Robert de Luzarches

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Édouard BOUCHER

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Dans ce pays très doux, très vert, très silencieux, vers la fin du douzième siècle, un petit berceau, comme ceux du temps, une ogive renversée, une humble nef, qui commence à voguer sur l’océan des siècles.

Dans le petit berceau, un petit enfant.

On vient de le porter sous la voûte de l’antique église. On l’a baptisé.

Quel nom voulez-vous donner à cet enfant, dit le vieux prêtre.

Et les parrain et marraine ont répondu : Robert.

Le petit Robert a grandi, il marche, il s’en vient à l’église, il est le petit clerc du vieux curé. Il chante l’« In manus » dans cette même église où chantent aujourd’hui les hirondelles.

Un jour le vieux curé lui a dit :

Robert, je t’enseignerai le latin et plus tard tu me remplaceras à l’autel.

Mais Robert n’a point répondu, il a fixé à terre ses beaux yeux, et ses lèvres se sont allongées en une moue significative.

C’est que le petit Robert a sa vocation : la vocation seule créant les grands artistes.

Comme Giotto, le petit pâtre, dessinait sur le sable avec une pierre pointue, Robert, en suivant le troupeau de son père, dessine aussi, sur le sable, des églises, des cathédrales.

Durant les offices de la paroisse, il tient souvent les yeux en l’air ; il est monté souvent – privilège d’un enfant de chœur – au-dessus des voûtes de Saint-Damien – il connaît son église, comme pas un paroissien de Luzarches.

Et dans la naïve ferveur de ses douze ans, il redit : Quand je bâtirai une église, elle ne sera pas comme celle-ci : basse, petite, sans élégance ; je ferai une église grande, je ferai monter les colonnes, j’élargirai les fenêtres, je ferai une église joyeuse et belle, comme une chambre du Paradis.

Sur les murs, si l’on voyait des clochers, des portails, dessinés à la craie, tout le monde savait, tout le monde disait que c’était là l’œuvre de Robert.

Il y avait, cachés chez lui, quelques lambeaux de vélin, sur lesquels s’épanouissaient de fières façades, de merveilleuses rosaces, des cathédrales colossales.

Robert était devenu un beau jeune homme, au regard profond, à la lèvre mélancolique ; il était triste – il manquait quelque chose au milieu de sa vie, il y restait un vide, il portait au cœur un amour sans objet.

C’était le temps où le monde, secouant ses vieux haillons, se couvrait partout de la robe blanche des églises.

Les voyageurs de la grand-route parlaient de Noyon aux transepts arrondis, de Senlis au clocher pyramidal, de Laon aux tours ajourées.

Un fleuve humain coulait, sur le chemin, vers Paris, où l’on achevait – disait-on – la plus merveilleuse des cathédrales. Comme Robert eût voulu s’y envoler !

Il en avait ouvert son cœur à sa mère. Mais sa mère maintenant veuve, âgée et infirme, le lui défendait avec instance. « Que deviendrait-elle toute seule ? On prendrait soin des aumailles et des champs ? Le départ du fils serait sûrement la mort de la mère et Robert emporterait au cours de sa vie cette pesante malédiction. »

Robert hésitait ; deux amours partageaient sa vie, lequel des deux l’emporterait ? Il n’eût pas été artiste, si l’art ne l’avait subjugué, enchaîné, entraîné.

Une nuit, Robert disparut, attiré par l’aimant de la grande ville et de la merveilleuse cathédrale.

Il arriva devant Notre-Dame ; en devint amoureux : cette blanche église fut pour lui une révélation. Il en faisait le tour, sans se lasser jamais, y découvrant toujours quelque nouvelle beauté. Il errait longtemps sous les bas-côtés au long profil, la grande nef le ravissait d’admiration, on en achevait les voûtes. Il montait sur les échafaudages tremblants, il en redescendait, il dormait dans la cathédrale, il s’éveillait pour la voir au clair de lune, transfigurée sous la douce lumière qui entrait par toutes les fenêtres encore sans vitres.

Il fit mieux que contempler, bientôt il entra dans la fourmilière du chantier, il y apprit son métier.

On commençait alors les fondations des tours, il piocha. Il n’y avait rien d’humiliant pour ces logeurs du Bon Dieu, qui travaillaient à une cathédrale, comme un moine travaille à sa sanctification, comme une moniale brode une chasuble.

Puis, il fut maçon. Il apprit la qualité des matériaux, leur prix, la nature des carrières, les transports, la manière de préparer les mortiers, de dresser les échafaudages. Il recueillit certains secrets religieusement gardés et transmis seulement par la parole, et jamais par écrit. Il s’éprit de ce noble élément qu’on appelle la pierre.

Enfin, il fut sculpteur. Tel pampre, telle fougère est son œuvre, telle gargouille grimaçante, ce renard, ce corbeau, sont sortis de son ciseau imaginatif. Il a même entaillé des saints. Montant ainsi sans cesse : de terrassier devenant maçon, et de maçon, entailleur d’images.

Bien des années, il vécut ainsi, suspendu dans les échafaudages, au-dessus de Paris qui bruissait, qui chantait, qui carillonnait, collé à la muraille qu’il faisait plus belle en la sculptant. Vraiment au-dessus des petites affaires de ce monde, rêvant, contemplant, aimant, au point de s’étonner lui-même qu’on pût ressentir au cœur quelque chose de semblable pour un amas de pierres.

En face de Notre-Dame, toute belle qu’elle fut, il redit la phrase de son enfance, la phrase éclose devant la petite église de Luzarches : je construirai une église plus grande, plus haute, les nefs secondaires ne seront pas des cryptes ou des cloîtres, mon église sera plus joyeuse et plus belle, belle comme une belle chambre du Paradis.

Rentré dans son logis, penché sur le vélin, il traçait le plan d’une plus grande cathédrale, il en dessinait l’élévation et les coupes. Peu à peu son cœur se déprenait de Notre-Dame pour s’éprendre de sa cathédrale, la sienne, sa cathédrale à lui !

En fermant les yeux, il la voyait – l’idéal se voit mieux les yeux fermés –. La nuit il en rêvait : il assistait au premier coup de pioche, à la première pierre, à l’achèvement des voûtes, au couronnement des tours, à la croix du clocher, à la procession qui y entrait pour une première fois, au premier psaume troublant des échos tout neufs.

Au réveil, il était las : il avait tant travaillé la nuit ! Et il s’en allait vers la cathédrale, lui faire encore l’aumône d’un peu de son génie, mais froidement, elle avait perdu ses sympathies, il ne l’aimait plus, une autre avait sa foi et ses amours.

En l’an 1218, une nouvelle vola d’Amiens jusqu’à Paris. La cathédrale venait de brûler ; pour le châtiment des péchés du peuple et pour l’avancement spirituel des bons. La nouvelle était grave pour un chantier : Paris s’achevait, et il faudrait là-bas, un maître de l’œuvre et des ouvriers.

Robert n’eut plus de pensée que pour Amiens. Il alla visiter Chartres et Reims, qui eut ses préférences. Il recommença, une fois encore, les plans et les élévations de sa cathédrale : il connut les douleurs de l’enfantement.

Après s’être épris de son œuvre, il en douta, comme tout artiste qui va se produire en public. Il fut tenté de déchirer son ouvrage qui ne lui semblait plus qu’imperfection et de le recommencer tout entier.

Au printemps de l’année 1219, le bruit courut que la reconstruction de la cathédrale était chose décidée ; Robert se mit en route pour Amiens.

C’étaient les premiers beaux jours, tout chantait dans la nature, comme en son cœur.

Il revit la vieille église de Saint-Denis, il la scruta en architecte.

Il traversa Luzarches, où personne ne le reconnaissait. Il alla frapper à la porte de sa vieille mère, il lui demanda le pardon de sa faute et l’obtint, il emporta de plus une précieuse bénédiction pour son voyage et son succès.

Il reprit son bâton de pèlerin et la route d’Amiens. En traversant la vallée de l’Oise, il vit à l’horizon une belle église, il se détourna pour l’admirer : c’était Saint-Leu d’Esserent.

Enfin il vit Amiens.

La ville lui parut triste dans ce pays plat : il lui manque une cathédrale – pensa-t-il – elle sera le centre de cette immense vallée, elle sera l’énorme joyau de la cité.

Et il vint en ville.

Évrard de Fouilloy était là, dans sa chaire épiscopale, digne, froid, doux... « mitibus agnus ».

Jean d’Abbeville, le doyen, était à ses côtés : exubérant et loquace ; avec Richard de Fournival, chancelier du chapitre, poète populaire, disciple d’Ovide bien que chanoine, et qui sera chargé plus tard de l’admirable iconographie des portails que Viollet-le-Duc proclame toute faite « de foi, de poésie et de science

Les architectes exposaient leurs plans, c’étaient les pastiches des cathédrales de la région. C’étaient Arras, Soissons, Senlis et Rouen. Quelques maîtres avaient par avance leurs partisans qui criaient fort et ne gagnaient rien.

Le jour vint où Robert devait comparaître à son tour : pauvrement vêtu, un peu poudreux, il se présenta devant le sénat de l’église cathédrale. Il tira de sa sacoche ses vélins précieux. On regarda, on examina, on critiqua, on critiqua surtout.

Les dimensions parurent exagérées :

415 pieds de profondeur,

182 pieds de largeur au transept,

133 pieds de hauteur !

Quelle dépense ! dirent les uns.

Quelle témérité ! dirent les autres. Quand on vit ces piliers qui fuselaient, ces fenêtres énormes, ces voûtes larges de 44 pieds on lui dit que c’était une cathédrale imaginée par un enfant, et qu’elle ne tiendrait pas debout : « Vous n’avez fait grand qu’aux dépens de la solidité. Nous ne voulons pas d’une cathédrale qui nous tombe sur la tête ».

Robert était timide, il avait grandi solitaire, s’était rarement produit en public, il parlait mal, il parlait peu.

Il défendit cependant son œuvre ; et l’amour le rendit éloquent.

« Solide, dit-il, elle le sera. J’ai des piles qui pourraient porter cent fois plus ; j’ai des murs, mais je les retourne, et j’en fais des contreforts ; entre mes piles et mes contreforts j’ai des vides, j’y ferai monter des meneaux ; tout sera fenêtre dans mon église, elle ne sera que verre, une verrière sans interruption, elle sera lumineuse, elle sera la cathédrale du Verbe, lumière de lumière.

« Par-dessus, je pose des voûtes ; elles ne pèseront pas, elles pousseront, mais je les enserrerai dans l’étau de solides arcs-boutants, elles ne bougeront pas ».

Et s’exaltant soi-même, il ajoutait :

« Je suis si sûr de moi, qu’au lieu de me traiter de téméraire, vous me demanderiez une cathédrale une fois plus grande et une fois plus haute, que je vous la bâtirais encore. Pour des piles en hauteur il ne faut que de bonnes fondations, après, on peut les monter jusqu’aux astres ; pour des voûtes, il ne faut que de solides arcs-boutants, après, on pourrait les étendre comme les cieux... »

Il est fou ! dit un vieux chanoine, maigre et grand, en se levant, et les autres en firent autant.

La salle était vide, que Robert se tenait encore là debout, ayant perdu conscience de tout ce qui se passait autour de lui.

Sa cathédrale rêvée, adorée, on n’en voulait pas !

Mais sa cathédrale, il l’avait vouée à Notre-Dame, c’était à Notre-Dame de la choisir, de la préférer et de la faire se réaliser.

Il sortit enfin du palais épiscopal et entra dans la vieille église de Saint-Firmin-le-Confesseur, qui servait alors de cathédrale. Elle était basse et obscure, elle lui rappela l’église de Luzarches.

C’était le soir, les chanoines chantaient les complies, ces voix picardes éclataient à soulever les voûtes. Pour de telles voix – se dit Robert – il faut une grande cathédrale.

Il trouva ce qu’il cherchait : au rond-point d’un bas côté, dans un angle ténébreux, au-dessus d’un autel, une statue de la Sainte Vierge – archaïque et assez grossière – et devant, quelques lampes et quelques cierges plus lumineux, dont la cire se rongeait et bavait. C’est là qu’il s’agenouilla ou plutôt qu’il s’écroula dans l’écroulement de ses rêves, mais son âme, en même temps, se relevait dans la prière. Les voix s’étaient tues, il ne s’en aperçut pas ; la nuit était venue, il ne le remarqua point ; les portes de l’église s’étaient fermées, il n’y prit point garde.

Durant cette nuit, il vit soudain un azur pur et lumineux, comme ses yeux n’en avaient jamais vu – c’était un abîme, une immensité –. Au milieu de cet azur, il vit la vierge, il la reconnut, et elle tenait en mains une merveilleuse cathédrale, c’était la sienne, il la reconnut aussi. Il voulut parler, il ne le put ; la « dame du ciel » ne lui parla pas non plus, elle lui souriait. Bientôt, peu à peu, doucement tout se fondit ; il aurait voulu tendre les mains, prendre sa cathédrale, la contempler de près, il ne le put... tout avait disparu, il ne voyait plus que le noir et le néant.

Un murmure étrange le réveilla ; on commençait le chant des matines ; le jour nouveau bleuissait les vitraux.

À cette même heure, Évrard de Fouilloy appelait auprès de lui Jean d’Abbeville et Richard de Fournival.

« Nous voulons, leur dit-il, nous voulons, n’est-il pas vrai ? une grande, une belle cathédrale. Le clergé et le peuple la veulent comme nous. Avouons-le, nous n’en avons jamais vu une aussi belle, une aussi grande celle que Maître Robert nous montrait hier. Elle coûtera beaucoup ; mais tous les cœurs sont à la générosité. N’abandonnons-nous pas nos rentes et nos revenus durant trois ans ? Elle est audacieuse, c’est vrai ; que trois maîtres des cathédrales voisines nous certifient qu’elle est bien étudiée, qu’elle sera solide, et nous lui donnerons la préférence. Qu’il parte à Laon, à Noyon et à Senlis qu’il nous rapporte des lettres lui rendant ce témoignage. Que l’on coure après lui, qu’on le retrouve et qu’on lui porte notre réponse ».

Robert priait encore dans le coin de l’obscure chapelle, quand on vint lui transmettre la réponse de l’évêque.

Il partit sur le chemin de l’épreuve, il lui fallait, à lui aussi, gravir son Calvaire.

À Laon, le Maître de l’œuvre ne comprit pas sa cathédrale, vrai Zoïle, il la traita d’absurde. Au bout de quelques jours, cependant – chose étrange – il lui donna le témoignage demandé.

À Noyon, le maître de l’œuvre admira les plans, au fond de son cœur. « Je ne veux pas, se dit-il, qu’on élève une cathédrale plus belle que la mienne ». Les artistes du XIIIe siècle se jalousaient, mais depuis... Et cependant, le lendemain, il signa le témoignage demandé.

À Senlis, ce fut du mauvais vouloir ; les jours se passaient, les semaines s’écoulaient et le maître se récusait toujours. Enfin, lui aussi chanta la palinodie et approuva les projets de maître Robert.

Je vous laisse à penser en quelle hâte il revint vers Amiens : il lui fallait voir l’évêque, les chanoines ; il les vit et sa cathédrale devint LA CATHÉDRALE D’AMIENS !

C’était au printemps de l’an 1220, le chantier s’organisait. Le premier coup de pioche gigantesque fut donné sous le sourire du soleil. Creuser les fondations, c’était enlever, transporter un cube énorme de terre, c’était déjà un effort colossal.

Cependant Robert ne demeurait pas oisif : les carrières de Croissy, de Fontaine-Bonneleau, de Domeliers comme celles de Beaumetz, il les visite lui-même.

Pour les échafauds et les futures charpentes, il visite en personne les forêts, comme il a visité les carrières. Il désigne aux bûcherons les chênes qu’il fait mesurer sous ses yeux et qu’il fait abattre.

Bientôt les pierres, taillées à la carrière, arrivent à Amiens ; la route de Beauvais est couverte de longs convois, les travailleurs bénévoles tiennent lieu de bêtes de somme, les criminels accomplissent là leur pénitence canonique, les chrétiens innocents et fervents travaillent pour gagner des indulgences.

On franchit la porte Longue-Maisière, dont la voûte s’ébranle sous les cahots des chars robustes. Les pierres s’accumulent au chantier, elles font monceaux. Elles sont entaillées dans la loge ou maison de l’œuvre. Au milieu du chantier, le puits de l’œuvre et à côté une pierre, la plus populaire de toutes les pierres, celle sur laquelle, chaque semaine, on paie les ouvriers.

Impossible de trouver ailleurs un chantier plus actif et mieux conduit. Robert est vraiment le maître de l’œuvre. Il est partout, il est infatigable, il trace de ses mains les épures, il explique à ses ouvriers qui le révèrent, l’origine et la raison de tous ses procédés.

Souvent aussi, il se retire, dans son atelier, au fond du chantier, tout à l’orient de Notre-Dame. Il s’y enferme, nul n’a le droit d’y pénétrer, on peut aller l’y quérir, il ne répond pas, en sortant il ferme avec soin la serrure ; il y passe les nuits. Il y travaille, on y a entendu des coups de maillet. Les imaginations s’exaltent, le Moyen Âge est crédule, et l’on prétend, que c’est là qu’il a des entrevues mystérieuses avec des esprits qui l’inspirent et qui l’aident. On le murmure tout bas, mais dès qu’il paraît, tout se tait, le silence se fait devant son prestige et l’amour qu’on lui porte.

Les pierres ont commencé par descendre aux fondations, puis après quelques années de labeur, elles affleurent le sol, elles émergent. Les échafaudages se dressent dans le ciel ; les pierres taillées, sculptées sont amenées à pied d’œuvre, et montent lentement soulevés par des treuils de chêne. Les portails se dessinent, vices et vertus, signes du zodiaque ont pris place pour l’éternité ; apôtres et prophètes se rangent sous le regard des siècles. Les plus importantes statues sont confiées aux plus grands artistes ; l’un, entaille saint Firmin ; l’autre, la Vierge du trumeau. Les piliers montent avec les contreforts, les doubleaux des bas-côtés s’avancent et se croisent, les tirants de bois sont là pour maintenir l’écartement aussi longtemps que les piliers ne seront pas chargés. Les pierres ont monté, il faut encore hausser les échafaudages, il faut des cintres pour les triforium et pour les arcs-boutants. Les bois dominent toute la ville, ils forment une forêt. Les pierres arrivent toujours, elles poudroient les chemins et les rues, elles quittent le chemin pour monter dans les airs prendre la place que le génie leur assigne ; encore un dernier effort et l’on atteint la suprême hauteur des voûtes majeures.

À ce moment, un changement s’opère dans l’âme du chantier : l’entrain et l’enthousiasme sont tombés, une certaine lassitude, une certaine langueur se sont emparées des énergies, la jalousie mordait de son venin ces ouvriers autrefois si dociles. « On n’a jamais vu une église ni si grande, ni si haute... On a déjà dépensé pour les échafauds plus de bois qu’en aucune autre cathédrale... Ce n’est plus un travail sensé, ce n’est plus que de la témérité et du vertige... ». Tels étaient les propos qui s’échangeaient sans cesse.

Robert était devenu triste et l’œuvre se ralentissait.

Il lui fallait, chaque jour, monter là haut sur les planches branlantes et ranimer les courages refroidis.

Plus haut, encore plus haut, disait Robert.

Plus haut, encore plus haut, tel était son cri chaque matin.

Et l’échafaudage montait léger, énorme, téméraire : les câbles liaient les poutres, les tenons entraient dans les mortaises, les échelles se profilaient dans le vide.

Assez, assez, disaient les charpentiers.

Non, non, plus haut, encore plus haut, répondait Robert.

Un matin, Robert mesurant la hauteur, cria à ses aides : « Nous sommes à cent cinquante pieds du sol, notre travail est fini ; je suis tout à la joie ; allez me chercher le bouquet, que j’attacherai moi-même ; le reste du jour, nous le passerons à nous gaudir ».

Là-haut, il a sous ses pieds toute la ville, avec ses toits rouges et ses canaux luisants ; il voit la route grise qui part vers Luzarches et Paris ; il regarde surtout, et avec plus de complaisance, sa cathédrale qui s’achève, cette merveilleuse église, que nulle autre ne dépassera en beauté !

Mais le bouquet arrive, fleurs amiénoises, premier tribut des hortillonnages à Notre-Dame d’Amiens, il le prend, le porte en haut de cette poutre qui pointe vers les nues, il monte, il escalade, il attache dans les airs ce victorieux trophée, mais, en ce moment même, un cri retentit, cri d’angoisse et d’appel, il a tout lâché, il a disparu dans le vide béant, un son mat... Le chantier a tout vu, il accourt, on veut relever le maître aimé, mais on ne le peut, ses os sont disjoints, de son flanc suinte le sang, qui empourpre la blanche poussière du chantier, on se contente de lui relever la tête sur des sacs poudreux et il est là, au milieu de la nef, là où l’on placera plus tard la grande dalle du labyrinthe, il est là tourné vers l’orient.

Il est pâle et il pâlit encore, il ne souffre pas, il ne sait ce qui s’est passé, ou plutôt, il sait bien qu’il est monté vers Dieu avec orgueil, en voyant son chef-d’œuvre à ses pieds, et Dieu l’a foudroyé, Dieu l’a terrassé, mais aussi Dieu l’a pardonné. Un sourire semble alors illuminer sa face, il voit non plus les réalités qui l’entourent, mais quelque chose de plus beau, sa cathédrale achevée, il la voit : oh ! qu’elle est belle ! ce rond-point avec ses colonnettes si menues, ces larges avenues autour du cœur, cette abside sertie de ses précieuses chapelles ; ces vitraux rutilants, ces voûtes aériennes et suppliantes. Oh ! qu’elle est belle ! comme elle réalise pleinement son rêve adoré !

Mais voici que ces nefs s’exhaussent encore, elles se multiplient dans d’ineffables perspectives et tout est baigné d’une lumière comme la terre n’en voit pas, tout est rempli d’une harmonie comme la terre n’en entend pas, tout s’ébrase dans l’infini : Robert est entré dans l’éternelle cathédrale du Paradis !

On veille son corps dans le grand silence du chantier, dans la longue obscurité de la nuit.

La cathédrale est en deuil, la cité avec elle : Robert est trépassé ! Dieu ait son âme !

Le chapitre chantera pour lui les vigiles, on l’inhumera dans sa cathédrale : non pas à l’intérieur, c’est la place des évêques et des chanoines, mais dans le soubassement du portail du midi, qui lève de terre ; on placera devant lui une longue dalle avec la truelle qui a été la passion de sa vie ; et plus tard, au-dessus du portail, sur un bandeau de pierre, on gravera son épitaphe.

Le clergé était là, avec les ouvriers et le peuple, devant cette cathédrale éplorée, tendant au ciel ses contreforts et ses piliers inachevés, comme autant de bras suppliants. Et là haut, le bouquet rubané, secoué par le vent, s’effeuilla sur sa tombe.

Le travail a repris au chantier, le silence est rompu, le bruit de la vie circule à nouveau. Robert est mort, mais son œuvre n’est pas morte avec lui. Thomas de Cormont, son élève préféré, est chargé de continuer son œuvre.

Il lui faut les plans, les dessins du maître, et l’on s’en va vers la loge au fond du chantier. Mais la porte en est fermée soigneusement, il faut l’enfoncer, il le faut. C’est triste : c’est comme la violation d’un secret, la profanation d’un sanctuaire, mais il le faut.

On pèse sur la porte, on la brise à coups de hache, on pénètre le mystère.

Debout, au milieu, s’avançant devant la pénombre de l’atelier, une blanche statue : le Christ bénissant et enseignant.

On le regarde, on l’admire, on l’adore, on se met comme forcément à genoux devant lui, et l’on murmure : Oh ! le beau Dieu !

Une voix – on n’a jamais su laquelle – ajoute : On n’a jamais vu d’aussi beau Dieu !

Nous le placerons au grand portail – déclare Thomas de Cormont – c’est elle qu’attend le trumeau. Devant elle, quand vous passerez, vous saluerez le Christ et vous prierez pour celui qui a travaillé et qui est mort pour lui !

Cela fut fait et Maître Robert de Luzarches qui avait voulu que sa cathédrale soit la plus grande et la plus haute de la Chrétienté entra dans la Légende.

 

 

 

Édouard BOUCHER,

Robert de Luzarches.

 

Paru dans les Annales de l’Académie des sciences,
des lettres et des arts d’Amiens
, 1901.

Recueilli dans Les légendes des cathédrales,
par Jean-François Blondel,
Éditions Jean-Cyrille Godefroy, 2002.

 

 

 

 

 

 

 

 

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