Les nouveaux bergers

 

(Noël 1915)

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Henry BORDEAUX

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Or il y avait aux environs des bergers qui passaient la nuit dans les champs et qui veillaient tour à tour à la garde de leurs troupeaux. Tout à coup un ange du Seigneur leur apparut et une clarté céleste les environna, ce qui leur causa une extrême frayeur. Alors l’ange leur dit : « Ne craignez point, car je viens vous annoncer une nouvelle qui sera pour tout le peuple le sujet d’une grande joie : aujourd’hui il vous est né un Sauveur... Vous trouverez un enfant couché dans une crèche… » (Évangile du jour de Noël, Luc, II).

 

 

 

Quelles sont ces ombres qui s’allongent puis se raccourcissent à la clarté de la lune dans la forêt ? Voilà bien les bergers. Ils marchent par petits groupes ou isolément. Ils portent des chapes en peau de mouton. Des passe-montagnes couvrent leurs oreilles.

Leur corps est ceint de nombreuses courroies qui retiennent des gibecières ou des objets indéfinissables : c’est assez la coutume des pèlerins qui ont un long trajet à accomplir. Ils sont larges et étoffés à cause de leurs amas de vêtements, car ils paraissent équipés pour résister aux froids les plus vifs. La saison n’est pas rigoureuse, mais, en somme, elle pourrait l’être : il convient de n’être pas pris au dépourvu. Ils ont un bâton à la main. Mais pourquoi portent-ils casque en tête à la manière des centurions ?

La forêt où ils cheminent doit être pleine de maléfices. Le noir bûcheron s’y est livré à une besogne furieuse et inégale. À l’orée, il a épargné les grands hêtres ; à peine a-t-il distribué de droite et de gauche quelques violents coups de cognée pour se faire la main. Peu à peu, à mesure qu’il entrait plus avant dans le cœur du bois, il a sans doute été pris de colère, et il a frappé à tour de bras, abattant les jeunes pousses, coupant les branches qui pendent lamentablement, tailladant les troncs ou même les terrassant avec un acharnement inouï. Les colonnes s’éclaircissent, les clairières se multiplient, les arbres gisent à terre comme des cadavres déchiquetés, ce n’est presque plus une forêt.

La lune ronde court dans les nuages à travers la nuit. Elle s’y engloutit, elle s’y roule, elle est si bien lancée qu’elle passe au travers. Elle en emporte des lambeaux pareils à des écharpes et les abandonne tout déchirés. Elle se hâte de jeter une nappe de lumière blanche sur le sol qu’a bouleversé le pas du bûcheron. Des hêtres blessés elle paraît panser les blessures, des hêtres morts elle recouvre, comme d’un suaire, la taille démesurée.

Parfois une clarté céleste environne les bergers en marche. C’est une étoile mobile qui monte, puis se balance en l’air, et dont l’éclat, effaçant la lueur de ses sœurs timides, raille la pâleur terne de la lune. Elle resplendit et s’évanouit brusquement. Cependant le plus jeune des bergers a manifesté quelque inquiétude en l’apercevant. Il a murmuré en considérant sans plaisir le sol boueux :

« Couchons-nous. »

Et déjà il se précipite contre la terre. Mais un autre, chargé d’expérience, a calmé son élan :

« Ils ne peuvent pas nous voir. Nous sommes à contre-pente. »

Sur cette observation, ils ont continué d’avancer et n’ont plus montré la moindre crainte lorsque d’autres mystérieuses étoiles ont paru et disparu. Un ange était-il venu les rassurer ?

Cependant les maléfices ne cessent pas dans la forêt hantée. Un orage gronde au loin : or il n’y a pas d’orage au 24 décembre. Des basses profondes roulent leurs ondes à l’est du bois. Elles parlent à plusieurs voix, se taisent, puis recommencent.

« Ça, c’est du 120, a déclaré un berger.

– Ton passe-montagne te gêne, a rectifié un de ses camarades, c’est du 155. »

Ces affirmations mystérieuses sont troublées par un miaulement strident et continu que termine un bruit de fer battu.

« C’est peut-être Fritz [1] ? » s’informe le pèlerin que déjà troublaient les étoiles.

Mais il ne recueille que des sarcasmes :

« Tu n’as pas reconnu le chat [2] ? Pourtant il miaule assez bien. »

Ainsi cheminent les bergers parmi les sortilèges. Sauf le plus jeune, qui est naïf et qu’on rassure, ils marchent d’un pas tranquille, comme s’ils marchaient sur la grand’route, quand ils se rendaient à une foire. (Quand on se rend à une foire, on marche toujours assez bien ; les retours sont plus laborieux.) Ils prennent soin d’éviter les souches et les troncs coupés. Ce sont de bons compagnons.

Où vont-ils ? Un carré de lumière se dessine, à peine visible. Ce n’est pas un vitrage qui la laisse filtrer ; la lumière serait moins opaque, moins lourde, plus fluide. Elle traverse un papier épais. Maintenant on s’en rend mieux compte. Les bergers se sont approchés et les voilà au seuil d’une cabane de planches, presque au sommet de la pente. Est-ce là l’étable où ils sont convoqués ?

À l’intérieur ils retrouvent des camarades qui les ont précédés. Il y fait déjà chaud. C’est une bonne chaleur, où l’on se sent bien en arrivant ; après cette première impression agréable, on trouve qu’elle sent un peu la peau de mouton, mais on s’y fait. Ils se rangent devant un autel où les branches de gui et de sapin verts, fixées comme des fleurs en des douilles de cuivre, entourent une statue dorée de la Vierge portant l’Enfant et un grand crucifix de bois... La naissance et la passion se touchent. Le prêtre achève de revêtir ses ornements. Il n’a pas de soutane, et sous l’aube on aperçoit ses bandes molletières et même un peu du bleu clair de sa culotte. Au premier rang se tiennent quelques pèlerins moins importants, car ils n’ont ni chapes, ni passe-montagne, ni manteaux, ni tout cet attirail qui élargit démesurément leurs camarades, et, par comparaison, ils paraissent presque nus dans leurs vestes claires ajustées. Il y en a même un tout jeune – si jeune que, sans l’ombre de sa moustache on le prendrait pour un enfant – qui porte un ruban rouge sur une vareuse ouverte par devant, le cou négligemment entouré d’une cravate de soie blanche.

Il est minuit et la messe dans les bois commence. Elle est servie par un gros homme barbu qui ne sait pas comment présenter les burettes. Il les tient dans ses mains noueuses où elles disparaissent, comme s’il étouffait des oiseaux.

Un des bergers a pris un hautbois et souffle dedans. Mais son souffle est court ou sa timidité est grande ; lorsqu’il reprend haleine, sa respiration ajoute un soupir. Il joue de vieux airs de Noël, et les pèlerins l’écoutent en extase, car ils se souviennent. Un sifflement aigu suivi d’un bruit sourd accompagne parfois la musique, mais on finit par n’y plus prendre garde.

À la sortie, les bergers sont joyeux et causent. La lune, après s’être dégagée des nuages, semble avoir suspendu sa course pour résider en plein ciel, parmi un cortège d’étoiles. Voici qu’elle éclaire, dans le bas, un groupe qui s’avance lentement : deux hommes portant un brancard. Sur le brancard on ne distingue qu’un sac brun.

« Qu’emportez-vous là, les amis ?

– Nous avons pu ravoir son corps. »

Personne ne demande d’explications. On sait donc de quoi il s’agit. Après un silence, quelqu’un s’informe :

« Comment avez-vous pu ?

– Nous sommes descendus dans l’entonnoir.

– L’entonnoir est-il profond ?

– Près de dix mètres de profondeur et vingt de diamètre. La mine devait être bien chargée.

– La lune ne vous a pas dénoncés ?

– Nous avons attendu qu’elle soit cachée.

– Les Boches ne vous ont pas entendus ? Il n’y a pas loin pour aller chez eux.

– Quinze ou vingt pas. Nous n’avons pas fait de bruit. Il n’a pas fallu creuser beaucoup, heureusement.

– Ce n’est pas un gai Noël. Le nôtre valait mieux.

– Demain, ce sera votre tour. La relève se fait demain.

– Bien. Demain, ce sera notre tour. »

Les groupes se sont séparés. Les uns ont célébré la naissance et les autres la passion.

Car les bergers veillent tour à tour sur leur troupeau.

Le troupeau, c’est le peuple de France que gardent, de la mer aux Vosges, les bergers...

 

 

 

Henry BORDEAUX, Contes de la montagne, 1928.

 

 

 

 

 



[1] Le 77.

[2] Le 75.

 

 

 

 

 

 

 

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