Léonore

 

POÈME IMITÉ DE L’ALLEMAND DE BÜRGER.

 

 

 

 

À Madame la comtesse de Genlis.

 

Mon Amie,

 

Je suis heureuse de pouvoir dire que je vous dois l’hommage de ce premier essai : autrement, aurais-je osé vous l’offrir ? Vous m’avez conseillé, ordonné l’étude ; vous m’avez prouvé qu’elle pouvait s’allier avec mes devoirs. Je vous ai obéi ; et ma docilité m’a valu des plaisirs dont le souvenir ne me donnera jamais de regrets. Ayez, je vous prie, quelque indulgence pour Léonore ; songez, en la lisant, que je lui dois le bonheur de vous répéter que mon respect et ma tendresse égalent ma reconnaissance et les bontés que votre amitié m’a prodiguées.

DEPUIS deux ans cette imitation est terminée ; et je me rendais assez justice pour ne pas la publier, lorsque l'on m'a donné avis que madame la baronne de Staël, ayant parle de l’original dans son dernier ouvrage, je devais m’attendre à voir imprimer quelque copie de l’imitation de Léonore, que j’ai trop souvent prêtée. L’opinion de madame de Staël sur la romance de Bürger, est tout à fait décourageante : ce qu’elle regarde comme difficile doit m’être impossible ; et j’aurais caché mon ouvrage plus que jamais, si je n’avais su qu’il allait paraître avec toutes les fautes que j’ai corrigées depuis que le manuscrit est rentré dans mes mains.

Une imitation ne vaut guère d’éloges à son auteur, mais peut lui attirer beaucoup de critiques : je vais d’avance répondre le mieux possible à celles que je prévois.

On me reprochera le choix du sujet ; mais si l’on tolère les revenants sur la scène et dans les romans, on peut bien les tolérer dans un petit poème : il n’est pas plus fou de croire aux apparitions qu’aux devineresses ; c’est moins dangereux, et les morts ne donnent que d’utiles leçons partout où on les fait intervenir. J’ai trouvé le dénouement de Léonore très moral : son amant même la punit du crime dont il est la cause ; cette pensée est juste et terrible, on peut la méditer avec fruit.

Ou dira que je n’ai pas imité assez scrupuleusement l’original : j’avoue que je n’ai pas eu le courage de faire danser les morts ni de détailler les dernières scènes de Léonore ; le goût français s’y oppose. Je me suis crue obligée aussi d’ajouter quelques vers, qui, en apprenant aux lecteurs les premières vertus de Léonore, motivent la grâce qui lui est faite au moment d’expirer.

Le lecteur doit savoir que Léonore est une promise, et que ce titre justifie en Allemagne le parti qu’elle prend de suivre Wilhelm.

 

 

 

                        LÉONORE

 

 

Léonore, accablée, oubliant ses douleurs,

Vers la fin de la nuit a fait trêve à ses pleurs.

Depuis quelques instants Léonore sommeille ;

Bientôt un songe affreux l’agite et la réveille.

« Cher amant, ô Wilhelm ! hélas ! combien de temps

« Dois-je voir loin de toi prolonger mes tourments ?

« Dieu ! peut-être la mort, peut-être l’inconstance

« De te revoir jamais m’ont ravi l’espérance ! »

Ainsi l’infortunée a gémi sur son sort.

Affrontant les périls et méprisant la mort,

Loin d’elle son amant trop avide de gloire,

De son sang achetait l’honneur et la victoire ;

De Frédéric à Prague il a suivi les pas.

Quel sera son destin parmi tant de combats ?

Quels seront ses succès, ses revers ? Léonore

Craint et pleure déjà des malheurs qu’elle ignore.

Mais du peuple Hongrois la reine fait la paix :

Souveraine adorée, elle aime ses sujets.

Leur sang vient de couler, et son noble courage

Fit la guerre en héros et veut la paix en sage.

Les traités sont signés. On laisse les guerriers

Regagner triomphants leurs paisibles foyers.

Ils arrivent ! Quels cris ! Quels transports d’allégresse !

Quels doux embrassements bannissent la tristesse !

Les lauriers qui paraient la tête des vainqueurs

Sont déjà remplacés par de plus simples fleurs.

Ils quittent leurs faisceaux pour de fraîches guirlandes :

L’amour leur prépara ces touchantes offrandes.

On revoit un époux, un fils, un frère... Hélas !

Parmi tant de guerriers Wilhelm ne paraît pas !

La triste Léonore, inquiète, agitée,

Vers la foule en tremblant s’était précipitée ;

Son visage inondé d’un déluge de pleurs,

Aux regards attendris décelait ses terreurs ;

Ses genoux affaiblis la soutenaient à peine.

Elle parcourt les rangs d’une marche incertaine ;

Elle hésite, interroge... On répond tristement,

Que l'on ne connaît point le sort de son amant.

Elle s’adresse à tous, et la même ignorance

Ravit à son amour un reste d’espérance.

On la quitte. Chacun de bonheur enivré

Va revoir son foyer si longtemps désiré,

Heureux et fier de voir sa parure guerrière

Décorer l’humble mur qu’il regrettait naguère.

Léonore est glacée. Une morne stupeur

La prive de ses sens et suspend sa douleur ;

Ses yeux semblent fixés sur un objet terrible,

Dont l’aspect effrayant l’a rendue insensible ;

Mais bientôt reprenant sa force et ses esprits,

Ses regrets concentrés s’exhalent en longs cris :

Elle meurtrit son sein, se jette sur la terre ;

Ses cheveux détachés sont souillés de poussière.

Dans les convulsions d’un frénétique amour,

Elle veut se soustraire à la clarté du jour.

Sa mère, qui déjà sent les glaces de l'âge,

Vient dans ses faibles bras ranimer son courage,

La presse toute en pleurs sur le sein maternel

Et pour sa Léonore invoque l’Éternel.

« Laisse le ciel en paix, lui dit l’infortunée :

« Aux maux les plus affreux par ton Dieu destinée,

« Puis-je encor le prier d’adoucir mon tourment ?

« Que pourrait-il pour moi ? J’ai perdu mon amant.

« – Juste ciel, prends pitié de ce cœur trop fidèle !

« Hélas ! jusqu’à ce jour te servant avec zèle,

« Elle observe tes lois, elle bénit ton nom !...

« Ma fille, soumets-toi ; rappelle ta raison.

« Dieu répand tour à tour les biens et les misères,

« Et d’une âme affligée exauce les prières.

« peut-être que Wilhelm voit encore le jour ?

« peut-être, qu’égaré par un nouvel amour,

« Auprès d’une autre épouse il devient infidelle ?

« Tu pleures son trépas, il t’oublie auprès d’elle...

« Mais de ton désespoir l’accablant souvenir

« Tourmentera l’ingrat jusqu’au dernier soupir.

« – Je croirais un instant que Wilhelm est parjure !...

« Ma mère, qu’as-tu dit ? Cesse, je t’en conjure,

« D’outrager mon amant, de profaner son nom !

« Tu veux en m’abusant rappeler ma raison...

« Je l’ai perdue. Eh quoi ! terminant ma carrière,

« Ne puis-je perdre aussi ce reste de lumière ?

« Ne me prodigue plus tes impuissants secours,

« Je maudis à jamais le premier de mes jours.

« La tombe est mon bonheur, la mort mon espérance,

« Je vois fuir avec joie une affreuse existence.

« Mon adoré Wilhelm, je n’espère qu’en toi ;

« Je meurs, et ton nom seul est invoqué par moi,

« – Pardonne, Dieu clément, ce coupable murmure !

« Pardonne à cette aveugle et faible créature !

« Jamais par cette enfant tu ne fus offensé ;

« Elle abjure déjà ce discours insensé.

« Oh, mon entant ! oublie un amour périssable ;

« Pense au ciel, où l’on goûte une joie ineffable ;

« C’est là qu’une âme pure aime éternellement :

« Ici tout est fragile et passe en un moment.

« – Ni du ciel le séjour, ni de l’enfer l’abîme,

« Ne peut rien sur un cœur que l'amour seul anime :

« Le ciel, sans mon amant, ne m’offre point d’appas,

« Et l’enfer est aux lieux où je ne le vois pas. »

Telle est de son amour la coupable folie ;

Dans ses égarements elle devient impie,

Ne craint plus d’irriter le ciel par ses clameurs,

Et sans la consoler voit une mère en pleurs.

Périsse de l'amour la funeste puissance !

Cette enfant jusqu’alors vivait dans l’innocence.

Sa mère tous les jours bénissait le Seigneur

Des pieux sentiments qui remplissaient son cœur ;

Sur son front virginal brillait la modestie ;

Léonore ignorait qu’elle en fût embellie.

On n’osait point louer la grâce, les attraits

Qu’une noble pudeur répandait sur ses traits.

Maintenant ce n’est plus la douce Léonore ;

C’est une amante en proie au feu qui la dévore ;

Elle a tout oublié, sa mère, la vertu :

Wilhelm est le seul dieu d’un esprit éperdu.

Son corps succombe enfin sous tant de violence,

Et l’excès de ses maux la réduit au silence.

Cependant s’élevait l’astre mystérieux

Qui remplace du jour le flambeau radieux.

Léonore, épuisée, a promis à sa mère

De chercher le repos sur son lit solitaire.

C’est en vain : le silence et l’ombre de la nuit

Ne peuvent ramener le repos qui la fuit.

Libre enfin, pour pleurer, pour gémir elle veille...

Quel son ! quel bruit lointain a frappé son oreille !

C’est le hennissement, c’est le pas d’un coursier,

C’est le bruit d’une armure annonçant un guerrier...

Mais on vient d’ébranler la cloche domestique ;

Quelle voix retentit auprès du seuil rustique ?

« Veilles-tu Léonore ? As-tu de ton amant

« Perdu le souvenir, oublié le serment ? »

À ces accents d’amour, l'heureuse Léonore

Se lève en tressaillant. C’est l'amant qu’elle adore !

Elle court, elle vole, et d’une faible voix

Elle dit : « Oh ! Wilhelm, enfin je te revois !

« Les craintes, les douleurs ont été mon partage.

« Oh ! pourquoi loin de moi signaler ton courage ?

« Oh ! pourquoi si longtemps différer ton retour ?

« – Je n’ai pu quitter Prague avant la lin du jour.

« J’attendais ce coursier ; sur lui tu dois me suivre ;

« Auprès de ton époux, Léonore, il faut vivre.

« – Eh ! pourquoi donc ici ne point te reposer ?

« À de nouveaux périls te faut-il exposer ?

« Les vents impétueux attristent la nature,

« Et de quelque malheur semblent être l’augure.

« – Laisse mugir le vent, que te fait son courroux ?

« Ne peux-tu le braver pour suivre ton époux ?

« Je suis impatient. Hâte-toi, Léonore,

« Veux-tu que loin de toi ton amant souffre encore ?

« Je ne saurais ici me reposer en paix,

« Et ce coursier fougueux ne s’arrête jamais.

« Viens occuper enfin la couche nuptiale ;

« Tu dois y précéder l’aurore matinale.

« Partons sans différer. – Attends au moins le jour ;

« J’éprouve autant d’effroi que je ressens d’amour :

« L’heure... l’obscurité... Écoute, l’airain sonne...

« Bientôt il est minuit... La foudre ou loin résonne...

« Oh, Wilhelm ! attendons. – Vois l’astre de la nuit,

« Profitons de l’instant où sa clarté nous luit.

« Mon amour a déjà disposé ton asile,

« Nous l’atteindrons bientôt sur ce coursier agile.

« Viens, pour te recevoir on o tout préparé ;

« Viens célébrer enfin cet hymen désiré.

« – Mais où sont les flambeaux, les voiles, les guirlandes ?

« Quel temple, quel autel recevra nos offrandes ?

« D’une nouvelle épouse ai-je les vêtements ?

« – Loin de toi le désir de ces vains ornements !

« Un long voile de lin doit recouvrir ta tête,

« Tout éclat est banni de cette auguste fête ;

« Cependant jusqu’ici le plus puissant mortel

« Ne célébra jamais hymen plus solennel.

« – Ma mère t’attendait pour me bénir encore ?

« – Elle suivra bientôt les pas de Léonore.

« Cesse de résister... J’espérais que l’amour,

« Par plus d’empressements payerait mon retour. »

Wilhelm se tait. L’amour lui prête tous ses charmes ;

La douceur de sa voix, ses yeux baignés de larmes,

Les dangers qu’il courut, tant de fidélité...

Léonore se dit qu’elle a trop résisté.

Sa robe est détachée et flotte sans ceinture ;

Son sein n’est recouvert que par sa chevelure ;

Elle craignait l’orage, elle craignait la nuit :

Mais elle ne voit plus que l’amant qu’elle suit.

Wilhelm par ses regards l’interroge en silence.

Enfin sur le coursier, légère, elle s’élance.

Et, pressant son amant de ses bras délicats,

Elle oublie un danger qu’elle ne brave pas.

Aussi prompt que l’éclair dans sa marche rapide,

L’indomptable coursier sous un maître intrépide

Entraîne Léonore à travers les guérets.

Ni les monts escarpés, ni les sombres forêts

N’arrêtent son élan qui fait trembler la terre ;

Autour de lui s'élève une épaisse poussière ;

Ses pieds frappent le roc qui jaillit en éclats,

Et vole étincelant embrasé sous ses pas.

Wilhelm s’adresse alors à sa triste compagne :

« Les astres, lui dit-il, éclairent la campagne ;

« Rassure-toi, bientôt je serai ton époux ;

« Vois, les âmes des morts vont moins vite que nous.

« Les morts, les craindrais-tu ? – Oh ! non, lui répond-elle ;

« Mais laisse-les en paix dans la nuit éternelle. »

Soudain le bruit confus de gémissantes voix

Interrompt le repos des habitants des bois.

Le corbeau croassant, et l’oiseau des ténèbres

Font retentir l’écho de leurs accents funèbres.

Des prêtres du Seigneur vêtus d’habits de deuil,

S’avancent à pas lents conduisant un cercueil :

La dure austérité d’une vie ascétique

Traça de creux sillons sur leur visage antique.

Ils portent des flambeaux, dont la pâle lueur

Rend les bois plus obscurs et répand la terreur ;

Ils chantent gravement un hymne funéraire :

« Ô mortel, tu n'es plus que cendre et que poussière !

« Quoi ! tu connus l’orgueil, et dans un froid tombeau

« Ton corps sert de pâture au plus vil vermisseau !

« Abjure ta fierté, reconnais ta misère ;

« Hâte-toi d’obéir : terre, redeviens terre ! »

« Oui, bientôt, dit Wilhelm, vous serez satisfaits.

« Pontifes du Très-Haut, achevez vos apprêts ;

« Nous atteignons enfin cette heure fortunée

« Ou vous devez bénir un si saint hyménée.

« Hâtons-nous Léonore. » Et le coursier fougueux

Semble un trait décoché par un bras vigoureux.

Son maître, de ta voix l’encourage et le presse,

Il déchire ses flancs, et le fer qui le blesse

Irrite l’animal, qui, redoublant d’ardeur,

Croit laisser loin de lui le fer et la douleur.

Léonore s’écrie, en respirant à peine :

« Oh, Wilhelm ! arrêtons ! quelle lugubre scène !

« Ces crêpes, ce cercueil me remplissent d’effroi.

« Je tremble, je frémis, et je suis près de toi !

« – Pourquoi trembler encor ! La fortune jalouse

« Ne peut plus de mes bras arracher mon épouse.

« Crains-tu ceux que la mort a glacés pour jamais ?

« – Non, je ne les crains pas ; mais laisse-les en paix. »

Elle répond ces mots d’une voix défaillante ;

Ses esprits sont troublés, sa force est chancelante ;

Son regard fixe et morne exprime la terreur,

Son front est recouvert d’une horrible pâleur.

Du sang coule autour d’elle et rougit la verdure.

Elle voit des apprêts de mort et de torture,

Des fantômes errants, des ombres de pêcheurs ;

Un bruit sourd et confus, d’effrayantes clameurs,

La voix de son amant qui devient menaçante,

Tout de l’infortunée augmente l’épouvante.

L’astre brillant des nuits a perdu sa clarté,

De bleuâtres éclairs percent l'obscurité,

En nuages épais le vent chasse la poudre,

L’air au loin retentit des éclats de la foudre ;

La terre lui répond par un mugissement ;

Sur le sol ébranlé s’élève un monument :

L’enfer en construisit les murailles sanglantes,

Couvertes d’ossements et de chairs palpitantes !

Une grille d’airain s’entrouvre avec fracas.

Le coursier haletant précipite ses pas.

D’un bond il a franchi cette enceinte cruelle

Qui contient des pêcheurs la dépouille mortelle.

Les morts épouvantés sortis de leurs tombeaux,

Soulèvent lentement leurs linceuls en lambeaux.

Le fier coursier hennit, et sa bouche enflammée

Vomit un tourbillon d’une épaisse fumée.

Il rampe, se relève, et ses crins hérissés

Se changent en serpents hideux et courroucés.

À des feux souterrains le roc ouvre un passage ;

Ils coulent en torrents sur un sanglant rivage ;

Des esprits infernaux apportés sur les vents,

Repoussent les pêcheurs dans leurs noirs monuments.

Léonore éperdue entrouvre la paupière ;

Elle touche bientôt à son heure dernière.

Mais avant que ses yeux se ferment sans retour,

Elle veut voir encor l’objet de tant d’amour.

Juste ciel ! son amant n’est plus qu’un spectre horrible,

Dans sa main brille un dard flamboyant et terrible.

Les bras de Léonore autour de lui pressés,

N’approchent de son sein que des restes glacés.

Elle succombe enfin à cette horrible vue,

Aux pieds de son amant elle tombe étendue.

« Résigne-toi, lui crie un messager divin,

« Et n’accuse que toi d’un ai triste destin.

« Aux arrêts de ton Dieu tu te montras rebelle ;

« Mais ton Dieu se souvient que tu lui fus fidelle.

« Viens joindre ton époux, sa compagne à jamais,

« Ton âme va me suivre au séjour de la paix. »

 

 

 

Pauline de BRADI.

 

 

 

 

 

 

 

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