Le petit mitron

 

 

C’était un pauv’ petit mitron

Qui mitronnait des pains d’un rond.

Quand il pétrissait la farine

Il était blanc comme de l’hermine.

Toute la journée il travaillait,

Et la nuit quand il sommeillait,

C’était sur un sac, sur la dure ;

L’patron n’fournit pas d’couverture.

C’était un pauv’ petit mitron

Qui mitronnait des pains d’un rond.

 

Un soir d’hiver par les grands froids,

Fallut porter l’gâteau des Rois,

Tout fumant, bien rose et bien tendre,

Chez des rich’s qu’aimaient pas attendre.

L’patron lui dit : « Tu soup’ras d’main. –

Si t’as froid, souffle dans ta main ;

Si t’as soif, y a d’la neige à boire ;

Puis, t’auras p’t-êt’ deux sous d’pourboire. »

C’était un pauv’ petit mitron

Qui mitronnait des pains d’un rond.

 

Il marcha longtemps. À la fin,

Transi de froid et mourant d’faim,

Comme un criminel qu’on pourchasse,

Il s’blottit au fond d’une impasse.

Il allait mordre au grand gâteau,

Il sentit sa gorge à l’étau.

Un’ voix criait : « Mieux vaut la tombe ! »

Tombe la neige, tombe, tombe !

C’était un pauv’ petit mitron

Qui mitronnait des pains d’un rond.

 

Il se r’mit en marche, tout seul,

Enveloppé d’un blanc linceul.

C’était comme un manteau d’froidure

Qui lui v’nait jusqu’à la ceinture.

Quand il marchait, ses jamb’s tremblaient.

Quand il pleuvait ses larmes g’laient.

Tout à coup, pris par l’avalanche,

Il tomba raid’ sur la neig’ blanche.

C’était un pauv’ petit mitron

Qui mitronnait des pains d’un rond.

 

Il s’endormit près du gâteau,

Et rêva qu’en un blanc château

Trois rois aux simarres étranges,

Le petit Jésus et les anges,

Vêtus de neige et de satin,

L’invitaient à leur blanc festin.

Les mets étaient de blanche neige,

De blanche neige de Norvège.

C’était un pauv’ petit mitron

Qui mitronnait des pains d’un rond.

 

Au point du jour, un chiffonnier,

Quêtant pour emplir son panier,

Vit dans la neige un’ guenille blanche.

Il marche, il écoute, il se penche :

C’était comme un soupir d’enfant ;

On aurait dit qu’c’était vivant.

Quéqu’chos’ s’envola d’un’ poitrine

C’était blanc comme un peu d’farine...

C’était l’âm’ du petit mitron,...

Y’n’ mitronna plus d’pains d’un rond.

 

 

 

Maurice BOUKAY,

Chansons d’amour.

 

 

 

 

 

 

 

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