L’histoire du Beau Mendiant

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Clemens BRENTANO

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

– De l’autre côté, sur la rive, vivait jadis un pauvre pêcheur ; pauvre, très pauvre, mais travailleur, et qui vivait content. Son unique chagrin, c’était son fils : un jeune homme d’une beauté merveilleuse, vertueux et pieux, mais qui jamais ne voulait aller avec son père à la pêche, et qui souvent rejetait même à l’eau, en cachette, les poissons que son père avait pris. Et lorsque son père le punissait pour l’avoir fait, il lui disait : « Cela, je veux bien le souffrir, pourvu que soient heureux les malheureux poissons. » Pour tous les animaux, il manifestait de la sorte une pitié singulière, mais surtout, il ne voulait choisir et prendre aucun métier. Sur les collines, il allait garder les moutons, mais bien plus volontiers il gardait les oies au bord de la mer, car il pleurait comme un enfant lorsqu’il lui fallait livrer un mouton au boucher. Une fois, il avait appris que nombre de ses amis laineux devaient, le lendemain, être conduits à la mort ; aussi emmena-t-il, de nuit, tout le troupeau sur une montagne déserte, afin de le sauver. Et il fallut le relever de cet emploi. Son père lui fit reproche de sa folie par de dures paroles et le pria de mettre plus de bon sens à garder les cygnes, les oies et les canards sur le bord de la mer. Ce fut avec plaisir qu’il accepta cette nouvelle charge, car il aimait particulièrement parcourir à la nage toutes les eaux de la mer, et c’était à présent ce qu’il faisait à l’envi avec ses nouveaux amis. Mais quand son père s’aperçut qu’il était toujours à l’eau, alors, de tout son cœur, il le supplia de ne jamais s’élancer à la nage sans avoir, auparavant, invoqué Dieu : « C’est qu’il m’est arrivé ainsi, expliqua-t-il, jadis un grand malheur. » Car son fils, malgré tout, il l’aimait de toutes les forces de son cœur, et le garçon était si beau, en effet, qu’on ne pouvait le voir sans l’aimer grandement : quiconque l’apercevait remerciait Dieu de cette vision et se sentait désolé qu’il ne voulût s’accommoder d’aucune sorte de travail. Lui, cependant, ne se souciait de rien ; il était fier et n’acceptait aucun cadeau. Non, ce n’était pas un paresseux non plus, puisqu’il était, au contraire, en continuel travail dans ses pensées ; mais il ne faisait rien de ce que les gens nomment le travail. Il s’était construit lui-même une hutte avec des roseaux artistement entrelacés. Il se taillait des flûtes, dont il jouait avec un art exquis. Souvent, il lui arrivait de passer ses nuits à la belle étoile, tout occupé à contempler les astres qui le réjouissaient beaucoup. Il inventait aussi de merveilleuses chansons qu’il chantait d’une voix ravissante. Il observait avec une grande attention les herbes, les pierres et les coquillages, faisant d’étranges réflexions sur ces choses ; et souvent il les disposait au sol de la manière qu’il voyait les étoiles au ciel. Et c’est ainsi qu’il avait atteint déjà sa dix-huitième année et ne savait encore ni lire ni écrire. Sa religion, par contre, il la portait solidement et dans sa tête et dans son cœur, car chaque matin, avant le jour, quand il venait s’asseoir sur le bord de la mer, un vieil ermite arrivait de l’île jusqu’à cette chapelle où tu m’as trouvé aujourd’hui. Le garçon s’était lié d’amitié avec le vieil homme, qui lui enseignait toutes choses de vive voix, une fois qu’ils avaient prié dans la chapelle. Mais comme son père se faisait vieux et qu’il sentait venir sa dernière heure, il appela son fils à son chevet pour parler une fois encore affectueusement avec lui, avant sa fin.

Ici le batelier (qui raconte cette histoire) s’interrompit et dit à la jeune fille qui l’écoutait avec grande attention :

– Viens avec moi à la fenêtre – et il lui montra, très loin, du côté de la mer, une lumière ; puis il dit : Regarde là-bas, où brille la lumière, dans l’île, c’est un château qui m’appartenait jadis ; et c’est là qu’habitaient mon épouse et ma fille !

Quelques larmes, à ces mots, coulèrent de ses yeux : c’étaient aussi des perles. Il referma le contrevent et tendit les perles à €a jeune fille, lui disant :

– Ces larmes, ajoute-les à ton rosaire, et tu les égrèneras toujours, quand je n’y serai plus, en priant pour le salut de mon âme. Il y a bien longtemps que je n’avais regardé par là-bas, longtemps que je n’avais parlé des miens, et plus jamais je ne le ferai, quand je t’aurai raconté la suite de cette histoire – sur quoi il poursuivit :

» Je connaissais fort bien le vieux pêcheur : il m’avait très souvent ramené au château lorsque je m’étais rendu sur le continent. Un jour, partant pour un pèlerinage en Terre Sainte, après avoir béni ma femme et mon enfant, j’étais venu de bon matin jusque dans sa cabane, pour prendre aussi congé de lui et le prier d’exhorter quelquefois au bien ceux de chez moi, au cours de mon absence. Mais lorsque j’arrivai, le vieillard était sur le point tic passer, et le Beau Mendiant se tenait agenouillé près de son lit. Le père s’arrêta dans ce qu’il disait à son fils et, au vrai sens du mot, prit congé de moi. Puis il reprit ses exhortations paternelles, en appelant surtout à l’âme de son fils, qui ne soufflait mot, au sujet de son oisiveté. Il insistait tout particulièrement sur sa beauté et sur le danger qu’il courait de se perdre dans le terrestre amour. « Ô mon fils, lui disait-il, ne reste jamais par désœuvrement, pour le plaisir, dans les vagues de cette mer, car parmi les écueils, là-haut, demeure une sirène de terrestre plaisir et d’amour, qui peut par la douceur et les suavités de son chant t’attirer dans le tourbillon du regret éternel. » Le fils, alors, prit la parole à son tour et se mit à parler avec un enthousiasme merveilleux et une sagesse émouvante, à la stupéfaction du père et de moi-même qui l’avons tenu jusque-là, comme tout le monde, pour insensé. « Voici, cher père, disait-il, que vous brisez le sceau de mes lèvres, parce que vous me brisez le cœur. Oh ! de ces quelques minutes de vie qui vous restent, profitez-en pour vous réconcilier avec votre Dieu ! et recevez le seul remerciement que pour tout votre amour je puisse vous donner : emportez en votre tombeau, sur mes paroles, l’assurance que derrière vous votre fils ne reste pas la proie de sa folie. Car, sachez-le à mes mots, j’ai médité et travaillé dans mon âme, quoique j’aie été appelé par la foule et vous-même : le fol oisif. »

» Et sur ces mots, il se mit à parler à son père expirant, en termes si réconfortants, de l’éternité, de Dieu et de sa miséricorde, que le vieillard fondit en larmes comme moi-même. Le fils, lui, restait grave et avait la sérénité d’un ange, au point que dans son émotion, le père s’exclama : « Ô mon Dieu, qu’il est magnifique ton ange de la mort ! » Puis le moribond s’agita, et l’on eût dit qu’il avait un poids écrasant sur le cœur ; mais la parole, alors, lui fit défaut. Son fils s’empara d’un luth qu’il avait lui-même façonné sur un coquillage, et se prit à chanter un chant tout merveilleux et apaisant, afin que son père pût mourir en paix. Une fois encore, très tristement, le mourant porta sur lui les yeux, prononçant faiblement le mot « Sirène », puis il s’éteignit.

» Le fils lui donna un baiser et ne pleura point. Le serrant dans mes bras, je lui demandai s’il ne voulait pas me suivre dans mon voyage. « Hier encore je l’eusse fait, me répondit-il, mais aujourd’hui je veux prier. » Alors je voulus lui remettre une bourse d’argent ; mais il s’assombrit et me dit : « Faut-il qu’ici, près de la mort, j’aie souci de ma vie ? » À quoi je dis : « Pourtant demain, tu voudras vivre... – Je mendierai ! » me répliqua-t-il fièrement. Puis il me quitta.

» Alors je déposai l’argent dans un coffre de son père, afin qu’il le considérât comme son héritage, et je gagnai le port où, depuis longtemps déjà, l’équipage m’attendait. Lorsque son père fut enterré, nombre de pauvres, ses amis et ses compagnons d’autrefois, suivirent le convoi. Et sur la tombe, le fils prononça un discours qui émerveilla les vieillards. Ensuite il les invita tous dans sa cabane, où il leur donna le peu que son père avait laissé, les priant de se souvenir du défunt. Il n’épargna, dans sa générosité, ni les portes ni les fenêtres même, et quand plus rien, pas un seul meuble ne resta, alors il alla à la mer et s’y précipita joyeusement. Et tous ceux qui avaient reçu ses dons l’y suivirent des yeux, dans le silence et l’étonnement, tandis qu’il s’éloignait à la nage ; et derrière eux la cabane, avec son toit de chaume auquel il avait mis le feu, s’en allait en fumée. Les gens s’en revinrent à la ville, rapportant comment le fol oisif s’était noyé.

» Aisément, cet excellent nageur atteignit le rocher sur lequel demeurait l’ermite, son ami ; mais dans les flots, il s’était souvenu gravement de l’exhortation de son père et il avait prié avec ferveur afin de n’être pas emporté dans le tourbillon. Pendant plusieurs années, par la suite, il n’abandonna plus l’île où il reçut, comme je te l’ai dit, l’enseignement de l’ermite sur toutes choses. Mais jamais le vieillard ne lui permit de se rendre sur le bord de l’écueil où se tenait le spectre, car il ne le croyait pas assez ferme encore pour résister à ses chants. Durant cette période, souvent il gagnait à la nage le continent, où il allait mendier pour lui-même et pour l’ermite ; mais jamais il ne se présentait devant les habitations de ceux auxquels il avait donné ses biens ; et il ne demandait jamais, non plus, en humble quémandeur, mais avec une noblesse si sereine que non seulement chacun lui donnait de bon gré, mais que, même, on l’attendait, on allait au-devant de lui, par l’effet de sa grande beauté, communément on l’appelait, maintenant, le Beau Mendiant. Quant au vieil ermite, désormais, il ne se rendait plus à la chapelle du continent, car dans une grotte, que je te montrerai demain, le Beau Mendiant lui avait construit un autel et façonné un crucifix. Après qu’il eut achevé cet oratoire, la seule chose qui lui manquât était un calice ; l’ermite, en effet, était prêtre. Or celui-ci lui avait parlé de la coupe de Thulé, et le Beau Mendiant ne put résister à la tentation ; de sorte que lorsque le vieillard fut endormi, il se rendit dans les ruines anciennes où je t’ai menée, afin de voir s’il ne parviendrait pas à posséder la coupe. À peine s’était-il approché de la vieille fenêtre, son luth à la main, que devant lui sortit du flot une femme merveilleusement belle qui tenta de le charmer de toute la puissance amoureuse du geste, de la voix et de la chanson. Mais le jeune homme ne se laissa point troubler et railla, au contraire, les chants et le désir de la femme par son art non moins beau. L’apparition, pour finir, au milieu de ses lamentations, se mit à l’apostropher avec des gestes pleins de douleur et d’éloquence :

» – Que veux-tu de moi ? lui demanda-t-elle, toi qui te railles ainsi !

» – Ce que je veux, c’est la coupe qui est là, au fond ! répliqua le Beau Mendiant.

» – Si, en échange, tu me donnes l’anneau que tu portes au doigt, dit la vision, alors la coupe est à toi.

» Mais le Beau Mendiant ne voulait pas donner l’anneau que son père avait porté, et il le dit à la femme.

» – Ô mon fils ! lui dit-elle alors, ne veux-tu pas rendre à ta mère son alliance ?

» – Maudite soit la minute où je le porte encore au doigt, s’il en est ainsi ! s’exclama-t-il. Voici l’anneau. Donne-moi la coupe !

» Et il jeta la bague vers elle. Mais la femme éclata de rire et ne lui donna pas la coupe. Alors, dans la rage de sa colère, le Beau Mendiant se précipita sur un pan de mur de la vieille ruine et le fit écrouler sur le spectre, dans l’eau qui rejaillit jusque dans les hauteurs. Empli d’indignation, tout en séchant ses joues que l’eau avait éclaboussées, il s’éloigna ; mais soudain, songeant que son père ne lui avait jamais parlé de sa mère et toujours l’avait mis en garde, si mystérieusement, contre le tourbillon, et que mourant, il lui avait encore jeté dans un cri ce mot de « Sirène ! », le jeune homme arrêta. Très affligé, il se rendit à la grotte, devant l’autel, et pria longuement pour son père, pleurant à chaudes larmes et implorant Dieu de lui donner la force de lutter contre les séductions de sa mère.

» L’ermite, un an plus tard, mourut ; et le Mendiant l’enterra dans la chapelle. Alors commença pour le survivant une tout autre existence. Si l’ermite, en effet, avait pour coutumier – comme je le fais moi-même encore – d’avertir les malheureux et infortunés égarés, à la rencontre desquels il allait pour les mettre en garde dès qu’il voyait une barque ou quelque nageur approcher, le Mendiant, lui, s’asseyait sur le rivage et, son luth en mains, il anéantissait avec un art ineffable la séduction des chants de la Sirène. Et on peut affirmer que si la folie des égarés était grande assez pour qu’ils ne choisissent point par eux-mêmes le Bien, il les entraînait de force au Bien. Il n’évitait aucunement de rencontrer cet esprit des eaux, au contraire, et son orgueil était si grand qu’il l’appelait, le provoquait, et que, bien plus encore, il essayait de le convertir par le moyen de ses chants.

» Le Beau Mendiant vécut longtemps de la sorte, accomplissant mainte et mainte bonne action. Mais dans son âme était née une soif infinie de connaître l’origine totale, l’origine entière du Mal, afin d’être capable de le combattre efficacement, radicalement. Il ne se rendait pas compte que déjà, il se trouvait bien loin de l’humilité et qu’un orgueil secret s’était emparé de son cœur. Souvent il se rendait dans l’antre du Cœur de la Douleur Pétrifiée, levait le couvercle de la Fontaine Amère et prêtait l’oreille au chant des urnes perdues. Au lieu de se reposer, comme autrefois, dans le filet que je t’ai indiqué aujourd’hui pour ta couche, au lieu d’y écouter le chant des sphères, il se prit à creuser dans le roc un gîte spacieux, où il s’étendait à longueur de nuits, aux écoutes. Puis, voulant élargir encore son abri, il découvrit le livre dissimulé dans une anfractuosité du roc. Tout joyeux, il courut en l’emportant vers sa demeure, contemplant avec ravissement sa couverture resplendissante ; l’ouvrant, il regretta pour la première fois de ne savoir pas lire. Ce qui l’émerveillait surtout, c’étaient les nombreuses figures et images des astres et des constellations païennes, dont le dessin était rehaussé de couleurs merveilleusement chatoyantes. Puis il découvrit, émaillant l’écriture, d’innombrables images représentant toutes sortes d’histoires, des rois, des cavaliers, des damoiselles, si étranges de mise et d’apparence, et conçues par des mains si artistes qu’il resta assis là toute la journée, à contempler le livre.

» Mais soudain il lui vint à l’esprit qu’il n’était pas encore allé monter sa garde. Aussi cacha-t-il le livre le plus soigneusement qu’il pût, et se hâta-t-il vers les ruines. À peine y était-il arrivé que l’esprit des eaux lui apparut, plein d’affliction et de consternation, lui demandant s’il ne lui avait pas ravi un livre.

» – Oui, répondit le Mendiant, j’ai découvert un livre, que vraisemblablement l’ermite avait laissé et que toi, esprit de mensonge, tu voudrais bien t’approprier !

» – Ah ! gémit la Sirène, ce livre est le plus fier joyau que je possédais ! C’est la chronique de toute ma lignée, et là se trouvent consignés ma nature même et mes actes, toute ma science et tout mon art, mes chants, les dates de naissance de mes enfants et l’histoire de tous ceux qui se sont donnés à moi.

» – Si je trouve la page qui donne sujet à tes plaintes, dit le Mendiant avec colère, je l’arracherai et te la rendrai.

» Longtemps, longtemps encore l’esprit l’implora. Mais le Mendiant lui dit :

» – Je prends ce livre en échange de l’anneau que, par les fausses paroles, tu m’as volé. Je vais étudier ton histoire et y ajouter, à ton usage, des observations et un répertoire qui te causeront de tels tourments que l’histoire s’arrêtera là.

» Et sur ces mots, il revint chez lui. L’esprit des eaux eut un sourire secret, car voici que le piège était tendu pour la perdition du Mendiant. Revenu à sa demeure, le jeune homme s’empressa de rouvrir le livre, et son désir de le lire, d’être capable de le lire, s’accrut furieusement.

» Qui allait lui apprendre à lire ?

» Il n’osait se rendre à la ville avec son trésor, dans la crainte qu’on le lui volât ; aussi jeta-t-il les yeux vers ce château de l’île, où jusqu’à présent il ne s’était jamais rendu. Il prit son luth et gagna l’île à la nage. La demoiselle du château se trouvait dans un jardin. Il s’approcha d’elle calmement. La beauté du Mendiant frappa de stupeur la jeune fille qui n’avait jamais vu d’autres hommes que son père, alors absent, et quelques serviteurs. Elle demanda à ce jeune homme ce qu’il voulait, et il lui dit que c’était du pain et des fruits. Elle se hâta de les lui apporter, et elle tremblait en le regardant. Ensuite elle l’interrogea sur son pays et lui demanda pourquoi il mendiait : mais il parlait peu et il la pria aussitôt de lui apprendre s’il n’y aurait personne dans l’île qui pût lui enseigner la lecture et l’écriture. La jeune fille lui dit :

» – Il n’y a personne ici que moi, qui sache lire et écrire ; mais je ne sais si je serai capable de l’enseigner.

» – Ici, répondit le Mendiant, cela ne me servirait de rien, car je ne puis apporter le livre que je voudrais lire.

» Sur quoi il lui fit la description du livre.

» La jeune fille, en le regardant, se sentit prise d’un étrange ravissement ; il lui chanta alors quelques chants que son père avait toujours chantés, et les larmes lui vinrent aux yeux. Quand elle vit qu’il pleurait des perles, ce fut comme de folie qu’elle se sentit prise pour lui. De nouveau, il lui demanda de lui apprendre à lire et à écrire, la priant de réfléchir au moyen de le faire. Il reviendrait le lendemain, lui dit-il ; et aussitôt il plongea dans la mer et s’en retourna.

» Tout repos avait fui la jeune fille, à présent ; elle ne savait plus vivre ni mourir, tant elle était enflammée pour le Beau Mendiant. Et lorsqu’il revint le lendemain, elle lui promit de le suivre dans les vagues de la mer, si seulement il voulait attendre que sa mère fût couchée. Le Mendiant attendit et la jeune fille, avant pris quelques dispositions, gagna l’autre rivage à la nage avec lui. Or, ils étaient à peine dans sa cabane où il venait à peine d’allumer un feu pétillant, que déjà, ouvrant le livre, il réclamait sa leçon. Et la malheureuse jeune fille se rendait compte à peine de sa passion, de son forfait envers sa mère, de toute sa conduite, que déjà il lui fallait enseigner. Il étudia avec une application infinie : elle lui apprit à connaître les lettres. Ensuite, elle dut encore lui lire une histoire du livre ; puis il la remercia, lui donna quelque nourriture, redescendit avec elle au rivage et la raccompagna à la nage parmi les vagues. Elle lui assura alors qu’il pourrait venir la chercher chaque fois qu’il apercevrait une flamme à l’endroit du rivage où ils avaient atterri aujourd’hui. Mais elle n’osa pas lui avouer son amour.

» Le lendemain matin, l’adolescent se leva de bonne heure et perpétra son premier meurtre : il se tailla un arc et tua un oiseau de mer, afin de se procurer une plume pour écrire ; et, avec le sang de l’oiseau, il reproduisit les lettres qu’il avait apprises. Au soir, à la première obscurité, il vit briller la flamme et s’en alla chercher son institutrice qui, déjà, venait à sa rencontre parmi les vagues. Ayant pris note qu’il se parlait à lui-même à voix basse tout en nageant, elle lui en demanda la raison.

» – C’est qu’il ne faut pas rester sans prier dans ces eaux. lui répondit-il.

» – Oh ! cher, j’aurais bien cru, si tu n’avais pas prié, s’exclama-t-elle, que tu étais toi-même l’esprit des eaux en personne !

» Ils lurent à nouveau : merveilleusement douces et empoisonnées étaient les histoires ; non qu’elles fussent dangereuses pour le Mendiant, qui était pure méditation, mais c’était sa propre perdition qu’enseignait ainsi la jeune fille. Elle devait bientôt venir seule à la nage lorsque, sur le rivage, il hissait une lampe au bout d’une longue perche. Le Beau Mendiant savait déjà lire, alors, et aussi il écrivait dans le livre ses propres chants ; mais les constellations, il les figurait autrement, à sa manière.

» Chaque jour et à chaque nouvelle fois qu’elle le voyait, grandissait l’amour de la malheureuse jeune fille qui, pourtant, n’osait pas le lui dire, tant il paraissait loin de soupçonner cette fatalité. Mais une fois qu’elle était venue et ne l’avait pas trouvé dans sa cabane, elle en consigna l’aveu – mais plutôt, en vérité, sous la forme d’une prophétie – dans le livre : une jeune fille de haut rang aimait le Beau Mendiant au risque de sa vie, et de cet amour elle mourrait, s’il n’en avait compassion. Par timidité, toutefois, elle avait pris soin de poser ces lignes à quelque endroit du livre où il ne devait pas les remarquer tout de suite.

» Le lendemain, le Beau Mendiant mit en place la lampe, mais la Sirène ayant suscité un épais brouillard autour de l’île, la jeune fille n’aperçut pas la lumière et fut très triste de n’être pas appelée. Comme le surlendemain elle ne vint pas non plus, il gagna l’île à la nage et trouva, sur le rivage, beaucoup de gens affairés, qui paraissaient chercher dans l’eau. Il les interrogea et apprit quel était leur désespoir : la jeune fille du château avait disparu et l’on craignait qu’elle se fût noyée.

» Rapide comme une flèche, il revint au rocher, cherchant partout autour sur la plage ; et là il la trouva aux pieds de la Douleur Pétrifiée, les mains jointes, morte et rejetée par le flux. Il la porta dans la grotte, essayant par tous les moyens de la rappeler à la vie ; comme il avait tout épuisé, il songea tout à coup que dans son livre se trouvaient consignées toutes sortes de médecines. Vite, il revint à la cabane et chercha... pour trouver l’aveu de son amour. Prenant le livre avec lui, il se hâta vers elle, dans la grotte ; et là, posant les mains de la jeune fille sur l’écriture, il vit quelques larmes de perle qui tombèrent de ses yeux, comme une confirmation. Alors il fut saisi d’une tristesse immense, cependant que de la Fontaine Amère, il entendait monter ce chant :

 

            Vers Thulé, vite ! vers Thulé

            Cherche au fond de la mer.

            À cette coupe seulement

            Si elle boit,

            Ton amante sera sauvée !

 

» Le jeune homme courut en hâte au tourbillon et il allait s’y précipiter, lorsque l’esprit lui apparut, avec un sourire railleur et méprisant, lui disant :

» – Ne veux-tu pas, ne veux-tu pas encore me rendre mon livre ?

» – Oh ! pourquoi donc l’ai-je jamais retiré de tes mains ! s’exclama-t-il. Donne-moi la coupe, que je rappelle la jeune fille à la vie.

» – Oui, consentit la Sirène, et si tu veux descendre avec elle auprès de moi, je t’accueillerai comme un fils. Approche-toi, que je te donne la coupe.

» Et comme il se penchait vers elle, elle le frappa au front avec la coupe, si fort que le sang jaillit. Il revint en titubant en arrière, et quand il fut de nouveau près du cadavre de sa fiancée, il le prit sur ses genoux et pleura. Ses larmes ruisselaient jusqu’à terre ; et, sur la bien-aimée, le livre ouvert, où était signé l’aveu de son amour, était posé ; et comme il pleurait ainsi sur le livre, entre les lignes de l’écriture il vit apparaître d’autres lignes, où son destin entier était écrit, et où il lut que l’esprit avait allumé sur la mer une fausse lumière pour attirer la jeune fille qui avait nagé vers elle et s’était noyée. Toujours pleurant, le Beau Mendiant s’ouvrit les veines afin d’écrire avec son sang une courte chanson sur sa perte, et mettre en garde contre l’esprit. Et toujours, toujours il pleurait, dans une tristesse infinie, jusqu’à ce qu’il fût pétrifié dans les larmes, avec sa bien-aimée, au cœur de la Douleur Pétrifiée, ainsi que tu les as vus.

» Telle est l’histoire du Beau Mendiant et de... ma fille. Au retour de mon pèlerinage en Terre Sainte, ma femme était morte : elle était morte de chagrin à cause de ma fille. C’étaient de mes parents qui tenaient le château. Alors, je ne me fis pas reconnaître et je gagnai cette île pour y finir mes jours. Et ce n’est seulement qu’après avoir vécu longtemps ici que je découvris les deux infortunés, et le livre sur lequel, comme tu l’as vu aux endroits brillants, ses larmes s’étaient répandues.

 

 

 

Clemens BRENTANO, Chronique de l’écolier itinérant.

Traduit par F. Klee-Palyi et G. Socard.

Traduction revue par Armel Guerne.

Recueilli dans Les romantiques allemands,

Desclée De Brouwer, 1957.

 

 

 

 

 

 

 

 

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