Madère

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Thomas Edward BOWDICH

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Aucun des vaisseaux que nous trouvâmes à l’ancre dans la baie de Funchal n’étant destiné à Sierra Leone, et aucun autre n’étant prochainement attendu, je me disposai à faire quelques excursions dans l’intérieur de l’île. Pour ceux qui ont parcouru les tropiques, il n’y a pas de plus douce jouissance que de retrouver ces arbres, les plus beaux de la création, au milieu desquels ils ont vécu avec tant de plaisir ; de revoir ces vastes solitudes, où la nature végétale règne encore libre et vierge ; de contempler le brillant azur du ciel à travers le tendre feuillage du mimosa, tandis que le fraisier sauvage, fleurissant à ses pieds, rapporte l’âme au souvenir toujours plus cher de la patrie ; de recueillir d’une main la mûre sauvage et de l’autre les goyaves détachées de leur branche ; de choisir entre les bananes et ces poires ou ces cerises d’Europe, dont partout le souvenir vous accompagne ; telles sont les jouissances qui font de Madère un lieu de délices, sans compter ses sites enchanteurs, la constance et la douceur de son climat.

Le pays, derrière Funchal et sur ses côtés, représente le segment d’un vaste amphithéâtre naturel, formé de pics et de montagnes basaltiques qui atteignent derrière le mont de l’église une hauteur de 3 800 pieds. Cette montagne est l’édifice le plus étonnant de ce magnifique paysage ; élevée de 1 900 pieds au-dessus de la mer, offrant les accidents et les points de vue les plus pittoresques, entrecoupée de ravins et de torrents, elle est couverte de sillons ondulés et inégaux, et de couches de basalte que l’on voit diverger du sommet le plus central et descendre librement jusqu’à la mer, en formant comme les piliers gigantesques de quelque vaste montagne intérieure et qui indiquent avec tant de précision le cours des torrents de feu qui ont inondé l’île, qu’ils semblent avoir été arrêtés et durcis dans leur course pour porter témoignage auprès des siècles à venir.

 

.   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .

 

Vous voyez cette petite cabane qui oppose ses vives couleurs à la teinte brumeuse et à l’aspect livide des cavernes basaltiques, sur le bord desquelles elle est comme en suspens, qui semble à chaque instant menacée d’être engloutie sous ces voûtes de scories, dont les parties mal jointes paraissent toujours prêtes à s’écrouler sous son poids ; élevée sur les ruines d’un autre monde, froissée par tous les vents, ébranlée par tous les orages, elle sert d’asile à un pauvre maniaque ; un frère lui avait ravi les fruits du travail de toute sa vie, au moment où la vieillesse qu’ils étaient destinés à soulager commençait à l’atteindre. Dès lors, sa raison s’égara, non pas, comme on pourrait le croire, pour outrager cette providence qui lui retirait sa protection par un décret juste, sans doute, mais qu’on aurait pu pardonner à un homme de sa classe de méconnaître. Il la perdit avec calme, et loin de chercher à nuire, il élevait des autels informes à son Dieu ; il garnissait les murs de son jardin de couronnes d’épines en honneur de son Rédempteur, et de pierres grossièrement taillées (car je n’oserai les appeler des figures), en l’honneur de ses apôtres. La tristesse de son visage fit un moment place à un sourire hébété, quand il me vit arrêté à examiner, ou comme il le crut peut-être, à admirer ces ornements qui rendaient à ses yeux sa demeure plus riche et plus précieuse que la brillante cathédrale. Mais le regard d’émotion et de désespoir qui succéda au sourire que ma respectueuse démarche avait fait naître, quand une troupe d’enfants, faisant voler du rivage une grêle de pierres, détruisit le plus grand nombre de ses grossières images qui lui avaient coûté tant de peines et qu’il honorait avec tant de soin, le regard qu’il jeta sur moi au moment de cette cruauté, m’émut jusqu’au fond de l’âme. Ce n’était pas là cette manie qui suit trop souvent une aveugle superstition ; c’était l’entraînement pur et naturel du cœur que la perte de la raison avait laissé sans règle, mais non pas sans mesure.

 

 

 

Thomas Edward BOWDICH.

 

Paru dans les Annales romantiques en 1835.

 

 

 

 

 

 

 

www.biblisem.net