Frère Jacques

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

H. BOUJU

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

FRÈRE Jacques, entré tout jeunet au moustier en qualité de frère lai, y fleurit bientôt de tant de vertus que chacun l’avait en grande révérence et ne le tenait répréhensible d’aucune chose.

Pieux, obéissant, zélé, il se rendait à ses charges avec les yeux baissés, souriait à chacun d’un sourire tout divin, mais ne montrait de signe particulier de sainteté, si ce n’est une dévotion ravissante à Notre-Dame Marie.

Jamais il ne passait sans s’incliner devant son image, spécialement devant celle que certain sculpteur de haut savoir et renom avait adossée au mur du cloître, sous une fine arcature de colonnettes et de décorations. En cet endroit, il demeurait souvent agenouillé, avec telle expression de suavité que les frères l’apercevant s’en allaient discrètement, disant que la Vierge, sans doute, et l’enfant qu’elle portait au bras si gracieusement lui laissaient entendre quelque chose de leurs amoureux secrets.

Il était de si haut mérite, enfin, que le prieur décida bientôt de se décharger sur lui du soin tout honorable d’annoncer par la cloche les offices du moustier.

À l’avis de cette charge que tout autre à sa place eût grandement convoitée, Frère Jacques baissa les yeux encore bien davantage, et son visage s’altéra. Il protesta de son indignité, de sa trop grande jeunesse pour un si haut emploi ; mais chacun mit sur le compte de l’humilité une répugnance si étonnante par tant d’autres côtés, et le prieur ordonna que fût fait ainsi qu’il avait commandé.

Or, ceci se passait trois jours exactement avant la Purification de Notre-Dame, en ce cruel mois d’hiver où la nature se meurt sous l’étreinte du gel, où nos demeures de pierre semblent à jamais glacées comme tombes au cimetière.

Et Frère Jacques commença aussitôt à remplir son office.

La première journée, il s’en acquitta tout à point, comme si jamais n’avait fait autre chose depuis qu’il était né.

Mais la nuit étant venue et Complies terminées, Frère Jacques, de retour à sa cellule, se jeta tout en pleurs devant l’image de la Vierge Marie.

– Ô Mère de mon Dieu, supplia-t-il tendrement, me permettrez-vous ce soir de vaquer à la charge qu’on me confie ? Comment pourrai-je sonner Matines, si comme chaque nuit me tenez en contemplation de votre Gracieuseté ? La Règle sera-t-elle pas accomplie qui veut que le sonneur soit fidèle à sonner ?

Mais comme la Vierge ne daignait répondre, Frère Jacques, à la fin, tout habillé, alla s’étendre dessus sa couche. Et à minuit, à l’heure où le vallon transi attendait en silence l’appel exaltant de l’office de la nuit, la cloche resta muette...

–Frère Jacques, dormez-vous ?

Les moines, bon gré, mal gré, tirés de sommeil par une longue habitude, se sont rendus à l’oratoire, tandis que le prieur, surpris et mécontent, frappe durement (on a si bon sommeil à cet âge) à la cellule du sonneur.

Mais Frère Jacques ne répond pas. Le prieur impatient entre alors dans la chambrette, éclaire de sa chandelle le recoin obscur où l’enfant, enveloppé de sa bure, repose dessus sa couche. Jacques semble dormir d’un sommeil merveilleux, les mains jointes, le visage irradié d’un sourire plein de mystère.

Le prieur le secoue avec force, le tance vertement de sa paresse ; mais le sonneur, revenu à lui et tout marri, confesse son manquement avec telle componction et pleurs si doux, que le prieur, plein de compassion, ne peut se décider à lui retirer son emploi.

Mais le soir revenu, si vite revenu, hélas ! Frère Jacques en prières devant Notre-Dame renouvelle sa demande avec larmes.

– Ô Reine de Beauté, gémit-il, n’avez-vous ouï-dire que tout office en ce lieu doit être fidèlement annoncé, et ne me laisserez-vous pourvoir à mon emploi qui est de sonner ponctuellement la cloche, dont celle de Matines ?

Mais comme la Vierge, cette fois encore, ne répond pas, Frère Jacques se résout à ne se pas coucher, mais à demeurer de nuit sur le carrelage, aux pieds de Notre-Dame, croyant se défendre, en cette dure posture, de la coutumière oraison.

Et cette fois encore, à minuit, la cloche resta muette. Frère Jacques fut trouvé à genoux aux pieds de l’image bénie, si profondément endormi (si perdu en contemplation, serait-il mieux de dire), qu’il fallut de nouveau durement le secouer pour le rappeler à cette vie. Et par égard pour la contrition si parfaite du sonneur, ce jour-là encore sa charge ne lui fut pas ôtée.

Or, c’était maintenant Vigile de la fête de la Vierge Marie, et la nuit étant de retour encore, Frire Jacques se jetait pour la troisième fois aux pieds de Notre-Dame.

– Ô Porte du Ciel, dit-il en se lamentant, voyez dans quel tourment me plonge votre trop grande bonté à me visiter ! Ne convient-il pas que soit annoncée, cette nuit, au monde qui après elle soupire, la fête de votre Humilité et de votre Pureté ?

Mais comme la Vierge ne fait mine encore de l’exaucer, Frère Jacques prend alors une résolution désespérée. Pour être sûr de se tenir en ses sens hautement éveillé, et pour être plus promptement rendu au lieu où l’on doit sonner la cloche du moustier, il sort de sa cellule. Sans coule, sans capuce, et même sans souliers, il descend en silence le grand escalier enténébré. Le froid tranchant aussitôt le saisit. Et Frère Jacques, alors, merveilleusement sourit : c’est le froid, le grand froid de la nuit qui empêchera son esprit de s’envoler hors de lui.

Le voici arrivé dans le cloître. La bise, l’aigre bise de février siffle sous les arcades, fouaille durement les statues et colonnettes des galeries. Et Jacques très grandement s’en réjouit. Il s’avance lentement pour mieux savourer le froid qui le pénètre, et s’approche des baies ouvertes sur la nuit. Là-haut, au-dessus de l’abbaye, le ciel fourmille d’étoiles, plus mordantes, plus aiguës qu’en tout temps. Leur clarté blafarde se coule entre les hautes murailles, pâlit le carré du jardin, allume d’autres étoiles aux cristaux d’argent que le givre suspend au pourtour des ogives. Alentour dans la forêt, la musique du vent, dans la raideur des branches, vient rompre seulement le magnifique silence du firmament.

Pieds nus, grelottant, mordu au cœur par l’âpre froid, Frère Jacques s’en va par le cloître, enivré de son héroïque dessein. Il ne s’arrête, tout transi, que près de la sacristie. Lorsque l’horloge sonnera minuit, tous ses sens tenus en éveil par la bise et le gel, il n’aura presque qu’à étendre la main pour sonner la cloche de l’office de la nuit.

Mais c’est en cet endroit, justement, que se trouve la statue de la Vierge dont nous avons parlé, et près de laquelle, toujours de nuit, une mignonne lampe ne cesse de brûler. Dans cette clarté il l’aperçoit encore, si gracieusement cambrée, portant son bel enfant. Mais... qu’est-ce ceci ? Les yeux de Notre-Dame, eux aussi, ont des clartés d’étoiles ; son sourire a la douceur de nos plus belles nuits ; sa couronne resplendit, et il semble que quantités de cierges, allumés tout soudainement, font à la Vierge Marie, jusqu’aux voussures délicates, une auréole immense...

O Lumen ad revelationem gentium 1 ! sanglote Frère Jacques éperdu d’amour devant Celle par qui nous est venue lumière plus féconde que le jour.

Et il tombe à genoux sur la dalle glacée, renverse la tête, ferme les yeux, l’âme perdue vers la Reine des Cieux...

– Frère Jacques, dormez-vous ?

Alors que tout reposait sur la terre, que le moustier endormi semblait oublier, lui aussi, le mystère joyeux de la Vierge Mère, les moines ont été réveillés soudain par un carillon merveilleux. Légère, aérienne, en grande jubilation et liesse, la cloche du moustier, à minuit, s’est mise à sonner. Mais est-ce bien elle qui sonne ?... Les moines croient encore rêver. Ou du moins est-elle seule à sonner ?... Ce sont plutôt dix cloches, ding... din... dong..., cent cloches, ding... din... dong..., qui se mettent en branle dans la nuit étoilée, chantant à voix mélodieuse le salut de Siméon à la Mère de Dieu.

Les moines, transportés de ferveur et de dévotion, avant de pénétrer dans l’oratoire, se sont avancés dans le cloître, en longue procession. C’est alors que le prieur, en tête de son troupeau, a distingué soudain, aux pieds de la statue au sourire si bénin, une forme agenouillée, figée dans une étrange immobilité. Le cœur battant, car il a reconnu l’enfant, il pose sa main sur l’épaule raidie du dévot de la Vierge Marie.

–Frère Jacques, dormez-vous ?

Frère Jacques ne bouge, Frère Jacques ne répond. On approche un cierge, chacun se penche, n’osant comprendre : le pâle visage sourit d’un sourire radieux et ravissant, mais le corps déjà glacé gardera sa posture d’orant par-delà l’éternité. Frère Jacques s’en est allé chanter Matines près de Celle qui n’avait vu cœur tant aimant sans aussitôt le convoiter.

Mais alors, qui sonne la cloche là-haut, ding... din... dong..., si féeriquement que la terre semble tressaillir d’allégresse sous son enveloppe glacée ?

La Vierge a exaucé la prière de son jeune serviteur, et fait annoncer par les anges son très précieux mystère.

Frère Jacques, le sonneur, fut enseveli le jour même aux pieds de la statue si chère. Et l’on raconte que chaque année, à pareille fête, le vallon retentit si suavement de la cloche de minuit, que les paysans d’alentour, enfoncés dans leurs rêves, tressaillent et se souviennent : c’est Frère Jacques qui vient avec les anges sonner sur cette terre Matines de Notre-Dame.

 

 

 

Henri BOUJU.

 

Paru dans la revue Marie

en juillet-août 1955.

 

 

 

 



1 Lumière pour éclairer les nations. Ant. de la Purification.

 

 

 

 

 

 

 

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