Mon Bavarois

 

 

                      I

 

UN soir de Noël, ma maison,

Au fond de la forêt meusienne,

S’ouvrit devant un vagabond

Qui grelottait à faire peine ;

« Pitié ! disait le pauvre hère,

Je me suis égaré ; j’ai faim :

Pour un gueux venu de Bavière,

Pitié, bien que tu sois Lorrain ! »

Et je lui dis : « Entre sans bruit

Pour ne pas éveiller ma mère.

Mange et bois : n’es-tu pas mon frère

Par l’enfant qui paît cette nuit ? »

 

                      II

 

Trois jours plus tard, il s’en alla,

Cachant furtivement ses larmes...

Et l’été qui suivit, voilà

Son pays et le nôtre en armes !...

... Or, au ravin de Puysaleine,

Hier je l’ai reconnu soudain

Qui rampait vers mon capitaine,

Une grenade en chaque main.

Alors, l’ajustant lentement,

En songeant : « C’est la loi de guerre :

Cet homme-là n’est plus ton frère ! »

Je le supprimai froidement.

 

                      III

 

Mais l’escarmouche étant finie,

Je revins à mon Bavarois :

Il était mort sans agonie,

Les bras larges ouverts en croix ;

Ses yeux bleus – que je dus fermer –

Ses yeux me fixaient sans colère,

Semblant encor me réclamer

La charité d’une prière ;

Et tout en priant, je sentis

Que des pleurs mouillaient ma paupière :

Mort, il redevenait mon frère

Comme au soir de Noël, jadis !

 

 

 

Théodore BOTREL.

 

Paru dans la revue Le Noël du 17 février 1916.

 

 

 

Note de présentation qui accompagnait ce poème :

Le barde Th. Botrel, en traitement à l’ambulance Carrel, de Compiègne, a la bonté d’offrir cette poésie au Noël. En exprimant notre reconnaissance au vaillant « chansonnier des armées », nous lui souhaitons de pouvoir reprendre bientôt sa mission patriotique.

 

 

 

 

 

 

 

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