Le tableau de Fénelon

 

OU LA FORÊT DE VILLANDRY

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Jean-Nicolas BOUILLY

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Rien ne reste gravé plus profondément dans notre mémoire qu’un fait historique offert à nos yeux par la peinture. Nous voyons le lieu de la scène ; nous nous identifions avec les personnages ; nous prenons part à l’action. On ne saurait donc apporter trop de soins au choix des tableaux ou des gravures qu’on offre aux regards de la jeunesse ; ils influent plus qu’on ne le pense sur ses goûts, sur ses penchants.

M. Germont, l’un des avocats les plus distingués de la Touraine, homme aussi modeste qu’éclairé, avait deux filles, Théonie et Clara, nées à un an de distance l’une de l’autre, et se faisant remarquer, quoique à peine âgées de douze à treize ans, par leur instruction, leurs manières à la fois simples et distinguées, et surtout par ce généreux élan du cœur, qui cherche partout à faire quelque bien.

Elles avaient puisé celle heureuse habitude dans les modèles que leur offraient leurs dignes parents, et dans les vives impressions que leur faisaient éprouver les différentes images que sans cesse elles avaient sous les yeux dans la maison paternelle : toutes offraient les traits les plus touchants de la bienfaisance et de la charité.

Là, saint Vincent de Paul ramasse dans son manteau un enfant naissant et presque nu, qu’il trouve exposé sur un tas de paille, dans une rue de Paris, à l’entrée de la nuit, pendant un hiver rigoureux.

Ici, Sophie d’Isenbourg, princesse de Souabe, présente son sein à l’enfant d’une pauvre veuve dont la misère et la faim avaient tari le lait nourricier.

Plus loin, Henri IV laisse passer des vivres aux habitants de Paris, qu’il assiégeait pour conquérir sa couronne.

Enfin, parmi plusieurs sujets du même genre, sont appendues les deux belles gravures dont l’une représente Fénelon lors de la bataille de Malplaquet, pansant lui-même les soldats blessés qu’il recueillait dans son palais, transformé par ses soins pieux en hôpital militaire ; et l’autre retrace ce beau trait de charité, si connu parmi le peuple, celui où l’illustre auteur de Télémaque, dont l’inépuisable bonté ne pouvait être comparée qu’à son immortel génie, ramène lui-même une vache égarée qu’il avait trouvée dans une de ses promenades solitaires, et qu’il s’empresse de restituer à une famille de pâtres dont elle était l’unique soutien.

Ce trait de bienfaisance et d’humilité chrétienne était, de tous les sujets historiques présentés aux regards des deux jeunes sœurs, celui qui les touchait le plus vivement, et remplissait leurs âmes de la plus respectueuse admiration.

« Quoi ! se disait Théonie, il se peut qu’un archevêque s’abaisse au point de conduire lui-même une vache égarée ; de l’escorter à pas lents, la corde à la main !

– Loin de s’abaisser en cela, lui répondait M. Germont, Fénelon ne fut jamais plus grand, et ne s’acquit jamais autant de droits à l’immortalité.

– Oh ! dit à son tour Clara, combien ces bons pâtres durent être ravis, étonnés, en voyant leur archevêque accompagner la pauvre bête qu’ils regrettaient tant !

– Leur joie fut grande, sans doute, lui répliqua son père ; mais pas plus que celle du vertueux prélat. Celui qui fait du bien jouit encore plus que celui même qui le reçoit. Mais jugez, mes enfants, dans quelle inquiétude on était à Cambrai ! Un grand nombre des habitants se mirent à la recherche de leur illustre pasteur, que bientôt ils aperçurent porté sur les bras des villageois qu’il avait tirés de peine. Fénelon avait marché si longtemps, que ses chaussures étaient déchirées, et qu’il était accablé de fatigue. Quelle leçon de charité ! quel attendrissement pour tous ses diocésains, qui le chérissaient comme un père !

– Ah ! nous ne sommes plus étonnées, reprirent les deux sœurs, qu’on en parle avec tant de vénération ; et nous ne rencontrerons jamais dans nos promenades une vache égarée, sans songer à Fénelon. »

Elles allaient ordinairement passer avec leur père une partie de l’automne dans une habitation commode et sans aucun luxe, mais importante par le produit du sol, et placée dans un site ravissant, près de la forêt de Villandry, sur la grande route qui conduit de Tours à Chinon. Là, parmi les bonnes lectures que leur permettait M. Germont, elles lisaient avec délices les Aventures de Télémaque et des rois.

Le temps de l’automne est celui des grandes chasses : elles offrent, en Touraine, une chance heureuse à ceux qui recherchent cet exercice.

À quelque distance de l’humble habitation de M. Germont, était le château de Villandry, l’un des plus heureusement situés de la Touraine, puisqu’il se trouve à l’embouchure de l’Indre et du Cher, qui, tout près de là, se jettent dans la Loire. Rien de plus pittoresque, de plus riche et de plus délicieux que la réunion de ces trois rivières, que l’aspect des îles riantes et nombreuses qu’elles entourent. Nulle part on ne peut mieux que dans ce beau séjour admirer le chef-d’œuvre de la création.

Le propriétaire de ce château magnifique, l’un des banquiers les plus renommés de la capitale, y étalait un grand luxe : il y avait établi surtout un train de chasse qui pouvait le disputer à celui d’un prince, d’un souverain même. Nommé louvetier du département, il faisait souvent, autant par devoir que par plaisir, des battues dans la belle forêt de Villandry ; et, de concert avec les grands propriétaires des environs, il devait poursuivre plusieurs loups qui, depuis quelque temps, faisaient dans le pays un ravage effrayant.

Théonie et Clara obtinrent de leur père la permission d’aller, avec Germain, le vieux domestique, voir défiler sur la route de Chinon ce cortège de chasseurs réunis. Elles se faisaient une fête d’entendre le bruit des cors, les cris des piqueurs, l’aboiement d’une meute nombreuse ; de voir ce mouvement continuel d’hommes, de chevaux et de chiens parcourant toutes les sinuosités d’un bois immense, pour se retrouver ensuite au lieu indiqué où la halte devait avoir lieu.

Le vieux serviteur accompagna donc les deux jeunes sœurs, et jouit avec elles de ce spectacle enchanteur. On détruisit, ce jour-là, cinq loups énormes, qui jetaient la terreur dans les bergeries des environs. Jamais hallali ne fut plus joyeux ; jamais halte ne fut plus brillante.

Mais déjà la nuit, qui à cette époque était aussi longue que le jour, commençait à paraître sur l’horizon ; bientôt les chasseurs se dispersèrent et regagnèrent leurs habitations respectives. Le fidèle Germain retournait à celle de M. Germont, avec ses deux jeunes maîtresses, lorsqu’en approchant des limites de la forêt ils entendirent des cris plaintifs ; ils avancent, et soudain ils aperçoivent, sur le bord de la grande route, une vieille villageoise assise, le visage caché dans ses mains ; des larmes coulaient en abondance le long de ses doigts décharnés ; et, au milieu de ses sanglots, elle invoquait le ciel, qui venait en ce moment même à son secours, en faisant passer devant elle ces deux anges de bonté.

« Qui vous fait pleurer de la sorte ? lui demandèrent à la fois Théonie et Clara.

– Hélas ! mes bonnes demoiselles, j’ai perdu tout ce que je possédais au monde. »

Les deux sœurs l’invitent à s’expliquer ; et la vieille, enhardie par leurs voix si compatissantes, et elle-même naturellement encline à babiller, leur apprend d’abord qu’elle est une pauvre veuve sans enfants, et par conséquent privée de tout soutien ; elle raconte ensuite qu’après avoir économisé pendant plusieurs années et prélevé sur les besoins de sa vie une modique somme, elle avait acheté deux beaux chevreaux blancs, qui, par ses soins et ses sacrifices, étaient devenus les plus belles chèvres du canton.

« Je les avais amenées, ajoute-t-elle, paître dans les broussailles qui bordent la forêt, et m’occupais à filer ma quenouille, quand tout à coup, effrayées par c’te chasse aux loups qui vient d’avoir lieu, poursuivies par ces vilains grands chiens d’ meute, qui n’en auraient fait qu’une bouchée, elles ont pris la fuite à travers le bois : j’ les avons suivies tant qu’ j’ons eu d’forces, les app’lant à grands cris ; mais j’ les avons perdues d’ vue ; et j’ croyons ben qu’ je n’ les r’verrons jamais.

– Pourquoi cela ? réplique vivement l’aînée des deux sœurs : Fénelon a bien su retrouver la vache des pâtres ; nous saurons, de même, vous ramener vos deux chèvres.

– L’une s’appelle Gogo et l’autre Baby ; elles viennent à vous dès qu’on les appelle, et mangent dans la main ; et puis la plus forte porte au cou un grelot, qui fait qu’on peut l’entendre d’loin dans la forêt. Ah ! si vous pouviez m’ les ram’ner, comme j’ prierais l’ bon Dieu pour vous !... mais el’ sont si loin, si loin ! p’t-être même qu’à c’ moment les chiens les ont dévorées.... »

À peine la pauvre veuve achevait ces mots, que les deux sœurs avaient disparu dans l’épaisseur du bois, avec le vieux Germain, qui déjà murmurait de la course qu’on lui faisait faire. En effet, Théonie et Clara parcoururent un long espace et de nombreux circuits, tantôt prêtant une oreille attentive, tantôt appelant à pleine voix : « Gogo !... Baby !... » Rien ne répondait à leurs cris, rien ne les encourageait dans leur pénible démarche. Elles voulaient s’enfoncer plus avant encore dans la partie du bois la moins fréquentée ; mais leur fidèle serviteur les en empêcha, en leur faisant observer que, si elles prenaient indistinctement à travers les arbres, elles s’égareraient à coup sûr et ne pourraient de toute la nuit peut-être sortir de la forêt.

Cependant l’obscurité commençait par degrés à se répandre ; il ne restait plus qu’un faible crépuscule qui permettait à peine de distinguer les objets.

La vieille, toujours à la même place, écoutait avec toute l’attention dont elle était capable : elle n’entendait que le monotone frémissement des feuilles et les cris lugubres des oiseaux de nuit, sortant alors de leur repaire. Tantôt la pauvre chevrière s’agenouille et prie pour ses jeunes bienfaitrices ; tantôt elle s’imagine... on est si défiant dans le malheur ! que ces deux demoiselles veulent s’amuser à ses dépens et lui font croquer le marmot, tandis que peut-être elles sont retournées à leur demeure, où elles rient de la crédulité de la pauvre femme qui les attend. Déjà même elle murmure entre ses dents et se dispose à gagner sa cabane, lorsqu’elle aperçoit un homme à cheval qui l’aborde, inquiet, agité, et lui demande si elle n’aurait pas vu passer deux jeunes personnes de douze à treize ans, simplement vêtues et accompagnées d’un vieux domestique.

« Oui, répond la veuve, elles m’ont fait accroire qu’el’z’allaient chercher mes chèvres dans la forêt ; mais j’vois bien qu’el’se sont gaussées d’moi, et qu’el’voulaient m’faire passer la nuit à la belle étoile.

– Elles en sont incapables, dit l’inconnu (c’était M. Germont lui-même). Jamais les infortunés ne leur ont inspiré que le désir de leur être utiles. »

Il fait alors plusieurs questions à la vieille, qui lui raconte naïvement tout ce qui s’était passé.

« Je vois bien, se dit tout bas M. Germont, que leur imagination a été frappée du trait touchant de Fénelon... mais elles se seront sans doute égarées dans ces bois ; profitons du crépuscule qui luit encore pour aller à leur secours. »

Il entre aussitôt dans une grande allée de la forêt qu’il parcourt à bride abattue, et disparaît à son tour.

Bientôt la vieille chevrière croit entendre des cris de joie que répètent les échos dans le lointain, et qui s’approchent par degrés. Bientôt elle croit reconnaître la voix d’une des deux inconnues, s’écriant : « Les voilà !... les voilà !... » Enfin elle entend très distinctement le grelot que Gogo portait à son cou, et dont le son fait vibrer de saisissement le cœur oppressé de la pauvre femme.

« Je n’ m’étais donc point trompée, se dit-elle, et ces deux d’moiselles m’ ramènent mes excellentes bêtes ? »

À ces mots reparaissent à la lisière du bois Théonie et Clara, couvertes de sueur et tenant chacune une chèvre avec un mouchoir fortement attaché à ses cornes. Leurs vêtements étaient déchirés par les épines et les branches d’arbres, leurs chaussures ne leur tenaient qu’à peine aux pieds ; mais leur figure était rayonnante de cette inexprimable ivresse que produit une bonne action.

Derrière elles marchait le vieux Germain, se traînant avec effort, et touchant les deux animaux avec une baguette de coudrier qu’il avait cueillie dans la forêt. Il voudrait bien gronder ses jeunes maîtresses de leur imprudence, de l’inquiétude qu’elles doivent donner à leur digne père en rentrant aussi tard ; mais le succès de leur entreprise lui ferme la bouche.

Comment exprimer la joie de la vieille femme en revoyant ses deux chèvres, unique soutien de son existence ? Elle leur touche la tête, pour bien s’assurer que ce sont elles ; et les pauvres bêtes bêlent de joie en la revoyant, et lèchent les mains qui leur avaient prodigué tant de soins. Celles de Théonie et de Clara furent mouillées des larmes de la reconnaissance.

Les pâtres, en recevant leur vache des mains de leur archevêque, ne rendirent pas plus de grâces à Dieu que ne lui en rendait en ce moment la chevrière pour les deux anges qui l’avaient secourue avec tant de dévouement et de courage.

M. Germont, attiré lui-même par les cris joyeux qu’il avait entendus, revint sur ses pas, et ne put s’empêcher d’être vivement touché du tableau qui s’offrait à ses regards ; il voulut, de son côté, contribuer au bien-être de la chevrière ; il lui offrit d’être la surveillante de sa basse-cour, ordinairement très peuplée de toutes sortes d’animaux domestiques. La bonne vieille accepta cet emploi, qui convenait si bien à ses habitudes et lui assurait le bonheur pour tout le temps qu’elle avait à vivre.

Théonie et Clara se félicitèrent plus encore de ce qu’elles avaient fait pour cette pauvre femme ; et, depuis cet heureux jour, elles ne cessèrent d’éprouver l’influence de la peinture sur les mœurs, et conservèrent toute leur vie le touchant souvenir du tableau de Fénelon.

 

 

 

Jean-Nicolas BOUILLY,

Contes à mes petites amies, 1884.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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