 

Le vieil Éliézer, sur l’eau du puits penché,

Faisait cette prière à cette heure tranquille :

« Seigneur, indiquez-moi quelle est la jeune fille

« Que ma main doit cueillir comme un beau lys caché.

 

« Seigneur, Dieu d’Abraham, mon choix est difficile ;

« Dans ce lieu vont venir les vierges de Nachor

« Remplir leurs vases d’eau quand le jour luit encor ;

« Seigneur, Dieu d’Abraham, guidez ma main docile.

 

« Aux vierges je dirai donc si vous m’approuvez

« Donnez-moi de cette eau que vous avez puisée.

« Que ce soit celle-là qui me dira : Buvez,

« Que vous avez choisie afin d’être épousée.

 

Comme sur la margelle, Éliézer priait,

Il aperçut au loin, du côté de la ville,

Les vierges de Nachor qui s’en venaient en file

Blanches de voiles blancs que le vent dépliait.

 

Rébecca, se hâtant, arriva la première.

Son front était très blanc et plein de chasteté,

Et tout son corps était empreint de pureté,

Et ses yeux bleus, très doux, faisaient de la lumière.

 

Elle venait, portant l’amphore, lourd fardeau,

Et la plus belle fleur des vierges de Chaldée

Que nul homme n’avait encore possédée,

S’inclinant, lentement, remplit son vase d’eau.

 

Son visage se refléta dans l’eau dormante,

Car l’eau calme du puits était un clair miroir.

Son front qui se penchait, dans la clarté du soir,

Rayonnait comme un lys d’une candeur charmante.

 

Éliézer dit : « C’est d’elle que je rêvais...

« Mon enfant, donnez-moi de l’eau de votre amphore »

Levant son regard bleu sur l’homme qui l’implore,

Inclinant son bras blanc, Rébecca dit : « Buvez. »

 

Il rafraîchit sa lèvre ; avec un doux sourire,

Elle ajouta : « Je vais abreuver vos chameaux ».

Comme elle repuisait de l’eau dans les canaux,

Il la considéra longuement, sans rien dire.

 

Il la trouva très belle et très pure à la fois,

Comme un lys éclatant en pleine florescence.

Levant ses yeux au ciel avec reconnaissance :

« Seigneur Dieu, vous m’avez éclairé dans mon choix.

 

« Cette vierge ici-bas n’a pas une pareille. »

Et prenant des bijoux, il lui dit : « Prenez-les. »

Il mit à son poignet de brillants bracelets,

À son oreille il mit de beaux pendants d’oreille.

 

Interdite de voir ces bijoux, Rébecca

Se taisait, regardant le vieillard immobile.

Il lui dit : « Dites-moi de qui vous êtes fille ? »

– « De Bathuel, le fils de Nachor et Melcha. »

 

– « Alors, vous descendez du frère de mon maître ;

« Mon maître est Abraham, le protégé de Dieu,

« Et je viens pour chercher à son fils dans ce lieu

« Une épouse que Dieu vient de faire connaître. »

 

Or la nuit effaçait le couchant d’or éteint.

Eliézer reprit à voix lente et tranquille :

« Voulez-vous épouser Isaac, jeune fille,

« Et voulez-vous me suivre en mon pays lointain,

 

« Isaac est pieux, comme Abraham, son père,

« Il vous attend là-bas tandis que le jour fuit.

« Rébecca, voulez-vous venir auprès de lui ?

« Il sortira de vous une race prospère.

 

« Son père est Abraham, Chanaan est son bien. »

Rébecca réfléchit en ramenant son voile ;

Son regard était doux comme un reflet d’étoile ;

Souriant au vieillard, elle dit : « Je veux bien. »

 

Avril 87.

 

 

 

Henry BORDEAUX.

 

Recueilli dans Poètes de la famille au XXe siècle, Casterman.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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