Mort de Roland

 

 

ROLAND le sait, sa fin est toute proche.

Dans sa main gauche il prend son olifant

(Car, s’il le perd, il encourt un reproche),

Et, Durendal en sa droite, il se rend

Un peu plus loin, près d’un bois sombre et grand.

Il s’est assis contre une haute roche.

Mais tout à coup, comme il est là priant,

Pâle, il défaille. Ah ! sa fin est bien proche !

 

Un Sarrasin caché parmi les morts !

Depuis longtemps, en silence, l’épie,

Il s’est couvert de sang, visage et corps.

« Roland, fait-il, n’a plus souffle de vie ! »

Gonflé de rage et de haine et d’envie,

Il se relève et fond sur le mourant.

Armes et corps, il l’empoigne ; et l’impie

Crie avec force : « Il est vaincu, Roland !

 

« Sa grande épée est claire et bien fourbie :

J’en veux brandir le fer étincelant,

Puis emporter ma prise en Arabie ! »

Il la saisit. Mais, comme l’insolent

Tire à plein poing la barbe de Roland,

L’autre, soudain, se dresse : il voit qu’on ose

Enlever son épée, et, rudement,

Dit : « Tu n’es pas des nôtres, je suppose ! »

 

Comme il n’a point lâché son olifant,

Il en assène au traître un coup sauvage,

Et, le frappant sur le crâne, qu’il fend,

Lui fait sauter les yeux hors du visage.

« Où, misérable, as-tu pris le courage

De me toucher ? dit-il. Tu t’es perdu,

Pauvre fou. Moi, j’ai bien fait mon ouvrage ;

Mais l’olifant, par malheur, s’est fendu. »

 

Après cela, comme la mort le presse,

Il prend sa lame et frappe, en vrai baron,

Le roc géant qui devant lui se dresse :

Le clair acier grince et point ne se rompt.

« Eh ! Durendal, quelles mains vous tiendront,

Si je vous laisse après moi ? dit le comte,

Mains de couard, peut-être, ou de félon.

Vierge Marie, épargnez-m’en la honte !

 

« Ah ! quel malheur, ma bonne Durendal,

S’il vous fallait subir pareille offense !

Car vous étiez au poing d’un bon vassal :

Il n’en fut pas de tel en libre France ! »

Plein de tristesse, alors, et de souffrance,

Il se recule, et puis, faisant un pas,

Frappe le roc de toute sa puissance :

Le fer en grince ; il ne s’ébrèche pas.

 

D’abord le comte a frémi de colère ;

Puis, regardant son épée, il lui dit :

« Ma Durendal, que tu es belle et claire !

Comme, au soleil, ta lame resplendit !

T’ayant en main, un ange descendit

Vers l’empereur au vallon de Maurienne :

– Ceins-la, dit-il, au flanc du plus hardi. –

Il prit son vol, et Charles te fit mienne.

 

« Alors, et grâce à toi, ma Durendal,

Je lui conquis la Bretagne et le Maine ;

Je lui conquis, en chevalier loyal,

Anjou, Poitou, Normandie, Aquitaine.

Je lui conquis, en vaillant capitaine,

Bavière et Flandre et maint autre pays,

Au sud, au nord, terre anglaise ou romaine...

Ah ! mon épée, en ai-je assez conquis !

 

« Mais, à présent, j’ai douleur et pesance

De te laisser toute seule en ce lieu,

Pour des païens, peut-être... À douce France

Épargnez-en la honte, Seigneur Dieu ! »

Ah ! si le roi pouvait voir son neveu !

Il frappe avec fureur la roche grise

Et vers le ciel en fait jaillir le feu :

Le clair acier grince et point ne se brise.

 

Le comte a fait large entaille au rocher ;

Mais il faiblit ; sa vie est presque éteinte.

Sa Durendal, qu’il ne peut ébrécher,

Tremble, et ses doigts desserrent leur étreinte.

Très doucement, alors, il fait sa plainte

En admirant la garde où brille l’or :

« Ma Durendal, que tu es belle et sainte !

Ton clair pommeau renferme un pur trésor.

 

« Mais ce n’est point splendide pierrerie :

C’est un morceau (qu’il te faut bien garder)

Du vêtement de la Vierge Marie.

Jamais païen ne doit le posséder.

Sois aux chrétiens, toujours, pour les guider,

Et donne-leur victoire ou délivrance !

Vous, Seigneur Dieu, qui daignâtes m’aider,

Ne laissez point honnir terre de France ! »

 

Roland sent bien que la mort l’entreprend ;

Auprès d’un pin, il s’étend sur la terre.

Il met sous lui l’épée et l’olifant,

Et, s’appuyant le front contre une pierre,

Vers l’ennemi tourne sa tête fière.

Ainsi fait-il pour que Charle et les Francs,

En le voyant bien loin et solitaire,

Disent : « Roland est mort en conquérant ! »

 

Le chevalier sent la mort l’entreprendre ;

Pour ses péchés il offre à Dieu son gant.

Du beau ciel clair les anges vont descendre :

Ils recevront le gage du mourant.

« Pour tout péché, dit-il, petit ou grand,

Commis depuis l’instant de ma naissance

Jusqu’à ce jour où j’en suis repentant,

Pardon, Seigneur, au nom de ta puissance ! »

 

Il s’est tourné vers l’Espagne ; et voilà

Que, tout rempli de souvenirs, il pense

Aux vingt pays où, fier, il batailla,

À l’empereur, qui nourrit son enfance,

À tous les siens, et puis à douce France,

Mais, ne voulant se laisser en oubli,

Il offre à Dieu son gant par repentance ;

Voici venir les anges près de lui.

 

À bien mourir le comte se prépare.

« Père, dit-il, que nous avons au Ciel,

Toi qui des morts ressuscitas Lazare,

Qui protégeas les juges d’Israël,

Qui des lions sauvas le saint Daniel

Mis avec eux dans une fosse étroite,

Accorde-moi mon salut éternel ! »

Il offre à Dieu le gant de sa main droite.

 

Pour recevoir le gant que tend sa main

Saint Gabriel auprès de lui s’arrête.

Roland s’en va, mains jointes, vers sa fin ;

Sur son épaule il incline sa tête

Et, doucement, il meurt. Sa tâche est faite.

Saint Raphaël vient avec Saint Michel.

Saint Gabriel à remonter s’apprête ;

Et tous les trois portent son âme au ciel.

 

 

 

Maurice BOUCHOR,

La chanson de Roland,

traduite en vers français, 1899.

 

 

 

 

 

 

 

 

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