Le

Juif de Vérone

OU

LES SOCIÉTÉS SECRÈTES EN ITALIE

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Antoine BRESCIANI

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

TOME PREMIER

 

 

LETTRE DE L’AUTEUR

 

 

        MONSIEUR H. CASTERMAN,

 

En écrivant mon roman historique le Juif de Vérone, j’avais surtout en vue de prémunir le public contre les sociétés secrètes, dont j’ai cherché à mettre en évidence le but, les moyens d’action, les résultats. Ces dangers deviennent de plus en plus grands. La haine des sectaires embrasse l’ordre social aussi bien que la religion catholique, et des faits déplorables viennent malheureusement de nous apprendre qu’on ne recule pas devant l’emploi de la violence ouverte lorsque les manœuvres secrètes ont échoué. On ne saurait donc exagérer le besoin de se tenir sur ses gardes, puisque l’expérience de chaque jour est là pour constater la gravité des malheurs qui nous menacent. Les amis du bien doivent s’entraider à la défense commune ; et, pour ma part, je suis heureux d’y contribuer en quelque façon en vous cédant la propriété de l’édition française de mon ouvrage dans toute l’extension des conventions internationales. Le Juif de Vérone a réussi, Dieu merci, à dessiller les yeux de beaucoup de gens en Italie, et il a trouvé, même à l’étranger, le plus favorable accueil, puisqu’il a été traduit en anglais, en allemand et en espagnol. Mais, la langue française étant la plus répandue en Europe, j’espère que votre édition, augmentée de la République romaine, qui fait suite au Juif de Vérone et en est le complément, pourra atteindre plus efficacement le but que je m’étais proposé.

Ainsi je vous remercie de tout mon cœur de ce que, parmi tant d’ouvrages excellents, vous ayez arrêté votre choix sur mon livre, et je vous prie d’agréer l’expression sincère de mon estime et de ma reconnaissance.

 

Votre très-humble serviteur,        

 

 

 

 

 

 

 

I. – PROLOGUE.

 

 

 

C’est un spectacle ravissant que le Vésuve, quand on le considère de Portici et de la Torre di Greco. L’œil ne se lasse jamais de contempler ce magnifique tableau, et l’esprit et le Cœur, captivés par la splendeur riante qui semble inonder la montagne, ne peuvent se détacher de ses flancs verdoyants et fleuris.

Au milieu des amertumes d’un long exil, Pie IX aimait à reposer ses regards sur ces luxuriants coteaux : d’une fenêtre ou d’un balcon, abaissant la vue sur l’Océan, il en embrassait la vaste étendue, dans le golfe qui sépare Pausilippe de Sorrente. Ici, des villas et des palais, étalant leur magnificence sur le bord de la mer, au sein de contrées populeuses et fertiles ; là, sur la cime des monts, des bosquets d’orangers et de cèdres, semblables à de brillants diadèmes, des vignes chargées de grappes vermeilles, des jardins diaprés, des pommiers pliants sous le poids de leurs fruits. La tiédeur de l’air, la limpidité du ciel, le calme de la nier, le souffle léger des brises, l’arôme des fleurs et le charme printanier de mille bouquets de lauriers, de myrtes et d’orangers semés çà et là, tempéraient la tristesse du souverain pontife et calmaient les souffrances de son cœur. Plus d’une fois, il s’était dit :

« Ô terre bénie, ô séjour tranquille, ô douce retraite de la paix 1 ! »

Mais, le 6 février 1850, sur le sommet du Vésuve, une colonne de fumée épaisse s’élève par degrés, tourbillonne, et bientôt, sombre et menaçante, monte jusqu’au ciel. Du fond des immenses cavernes de la montagne, commence à retentir un mugissement sourd ; le ciel s’assombrit, le soleil pâtit, le vent fouette la mer furieuse et mugissante. Dans les prairies, les chevaux frémissent, poussent des hennissements, s’agitent, secouent leur crinière ondoyante, et, inquiets, se dressent pleins d’épouvante. Des chiens effarés courent çà et là, poussant des aboiements plaintifs, à travers les rues d’Ottaiano, de Résina et de Bosco ; les oiseaux, d’un vol incertain, se réfugient dans les montagnes d’Amalfi ; les coqs font entendre des cris perçants, et la poule, par ses gloussements significatifs, appelle ses poussins et les recueille tremblants sous ses ailes ; l’oiseau aquatique fuit l’onde des fontaines, et la colombe, triste et silencieuse, regagne, d’un vol précipité, la tour hospitalière.

Bientôt redoublent les mugissements de la montagne : le tourbillon de fumée s’élance avec violence, et, poussé par l’ouragan, est refoulé dans la plaine. Les flancs du Vésuve s’ébranlent et le cratère s’ouvre dans toute sa largeur. Des colonnes de flammes, une pluie de cendres, des pierres brûlantes, sont lancées impétueusement dans les airs. Des torrents de feu, poussés par la tempête souterraine, portent la foudre sur les flancs de la montagne et lancent des roches enflammées qui retombent dans les abîmes du cratère, ou bien s’en vont, par sauts et par bonds, se perdre dans les vallées profondes. Pendant trois jours et trois nuits, le volcan, tel qu’une bouche de l’enfer, vomit le feu, les pierres, la cendre et la fumée. Chassés par le vent du nord, de noirs tourbillons passent, gros et rapides, au-dessus du golfe et le long des monts de Castellamare ; puis, au delà de Sorrente, ils se jettent sur les côtes d’Amalfi, et, traversant le large détroit de Salerne, ils arrivent jusqu’à Paestum. De ce nuage sombre s’exhalent des vapeurs suffocantes ; il s’en échappe une grêle de pierres brûlantes, de cendres et de matières volcaniques qui retombent au loin dans la mer : c’est comme un vaste incendie qui plane sur les flots et dont la fumée, s’élevant vers les nues, obscurcit le ciel.

L’effroi se répand au loin. Soudain, au milieu du cratère les colonnes de feu se succèdent, comme les flots d’un torrent, dont la source serait dans les airs ; elles s’affaissent sur elles-mêmes, et se répandent sur les flancs de la montagne, du côté d’Ottaiano. La lave brûlante, nouveau Phlégéton, descend, resplendissante d’étincelles, d’éclairs et de flammes horribles, qui se réfléchissent dans la fumée, et rendent plus affreux encore cet abîme de ténèbres, placé entre le ciel et la terre.

Les habitants d’Ottaiano, la voyant s’avancer comme une trombe immense, s’enfuient saisis de terreur. Les mères éperdues serrent leurs enfants contre leur sein, et, jetant dans leur fuite un regard en arrière, elles appellent à grands cris leurs époux. Ceux-ci, voyant les vagues de feu envahir les campagnes, se frappent la poitrine et s’arrachent les cheveux avec désespoir. Mais le torrent grossit, bouillonne, s’avance, engloutissant tout ce qu’il rencontre, plantations et demeures. Il ne s’arrête qu’après avoir parcouru près de sept mille : là, dans une vaste plaine marécageuse, voisine du Sarno, il s’enfonce, pétille, et roule des flots de poix, de soufre et de bitume. Les Napolitains, qui sont accourus de la ville pour être témoins de cette scène terrible, se sont placés sur les hauteurs opposées à la direction qu’a prise le fléau. Pendant que, saisis d’effroi, ils suivent des yeux la marche du torrent de feu, d’effroyables éclairs brûlent pour ainsi dire leurs paupières ; le fracas des explosions affecte péniblement leurs oreilles ; la fureur des vagues, le tremblement du sol, les rochers qui se fendent et éclatent, ajoutent encore à l’horreur de ce navrant spectacle. Déjà la plupart d’entre eux, impuissants à se défendre contre la crainte, se reprochent à eux-mêmes leur curiosité ; mais d’autres, plus hardis, gravissent les flancs du Vésuve opposés au fleuve embrasé, pour atteindre le sommet de la montagne, et contempler de plus près les ondes bouillonnantes que le volcan en furie lance dans les airs. Insensés ! plusieurs trouvent la mort sous les quartiers de rochers qui retombent çà et là ; d’autres, moins heureux dans leur infortune, gisent à terre, les membres fracassés. Le reste fuit à pas précipités loin de ces lieux de désolation et de douleur.

Parmi les spectateurs qui considéraient alors le Vésuve, se trouvait un Romain, nommé Bartolo Capegli. À la vue de cette irruption soudaine, il branlait la tête, comme sous l’influence d’un amer chagrin, et disait :

« Ah ! comment ne pas voir, dans ce Vésuve, l’image de l’Italie ? L’Italie, cette belle et généreuse patrie, attirait autrefois de nombreux pèlerins qui jamais ne se lassaient d’admirer son beau ciel, la richesse de ses productions, la paix et la tranquillité de ses villes, la générosité de sa jeunesse, l’industrie, le courage et l’intelligence de ses habitants. Comment tout cela a-t-il disparu ? Comment a éclaté, au sein de cette contrée si favorisée du ciel, ce volcan qui l’a couverte de tant de ruines ? Ô ma patrie ! ô mon amour ! ô saint objet de ma plus douce espérance ! pourquoi te vois-je maintenant ; affligée, pauvre, indignement outragée ? Tu gis dans la fange, ton sein est déchiré, sanglant ; et, mourante, tu jettes un dernier regard sur tes fils, tes fils que pourtant tu voulais faire grands et nobles parmi les peuples, et qui n’ont pas même entrevu le rang et la dignité que tu leur préparais. Et moi aussi, je me flattais de voir bientôt se réaliser ces douces espérances, quand une maligne influence est venue étouffer tes nobles instincts, et détruire tout ce que ta sagesse avait résolu de nous donner de grandeur, de liberté, de force et de puissance. Incapable de supporter le spectacle de ta désolation, trop faible pour éteindre le vaste incendie qui te dévore, je me suis exilé de tes riantes provinces ; j’ai parcouru des régions lointaines pour y pleurer, en liberté, et nos revers et nos malheurs ! »

Ainsi parlait, au milieu d’un cercle d’amis, ce Bartolo Capegli, le visage enflammé de dépit et de colère. Arrivé depuis quelques jours d’un voyage en Suisse, il avait retrouvé ses amis à Naples, et était venu avec eux pour contempler cet immense fleuve de lave qui roulait la désolation et la mort dans les fécondes campagnes, dans les jardins délicieux, qui avoisinent le Vésuve.

Il me semble entendre cette question que vous vous faites les uns aux autres : Quel est donc ce nouveau Caton, qui compare l’Italie aux flancs verdoyants et fleuris du Vésuve, puis se lamente à la vue de ce volcan qui éclate dans son sein et la couvre de ruines ? Comment, ému d’une si profonde tristesse, a-t-il quitté Rome et sa patrie pour aller chercher, sur une terre étrangère, un adoucissement à ses douleurs ?

Voici, en deux mots, son histoire. Bartolo Capegli est un homme qui touche à la quarantaine ; il est grand, bien fait de sa personne, d’un esprit juste et pénétrant, agréable avec ses amis, et, dans les réunions du bon temps d’autrefois, toujours gai, toujours fécond en saillies, en plaisanteries et en nouvelles. Dans sa maison, c’est un bon père de famille, discret avec les siens, attentif et prévoyant dans les affaires de son négoce, juste, loyal et d’un excellent cœur. Son père était homme de robe, un type de ces juristes qui portent toujours la petite queue, les rotoli sur les oreilles et la poudre sur la tête. Quand il sortait pour aller aux tribunaux de la Rote ou de Monte Citorio, il revêtait invariablement la soutane violette, le rochet et le grand manteau : on l’eût pris pour un monsignore.

Or ce vieillard sévère et judicieux conduisait jadis, chaque matin, son petit Bartolo aux pieds de la madone de Saint-Augustin ; il voulait l’avoir avec lui toutes les fois que le saint-père officiait, et jamais il ne manquait, à la Noël, à Pâques, à la Saint-Pierre et à la Saint-Jean, de le conduire aux messes pontificales pour lui faire recevoir la bénédiction du pape. Il avait des jours fixés pour visiter la madone de l’Archetto et celle de la Pietà sur la place Colonna, l’Enfant Jésus d’Aracoeli, le Saint Jean décapité aux Cerchi. Chaque soir, il se tenait à la maison de Capegli une réunion d’avocats du Consistoire, de juges de Rote, des consulteurs du Saint-Office, de prélats de Signature, des Brefs, du Concile et de la Daterie. C’étaient, pour la plupart, des vieillards qui aimaient à se rappeler les temps heureux de Pie VI. Ils le représentaient au jeune Bartolo comme le plus beau et le plus noble pontife qui se fût assis sur le trône de saint Pierre : grand, bien fait, l’air majestueux, la démarche digne et franche, la voix vibrante et sonore, le geste imposant et royal, il commandait, disaient-ils, l’admiration quand on le voyait bénir son peuple du haut du balcon du Vatican.

« Mais, hélas ! quels jours de tristesse et d’angoisses, disait l’un d’eux, quand de barbares républicains l’arrachèrent de Rome pour le conduire en France ! Que de plaintes, que de gémissements, retentirent dans tout le Transtévère et sur les Monti ! Quel deuil dans toute la ville !

– J’étais alors près de Viterbe, dit un autre : je n’ai pu assister à ces tristes scènes ; mais je me rappelle l’assaut du Quirinal, que l’on tenta pour enlever Pie VII. Oh ! mon cher petit Bartolo, tu es jeune encore, tu n’étais peut-être point né alors ; demande à ton père à quelles scènes affreuses nous avons assisté ! Vous rappelez-vous, signor Leonardo, ajouta le même interlocuteur en s’adressant au père Capegli, vous rappelez-vous quand, pour ne pas prêter serment, on convint de fuir et de se cacher partout où l’on pourrait ? Pas un jour, pas une heure, où il fût possible d’être tranquille sur son sort ! Vous n’avez pas oublié, outre le massacre et le pillage, comment tant de malheureux prélats furent jetés dans les prisons, puis conduits, les uns à Fénestrelle, les autres au fort d’Alexandrie, à l’île de Corse, aux bagnes de Gênes, de Toulon ou de Bordeaux !

– Quant à moi, poursuivit un troisième, je ne sortis jamais de la maison Barberini ; mais j’éprouvai, pendant tout ce temps, de terribles frayeurs, et il m’arriva plus d’une fois de me sauver dans une étable, et d’y revêtir la défroque de quelque domestique. Tandis que les Français passaient, furetant partout, avec mon sarreau sur le dos, mes sabots aux pieds, et tenant en main quelque ustensile de circonstance, je m’escrimais autour d’un cheval, dont je ne réussis jamais, malgré mes cris, mes sabots et mon étrille, à faire convenablement la toilette. Quand la nuit venait, souvent je sortais pour aller visiter mes amis et mes collègues : et, il faut bien l’avouer, je ne pouvais m’empêcher de rire, lorsque j’en rencontrais blottis au fond d’une cachette à laquelle on ne pouvait atteindre qu’à l’aide de longues échelles, et où ils disputaient leur asile aux rats et aux souris. Les autres s’étaient réfugiés dans quelques pauvres cabanes de Suburra et en bas de San Cosimato : c’était vraiment un spectacle pénible de voir ces hommes d’un esprit supérieur, condamnés à passer des jours et des mois entiers dans l’inaction et la frayeur, en compagnie des lavandières du Transtévère ou parmi les grandes herbes des Monti. Quelquefois nous faisions une partie de brisque 2, dans la maison Ruspoli, avec l’archiprêtre d’Ariano, quand il avait pu entrer secrètement dans Rome, avec les troupeaux du Prince : il s’était rendu chez lui, et se faisait passer pour l’aumônier des bouviers et des palefreniers de quelque ferme. Parfois il entrait dans la ville, portant le costume d’un butero 3, la tête coiffée d’un long chapeau effilé, sous lequel on distinguait un énorme bonnet à poil couleur écarlate, d’où pendait une sorte de serviette qui retombait sur l’épaule droite. Il était ceint d’un large baudrier de soie, chamarré de vert et de bleu, avec des franges, à la manière des brigands : il ne lui manquait que la dague et les pistolets, pour qu’il eût l’air du plus intrépide des bravi. Un justaucorps rouge à revers blancs et à petits boutons en forme de pistaches ; de larges bottes montant jusqu’au genou ; de gros éperons couverts de rouille ; une forte massue qui pendait à son bras ; un pourpoint couleur bleu clair, tout galonné et blasonné aux armes des Ruspoli : tout cela le taisait respecter des sentinelles françaises qui, à son entrée dans Rome, poussaient même la courtoisie jusqu’à le saluer de bonne grâce. »

Un vieillard du Saint-Office avait coutume, le jeudi et le dimanche, de venir passer la soirée chez Capegli. Il avait vécu du temps de Clément XIII. Souvent, il s’écriait, d’une voix cassée jar l’âge et en s’agitant dans son fauteuil de cuir de Cordoue :

« Pauvre Rome ! quel malheur, quelle honte, de te voir sans pape ! Le général Miollis avait beau dire : “L’Empereur va venir se faire couronner au Capitole”, sur le Capitole, depuis les césars, il n’y eut et il n’y aura jamais que la couronne du trirègne. L’Empereur ! l’Empereur ! soit ; mais, en attendant, Rome était si triste et si humiliée, que son seul aspect faisait horreur. Plus d’étrangers, plus de beaux-arts, plus de commerce : oui, oui, j’ai vu, moi, j’ai vu l’herbe pousser sur la place d’Espagne et dans la rue del Babbuino. Le peuple gémissait, avili et désespéré. Tous les gens au service des cardinaux se trouvaient sans moyens d’existence ; les decani, les hommes d’armes, les domestiques, les cochers, les maîtres de palais, tous étaient sans pain, et la plupart vivaient d’emprunt. La cherté du blé était extrême ; les Français se virent contraints d’ouvrir les fours du ponte Sisto, des Quattro Capi et plusieurs autres. S’ils n’avaient pas agi ainsi, ils auraient bientôt vu le peuple du Transtévère se soulever en masse. J’ai rencontré, moi, des Transtévérins à la taverne della Scala et des Saints-Quarante ; je les ai vus, écumant de rage et grinçant des dents, s’écrier : “Nous voulons notre pape ! nous le voulons ! Eh quoi ! nous sommes Romains, sang de Troie, et l’on nous traite ainsi ? Sans pape, Rome n’est qu’un cadavre, voilà ! Et si l’empereur Napoléon ne nous rend pas notre pontife, saint Pierre le frappera de ses clefs : le grand saint a brisé d’autres têtes que la sienne ! Vive le pape !”

« Ô mon cher petit Bartolo, qu’ils étaient tristes, ces temps-là ! Tu es heureux de n’avoir pas à te rappeler nos malheurs ! Tu vois maintenant comme tout fleurit, comme la cité a repris ses atours de reine, comme les étrangers arrivent en foule aux sept collines, comme les arts viennent faire de notre patrie leur séjour de prédilection. Sais-tu pourquoi les Anglais, les Allemands, les Français et les Russes apportent parmi nous tant d’or et d’argent, lorsqu’ils viennent passer l’hiver dans nos riantes contrées ? Quand ils étaient catholiques, ils payaient le denier de Saint-Pierre, et maintenant, au lieu de cette minime obole qu’ils ont refusée, ils sont forcés de débourser cent fois plus d’argent, toujours à cause du pape cependant ; car n’est-il pas la vie matérielle aussi bien que la vie religieuse de l’Italie ? et sans lui verrait-on un si grand nombre d’étrangers affluer parmi nous ? Crois-tu que, pendant la captivité de Pie VI et de Pie VII, le Pincio fût si riche et si orné ? Jettes-y les yeux : promenades magnifiques, allées ombreuses, larges escaliers de marbre, colonnes superbes, fontaines jaillissantes, statues antiques et féeriques palais, tout nous dit qu’au Vatican se trouve le successeur de saint Pierre. Mais jadis, au temps de la persécution dont je parle, crois-tu que la villa Borghèse reçût tant de carrosses, tant de brillants cavaliers venus d’au delà les monts, tant de femmes somptueusement parées ? Sans le pape, Rome n’est plus qu’une ville de province, et des plus tristes encore. Venise, Milan, Gênes, Turin, Florence, Naples, pourraient perdre leur prééminence sans tomber dans une décadence complète : il leur resterait encore les arts, l’industrie, le commerce dans l’intérieur de l’Italie et même avec les autres nations du globe. Mais Rome, si vous lui enleviez le pape, perdrait en même temps les beaux-arts qui font toute sa vie. Rome n’aurait plus, pour se nourrir, que ses monuments, magnifiques, il est vrai, mais qui ne se mangent ni cuits ni rôtis. »

Figurez-vous, après cela, si le jeune Bartolo devait être partisan du pape ! Le cercle de son père étant unanime, la même cloche portait sans cesse le même son à l’oreille de l’enfant. Aussi, dans le pape, après le vicaire du Christ et le chef de l’Église, il voyait encore le souverain, le père de Rome, sa lumière et sa gloire. Imbu de ces leçons du foyer domestique, Bartolo atteignit l’adolescence. Il ne fit que les affermir et les graver plus profondément dans son esprit et dans son cœur en suivant les cours du Collège romain. Pendant la durée de ses études, il fut l’objet d’une affection particulière de la part des abbés Laureani et Graziosi, qui le conduisaient souvent, en compagnie de plusieurs élèves d’élite, se récréer à Monte Mario, aux villas Ludovisi et Panfili, et dans plusieurs maisons de plaisance des environs de Rome.

Bartolo grandit. Son exercice de prédilection était le jeu de ballon à la villa Barberini : il y acquit tant d’adresse, qu’il tenait tête aux premiers joueurs de l’Italie. Sa taille était svelte et dégagée, et sa constitution si vigoureuse, qu’à le voir, avec sa cotte d’armes et sa ceinture de soie, parer les coups et lancer la batiste, on l’eût pris pour le type vivant des anciens héros des pugilats de Rome.

Mais les chevaux étaient de sa part l’objet d’une véritable passion. Toutes les matinées des beaux jours, il les passait dans la cour de la Daterie ou chez le prince Rospigliosi, au milieu des écuyers et des maîtres d’équitation. Le soir, on le voyait passer au Corso et à la villa Borghèse, montant tantôt un cheval bai des écuries des Doria, tantôt un alezan des haras des Ghigi, un pommelé des Rospigliosi ou des Piombino. Il était admirable en selle : son chapeau blanc, sa cravate de soie rose aux larges nœuds, dont les bouts flottaient sur ses épaules, son habit vert foncé avec ses boutons dorés, portant en relief des têtes de cerfs, d’ours ou de sangliers ; de brillantes bottes à l’écuyère, tout cela était d’un effet charmant et ne manquait jamais d’attirer les regards des jeunes Romaines et des touristes étrangères. Les princes romains l’accueillaient volontiers le soir dans leurs promenades équestres. Mêlé à leur troupe joyeuse, il galopait dans les allées ombragées de la villa Borghèse, à travers les prairies, au fond des bois, sur le bord des lacs et des bassins ; et les jeunes filles, qui venaient à passer ou qui prenaient le frais sur les bancs, au bord des fontaines et des cascades de la villa, ne pouvaient se lasser de l’admirer. Seul ou en compagnie, quand Bartolo avait aperçu un groupe de curieuses, aussitôt il mettait son cheval à l’amble, ou bien caracolait et voltigeait. Son coursier manœuvrait avec une adresse surprenante : il se cabrait, bondissait, ou bien, prenant un pas doux et léger, il faisait ressortir et l’agilité et la tournure de son maître dont la main agitait un fouet avec grâce. Le vent du soir caressait mollement son chapeau dont le blanc duvet se hérissait ; s’il galopait, les basques de son habit se soulevaient, et la crinière de son cheval ondoyait au-dessus de sa tête. Bartolo était beau ainsi, et les jeunes princesses allaient jusqu’à se dire, en le voyant :

« Oh ! s’il était fils d’un prince ou d’un duc ! »

Mais Bartolo ne pouvait franchir le seuil des palais des grands : il ne lui était point donné d’être invité aux soirées de la casa Doria, de la casa Borghèse ou de la casa Piombino. À peine, aux fêtes du carnaval, était-il admis chez le duc Torlonia, qui réunissait alors dans ses salons un grand nombre d’étrangers.

Parmi les jeunes Romaines qui avaient remarqué Bartolo, il s’en trouvait une, belle et riche, fille de l’un de ces surintendants des édifices publics qui, en peu d’années, avaient fait de brillantes fortunes lors des vastes entreprises de Consalvi, secrétaire d’État de Pie VII. Ce riche entrepreneur avait placé ses capitaux à Rome même : il avait acquis dans les plus beaux quartiers de la ville des maisons et des palais d’une grande valeur destinés à servir de résidence aux cardinaux et aux seigneurs étrangers qui venaient habiter Rome. Il en percevait des revenus considérables, qui lui permettaient de vivre au sein de l’opulence. Déjà un monsignore avait jeté les yeux sur la jeune héritière d’un si beau patrimoine, désirant la faire épouser par son neveu ; mais la charmante Flavia, à force de supplications et de prières, obtint de son père qu’il la laissât libre de se choisir un mari. Il rétracta donc les avances déjà faites au monsignore et accorda Bartolo aux vœux de sa fille. Seulement, n’ayant point d’héritier mâle (la Providence ne lui avait donné que deux filles), il mit une condition préalable au mariage : Bartolo devait vivre chez lui et lui tenir lieu de fils, Leonardo Capegli, qui avait encore deux autres fils, souscrivit sans peine à ce désir.

Bartholo était un époux fait pour rendre une femme heureuse : jamais il n’oubliait ces attentions délicates ni ces égards qui plaisent tant aux femmes ; et, en public, le respect et les prévenances dont il avait soin d’entourer Flavia prouvaient à tout le monde son estime et son affection pour elle, mais l’oisiveté où il vivait dans la maison de son beau-père faillit causer sa perte : de nouvelles liaisons, qu’il avait formées depuis son mariage, le précipitèrent souvent dans des écarts pleins de périls et de remords.

Cependant il conserva toujours bien fermes au fond de soir cœur certains sentiments de fidélité à ses devoirs sacrés de chrétien et de citoyen, devoirs qui avaient été profondément gravés dans sa jeune âme par Leonardo. Il est vrai qu’il en renia bien d’autres, soit par oubli, soit par calcul, et cela toujours à son grand détriment et parfois au péril de son honneur.

La jeunesse, imprévoyante et téméraire, se précipite souvent dans des chemins funestes, d’où elle espère pouvoir sortir quand elle le voudra, aussi facilement qu’elle y est entrée : elle ne s’aperçoit pas qu’elle se laisse enlacer par des liens qui la retiendront esclave malgré elle. Il est si difficile de retourner en arrière et de rompre avec son passé ! Et s’il arrive parfois à ces jeunes hommes de briser les chaînes qui les rendaient captifs, c’est souvent à la sagesse et a la prudence d’une épouse qu’ils en sont redevables, lorsque les tendres remontrances de cette voix amie trouvent un écho dans leur cœur.

Bartholo trouva un remède salutaire à son inexpérience et à sa légèreté naturelles dans ses rapports d’amitié avec l’abbé Graziosi, qui, par ses conseils, le ramenait dans le chemin de la sagesse, après l’avoir tiré des mauvais pas où il s’était inconsidérément engagé. Beaucoup de jeunes Romains devaient le même bonheur à ce respectable ecclésiastique, et plût à Dieu qu’ils eussent tous écouté sa voix dans les conjonctures qui suivirent la mort de Grégoire XVI ! Un moyen quoi l’abbé Graziosi employait avec le plus de succès, c’était de donner à ces jeunes gens le goût de l’étude de l’antiquité. Ainsi Bartolo allait, trois ou quatre fois la semaine, au musée du Vatican, où il fit la connaissance de monseigneur Mezzofanti. Animé d’une affection toute particulière pour la jeunesse, ce prodigieux linguiste excellait à inspirer aux jeunes gens le plus vif attrait pour les sciences. Bartolo avait quelquefois offert son carrosse au prélat, l’accompagnant ainsi jusqu’au palais, et ses entretiens avec un homme si distingué étaient pour lui une haute école de sagesse et de prudence. Malgré son élévation au cardinalat, le prélat ne diminua en rien l’intimité de ses rapports avec Bartolo, et, ayant appris qu’une jeune touriste anglaise, aventurière bizarre et perfide, l’attirait chez elle pour y passer la nuit au jeu, il s’efforça de le soustraire au danger de perdre sa réputation et sa fortune. Le pape avait formé le projet de visiter quelques monuments des forteresses pélasgiques et cyclopéennes du Latium : le cardinal fit mander Bartolo et plusieurs savants pour examiner les restes les plus beaux et les mieux conservés. Bartolo se tint grandement honoré de cette attention ; il disserta avec les plus célèbres antiquaires et architectes de Rome, les chevaliers Canino et Visconti, le commandeur Campano, le marquis Melchiorri, et une foule d’autres hommes distingués, que l’amour de l’art avait attirés sur les lieux. Il alla à Rieti, visita tout ce qui restait des travaux des Aborigènes, étudiant les ruines de ces antiques débris ; il visita Amérie et Spolète dans l’Ombrie ; il vit les remparts de Préneste ; il erra dans le pays des Eques, descendit chez les Volsques, chercha Norbe, Segni, Sezze, Terracine, Circéi, mais rien ne lui parut plus imposant que les murs herniques de Ferentino et de la citadelle d’Alatri.

Là, il admira ces immenses rocs angulaires de diverses formes, si intimement unis les uns aux autres, qu’ils semblent n’en faire qu’un seul ; il en mesura la longueur, il en observa les formes et la variété. Dans la porte Sanguinaire, et dans la seconde tour de l’Acropole de Ferentino, il s’étonna du talent inimitable et de l’habileté des ouvriers ; mais, en présence des défenses du rocher d’Alatri, si bien engrenées, si admirablement raccordées ensemble, si savamment combinées avec les angles et les saillies des bastions, Bartolo fut pris d’une admiration plus vive encore, et il ne pouvait en détacher ses yeux. Quand il se fut acquitté de la mission dont le cardinal Mezzofanti l’avait chargé, il s’en retourna à Rome, et fit un si grand éloge du génie et de la force de ces premiers habitants de l’Italie, que le pape, qui eut connaissance de ses appréciations, se disposa à visiter au plus tôt l’antique citadelle d’Alatri.

Bartolo avait oublié son Anglaise.

 

 

 

 

II. – ALISA.

 

 

 

C’était dans les premiers jours du mois de mai 1846. Par une de ces splendides matinées du ciel de Rome qui charment l’œil surpris de l’étranger, on vit une berline de voyage traverser la place du Quirinal, arriver bientôt aux Quatre-Fontaines, tourner la rue de Sainte-Marie-Majeure et s’arrêter à la porte du monastère de San Dionisio 4. La sonnette de la porte retentit, et l’on entendit la portière dire à une sœur converse :

« Appelez Alisa. »

Aussitôt dit, aussitôt fait :

« Vite, Alisa, vite, votre père est arrivé ! »

Alors parut une jeune fille de quinze ans à peine. Un manteau de voyage était jeté négligemment sur ses épaules ; un col blanc comme la neige dessinait ses plis autour de son cou ; sa robe, semée de raies blanches et roses, s’ouvrait sur le devant et était maintenue par des boutons de nacre et des nœuds bleu de ciel ; ses pieds étaient chaussés de brodequins couleur de feu. Elle était preste, légère ; une grâce virginale était répandue sur toute sa personne. Ses cheveux, d’un blond pur et d’une beauté rare, se divisant au milieu du front, retombaient en tresses magnifiques, puis se relevaient en touffes abondantes pour former sur sa tête une sorte de diadème. Dès qu’elle eut appris que son père l’attendait à la porte du couvent, son visage s’anima d’une rougeur subite, et ses yeux se mouillèrent de larmes. Elle se jeta au cou de ses douces compagnes, qui pleuraient en lui disant un dernier adieu, et serra sur son cœur ses maîtresses bien-aimées. Elle avait mille choses aimables à leur dire, mille baisers à donner avant son départ. On s’empressait autour d’elle : l’une ajustait le collet de son manteau, l’autre attachait une épingle. Pendant qu’une sœur converse plaçait sur la tête d’Alisa son élégant chapeau de paille, une jeune élève, se faufilant parmi les autres, s’emparait des rubans et les lui nouait sous le menton, tout en appliquant un baiser sur le front de sa chère compagne.

En traversant la salle des ouvrages, Alisa jeta les yeux sur un fichu brodé, et, se tournant vers l’une de ses amies :

« Tu es heureuse, Laura, lui dit-elle, toi, tu as encore ta mère ! Comme elle sera contente le jour de sa fête ! »

Un profond et douloureux soupir l’interrompit. Apercevant le piano, elle eut l’idée d’y courir, d’y jouer un prélude ou quelques roulades ; mais au même instant elle aperçut devant elle une petite madone pour laquelle les élèves avaient une grande dévotion. La jeune fille s’inclina devant elle, et, la regardant avec des yeux pleins d’amour, elle lui dit :

« Ah ! mamma mia, ce sera vous qui me protégerez ! Julia, n’oublie pas les fleurs. Tu sais que, depuis les violettes du printemps jusqu’aux chrysanthèmes de l’automne, elle recevait chaque jour de ma main un bouquet plein de fraîcheur. Oh ! je te recommande ce petit vase de Sèvres : ne le brise pas, sais-tu ! Ne le place devant la Vierge que les jours de fête. Vois-tu ce petit cœur qui est peint au milieu ? c’est mon cœur. »

En achevant ces mots, Alisa atteignait la porte du couvent, et là, ce fut un nouvel assaut de baisers, de caresses et d’adieux. Enfin la supérieure la remit entre les mains de son père. Il lui prit le bras, l’aida à monter dans la voiture, s’y plaça après elle, et, l’ordre donné, les chevaux partirent. Alisa jetait parfois un regard en arrière, puis, le front incliné, son mouchoir sur les yeux, elle restait muette : son père, étendu sur d’épais coussins au fond du carrosse, considérait, silencieux et pensif, l’émotion et les premières afflictions de sa chère Alisa.

Ce père, c’était Bartolo. Depuis trois ans et demi, il avait perdu Flavia, sa bonne et sage épouse, morte après la naissance d’un fils qui avait été l’objet des plus ardents désirs. Cet enfant, à peine né de quelques jours, fut saisi de violentes convulsions et succomba entre les bras de sa mère. Sa douleur fut si vive, qu’elle tomba malade : elle ne put longtemps résister à la violence du mal, et mourut. Bartolo restait donc seul avec son premier enfant, sa chère Alisa, qui, déjà du vivant de sa mère, avait été placée à San Dionisio. Là, elle avait grandi, au milieu de ces religieuses aussi instruites que pieuses ; elle y avait reçu une éducation chrétienne, en rapport avec le rang qu’elle devait un jour occuper dans le monde. À une grande beauté, Alisa joignait un esprit fin et pénétrant, une imagination très-vive, un caractère gai et enjoué, un cœur tendre, pur et sincère, mais ardent et sensible.

Bartolo, après la mort de Flavia, sans s’abandonner toutefois à une vie déréglée, n’avait que trop fréquenté certaines réunions qui mêlaient la politique aux divertissements de l’opulence, et agitaient, au milieu des festins, les plus hautes et les plus difficiles questions d’État.

Grégoire XVI avait beaucoup vieilli : mais il ne cessait pas de se montrer grand pape dans le gouvernement de l’Église. On le voyait toujours invincible dans la lutte contre les ruses d’une diplomatie hostile au Saint-Siège ; toujours ferme et inébranlable dans le dessein de tenir son rang en face des cabinets catholiques ; vaillant et vigoureux pour résister à la puissance et aux attaques des gouvernements hétérodoxes ; toujours l’ami, le protecteur, le Mécène des beaux-arts et des sciences, surtout de la philologie, et trouvant des charmes, jusqu’à la fin de sa vie, dans sa riche et noble institution du musée étrusque du Vatican.

« Tout va bien, disaient les anis de Bartolo, au milieu des éloges souvent renouvelés de l’auguste pontife. Mais Grégoire XVI a trop de fierté ; il est intraitable et hostile aux progrès actuels de la civilisation européenne ; il est l’ennemi des lumières, systématiquement opposé aux inventions modernes, et il met tout son bonheur à arrêter l’essor des génies de l’Italie. Et puis il ne sait pas administrer, il laisse l’État marcher à sa ruine, en le surchargeant impitoyablement d’impôts et de taxes toujours nouvelles.

– Quant à son aversion pour le progrès, je vous accorde tout, répondait Bartolo ; comme pape, il s’en occupe peu ; mais, quant aux dépenses que vous lui reprochez, elles ne lui sont point imputables ; les factions et les révoltes suscitées dans la Romagne et ailleurs en sont la seule cause : c’est là ce qui l’a contraint d’appeler ici les Allemands d’abord, puis les Suisses. Mais, croyez-moi, qu’il nous vienne un autre pape, que l’Italie s’unisse en confédération, et, comme nous le prouve si victorieusement le grand Gioberti dans son ouvrage Il Primato, nous verrons Rome renaître, reprendre, sous la présidence du pontife romain, son ancienne prééminence, et, de nouveau grande et respectée, briller de son antique splendeur.

– Allons donc ! disait un autre, crois-tu que la confédération italienne plairait fort à l’Allemand ? Tu es trop bon !

– Oh ! quant à l’Allemand, César Balbo, dans ses Espérances de l’Italie, nous indique un moyen très-sûr, infaillible, de nous en débarrasser. Placez le pape à la tête de la confédération italienne, et Rome non-seulement payera ses dettes, mais elle deviendra puissante et riche ; elle prêtera ses trésors aux autres nations, comme elle le faisait souvent, dans les siècles passés, alors que le pape était vraiment pape et présidait aux destinées du monde chrétien.

– Bartolo, disait un autre encore, ne parle plus que d’Alexandre III et de la ligue lombarde ; il n’a dans la tête que son pape imaginaire, dont il veut faire le capitaine de la ligue italienne. Rêves que tout cela ! S’il ne nous vient pas un pontife dans la vigueur de l’âge, ton pape, mou Bartoluccio, ne quittera jamais la chape, et, au lieu de monter à cheval au milieu des camps, il se fera porter en litière au Vatican, se contentant de répandre sur nous de pacifiques bénédictions.

– Cependant, mes amis, reprit Bartolo, Urbain VI était un vieillard, et ne l’a-t-on pas vu, à Carignan, pousser son coursier avec ardeur à la tête des braves ? Jules II aussi avait bien senti quelques hivers passer sur sa tête, et cependant ne le vit-on pas, au fond de la Lombardie, sur un cheval fringant, diriger les assauts, et, tout bouillonnant d’ardeur, entrer par la brèche dans la ville vaincue ? »

À ces paroles prononcées avec enthousiasme, l’assemblée faisait entendre souvent un éclat de rire, en même temps que plusieurs membres regardaient Bartolo de travers et se taisaient.

 

 

 

 

III. – POLIXÈNE.

 

 

 

Telle était la vie de Bartolo depuis deux ans à peu près : fidèle au pape par affection et pour le plus grand bien de Rome ; partisan de la régénération de l’Italie, par amour de la commune patrie ; ennemi des sociétés secrètes, par la noblesse et la franchise de son cœur, mais lié pourtant avec plusieurs affiliés de ces sociétés, et cela par légèreté ou par ignorance. Seul maintenant avec son Alisa, il oubliait son veuvage ; et, revoyant dans sa maison cette aimable enfant qu’il affectionnait plus que tous les biens de la terre, il voulait qu’elle fût l’ornement de sa demeure, qu’elle brillât dans Rome, afin de ramener, par elle et avec elle, la joie et le bonheur à son foyer.

Pendant que ces pensées occupaient l’esprit de Bartolo, déjà l’on avait passé la porte San Giovianni, et le carrosse roulait avec rapidité vers Albano, où Bartolo possédait une charmante villa. Alors il se tourna vers sa fille, et, rompant enfin le silence :

« Allons, dit-il, sèche les pleurs, ma fille, et console ton père. Tu ne peux croire avec quelle impatience j’ai attendu ce jour, qui doit être, je l’espère, pour nous deux, le commencement d’un long bonheur. Nous passerons dans la villa les beaux jours du mois de mai ; puis j’ai l’intention de te conduire visiter la Toscane, où j’ai des amis. À Florence, à Sienne, à Pise et à Livourne, tu jouiras de tous les agréments que présentent ces villes si élégantes et si belles ; tu pourras, en voyageant, orner ton esprit d’une foule de connaissances qui conviennent à ton âge. Pour éloigner de toi l’ennui de la solitude, je t’ai procuré une bonne et vertueuse compagne, qui, en vivant avec toi, te fera profiter de son expérience, de son savoir et de l’usage qu’elle a du monde. Sois sa sœur et son amie : elle sera l’une et l’autre pour toi, et elle développera ton esprit, tes connaissances, ainsi que les talents d’agrément que tu as déjà acquis. Elle joint un esprit supérieur à un savoir très-varié. »

En arrivant à Albano, Alisa trouva dans le jardin, en face de la maison, une jeune personne qui l’attendait. Mise avec élégance, sa beauté remarquable brillait du plus vif éclat. Elle pouvait avoir vingt-huit ans. À peine eut-elle vu descendre Alisa du carrosse, qu’elle courut, joyeuse et souriante, à sa rencontre, se jeta à son cou, l’embrassa, puis, lui prenant la main, elle la conduisit dans un salon : là, elle se hâta de la débarrasser de son chapeau, lui arrangea gracieusement les cheveux sur le front et la fit asseoir sur un divan, d’où le regard s’étendait, à travers une porte vitrée, sur les parterres de la villa.

Cette dame de compagnie ou cette gouvernante d’Alisa, car elle cumulait les deux titres, était bonne et vertueuse, du moins autant que le jugeait nécessaire un des amis de Bartolo, qui la lui avait présentée : il la trouvait très-propre à former l’esprit d’une jeune personne qui sortait des mains de religieuses, toute farcie de petitesses et de superstitions monacales. Étaient-ce bien là les idées qu’il fallait à une jeune et charmante héritière de plus de quatre-vingt mille écus qui lui revenaient de sa mère ? L’ami de Bartolo ne le pensait pas.

La signora Polixène, née en Toscane, avait été élevée pour le théâtre, puis le Conservatoire de Milan ; danseuse de profession jusqu’à vingt ans, puis transportée, pour on ne sait quelle cause, sur la scène de Berlin, par un Mécène hongrois, elle était revenue plus tard en Italie, où, dans plus d’une ville, elle fit profession de guérir certaines maladies, par le système homéopathique et au moyen du magnétisme.

C’était d’ailleurs une Italienne : le saint amour de la patrie s’était si bien emparé d’elle, que tout son être ne respirait que la jeune Italie. Mais, à ce sujet, elle avait une discrétion si rare, que l’ont pouvait dire que sa main droite ignorait ce que faisait sa main gauche. Quand elle allait d’une ville dans une autre, elle était d’ordinaire chargée de certains messages que l’on ne peut confier au papier. On pouvait la ranger au nombre des plus ardents et des plus infatigables chevaliers de la politique : elle portait les lettres du parti, écrites sur un morceau de soie blanche qu’elle avait soin de coudre dans ses habits, autour de son sein. L’officier de police n’avait jamais osé pousser ses investigations jusque-là, et Polixène faisait de cette sorte de pudeur l’objet de ses plus fines plaisanteries.

Bartolo ne savait rien de tout cela, et l’extérieur de cette femme n’était pas de nature à le lui faire deviner. C’était une personne d’une grande réserve ; et puis sa physionomie paraissait si ouverte et si franche, ses yeux respiraient une si candide sérénité, et elle réussissait si bien à composer sa tenue et sa démarche ! Elle avait, pour toutes les circonstances possibles, un répertoire de sentences qu’elle savait débiter à propos, avec un flegme et une solennité inimitables. De temps en temps, elle laissait échapper, sur la résurrection de l’Italie, certaines exclamations qui faisaient plaisir à Bartolo : souvent, après le déjeuner, assis sous un berceau de jasmin, il l’entretenait longuement sur les moyens à employer pour rendre à l’Italie son antique splendeur.

Dans les premiers jours, tantôt avec son père, tantôt avec Polixène, Alisa faisait de longues promenades sous le verdoyant ombrage des chênes qui bordent les rives élevées du lac d’Albano ; elle gravissait le mont de Jupiter Latial, visitait l’antique forêt de Ferento on le bosquet de Némi, dont les ombrages épais rappellent le culte sanguinaire de Diane Érycine ; quelquefois elle allait jusqu’au sanctuaire de Galloro, confié à la garde des pères jésuites, et dans lequel les populations de l’Aricie et du Latium viennent vénérer une antique image miraculeuse de la Reine du ciel, qui a substitué aux immolations des victimes humaines le doux et suave holocauste des cœurs.

Déjà plusieurs semaines s’étaient écoulées depuis l’arrivée d’Alisa sous le toit paternel. Elle pria doucement Polixène de vouloir bien la conduire à l’église de Notre-Dame de Galloro, où elle avait dessein de se confesser à un père jésuite que lui avait indiqué la mère supérieure de San Dionisio. À cette demande inattendue, Polixène changea de visage, dissimulant mal le dépit qui la faisait rougir, elle répondit perfidement, mais du ton le plus doux :

« Que dis-tu, mon cher ange ? Toi, te confesser à un jésuite ! Toi, si bonne, toi dont l’âme est si noble et si franche, te confesser à un jésuite ! Autant vaudrait aller de toi-même t’enfermer dans un tombeau. Tu ne sais donc pas que les jésuites sont les ennemis les plus pernicieux de toute vertu ; qu’avec une adresse infinie ils charment l’esprit des jeunes gens pour étouffer en eux toute gaieté, pour éteindre dans leur cœur la flamme des plus tendres affections ? Si tu tombes dans leurs mains cruelles, adieu tout amour pour ton père : ils te feraient un devoir de ne pas l’aimer. Que Dieu te préserve de jamais te confesser à eux ! Tes péchés courraient la poste pour être exposés sous les yeux du général, chaque samedi, jour où il a coutume, le soir, de faire sa méditation sur la liste des péchés de toutes les jeunes filles. Une d’entre elles veut-elle se marier, le fiancé demande en communication confidentielle cette liste au général, et il prend ainsi connaissance de toutes les actions et de toutes les pensées de la malheureuse. Les jésuites, vois-tu, ce sont des renards fourbes et cruels, sous l’enveloppe hypocrite de la piété : ne t’y fie pas, si tu veux le salut de ton âme. »

Alisa, stupéfaite, ne savait que penser de ces étranges paroles ; sa réponse se fit attendre :

« Cependant, dit-elle, ma mère, d’heureuse mémoire, se confessait au père Buonvicini ; et elle était si pieuse, si douce, si patiente et si magnanime, qu’elle était regardée comme le modèle des dames romaines. Et moi aussi, du monastère de San-Dionisio, j’ai vu de loin, à travers les fenêtres, le jardin du noviciat des jésuites. Plusieurs fois, au guet avec Gigia et Carolina, dans une petite mansarde élevée, nous vîmes les novices passer trois à trois, disant le rosaire ou méditant en silence. Bien que personne ne les vît, ils marchaient les yeux baissés, si recueillis et si graves, qu’ils avaient l’air de petits saints. Plusieurs fois, à un si beau spectacle, je me prosternai aux pieds de ma chère petite madone du corridor, la priant, les yeux mouillés des larmes d’une sainte envie, de me rendre bonne, moi aussi.

– Oh ! que tu es simple ! Les jésuites, vois-tu, exercent ces jeunes gens à toutes ces impostures, pour tromper les sots et s’attirer la sympathie du peuple par leur dévotion ; ils sont rusés comme des démons : bref, que je ne t’entende plus parler de jésuites. »

Et la pauvre Alisa prit le meilleur parti : elle se tut. Elle avait rapporté avec elle de San-Dionisio les Maximes éternelles, les Gloires de Marie, la Dévotion au Sacré-Cœur et quelques autres petits livres de piété ; mais, sans savoir comment, elle les voyait disparaître un à un. Un jour elle se hasarda d’en demander des nouvelles à Polixène : celle-ci, haussant les épaules, lui dit :

« Hem ! où les avais-tu mis ?

– Dans mon pupitre.

– Bast ! je n’y ai jamais pris garde ; il te semble les avoir rapportés, mais tu les as peut-être laissés à San Dionisio. »

Pour les remplacer, Polixène lui mit entre les mains le Marco Visconti de Grossi, les Piagnoni de Massimo d’Azeglio et la Margherita Pusterla de César Cantu.

« Tu verras, lui dit-elle, tu verras dans ces livres comment on peut allier la vertu avec l’amour de la patrie. Ah ! chère amie, quand on ne se sent pas dans les veines un sang italien, on n’est pas digne de respirer cet air vital qui animait les antiques Pélasges ! Vois Albe, Cori, Ardée, Laurento, et ici, sous nos yeux, Aricie : là, autrefois, vivaient les Opses, les Ausones, les Rutules, les Aurunces ; chez ces peuples de héros, on sent que battaient des cœurs fiers d’appartenir à une si belle patrie ! »

C’était le plus souvent sous l’ombre des chênes verdoyants, à la douce fraîcheur du matin, que les deux jeunes, filles se livraient à la lecture de ces livres.

Polixène avait soin de déployer tout son talent de commentatrice pour expliquer à Alisa les passages les plus passionnés et relatifs aux espérances de l’Italie. Un jour, pendant que la jeune fille lisait un morceau de Grossi, un jeune homme à cheval vint à passer par l’allée des Capucins. Il chevauchait au grand trot, mais pourtant il put distinguer parfaitement la physionomie animée d’Alisa : elle lisait, en ce moment, les cruelles agonies de la Bice dans le château de Gallarate ; sa paupière était immobile, sa respiration semblait suspendue ; une vive couleur empourprait ses joues pour faire place, l’instant d’après, à une sombre pâleur. Bientôt son visage s’enflammait de nouveau et son front se ridait ou s’épanouissait, sous l’influence des diverses émotions qui l’agitaient. Le cavalier, arrivé à l’extrémité de l’allée, fit rebrousser chemin à son coursier et passa de nouveau plus rapide encore que la première fois : Alisa ne leva pas les yeux pour le regarder. Mais Polixène, voyant que l’heure du retour était presque arrivée, ne voulut pas attendre que l’inconnu les remarquât une troisième fois : elle interrompit la lecture, et elles retournèrent à la villa.

Deux jours après, elles étaient assises, sous un massif d’aunes, près du lac Albano, et discutaient ensemble. Alisa distingua tout à coup, à travers le feuillage, un jeune peintre, assis sur un tabouret de cuir et la palette en main. Il peignait le lac, les collines voisines et les monts du Latial. Dans ces promenades, on rencontre souvent des peintres allemands, suisses ou belges, enthousiastes de ces magnifiques paysages. Celui-ci n’attira donc que médiocrement l’attention des deux jeunes filles. Pourtant Alisa leva les yeux plusieurs fois sur lui comme par hasard, et elle vit, à travers le feuillage, un jeune homme à la moustache longue et retroussée, au menton orné d’une barbiche élégante et pointue. Elle crut reconnaître le personnage qui avait passé à cheval dans l’allée, deux jours auparavant. Il peignait, les jambes croisées, et soutenait sur son genou un cadre de grandeur moyenne. Souvent il se cachait la figure de sa palette, et son œil plongeait à travers le trou qui sert à la- maintenir. Il semblait qu’en regardant (Alisa ne savait pas où) il poussait un profond soupir. Mais qui est-ce qui s’amuse à expliquer les bizarreries des peintres ?

Un évènement d’un autre genre les attendait à la villa. Elles y étaient rentrées depuis quelques instants pour le déjeuner quand Bartolo entre tout à coup, jette son chapeau de paille sur le piano, s’approche du balcon d’où l’on découvre Rome, se retire, puis s’avance vers les deux jeunes filles qui le regardaient avec étonnement :

« Eh bien ! s’écrie-t-il, Grégoire XVI est mort !

– Mort ? interrompt Polixène, mort ! Vive l’Italie ! »

Bartolo, le visage animé, marchait à grands pas dans le salon, s’arrêtant quelquefois brusquement, passant sur son front une main rapide ; puis, dans une pose réfléchie, il maintenait son visage immobile, et ses doigts tremblaient convulsivement. Il se jeta sur une Agrippine, les yeux tournés vers Rome :

« Comment faire un pape, disait-il, au milieu de cette agitation de l’Italie tout entière ? Le Piémont lance des éclairs ; la Romagne mugit comme une mer houleuse ; la Toscane cache, sous un aspect trompeur, des desseins perfides et cherche à tromper les amis qu’elle caresse sur son sein ; Naples contrefait l’insensée et aiguise son épée dans l’ombre ; la Sicile est muette et immobile, comme Encelade sous l’Etna. Malheur ! Quand elle se réveillera, elle fera crouler les montagnes et vomira des torrents de feux. Le royaume lombardo-vénitien semble endormi au sein de l’opulence, mais il épie le moment où un rayon de lumière brillera au delà du Pô, où le son de la trompette retentira sur le sommet des Apennins. Faire un pape maintenant, c’est impossible ! Comment les cardinaux oseraient-ils s’assembler en conclave ? »

Pendant qu’il parlait, Polixène fixait sur lui un regard sombre et malicieux ; quand il eut fini :

« Oui, signor Bartolo, lui dit-elle d’un ton fier et décisif, nous aurons un conclave et un pape. Sans conclave et sans pape, la résurrection de l’Italie est impossible.

– C’est ainsi qu’il en devrait être, répondit Bartolo ; mais je doute que tout le monde soit de votre avis.

– Tout le monde sans exception.

– Vous avez le ton bien résolu aujourd’hui.

– J’ai mes raisons pour cela. »

Un domestique vint annoncer que le déjeuner était servi.

Le 6 juin, le comte Pompeo Campello arrivait à Rome par la diligence de Florence. Il apprit trois jours plus tard que Bartolo, quelques-uns de ses amis et Polixène passaient l’été à Albano ; il s’y rendit immédiatement pour conférer avec eux des évènements et se reposer quelque temps dans cette délicieuse villa. On lui fit une réception pompeuse : les convives furent nombreux, les conversations chaudes et animées. Le comte raconta son voyage dans la haute Italie :

« Amis, leur dit-il, j’ai le ferme espoir que notre étoile tardera peu à briller à l’horizon ; déjà elle est à son aurore, et les premiers rayons de sa clarté apparaissent dans le ciel. Au moment de la mort du pape, j’étais à Florence ; j’eus des entretiens particuliers avec les hommes les plus influents de la Toscane, et je leur communiquai les vues de nos amis sur le Piémont. J’en fis part ensuite à Pietro Giordani à Parme, et à tous les autres citoyens de bon sens de Plaisance, de Reggio, de Modène et de Bologne. Tous, unanimement, sont de notre avis ; c’est toujours dans un seul et même sens que l’on parle, que l’on écrit, que l’on envoie des messages, surtout en Lombardie et à Venise. Amis, ce n’est point par les conjurations, les révoltes ouvertes, le tumulte des partis, l’explosion des soulèvements populaires, le sang et les massacres, que nous parviendrons jamais à régénérer l’Italie. Le feu prend d’un côté, mais on l’éteint de l’autre ; les monarques se mettent sur leurs gardes ; les soupçons et la méfiance planent sur nos têtes ; les plus forts champions de la liberté, les plus braves défenseurs de l’Italie, sont saisis, jetés en prison et réduits à la plus affreuse misère au fond des tours, des forteresses et des sinistres donjons. Les révoltes de Bologne, de Rimini, de Cosenza, nous l’ont assez prouvé. Il faut changer de tactique, ourdir plus adroitement nos plans, et faire comme les rats des lagunes de Venise. Cet apologue est notre image. Pendant que le lion de Saint-Marc dormait dans sa loge dorée, au milieu de la cour du palais ducal, des rats se glissèrent doucement sur son dos, et alors, cachés dans son épaisse fourrure, ils commencèrent à le mordre, puis à lécher leurs morsures. Le lion, se sentant touché, ouvrait parfois ses yeux assoupis ; mais les rats se mettaient aussitôt à lécher ses plaies pour étouffer en lui le sentiment de la douleur. L’animal alors laissait retomber doucement la tête sur ses pattes et se replongeait dans un si profond assoupissement, que les rats finirent par le ronger jusqu’au cœur. Il mourut. Comprenez-vous maintenant ce qu’il faut faire ? Nous aurons plutôt la liberté avec le miel, puisque le vinaigre nous a mal servis. Les princes forgent des armes et augmentent leur artillerie : ils en ont cent et mille fois plus que nous ; leurs soldats sont plus exercés que les nôtres ; il n’y a que le poignard de l’adulation qui puisse arriver jusqu’à eux : contre cette pointe-là, il n’y a pas de plaque d’acier, pas de cuirasse de dragon, qui puisse opposer de la résistance ; la louange à propos, l’applaudissement bien appliqué, saura ronger leur puissance, quand même elle aurait la dureté du diamant. Voilà pourquoi nous avons changé nos plans, voilà pourquoi nous voulons noyer les princes dans un sirop de violettes et de miel, les ensevelir sous une avalanche de roses, les éblouir à l’aide d’un miroir trompeur, comme les mouches et les insectes qui voltigent autour d’un flambeau. Nous en avons fait un essai à Turin, le 6 du mois dernier. Un des nôtres, au moment où le roi arrivait au champ de mars pour la revue, excita les soldats à crier : “Vive Charles-Albert Ier, roi d’Italie !” Toute la place royale, toute la rue Neuve et la place Saint-Charles, jusqu’au parc de l’artillerie, étaient encombrées d’une foule immense, et, parmi le peuple, il y avait des crieurs postés pour faire écho, quand le roi reviendrait, aux hosanna du champ de mars. Les dames, en toilettes splendides, garnissaient les balcons et les fenêtres : c’était à qui jetterait des couronnes de laurier, à qui sèmerait les fleurs sur le passage du souverain ; elles faisaient ondoyer des bannières au chiffre d’or du roi d’Italie. On eût dit ces enseignes chevaleresques des joutes du moyen âge, que les damoiselles présentaient au vainqueur. Le roi prenait plaisir à ces démonstrations ; il s’en réjouissait délicieusement au fond du cœur : déjà le cheval était sellé, l’écuyer royal le tenait par le mors au pied de l’escalier du palais, les généraux aides de camp étaient réunis dans la salle du trône, quand deux hommes, détestables rétrogrades, envieux de la gloire de l’Italie, s’approchèrent du roi et lui firent tant de remontrances, réveillèrent tant de préjugés, qu’il finit par désapprouver le drapeau. Notre tentative échoua. Cependant il nous resta toujours l’intime conviction que le roi Charles-Albert avait trouvé dans ces démonstrations des douceurs exquises qu’il savourait avec délices. Croyez-m’en, l’expédient est heureux, et il ne peut manquer de nous faire atteindre le but sublime que nous poursuivons.

– Vous ne connaissez pas les papes, dit un homme grisonnant et barbu, placé au bout de la table, tout en se frottant la bouche : les papes, d’ordinaire, sont vieux, et ne se laissent pas allécher par ces appâts. Si l’on choisissait un religieux, je ne m’étonnerais pas de retrouver en lui un Sixte V, qui fit rouler plus d’une tête du haut des bastions du château. Le pape Grégoire, en fin de compte, était bon : il avait peur des carbonari, mais, quand il les avait pris, mis sous clef à Sant’Angelo, à Civita Castellana, dans les tours de Spolète ou dans le fort d’Ancône, il les laissait tranquilles : et, si cela avait duré encore un peu, il les eût expédiés en Amérique sains et saufs, comme ceux du trente-sept. Mais, si ce barbu-là du Triton, de la place Barberini, devient pape, ne fût-ce que pour six mois, vraiment ! le pape Sixte en perdra le pallium 5.

– La semence des Sixte V est perdue, mon cher Pantaléon, reprit le comte. Il ne croîtra plus de ces plantes sauvages dans le jardin de saint Pierre. Si l’on y voyait un de ces rejetons, vite on l’enfoncerait jusqu’aux entrailles de la terre. Mais je vous dis, moi, qu’il va nous venir un pape, connaissant les nécessités du moment, qui saura prévenir nos besoins et amener deux heureux résultats : l’un, en conjurant l’orage qui gronde au-dessus de la tête de tous les souverains ; l’autre, en relevant cette pauvre Italie, si opprimée et si avilie. En somme, nous voulons un pape, et vite. Si les cardinaux n’ont pas perdu le sens, ils ne nous le donneront ni vieux, ni religieux, ni diplomate, ni inquisiteur, mais homme de Dieu et connaissant, non pas le siècle de Grégoire VII, mais plutôt celui de Grégoire XVI. Il verra que, pour dix révolutionnaires qu’il emprisonne, il y en a mille qui restent libres et qui ont juré de rendre à l’Italie son antique splendeur ou de mourir. Il verra qu’il faut passer nécessairement par ces Fourches Caudines, ou bien s’élever au-dessus, et les franchir sur les ailes d’une politique généreuse, oublieuse des vieilles idées d’État, des superstitions monarchiques d’autrefois, et accordant aux peuples quelques franchises. Donnez-nous ce pape-là, et je parie ma tête que ce sera le Dieu de l’Italie !

– Mais reste à savoir, dit Bartolo, si ce Dieu apaisera la soif des révolutionnaires, lesquels, vous le savez bien, ressemblent à la bouche d’une fournaise, qui, plus on y jette de combustible, plus elle brûle, pétille, éclate et rugit. »

On causa longtemps. Après le déjeuner, les convives allèrent dans le jardin prendre le café sous un berceau d’arbustes erratiques, magnifique bouquet de feuillages et de fleurs. Un spectateur attentif eût pu voir alors le comte Pompeo Campello faire un clin d’œil à Polixène. Ils s’éloignèrent l’un après l’autre sans être remarqués et se rejoignirent derrière un massif de rosiers. Le comte serra étroitement la main de Polixène, en lui disant à voix basse :

« Jusqu’à la mort ! L’Italie a les yeux sur toi ; Bartolo sera certainement à Rome pour la nouvelle élection : porte secours à tes frères. Tout est dans le mot d’ordre : Jusqu’à la mort ! »

 

 

 

 

IV. LA LUNE DE MIEL.

 

 

 

Angelo Brunetti, homme du peuple, né à Rome, surnommé par ses compagnons Cicervacchio, était, dans ses beaux jours, un pilier de taverne, passionné pour la passatelle 6, et le héros, sinon principal, du moins important, de toutes les querelles. Une taille haute, des membres vigoureux, un mollet d’Hercule, un bras musculeux qui, d’un seul coup, eût enfoncé les côtes de son adversaire ou lui eût fait sauter la mâchoire : ces qualités ou ces défauts l’avaient fait considérer comme un autre Spartacus. Il portait, un peu sur l’oreille gauche, un chapeau en forme de cône tronqué, surmonté d’une plume de coq. Son gilet, court et élégant, laissait sortir, en bouffes étroites et régulières, sa chemise que retenait une ceinture de soie rouge. Sa camiciuola 7 de velours bleu-céleste, plus courte que son buste, était ornée d’une ganse jaune-d’or, espèce d’aiguillettes qu’il rejetait sur l’épaule gauche, les jours de fêtes, quand il allait boire à sa taverne de prédilection. Il excellait aux jeux de boules et de billes, et il dansait la ritournelle et le branle mieux qu’aucun Transtévérin ; les donzelles de la Lungaretta et de la rue Saint-François se mettaient sur le seuil de leur maison quand il passait avec ses camarades pour aller faire fête hors de la porte Portèse ; il marchait d’un air fier, en affectant de ne pas voir qu’on le regardait. Il arrivait malheur toutes les fois qu’un jeune imprudent s’avisait de passer dans la rue où demeurait sa prétendue : ce fut là, pour lui, la cause de nombreux démêlés avec les braves de la Regola, de Ripetta et du Borgo San Pietro. Il avait le coup aussi prompt que la colère ; il déchira un nombre incalculable d’élégantes chemisettes, et il serait trop long d’énumérer toutes les affaires qu’il eut à traiter avec la justice ; ajoutons que sous un visage frais et ingénu il cachait un esprit astucieux qui, le plus souvent, le tirait d’embarras.

Il était charretier de profession et faisait le transport du vin pour les hôteliers, les cafetiers et les cabaretiers, surtout pour ceux qui ont domicile depuis le pont Saint-Ange jusqu’à la place d’Espagne, et plus bas depuis le Babbuino jusqu’au Popolo. Il était lié étroitement avec les bateliers qui amènent sur le Tibre le vin, le bois et le charbon de la Sabine au port de Ripetta. Il avait tout pouvoir sur les charretiers. Il leur confiait le transport des vins de Marino, de Velletri et de Genzano. Après le déchargement, il leur payait de bons dîners dans la rue Felice, dans la rue de la Vite et près de la Barcaccia ou au-dessus de la place Montanara : aussi maître Angelo passait-il pour un homme de bien et d’un cœur excellent. Mais sous de beaux semblants il cachait des instincts fourbes et cruels. Depuis 1830, il était vendu, corps et âme, à la secte des carbonari. On lui avait confié la charge de corrompre et de pervertir la populace de Rome en l’accoutumant à la crapule, au jeu, à la débauche, et son jeu resta toujours si bien caché, que jamais il n’éveilla l’attention des gouverneurs de la ville.

Les conjurés de la jeune Italie avaient eu le regard plus pénétrant : ils virent en lui un homme rusé, audacieux, capable de les servir dans leurs plus grands desseins. Donc, quand le cardinal Giovanni Mastaï, qui prit le nom de Pie IX, eut été élu pape, ils voulurent mettre à exécution le projet que la secte avait arrêté de perdre les princes de l’Italie, en leur prodiguant les douces caresses de l’adulation populaire, en les rassasiant d’éloges, en les enivrant d’applaudissements, en les couronnant de roses, afin de les porter de triomphe en triomphe dans l’abîme qu’ils leur avaient creusé. Et, en effet, le pontificat romain qui, jusque-là, avait été le point de mire de la haine, de la fureur et de la rage des impies, devint tout d’un coup, lors de l’élévation de Pie IX, les délices et l’amour de tous les peuples, l’idole des catholiques, l’envie des protestants et l’admiration des Turcs.

Quand, au mois de juillet, le pape accorda l’amnistie et le pardon à tous ceux qui étaient détenus pour crime de lèse-majesté, ce fut une suite non interrompue d’ovations, de louanges, de triomphes décernés au souverain pontificat, que Pie IX représentait avec tant de dignité, de clémence et de sagesse. Certaines plumes infernales qui, depuis plusieurs années, avaient coutume de verser le venin de la haine et de la calomnie sur le siège de saint Pierre ; qui vilipendaient les papes, dénaturant leurs plus saintes intentions, traînant dans la poussière et dans la fange leurs actions les plus nobles ; qui profanaient la vertu, exagéraient les défauts, détestaient la force, calomniaient la justice et maudissaient le zèle ; ces plumes impies changèrent leurs blasphèmes en louanges, leurs avilissements en hommages, et ne surent plus trouver d’expressions assez fortes, assez pompeuses, pour célébrer le règne de Pie IX.

C’est du trône pontifical, disait-on alors, que tous les biens sont venus à l’Italie. Il est la source de la liberté et de la paix, de la gloire et de la puissance, de la civilisation et de la science ; les papes ont chassé la nuit de la barbarie qui régnait sur toute l’Europe ; la tiare est le foyer d’où sont sorties, comme autant de rayons, les sciences divines et humaines ; les lois, les coutumes, que nous avaient léguées les Vandales, les Goths et les Lombards, se sont polies, adoucies et améliorées sous l’influence de sa sagesse, de sa douceur et de sa charité. Par elle, les tyrans sont devenus les pères des peuples, le despotisme a été mitigé par la loi, la loi a été établie par la justice, la justice a fait alliance avec l’amour et la clémence. Les rois ont trouvé dans le pape un bras pour les défendre, un conseil pour les diriger, mais aussi le frein et le châtiment, vengeur de leurs crimes ; les peuples, un aiguillon pour l’obéissance, un frein dans la révolte, mais aussi le gardien de leurs droits, le défenseur de leurs franchises, l’avocat des pauvres, des veuves et de l’orphelin. Tant que l’autorité des papes fût sacrée aux yeux des gouvernements, les nations chrétiennes ont joui d’une vraie liberté ; mais, quand ils l’ont méconnue, les peuples, à leur tour, ont foulé aux pieds l’autorité humaine et ont levé l’étendard de la rébellion. Tout cela s’imprimait dans mille brochures populaires et dans les journaux ; on le chantait sur tous les rythmes de la poésie ; et, chose étonnante ! c’était là l’œuvre d’hommes, ennemis acharnés jusqu’alors du pouvoir pontifical et de tout ce qui portait le caractère de la religion.

La devise de l’étendard pontifical, le blanc et le jaune, étaient autrefois des couleurs d’infamie : alors c’était la splendeur du soleil et de la lune, parsemant d’or et d’argent l’azur des cieux. Tous les salons se tapissaient, comme par enchantement, de ces deux couleurs ; les rideaux des lits et des fenêtres, les appuis des balcons, les loges des théâtres, tout était comme revêtu de la livrée du pontife. On retrouvait le blanc et le jaune sur les châles des plus élégantes dames romaines, sur les rubans de leurs chapeaux, sur les broderies des vêtements, sur les chatons des bagues, sur les bracelets et les pendants d’oreille.

Et Bartolo, que faisait-il au milieu de ces révolutions si soudaines ? Bartolo était fou de joie. Par éducation, par raison, par un sentiment de religion, qui resta toujours vivace au fond de son cœur, il aimait le gouvernement des papes, il y voyait la gloire et la richesse de l’Italie : maintenant que Pie IX régnait, son attachement était devenu un véritable délire d’affection et de dévouement. Il faisait partie de toutes les fêtes, de toutes les réunions, de toutes les démonstrations ; il était à la tête de tout ce qu’on entreprenait pour honorer et glorifier le pape. Il se fit quêteur intrépide et infatigable pour venir au secours des malheureux que Pie IX venait d’amnistier. Il portait un habit noir et une cravate de soie jaune rayée de blanc. Rien de plus curieux que de le voir, le matin, entrant au café des Specchi, sur la place Colonna, au Café-Neuf, à celui des Beaux-Arts, de la Barcaccia, en un mot, dans les plus fréquentés ; et là, plaçant sur les tables où se faisaient les déjeuners un petit franc d’argent ou une bourse aux mailles de soie et d’or, il faisait la quête pour les malheureux prisonniers, et, à chaque offrande, baisait la bourse, comme renfermant les témoignages précieux de la charité romaine. Le soir, il faisait son tour au théâtre, et il n’est pas besoin de dire qu’il y recevait les grosses collectes des élégantes et pieuses dames. Il n’oubliait pas les sacristies : il importunait les prêtres qui se préparaient à dire la messe, les chanoines des basiliques et des collégiales, lors de la sortie du chœur, et il leur débitait des tirades ascétiques sur la charité chrétienne avec un feu que n’aurait pas trouvé saint Jean l’Aumônier.

Dans les collèges et dans les pensionnats de demoiselles, il décrivait les souffrances et les misères des pauvres prisonniers d’État, l’obscurité des bastions, l’humidité des casemates, les lourdes chaînes, la pâleur des visages, les lambeaux recouvrant des membres amaigris : et les pauvres enfants, émus d’une vive compassion et versant des larmes, lui jetaient dans sa bourse tout le fruit de leurs épargnes.

Dans les monastères, combien de bonnes abbesses ne vit-il pas pleurer à ses récits pathétiques ?

« Oh ! disait-il, pieuses épouses du Seigneur, que de larmes vous allez sécher ! Ces pauvres prisonniers diront à leurs enfants : “Voyez, ce sont les offrandes des monastères qui m’ont sauvé ! La sacristine, la tourière, les sœurs converses, toutes à l’envi voulaient soulager nos misères : allons, mettez-vous à genoux, les mains jointes, et priez la Madone pour nos bienfaitrices.” »

Bartolo se prêtait à tout avec la meilleure volonté du monde. Il s’empressait, suait, se multipliait, depuis le matin jusqu’à la nuit, et un groupe de partisans sincères de Pie IX était toujours auprès de lui :

« Sais-tu bien, Bartolo, lui dit l’un d’eux, que c’est à toi à procurer, mardi prochain, les flambeaux pour la promenade de nuit à Monte Cavallo 8 ? Gigi, Alberto, Carluccio, pensent aux bannières ; Cicervacchio parcourt les Monti, le Borgo, le Transtévère, la Regola et la place Barberini pour avertir le peuple. Girolemetto, Carbonaretto, Materassi 9, sont pleins d’ardeur pour exécuter les instructions de Cirervacchio. Pense à la communion du pape à Saint-Pierre-ès-Liens, comme tu as pensé à Saint François de Sales, quand on sut que Pie IX devait y dire la messe le 2 de juillet ; comme tu as animé les jeunes gens de l’université pour la Saint-Vincent de Paul, le jour où ils ont traîné le carrosse du pape. Tu es un dieu, brave Bartolo. »

Bartolo courut chez les chanoines réguliers faire préparer les nappes pour la communion que voulaient faire les amnistiés de la main de Pie IX, disposer les sièges en ordre, compter les hosties, apprêter les cierges, mettre de l’eau dans des vases remplis de fleurs qu’il y avait envoyées de son jardin et qui formaient des bouquets où brillaient les couleurs pontificales.

Peu de jours après cette fameuse communion 10, il rencontra sur la place du Saint-Esprit un vieux chapelain de Saint-Pierre ; il lui prit la main et lui dit :

« Eh bien, don Alessandro, quels jours de bonheur, quelle gloire nouvelle pour l’Église, quelle joie inattendue ! En si peu de temps, un si grand, un si heureux changement de choses ! Nous nous attendions, d’un moment à l’autre, à des émeutes, à des séditions, à des révolutions terribles ; il nous semblait voir crouler Saint-Pierre, tomber sa chaire et se renverser la papauté. Mais le nouveau pape est venu du ciel : tout change, tout refleurit, tout nous sourit, et les protestants eux-mêmes se rangent au nombre des admirateurs du pontife, les protestants, dont la haine du pape forme, en quelque sorte, la nourriture ! Et pour les catholiques, oh ! pour les catholiques, c’est une résurrection prodigieuse ! La foi, qui, si elle n’était pas éteinte, était au moins refroidie, se réveille, se ranime et s’enflamme dans tous les cœurs. Des jeunes gens tarés de vices, des hommes habitués à tous les genres de licence : usuriers, fourbes, débauchés et dévergondés ; des femmes du beau monde vont maintenant dans les églises, parlent de religion, vantent l’Évangile, et, à l’exception de Grégoire XVI, ne disent plus de mal des papes. Et ces pauvres amnistiés, quelle dévotion, quelle modestie, quelle piété ! Les avez-vous vus communier à Saint-Pierre-ès-Liens ? Ils ravissaient tous les cœurs ; ils inondaient la table sainte de leurs larmes, et Pie IX, en leur donnant son anneau à baiser, les a senties toutes brûlantes couler sur sa main...

– Et il aura sans doute secoué cette main, dit don Alessandro, ou il aura eu des ampoules. Que les belles dames qui se promènent sur le Corso prêtent foi à ces contes, bien ; mais vous, homme du monde, que vous soyez capable d’avaler le Colisée comme un confettino 11, je n’y entends plus rien ! Quelle religion voulez-vous qu’aient ces coquins de renégats, qui détestent le ciel, qui haïssent Dieu et maudissent toute loi divine et humaine ? Belle piété qu’une communion sacrilège ! Ne savez-vous pas que plus d’un s’est vanté d’avoir fait un bon déjeuner de côtelettes avant de communier ?

– Allons, don Alessandro, ne sortez pas de vos gonds, reprit Bartolo vivement ému. Ce sont des calomnies, et, vous autres prêtres, vous devriez être les premiers à donner le baiser de paix à ces malheureux, à oublier leurs fautes, à les revêtir, comme le père de l’Enfant prodigue, du plus beau et du plus riche vêtement de l’Église, qui est la charité : voyez Pie IX, comme il agit en père !

– Oui, mon cher, reprit le vieux chapelain, Pie IX a des entrailles de père, mais ceux-là n’ont pas un cœur d’enfant. Croyez-m’en : le pape les connaît mieux que personne. S’il les admet au baiser de la réconciliation, c’est qu’il voit que, s’il y a espoir de les ramener, ce n’est qu’en les serrant contre son sein ; mais puissent-ils ne pas faire comme le serpent d’Ésope ! Recueilli dans le sein qui le réchauffait et lui rendait la vie, il mordit au cœur son sauveur et lui donna la mort. Oh ! ne me vantez pas leur religion ! Vous êtes un évaporé !

– Et vous un noir !

– Et vous un blanc, adieu. »

Et don Alessandro s’en alla, les mains croisées derrière le dos, branlant la tête et murmurant entre les dents :

« Oui, de la religion, de la religion... Attendez que le lionceau y mette les ongles... De la religion ! »

Bartolo n’était pas assez peu prévoyant pour ne pas craindre quelque mouvement en Italie de la part des révolutionnaires. Mais il était si droit dans ses intentions, qu’il jugeait tous les autres d’après lui-même et leur supposait les mêmes sentiments. Et puis il espérait que la sagesse de Pie IX, ses largesses, ses libéralités, étoufferaient bientôt les derniers germes de haine qui pouvaient subsister encore dans les cœurs. Aussi Bartolo ne voyait-il qu’un brillant avenir dans ses rêves ; le spectacle des fêtes et des réjouissances de Rome était, pour lui, la première aurore de la résurrection de l’Italie.

« Babbo, lui disait Alisa dans les premiers jours de septembre, savez-vous que votre Cicervacchio me fait tout l’effet d’un bandit ? Hier, je passais, avec Polixène, près de la villa Borghèse : je lis arrêter le carrosse et je me mêlai à la foule pour voir de près l’arc de triomphe où le pape doit passer le jour de la Madone. Pendant que je regardais les ouvriers qui y travaillaient, Cicervacchio blasphémait, se démenait et hurlait ; en entendant les mots terribles qui sortaient de sa bouche, à l’accent de sa voix, j’ai senti comme un frisson de terreur parcourir tout mon être !

– Que veux-tu, ma chère amie ? C’est un homme de taverne et, après tout, ce n’est qu’ un charretier.

– Mais, si ce n’est qu’un charretier et un homme d’orgie, d’où vient que tous nos princes lui témoignent tant d’estime, et lui donnent, en pleine place, de fraternelles poignées de main ? J’ai même vu un patricien romain qui lui offrait le bras et l’appelait tribun du peuple ; d’autres le prenaient dans leur carrosse et le conduisaient au Café nuovo.

– C’est que, vois-tu, mon enfant, Cicervacchio est une sorte de factotum. Quand il s’agit d’ordonner une fête, il a la main partout. Il faut une armée pour décorer le Corso avec l’éclat et la pompe que demande un semblable triomphe. Pour le sable qu’on jette sur le passage du pape, depuis le Quirinal jusqu’au Popolo, il faut une foule de charretiers ; pour les myrtes et les lauriers, il a cherché les gramicciari 12 des Monti ; il est allé dans le quartier des Juifs pour les draperies, pour les tentures des rues, pour les décorations des fenêtres, pour les mousselines blanches et jaunes, pour les emblèmes du pape à mettre sur les cartouches de l’illumination. Falots au vent, cierges à poser le long des murs des monastères, et mille autres objets de détail, Cicervacchio connaît tout, pense à tout, dispose tout avec une facilité, une ardeur, une précision étonnantes. Et voilà pourquoi, Alisa, les patriciens l’estiment et l’animent tant à donner son concours aux préparatifs de la fête.

– Tu m’y conduiras, n’est-ce pas, à cette grande fête ? Je voudrais avoir une fenêtre de rez-de-chaussée, pour voir bien Pie IX, et pour qu’il m’aperçoive, quand je lui crierai, de toute la force de mes poumons : Viva Pio nono ! Alors il me regardera avec son sourire céleste, il me donnera une bénédiction particulière et seulement pour moi, et j’appliquerai l’indulgence à l’âme de ma bonne mère. Oh ! si maman était présente à ces belles fêtes, quelle consolation pour moi ! »

Quelques semaines après cette fameuse procession, Alisa était allée voir avec Polixène, à l’Académie de Saint-Luc, l’exposition des tableaux pour le concours. Dans cette immense galerie, étaient réunis les différents genres de l’école romaine. L’allure large et animée de Podesti se révèle tout d’abord par la gaieté, l’enjouement des physionomies et les draperies inondées de lumière, pleines de fantaisie et de touches hardies. Ces soies veloutées et teintes d’une lumière mourante, ces couleurs changeantes avec leurs ondoiements qui scintillent et reflètent, ces satins tendres et moelleux, ces tons d’or et d’argent, ces rayons de lumière, vous annoncent un peintre qui sait joindre au beau idéal un naturel vigoureux et plein de vie. Là, se voit aussi le faire restreint, suave et plein d’Overbeck, avec la grâce des physionomies, la paix et le calme des yeux, la douceur du sourire, la beauté du profil, qui rappellent le pinceau céleste d’Angelico de Fiesole, les poses mouvantes de Pérugin, et ce je ne sais quoi de subtil dans les contours, particulier à l’école florentine, depuis le Giotto jusqu’au Ghirlandaio. Et plus loin, c’est Coghetti qui peint l’histoire avec tout le naturel possible : il égale le Titien pour l’animation des traits, la hardiesse des poses et des mouvements. De l’autre côté, ce sont les imitateurs de la manière grande, noble et fière de Minardi, qui rappelle Leonardo pour la pureté du dessin, Michel-Ange pour l’audace des saillies, Raphaël pour la dignité des mouvements, le Corrège pour la fidélité de la ressemblance, et le Dominiquin pour la vie et l’harmonie des proportions.

Alisa, qui sentait et appréciait le beau comme par un instinct naturel, ne pouvait rassasier ses yeux, son esprit et son cœur de ce spectacle ; elle s’arrêtait ici devant une toile de Dolci, là devant un tableau du Titien ou de Van Dyck ; d’autres fois, une toile du Guide, d’Andrea del Sarto ou d’Annibal Caracci excitait son admiration. Cependant Polixène se promenait à quelque distance avec deux jeunes peintres, dont la physionomie avait quelque chose d’étrange et de mystérieux. Leurs regards pleins de feu et leur conversation animée donnaient à soupçonner qu’ils s’occupaient de toute autre chose que de peinture. Alisa continuait son examen et concentrait toute son attention sur les chefs-d’œuvre de l’art, quand, en passant de l’un à l’autre, un paysage représentant au naturel Albano et ses environs s’offrit à sa vue. Elle s’arrête, le considère attentivement et distingue, sous un élégant massif de chênes, une jeune paysanne, vêtue à l’italienne, assise sur un rocher, et, près d’elle, un petit agneau qui posait sa tête sur les genoux de la jeune fille et la regardait avec tant de douceur et de tendresse, que celle-ci, pour le récompenser, le couronnait de narcisses.

Mais ici qui peindra l’étonnement d’Alisa ? Elle trouve ou croit trouver, dans cette belle contadina 13, ses propres traits. Elle recule de quelques pas, se met de côté, et regarde toujours : c’est bien son visage ! Elle se forme, avec la main, une sorte de lorgnon, pour ne voir dans ce paysage que la figure de la jeune fille. Elle ne peut plus en douter : c’est bien elle-même. Il y avait, non loin de là, une fenêtre à grands carreaux à demi ouverte ; la teinte obscure que projetait le volet faisait de ces carreaux une sorte de miroir ; Alisa vint s’y regarder avec attention ; puis, retournant au paysage, elle ne fit que se convaincre davantage qu’elle avait bien devant elle son propre portrait.

« Mais qui donc a pu me peindre ? se disait-elle. Où et quand cela s’est-il fait ? Serait-ce un jeune homme qui m’aimerait ! Et qui peut-il être ? »

Elle avait oublié l’inconnu qui, dans le mois de mai précédent, l’avait aperçue en l’assaut à cheval dans les allées d’Albano, et qui, en la voyant, avait conçu pour elle un sentiment de sympathique admiration.

Alisa ignorait, pendant qu’elle restait ainsi en contemplation devant elle-même, qu’un jeune homme était là, au fond de la galerie, appuyé sur le socle d’une statue de Zeuxis, pâle, muet, le regard tantôt fixé sur elle, tantôt baissé vers la terre. Elle lut la cédule placée au bas du tableau ; il y était écrit : Aser, et au-dessous : premier prix de paysage. Aser ! quel était cet homme ? Elle prit le carnet d’ivoire qui lui servait d’agenda, tira un crayon d’argent, et, sur une page toute blanche, elle écrivit d’une main tremblante le nom d’Aser ; son agitation était si vive, qu’elle eut peine à remettre le crayon dans le fourreau. Au même moment, Polixène arrivait près d’elle.

« Eh bien, ma chère, lui dit-elle, que dites-vous de ces travaux ? Voilà les gloires de l’Italie ! Que l’étranger les voie et qu’il sèche d’envie ! Ici, la flamme du génie brille plus éclatante et plus puissante que jamais ! »

Après cette sortie quelque peu emphatique, elles descendirent l’escalier, montèrent dans le carrosse qui atteignit bientôt le Campo Vaccino, puis se dirigea vers le Capitole par la rue Triomphale et passa entre l’arc de triomphe de Septime Sévère et le temple de la Concorde.

« Vois-tu, Alisa, dit Polixène toujours avec la même exaltation fébrile, vois-tu ces restes de la grandeur romaine ? Ne parlent-ils pas à ton cœur ? Ne te disent-ils pas que de ce rocher Rome gouvernait le monde ? »

La pauvre Alisa, insensible à ces tirades théâtrales, ne jetait qu’un regard distrait sur ces temples, ces arches et ces colonnes. Aser absorbait toutes les puissances de son âme. Pendant trois ou quatre jours, il fut pour elle le sujet de mille conjectures ; mais, jeune et légère, les joies publiques de Rome, qui se succédaient alors et le jour et la nuit presque sans interruption, eurent bientôt fait disparaître, dans leur tourbillon, ces pensées secrètes du cœur qui ne peuvent vivre que dans le recueillement. Son père était fier de la conduire dans les fêtes brillantes si nombreuses à Rome, et souvent animées et embellies par l’élite de l’aristocratie européenne.

Toujours vêtue avec la meilleure grâce, elle portait de riches robes, d’élégantes garnitures, des colliers et des joyaux précieux. Elle mettait souvent un chapeau de paille, garni de rubans jaunes et orné de plumes blanches, pour figurer les couleurs du pape. Elle portait au bras droit un bracelet de grenats, et au milieu un admirable camée représentant Pie IX ; à son bras gauche, brillait une grosse améthyste, où étaient gravés ces deux mots : « Foi et gloire ! » Ses brodequins de soie jaune entouraient des bas blancs comme la neige, de sorte que, des pieds à la tête, elle portait les livrées pontificales, comme ces damoiselles du moyen âge qui revêtaient les couleurs de leurs fiancés.

Toutes les élégantes de Rome avaient les deux couleurs à la ceinture, au cou, aux garnitures de leurs robes, ou du moins sur leurs éventails et sur leurs chapeaux. Les hommes les portaient aussi sur la cravate, sur des gilets rayés, à filets et à dessins blancs et jaunes ; dans la saison d’hiver, ils revêtaient l’habit de velours orangé, parsemé de raies couleur d’argent. Leur chapeau blanc était entouré d’un ruban où pendait une houpe jaune, et les mouchoirs même étaient blancs et jaunes, la plupart avec le portrait de Pie IX et celui du cardinal Gizzi, secrétaire d’État.

Alisa était toujours des premières à monter sur la place de Monte Cavallo pour voir le pape, bénissant d’un balcon le peuple romain. Chaque soir, elle allait, à pied ou en voiture, à la rue de la porte Pie, pour voir le pape à son retour de la promenade. Elle aimait à le regarder, à l’admirer, à l’applaudir avec la foule qui le suivait jusqu’au Quirinal. Plusieurs fois, s’apercevant qu’il était sorti de la porte Maggiore pour se promener à pied, Alisa, avec son père, l’attendait sur la route, se jetait à ses pieds et les baisait avec un empressement qui faisait sourire doucement le saint-père. Un jour, après lui avoir donné son anneau à baiser, il demanda à Bartolo, qu’il connaissait déjà, si c’était là sa fille. Alisa pleura de bonheur, et, plusieurs jours, elle s’en entretint avec ses amies comme du plus beau moment de sa vie. Il est incontestable que, depuis que Jésus-Christ a investi saint Pierre de la sublime dignité de chef et de maître de son Église, on n’avait jamais remarqué un mouvement aussi général, aussi vif, à l’élection d’un souverain pontife. Rome, dans les beaux jours de la papauté, quand toute l’Europe n’était qu’un seul troupeau sous un seul pasteur, avait pu voir des fêtes plus brillantes, des triomphes plus pompeux, comme en fort foi les anciens récits ; mais elle n’avait jamais vu, elle ne verra plus jamais l’ivresse universelle qui, aux premiers jours de l’élection de Pie IX, inonda le monde catholique. Dieu voulut faire briller un rayon de sa gloire ; il voulut montrer à la terre comment il pourra un jour ranimer dans tous les cœurs la foi éteinte, et, par l’éclat du soleil divin, inviter tous les hommes à le suivre pour ne plus former qu’un seul troupeau docile et soumis, dans le même bercail.

Il ne fallut au Tout-Puissant que la journée du 17 juin 1816, il ne fallut qu’un seul homme, pour relever la dignité pontificale de l’humiliation qu’elle avait subie, pour la faire monter à un tel degré de gloire, que le monde étonné ne pouvait se rendre compte de ce changement prodigieux.

Bien des hommes, à l’esprit faible et au cœur étroit, ont beau dire que tout cet enthousiasme fut causé par les excitations mystérieuses des sociétés secrètes. Pauvres explications ! Comme si le monde entier n’était qu’une société secrète, comme si nous n’avions pas vu ce que peuvent ces sociétés. De leur sein sortent la haine, la colère, la trahison, la cruauté, la désolation ; mais la paix, l’allégresse, la joie, l’admiration, avec les plus nobles sentiments de l’âme : jamais ! Ces sectes n’ont pas pu produire tant de bien ; elles ont pu seulement l’empoisonner. Les hommes généreux et sincères, qui voyaient dans le pape le vrai et solide principe de la régénération de l’Italie, cédèrent d’abord, sans s’en apercevoir, et par égarement du cœur, le pas à la démagogie, qui s’empara du mouvement, forte de ses violences et de ses crimes. Ils ne voyaient pas qu’au lieu de blasphémer contre les rois, de les insulter, de les rendre responsables des abus de quelque ministre ou de quelque magistrat, c’était un devoir sacré de les défendre en présence des peuples, de faire connaître la bonté de leur cœur paternel.

Peut-être l’Italie n’eut-elle jamais, en aucun temps, des princes si bons, si compatissants et si cléments que de nos jours ; jamais ils ne furent plus disposés à introduire les réformes salutaires qui pouvaient accroître la grandeur et la force de ce pays. Les hommes d’État ne surent pas en profiter.

La secte vainquit la partie saine de l’Italie non par la valeur mais par l’intelligence. Car la fourberie a sa sagesse, et elle sait saisir tous les côtés faibles de ses adversaires. Ce serait une erreur de croire que tous les partisans de la régénération de l’Italie fussent des sectaires et des impies ; il y avait et il y a encore parmi eux des âmes grandes, nobles, religieuses, dévouées au bien, et disposées pour l’obtenir à tous les sacrifices. Mais leur sagesse n’alla pas jusqu’à comprendre que le premier sacrifice à faire à la pairie est l’intime union du bras avec le conseil, l’abdication des égoïsmes municipaux, le noble désintéressement, la générosité dans les offrandes, l’activité des opérations, l’efficacité de la parole, la franchise et la liberté des sentiments, la sainte audace qui se roidit devant les obstacles, l’holocauste de la vie, même dans les dangers extrêmes de la patrie.

C’est tout le contraire qu’ont fait et que font les sectes, diverses de noms, mais unies étroitement et parfaitement ressemblantes dans leurs caractères et dans leur but. Une seule âme les anime et les dirige. Elles ont un chef ; tout le conseil lui est dévolu ; elles ont des membres, et chacun agit selon sa condition ; l’œil ne fait pas l’office de la main, ni le pied celui de la langue ; ils s’entendent dans tous les langages, ils sont de toutes les provinces de l’Italie ; le noble fraternise avec le bourgeois, le citadin avec le campagnard ; et, quand il s’agit de leurs conjurations, ils se serrent la main, ils s’embrassent comme des frères. Ils sont hardis et astucieux, fourbes et traîtres, prompts et déterminés, patients et constants. L’œil de la justice ne les déconcerte pas, l’emprisonnement de leurs frères ne les diminue pas ; ils croissent et se multiplient devant les chaînes et les haches du bourreau ; ils s’aident mutuellement dans les plus périlleuses entreprises ; ils sont prodigues de leurs richesses pour la secte, et un grand nombre se sont chargés de dettes et ont ruiné, pour elle, leurs enfants et leurs familles. Découverts dans une province, ils se réfugient dans une autre ; condamnés à l’exil, ils attendent ; jetés sous les fers et enfermés dans les bastions des tours, ils espèrent ; en ployant le cou sur le billot, ils insultent le bourreau, et jettent un regard enflammé sur les conjurés en leur demandant vengeance.

Que l’Italie ne s’y trompe pas, qu’elle ne s’imagine pas avoir la paix. Maintenant, ils sont plus furieux que jamais : ils se groupent par petites bandes, et se réunissent dans les coins les plus cachés des villes ; ils perfectionnent leurs plans, ils dressent leurs pièges, ils apprêtent leurs appâts, ils excitent les paresseux, ils encouragent les timides, ils modèrent les imprudents. Toujours occupés de leur cause, ils attendent les occasions, ils comptent les bévues des gouvernements, ils les entourent, les traversent, pour les faire tomber dans des écarts plus graves. La dissimulation et l’hypocrisie leur frayent une voie auprès des princes, les initient aux secrets des cabinets, aux conversations des ministres, aux mystères de la police. Au milieu des rangs de l’armée, sur les flottes, au centre des citadelles, ils savent tout, ils profitent de tout : toutes les armes sont bonnes dans leurs mains. Travail du jour, veilles de la nuit : jamais de repos !

C’est là une activité intelligente, digne d’une meilleure cause ; et, si les bons et vrais italiens ne s’animent pas pour le bien, à leur exemple, l’Italie sera toujours agitée par les factions, et, au lieu de ressusciter à la gloire, elle trébuchera dans l’abîme de la ruine.

Je me suis éloigné des fêtes célébrées à Rome en l’honneur de Pie IX, pour déplorer l’aveuglement et la simplicité de ceux qui ne voulaient pas comprendre les menées de la secte, au milieu de ces fêtes. Pendant que toutes ces bonnes gens, la bouche béante, étaient sur l’esplanade de Monte Cavallo, admirant le pape qui était au balcon, et que, prosternés, les yeux baignés de larmes, ils se signaient en recevant la bénédiction papale, les conjurés se réjouissaient au fond du cœur, ils les raillaient sincèrement, et faisaient pourtant sur eux des signes de croix plus grands que ceux de frère Cipolla à Certaldo.

En montant au Quirinal, Bartolo rencontra un monsignore au petit manteau de soie :

« Eh bien, s’écria-t-il, mon cher Achille, quel spectacle attendrissant ! Avez-vous vu avec quelle dévotion Renzi, Sterbini, Galletti, se signent comme de pieux chrétiens ?

– Que voulez-vous ? ce sont des miracles. La religion triomphe.

– Et le diable en rit », murmura en passant un vieux balayeur du palais, qui marchait à côté d’eux.

Ce monologue du vieillard attira sur lui un regard de mépris et de vif mécontentement, et la réflexion que ces vieux aux pourpoints violets et aux bas noirs sont semblables aux hiboux des thermes de Caracalla, qui souffrent d’autant plus que la lumière du soleil est plus éclatante.

« Les hiboux, ce sont les prêtres, continua le vieux en serrant les dents, et viendra un jour qu’il n’y aura plus assez de trous dans les thermes pour vous dérober aux serres de ces vautours, qui ne se rassasient que de la chair de prêtre. Voilà ! »

Et il monta le Quirinal, en soufflant comme un bœuf :

« Ils viennent ici en foule, le jour et la nuit, demander la bénédiction, et, si le saint-père tarde un peu, ils crient comme des possédés ; ils le veulent à toute force. Bénédiction du balcon, et puis malédiction contre le pape Grégoire ; signes de croix, et puis mort aux cardinaux ! J’enrage ! Au lieu de les bénir du balcon, je les bénirais avec un bataillon de Suisses et deux canons à mitraille !

– Doucement, signor Pacifico, doucement, de la mitraille ! Que voulez-vous mitrailler ? dit le valet d’un cardinal, qui sortait à ce moment de la grand-porte du palais. Vos boulets de mitraille sont sans doute les confettis qui se jettent dans les voitures aux journées du carnaval ? Qu’avez-vous donc ? vous êtes si gonflé et si rouge !

– J’ai... que je déteste ces coquins d’hypocrites avec leurs bénédictions. Si le saint-père les connaissait, il les tiendrait en respect.

– Croyez-vous, signor Pacifico, que le pape ne les connaisse pas ? Il voit clair sous leur chemise, sous leur peau et jusqu’au milieu de leurs os. Le cardinal, mon patron, étant un jour à déjeuner avec un vieux monsignore du temps du pape Léon, et le vieux murmurant des embarras que ces gens-là donnent souvent au saint-père, mon patron, voyant que les domestiques étaient sortis, lui répondit, pendant que je replaçais la vaisselle sur le buffet : “Monsignore, calmez-vous. Le pape m’a dit plusieurs fois que de hautes raisons commandaient ce système de douceur à l’égard de ces hommes. Peut-être, vaincus par une si grande bonté, s’adouciront-ils et se repentiront-ils de leurs méfaits, pour rester tranquilles à l’avenir. Et ainsi le pape aurait acheté, à un prix bien doux pour lui, la paix de ses États et de toute l’Italie. Si, au contraire, ils abusent de cette clémence excessive, s’ils s’obstinent à comploter contre les autorités légitimes, si leur haine persévère contre Dieu et son Église, ils ne feront qu’amasser des charbons ardents sur leurs têtes : l’Italie et l’Europe verront leur caractère incorrigible, la fourberie qui les inspire, leur ingratitude ; et tous les hommes de bon sens voudront débarrasser la terre de cette maudite vengeance qui la souille, et qui menace de l’incendier par le feu des révolutions.” »

À ces réflexions sensées, Pacifico répondit :

« Le plan me va ; mais je vous dis, moi, que, si la seconde supposition se réalise, ces ingrats obstinés s’amasseront des foudres sur leurs têtes, soit ! mais, en attendant, ils épuiseront les trésors de la sainte Église, et nous enverront, à nous, des épouvantements et des frayeurs mortelles. »

 

 

 

 

V. – LA PRISE DE POSSESSION DE LATRAN.

 

 

 

À travers toutes ces démonstrations de joie et d’allégresse, parmi ces fêtes et ces triomphes, après le séjour du pape sur les collines d’Albano et de Frascati, le mois de novembre arriva, et, avec lui, une foule de nobles étrangers des contrées du nord, venus avec l’espoir d’assister aux magnificences de la prise de possession, dans l’église de Saint-Jean de Latran.

Monseigneur de Ligny, maître des cérémonies du pape, fut l’ordonnateur de la fête. Pie IX voulut ressusciter l’antique cavalcade tombée en désuétude après la chute de cheval de Clément XIV, et il ordonna que toute la cour se tînt à cheval en avant de son carrosse.

Cet imposant cortège s’ouvrait par un escadron de dragons à cheval, portant le bonnet à poil surmonté du panache jaune et blanc et orné de passementeries blanches ; ils avaient des gants en peau de daim, de grandes bottes et des housses brunes de peau de mouton. Venaient ensuite les trompettes suisses revêtus de la cuirasse d’acier et de la cotte d’armes, dont les entrelacements étaient aux couleurs papales ; ils agitaient dans l’air des drapeaux de brocart blanc à franges d’or, où étaient représentés les clefs et le trirègne.

Les camériers d’honneur suivaient sur de magnifiques chevaux couverts de riches housses et brillamment caparaçonnés. Ils portaient le costume italien du seizième siècle : ce n’étaient que belles simarres de velours noir, aux manches ouvertes, aux épaulières de satin, aux basques légères ; on ne voyait que hauts-de-chausses brodés, que brodequins armés d’éperons. Leurs cols étaient entourés d’une collerette finement gaufrée, et une chaîne d’or terminée par une croix palatine pendait sur leur poitrine. Leur tête était couverte d’un bonnet de velours noir surmonté, sur le côté gauche, d’une légère plume qui se balançait avec grâce.

Les camériers ecclésiastiques portaient la cappa magna au capuchon brodé d’hermine rose ; cet ample manteau recouvrait les chevaux, en étalant au soleil les flots moirés de soie rouge dont il est formé.

Derrière eux s’avançaient les collèges des prélats avec leurs grands paludamentums violets ; et les évêques assistants au trône, outre leurs paludamentums, portaient le chapeau vert, d’où pendaient de longs cordons à floches. Les chevaux des monsignori avaient des selles et des housses de velours amarante, garnies de vermeil et de boucles d’or.

Les chapelains et les clercs de chambre avaient revêtu la simarre violette, ainsi que plusieurs personnages de la famille papale ; d’autres avaient le manteau à capuche, d’autres portaient l’hermine et la martre zibeline sur le bras. Tous les évêques et les prélats avaient deux valets qui les accompagnaient. En dernier lieu, venait monseigneur Sacrista, sur sa mule blanche : il avait un feutre à larges bords et la croix dans les mains.

Le carrosse du pape, traîné par six chevaux noirs montés par des laquais en simarres violettes, était d’une si grande richesse, d’une telle magnificence, qu’on l’eût pris pour une masse d’or s’avançant dans les rues de Rome. Autour du carrosse marchaient les Suisses, les uns à pied, les autres à cheval, et armés à l’antique. L’armet et le morion qu’ils avaient sur la tête, les fraises de leur cou, leurs cuirasses aux fins reliefs, les clous d’or, les ceinturons et les cottes d’armes, tout était aux couleurs du pape. Les fantassins portaient leurs piques, leurs hallebardes, leurs lances en forme de faux et leurs haches.

Venaient enfin les carrosses du pape à six et à quatre chevaux, et toutes les voitures des cardinaux avec de riches livrées. La marche triomphale était fermée par le sénat romain, précédé de trompettes à cheval, qui avaient de petits drapeaux d’or à leurs instruments ; les armigères avec l’ancile portant, gravées en or, les lettres : S.P.Q.R. ; puis les massiers à pied, marchant en avant des chevaux.

Dans le premier carrosse était le sénateur président du sénat en grand costume, et dans les autres les conservateurs en cappa et en grande giornea de velours noir, ornée de bandes d’or et de filets d’argent. Près des portières, se trouvaient les valets du Capitole à pied en livrées jaunes, avec le petit manteau de velours cramoisi, tous portant la tenue solennelle des séances du sénat. Rien au monde ne peut reproduire l’effet de ces majestueuses solennités de la ville éternelle. Elles laissent bien loin derrière elles les fêtes et les triomphes des consuls et des empereurs de la Rome païenne.

Toute la cité s’était transportée sur le passage du pape, depuis le Quirinal jusqu’à la vaste place devant laquelle s’élève la basilique de Saint-Jean de Latran. Et, sur tout ce parcours, Pie IX, dans son carrosse, qu’on aurait pris pour un trône d’or, voyait à chaque pas mille bras l’applaudir, entendait mille voix le saluer de cris de triomphe et d’éloges. À ces expressions si vives de la joie qui débordait de tous les cœurs, il répondait par un regard doux comme celui de la Providence, par un sourire céleste, par une bénédiction de Dieu.

Alisa, placée à un balcon vis-à-vis de Saint-Silvestre, put voir cet imposant cortège sortir du Quirinal, et se déployer, depuis la fontaine des chevaux de Phidias jusqu’à la villa Aldobrandini. Mais, quand le pape fut passé, elle voulut le voir encore, et pria son père de la conduire sur la place Trajane, où demeurait une de ses amies. Ils se hâtèrent pour arriver avant le cortège, mais la foule était déjà si serrée sur le marché Dei Corvi, qu’il leur fut impossible de dépasser les dragons de l’avant-garde. Bartolo, las de lutter contre les flots de la multitude, se retira avec sa fille, le mieux qu’il put, contre le mur d’une habitation.

Les chevaux des soldats prenaient, de plein front, une bonne partie de la rue ; le peuple serrait ses rangs ; les mères élevaient les enfants sur leurs bras. Tout à coup, un mouchoir blanc, comme en tiennent à la main les dames romaines, pour l’agiter à l’arrivée du pape, vint à tomber d’un balcon. Le cheval d’un dragon, à cette vue, s’arrête et se cabre. Il était tout prés d’Alisa, il allait l’écraser sous ses pieds : la jeune fille poussa un cri. Un jeune homme, au même moment, se précipite sous le dangereux animal, la saisit dans ses bras, l’emporte à travers la foule, la dépose sous un portique et disparaît.

Mais le jeune homme avait été atteint par le sabot ferré du cheval, au muscle deltoïde de l’épaule gauche. Un moment, il se mordit les lèvres pour maîtriser l’expression de la douleur, essuya une larme involontaire, et, se précipitant au milieu de la foule, se dirigea vers sa demeure. Arrivé à la rue qui conduit à l’église des Saints-Apôtres, il lui fut impossible de lutter plus longtemps contre la souffrance, et il tomba épuisé au milieu de la foule. Deux hommes du peuple le relevèrent, le portèrent dans une pharmacie voisine et le déposèrent dans un fauteuil. Bientôt un médecin fut près de lui. Aidé du pharmacien, il dégagea la poitrine du malade des vêtements qui gênaient sa libre respiration : ils croyaient qu’il s’était évanoui au milieu des flots tumultueux et pressés de la multitude. Grâce à leurs soins et à l’eau froide dont ils inondèrent ses tempes, le jeune homme recouvra ses sens. La douleur de l’épaule était cependant si aiguë, qu’il ne put reprendre haleine ; on voulut lui ôter ses vêtement, mais la partie blessée et le bras s’étaient tellement enflés, qu’on fut obligé de couper la manche de son habit. En le débarrassant de ses vêtements, on vit qu’il portait une fine chemise de toile de Hollande, sur laquelle brillait une chaîne d’or, où était suspendu un portrait à cercles d’or et enrichi de gros brillants. Les assistants conjecturèrent qu’il appartenait à une famille noble et riche. Personne ne reconnut d’abord de qui était l’ouvrage que représentait le portrait ; mais un prêtre, qui était entré à cause de l’état de souffrance du jeune homme, s’écria à la vue du bijou :

« C’est elle, c’est bien elle !

– Qui est-ce ? demanda le médecin.

– C’est la fille de Bartolo Capegli, ce riche bourgeois qui habite sur le Corso. »

Pendant qu’on lui bandait l’épaule, le jeune homme revint complètement à lui. Son premier soin fut de chercher le portrait. L’ayant trouvé sur sa poitrine, il le saisit brusquement pour le dérober aux regards de ceux qui l’entouraient. Dans ce mouvement, on aperçut sur le revers du médaillon cette inscription, gravée en caractères de sang : Sans espérance. Le médecin lui demanda son nom et son domicile, il répondit :

« Je suis Aser ; j’habite la rue della Vite. »

 

 

 

 

VI. – ASER.

 

 

 

Pendant que tous les ordres de la population, romaine, les nobles, les bourgeois et les plébéiens, étaient à Rome ainsi entraînés par un mouvement unanime à célébrer des fêtes pompeuses pour honorer un pape si illustre, on entrevoyait déjà, dans les regards de certains hommes, dans certaines manœuvres cachées, propres aux sociétés secrètes, comme des lueurs qui jetaient sur l’avenir un éclat sinistre. Cicervacchio ne cessait pas de détourner de ses occupations la populace du Transtévère et des Monti, saisissant à tout propos l’occasion de la conduire dans les tavernes, dans les maisons de jeux et dans les lupanars, et au milieu des verres et des brelans il lui faisait crier : « Vive Pie IX ! vive l’Italie ! » Où Cicervacchio ne pouvait se trouver, il se multipliait à l’aide de ses limiers, comme Girolemetto, Tofanello, Mecocetto, Carbonaretto, et d’autres émissaires recrutés dans la Regola, dans l’Olmo, dans le Borgo nuovo et dans la Ripetta.

Cet amour si ardent pour Pie IX avait son foyer dans le nouveau café des Beaux-Arts, dans le bureau du marchand de tabac Piccioni, dans plusieurs pharmacies, dans les ateliers des peintres, et sous les portiques de la Sapience ; là, quelques zélateurs chauffaient l’enthousiasme avec tant d’activité, que les esprits les plus froids en étaient embrasés, et s’en allaient répandant au milieu de Rome des flammes et des étincelles. Vous eussiez vu sortir de là, la figure empourprée, des chirurgiens, de petits médecins, des bacheliers, des peintres barbouilleurs, des écrivains, des clercs d’avocats, des garçons de magasins, des courtiers, enfin des aspirants à toute espèce de métier. Ces gens-là, messagers infatigables, parcouraient la ville, se croisaient, s’interrogeaient, se répondaient, s’attroupaient et s’écriaient invariablement :

« Bienheureux sommes-nous ! Bienheureux le monde ! L’aurore s’est déjà montrée, elle brille, elle nous éclaire. Déjà le soleil a doré de ses premiers rayons les hautes cimes des montagnes ! Gloire à l’Italie ! Vive la reine des nations ! Déjà étincelle le premier joyau de sa couronne ! Ce joyau, c’est Pie IX. Prosternons-nous, adorons, espérons ! »

Et la foule, entendant ces exclamations, suivait, et, frappée d’étonnement et d’ébahissement, demandait :

« Qu’est-ce ? Qu’y a-t-il ? Quelle est cette reine ? Arrivera-t-elle bientôt ? Où logera-t-elle ?

– Oh ! répondait un malin, on le sait bien : à l’hôtel Meloni.

– Vive la reine ! »

Bartolo, grâce à ses utopies, était au comble du bonheur, en voyant tant de vie et un si généreux mouvement dans les esprits à Rome. Indolent et faible de son naturel, il aimait mieux les consolations faciles et les satisfactions du succès que les fatigues et les efforts du travail. Il disait à ses amis, tout fier et en se rengorgeant :

« Voyez l’activité de ce peuple ! Voyez comme il s’est réveillé de son long sommeil ! Soyez-en persuadés, si le peuple romain ramène dans son cœur les vertus de ses pères, oh ! vous le verrez, son cri réveillera l’Italie qui sommeille, la relèvera de son état d’humiliation et la mettra dans la voie des grandes choses. Que sont les cantons de la Suisse, à côté des riches et vastes États de l’Italie ? Je ne parle pas des petits cantons comme Uri, Schwitz, Unterwald et Glaris, mais des grands, des plus belliqueux, des plus populeux, comme les cantons de Lucerne, de Lausanne, d’Argovie et de Berne, qui, réunis, ne valent pas la moitié du Piémont, de la Toscane ou de la Lombardie. Pourtant, ligués ensemble et confédérés, ils forment l’invincible et noble Helvétie, qui regarde en face, comme des sœurs, les plus grandes contrées de l’Europe. Formez la ligue italienne, donnez-lui pour président le pape, faites de Rome le centre de la Diète, et la Rome nouvelle, de son Capitole, s’élèvera rivale de la Rome antique. Que chaque État d’Italie conserve son indépendance, se gouverne d’après ses statuts, ses lois, ses coutumes, ses usages particuliers, mais aussi que tous se réunissent en une seule et même confédération, qu’on établisse un système unique de poids et mesures, de monnaies, de contributions, d’impôts ; que chaque État ait son armée sur pied, qu’il soit prêt à porter secours à ses alliés ; que la Diète ait plein droit de guerre ou de paix, sous les ordres de ses conseillers, approuvés par les souverains.

– Vous dites là de fort belles choses, lui répliqua un jour l’abbé Palma, au milieu d’un cercle d’amis ; cependant ne faudrait-il pas laisser aux monarques de l’Italie l’initiative de ce pacte fédéral ? Je ne puis me persuader que les épiceries, les cafés et les débits de sel et de tabac aient vu surgir soudain, comme par enchantement, de si grands hommes d’État, de si profonds politiques, capables de donner sentencieusement leur avis sur des questions si relevées et si importantes. Je vous dis, moi, que, pendant que l’on parle tant des Romains et des Romaines, devenues tout d’un coup des Sempronies, des Cornélies et des Hortensies, je vois circuler dans Rome certains hommes dont le visage louche et hypocrite, dont la mine douteuse, ne me disent rien de bon. Enfin, ce peuple qu’on fait chômer à tout moment, de quoi se nourrit-il ? Comment gagne-t-il le pain de ses enfants ? Quelque main secrète doit subvenir aux frais de toutes ces fêtes, et cet argent, qui le fournit ? d’où vient-il ? Amis, les fêtes données l’an dernier à Pie IX furent spontanées et inspirées par le cœur. Chacun y accourait, la joie était universelle. Or ce peuple qui, à un signe, s’attroupe pendant le jour, on le voit aussi traverser les rues pendant la nuit, aller de taverne en taverne, criant, hurlant, chantant certains couplets qu’ils n’ont certes pas appris des confrères du Caravita 14. On commence à entendre parler tout bas de parti, de rassemblement, de convention, et surtout de noirs et de blancs, de progressistes et de rétrogrades, de libéraux et de papistes, d’hommes de lumière et de jésuites. Quel rapport peut-il y avoir entre la création d’une confédération italienne et toutes ces divisions de Guelfes et de Gibelins ? Signor Bartolo, donnez-moi, je vous prie, le mot de cette énigme ? Dites-moi pourquoi les cardinaux sont en si grand discrédit auprès de ces murmurateurs qui colportent mille indignités sur leur compte ? Je voudrais savoir d’où vient qu’on passe fièrement à côté d’eux, le chapeau sur la tête, sans aucune marque de respect ; pourquoi on les dénigre en les représentant comme les ennemis du pape, comme les protecteurs rétrogrades de la nuit et des ténèbres, comme les parricides de la patrie ? Et puis, quelle est donc cette nouvelle liberté qui ne permet pas aux citoyens de se coiffer comme bon leur semble, ni d’exposer leur visage au soleil, à moins qu’il ne soit hérissé de moustaches et accidenté d’une barbiche ? Et encore, ces moustaches sont-elles soumises à une certaine loi d’uniformité ; la barbe elle-même doit être pointue, arrondie ou taillée carrément, selon le caprice des habitués du Café-Neuf. Bientôt, nous autres prêtres, on nous obligera du porter la barbe comme Bembo et Sadolet, et nos tricornes devront se métamorphoser en un béret de nouvelle invention. Savez-vous ce que je pense ? Eh bien, nous finirons tous par porter le bonnet phrygien, à la couleur significative et à la pointe recourbée. » En achevant ces mots, l’abbé Palma sortit.

Qui pourrait croire que son discours excita aussitôt dans l’assemblée une rumeur sourde, longtemps contenue, accompagnée de grimaces, de trépignements et suivie d’exclamations unanimes dans le genre de celles-ci : « Obscurantiste, rétrograde, calomniateur du peuple romain ! Notre clergé est arriéré d’un siècle. Il ne sait pas le premier mot de ce qui touche à la civilisation moderne ! Toute sa science consiste à n’ignorer point le droit canon, les décrétales et le concile de Trente ! »

Déjà le printemps de 1847 brillait radieux sur les vertes collines du Latium : joyeux et couronné de fleurs, il répandait partout les charmes de ses parfums. Les villas romaines déployaient alors toute la pompe de leur verdure, l’azur de leurs lacs, l’émail de leurs prairies, les fleurs de leurs jardins ; et, vers le soir, pendant que le Pincio et la villa Borghèse s’ouvraient à l’élite de la noblesse romaine et étrangère, les villas Panfili, Albani, Patrizi, et dans Rome même, celles des Lodovisi, des Massimi, des Altieri, et autres princes et seigneurs, étaient fréquentées par une foule de citoyens, qui, entrés dans ces agréables retraites, faisaient joyeusement leur repas du soir sur le bord des lacs, et parmi les corbeilles de fleurs. On voyait passer les bouteilles à la ronde, découper les jambons, distribuer le fromage, pendant que toutes les conversations avaient pour thème, général et unique, la politique, les louanges de Pie IX, les espérances de l’Italie, et les moyens les plus prompts et les plus sûrs d’amener sa restauration.

Bientôt ces réunions partielles ne répondirent plus suffisamment aux vues des plus enthousiastes. Ou imagina de former des banquets publics, où se réuniraient tous les ordres de la cité : les nobles, les bourgeois et le peuple. C’était le moyen de n’avoir plus dans Rome qu’un corps indivisible de Philopatres. L’exécution de ce projet fut confiée à Cicervacchio, avec le concours de Sterbini et de Masi. Dès lors les collations, le goûters et les déjeuners que l’on faisait aux villas des environs de Rome le disputèrent en recherche au festin royal d’Assuérus, qui dura pourtant cent quatre-vingt jours dans les jardins de son palais.

Un matin, le docteur Sterbini, médecin de Bartolo et son ami intime, vint le visiter :

« Mon cher Bartolo, lui dit-il, tu vois comme Rome est dans la joie, comme le peuple est animé ! Le temps de la délivrance approche : nos réunions sont l’image de ces repas de Sparte, d’où la jeunesse lacédémonienne sortait le cœur rempli d’amour de la patrie, l’âme occupée de hautes pensées et animée d’un nouveau courage pour les nobles travaux de la guerre. Tu le sais, Bartolo, toi qui ne manques jamais de prendre part à nos banquets, et qui te montres si généreux dans tes souscriptions pour le vin, le pain et le fromage qu’on y sert au peuple romain. Mais, aujourd’hui, la commission du peuple ne te demande pas d’argent ; elle désire seulement que tu laisses, lundi prochain, à sa disposition, ta belle vigne située près du Ponte-Molle. On se propose d’y offrir aux amis un grand déjeuner politique. Tu m’auras aucune dépense à faire ; tout est en ordre, tout est préparé : tentes, tables, vaisselle. Des vins exquis nous y attendent ; la volaille, le gibier et les viandes sont déjà commandés, et les maîtres d’hôtel les plus huppés sont chargés de présider aux apprêts du festin, qui sera servi par la fleur des garçons de table. »

Bartolo répondit qu’il s’estimait heureux de pouvoir offrir un témoignage si facile de son dévouement à la cause de Rome et à celle de l’Italie.

« Très-bien, reprit Sterbini ; c’est une affaire entendue. Ne te lève pas, je t’en prie, reste à ton bureau ; je passe à l’appartement de Polixène, qui se plaint depuis quelque temps d’un mal de tête. Ne te dérange pas. Eh ! mon cher, entre amis, on ne fait pas de cérémonie. »

Il quitta donc Bartolo, entra chez Polixène, ferma soigneusement la porte, jeta un regard scrutateur autour de la chambre, puis lui dit :

« Eh bien ! nous ne voyageons pas à pied ! Nous volons, au contraire, les ailes déployées. Tout est pour nous. Les frères de la Suisse ne s’en tiennent plus aux mouvements : ces dévots reviendront bientôt de leur pèlerinage à la madone d’Einsiedeln, en jetant leurs capuchons aux orties ; à Vienne déjà, la mine est pratiquée : il ne reste plus qu’à y mettre la poudre ; l’Allemagne a dressé toutes ses batteries, et, en France, Louis-Philippe sautera en l’air avec son Machiavel en main. Le Piémont, la Toscane, toute l’Italie, sont comme un vaste étang où seraient tendus d’immenses filets : ni petit, ni grand, n’en sortira sans être pris, car les villes opposent la plus grande résistance. L’Angleterre met à profusion l’appât aux hameçons ; les Juifs d’Italie, d’Allemagne, de Pologne, de Bohême et de Hongrie, nous prêtent secours de diverses manières, en mettant à notre disposition leur argent, leurs imprimeries, leurs livres, leurs gravures, et, ce qui vaut mieux que cela, des hommes de toute condition, de tout âge, qui, voyageant sous le couvert de commis de commerce, nous rendent des services plus fidèles et plus sûrs que jamais. Ils sont partout, l’oreille au guet, pénétrant l’ombre et le silence, et scrutant les réduits les plus cachés : ils forment comme notre télégraphe électromagnétique.

– Quoi ! vous vous fiez aux Juifs, répondit Polixène, à cette nation vilaine, ignorante, avare, lâche, et que Judas lui-même répudierait ?

– Je sais bien, reprit le docteur, que ce n’est pas la grandeur d’âme, la générosité, la courtoisie, qui leur inspirent pour nous des sentiments fraternels ; non, c’est la rage de Judas. Pour que la résurrection de l’Europe crucifie et ensevelisse de nouveau le Nazaréen, ils se feraient écorcher vifs. Du reste, ne juge pas des Juifs d’au-delà les monts par ceux de l’Italie ; ceux-là sont des hommes libéraux, civilisés, riches ; ils fréquentent les universités et ne fuient pas les réunions distinguées ; ils ont leur trafic dans tous les ports, des banques dans toutes les capitales ; ils sont admis à toutes les charges des gouvernements, et il s’en faut de peu qu’ils ne soient gentilshommes de la chambre dans les palais des rois. Prends courage, Polixène, tu verras bientôt les amis de Livourne ; nous attendons de la Romagne quelques membres de la légion de la mort ; il va venir quatre ou six calabrais, avec le lion d’Ancône, le léopard de Rieti, le dragon de Pérugia et l’âme désespérée de Viterbe : ces quatre derniers en valent mille. Laisse faire, Polixène, vraie fille de l’Italie, tout réussira. Et à propos d’Alisa, qu’a-t-on décidé ? Je te la recommande bien ; elle est riche, belle, spirituelle : il faut qu’elle soit une bonne Italienne. Nous avons besoin des femmes ; elles ont mille moyens pour conduire où elles veulent leurs amants, leurs maris, leurs fils. Elles gouvernent chez elles, elles règnent au dehors, elles mènent à leur fantaisie les esprits qui raisonnent ; dans les soirées, elles donnent le ton à la musique ; au théâtre elles persuadent, elles charment, elles séduisent ceux qui se sont laissé captiver par leurs beaux yeux. Enfin, sans elles, notre apostolat deviendrait nul. Mais les dames romaines comprennent bien peu leurs nobles destinées. Elles ne savent que rester au coin du feu, couver la cendre, débiter des patenôtres et aller aux stations. Ah ! les jésuites ont de grands comptes à régler avec nous. Les princesses et les dames romaines passent leur vie à lécher les grilles de leurs confessionnaux ; les élèves du Sacré-Cœur, des Mères-Pieuses, de l’Enfant-Jésus et de toutes les autres nonnes rétrogrades de Saint-Pierre, ne voient pas par d’autres yeux que ceux des révérends pères. Elles n’ont point d’autres oreilles, point d’autre Langue, que celles des jésuites. Puisse le diable les emporter ! »

À ces blasphèmes, Polixène, les lèvres embellies d’un gracieux sourire, répondait :

« Que voulez-vous, mon cher Sterbini ? Il y a peu de chose à espérer d’Alisa, du moins jusqu’à présent. Quant aux jésuites, soyez tranquille, je ne les laisse pas rôder autour d’elle. Mais ces nonnettes de San Dionisio lui ont ancré dans le cœur une si profonde dévotion pour la Madone, que je ne saurais la lui ôter. Elle a toujours la Madone sur les lèvres. Je me mets en quatre pour la débarrasser de ces superstitions. Je lui donne des livres à lire, mais de ceux que vous connaissez ; je lui mets en main les journaux de la jeune Suisse, le Juif errant, la Religion de l’avenir de Feuerbach : ou bien elle frémit, ou bien elle fait le signe de la croix. Jusqu’à présent, je ne suis parvenue, malgré toutes mes ruses, qu’à jeter la dissipation dans son esprit, en excitant son ardeur juvénile pour les divertissements et les fêtes dont Rome est remplie par vos soins : voilà tout. Alisa est encore une enfant. Vous savez que le jour de la prise de possession du pape à Latran elle eût été infailliblement écrasée par un cheval, si un jeune homme ne l’avait relevée précipitamment, en recevant lui-même une blessure à l’épaule. Ce jeune homme fut transporté dans une pharmacie ; on ouvrit ses habits, et l’on trouva suspendu à son cou un portrait d’Alisa. Ce jeune étranger se nomme Aser. Alisa sait son nom, et, depuis cette époque, elle est concentrée en elle-même, abstraite, pensive et sans goût pour les plaisirs. Je crois que ce jeune homme l’aime : je le vois toujours attaché à nos pas ; au théâtre, il nous attend à la porte, puis, se plaçant dans une loge d’où l’on aperçoit la nôtre, il ne nous perd jamais de vue. Aux bénédictions du pape au Quirinal, il est toujours dans la foule à nos côtés ; aux représentations du Corso, c’est en face du balcon d’Alisa qu’il s’assied, toujours seul, toujours sombre et taciturne. Il est beau : un front élevé, des yeux de feu, un habit à l’italienne, un chapeau dont la plume noire retombe à droite avec grâce : tel est l’ensemble de sa personne. Le connaîtriez-vous, par hasard ?

– Lui ? cet Aser ? Rien de plus mystérieux que ce personnage. mais peu importe ; ce qui n’est pas un mystère pour nous, c’est son grand cœur, c’est son dévouement à notre parti : il est capitaine et duc de la cohorte sacrée. Il soudoie, de ses deniers, des échappés de bagnes, des criminels de tous les calibres ; il enrôle des hommes vivant loin de leurs femmes, chargés d’usure, accablés de dettes ou flétris par la banqueroute. Nous avons besoin de ces gens-là ; c’est de la chair à canon. Cela marche aveuglément en face du danger. Aussi Aser nous vaut son pesant d’or. Dans Rome même, il a pris à sa solde une foule d’affidés de cette espèce, bien plus que ne le croit Nardoni et que ne se l’imaginent les cardinaux. Mais quel est cet Aser ? personne ne le sait. La plupart disent qu’il est fils naturel de quelque grand prince du Nord. Il est venu à Rome nanti d’un passeport de Hambourg, apportant des lettres de crédit des premiers banquiers des villes hanséatiques ; il était recommandé à plusieurs consuls ; on le voyait toujours avec lord Minto ; il évite cependant le ministre de Russie, et surtout l’ambassadeur d’Autriche. Il dépense à profusion, mais l’argent ne lui manque jamais ; sa mise est élégante, ses appartements sont ceux d’un grand seigneur ; il prête à tous les artistes, surtout aux prussiens, hanovriens, suédois, danois et norvégiens ; il parle plusieurs langues, notamment le français, l’anglais et l’italien, qu’il prononce avec une douceur inimitable. Il joue de la harpe, touche du piano, chante avec grâce, peint comme un maître et passe pour le plus bel écuyer de Rome.

– C’est vraiment un jeune homme charmant, dit Polixène ; il est fâcheux qu’on ne connaisse point sa famille et le rang qu’elle occupe.

– Cela doit nous importer peu, répondit Sterbini. Si nous le voulions, nos agents secrets découvriraient infailliblement son père, sa mère et ses parents même, jusqu’à la quatrième génération. Mais à quoi bon ? Il suffit qu’il nous soit d’un grand secours. Sache seulement qu’il est l’ami de Mazzini, de Ruffini, de Rosalès ; qu’il a une correspondance suivie avec les hommes de Scharpff, de Breidenstein, de Barth, de Stomeyer, qui sont chefs, comme tu le sais, de la jeune Allemagne. Je ne te dis rien des Suisses : il est dans l’intimité de tous les régénérateurs de Lausanne, de Berne, de Genève, de Zurich et des autres cantons. En un mot, c’est pour nous un trésor. Polixène, aie donc courage, et prépare-toi à faire tout ce qui te sera possible pour relever l’Italie de ses ruines. »

À ces mots, Sterbini prit congé de Polixène, et sortit.

 

 

 

 

VII. – LE REPAS CHAMPÊTRE.

 

 

 

Bartolo s’occupa tout de suite de la réunion qui devait avoir lieu dans sa propriété. Il fit venir son vigneron, et lui ordonna de ratisser les allées des jardins, d’y joncher du sable blanc, d’émonder les lauriers, de sarcler les plates-bandes, de curer les fontaines, de disposer les bancs, et de couper ce qu’il y avait de trop touffu dans le luxuriant feuillage du printemps. Il envoya aussi à sa villa des peintres, des ébénistes et des tapisseries. Toute sa maison était sur pied et vaquait à ces préparatifs.

Il vint dans le pré tant d’artisans, tant de toiles, tant de damas, tant de tentures et de draperies, que la moitié du quartier des Juifs semblait s’y être transportée. On dressa au milieu un grand pavillon rond à la persane, partagé en bandes de toile blanches et jaunes ; au milieu s’élevait un grand mât terminé par une énorme boule d’or. De ce centre partaient des cordons arrêtés au milieu du pavillon par des crochets de bronze, et à ces cordons étaient suspendus des candélabres à trois branches. Celui du milieu avait des cristaux à facettes, car on voulait avoir un éclairage à giorno pour une si nombreuse réunion. Du pavillon descendaient des courtines, qui devaient former les parois : elles étaient blanches et jaunes, et disposées en festons et en rosaces variées et gracieuses. Des quatre côtés du cercle partaient quatre galeries très-longues, de toile de la même couleur et à toit plat ; mais toutes s’enroulaient aux corniches, où pendaient les drapeaux, et y formaient des bandes et des guirlandes dorées. Vis à-vis des candélabres, contre les parois, étaient attachées de grandes glaces, entourées de fleurs, au milieu desquelles étaient placés trois flambeaux.

Au centre du pavillon, s’élevait un buffet à escalier, qui se terminait par un trophée d’armes et de drapeaux, d’où jaillissait une source, dont l’eau retombait en cascade dans un bassin antique, qui la laissait couler dans le jardin par un canal secret. Les degrés les plus élevés étaient couronnés de bouteilles de vins étrangers, que l’on devait boire dans le repas. Sur les degrés du milieu, on voyait les confitures, les sirops, les fruits confits, avec les pignons sucrés, les croquants, les crèmes, les gâteaux et autres pâtisseries exquises. Plus bas étaient disposés en bel ordre les tartes, les soupes anglaises, les crèmes de Berne, la fleur de lait d’Appenzell, les fromages de Hollande, de Lodi et du Northumberland. Sur d’autres degrés étaient les sauces, les prunes, les olives, les câpres et les anchois ; et, au dernier plan, les conserves et les fruits de la saison se voyaient dans des vases en pyramides, avec la partie la plus colorée en évidence, de sorte que les reinettes rivalisaient avec les cerises, les pommes d’api et les bergamotes avec les oranges de Bari et de Palerme, les pommes azeroles avec les fraises, et les grappes de raisin : avec les rubis des groseilles et des framboises des montagnes. Tous les gradins reposaient sur une large base où étaient placés les plats en porcelaine et les étuis de l’argenterie ; partout des feuilles vertes de vigne et de rosier supportaient les fruits sur les vases et les plats du buffet.

Cette magnifique rotonde, faite sur le modèle du Panthéon, était entourée de tables couvertes de nappes très-fines et très-blanches ; et le long de ces tables étaient placés de grands vases portant des cèdres, des orangers, des citronniers et des oléandres en fleurs. À l’entrée des quatre galeries, se présentaient quatre loges très-vastes, destinées à recevoir les dames et les demoiselles romaines, qui devaient charmer et embellir la fête de leur présence. Au lieu de s’asseoir devant les tables, elles avaient des guéridons d’un marbre précieux, sur lesquels étaient disposés des vases d’argent contenant des fruits, des confitures et des confettis de toute espèce.

Bartolo avait fait venir de son parterre de la villa d’Albano une grande quantité de pots de fleurs pour les mettre sur les tables ; il en avait apporté aussi de sa vigne et des jardins de ses amis, voisins des monts Parioli : de sorte qu’il avait une collection innombrable de fleurs de serre, avec toutes les plantes du pays et des régions étrangères, surtout celles qui croissent dans les serres et qu’on expose à l’air et au soleil pour les ranimer et leur donner des couleurs plus vives.

Il y avait entre autres l’arbuste de l’achea proteacea du port Jackson avec son aigrette blanche et ses petites graines dorées ; plus loin l’antolizza majeure élevait, sur sa plante violette, sa fleur à double épi et ses tubes en cornets de chasse d’un rouge de feu ; on admirait le gundasulium orange, avec sa gaine vert-pomme et ses fleurs enroulées comme celles des pois, et la dulcamellia rouge du Pérou, avec ses gros épis en nappe de cardinal ; l’hydrangea hortensia de la Chine avec ses belles touffes de rouge pourpre, variées de bleu céleste, et l’éranthème bicolore de Madagascar, élevant sur ses pédoncules rouges, ses fleurs en forme de jasmins, blanches ou tachetée d’un amarante prononcé et de gouttes de sang ; la caprinella céleste de Travancor, avec ses bouquets en étoile, couleur de ciel, et la pivoine blanche avec ses touffes rouges ; l’aconit moucheté avec ses capuces où le vitré se confond avec le violet ; le rhododendron du Pont avec ses fleurs en cloche d’un rouge d’améthyste ; l’azaléa doré avec ses corymbes et ses filets d’or, et la spirée gracieuse aux petites fleurs de corail, au petit bouton noir au milieu, empanaché d’étamines de pourpre. Mais je serais trop long, si je voulais énumérer toutes les plantes étrangères, les fleurs rares et précieuses, que Bartolo avait réunies pour embellir ce banquet de triomphe.

Ces vases ornaient le pavillon et les allées qui traversaient les quatre galeries, dans le but de laisser libre, entre les tables, l’espace nécessaire pour faciliter le service et les passages des hérauts, qui devaient transmettre les ordres du tribun du peuple. Dans les galeries établies sur les sentiers, on avait placé, d’espace en espace, des bouteilles de vin de Genzono, des barils, des tonneaux ornés de plaques dorées ou argentées et de petits drapeaux portant le chiffre S. P. Q. R. Çà et là on voyait, placées en ordre, des colonnes de fromages de Parme, de Gruyère, de Hollande, et des fermes des princes romains. Ailleurs, s’élevaient en pyramides les jambons de l’Ernico, et des saucissons de toute sorte, jusqu’aux mortadelles de Bologne. Les fromages et les saucissons étaient recouverts à dessein de feuilles de lauriers, de giroflées et de boutons de roses, qui en rendaient l’aspect plus agréable.

Le lendemain, on vit arriver, au milieu de la foule, Cicervacchio avec ses satellites, réglant la marche avec tout l’ordre possible, et conduisant ses bandes nombreuses qui vociféraient et chantaient, depuis la porte del Popolo, jusqu’à la vigne de Bartolo. Derrière, suivaient les carrosses d’artistes de toutes les nations, de peintres, de sculpteurs, de graveurs, de mouleurs, de mosaïstes, d’apprentis et de broyeurs de couleurs. Puis, venaient les officiers et les magistrats de Rome ; les débitants en tous genres ; les nobles et les patriciens ; les princes de tout rang et de toute dignité. C’était un mélange, une fusion, une confusion, une incorporation, une assimilation inouïe de toutes les classes de la société. On n’avait jamais assisté à un tel spectacle. C’était comme les ondes de diverses fontaines, venant, à travers des canaux, se réunir en un vaste bassin, où elles confondent et leurs noms et leurs propriétés, dans la nappe azurée d’un seul et même lac, image frappante des diverses classes des habitants de Rome, confondus dans cette villa et sous ces pavillons, où ils ne formaient plus qu’une seule chair et qu’un seul sang. Cicervacchio était le fil d’or, le funiculus charitatis, qui reliait toutes les conditions par la douce chaîne de l’amitié. Il serrait la main d’un prince, offrait la sienne à un duc, embrassait un marquis, ou donnait l’accolade à un comte. Il frappait doucement sur les joues d’un banquier, caressait les moustaches d’un colonel, prenait dans ses deux mains un juge par la taille et lui imprimait, pour un instant, une légère oscillation. On le voyait parcourir les galeries, donnant parfois un coup de poing sur l’épaule d’un charretier et répétant à tous la même harangue : « Vive Pie IX ! vive l’Italie ! »

« Vive maître Angelo, notre tribun du peuple ! » criait dans le fond un groupe de corroyeurs de la Regola. « Vivat ! » répétaient les ouvriers des Monti.

Un certain nombre de jeunes gens distingués étaient chargés de recevoir les dames et de les accompagner à leurs loges. Ils étaient tous vêtus à l’italienne, portant des tuniques et des pourpoints de velours noir, ayant une plume à leur chapeau, et, autour du corps, un ceinturon où pendait la garde de leur poignard. Aser les effaçait tous par l’éclat, la richesse et la distinction de son costume. Sa tunique était en velours sorti des célèbres métiers de la maison Bracchetti de Ala, dans le Tyrol italien. Il avait autour du cou une fraise d’une dentelle très-fine. Sa ceinture était fermée par une boucle d’or ouvragée, avec une bossette d’or au milieu d’une magnifique émeraude ; son poignard ne formait pas la croix comme les autres : c’était un serpent qui se repliait en trois et relevait la tête, en figurant le poignard. La gaine était en acier poli damassé et garni d’or ; la lame était en or aussi et se terminait par un rubis. Son grand feutre était surmonté d’une large plume d’autruche, et la ganse dorée, formant par-devant un losange, soutenait un médaillon en relief, représentant l’Italie couronnée par un génie, avec cette devise dans l’exergue : « Lève-toi et règne ! » Il avait attaché à sa ceinture, à côté de son poignard, deux gants de Grenoble jaune-clair ; deux manches de chemise, finement piquées, s’échappaient au-dessus du poignet, et contrastaient par leur blancheur éclatante avec les manches de son habit noir. Ses moustaches frisées, sa barbiche à la Van Dyck et ses cheveux arrangés en couronne, comme le Buondelmonti de Cimabue, lui donnaient l’air d’un Italien du moyen âge. À peine avait-il conduit une dame à la loge, qu’il descendait rapidement et s’empressait de sortir du pavillon ; il paraissait livré à des pensées sérieuses et dirigeait souvent son regard vers la grille d’entrée. Quand Bartolo arriva avec Alisa et Polixène, en un clin d’œil, Aser fut à la portière du carrosse, et offrit sa main à Alisa pour l’aider à descendre du marchepied : la jeune fille sentit trembler la main qui la soutenait. On eût dit que le jeune homme était en proie à une fièvre ardente. Polixène prit le bras d’un jeune homme de Rimini ; Aser la suivit avec Alisa, et il n’eut que le temps de lui faire cette question :

« Votre petit voyage s’est-il bien passé ?

– Très-bien, répondit-elle, il a été si court, la journée est si belle, et le rendez-vous si délicieux ! La fête sera bien gaie ! »

En parlant ainsi, ils arrivèrent à la loge. Bientôt tous les convives prirent place dans un grand pavillon, autour des tables somptueusement servies. Les musiques militaires commencèrent à exécuter différents morceaux. Au milieu des banquettes où les dames étaient assises, circulaient des rafraîchissements et des plateaux chargés de pâtisseries. Les jeunes gens étaient tout œil et tout mouvement pour offrir aux dames les glaces ou les friandises. Aser se tenait derrière le siège d’Alisa, mi-mobile, les bras croisés sur la poitrine et semblant n’avoir rien à faire que de la servir. Quand Alisa avait goûté quelque pistache ou choisi quelques dragées, il en prenait aussi et les conservait en souvenir de l’un des plus beaux jours de sa vie.

Pendant que, paisible, il goûtait un bonheur qui comblait ses vœux les plus chers, un certain Casemirsky, Polonais téméraire et insolent, qui avait la passion de chercher querelle à tout le monde et de chagriner le chien qui dort, s’approche d’Aser.

« Tiens, que fais-tu là ? La belle occupation que la tienne ! Ma foi ! un dirait que tu lèches les plats. »

Aser lui lança un regard de feu, mais il resta immobile. Soudain Casemirsky, irrité, lui donne un violent coup de coude en pleine poitrine, en lui disant :

« Arrière ! tu as pris ma place. »

Aser alors fut forcé de se défendre. Il saisit son adversaire par le bras, l’étreint, le serre comme dans un étau, et d’un effort le précipite en bas de l’estrade. Trois Polonais accourent, le poignard à la main ; Aser tire aussitôt le sien sans mot dire ; il se défendait bravement contre les quatre assaillants, lorsque quelques Romagnols et des Siciliens se jetèrent entre les combattants, les séparèrent et les conduisirent chacun dans une partie différente du jardin. Avant de s’éloigner, Casemirsky se retourna, et, se mordant les lèvres de rage, il dit à Aser :

« À demain, je t’attends au pistolet ! »

Cependant, dans les rangs du peuple, l’ordre des mets, le confortable du festin, et la finesse des vins, faisaient de ce repas un idéal culinaire ; les étrangers eux-mêmes qui y assistaient célébraient à l’envi la grandeur des Romains qui éclate et dans les actes publics et dans le secret du foyer domestique. Cette réunion solennelle, qui, pour beaucoup de convives et pour la plupart des spectateurs, n’était qu’un divertissement de printemps, une joyeuse matinée de mai, une fête joyeuse en témoignage de la félicité publique qui régnait sous les bienfaisants auspices du règne glorieux de Pie IX, devenait, dans la pensée des organisateurs, une éclatante et première manifestation de la plus noire conjuration qui fût jamais ourdie contre le plus paternel des princes. Au milieu des bols et des verres, parfois on faisait silence pour écouter quelque barde du Tibre, qui chantait l’hymne de l’Italie. Les poètes Guerrini, Gherardi, Sterbini, Meucci et Tomassoni, prophétisaient déjà, tant ils étaient certains de l’avenir, les futurs triomphes de Rome.

« C’est là, disaient-ils, peuple romain, c’est là, sur ces sept collines, qu’était assise Rome, la maîtresse de l’univers. Le Capitole était le roc de la liberté ; sur ce piédestal se déployait au vent ton étendard majestueux ; de ce roc prenaient leur essor les aigles romaines, qui allaient dompter et civiliser le monde ; c’est auprès de ce roc que les hérauts triomphants venaient annoncer la victoire parmi les applaudissements des vieillards. Éveille-toi, peuple romain, éveille-toi, secoue tes chaînes, et sois encore le peuple romain. Rome autrefois se voyait resserrée entre les monts Aventin et Palatin ; mais, dans le cercle étroit de ses murs, elle accueillait des citoyens qui avaient un cœur plus grand que l’univers. C’est de là qu’ils descendaient aux assemblées du Forum, où le peuple sentait qu’il était le peuple-roi. Dans la poitrine de chaque citoyen battait un cœur de monarque ; chaque plébéien levait sa main toute-puissante qui proclamait l’élection de ses consuls et de ses dictateurs. Dans ce Forum, ô Romains, vos pères décidaient de la paix et déclaraient la guerre : de ce Forum sortaient les destinées du monde ! »

Un autre plus audacieux chantait :

« Peuple de Rome, tu es souverain : tu as donné au pape le Vatican, tu t’es réservé le Capitole ! »

D’autres disaient :

« Rome, toute l’Italie te regarde, toute l’Italie te contemple ; elle attend la résurrection de ton bras et de ton cœur. Vois-tu le Janicule ? Il te rappelle l’étranger étrusque qui voulait t’imposer un tyran exécrable. As-tu mêmeire de ton Mucius Scévola, brûlant la main qui avait failli porter le poignard au cœur de Porsenna ? Souviens-toi d’Horatius Coclès, qui, seul, arrêta l’armée ennemie au pont Sublicius. Et vous, dames romaines, souvenez-vous de Clélie, qui, pour fuir la servitude de l’étranger, traversa le Tibre à la nage avec d’autres jeunes filles romaines, et revint libre au pied du mont Aventin. »

Après chaque strophe, Cicervacchio donnait à ses hérauts l’ordre d’aller, par les galeries, faire crier au peuple : « Vie Rome, vive l’Italie ! » Et pour qu’on ne pût se douter des intentions perfides de la secte, il fit répandre le bruit qu’un habitant de Livourne avait, la veille, arboré un drapeau tricolore et que le Peuple aussitôt l’avait mis en pièces, en criant :

« Arrière, ces couleurs ; c’est le blanc et le jaune qu’il nous faut ! C’est là notre drapeau ! Gare à qui l’insultera ! Vive Pie IX ! »

Ces poésies furent imprimées et répandues par toute la ville : les uns admiraient la sublimité des vers, tandis que d’autres les regardaient comme les œuvres de têtes en délire et disaient :

« Oh ! oui, trouvez-nous aujourd’hui des Coclès et des Mucius ! Ils ont échangé le mont Aventin pour le mont Testaccio 15 ; dans ces antres au vin, ils mettent la main sur le verre, et non sur des charbons enflammés. Bah ! meo Patacca chantait mieux que cela sur la place Barberina et dans les carrefours de la Suburra. »

Mais les hommes de bon sens, la partie saine des citoyens romains, se regardaient consternés et disaient :

« Si cet état de choses dure, le pape pourra bien se retirer à San Giovanni, comme archiprêtre. Ces étrangers nous sont tombés dans Rome comme une bande de mulets, et ils nous y font un vacarme à ne plus nous laisser une minute de repos. »

On voyait, au-dessus de Rome, s’amonceler de gros nuages noirs chargés d’orage ; les mieux avisés disaient que déjà les éclairs scintillaient, et qu’on entendait au loin de sourds grondements.

Cependant les dames s’occupaient de l’incident dont Alisa avait été l’occasion. On s’étonnait que, si jeune encore, elle excitât déjà la jalousie, et l’on en prenait occasion de la blâmer ouvertement. Une jeune personne, sortie depuis peu du couvent, courir à toutes les fêtes, se vêtir avec tant d’élégance, prendre part à toutes les réunions, et aller se compromettre à l’occasion de pareils aventuriers ! Et cette dame qui l’accompagne, quelle est-elle ? Elle ne plaît guère à personne. Son maintien est affecté, son visage composé ; on dirait un de ces oiseaux de passage qui n’ont point de demeure fixe et qui volent de colombier en colombier. La vit-on jamais à l’église ? Chaque dimanche sa migraine arrive à propos, et, quand Alisa va trouver le père Ventura, c’est la femme de chambre ou le signor Bartolo qui l’accompagne.

Casemirsky, brûlant de rage, n’oublia pas le défi qu’il avait porté à Aser. Il lui fit parvenir, au théâtre, un billet qui lui mandait de se trouver le lendemain à midi derrière la rotonde de Saint-Étienne. Il l’engageait à choisir des témoins et lui laissait le choix des pistolets. Aser prit avec lui un Palermitain et un Livournais ; Casemirsky, un Hongrois et un Parisien. Polixène, qui avait eu vent de ce duel, envoya en grande diligence deux Romagnols pour supplier les jeunes gens de ne pas exposer leur vie dans des moments si solennels pour la patrie, de conserver leur sang pour la défendre contre l’étranger, « car, leur fit-elle dire, si l’un d’eux venait à succomber, ce serait un soldat de moins pour la phalange des forts ». Aser répondit avec un calme plein de dignité :

« Mon sang, je l’ai déjà donné à l’Italie. Dites à cette femme généreuse que je pardonne à Casemirsky, quoique j’aie été offensé ; toutefois, s’il convient que je combatte et succombe, mon sang reprochera à mon ennemi de l’avoir versé en vain sur le sol de Rome, au lieu de me le laisser répandre sur les bords de l’Adige ou du Pô. »

Casemirsky se mit à rire.

« Maintenant, tu fais le héros par lâcheté. Combats et meurs, infâme ! »

Et, tirant de sa poche un mouchoir blanc et le présentant à Aser, il lui proposa le duel à bout portant. Les témoins s’y opposèrent, exigèrent cinq pas de distance, et leur bandèrent les yeux. On décida par le sort la question de priorité, et le nom de Casemirsky fut proclamé. Aussitôt il pressa la détente, le coup partit, et la balle vint effleurer les cheveux d’Aser au-dessus de l’oreille droite. Aser, au bruit de la détonation, n’avait ni bougé ni changé de couleur. À son tour, il se mit en garde, et, au lieu de diriger son pistolet vers la poitrine de son adversaire, il leva le bras, tira en l’air et s’écria : « Vive l’Italie ! »

 

 

 

 

VIII. – LES SOCIÉTÉS SECRÈTES.

 

 

 

Si l’on examine d’un œil attentif le caractère du siècle présent, si l’on étudie l’histoire des nations de l’Europe, si l’on se souvient des faits contemporains vus de ses yeux ou appris par le témoignage, et si l’on veut rechercher les causes qui ont amené tant de révolutions dans un si court espace de temps, en verra clairement qu’un seul et même principe les a toutes produites. Quoique cette source présente différents aspects, les effets constants qui en découlent la font reconnaître partout identique et distincte de toute autre. Tout le monde sera de notre avis. Qui prétend le contraire méconnaît l’état actuel de l’Europe, fait preuve de vues restreintes, de connaissances bornées, et l’on peut dire de lui qu’il n’a jamais lassé le seuil de la maison paternelle ni quitté le coin de son feu.

L’âme de toutes ces perturbations si imprévues et si rapides des États de l’Europe, c’est le pandémonium des sociétés secrètes ; c’est ce démiurge mystérieux des religions orientales qui, disent-elles, anime tout dans la nature physique et dans le monde moral, qui apparaît sous toutes les formes, qui échauffe toutes les vies de son feu caché, qui inspire les intelligences invisibles répandues par tout l’univers. Ce protogone suprême, cause de tout, était le principe actif et passif du monde, symbolisé sous la figure du serpent par excellence, qui, chez les Égyptiens, s’appelait le pfta, et, chez les Grecs, l’Apollon Pythien.

Les sociétés secrètes ne pouvaient se choisir un plus juste emblème. Le serpent se glisse sous l’herbe et les fleurs ; il s’insinue et se roule dans les retraites les plus cachées, dans les crevasses des tours, dans les creux des rochers ; il se blottit sous les fondements des édifices, sous les ruines des arbres et jusque sous les autels de Dieu. Il habite, solitaire, dans le fond des puits et des citernes, dans les sépulcres vides, dans les tavernes les plus sombres ; et là, dans sa retraite solitaire, il médite le meurtre, il grossit son venin, il aiguise ses dents, il fait jaillir de ses yeux une lueur sanglante. Quand il se montre à la lumière du jour, il s’avance, menaçant et superbe, se dépouille de ses écailles, déploie toute la pompe de ses nouvelles couleurs et fait vibrer les pointes aiguës de sa langue en fer de lance. Son sifflement est perçant, son silence navre le cœur, tandis que ses cris l’épouvantent, comme un signe avant-coureur de la mort.

Mais ce qui fait du serpent une image plus frappante encore des sociétés secrètes, c’est le charme fascinateur du regard. L’œil immobile, perçant, scrutateur du reptile, glace d’horreur l’animal qu’il contemple. Ce dernier le regarde, et, soumis à un enchantement mystérieux, il ne sait ou ne peut plus se résoudre à fuir. Il se laisse atteindre et se voit mourir. Ainsi l’homme déteste ces sectes mystérieuses, il en craint l’horrible secret, il en redoute les fureurs, et cependant il se laisse prendre aux pièges trompeurs qu’elles savent si bien dissimuler. Comme le serpent cache sa tête sous l’herbe et ne présente à l’attaque que le dos et la queue, ainsi les sociétés secrètes dérobent aux regards le chef qui les dirige. Traquées, déconcertées tant de fois, et comme coupées en tronçons, elles renaissent, hydres modernes, des débris de leur corps en lambeaux, pour distiller un venin plus perfide.

L’Europe tout entière est convaincue jusqu’à l’évidence du nombre prodigieux et de la puissance de ces sociétés qui minent sourdement les bases sociales. Les rois les connaissent, les gouvernements les suivent des yeux, et cependant, à chaque secousse nouvelle, ils prennent un air étonné et se demandent à eux-mêmes et aux autres : « Comment ? qui l’eût jamais dit ? » Et ils sont à peine revenus de leur première émotion, qu’éclate bientôt un nouvel orage, que retentit le choc des trônes, présage du bouleversement de l’ordre religieux et civil.

Voilà ce que nous avons vu dans un court espace de quelques années. Une secousse, en 1830, renverse le trône de saint Louis, jette Charles X sur le chemin de l’exil, et fait monter Louis-Philippe au rang suprême, aux applaudissements d’une minorité audacieuse.

L’Espagne, après les mouvements de 1820, respirait sous le gouvernement monarchique de Ferdinand VII ; ce roi se voit près de mourir, il abroge la loi salique, il désigne une enfant pour le trône ; surgissent les contestations avec don Carlos, son frère, à qui revenait le sceptre : ce sont des guerres, des agitations, des changements innombrables. Michel de Bragance règne paisiblement sur le Portugal : Pédro, son frère, empereur du Brésil, chassé par ses sujets, navigue vers Oporto avec une poignée d’hommes, escorte digne plutôt d’un flibustier et d’un pirate que d’un empereur. Cette mesquine flottille le conduit droit à Oporto. De là, il se dirige vers Lisbonne pour combattre son frère, qui avait dans sa main toutes les forces de la couronne : il le vainc, il le renverse de son trône et le chasse du royaume. Depuis 1831, l’Italie se jette en désespérée dans les conjurations, prend les armes et pousse le cri de la liberté, renversant tout ce qu’elle méprise. L’Autriche a étouffé l’incendie, elle ne l’a pas encore éteint ; il doit éclater bientôt à Bologne et à Rimini, puis se calmer pour reparaître ensuite plus menaçant. La Suisse, libre de la plus antique et de la plus paisible liberté de l’Europe, a senti depuis trente ans le feu bouillonner dans ses veines : il éclate, comme une bombe qui se dilate, se brise, et dont les éclats portent au loin la mort et l’incendie.

Toutes ces révolutions subites ont étonné ceux qui auraient dû les prévenir en étouffant les étincelles cachées, d’où sortirent plus tard des flammes dévastatrices. Aujourd’hui encore même aveuglement. Les sociétés secrètes poursuivent paisiblement leur but avec force, habileté, beaucoup d’astuce, d’ingénieux stratagèmes. Mais on ne cherche plus même à en imposer à personne. Ils vous disent de mille manières qu’ils ne veulent plus ni du Christ ni de son Église ; qu’ils n’ont que faire d’empereurs, de rois, de gouvernements ; ce qu’ils désirent, ce sont des armes pour monter à l’assaut du trône et de l’autel. S’ils tiennent leur parole, le temps de pousser des exclamations est passé.

Et comment faire le stupéfait, quand on a vu les triomphes de Druey et de toute sa troupe, qui, après avoir renversé le gouvernement légitime de Lausanne, s’écriait : – À bas le bon Dieu ! mort au Christ ! mort à quiconque prie ! mort aux pasteurs méthodistes ! mort aux momiers ! mort aux ministres de l’église réformée ! À Échallens, on brise les portes du couvent des diaconesses protestantes, on saccage tout leur mobilier, on pille tout ce qu’il y a de précieux, on foule aux pieds la Bible et on la couvre de crachats. À Oron, un père de famille rassemble ses enfants pour faire la prière du soir ; il est assailli sur le fait par une bande de sicaires du radicalisme, qui font pleuvoir un déluge de coups de bâtons sur le père et les enfants. Les ministres protestants eux-mêmes, qu’on prend pour des jésuites, sont chassés, et ne trouvent un refuge que chez les catholiques du Valais. Dans les rues, la marmaille crie et hurle :

« Mort aux riches ! mort à qui tient des serviteurs ! »

Treichler, Fournier et Considérant prêchent à Lausanne le communisme de la Phalange, que Proudhon appelle bestial et infâme, tant il est féroce et hideux ! Berne, dans sa constitution de 1846, jette dans la boue l’impie Neauhaus, pour lui substituer l’impie, mais plus cruel Ochsenbein, qui appelle, pour enseigner la théologie aux jeunes lévites de Berne, l’athée Zeller de Tubingue, que les journaux bernois eux-mêmes nomment l’antéchrist inconnu descendu à l’Université de Berne sous la défroque d’un disciple de Strauss. La perfidie des corps francs est connue. Déjà l’on commence la guerre contre l’Église catholique, et, tout à la fois, contre la communion protestante, en menaçant de l’esclavage les États libres des cantons conservateurs. Après ces faits tout récents, accomplis sous nos yeux, est-il encore permis de s’étonner de la puissance et des desseins criminels et traîtres des sociétés secrètes ?

On était arrivé au mois de juillet 1847, et Cicervacchio était tout zèle et tout ardeur pour ériger, sur la place del Popolo, un grand trophée, en mêmeire de l’amnistie que le pape avait accordée aux condamnés politiques. Rome elle-même était tout entière à cette pensée ; elle voulait organiser une fête qui l’emportât sur toutes celles qui avaient été données précédemment. Arcs de triomphe, statues gigantesques et loges magnifiques, devaient former comme un temple immense à l’immortalité. Pendant que les peuples se préparaient à ces réjouissances publiques, la jeune Italie dressait les batteries qui devaient donner la liberté à Rome et le bonheur au pays. Rome, comme l’avait décidé Mazzini dans la réunion du 4 mars, tenue à Paris avec les coryphées du socialisme, devait être d’abord un foyer caché, puis une fournaise ardente de conjurations. Nul royaume n’était aussi propice à la réalisation de leurs projets. Rome est, en effet, le centre de la chrétienté, le siège souverain de la foi, le séjour du chef de l’Église, la cité reine de toute la famille chrétienne. L’ébranler, c’était agiter du même coup tous les peuples de l’Italie et même de l’Europe.

Déjà étaient descendus des Alpes, un à un, pour se rendre à Rome, les satellites les plus féroces et les plus habiles de l’Italie, de l’Allemagne, de la Suisse et de la Pologne, sous les ordres de Mazzini, du Ruffini, de Dybowsky, de Zalesky, de Marr et de Weitling. Tous ces bandits, sous des noms divers, sous le costume d’artistes, de marchands, de gentilshommes, avec des signes de reconnaissance et des mots de passe, avaient leurs rendez-vous et se transmettaient les messages et les ordres des chefs : ils se mêlaient aux réunions, s’asseyaient aux tables du peuple dans les tavernes, à celles des hôteliers, des aubergistes, des charcutiers, et là, interrogeant et observant, ils épiaient les chances de succès.

Pour échapper aux investigations de la police, ils n’avaient jamais de résidence fixe ; ils cherchaient les coins les plus oubliés de Rome ; ils passaient une nuit dans la cour del Pavone, une dans celle del Cinque, une troisième derrière la piazza Padella, tantôt du côté du Fico, tantôt du côté de Ponte Rotto. Un jour ils portaient la tunique à l’italienne, le lendemain ils avaient la blouse ou le camiciollo lombard ; d’autres fois ils se mettaient en fashionables, les cheveux bien frisés et parfumés, un petit peigne en main pour se rajuster les moustaches et se démêler la barbe. Il y en avait même qui portaient la soutane et le petit manteau des prêtres, avec le chapeau à trois cornes et les deux cordons sur le côté. D’autres, en costume de mercier, avec leur corbeille devant la poitrine, pleine de petits miroirs, de bretelles, de crayons, de ciseaux, de rasoirs, se promenaient le long des magasins, des ateliers, des moulins du Tibre, par les marchés, hors de la porte, devant les boutiques des corroyeurs, des tanneurs, des serruriers et des forgerons. Ils avaient ainsi à leur portée tout le peuple, et, dans la conversation, en répondant aux questions (et les Romains savent en faire), ils l’endoctrinaient facilement en quelques leçons.

Mais le foyer où se concentrait l’iniquité était situé derrière la Lungara. Là, dans ces coins retirés et solitaires, ils se réunissaient toutes les nuits, et préparaient, tramaient les séditions, les conjurations et les assassinats ; là, ils jetaient le sort pour désigner les exécuteurs des victimes de la secte ; là, on disait aux incendiaires :

« Va, toi, et mets le feu à ce magasin à foin ; et toi, à tel grenier : et toi, à tel magasin ; car ce sont des infâmes que les frères de la Suisse ont résolu de châtier. »

Aux empoisonneurs, on intimait l’ordre d’aviser aux moyens d’empoisonner telle femme, qui avait été témoin de leur réunion et qui était trop bavarde ; de mettre un peu de morphine dans les confetti, ou dans le vin, pour certaines filles, prises dans leurs filets, et qui ne pouvaient plus cacher leur honte ; par ce poison subtil, elles tombaient en langueur, elles étaient portées à l’hôpital par leurs parents, et, peu de jours après, elles mouraient dans le paroxysme d’une fièvre ardente. Là, se trouvaient les presses, d’où sortaient certaines feuilles infernales, qui apparaissaient, à la grande stupéfaction des gens de bien, affichées pendant la nuit aux coins des rues de Rome, et dans lesquelles on excitait le peuple aux plus perfides actions. Là, se cachaient les dépôts d’eau de rage et d’esprit de vitriol, pour faciliter leurs desseins et leurs projets 16. Là, était l’autel de Satan, qui s’élevait en rival auprès des temples du Tout-Puissant ; là, le démon était adoré comme divinité suprême ; là, il recevait les encens et les prières ; là, on célébrait des mystères obscènes ; là, on lui offrait des sacrifices monstrueux. Autour de cet autel, douze courtisanes éhontées dansaient chaque nuit, et, en qualité de prêtresses, célébraient le sacrifice exécrable. Pourrai-je le dire ? Ma plume ne reculera-t-elle pas d’horreur ? Ces créatures sortaient le matin, se donnant le maintien de la piété et de la dévotion ; elles s’approchaient de la table sainte, de l’Agneau sans tache, et, après avoir reçu la sainte Eucharistie dans leurs bouches immondes, elles baissaient la tête sous leurs voiles, y déposaient les saintes espèces et s’en servaient la nuit dans leurs abominables assemblées.

L’autel préparé, le feu allumé, l’encens répandu sur le feu, elles plaçaient les saintes hosties dans une coupe, s’en approchaient, le poignard à la main, invoquaient le démon en lui donnant tous les noms divins, et en lui disant :

« Toi, notre Dieu et notre Seigneur, reçois l’hommage du corps et du sang de ton plus grand ennemi. Voici le Christ à tes pieds, fais-en ce que tu veux. Tu l’as déjà crucifié par le bras des Juifs, et tu as bien fait : l’infâme voulait te ravir ton royaume. Maintenant tu te sers de nous, chrétiens, pour l’outrager : nous le renonçons, nous l’abjurons, nous le regardons comme notre esclave. Il menace de l’enfer ceux qui ne croient pas en lui : nous le croyons, et nous ne craignons pas son enfer. Ce Dieu lâche et vil s’est enfui dans les hauteurs du ciel ; mais, par ses prêtres, nous l’avons sur la terre, nous l’avons dans nos mains. Maintenant qu’il expie son insolence pour avoir osé prêcher l’obéissance, la pauvreté et le pardon des ennemis ! Mort aux prêtres ! mort au Christ ! »

Puis, saisissant les saintes hosties, chacun des conjurés, à l’envi, les transperçait de son poignard, les brisait et les jetait sur le feu de l’autel, en holocauste au démon.

Ces horribles sacrilèges se commettaient chaque nuit à Rome, sur ce Janicule où saint Pierre fut crucifié en témoignage de son amour et de sa fidélité à Jésus-Christ, notre rédempteur ; sur cette terre arrosée du sang de tant de légions de martyrs, près de la chaire auguste de la vérité, près d’un pontife, qui, prosterné devant le Christ, implorait la miséricorde divine pour Rome et pour tous ces impies dont la présence souillait la métropole du monde chrétien. Et Rome cependant se livrait à la joie au milieu des fêtes, et dansait sur le volcan infernal qui grondait dans son sein 17.

Un soir, Bartolo, comme il le faisait assez souvent, s’était rendu au collage de la Propagande pour attendre et accompagner ensuite, jusque chez lui, le cardinal Mezzofanti. Le cardinal prenait plaisir, après la promenade des élèves, à s’entretenir chaque jour avec eux pour s’exercer dans la langue birmane, ou pour causer en tamulique avec les Indiens du Maduré, mais le plus souvent avec les Chinois, pour s’initier aux dialectes de Chiang-Su. Le cardinal, après son entretien, trouva Bartolo au pied de l’escalier ; il le prit dans son carrosse et le conduisit chez lui. Bartolo, ce soir-là, était sombre et pensif ; on voyait l’hésitation où il était sur le projet de confier ou de garder pour soi le doute qui l’agitait. Le cardinal, d’un caractère doux et poli, lui dit :

« Qu’avez-vous donc, ami ? »

Et Bartolo, ne pouvant plus se retenir :

« Voyez, Éminence, le cas singulier qui m’est arrivé il y a deux heures :

« Je sortais de la pharmacie vis-à-vis de San Pantaleo, où j’étais allé chercher un cordial pour mon Alisa, qui souffre, depuis quelque temps, de légères convulsions, quand je rencontrai monseigneur Morini 18, un ancien ami, quoique je ne partage pas plusieurs de ses opinions. Il m’entraîna sous le portique de la maison de Braschi, et, me montrant je ne sais quel sachet rouge plein de babioles : “Voyez, me dit-il, mon cher Bartolo, vous qui vous obstinez à croire que la religion est maintenant plus prospère que jamais à Rome, et que tous ces vieux carbonari sont convertis et repentants de leurs félonies, voyez ! Ces objets de maléfice m’ont été apportés, ce matin, par un malheureux touché de remords ou saisi de frayeur.”

« Moi, je le regarde et je lui dis : “Eh bien, monsignor, que voulez-vous dire ? – Je veux vous dire, sous le plus grand secret, ce que m’a dit cet inconnu : Monsignor, j’ai vu, cette nuit, de mes yeux, le démon et je l’ai adoré, j’ai entendu sa voix, et il nous a encouragés (nous étions six) à agir bravement, car il sera avec nous, et bonheur pour nous, si nous le servons en braves, en frères dévoués ! Cette mine, je l’ai toujours devant les yeux ; cette voix me résonne toujours à l’oreille ; mon âme est saisie d’une horreur mortelle, mon corps tremble à tout moment d’un frisson douloureux. Monsignor, aspergez-moi d’eau bénite, faites sur moi le signe de la croix.” Je l’ai calmé un peu ; je l’ai invité à venir cette nuit chercher les remèdes salutaires de l’Élise. Mon cher Bartolo, il m’a dit des choses à faire trembler, rien que d’y penser. Prenez garde, tenez ferme à votre foi, n’abandonnez pas votre piété. Ces impies nous font là un mauvais jeu, croyez-moi. »

« Après avoir ainsi parlé, il me dit adieu. Je l’ai pris pour un conteur ; mais, en tous cas, je m’en remets à Votre Éminence. Croyez-vous possible que le démon apparaisse par le moyen des conjurations ? Y a-t-il vraiment dans Rome une secte assez impie pour adorer le diable comme Dieu, pour avoir avec lui des pactes et des conventions pour qu’il aide, seconde et soutienne de sa puissance les conjurations et les desseins des révoltés ? C’est là une grande question où il faut une foi robuste. »

Le cardinal lui répondit, avec sa sagesse et sa prudence ordinaire :

« Mon cher Bartolo, que puis-je vous dire ? Vous m’amenez dans un grand labyrinthe dont il est malaisé de distinguer les détours, les voies enlacées et entrelacées, et surtout les issues. Vous affirmer qu’il y ait dans Rome ce soupirail de l’enfer, je ne le pourrais pas ; mais que, malheureusement, au sein de l’Europe, il existe une société ténébreuse qui anime et inspire toutes les sociétés secrètes et leurs projets perfides, on ne peut le nier, quand on connaît un peu les mystères de l’iniquité humaine. La légèreté et l’irréflexion de la plupart des hommes, en entendant ou en lisant cette proposition, sourit de mépris, s’en moque et la traite comme un conte de femmes superstitieuses. Cependant saint Léon dit sérieusement, en parlant des Manichéens : Ces hommes pour qui toute la loi est le mensonge ; la religion, le diable ; le sacrifice, la turpitude. Tertullien dit aussi que le diable est le coutrefaiseur et le singe de Dieu, et qu’il l’imite jusque dans les sacrements. Ce que dit Haller dans sa Lettre à sa famille n’est pas moins remarquable : C’est l’organisation des sociétés secrètes qui m’a fait pressentir l’Église catholique, longtemps avant de l’avoir non-seulement embrassée, mais même étudiée.

« Je me rappelle avoir entendu, de la bouche d’un homme très-distingué de Lyon, cette proposition : que Satan a sur la terre son église catholique en guerre avec d’autres sectes diaboliques. Il comparait ces deux églises de Jésus-Christ et de Satan à un palais élevé auprès des ondes paisibles et tranquilles d’un lac qui-réfléchit, dans leurs proportions, mais renversés, tous les objets qui l’entourent. Ainsi Satan, dans son église, a établi une hiérarchie, un sacerdoce, des sacrements, un culte, des reliques, un calendrier, des fêtes, des exercices, des féries, des fervents (les justes de Weitling), des temples, des missionnaires, des vœux religieux, des ordres, des congrégations, une Bible, des dogmes, des préceptes, des conseils, une liturgie, un rituel et une langue liturgique : tout, mais tout dans un sens et dans des fins diamétralement opposés à ceux de l’Église de Dieu. Pour ces impies, Dieu, c’est le démon ; les saints sont les damnés. Ils n’ont pas encore leur Messie, mais ils l’attendent, et c’est l’Antéchrist ; ils n’ont pas encore la visibilité, mais ils l’attendent avec leur Messie. Mourir dans sa foi, comme ils disent souvent, c’est la même chose que mourir dans la foi et dans l’amour de Satan. Si vous leur demandez pourquoi ils ont adopté, comme article fondamental, la règle de ne jamais accepter de jésuites, ils répondent que c’est parce qu’ils ne seront jamais bons.

« S’ils désignent quelqu’un à la mort du stylet ou du poison, ils cherchent d’abord à le faire pécher, pour qu’il meure dans son péché et soit damné. Dans leur sens, ils prient pour nous comme nous prions pour leur conversion ; ils aspirent aux sept péchés capitaux, comme nous à l’Esprit-Saint et à ses sept dons. J’en ai connu un qui étudiait le Cours de morale de saint Alphonse de Liguori, pour trouver de nouveaux péchés et de nouvelles manières de pécher, comme nous lisons les Vies et les vertus des saints pour les imiter. Aussi ils donnent les noms des vertus les plus sublimes aux crimes les plus horribles : de chasteté à l’orgueil, de charité à l’amour le plus grossier, d’humilité à l’énervation de l’âme plongée dans le bourbier de la crapule, de mortification à la maladie du corps qui se dissout dans la débauche, de sagesse divine à la volupté. Lisez plutôt les écrits de Balzac, de Dumas, de Victor Hugo, de George Sand, de Fournier, de Victor Considérant, et surtout les écrits plus récents des communistes de l’Allemagne.

« Mais ce qui me démontre plus formellement encore ce culte du démon, c’est que ces auteurs le dépeignent trait pour trait dans leurs hommes sataniques. Le démon y apparaît avec le regard, le sourire, le visage froncé, les dents serrées, les mouvements du corps brusques et coupés, le venin hypocrite de la parole, la fermeté irrésistible de la physionomie ; il vous regarde comme un chien, et vous jette dans l’âme une consternation qui vous glace et vous pétrifie. Un de ces homme  vous dit : Je le veux, et on lui obéit ; Arrête-toi, et on s’arrête ; Tais-toi, et on étouffe sa parole dans les dents ; Viens, et on se laisse conduire, même dans la gueule d’un dragon.

« Mon cher Bartolo, voilà les éclairs qui scintillent à tout moment dans ces tragédies et ces romans. Mais, dans le Spiridion de George Sand, si vous changez cette mystérieuse parole d’Idéal en celle de Satan ou de démonolâtrie, le voile est levé, et vous voyez l’enfer ouvert sous vos yeux. Ce Spiridion, figuré par un vieux moine, méprisable sorcier, vil astrologue, qui se glorifie et se vante de ses iniquités, emploie les deux tiers du livre à endoctriner dans sa perversité un fervent novice qui, en entendant ces blasphèmes, s’écrie : – Mon père, ainsi donc nous ne sommes plus catholiques ? – De quels catholiques parles-tu ? reprend l’infâme vieillard ? de quels catholiques ? ni même chrétiens, ni même rationalistes, ni même païens... Et cependant nous avons une foi, un culte, un dogme : nous croyons, nous espérons, nous aimons... –Mais quoi ? s’écrie le novice stupéfait. – Quoi ? ajoute le vieux rusé : l’Idéal. – Et à travers tous les ambages et les enjolivements où s’enveloppe ce prolixe raisonnement, on voit parfaitement que l’idéal, c’est Satan 19. »

Bartolo, à ces réflexions, fut plongé dans une profonde rêverie, et, si d’abord il avait douté, maintenant il était effrayé de voir tant de perversité dans le cœur humain. Mais le cardinal, lui prenant doucement la main, lui dit :

« Bartolo, il ne faut pas vous décourager, en présence de cette guerre que Satan déclare à Dieu. Nous devons nous rappeler que c’est un révolté, vaincu et enchaîné par Jésus-Christ ; il peut pousser des cris, mais non pas mordre. Quand même il déchaînerait tout l’enfer contre nous, il ne franchira pas d’une ligne la limite que Dieu lui a tracée. Les mauvais chrétiens seuls sont mordus par lui, quand, par leurs fautes, ils se mettent trop à sa portée. Dieu ne permet tous ces combats contre son Église que pour lui donner de nouveaux triomphes et de nouvelles couronnes. Les temps où nous vivons sont tristes sans doute ; mais le vrai fidèle n’en est ébranlé ni dans sa foi ni dans ses espérances. Ces horribles abominations dont la terre est le théâtre sont la preuve évidente de la vie éternelle, qui nous est réservée, après l’épreuve de notre foi, dans la vallée de notre pèlerinage. »

 

 

 

 

IX. – CONJURATION DU DIX-SEPT JUILLET.

 

 

 

Cependant Polixène était de plus mauvaise humeur que jamais. Depuis le célèbre banquet du mois de mai, Alisa était tombée dans une profonde mélancolie, sorte de langueur qui annonce plutôt une peine de cœur qu’une souffrance physique. Elle sortait plus rarement, et, aux jours de fête, elle n’était plus aussi gaie, aussi aimable, vis-à-vis de ses compagnes. Elle aimait à rester seule dans sa chambre. Elle passait le temps à lire des romans, dont on trouvait une collection complète dans le cabinet de Polixène, et surtout ceux de Balzac, qu’elle préférait à tous les autres. Mais, depuis cinq à six jours, elle avait été prise d’une fièvre et de crispations nerveuses qui lui avaient causé tant d’agitation, que les médecins lui avaient ordonné de garder le lit. Il suivit de là que Polixène était continuellement auprès d’elle, et ne pouvait sortir pour se concerter avec les affidés de la cause italienne. Sterbini lui-même avait quitté Rome, pour répandre ses doctrines révolutionnaires dans l’Ernico. Se trouvant consignée à l’hôtel, et n’osant prétexter quoi que ce soit pour s’en échapper un moment, dans la crainte d’éveiller les soupçons de Bartolo (car elle croyait ses démarches parfaitement ignorées), elle résolut d’écrire un billet a Agostini, qui était le courrier de la secte, et qui, pour cet office, valait son pesant d’or.

Elle saisit le moment où Alisa dormait d’un profond sommeil, et, s’appuyant à côté d’elle, dans la position d’une garde malade attentive, elle écrivit à la hâte ces quelques mots :

 

        Ami et fidèle Italien,

Je meurs de colère et de rage de ne pouvoir un seul moment voir ni vous, ni Pinto, ni Guerrini, ni aucun des autres frères, et d’apprendre qu’on commence à avoir vent de nos projets. Cette maudite police est toujours là, au-dessus de nous, avec ses six cents yeux ; Freddi et Nardoni en ont chacun cent pour leur compte. Que ferons-nous ? Il faut trouver un moyen de les leur crever. Croyez-m’en, tant que les valets du palais Madame feront les rondes comme des chiens peureux, nous ne ferons rien de bon. Et puis que faisons-nous, oisifs et les mains vides ? Voulez-vous chasser les rois avec des noix, ou tenir en respect les noirs, sans armes ? Les noirs, voyez-vous, aboieront sans cesser, tant qu’ils nous verront désarmés. Prenez la carabine sur l’épaule : vous les verrez enfiler la venelle.

Pie IX est pape, et cela suffit. Pie IX s’imagine nous amuser avec des confetti, nous emmieller la bouche avec des réformes. Qu’il nous les donne sans mélange, alors nous les regarderons comme une entrée. Mais, si nous ne sommes pas armés, nous n’arriverons jamais jusqu’au dîner : tout finira entre deux croûtons, un peu de beurre, par-dessus un petit anchois, et, pour boire à petits traits, une tasse de vermouth. Nous voulons de la liberté en grand, à larges flots, à grosses bouchées. Pie IX veut nous en donner à peine pour rassasier un serin. Puff ! tout ou rien ! Qu’il nous l’accorde vraie et sincère, ou bien nous la prendrons par la ruse ou par la force. Le monde nous appellera ingrats, parjures, impies : laissons chanter les sots. Pendant que nos frères jurent fidélité au pape, nous n’avons ni épée ni baïonnette ; quand nous en aurons, quoi de plus aisé que de trancher le nœud de tous les serments ? Vive notre cause !

Vous comprenez, cher ami, les précautions à prendre que m’impose mon sexe ; avisez donc bien aux moyens de me voir. Bartolo est occupé. Je ne crains rien de ce côté. Si Alisa s’endort, et j’espère qu’elle s’endormira, vous verrez, vers minuit, la troisième fenêtre du second ouverte. Alors entrez sous le portique qu’on ne ferme jamais, tournez à main gauche : il y a là une petite porte qui donne sur une cour où se fait la lessive. Au fond de cette cour est une autre poterne par où l’on arrive à un escalier secret qui mène à mon cabinet d’étude : j’ai déjà graissé les gonds, ils ne crieront pas. Vous n’avez qu’à vous mettre derrière le pilastre de la toiture de la seconde fontaine, près de la poterne, et, lorsque je vous verrai de ma fenêtre, je vous ferai signe d’entrer dans le jardin, où je vous rejoindrai. Personne ne pourra ni vous entendre ni vous apercevoir, parce qu’il n’y a que ma chambre qui donne sur cette cour. Adieu, je vous attends.

 

Liberté et fraternité.            

 

L’AMATISTA.              

 

Tel était le nom de guerre de Polixène, car chaque personne du parti a son nom et sa devise particulière pour se reconnaître au besoin. Il y avait dans la maison de Bartolo un certain Alfred, jeune homme qui était sous les ordres de l’économe et faisait le service du bureau. Il portait les lettres et les messages aux avocats et aux hommes de cour ; il aidait à recouvrer les loyers et se trouvait en disponibilité pour les besoins courants. C’est sur lui que Polixène avait jeté les yeux pour faire parvenir sa missive à son adresse ; elle l’avait déjà passablement initié aux doctrines mazziniennes, et l’aiglon commençait à battre des ailes, se disposant à prendre un essor qui promettait beaucoup pour l’avenir. Polixène, après avoir cacheté sa lettre pour Agostini, appela Alfred, en disant qu’elle avait besoin de l’envoyer acheter un ruban de soie. Elle lui donna la missive, et lui recommanda bien de ne la remettre à Agostini qu’en main propre.

Entre minuit et une heure, Agostini sortait du café des Beaux-Arts, et, clandestinement, s’introduisait sous le portique de Bartolo. Il dirigea à gauche sa petite lanterne et arriva au pilastre de la seconde fontaine. Polixène, qui se tenait en vedette, descendit sans bruit par l’escalier secret, ouvrit la porte et donna tout d’abord une poignée de main à son ami ; puis elle s’assit avec lui sur le bord du bassin du jet d’eau, qui était d’un superbe marbre blanc.

« Eh bien, dit-elle, enfant de l’Italie, allons-nous nous étouffer au milieu de nos applaudissements à l’adresse de Pie IX ? Qu’a-t-on fait ? que veut-on faire ? »

Agostini, dans une pose réfléchie, le menton et la barbe dans la main, et frisant sa moustache, ne répondit rien d’abord. Enfin, passant les doigts dans son épaisse chevelure et relevant la tête avec un gros soupir de soulagement :

« Mais tout va bien, très-bien, dit-il. Le diable nous porte dans sa main droite, et tu trembles ? Tu dois savoir que déjà, depuis quelques mois à peine, nous avons à Rome les plus vaillants janissaires de la jeune Italie, soldats à l’âme héroïque, intrépide et ferme : chacun d’eux plongerait, s’il le fallait, son poignard dans le cœur de son père pour la liberté de l’Italie. Actuellement, dans notre vénérable collège, on a tiré le sort pour désigner les braves justiciers qui doivent nous débarrasser de Nardoni, de Fredi, de Benvenuti, et autres scélérats qui entravent, par leurs artifices, notre sainte entreprise.

« Quatre des plus audacieux se sont partagé l’exécution de la vengeance. Chacun d’eux a déjà fait disparaître plusieurs satellites de la tyrannie. Dernièrement un autre exploit se préparait. Tout était en ordre : le jour, l’heure, le lieu, étaient déterminés. On devait poignarder l’un, au moment où il rentrerait chez lui, dans l’ombre ; l’autre, quand il sortirait du Fisc ; un troisième, quand il traverserait la place Madame pour se rendre à l’arc de triomphe de Saint-Augustin. Mais Pie IX a un commissaire de police, sorte d’ange du ciel, qui lui dit nos secrets à l’oreille. Il a eu vent de nos projets, et, depuis hier, Nardoni et Freddi ont disparu, et la police informe.

« Cet échec tournera à notre triomphe et à notre gloire. Ayant manqué notre coup, nous avons pris la résolution de nous jeter impitoyablement sur les victimes désignées par la vengeance sacrée. La conjuration que nous nous apprêtions à tourner contre la police, nous ferons croire que c’est elle qui voulait la diriger contre le peuple romain. Nous dirons que le grand anniversaire de l’amnistie était attendu par les noirs, comme une occasion de massacrer traîtreusement les Romains réunis, sur la place du Peuple, autour de l’arc de triomphe de Pie IX.

– Folie ! dit Polixène : croyez-vous les Romains assez simples pour ajouter foi à ces balivernes ? Quel est le fou qui a proposé ce conseil puéril ?

– Fou, dis-tu ? Sache que c’est un très-habile caporal du parti qui a émis ce plan d’attaque. Tu ne sais pas combien le peuple est simple et aveugle ! Crédules à l’excès, les Romains se tiennent pour les cerveaux les mieux organisés du monde. Écoute et juge. Nous avons déjà trouvé des hommes pour répandre partout que, le jour de la fête, doit avoir lieu un grand évènement ; que des émissaires autrichiens viennent à Rome, les poches pleines de sequins, de hongrois, de deniers et de couronnes, monnaie d’or de l’empire. D’autres ajoutent qu’on a déposé chez les jésuites, pendant la nuit, deux grandes caisses de stylets, qui ont passé la douane sous le nom de livres ascétiques ou de théologie, et qu’un déluge de faïenciers et de partisans du pape du bourg de Faenza viennent d’affluer depuis dix jours à Rome, tous gens vendus aux rétrogrades et aux ennemis du peuple romain.

« Déjà la populace a été prise au piège, et bien des dames ont rendu aux tailleurs et aux modistes les tentures qui devaient décorer les fenêtres, les balcons et les portiques sur le parcours du cortège.

– Vraiment ? reprit Polixène ; mais d’où vient qu’on a contremandé à Paris les brillantes coiffures de madame Papelin‑Ducarré ; les élégants chapeaux de Baudran, Guichard et Bidault ; les colifichets des modistes Barenne, Élia et Perrot ; les brodequins et les souliers de Melnotte et de Dufossée ; les gants fins de Mayer, les parfums de Durand et de Pinaud ? Toute l’élégance de Paris devait se transporter à Rome. Quelles draperies, mon cher Agostini, quels voiles, quelles dentelles, devaient nous arriver de la Seine ! Et tout serait contremandé ? Et les dames, d’elles-mêmes...

– De grâce, Polixène, tu devrais rougir de te montrer encore femme au milieu des conjurations, au sein des souffrances suprêmes de la patrie.

– Pardon ! c’est que je ressentais une sorte de joie de voir le dépit de ces dames romaines qui n’ont pas le cœur italien, et sont papistes jusqu’au blanc de l’œil.

– Prends patience : nous les mettrons au pas. Si nous désespérons de donner le baptême de la liberté aux princesses romaines et aux grandes darnes, les bourgeoises, elles, le recevront plein et entier. Mais écoute. Le 15, Cicervacchio dira qu’il a découvert une conjuration austro-jésuitique ; il affichera au coin du Corso la liste des conjurés ; nos frères iront de groupe en groupe, de café en café, de carrefour en carrefour, et diront : “Oh ! quelles horreurs, quels massacres du peuple on machine ! Quelle infâme police nous avons à Rome ! Cruautés ! On vent se laver les mains dans notre sang ! On l’a vendu au poignard autrichien ! Mort aux noirs, mort à Nardoni, mort à Freddi !” Figure-toi quel tapage, quels gémissements, quels hurlements, quel désespoir ! Nous en profiterons pour organiser une garde civique qui veillera à la sécurité et au salut de Rome. Tout est déjà prêt, fusils et munitions de toute espèce. Aser, que tu dois connaître, a reçu, il y a un mois, des traites et des billets pour vingt-cinq mille écus, qui nous sont venus de nos frères des villes hanséatiques et du Hanovre. Nos caisses d’assurances contre l’incendie des vaisseaux et des marchandises nous sont d’un large secours. Mecocetto de la Regola, Girolemetto des Monti, Tofanello dans le Transtévère, d’autres à Ripa Grande et dans Ripetta, ont acheté des espèces de tribuns qui excellent à semer parmi le peuple la frayeur de cette mystérieuse conjuration. Pie IX nous trouvera armés, et il nous en saura gré. Nous lui ferons croire que Rome nous doit la vie, et je parie que nous mènerons à bien notre artifice, et que les prêtres, les religieux, chanteront des messes et des Te Deum d’actions de grâces pour remercier Dieu d’avoir sauvé le people romains d’un si grand malheur !

– Oh ! pour cela...

– Cela arrivera 20. Mais ce qu’il y a de mieux, c’est qu’à notre exemple l’Italie tout entière criera d’une voix unanime : “Nous voulons la garde civique !” Est-ce peu de chose, à ton avis, que l’Italie sous les armes ? Oh ! nous verrons des héros, nous ferons trembler les rois, nous chasserons l’étranger : la Rome moderne redeviendra plus grande que la Rome antique !

– À propos d’Aser, dit Polixène, j’ai reçu des lettres de Moedeff de Bâle, qui me mande de me mettre en relation avec lui, parce qu’il est dans tous les secrets de la haute et de la basse Allemagne. Amène-le-moi une nuit. Au moins, indique-lui le secret de la fenêtre ouverte : je désire le voir. À peine aura-t-il touché la porte, que je l’entends et je suis en bas.

– C’est convenu : adieu ! »

Agostini s’en alla doucement par la petite cour et se rendit au Cercle romain.

Dans la nuit du 15 juillet, Rome était dans un état impossible à décrire. La ville frémissait d’horreur et d’épouvante. Plus de doute, il existait une conjuration ténébreuse, sourde, qui, en éclatant, devait exterminer le peuple romain. Tout le monde était dans l’attente, et personne ne savait précisément pourquoi. On avait peur de ses amis comme du ses ennemis. Quiconque rencontrait un homme vêtu d’un habit de velours de forme étrangère le prenait pour un habitant de Faenza et s’en écartait à l’instant. On semblait ne voir partout que poignards, stylets et coutelas de brigands. « De ce côté-là, disait-on, il y a un conjuré ! » Et chacun s’enfuyait, se perdait dans les groupes et criait : « Le voici ! » Un autre : « Où est-il ? » Un troisième : « Il est là, de ce côté ! » Et, là-dessus, c’était un cri prolongé de frayeur, comme le murmure d’un vent impétueux. Gémissements de femmes, cris d’enfants, soupirs de vieillards, éclataient partout. On disait :

« Ô Dieu, quels tristes temps ! Malheur à nous ! Nous massacrer tous ! Savez-vous ? on en a trouvé cinquante cachés dans les égouts, et un millier dans les grottes des Thermes. Cicervacchio les a tous emprisonnés. Ils sont au château, je les ai vus. »

Le trouble et l’émotion régnaient partout ; partout se formaient des rassemblements d’hommes armés, qui d’un couteau de chasse, qui d’une arquebuse rouillée, qui d’une giberne ou d’une baïonnette, l’un coiffé d’un chapeau rond, l’autre d’un béret surmonté d’une cocarde. On criait :

« Marchons ! serrons nos rangs pour faire la ronde ! Au champ de Mars ! Le tambour au pas de charge ! »

La foule était entraînée ; tous se tenaient aux portes, aux devantures des boutiques, aux fenêtres. « Qu’y a-t-il ? – C’est la garde civique. – Ah ! signora, quelles mines ! et que vont-ils faire ? – Ils vont prendre les conjurés qui voulaient nous massacrer. – Que Dieu les aide ! Soyez bénis, braves libérateurs ! »

Dans ce désordre général, la maison de Bartolo ressemblait à un marché public ou à une banque d’escompte : on allait, on venait, on cherchait des morceaux d’étoffe de toute couleur, des boutons, des cuirs vernis, des galons d’or, des ganses de toute façon et de  toute longueur. Montegrande, Torre, Spini, le droguiste Galietti, et cent autres nouveaux Fabius, Cincinnatus, Coriolans et Camilles, étaient en délibération avec Bartolo pour le choix de l’uniforme à adopter pour la garde civile : l’un voulait la tenue bavaroise, disant qu’elle rend le soldat léger, élégant et de belle taille ; l’autre n’était pas de cet avis : il critiquait le casque avec le pompon de martre pour cimier. Un émigré polonais disait :

« Les plus beaux sont les hulans ; il n’y a pas d’uniforme plus gracieux dans toute l’Europe. Qui n’admire ce pourpoint à courtes basques, ces cordons entrelacés pendant sur l’épaule gauche, ce béret de forme carrée avec sa légère visière ?

– Il est vrai, disait un Lombard, que le pourpoint sied bien aux hulans à cheval, et la tunique fourrée aux hussards hongrois, mais cela serait affreux dans l’infanterie. »

Un Biscayen proposa le type espagnol : deux rangées de boutonnières, le béret à tranchoir sur l’oreille, et, au milieu, une torsade de soie en forme de turban.

« Juste comme le bourrelet de nos pompiers ! » dit un Romain.

Bartolo avait passé en revue tous les costumes militaires de l’Europe. Il admirait tantôt l’uniforme français, tantôt celui de Portugal, puis l’anglais, puis les autres. Aucun ne le satisfaisait : celui-ci était trop rouge, celui-là portait les revers trop larges, les poitrines trop bombées ou les pans trop longs. Enfin, il s’arrêta sur celui des Maoners tyroliens, si léger et si dégagé, en même temps que sur la tunique militaire des Prussiens et des Piémontais.

« Les Maoners ! cria Galletti, cela sent l’allemand. Nous ne voulons pas de Croates ! »

Tous adoptèrent enfin l’uniforme prussien et piémontais, mais ils le rendirent plus gracieux en donnant de la finesse à la taille, et plus de légèreté à la coupe des basques. Pour le casque, ils s’en tinrent au casque bavarois, ou plutôt aux antiques armets des Romains, avec une petite gouttière et des côtes en cuir jaune sur un fond noir. Au lieu du cimier en croissant, ils voulurent une pointe de bronze, d’où descendait gracieusement une crinière touffue d’un rouge écarlate, produisant un effet admirable, et qui ressemblait à de larges ondes de feu scintillant sur le casque.

Les épées rappelaient le modèle des anciens sabres des légions romaines : ils les portaient à la ceinture, et non en bandoulière. Les hauts-de-chausses à étriers étaient ornés d’une raie écarlate, et tout le costume formé d’une étoffe bleu d’azur avec des filets et des bandes rouges. La capote avait un grand capuchon, à l’instar des anciens Romains.

Après avoir arrêté la question théorique, tous s’empressèrent de revêtir le costume. Il serait impossible de dire l’admiration qu’ils excitèrent partout. Dans les premiers jours, à chaque réunion de gardes civiques, à chaque battement de tambour, la foule accourait si nombreuse, qu’on se serait demandé sérieusement si quelque huitième merveille du monde était en promenade dans les rues de Rome. Mais les frais du costume avaient allégé la bourse de nos Romains d’une notable façon, et ces premiers pères de la patrie se hâtèrent de parcourir, deux à deux, les divers quartiers de la ville, quêtant à domicile, au nom de l’amour national, et flattant, sollicitant, mendiant en faveur de cette garde civique, l’honneur, la défense et la gloire de Rome.

Les bals, les illuminations, les fêtes, les banquets, n’avaient pas suffi : il fallut des collectes pures et simples pour vêtir les jeunes Romains, riches de patriotisme, mais pauvres d’écus. Il n’y eut pas moyen de se soustraire à la contribution : les conservatoires, les confréries, les religieux, les prêtres et les sacristains, tous devaient contribuer à cette grande œuvre. Les religieuses elles-mêmes durent se mettre de la partie. On leur disait :

« Vierges célestes, ce n’est pas assez de prier pour l’Italie : il faut concourir, par des largesses, à un dévouement si saint et si magnanime. Oui, vous devez faire des sacrifices pour relever la milice nationale, qui veillera à votre sûreté ; et, pendant que, prosternées devant les autels, vous attendrirez l’époux divin, les braves croisés combattront contre les ennemis de la religion, pour la liberté de l’Église, pour le souverain pontife, pour l’immunité des saintes basiliques, pour la garde du sépulcre des princes des apôtres et des autels vénérables de ces milliers de martyrs qui ont consacré de leur sang cette métropole de l’univers. La garde civique fera triompher la justice des tribunaux, la fidélité des administrations, la sollicitude des magistrats ; elle accourra au secours des veuves et des orphelins, elle maintiendra la sécurité des fondations, l’inviolabilité des domiciles, les richesses des palais et le modeste mobilier de la bourgeoisie. »

Et les bonnes abbesses et prieures des Clarisses, des Crucifiées, des Capucines, des Sepolte vive, émues par cette éloquence, tremblantes et se couvrant la tête de leurs voiles :

« Eh quoi ! disaient-elles, est-ce que les Turcs viennent assiéger Rome et détruire notre sainte religion ? Dieu nous préserve d’un si grand malheur ! Et quels sont les enfants de bénédiction qui vont nous défendre ?

– Nos mères, ce sont les civiques romains. Fiez-vous à eux, et soyez généreuses dans vos offrandes. »

Et ces pieuses nonnes apportaient leur obole et priaient leur confesseur de dire une messe dans le but de conjurer une invasion de Turcs ou de barbares.

Un jour, le cardinal Ortini, causant avec le chanoine Graziosi, vint à parler de la garde civique ; et Graziosi, toujours plaisant, prenait volontiers les choses du côté de la satire, et riait spirituellement de ces nouveaux Scipions et de ces Pompées improvisés.

« Croyez-vous, disait-il, que les Romains persévèrent dans ces dispositions martiales ? Tant qu’il ne s’agira que de faire luire son casque, de se friser la barbe et de passer par la villa Borghèse sous un brillant uniforme ; tant qu’il suffira d’agiter en marchant un couvre-chef dont la crinière ondoie, superbe et menaçante, comme celle des héros d’Homère, je crois que les officiers, au moins, tiendront ferme. Mais je les attends au mois de janvier, quand il faudra faire la ronde de nuit, ou bien, sentinelle forcée, braver le vent, la pluie, le froid et les ténèbres. Pensez donc, que vont-ils devenir, eux qui sont si bien habitués à couver leurs matelas jusqu’à dix heures du matin ? Et puis les artisans, les boutiquiers, tous ceux qui vivent de leur travail quotidien, tant de pères de famille qui sont employés dans le commerce, dans les bureaux, dans les études, trouveront-ils vingt-quatre heures libres quand viendra leur tour de monter la garde au quartier ? Oui, je le répète, ce beau feu ne durera pas un mois.

– Vous vous trompez étrangement, mon cher chanoine, reprit le cardinal. La conduite de ces hommes est toute différente de ce qu’elle paraît au premier coup d’œil, et Rome s’en apercevra bientôt à son grand regret. Si cette invention de la garde civique était le résultat d’une excitation passagère, d’un mouvement subit de légèreté, elle tomberait bientôt, dénuée d’appui et de secours ; mais, si vous voulez trouver les causes secrètes de cette création, il faut aller les chercher dans la conjuration universelle de l’illuminisme, la honte et le fléau du monde entier. La secte saura faire oublier aux Romains le goût de la vie tranquille et du repos. Elle payera secrètement, à l’aide de caisses inconnues, les ouvriers, les hommes perdus de toute classe, les débauchés, les escrocs, les brelandiers, et nous aurons une garde civique qui renouvellera la fable des loups et des chiens. Les loups, sous un costume d’emprunt, vinrent modestement s’offrir aux bergers pour garder leur troupeau, sans salaire ni rémunération d’aucune sorte. Trompés par de beaux semblants de loyauté et par l’avantage des conditions, les gardiens acceptèrent ces services, et les loups, voyant leur ruse réussir, ajoutèrent : “À quoi bon ces poltrons de chiens ? Débarrassons-nous de cette engeance, qui n’est bonne qu’à manger le pain et vider les vases de lait où boivent les agneaux.” Les bergers chassèrent donc les chiens, et les loups, restés seuls gardiens, firent bon marché des brebis. Les sociétés secrètes ont formé en Suisse les tirailleurs, et, depuis, les corps francs, qui déchirent les entrailles de leur patrie agonisante sous le poignard de la liberté. Quand j’étais à Vienne, dans nos conférences avec le prince de Metternich, nous parlions de l’ébat de l’Allemagne, qui, alors, était en proie à toutes les séductions de l’illuminisme, et il prévoyait déjà des maux imminents : il voyait dans le jeu du tir à la cible un exercice caché de toute la jeunesse allemande pour l’insurrection armée. Et vous verrez, mon cher Graziosi, le grand cataclysme allemand éclater bientôt : la jeunesse est passionnée pour les nouveautés, la milice, les armes. L’illuminisme aiguise ces dernières, il ne les déposera pas. L’Italie, à son tour, s’avance peu à peu dans l’abîme. On la mine sourdement depuis plusieurs années. Vous verrez bientôt ondoyer les crinières rouges sur toutes les têtes italiennes, et, par contre, des bouleversements inouïs ; et les rois, si Dieu ne les protège, se trouveront fort mal à l’aise, car l’illuminisme a déjà pris toutes ses mesures et dressé toutes ses batteries pour renverser la vieille roche de nos antiques institutions.

– Mais quel diable est-ce donc que cet illuminisme ? reprit Graziosi.

– C’est, répondit le cardinal, l’ennemi de tout ordre et de toute autorité. Il fait la guerre à Dieu, aux monarques, aux républiques, aux constitutions, à tout pouvoir légitime, pour mettre le monde sens dessus dessous. Pour parvenir à cette fin, tout moyen lui est bon. L’illuminisme est né de cette infâme maxime de Machiavel qui absout et justifie Romulus d’avoir assassiné de sa propre main son frère Remus, et d’avoir fait assassiner Titus Sabius, dans le but de régner seul. Et puis il ajoute : “Jamais un esprit sage ne blâmera un acte extraordinaire accompli pour régler un État ou constituer une république. Si le fait est vicieux de sa nature, il a son excuse dans son résultat 21.” Par action “extraordinaire”, Machiavel entend les meurtres par trahison, les empoisonnements, les incendies, les parjures, les félonies de tout genre. Car, après avoir justifié Romulus de son énorme attentat, il glorifie le Spartiate Cléomène “d’avoir, pour accaparer toute l’autorité à lui seul, choisi l’occasion convenable, d’avoir fait massacrer tous les éphores et tous ceux qui auraient pu lui faire obstacle. Cette résolution était de nature à faire revivre Sparte et à mériter à Cléomène la réputation et la gloire de Lycurgue”. Voilà, mon ami, le dogme de l’illuminisme de Weishaupt, qui, maintenant, domine la civilisation corrompue de l’Europe, par l’entremise des sociétés secrètes. Barruel en a fait le tableau effrayant ; mais depuis cette description l’original s’est considérablement modifié. Ce livre devrait être dans les mains de tous les princes ; on l’éloigne cependant de leur vue, comme un recueil plus fabuleux que les Mille et une Nuits. Un homme discret et fort expérimenté me raconta qu’une reine lui avait demandé : “Quel livre doit-on de nos jours faire étudier de préférence à un jeune prince ?” Il répondit : “Barruel.” La reine reçut fort mal cet avis et reprit : “Mais quelle extravagance me proposez-vous là ?” Elle commence à s’apercevoir maintenant, mais trop tard, que l’avis était sage, et elle déplore les ravages de la secte funeste. L’illuminisme, restreint d’abord dans d’étroites limites, chercha bientôt à sortir de la Bavière et de l’Allemagne. Quand il eut traversé l’Elbe, il s’avança d’un côté jusqu’au cœur de la Russie, de l’autre jusqu’en Angleterre, et fit tomber Napoléon et agoniser la franc-maçonnerie, qui n’est plus aujourd’hui, à côté de lui, qu’un jeu d’enfants. En ce moment, il s’étend partout et se partage le monde sous des noms divers. L’un des ruisseaux de ce fleuve immense, c’est le carbonarisme italien, qui se dessèche et dont les eaux rares se déversent dans le vaste courant du socialisme et dans le torrent impétueux du communisme, où tous les courants se confondent sous la direction de Mazzini et de ses collègues italiens. Eh bien, est-il clair maintenant, mon cher chanoine, que cette affaire de la garde civique n’est pas un amusement, mais une formidable machination, pour enlever au pape et aux autres princes de l’Italie toute souveraineté, et les précipiter dans les extrémités les plus fâcheuses ? Les révoltes arrivent toujours après des préparatifs d’armes. Catilina est leur grand maître ; et quand, sous prétexte de la liberté, il voulait massacrer l’élite des citoyens romains, incendier la ville, détruire les monuments sacrés et profanes, il avait en réserve des armes pour les conjurés, il en avait à Fiesole et dans la Pouille. Une fois la garde civique instituée, on aura bientôt déterré les armes cachées dans les campagnes et les solitudes de la Romagne, des Légations et des Marches. Vous verrez qu’on fera la même chose en Sicile, à Naples, en Toscane et dans le Piémont. Les révolutions du Portugal et de l’Espagne ont commencé par la formation des gardes nationales ; et celles-ci ont été, depuis, le plus puissant instrument de tous les désordres, de tous les bouleversements dans ces États ; elles ont assouvi la fureur des sectes en dépouillant les églises, depuis le calice du tabernacle jusqu’à la cloche du sommet des tours.

– Mais Votre Éminence m’épouvante, dit l’abbé Graziosi. Depuis le calice jusqu’à... Ciel ! j’étais entré pour entamer une conversation amusante, et vous terminez par les Lamentations de Jérémie. Quoi que vous disiez, nous devons une grande reconnaissance à notre garde civique ; elle a sauvé Rome d’une conjuration plus terrible que celle de Catilina. Je frissonne rien que d’y penser, et il faut avouer que nos jeunes gens se sont bien montrés. Je les ai vus moi-même de la fenêtre de la Propagande, où j’étais allé faire ma classe ; ils employaient tous les moyens pour contenir le peuple, qui voulait massacrer le pauvre Mignardi, réfugié de la Vaccara, auprès de la place Saint-André delle Fratte. Quelques-uns sautaient sur les toits et couraient le long des gouttières comme des chats, débouchant par toutes les lucarnes, s’accrochant aux cheminées, regardant dans les maisons et sautant dans les appartements : c’était un spectacle vraiment curieux, une dextérité, une prestesse admirables ! Et puis, pendant la nuit, ils font la ronde, ils dépistent les voleurs, les fripons et les filous de toute espèce. Nos rues sont devenues semblables à des corridors de monastères : nous n’avons plus besoin de sbires ni de police.

– Vous dites vrai, repartit le cardinal, car la police n’existe plus. On a ainsi habillement enlevé au pape tout moyen de surveiller les allures des sectaires, et le champ leur reste libre. Les peuples, voyant tant d’assassinats et de vols commis contre les gens de bien, depuis un an, regrettent que le Saint-Père n’y apporte pas de remède, ne punisse pas, n’emprisonne pas, ne condamne pas. Ils ne s’aperçoivent pas que le gouvernement a les bras liés, que les occultes fauteurs de la révolte se sont insinués hypocritement dans la police, trahissant les secrets, entravant les opérations, détournant les projets, menaçant ceux qui sont fidèles, embauchant les bons, et, ce qui pis est, aidant les meurtriers dans leurs crimes. Maintenant que Rome est dans les mains de la garde civique, qu’elle a enlevé les armes au pape, sous prétexte de conjuration, vous verrez la liberté qui va nous pleuvoir du ciel ! Vous souvient-il, mon cher Graziosi, de l’histoire de Pisistrate ?

– Je m’en souviens, Éminence, mais à quoi a-t-elle rapport ici ?

– Aux menées de la jeune Italie, qui a voulu armer le peuple. Vous savez que Pisistrate, s’étant mutilé le visage, les bras et la poitrine, courut sur la place, tout ensanglanté, et disant que ses ennemis l’avaient ainsi traité, et qu’ils ne seraient pas rassasiés tant qu’ils n’auraient pas bu la dernière goutte de son sang. Et en même temps il se jetait dans les bras de ses concitoyens en criant : “Sauvez-moi !” Et les Athéniens lui donnèrent cinquante gardes. Pisistrate en augmenta le nombre peu à peu, et il devint le tyran de sa patrie.

« Voici, disent les meneurs, la conjuration romaine : en tête, le cardinal Lambruschini, le père Roothaan, dom Vincent Pallotta et autres semblables conjurés contre la vie du peuple romain. Ajoutez-y le père Bernard de Saint-François de Paule 22, et puis le massacre sera si cruel, que vous verrez couler le sang par les rues de Rome, comme la pluie au mois de juillet. Maintenant Pisistrate est armé, nous aurons la liberté à une baïoque la livre. Adieu, mon cher chanoine, je dois sortir pour un rendez-vous avec le cardinal Gizzi. »

 

 

 

 

X. – AMOUR ET RECONNAISSANCE.

 

 

 

Rome changeait d’aspect chaque jour, et, sous divers rapports, n’allait pas s’améliorant. Le souverain pontife, lui, était toujours le même, toujours bon, clément, affable envers tous. il aurait voulu que chacun pût lire dans son cœur l’amour d’un père, la tendresse généreuse qu’il éprouvait pour ses sujets de tout état et de toute condition, plutôt que les sentiments d’un maître. Aussi, ayant appris, à son grand regret, que les ennemis secrets de sa personne et de la sainte Église faisaient courir des bruits sinistres et calomnieux sur ses dispositions à l’égard des jésuites, cherchant à répandre l’opinion que Pie IX ne leur était pas favorable et qu’ils n’aimaient pas Pie IX, il voulut prouver à tout le monde que ces bruits étaient faux et malveillants. Il prit pour occasion la fête de saint Louis, et fit annoncer que le dimanche dans l’octave de la fête, le 27 juin, il donnerait lui-même la communion à la nombreuse jeunesse du Collège romain : c’était un honneur que cet établissement n’avait pas encore reçu depuis sa fondation par Grégoire XIII. À cette nouvelle, maîtres et élèves furent transportés de joie, et l’on résolut de préparer au pape une fête qui répondît à la grandeur du bienfait et qui témoignât de la reconnaissance de ceux qui en étaient l’objet.

Le Collège romain, l’un des plus vastes et des plus majestueux édifices dus à la munificence des papes, s’ouvre, en face de l’Université grégorienne, par une grande cour carrée, entourée d’un large portique et d’une superbe galerie supérieure, au-dessus de laquelle se trouvent les entrées des classes. Ce fut dans cette cour que l’on éleva, pour la venue du souverain pontife, une grande salle entourée de galeries et ornée magnifiquement. Au sommet de la dernière corniche, qui fait saillie au-dessus de l’étage supérieur, on suspendit une tente qui formait un vaste plafond transparent, faisait ressortir avec plus de grâce l’architecture du monument, et lui donnait, l’apparence d’un théâtre antique, recouvert de son immense velarium.

Le pavé de la cour avait disparu atour faire place, comme par enchantement, à un gracieux jardin, couvert d’une immense quantité de fleurs. Ce n’était que parterres, plates-bandes, corbeilles, traversés en tout sens par des allées qui se coupaient et se croisaient, variées et ingénieuses, pour aboutir enfin, au milieu, au grand cercle d’où ils semblaient courir dans toutes les directions par mille méandres capricieux, jusqu’aux arches de la galerie. Chaque carré de ce riant jardin présentait un fond de gazon verdoyant bordé de roses, de tulipes, de narcisses, d’anémones, de jonquilles, de renoncules ou de lis. Dans les endroits moins apparents, au milieu du gazon et des touffes de fleurs, on avait placé des plantes odoriférantes, le thym, la lavande et la marjolaine. Le regard était aussi charmé que l’odorat, par l’habile disposition des couleurs et le parfum des fleurs.

C’était surtout au grand cercle du milieu, où toutes les voies venaient aboutir, que l’art avait déployé toutes ses ressources : là tout semblait prendre naissance et se développer. C’est là que, au moyen de fleurs effeuillées, on avait représenté la devise et les armes de la maison Mastaï, avec les insignes de la papauté. La devise est gravée sur écusson d’azur écartelé d’argent. L’argent porte des chevrons de gueules, et le champ d’azur est chargé de lions d’or rampants. L’écusson a la forme d’un bouclier et le cimier supporte la tiare avec les clefs sacrées, autour desquelles s’enroulent des banderoles flottantes. Au bas de ce riant tableau s’entrelaçaient deux branches de laurier et d’olivier, symbole de la justice et de la paix, du repos et de la gloire, qui germaient au grand nom de Pie IX et l’entouraient de leur feuillage.

Pour disposer ce magnifique travail, les élèves ne voulurent ni maîtres ni direction. Eux seuls en conçurent l’idée, eux seuls l’exécutèrent : à eux seuls en reviennent tout le mérite, tout l’honneur. Vous les eussiez vus, chacun avec sa corbeille pleine de fleurs de diverses teintes, arrondir les contours, former les dessins et les marqueter comme une élégante mosaïque. Ils formèrent l’argent d’une poussière très-blanche de marbre de Carrare, et, pour les bandes de gueules, se servirent du laurier-rose. Les lions étaient brillants comme l’or sur l’azur, et les clefs, la tiare et les autres ornements reçurent chacun leur couleur respective, grâce aux feuilles de l’immortelle dorée, de la rose, et d’autres fleurs fout les nuances furent disposées avec art. Ils mirent çà et là, sur les couronnes de la tiare, de petites têtes de muguet, en guise de pierres, et figurèrent les joyaux et les brillants par des fleurs aux couleurs les plus éclatantes. Au lieu de rubis, ils mirent des boutons de roses et des feuilles pourpres d’amaryllis ; au lieu des topazes, des jasmins du Japon ; les béryls, les améthystes, les sardoines, les saphirs, les turquoises, les émeraudes, avaient aussi leurs fleurs qui les représentaient, avec une telle harmonie de teintes, de jour et d’ombre, qu’on les eut prises volontiers pour de véritables pierres précieuses.

Rien ne manquait à l’agrément et aux délices de ce jardin improvisé. Aux quatre coins, on avait élevé des balcons pour des chœurs harmonieux qui devaient célébrer les louanges et les triomphes du glorieux Pie IX. Les balcons s’avançaient en saillie, de manière que tous les chantres pussent être vus de front, que leur voix ne fût pas étouffée, et que l’œil pût admirer les draperies verdoyantes qui reliaient entre elles les arcades.

Le père Giuseppe Marchi, directeur du Musée Kircher, se mit tout entier à l’œuvre pour décorer les quatre galeries et y recevoir dignement l’immortel Pie IX. Il manda, pour le seconder, le chevalier Carretti avec d’autres artistes célèbres, et exposa à chacun d’eux ses plans, admirables d’invention, de goût et de finesse.

Il imagina de faire peindre, dans les demi-lunes des arches intérieures des galeries, les portraits des neuf souverains pontifes qui ont étudié les lettres, les sciences sacrées et profanes au Collège romain. Il fit peindre également les saints qui y ont appris la science, en même temps que les vertus, sous l’habile direction de maîtres que l’Esprit-Saisit éclaire, et qui font porter à leurs élèves tant de fruits pour la vie éternelle ; puis les cardinaux qui, à l’Université grégorienne, donnèrent l’enseignement sacré à une jeunesse avide rassemblée autour de leur chaire, et brillèrent ensuite sous la pourpre du sénat de l’Église romaine. Enfin les portraits de quelques-uns de ces pères dont la haute intelligence donnait, du haut de la chaire professorale, un nouvel éclat aux sciences et aux lettres par leurs écrits ou par leur éloquence.

On fit choix des jeunes gens qui avaient donné, non-seulement de belles espérances, mais aussi des preuves d’un grand mérite, et on les réunit sur la grande terrasse du Collège romain. Là, comme dans une arène publique ouverte au génie et au talent, tous rivalisèrent d’ardeur pour donner d’éclatants témoignages de leur habileté. Ici, c’était un spectacle digne de Rome de voir tant de jeunes peintres, qui tirer des lignes, qui polir son fond, qui ébaucher à grands traits sa pensée avec le fusain : l’un a déjà mis la main aux couleurs, il les étend, il termine les contours, il donne un corps aux lignes qu’il a tracées, il éclaircit les jours, il épaissit les ombres ; d’autres déjà ont peint leurs personnages, ils achèvent les extrémités, ils drapent les vêtements, ils changent les poses, ils donnent plus d’expression aux visages, ils les animent, les passionnent, et leur font courir par toutes les fibres ce feu qui annonce la vie, cet esprit qui inspire, ce rayon qui illumine, ce langage mystérieux qui ne peut sortir de leurs lèvres, mais qui parle par les yeux, par la physionomie, par la pose.

Pendant que ces jeunes artistes s’excitaient au travail et s’admiraient sans rivalité, les élèves des sciences composaient des dissertations, écrivaient des récits, méditaient des calculs, développaient des systèmes d’astronomie, de physique, de chimie, de géologie et d’histoire naturelle. Ceux qui cultivaient les lettres écrivaient des discours, des harangues, des descriptions, des poésies de tout genre, de tout mètre, de tout style, en grec, en latin, en italien. Les philologues préparaient des inscriptions en prose et en vers dans les langues anciennes et modernes, en caractères phéniciens et hiéroglyphiques, à commencer par les lettres cunéiformes babyloniques, mèdes, assyriennes et persanes, jusqu’aux lettres phéniciennes et sanscrites, pour arriver ensuite aux lettres italiques, étrusques, ombriennes et latines anciennes, jusqu’aux beaux et brillants caractères du siècle d’Auguste.

 

 

Ornementation de l’église

 

Dans l’église, on préparait la chapelle de Saint-Louis de Gonzague, riche en marbres de toute espèce, où les sculptures, les bronzes dorés et les plaques d’argent embellissent à l’envi l’urne de lapis-lazuli dans laquelle repose le saint, ainsi que les colonnes de vert antique, les plaques d’albâtre d’Orient, les soubassements de porphyre et de jaspe. Plus de quarante lumières, en rangées de deux et de trois bougies, disposées en forme de pyramides et d’obélisques, étaient placées depuis le sommet de la voûte et les saillies des corniches jusqu’aux dalles de l’édifice. Des cristaux pendant aux lustres imitaient l’éclat des diamants et des pierres précieuses, en oscillant dans l’espace où ils répandaient des milliers d’étincelles, et reflétaient les feux des étoiles ou les couleurs de l’arc-en-ciel. Sur les saillies, au milieu des rosaces, s’élevaient des candélabres aux bras de bronze bruni. Au-dessus des arches des petites chapelles, pendaient deux autres candélabres dorés, dont les ciselures révélaient une main d’artiste. Ici, l’or était brillant et poli ; là, terne et pâle ; les reprises, avec les branches, formaient toutes sortes de figures gracieuses, de dessins ingénieux, de reliefs et de creux habilement ménagés.

L’autel, déjà si remarquable par lui-même, attirait tous les regards par l’éclat inaccoutumé que répandaient les grands candélabres du tabernacle, espèce d’arche ornée d’arabesques d’or et d’argent, de chérubins et de guirlandes, qui, se déroulant, l’enveloppaient de leurs gracieux contours. Le marchepied était recouvert d’un tapis dont les dessins ressortaient vifs et accentués. Les balustres, avec leurs statues de bronze, leurs candélabres, leurs lampes, et, au milieu, des vases superbes portant des bouquets de toutes sortes de fleurs, contribuaient admirablement à l’ornementation. En face de l’autel, se trouvait un prie-Dieu, tendu d’écarlate, avec un coussin de soie orné de houppes d’or pendantes.

Toute l’église était tapissée de draperies damassées à grands dessins, de bandelettes et de franges d’or. Les deux tribunes, qui donnent sur la chapelle de Saint-Louis, étaient destinées à recevoir les dames et les princesses romaines, avides d’entendre la messe du souverain pontife et de le voir, de plus près, distribuer le pain des anges aux nombreux élèves du collège.

 

 

Ornementation des galeries.

 

Le goût et l’habileté que Fornari déploya dans l’ornementation des galeries excitèrent une grande admiration. Il y avait autre chose qu’un choix de brillantes draperies ; ce qui valait mieux encore, c’étaient leur savante disposition, l’harmonie et la variété des couleurs, des creux et des saillies. Tantôt des plis restreints ou larges, brusques ou ménagés, se développaient de haut en bas, comme la nappe d’une cascade ; tantôt des ondoiements s’élargissaient pour retomber avec grâce, et se rétrécissaient en filets minces et gracieux, qui se cachaient et se perdaient sous les bossettes d’or et les nœuds élégants. Ici, des formes légères et volages ; là, un aspect grave, majestueux, riche en courtines et en draperies ; plus loin, les draperies formaient un grand demi-cercle, à côté d’un trophée d’armes, puis retombaient gracieuses, et, se développant en saillie, se contournaient en élégantes rosaces.

Chaque partie de l’architecture avait ses ornements particuliers, depuis les corniches extérieures décorées de guirlandes, jusqu’aux soubassements, enveloppés de toutes parts de splendides draperies. Entre les arches intérieures, on devait suspendre les médaillons des portraits sur champ d’azur ; les consoles devaient aussi être peintes d’un bleu céleste. C’était un coup d’œil riant et gracieux que cette couleur sereine, entourée de bandelettes dorées, se croisant en tout sens et encadrant l’ensemble de l’ornementation.

Les grands arcs extérieurs étaient formés jusqu’à la corniche par une draperie, où étaient suspendues des inscriptions. De dessous ces inscriptions partaient deux grandes courtines de mousseline blanche, avec des interruptions couleur de rose ; le tout était entouré d’une triple bande d’or, et se développait jusqu’à terre, d’où la draperie se relevait pour se rattacher aux pilastres, qui étaient couverts de velours cramoisi à cannelures d’or. Au milieu des grands arcs se trouvaient d’autres inscriptions, dont la couleur terne du marbre de Paros faisait ressortir l’éclat.

En face, à l’endroit où les grands arcs formaient un demi-relief, au-dessus de la paroi intérieure, des tentures étaient aussi disposées, correspondant, pour la couleur et la forme, à celles des arcs extérieurs. Dans les demi-lunes de ces arcs, on attacha, comme nous l’avons dit, les médaillons sur un champ bleu de ciel, avec des festons vermeils, aux plis gracieux : ils étaient bordés d’une légère frange d’or, et flottaient en ondulations capricieuses autour des rosaces. Du haut du cercle partaient deux tentures de satin orange mêlé d’or qui se réunissaient au milieu ; au-dessous étaient suspendus, descendant jusqu’à terre, deux tentures somptueuses bordées d’or, en forme de pavillons, et attachées par une bande couleur amarante sur un fond blanc.

Mais il serait impossible de redire, à propos de ces médaillons, combien était admirable l’art qui les avait conçus, l’accord des figures, la dignité des personnages, la beauté des ornements, la richesse du travail, le naturel des mouvements, la distinction des profils, la vigueur de l’expression et du ton. Comment ces jeunes peintres, en si peu de temps, purent-ils rendre ces figures si vivantes, si vraies, si variées dans leur forme, en même temps que si remarquables par l’unité des sujets, des poses et des ornements ? Comment ont-ils été capables, sur un thème qui offre aussi peu de ressources que le portrait, de faire preuve d’un choix si abondant, si original, si divers de figures, pour embellir trente médaillons, chefs-d’œuvre d’imagination, de goût et de sentiment ? Heureux jeunes gens, qui ont su saisir l’occasion si favorable de prouver leur génie à la ville de Rome, cette appréciatrice suprême du mérite des artistes !

Le plus grand nombre de ces portraits représentaient le personnage assis, et laissaient voir le tiers du corps, ce qui est plus avantageux pour la ressemblance et l’effet que de peindre le sujet debout. De plus l’action, l’attitude, la pose, auraient été, dans ce dernier cas, plus difficiles à rendre sur la toile. Assis, la poitrine s’avance, les genoux ressortent, les mains se posent avec aisance ou s’élèvent avec dignité, les figures, animées de passions et de sentiments divers, secondent les mouvements, l’expression de la pensée et la vigueur des contrastes. Ensuite les fauteuils, en favorisant la perspective, accordent le fond du tableau avec la figure, lui donnent plus d’air, facilitent les profondeurs et les saillies, et procurent plus de variétés aux formes, aux caprices du peintre, aux ornements, aux insignes, aux traits saillants, que l’artiste sait choisir et que le connaisseur admire.

D’ailleurs, dans les médaillons, les sièges étaient tous faits sur les modèles antiques, et joignaient à la simplicité la grandeur, la magnificence et la grâce. Les uns avaient le dossier droit, et les autres, en forme de croissant, ou bien encore à échancrures, ou quelquefois renversé en arrière et entouré d’un liséré d’or en ronde bosse. Les coussins et les bras étaient recouverts de velours, de brocart et de satin cramoisi, violet ou pourpre. De fines sculptures ornaient les montants que rehaussaient des incrustations d’or, d’argent ou d’ivoire, affectant la forme de serpents aux mille replis, ou de nœuds merveilleusement entrelacés. Ce n’était que bronze, argent et or. Les cadres étaient magnifiques. Tous se terminaient par un cimier, où étaient représentés le blason, les armes et les insignes des papes et des cardinaux. Les bras des fauteuils se terminaient par des figures fantastiques de sphinx ou de griffons, et les pieds figuraient des pattes de lions écrasant des dragons et des licornes. En un mot, ils attestaient la fécondité, aussi bien que l’invention du pinceau qui les avait tracés.

Avant d’entrer dans les galeries pour jouir du coup d’œil merveilleux qu’elles présentent, il faut admirer le vestibule et la grande porte, tout ornée de draperies de soie aux brillantes couleurs et aux fines broderies. De la voûte d’entrée pendaient de longs rideaux, bordés de fils d’or ; les courtines étaient blanches et jaunes, et parfaitement harmonisées. Cette draperie, agencée avec art, attirait tous les yeux.

Au milieu de deux panneaux étaient suspendus, à droite et à gauche du vestibule, deux grands tableaux, dont l’un représentait Grégoire XIII, fondateur du Collège romain, et l’autre, Léon XII, qui le rendit à ses premiers directeurs. Ces deux grands pontifes, comme les premiers bienfaiteurs de l’établissement, avaient droit au premier témoignage de la reconnaissance éternelle que professe pour eux la Compagnie de Jésus.

 

 

Portrait de Grégoire XIII. – Peinture de Sereni

 

Ce portrait est de grandeur naturelle. Assis dans un grand fauteuil orné de sculptures, au dossier garni de franges et portant au sommet les armes des Buoncompagni, répétées au bas du siège dont les pieds reposent sur des dragons ailés, le pape porte la tiare et une chape de velours cramoisi, relevée avec grâce. D’une main, le pontife bénit le peuple qui entre dans l’enceinte. Son rochet est en broderie, surchargée de riches dessins en relief. Son étole repose avec grâce sur ses genoux ; elle est de brocart et rehaussée de joyaux qui jettent un vif éclat. Les croix de l’étole portent aussi des brillants, et dans le tissu, sur toute la longueur, scintille une rangée de grosses perles d’un si doux éclat, que l’œil se repose en les considérant. Le bas de l’étole porte de chaque côté un camée, avec la devise du pape en relief et entourée des emblèmes de sa dignité. L’étole est assujettie par un nœud de ruban rouge aux houppes d’or et de soie. Sous le cadre, on lit cette inscription :

 

GREGORIUS XIII. PONT. MAX.

CONDIDIT AN. MDLXXXII

 

 

Portrait de Léon XII. – Peinture de Sozzi.

 

À gauche était le pape Léon XII, représenté aussi tout entier. Les traits et les mouvements sont nettement accusés ; son visage brille de l’éclat du génie. Il porte la soutane blanche dont les plis se déroulent gracieusement, et qui contraste avec sa mozette de soie bordée d’hermine. Son étole est ornée de rubis, de topazes et de saphirs ; elle est brodée de feuilles d’or, qui se groupent et s’entrelacent comme des arabesques. Du nœud de l’étole s’échappent deux feuilles d’olivier et deux glands d’où sortent des flocons rouges mêlés d’or. Le pape appuie avec gravité le bras sur la table, et il tient en main le bref de la restitution du Collège romain à la Compagnie. Son siège est de velours rouge, traversé de bandes d’or. Il porte un aigle pour cimier, avec les insignes et les armes de la famille della Genga. L’épigraphe est ainsi conçue :

 

LEO XII. PONT. MAX.

RESTITUIT AN. MDCCCXXIV.

 

 

Portrait de Pie IX. – Peinture du chevalier Carta.

 

Au milieu des médaillons était peint au naturel, par le chevalier Carta, le souverain pontife Pie IX, sur une grande toile dont le cadre reposait sur la plinthe d’une base de colonne en forme d’autel. Tout autour de ce cadre, suspendu aussi dans un clamp bleu céleste, couraient des festons de vermeil, disposés avec grâce. Des bandes d’or qui sortaient des rosaces et s’entrelaçaient en dessous des draperies relevaient encore ce magnifique tableau.

Le chevalier Carta sut faire de son œuvre la principale de cette exposition remarquable, comme le sujet d’ailleurs le demandait. Il prit l’autel de Saint-Louis un peu de côté, posa dans le fond la saillie de la colonne gauche, laquelle, se trouvant isolée et comme suspendue, rétrécissait la perspective. Prenant l’angle extérieur de la table d’autel, in cornu Evangelii (du côté de l’Évangile), il la tourna obliquement derrière le pape, présentant par ce moyen au peuple sa figure vénérable. Pie IX tient d’une main l’ostensoir et de l’autre la sainte hostie, au moment où il dit : Ecce Agnus Dei. Ces angles extérieurs de l’autel et du tabernacle, il les chargea de cierges allumés qui donnaient ainsi beaucoup de lumière et d’espace autour de Pie IX. Il jeta, sur le marchepied et les degrés de l’autel, un grand tapis de nuance verte, qui produisait une heureuse projection de lumière sur l’aube large et blanche et sur la mule rouge du pied droit, placée en avant et ornée de la croix d’or.

Du côté de l’Épître, il plaça, à genoux, le maître des cérémonies qui s’incline avec respect pour soulever l’aube du pape, qu’on dirait sur le point de monter les degrés. Du côté de l’Évangile, il mit, en pose d’adoration, un élève du Collège Capranica, vêtu d’une soutane noire, et tenant un cierge blanc allumé ; sur le dernier gradin se trouve à genoux, dans l’attitude d’une grande dévotion, un élève du Collège allemand, avec le surtout écarlate, et, auprès de lui, un élève du Collège écossais, puis un autre du Collège Panfili, tous deux vêtus de rouge clair. Sur le second plan se tient debout, les mains croisées sur la poitrine, un jeune enfant du peuple. Enfin, un peu à gauche, on voit le père directeur de la Congrégation des écoliers.

Le pape porte une riche planète en toile d’argent, brodée en feuilles d’or, lesquelles se développent en tous sens, se croisent et se réunissent au milieu, où elles forment des touffes et des bouquets capricieux. Le manipule et l’étole sont aussi richement ornés, ainsi que l’aube, de dentelles.

Tout le travail dénote un rare talent, mais Carta s’est surpassé dans la figure du pontife ; il lui a donné ce caractère surhumain, emprunté à la présence du Christ qu’il tient de la main droite, et qui semble faire rayonner sur son front un reflet de la divinité. Ce regard fixé sur la sainte hostie, ce front penché, cet air humble et sublime à la fois, ce feu qui anime ses joues, ces lèvres à demi ouvertes par ces douces paroles : Ecce Agnus Dei ! quelle plume pourra les décrire ? Non, il n’est point d’artiste qui eût pu se les figurer par l’imagination si les augustes traits du souverain pontife n’avaient fourni l’inspiration. Ce tableau restera comme un éternel monument de la haute condescendance et de l’affection paternelle que le pontife porte au Collège romain, et nos descendants, plus tard, nous envieront et la joie et la gloire d’un tel pontificat.

L’inscription portait en ces termes l’histoire de cet heureux évènement :

 

IN MEMORIAM DIEI AUSPICATISSIMI

V. KAL. IUL. AN. A. P. V. MDCCCXXXXVII

CUM IN SACRIS ANNIVERS. ALOISII GONZAGÆ

ALUMNI INCOLÆ PATRONI CŒLESTIS COLL. ROM.

PIUS IX PONT. MAX.

PARENS IUVENTUTIS AUCTOR FELICITATIS PUBLICÆ

AD PIETATEM EXCITANDAM

AD OPTIMA QUÆQUE STUDIA PROBEHENDA

IN TEMPLO SANCTI IGNATII PATRIS

ALUMNOS LYCEI GREGORIANI

DE SALUTARI JESU CHRISTI MENSA

LUBENS SUA MANU PAVIT

IN PORTICU PRO ADVENTU PRINCIPIS INDULGENTISSIMI

IMAGINIBUS VIRORUM ILLUSTRIUM INITENTI

DOCTORES DECURIALES OBSEQUII SIGNIFICATIONEM

ALUMNOS INGENII VOLUNTATISQUE STÆ FRUCTUS

REVERENTIUS EXHIBENTES

PATERNA ADLOQUII SUAVITATE EICEPIT.

 

 

 

Sa Sainteté à l’église de Saint-Ignace.

 

Depuis vingt-cinq jours à peine s’était répandue la nouvelle que Pie IX devait venir, dans l’octave de saint Louis de Gonzague, dire la messe à son autel, et déjà toutes ces peintures, tous ces préparatifs, avec ces inscriptions, ces dissertations, ces poésies, cette musique, avaient surgi comme par enchantement. La veille, le cardinal Tosti avait courtoisement envoyé au collège quelques-uns des admirables tapis qui se fabriquent à l’hospice Saint-Michel, pour orner les degrés du trône élevé au bout de la galerie, à droite de la porte du collège. Dès le matin, la garde suisse arriva au collège ; tous les élèves, déjà réunis dans les classes, entrèrent à l’église de Saint-Ignace et se placèrent en rangs avec leurs maîtres. Les divers collèges qui fréquentent les cours avaient chacun sa place séparée et sa couleur distinctive : le collège germanique, l’écarlate ; le collée irlandais, les bandes de vermeil ; le collège écossais, la couleur de vin ; le collège Capranica, le noir ; le collège Panfili, le violet, et les Orphelins, le blanc. Tous avaient revêtu l’habit clérical. Le collège des nobles portait l’habit laïque, avec le ruban de pourpre et le lis d’or sur la poitrine ; le collège Ghislieri était aussi en noir, et toute la jeunesse studieuse de Rome s’était parée comme pour un jour de fête.

Les tribunes de Saint-Louis étaient destinées aux princesses romaines et étrangères ; les grandes dames étaient placées vis-à-vis, entre les pilastres qui entourent l’autel de la Madone. Les princes et les ambassadeurs avaient des sièges réservés et séparés de la foule. Toutes les dispositions avaient été si bien prises, que chacun, sans la moindre difficulté, pouvait voir le pape à son arrivée et satisfaire son désir de le contempler célébrant l’auguste mystère de nos autels.

À sept heures du matin, Pie IX sortait du Quirinal. Il monta en carrosse, escorté par sa garde d’honneur. L’écuyer de la portière, noble gentilhomme romain, s’avançait à cheval à côté du carrosse, que précédait un détachement de cavalerie formant l’avant-garde. Arrivé sur la place Saint-Ignace, le pape descendit de voiture et bénit le peuple en posant le pied sur la terrasse. À la porte du collège l’attendaient le général de la compagnie avec ses assistants, le recteur du Collège romain, les professeurs et tous les élèves des facultés de philosophie et de théologie, rangés en deux longues files sur le passage de Pie IX. Au moment où il posait le pied sur le seuil, monsignor Sacrista présenta l’eau bénite à Sa Sainteté. Elle s’en signa et bénit les pères prosternés à genoux et tout le peuple qui se pressait autour de lui.

En ce moment un chœur de jeunes élèves chantait mélodieusement, de leurs voix pires et vibrantes, un hymne en l’honneur de Pie IX. Ces accords répandaient une suave mélodie sous les arcades du temple. Le cœur paternel du pontife en était vivement ému, pendant qu’il s’avançait dans l’église, admiré, vénéré de la foule qui stationnait profondément inclinée sur son passage. Arrivé au fauteuil, il s’agenouilla pour réciter les oraisons de la préparation à la messe. Deux prélats camériers l’assistaient, pendant que les gardes d’honneur se tenaient en file, l’épée au bras, la tête couverte de leur nouveau casque brun, du cimier duquel s’échappe une queue de cheval touffue et ondoyante, semblable à celles que portaient les anciens dragons romains.

Après ces prières, le pape se leva, monta à l’autel et reçut l’eau pour le lavement des mains par monseigneur Romilli, archevêque de Milan, qui se trouvait alors à Rome. Il le revêtit ensuite des ornements sacrés et fut son assistant pendant le saint sacrifice. Après la communion, Sa Sainteté se tourna vers le peuple, et, après avoir dit l’Ecce Agnus Dei, descendit pour communier les étudiants. Le pape avait offert d’en communier trois cents, et le sort avait dû fixer ceux qui participeraient à cette faveur, ainsi que l’ordre dans lequel ils la recevraient. Les élèves des collèges qui fréquentent les cours furent privilégiés et commencèrent les premiers. Il y avait sur l’autel deux autres ciboires consacrés par le pape : monseigneur Angeloni, archevêque d’Urbino, et monseigneur Trucchi, évêque d’Anagni, s’en servirent pour communier les autres étudiants.

Cependant tout était en mouvement dans la pharmacie du collège pour préparer la fête. Elle est composée de trois grandes pièces, ornées de grandes armoires dont les piliers, les bases et les corniches sont couvertes de remarquables sculptures. Là, dans plusieurs niches élégantes, se trouvent de grands vases pour les électuaires ; ils sont en porcelaine du Japon ou de la Chine et ornés d’arabesques et de dorures. D’autres vases, originaires d’Italie, sont en faïence, peints azur et enrichis de vernissures brillantes. Les mortiers sont de porphyre ou de bronze, avec leurs bords brunis comme l’or. Les balances sont d’albâtre, et les colonnes qui les soutiennent de jaspe oriental d’un rouge de feu. Aux deux côtés de la salle sont deux grandes conques de marbre grec, et, au-dessus des crédences et des armoires, se trouvent les bustes d’Hippocrate, de Galien, d’Averroès et d’autres célèbres médecins et naturalistes.

Au milieu des deux premières pièces et d’une troisième du côté du laboratoire, se trouvait une longue table couverte de nappes blanches et chargée de porcelaine d’Espagne renfermant les entremets qui devaient figurer au déjeuner, l’une pour les prélats du palais, l’autre pour les officiers de la garde. Vis-à-vis du laboratoire devait se placer la famille pontificale. Dans la salle du fond, qui sert de cabinet d’étude au pharmacien, était préparée une table, sur une estrade, couverte d’un riche tapis. La table, recouverte de damas rouge, étalait une nappe très-fine, bordée de points à jour. Au milieu s’élevait un Triomphe gracieux, et, sur les côtés, deux vases de fleurs étrangères. Un trône de velours cramoisi, sculpté et rehaussé d’ornements en or, s’élevait auprès de la table pour recevoir Pie IX.

Quand fut terminée la cérémonie des élèves, après la messe d’actions de grâces dite par son chapelain, le pape se leva, et, suivi de son cortège ordinaire, s’avança à travers le petit jardin qui se trouve près de la pharmacie. Au milieu de ces parterres jaillit une fontaine, dont le jet d’eau retombe dans un bassin où s’ébattent des poissons aux nuances d’or et d’argent. Les plates-bandes ne renferment que des herbes à l’usage de la pharmacie ; on y remarque le plus beau palmier que possède la ville de Rome. Les arches du cloître qui entoure le jardin sont ombragées de verts rameaux d’oléandre, aux fleurs blanches et roses, qui forment partout une brillante verdure.

Le souverain pontife s’avançait sous le portique en considérant le jardin ; parfois il s’arrêtait et conversait avec les assistants, exprimant sa satisfaction pour la piété et la bonne tenue des élèves pendant le saint sacrifice.

Il s’arrêta dans chacune des salles de la pharmacie, charmé de la richesse du matériel et de cet air grave et solennel que les anciens avaient coutume de donner à ces sortes de sanctuaires d’Esculape, en inscrivant sur les fioles et les vases des sentences tirées de l’arabe et du grec. Quand il fut entré dans la salle du fond, son maître d’hôtel tira d’un coffret de maroquin rouge et doublé de velours une tasse de porcelaine dorée et une soucoupe ornée d’émaux magnifiques. Il y versa du lait et du café, en se servant de deux petites amphores d’or, et lui offrit le pain sur un plat d’argent. Sa Sainteté s’entretenait avec le cardinal Castracane, avec monseigneur d’Isoart, auditeur de France, et autres personnages importants.

Cependant tous les préparatifs étaient terminés dans le vestibule des classes. Tous les collèges de Rome, ecclésiastiques et séculiers, avaient été invités, et chacun d’eux avait autant d’élèves qu’en pouvait contenir une arcade de la galerie. Inutile de dire que, parmi les invités, se trouvaient au premier rang les princes, les prélats et les seigneurs romains. Les chœurs des musiciens avaient pris leurs places aux quatre angles de la cour ; les écoliers, sortis de l’église, s’étaient mis en rang sur le passage du pape, ceux des classes inférieures avec leurs trophées et leurs étendards aux couleurs et aux formes si variées. Chaque école formait comme deux légions, et chacune avait ses fantassins, ses cavaliers, ses vélites, ses batteurs d’estrade, et se partageait en centuries et en décuries, avec leurs généraux, leurs consuls, leurs tribuns, leurs questeurs et leurs lieutenants. Sa Sainteté éprouva une agréable surprise de les voir, si francs et si fiers, incliner leurs drapeaux à son passage et crier « Vive Pie IX ! » avec tout ce qu’ils avaient de voix dans leurs poitrines. Les applaudissements redoublèrent quand le pape entra dans la galerie ; les chœurs formaient d’harmonieux concerts. Cependant Sa Sainteté s’avançait lentement, faisant l’éloge des ornements des galeries, examinant les portraits des médaillons, et témoignant partout sa satisfaction avec ce sourire gracieux et paternel qui possède l’art de réjouir les cœurs et d’animer le talent. Le père Manera, recteur du collège, et les professeurs de langues étrangères, vinrent ensuite expliquer au pape les inscriptions hébraïques, égyptiennes, babyloniennes, chaldaïques, étrusques, osques et ombriennes ; le pape les écouta avec beaucoup de plaisir.

Quand ils furent arrivés près du trône, le pape s’assit. Alors le recteur du collège, s’agenouillant à ses pieds, lui rendit mille actions de grâces pour sa bonté et sa bienveillance. Il le remercia de l’honneur insigne qu’il avait fait au Collège romain et à la jeunesse studieuse, laquelle se sentait animée d’une nouvelle ardeur à poursuivre ses études sous les auspices d’un pontife si généreux et si éclairé. Il le supplia, pour mettre le comble à sa complaisance, de vouloir bien honorer d’un regard les faibles témoignages de la reconnaissance des élèves, fruits de leurs études, qui ne pouvaient recevoir de meilleure récompense ni de plus belle couronne que l’honneur d’être déposés à ses pieds. À ces paroles, Sa Sainteté répondit gracieusement qu’elle acceptait ces compositions en témoignage du dévouement et de l’attachement de sa chère jeunesse étudiante de Rome.

Ces paroles furent accueillies par un cri unanime de « Vive Pie IX ! » Un professeur et deux élèves de chaque classe de faculté se tenaient devant le trône, et, les uns après les autres, tous vinrent offrir au pontife leurs essais de compositions et de dissertations. Il serait impossible de redire toutes les bonnes paroles, les vifs encouragements, qui sortirent des lèvres de l’immortel Pie IX ; il savait se faire tout à tous, il animait tout le monde par la douceur de son regard qui inspire la confiance et ces manières suaves qui attirent tous les cœurs.

Les pauvres enfants des classes de grammaire, ne pouvant offrir rien de mieux, présentèrent des fleurs, présage des fruits utiles qu’ils devaient produire un jour. Le plus jeune d’entre eux s’approcha de Sa Sainteté, et lui récita quelques vers, en lui offrant un beau bouquet de fleurs étrangères. Il s’acquitta de son rôle avec une grâce si touchante, que Sa Sainteté, en recevant ses fleurs, lui passa sur le front, en signe de caresse, sa main sainte et vénérable.

Ce trait de bonté excita de nouveau les applaudissements des étudiants. Le pontife, s’étant levé, s’avança pour se retirer. Mais voici qu’arrivé au milieu de la galerie il aperçoit le tableau du chevalier Carta, où il était représenté donnant la communion aux jeunes gens à l’autel de Saint-Louis. Pendant qu’il louait le talent de l’artiste, qu’il relevait la délicatesse de l’art, la grâce du dessin et le naturel de la composition, le directeur du collège, s’agenouillant devant lui, lui offrit un petit cadre où le professeur de physique avait pris au daguerréotype une réduction du tableau. Le pape sourit doucement en le recevant des mains du recteur, et, le présentant à son maître de cérémonie, il dit :

« Ce portrait m’est cher, je le garderai en souvenir d’un si beau jour. »

Il se dirigea ensuite vers la porte du collège, où l’attendaient les carrosses et les gardes. Après être monté dans sa voiture, il salua les pères, bénit le peuple, et, au milieu des acclamations des élèves, il se dirigea vers le Quirinal.

Pendant trois jours, il fut permis au peuple romain de visiter les ornements des galeries, et la foule fut si grande, que pendant ce laps de temps, les pères avaient peine à sortir ou à rentrer chez eux.

Bartolo ne fut pas des derniers à visiter ces merveilles ; il avait voulu assister à toutes les fêtes ; il les raconta et les décrivit, dans tous leurs détails, à Alisa, qui regretta vivement de n’avoir pu entrer dans l’intérieur des galeries. Elle avait été à l’église, et, au moment où le pape se retourna avec la sainte hostie, pour donner la communion, elle se sentit si émue, qu’elle versa des larmes d’attendrissement pendant toute la durée de la cérémonie.

Qui eût pensé que l’impiété et la rage républicaines auraient un jour dévasté et pillé ce magnifique établissement et ravagé par l’incendie cet imposant édifice du collège romain, pour lui faire payer, au prix des flammes et des ruines, l’honneur d’un si beau jour !

 

 

 

 

XI. – LA BARBERINA D’INTERLAKEN.

 

 

 

Aser, sous le couvert d’un commis d’une maison de commerce de Dantzig, se rendit d’abord en Toscane, pour s’entendre avec Guerrazzi et Montanelli. Il avait confié à Spini les intérêts de la faction romaine, et il visita lui-même les conjurés de Livourne, de Pise et de Lucques. Il réchauffa leur zèle pour la grande entreprise et se dirigea vers Gênes. Il y était attendu par Pellegrini, Reta, Canale, Bisio et consorts. Il passa par Turin, où il eut des entretiens avec Sineo, Brofferio, Borella, Valerio, et autres personnages importants, qui ne visaient à rien moins qu’à renverser le trône de Savoie.

Il avait dessein de s’arrêter à Milan, avec des échantillons de soie, pour monter de là en Suisse par le mont Saint-Gothard ou par le Splungen ; mais les amis du Piémont lui conseillèrent de ne pas s’exposer à tomber entre les mains de la police allemande. Du reste, il pouvait s’assurer qu’on travaillait là activement, des pieds et des mains, à l’accomplissement du grand œuvre. On l’engageait à venir passer la soirée au café de San Carlo, où il trouverait, pour conférer et s’entendre avec lui, des anciens de la Lombardie et de l’Italie centrale. Aser se rendit à ces conseils. Le soir, à neuf heures, il était sous les portiques de la place. Il trouva au café Brofferio qui l’attendait, et partit avec lui à Sainte-Pélagie, dans une maison où l’on arrivait par une espèce de ruelle, laquelle, pendant la nuit surtout, était presque solitaire.

Il monta au troisième étage, parcourut une terrasse couverte un peu obscure, et traversa plusieurs chambres ornées avec beaucoup d’élégance. Les murs étaient couverts de brillantes tapisseries de soie et de grands cadres, où l’on admirait de superbes gravures sur acier et des corniches à rainures avec des sculptures et des arabesques. Les tableaux représentaient l’histoire des peuples qui ont combattu pour la liberté : l’incendie de Missolonghi, les combats de Nauplie, d’Idria et de Tripolizza. On voyait les femmes luttant vaillamment contre les Turcs, au milieu des bataillons grecs ; les unes pansaient les blessures de leurs pères ; les autres emportaient leurs maris tués sur leurs épaules ; d’autres enfin, derrière les arbres, chargeaient les mousquets pour les combattants, apportaient des munitions et préparaient de la charpie. Ailleurs, c’étaient les efforts de Varsovie contre les Russes, de Cracovie contre les Prussiens et les alliés ; les rudes montagnards du Caucase qui fusillaient les Cosaques dans les défilés et les aspérités de leurs vallons ; les Maronites du Liban qui se mettaient en ligne à l’entrée de leurs villages, pour en fermer l’accès aux Égyptiens, ou qui se précipitaient du haut d’un rocher pour échapper à la servitude. Un autre portait ses enfants sur ses épaules, et les déposait derrière un rocher, en attendant l’occasion propice de tirer un coup d’arquebuse contre un émir, qui tombait renversé à bas de son cheval.

Ces sujets étaient si bien exécutés et peints avec tant de passion, qu’en les voyant on ne pouvait s’empêcher d’éprouver une vive émotion.

Sur une grande table ronde de marbre blanc s’élevait un candélabre où brillaient sept bougies renfermées dans un beau globe de cristal ciselé qui répandait une lumière douce et vive. Tout autour étaient jetés au hasard les journaux les plus avancés de l’Allemagne, de la Suisse et de la France, dans lesquels se retrouvaient les principes et les maximes de révolte, de conjuration et de trahison, du Prolétaire-Voleur de Weithling, du Panthéisme de Hegel, du Communisme de Proudhon, de l’État sauvage de Marr, de l’Homme-Dieu de Moedeff.

Aser trouva déjà réunis dans les appartements quelques hommes, condamnés politiques, qui lisaient, assis sur des fauteuils, avec un laisser-aller sans exemple. L’un avait la jambe élevée en l’air et appuyée sur le bras du siège : l’autre était couché sur un sofa, les bottes étalées sur un coussin brodé ; un troisième, le chapeau sur la tête et au cou une grosse cravate, dont les franges étaient rejetées sur ses épaules, se tenait le menton presque sur la table, puis, se frottant la barbe, il lisait ces paroles de Camille Desmoulins :

« Quand les frères de France donneront le signal, l’Italie égorgera ses princes et ses papes. »

Et, poussant de gros rires, il répétait en ricanant :

« Très-bien ! très-bien ! Je voudrais de mes mains en égorger une douzaine, à commencer par le théologien Guala, pour finir par...

– Attends, avant de finir, criait un autre en riant, que je te donne une bonne corde et du savon pour étrangler tous les Jésuites du Piémont. »

Au moment où se faisaient entendre ces rires stupides, Aser entrait avec Brofferio. Il prit la main à quelques-uns de ces jeunes gens, les embrassa, puis s’étendit sur un canapé.

« Eh bien, que fait-on à Rome ? lui dit un petit homme maigre, assis à côté d’un autre gros et barbu. Avance-t-on ? Mamiani est-il arrivé ? Sterbini s’est-il soigné le visage ? Galletti se parfume-t-il la barbe ? Ah ! ce Pie IX et les bonnes gens qui croient qu’il nous protège, je pense qu’il ne faut plus tarder à leur donner leur compte. Il faut crier, il faut l’étourdir, il faut demander, et, quand on aura obtenu, demander encore, demander toujours, afin qu’il ne sache plus où donner de la tête. »

Aser ajouta :

« Si nous nous laissons rogner les ongles, maintenant que nous avons les arrhes en main, ce sera pain bénit, comme ils disent. Mais nous ne sommes pas si fous. Depuis le mois de juillet, le pape n’a plus de police ; il n’a plus de force militaire. Beaucoup d’officiers des carabiniers se donnent des airs de papistes, bien qu’ils soient de notre bord. Pour sa milice régulière, bast ! nous nous en moquons. À force de cris, de calomnies, de terreur, nous éloignerons du trône pontifical tout ce qui nous porte ombrage. Le moment d’agir est arrivé. Dites-moi donc où en sont les choses ? »

Pendant qu’Aser causait avec ces deux chefs de la secte, un jeune homme arriva, enveloppé dans un grand manteau imperméable, une fourrure autour du cou, deux belles moustaches, une chevelure longue et bouclée qui ondoyait sur ses épaules. Il était chaussé de bottes de veau anglais aux éperons brillants, qui, à chaque pas, retentissaient sur le parquet. En entrant, il fit claquer son fouet, souhaita le bonsoir à l’assemblée, et, apercevant Aser, il lui donna un coup sur l’épaule et vint se placer devant, en fixant les yeux sur lui. Aser le mesura de l’œil, porta la main à son front comme pour réveiller ses souvenirs, crut le reconnaître, mais resta indécis, jusqu’à ce que le jeune homme, ayant plié l’index et le médium en forme d’arc, releva ses deux moustaches et laissa voir deux lèvres roses. Alors Aser s’écria :

« Oh ! Babette ! et dans quel costume ? Je vois que tu es une fille pleine d’audace et d’un rare mérite, mais je ne te savais pas si bonne écuyère. Tu t’es faite chevalier errant pour chasser les monstres de la forêt Noire ?

– Si je m’étais croisée pour cette entreprise, reprit Babette, tu serais depuis longtemps haché en morceaux.

– Bon ! je ne m’imaginais pas être un de ces monstres », reprit Aser ; et, lui présentant un siège, il la fit asseoir auprès de lui.

C’était la fameuse Babette d’Interlaken, digne petite mère de Weishaupt, que le pasteur Veyermann appelait la grande vierge du communisme helvétique. Sans parents depuis sa naissance, et dès son bas âge jetée au milieu des corps-francs, comme servante d’une vivandière, elle avait grandi au milieu de la crapule, des vols, de la rapine et du sang. Elle ne connaissait Dieu que par l’habitude de le blasphémer sans cesse. Dans les escarmouches des radicaux près de Lucerne, quand ils avaient mis à mort quelque catholique, c’était Babette qui devait lui arracher le cœur, les yeux et les entrailles, pour les porter en triomphe au milieu de ces bourreaux, qui la payaient d’un batz et d’un verre de kirsch-waser.

Mais, dès le 28 août 1846, quand furent créés magistrats de Berne, Ochsembein, Funck, Stokmar et consorts, elle devint le héraut affidé de ces hommes et des sociétés secrètes. Elle apparaissait partout à l’improviste, et disparaissait en un clin d’œil, comme un véritable feu follet. Elle savait des secrets impénétrables ; elle enlevait les dépêches diplomatiques sans en briser les sceaux ; elle se glissait comme une couleuvre dans les cabinets de Vienne, de Berlin et même de Saint-Pétersbourg. Elle savait contrefaire des lettres de change et altérer les chiffres des passeports (encore enfant, lorsqu’elle allait à l’école de Lancastre) ; elle connaissait l’art des poisons, et les distribuait selon les besoins de la secte. Elle blasphémait comme un rouge, buvait comme un Suisse d’Argovie, fumait comme un Turc, tirait la carabine comme un tirailleur, et maniait le poignard comme un maître d’escrime. On l’aurait dite possédée du démon, tant était étonnante la vigueur de ses muscles, la force de son bras, la fascination de ses regards, l’audace, la témérité et la fierté de ses traits, quand elle se mettait en colère ou menaçait quelqu’un.

Un jour, en traversant le lac Léman, de Roll à Thonon, dans le Chablais, pour épier les traces d’un sectaire qui s’était enfui de Lausanne avec beaucoup d’argent de la jeune Suisse, elle se trouva en présence de quatre carabiniers savoyards, qui la cernèrent dans un petit bois près du rivage, au moment où elle sortait du bateau. Babette fixe hardiment ses regards sur eux, met son pistolet en joue contre la poitrine du premier qui approche et s’écrie :

« Lâches que vous êtes, quatre hommes contre une fille ! »

Elle fait un bond, glisse hors du bois, saute dans la barque, joue des rames et laisse nos quatre carabiniers la regarder immobiles et saisis de stupéfaction.

Voilà ce qu’était la jeune Babette à vingt-trois ans ; mais, à cette école de sang, de blasphèmes et d’iniquités, il n’est point étonnant qu’elle ait été si bien et si tôt formée. On a vu, du reste, à Rome, des femmes de cette trempe, et on les a entendues plusieurs fois chanter dans les tavernes :

« Vive l’enfer et tout ce qui y va ! Mort à saint Pierre ! »

Avec les émissaires de Garibaldi, elles se livraient au pillage et accomplissaient des sacrilèges et des homicides horribles 23.

Dans cette première rencontre avec Aser, Babette lui dit :

« Hâte-toi ! Ochsembein t’attend à Berne ; il a besoin de ton concours pour certaine mission dans la haute Allemagne. Ami, le jésuitisme des catholiques et des protestants est à l’agonie. Ce qu’il faut étouffer, c’est le foyer du romanisme, qui est toujours vivant en Italie, et surtout à Rome. À ton retour, travaille à cette grande œuvre : tu trouveras des hommes de cœur pour t’aider. Quand pars-tu pour Berne ?

– Mercredi, répondit Aser. Auparavant, il faut écrire à Sterbini au sujet de nos partisans d’Italie.

– S’il en est ainsi, dit Babette, écris ; je me charge de lui remettre ta lettre de ma propre main.

– Comment ! tu vas donc à Rome ? Dans quel but ?

– Je traverse Rome en courant, dit Babette ; de là, je vais en Sicile. Tu dois savoir que Cestio, catholique des Grisons, l’un des premiers justes de Weithling et initié à nos plus intimes secrets, a disparu de Nidau, se faisant à Lucerne l’espion du Sonderbund. Penses-tu qu’il doive s’en féliciter ? Notre article XLVI porte : “Toute trahison d’un membre de l’association mérite la mort. Chaque membre est obligé d’exécuter la sentence.” Le sort avait décidé que Porzio de Liestal lui ferait expier son crime ; mais, peu de jours après, un père de famille que Porzio venait de déshonorer lui tira un coup d’arquebuse et le tua. C’est ainsi que la charge d’exécuter la sentence de Cestio me fut confiée, devoir difficile à remplir et qui demande le déploiement de toutes les ressources dont je suis capable.

– Comment sais-tu que Cestio est en Sicile ? dit Aser.

– Tu n’ignores pas l’adresse de notre police, répliqua Babette. Le traître, ayant appris que nos chefs s’étaient aperçus de sa trahison et connaissaient son domicile, disparut de Lucerne et se rendit, à travers les montagnes, dans le Valais, où il se fixa chez un paysan de Grampel. Il y demeura en qualité de bouvier, jusqu’au mois de juin, où, ayant rencontré quelques faucheurs venus du bas Valais, il en remarqua un de Bex, qu’il avait vu déjà parmi les tirailleurs qui prirent part au tir d’Aarau. Il ne lui en fallut pas davantage. Il prit la fuite, traversa les rochers les plus escarpés du Simplon, passa au-dessus des glacières, et, par des sentiers détournés, à travers les précipices, il arriva dans les vallées d’Italie. Enfin, de détours en détours, et sous des noms divers, il put se réfugier à Genève. Il avait là, dans une maison de commerce, un frère aîné qui le remit à flot, lui donna de l’argent et l’embarqua sur le Castor, qui devait le conduire à Naples. Parmi les gardes suisses, sa trouvait un sien cousin, capitaine, qui l’accueillit avec bonté et voulut l’enrôler dans le premier régiment. Mais, toujours prudent et bien avisé, Cestio fit réflexion qu’à Naples il pourrait être reconnu par quelque ancien confrère, qui le dénoncerait aux ministres de Berne, et il résolut de passer en Sicile. C’est là qu’il s’est rendu avec des lettres de recommandation auprès du gouverneur de l’île.

« Une place de précepteur de deux enfants d’un prince de Palerme lui ayant été offerte, il l’a acceptée de grand cœur ; mais je te jure qu’il ne l’occupera pas longtemps. Par suite d’une certaine agitation qui règne à Palerme, le prince habite, depuis plusieurs mois, une magnifique villa au milieu des collines délicieuses de la Bagheria. Dernièrement, on a appris que Cestio était parti pour une autre maison de plaisance du prince, située dans les environs de Syracuse. Mais, quand même il s’enfermerait à trois cents pieds sous terre, dans les abîmes ou dans les gorges de l’Etna, il sentira la pointe de mon stylet !

– Songes-tu bien, dit Aser, qu’avec les Siciliens il n’y a pas lieu de plaisanter ? Si la peau te démange, si tu es lasse de la vie : c’est autre chose. Le prince qui protège Cestio saura le défendre ou le venger.

– N’est-ce que cela ? sois sans crainte. Je l’assassinerais dans les bras de son prince ! Mais il n’en sera pas besoin : j’ai toutes mes batteries dressées. Qui a enlevé l’âme de l’archidiable de Turgovie, ce persécuteur du parti d’Ochsembein, dans le but de fortifier les conservateurs de Berne ? Moi !

– Vraiment ?

– Aussi vrai que le fripon pourrit sous terre depuis trois mois ; aussi vrai que me voici devant toi !

« Tu sais qu’il était craint comme un tigre. Il ne sortait jamais sans être couvert d’une cuirasse, que n’aurait pas traversée une aiguille à broder. De plus, il portait toujours un poignard et deux pistolets de poche. Qu’ai-je fait, moi, pour l’atteindre ? J’avais un homme, vrai type de laideur, cul-de-jatte, manchot des deux bras et bossu par-devant et par-derrière. Il se servait de deux sabots qu’il avait aux mains pour ramper. Il était plus pauvre que le diable. Avec quelques francs, il se plia à mes ordres. Un jour, je fus informée que l’archidiable devait passer par un chemin solitaire. Le bossu, prévenu par moi, fit semblant d’aller à une cabane demander à loger, et se mit à ramper sur le côté de la route, le long d’un fossé. Quand il vit de loin venir notre ennemi, il simula un faux pas et se jeta dans le fossé, d’où il criait : “Au secours, pour l’amour de Dieu !” L’autre d’accourir, de descendre dans l’eau, de prendre le rusé dans ses bras et de le replacer sur la route. Pendant qu’il se livrait à ces soins, moi, qui étais aux aguets dans un champ de chanvre haut et épais, je m’avançai à l’improviste, et lui envoyai à la tempe une balle qui lui traversa la tête. Il tomba roide mort. Je portai mon bossu le plus loin qu’il me fut possible, à travers la campagne, et puis, après l’avoir largement récompensé, je me rendis à Gruningen.

– Tu es un ange, reprit Aser. Denain nous causerons plus à loisir. Maintenant, ces messieurs que tu vois là doivent être rassasiés de journaux. Nous allons décider des affaires de l’Italie, et tu sais combien cette décision sera importante pour les frères de la Suisse et de l’Allemagne. »

Pendant cette conversation qu’eurent, à voix basse, et en allemand, Aser et Babette, Brofferio discutait, avec deux Savoyards de Moutier et de Bonneville, les moyens les plus sûrs pour corrompre la religion et la fidélité des villages de la Savoie, qui restaient encore attachés à l’antique simplicité de leurs mœurs, grâce au zèle de leurs curés. Ces hommes grossiers et méchants les appelaient, dans leur ignoble langage, des marmottes tonsurées, des loirs et des ours de montagne.

Aser s’entretint avec ces divers groupes jusqu’après minuit. Chacun y parlait librement des communs projets, et exposait ses moyens de révolte, sous les prétextes spécieux d’intérêt public, de sécurité et de liberté. Tout cela était dit avec une feinte soumission aux rois, mais, en réalité, avec l’intention bien arrêtée de préparer sous main des cerbères, des fers, voire des menottes aux monarques légitimes de l’Italie. On recommandait surtout d’avoir toujours la religion sur les lèvres, et l’hypocrisie dans le cœur ; dans la main, un grand livre où serait écrit, à la première page, en caractères d’or : « Les saints Évangiles du Christ », mais au-dessous, dans tout le reste du volume, c’était le code de Luther et celui de Calvin, avec les Mystères du panthéisme et le Décalogue du socialisme et du communisme de Proudhon, de Fourier et de Considérant.

Le lendemain, Aser écrivait à Sterbini :

 

Mon cher, je t’envoie la présente par main sûre, et te prie de faire à celle qui te la porte toutes amabilités et courtoisies possibles : tu es la politesse en personne, surtout avec les gens de cœur ; et cette main, qui te remettra ma lettre, quoique blanche et petite, est pourtant si robuste, que, là où elle se pose, elle laisse la trace de ses cinq doigts.

1o Dorénavant, tu recevras mes lettres et celles de mes frères par des courriers de Livourne. Nous avons institué un télégraphe vivant, à l’instar de ceux de l’empire chinois. Livourne est le point central d’où s’échappent tous les rayons qui se répandent sur toute l’Italie et la couvrent coutume d’un réseau. À chaque dizaine de milles, nous aurons une station secrète, un bureau de poste muet. Un courrier part-il de Livourne, il trouvera en ce lieu, pour Rome, pour Florence, pour Turin, pour Milan, pour Venise, pour Naples, un homme dévoué auquel il remettra le pli. Si le secret est important, il le communiquera seulement de vive voix, et il arrivera ainsi jusqu’à destination. De cette manière, nous aurons, en peu de temps, un service de poste sûr, actif et très-rapide, et la police ne pourra ni intercepter nos lettres ni soupçonner nos secrètes relations 24.

2o Ce qui intéresse surtout la ligue sacrée, c’est l’affaire des jésuites. Nous ne voulons pas tenir les filets des Suisses autour des révérends pères. Petits conseils, grands conseils cantonaux, diètes fédérales dans les Vorort de Zurich, de Lucerne et de Berne, ont laissé s’écouler plusieurs années avant d’extirper cette race funeste du sol helvétique. Enfin, il a fallu tous les efforts des corps francs pour les dénicher. Maintenant, le comité central de Mazzini, de Breidenstein, de Zaleski et de Druey, vient de prendre la sage résolution de les faire disparaître de toute la terre d’Italie et d’Allemagne, et cela très-facilement, par un moyen très-simple, sans coup férir, sans verser une goutte de sang italien, parce qu’il faut le conserver pour combattre l’étranger.

Aussi, à Turin, à Gênes, en Sardaigne, à Naples, dans la Romagne, dans l’Italie centrale, on est convenu de donner aux jésuites un assaut général, en même temps et avec les seules armes des cris, des outrages, des hurlements. Tout au plus jettera-t-on quelques pierres dans les fenêtres, et, si l’occasion se présente, allumera-t-on avec un peu de résine quelques légers fagots.

Le Jésuite moderne de l’abbé Gioberti nous a déblayé le terrain, préparé les voies, aplani les montagnes, comblé les vallées, apaisé la tempête : il nous a rendu le passage si facile, qu’on peut voguer tout droit au port sans fatigue ni péril. S’il reste encore quelques écueils sur le chemin, c’est à Rome qu’ils se trouvent. Pie IX a l’air d’être bien avec les jésuites. Il croit nous donner le change, ignorant que notre regard vengeur, attentif à la régénération de l’Italie, s’est arrêté sur ces révérends qu’il aime et qu’il a toujours aimés. Si nous voulons réellement régénérer l’Italie, nous ne pouvons plus les souffrir dans son sein.

Donc, mon cher Sterbini, il faut les prendre dans nos filets. Faites-les passer pour des rétrogrades, pour des ennemis des libertés accordées par le pape à ses sujets, pour des hommes intéressés à laisser le peuple dans l’ignorance, rivés à l’Autriche par une double chaîne, traîtres à leur patrie, adversaires de toute noble institution, ravisseurs des places du clergé romain, jaloux détracteurs des vertus et du savoir de tous leurs frères, et surtout coupables de félonie envers Pie IX, contre lequel ils nourrissent en secret une haine diabolique. Pie IX n’en croira rien ; mais, si Pie IX ne le croit pas, plusieurs autres le croiront, et cela nous suffit.

Nous avons la garde civique à nos ordres, seulement les bons gros Romains, au ventre rebondi, au menton à triple étage, aux moustaches grises, s’agiteront peut-être et crieront : “Ciel ! quelle abomination ! Est-ce qu’on ne se rappelle plus le choléra, où les jésuites se dévouèrent si admirablement pour le peuple romain ? Comment ! les bannir de Rome ! jamais.” Et, là-dessus, se cachant le ventre sous leurs longues capotes, ils mettent la main sur leur dague, comme pour les défendre contre nos canons. Pures fanfaronnades ! Nos jeunes civiques valent chacun cent de ces poltrons. En avant, Sterbini, c’est la volontés des frères 25 !

3o Le roi Charles-Albert est parti, le 2 novembre, pour Gênes, et déjà tout est prêt pour les fêtes populaires, pendant lesquelles, sous prétexte de travailler contre les jésuites, le peuple se réunira, se ramassera en bonne troupe sous nos drapeaux, et se mettra en mesure de résister au choc de la cavalerie. À Turin, le temps n’est pas venu pour l’accomplissement des desseins des frères. La gravité de la cour et de la métropole ne doit pas se compromettre à la légère. Mais Gênes sent encore couver les cendres de la république, et je te dis que, sous le prétexte de jésuites, on fera une bonne partie d’échecs. Déjà, Constantin Reta garde Castelletto avec un simple pion, il veut souffler ces tours, et il crie déjà : « Échec au roi ! » Dans la Suisse, les jésuites nous couvriront sous leurs grands chapeaux, et les Génois, à l’ombre de leur ampio faldato, voudront teindre la croix blanche dans l’écarlate de saint Georges.

4o En France, Guizot, Montalivet et les autres modérés flairent de loin les banquets réformistes à l’anglaise, dont la seule odeur leur donne des nausées. Ils sont à l’étude pour trouver le moyen d’enlever aux cuisiniers, Ledru-Rollin et Proudhon, leurs casseroles et autres ustensiles, et cherchent à éteindre leurs fourneaux. Mais les deux chefs habiles ont des garçons et des marmitons capables de mettre en ragoût tous les opposants, et ils se préparent à faire rôtir Louis-Philippe à la broche. Déjà l’Angleterre a envoyé les lardons et les épices pour assaisonner le rôti. Encore quelques mois, et on en sentira le fumet jusqu’à Rome.

Je t’écrirai de Francfort sur Vienne et sur Berlin. Maintenant, je pars pour Genève, et de là pour Berne, Constance, les villes du Rhin, et enfin pour Swerin. J’ai fait la commande de mousquets. Forme bien la garde civique à ses devoirs. Pie IX voudra les choisir à son gré ; il fera des lois militaires et des règlements de discipline. Acceptez tout, remerciez bien, et faites comme bon vous semble. Je te recommande la jeunesse romaine, rends-la-moi bien aguerrie. Ce n’est pas avec des patenôtres qu’on résiste à l’étranger. Tu me comprends. Adieu.

Ton

ASER.            

 

 

 

 

XII. – RUSES ET ARTIFICES.

 

 

 

À Rome, tout marchait droit au précipice, grâce à l’action incessante des meneurs de la jeune Europe. On ne travaillait plus sourdement et en cachette, mais en plein soleil. Sous les yeux de toute la chrétienté on arrachait pièce à pièce, des mains du souverain pontife, son autorité sur ses domaines temporels. Quand il avait accordé une faveur au peuple, c’étaient des fêtes et de longues actions de grâces, qui étaient suivies bientôt de nouvelles réclamations plus exorbitantes. On ne laissait plus au pape un instant de paix ou de trêve. On se servait des nouvelles réformes pour briguer de nouvelles concessions. C’était comme ce rocher qui, détaché du sommet d’une montagne et roulant le long de ses flancs, rencontre un obstacle où il semble devoir s’arrêter, mais en réalité où il rebondit avec force pour se précipiter avec plus de rapidité encore au fond de la vallée qu’il jonche de ses débris.

Pour un observateur attentif an caractère des sociétés secrètes, à leurs artifices perfides, à leur activité, qui multipliait les forces par la rapidité de l’action ; pour quiconque savait pénétrer au delà des apparences et comparer les paroles aux actions, les actes publies aux actes privés, il était évident qu’il avait là-dessous des menées formidables.

Leurs ruses tendaient surtout à la corruption de la jeunesse romaine. Quiconque avait atteint l’âge de vingt ans était inscrit dans les rôles de la garde civique. Il n’y avait ni excuse ni prétexte, pas même la raison d’études inachevées qui pût exempter du service. Ce qui contristait le plus les hommes de religion et de bon sens, c’était de voir l’affaiblissement de la piété antique, l’abandon de la foi et des mœurs, sous le prétexte d’amour de la patrie, de félicité publique, de résurrection de l’Italie et d’autres rêves creux qui devaient jeter Rome dans une si profonde désolation. Mais le souverain pontife ne s’était pas laissé tromper sur ce point ; ses yeux paternels avaient vu les impies dévaster la partie la plus aimée de son troupeau, et il pleurait amèrement sur cette jeunesse si chère à qui l’on enlevait le trésor précieux de la foi et de la piété.

« Ah ! s’écriait-il souvent, ils me volent ces jeunes gens en ruinant leur innocence ! Comment ne pas hésiter avant de tuer de si belles âmes ? »

Un matin, Alisa reçut la visite d’une de ses tantes, sœur de sa mère Flavia. Polixène, sous prétexte d’acheter je ne sais quelle laine pour une descente de lit, s’était rendue dans une maison où l’attendait Masi, secrétaire du prince de Canino. La tante d’Alisa, s’étant assise et se voyant seule avec sa nièce, lui dit :

« Mon enfant (je puis te donner ce nom, puisque ta bonne mère t’a recommandée à moi avec tant d’instances), tu n’ignores pas qu’Aser est parti à l’improviste depuis plusieurs jours. Je sais combien tu es sage et réservée ; pourtant tu es si jeune, et l’expérience ne t’a pas encore appris à connaître la malice humaine. Plaise à Dieu que tu ne sois jamais condamnée à trouver sur ton front, dans un miroir accusateur, la rougeur de la honte et la pâleur du remords ! Cet Aser, mon enfant, t’a mise sur la langue de toute la ville, et je ne comprends pas ton père qui ne semble pas s’en soucier. Il est si préoccupé de tout ce qui se passe à Rome, qu’il a toujours la tête à la fenêtre, ne prêtant ni l’œil ni l’oreille à ce qui se passe chez lui. Cet Aser est un inconnu. Les uns le disent fils de roi, mais les autres ne voient en lui qu’un fripon, un vagabond, un émissaire des sociétés secrètes, un sicaire caché sous de beaux et somptueux habits.

– Eh quoi ! ma tante, ne dites-vous pas un sicaire ? interrompit Alisa. Je crois, moi, qu’Aser est une âme noble et franche. Il m’aime, il m’a sauvé la vie en exposant la sienne, et il n’ose me dire qu’il m’aime, ni même me le faire dire, soit par parole, soit par signe. Il me tient quitte envers lui, en me voyant dans la rue ou au théâtre, et jamais il n’a mis le pied dans notre maison. Mes amies m’accusent de froideur, d’ingratitude ; elles voudraient qu’au moins je lui montrasse un peu plus de reconnaissance. Mais je retiens gravées profondément dans mon cœur les leçons de ma mère, qui, plusieurs fois, en venant me voir à San Dionisio, me disait : “Une jeune fille chrétienne, Alisa, doit être modeste et ne pas donner aux jeunes gens la moindre marque de légèreté. Si quelqu’un vous aime avec de bonnes intentions, il sait ce qu’il a à faire : c’est de s’adresser à vos parents.” Ainsi, ma chère tante, quoique je ne puisse pas dire que je n’éprouve rien pour lui, je me tiendrai toujours dans cette modeste réserve. »

Et, en parlant ainsi, deux grosses larmes coulaient le long de ses joues.

« Je veux bien te croire, reprit la tante ; mais cela n’empêche pas qu’on ne parle beaucoup de toi à Rome. Deux dames du monde, Mathilde du Campo Marzo et Julia de la place Farnèse, disaient hier publiquement, dans une réunion, qu’elles interdiraient ta société à leurs filles, afin que les commentaires dont tu es le sujet ne puissent les atteindre. Je ne sais si elles ont raison ; mais, pour moi, qui suis ravie de savoir qu’Aser ait quitté Rome et que tu sois animée des meilleures intentions, je puis te dire, moi qui t’aime, que cet Aser n’est rien moins qu’un franc-maçon.

– Vous voulez dire sans doute, ma chère tante, qu’il est tout dévoué à la cause de l’Italie. Il ne désire, en effet, que la grandeur et la liberté de la patrie. Je ne sais ce que c’est qu’un franc-maçon ou un carbonaro ; mais je n’ignore pas que le pape, lui aussi, souhaite le triomphe de l’Italie, et qu’il n’en est pas moins bon chrétien pour cela. Quant à Aser, il aime le pape et le révère avec un religieux respect. Est-ce là la conduite d’un carbonaro ?

– Et ton père, ne devrait-il pas être un peu plus Romain qu’il ne l’est ? reprit la tante. À l’en croire, il n’y a plus rien de bon à Rome. Il est toujours avec des Suisses, des Français, des Hongrois : là, tout est beau, tout est riche, tout est grand. Il se pavane avec son uniforme de capitaine de la garde civique comme s’il était un autre Napoléon, et, chaque fois qu’il me rencontre, il me fait la guerre parce que je ne veux pas enrôler mon petit Severo dans le bataillon de l’espérance 26. Pense donc, il n’a pas encore onze ans ! Depuis que mon Mimo et mon Lando sont dans la garde civique, je n’en puis plus venir à bout.

– À propos, dites un peu, ma tante, pourquoi ne viennent-ils plus, ni le jeudi ni le dimanche, passer la soirée avec nous ? Pourtant, j’ai préparé pour Mimo un beau morceau de piano à quatre mains. Il est de Verdi : c’est ravissant. Et, pour Lando, j’ai là une romance avec accompagnement de flûte. Cette pauvre harpe, voyez-la, je ne l’ai plus touchée depuis la dernière visite de mon cousin, parce que je n’en ai pas la force ; mais, s’il venait m’accompagner de sa flûte, j’en jouerais encore. Quand Polixène l’entend, elle est tout émue. Les dames de l’Italie d’autrefois, dit-elle, excitaient du son de leur harpe les chevaliers lombards à combattre Barberousse. Dites à mes deux cousins que je les attends et que c’est mal à eux de nous avoir ainsi abandonnées, moi et la musique.

– Que veux-tu, mon enfant ? dit la pauvre mère : depuis qu’existe la civique, je ne les reconnais plus. Ils ont toujours le fusil en main. Des jeunes gens vont et viennent dans la maison, puis disparaissent. Ils portent des barbes épaisses ; ils ont la mine sinistre. Quand je les vois, je fais le signe de la croix. Croirais-tu qu’ils font l’exercice dans mes salons du rez-de-chaussée ? Mimo donne des leçons militaires à Lando, puis Lando commande à Mimo. Ils passent ainsi une grande partie de la nuit. Quand vient le maître d’escrime, c’est un tapage, un battement de pieds incroyable : “Croisez ! – Feinte de dehors ! – Coups en dedans ! – Parez de tierce ! – Rond ce poing ! – Tendu ce bras !” De sorte qu’ils mettent en désordre toute la maison et portent l’émoi dans tout le voisinage. Tu sais quel bon et cher enfant c’était que mon Landucio, combien il était aimable, doux et tendre : maintenant, c’est un vrai serpent. Il était pourtant si modeste ! Il assistait aux retraites du père de Vico, il fréquentait les sacrements tous les huit jours ; chaque matin, il visitait l’autel de Saint-Louis de Gonzague et y entendait la messe. Maintenant, dois-je te le dire, Alisa ? à peine puis-je obtenir de tous les deux qu’ils aillent entendre la dernière messe du dimanche, tant ils sont affairés, tant ils ont à cœur de se faire beaux pour la revue que passe le colonel sur la place du Peuple ou sur celle de Saint-Pierre. Ils commencent par laver le canon de leur fusil ; un autre polit la plaque ; ils appellent leur sœur pour frotter de petit blanc les sangles de leur sac, et la pauvre Nenna, à peine levée, doit s’empêtrer les mains de craie : “Polis ici, frotte là, nettoie les boucles, brunis les boutons.” De manière que ta cousine est leur ordinanza, et malheur si elle ne s’y prête pas de bonne grâce ! car Mimo se fâche et lui jette sa bourre toute noire au visage. »

Bartolo avait appris la visite de sa belle-sœur. Il entra dans la chambre d’Alisa pour la saluer :

« Bonjour, Adèle ; comment allez-vous ?

– Bien, répondit-elle, si je n’étais pas mère ; mais ce nom si doux et si suave par lui-même est pour moi maintenant un bien grand sujet de chagrin. Mon cher Bartolo, je n’y puis plus résister.

– Qu’y a-t-il donc ? Auriez-vous un fils malade ?

– Plût à Dieu qu’ils fussent malades tous les deux !

– Expliquez-vous. »

Alors Adèle se tourna vers Alisa, et lui dit :

« Mon enfant, voudrais-tu me faire une limonade ? j’ai soif. Mais fais-la toi-même, car tu as seule le secret de la rendre délicieuse. »

Quand Alisa fut sortie, Adèle se tourna vers Bartolo, les yeux baignés de larmes.

« Oui, mon frère, lui dit-elle, voilà où j’en suis avec mes enfants : la civique me les assassine.

– Eh ! comment ? dit Bartolo.

– Comment ? reprit Adèle ; parce qu’ils étaient chrétiens, et que ce ne sont plus maintenant que des libertins, tant est scélérate et impie l’école qu’ils fréquentent le jour et la nuit dans le quartier : ce sont des discours qui font frémir, des blasphèmes, des imprécations, des hérésies inouïes.

« Les premiers jours que Lando était de garde, il me revenait tout épouvanté, les yeux rouges, le front crispé, le visage pale, la poitrine haletante ; il me prenait et me baisait la main, la serrait d’une étreinte convulsive et la posait sur son cœur. Quels battements ! il semblait que son cœur allait s’échapper de sa poitrine. Et puis, il me disait en pleurant : “Maman, délivrez-moi de cet enfer : j’y perds mon âme. On ne parle là que de choses déshonnêtes ; ils racontent leurs exploits honteux, leurs ruses criminelles ; ils nomment leurs complices, et les autres rient et disent : ʻBien, bravo, bravissimo !ʼ Figurez-vous, ma chère maman, que les nuits se passent à ces sortes de conversations. Un soir, l’Angélus sonnait, et moi, selon ma coutume, je me découvris la tête. Quels sifflets ! quels cris ! quelles insultes m’assaillirent ! On me traitait de niais, d’imbécile, d’âne, pour avoir osé souiller la gloire des armes avec mon Ave Maria : ʻVa-t’en le dire avec ces coquins de jésuites, s’écriaient-ils ; ce sont là leurs superstitions. Les infâmes, voyez donc comme ils rendent étroit l’esprit des jeunes gens ! Mort aux jésuites ! Vive Gioberti !ʼ Pendant le jour, ils lisent les passages les plus furieux du Jésuite moderne, et malheur si on ne les écoute pas ! et puis ils font des commentaires, il les appliquent à tel ou tel père. Et notez, maman, qu’il y en a beaucoup parmi eux qui doivent tout aux jésuites, et qui autrefois auraient baisé la trace de leurs pieds. Ils ne s’en tiennent pas à ce mauvais livre ; ils lisent des ordures et des impiétés de toute espèce. Ils outragent les cardinaux et ne respectent pas même le pape. ʻIl aura bientôt affaire avec nos baïonnettes, disent-ils. Nous enfilerons les jésuites comme des cailles, nous les ferons cuire avec la graisse des frères et des prélats : ce sera un rôti délicieux.ʼ ”

« Voilà ce que me disait Lando dans les premiers jours. Mais depuis, soit que Mimo eût plus de respect humain et se moquât de sa dévotion, sait que le fruit gâté corrompe toujours les autres, Lando est devenu licencieux, arrogant, malhonnête ; il affecte le mépris des choses saintes, il est terrible dans la maison et cherche à me gâter mon petit Severo. Mimo et Lando me dérobent chaque jour de nouveaux objets, et déjà plusieurs pièces d’argenterie ont disparu. Plaise à Dieu que mon mari ne s’en aperçoive pas ! Enfin, mon cher Bartolo, le gouvernement devrait intervenir, ou bien Rome sera bientôt plongée dans la désolation. »

Bartolo lui répondit :

« Le gouvernement n’a rien à y faire. Le pape dit, ordonne, supplie, conjure, mais on ne l’écoute pas. Et puis, voulez-vous que les quartiers militaires deviennent des sacristies ? Là on fume, on décoche des lazzi, on y parle un peu légèrement, on y rit, mais au fond ce sont de bons enfants, nos Romains. Vous verrez, chère Adèle, que les choses s’amélioreront ; une fois que la confédération italienne sera établie, la religion refleurira mieux que jamais.

– Plaise à Dieu que vos espérances ne soient point trompées ! Elles sont précieuses pour une mère qui craint la perte de ses enfants. Seulement, permettez-moi de vous avertir que vous devriez laisser moins Alisa à elle-même, et réfléchir à ce qu’on en dit, à cause de ce jeune Suédois. »

Au même instant Alisa entrait, apportant sa limonade.

Vers la fin d’un jour de novembre, à deux heures après midi, un carrosse s’arrêtait à la porte de l’hôtel Serny, sur la place d’Espagne. Dans cette voiture se trouvait la jeune baronne de Derberg, vêtue d’une robe de soie gris-perle sur laquelle était jetée une pelisse d’hermine. Elle portait un chapeau de peluche brodé d’or. Derrière le carrosse, était sa femme de chambre, couverte d’une grosse pelisse de fourrure, et un laquais dont les lèvres disparaissaient sous deux énormes moustaches.

Quand le carrosse s’arrêta sous le portique, deux garçons d’auberge s’empressèrent d’ouvrir la portière, d’abaisser le marchepied, et de souhaiter en français la bienvenue à Son Excellence. La baronne demanda le meilleur quartier de l’hôtel, fit appeler le maître de la maison, et lui dit :

« Le signor Sterbini est-il à Rome ?

– Oui, Excellence.

– Priez-le donc, au nom de la baronne de Derberg, de vouloir bien m’honorer ce soir d’une visite de quelques instants. »

Pensez si Sterbini fut ponctuel ! Une baronne de Derberg : que pouvait-ce donc être ? sans doute une sœur de la sacrée alliance germanique ? C’est en ruminant ces pensées qu’il se rendit à l’hôtel Serny. Il entre et voit une jeune dame charmante, portant une longue robe de velours noir à la Marie Stuart ; à son cou pendait une longue chaîne d’or, attachée à la ceinture et terminée par une quantité de joyaux précieux. La baronne salua légèrement son visiteur, et, lui présentant la main, qu’il baisa avec respect, elle lui dit : « Asseyez-vous, mon cher Sterbini » ; puis, tirant une lettre d’un carnet, elle la lui présenta en ajoutant : « Je vous apporte cette lettre, que notre Aser m’a confiée à Turin ; lisez-la. »

Pendant que Sterbini parcourait rapidement cette lettre, la baronne, assise dans un fauteuil et faisant nonchalamment balancer les anneaux de sa chaîne d’or, étudiait les diverses impressions que la missive faisait passer sur le visage de Sterbini. Quand il eut achevé, il se tourna vers la dame et lui dit :

« Vous me pardonnerez, baronne ; mais, d’après les expressions mêmes d’Aser, cette lettre a été remise à un homme et non à une belle voyageuse.

– Ne vous inquiétez pas, reprit la jeune dame, Aser était sans doute distrait en écrivant. Je me félicite de voir que la fortune romaine vous sourit. Soyez fermes dans votre entreprise : l’Allemagne a les yeux sur Rome, tandis que Vienne et Paris attendent le signal.

– Votre arrivée parmi nous ranimera notre courage, répondit le docteur. Aurons-nous le bonheur de vous posséder longtemps ?

– Je pars demain pour Civitavecchia.

– Comment ! demain ? Et vous ne verrez pas nos frères ?

– Non.

– Et de quel côté vous dirigez-vous ?

– Sur Malte. »

Sterbini causa encore longtemps ; mais, s’apercevant que l’heure était avancée, et craignant que l’étrangère ne fût fatiguée de son voyage, il prit congé d’elle ; la Babette était le lendemain sur la route de Civitavecchia, d’où elle s’embarqua pour la Sicile, allant à la recherche de Cestio.

 

 

 

 

XIII. – LA FRÉGATE LE SAINT-MICHEL.

 

 

 

Après avoir parcouru une grande partie de l’Allemagne jusqu’à Dantzig, toujours occupé à ranimer le zèle des novateurs contre les gouvernements catholiques ou protestants, Aser, retournant sur ses pas, se dirigeait sur l’Italie. Mazzini et les Suisses radicaux attachaient une grande importance à l’état des esprits à Rome. Ils n’espéraient pas pouvoir arriver à leurs fins avant d’avoir fait de la métropole du monde chrétien le foyer de la révolution. Rome, dans leurs desseins, devait tomber entre les mains de la secte ; c’était là le but où devaient tendre tous les efforts. Aser avait vu, depuis peu, à Turin, les amis de la rue Sainte-Pélagie, où il avait rencontré la Babette au mois de novembre ; puis, il s’était dirigé vers Gênes, non plus pour ranimer l’ardeur des partisans, mais pour les louer de leur dévouement et de leur activité. Vers le soir, quoique le ciel fût obscur et la mer houleuse, il vint au port et se fit conduire à bord de la frégate de guerre le Saint-Michel.

Il fut reçu sur le pont du vaisseau par un vieux contremaître. Aser lui demanda de faire venir un officier de bord qu’il désirait entretenir au sujet du mouvement de la Suisse contre le Sonderbund, lequel venait de succomber, plutôt par trahison que par la force des armes, devant une armée de quatre-vingt-dix mille hommes conduits par le général Dufour. Le contremaître, au visage dur, mais au regard serein, lui dit que l’officier était à terre pour les affaires de l’amirauté, et que, dans quelques heures, il serait de retour. Il pria Aser de l’attendre, s’offrant de lui montrer en détail, pour passer plus agréablement le temps, la frégate sur laquelle ils se trouvaient.

Aser y consentit. Le marin lui fit remarquer l’élégance du pont, le brillant des métaux, la grosseur et la hauteur des mâts, les petits canons de la hune, les voiles rassemblées et repliées autour des vergues, l’entrelacement admirable des cordages, la force des cabestans, les chaînes des ancres, les câbles et mille autres curiosités. Aser en fut émerveillé. Descendus du beaupré de la poupe, ils entrèrent dans la salle d’armes, où ils virent des épées et des poignards suspendus et dont les lames étaient disposées de façon à former des trophées. Les parois étaient couvertes de dagues, de pistolets, de carabines et de fauconneaux. Aser vit le quartier du commandant, les chambres si élégantes des officiers, dont les bois étrangers, les peintures, les filets d’or et les corniches faisaient concurrence aux habitations luxueuses de l’Orient.

Aser descendit ensuite dans les dortoirs des soldats, puis à l’infirmerie, où étaient préparés des bandages, de la charpie et tout ce qui est nécessaire pour panser et soigner les blessures en cas de bataille. Au milieu de cette obscurité qui n’est interrompue çà et là que par quelques petites lampes d’une lueur pâle et douteuse, parmi ce silence où l’on n’entend que les vagues qui viennent battre les flancs du navire, Aser s’avançait doucement vers la cloison d’une chambre, dans laquelle on entendait ce bruit sourd que produisent un grand nombre de personnes parlant à demi-voix et poussant de profonds soupirs. En face de cet appartement, passait et repassait à pas lents une sentinelle silencieuse, sombre, les bras croisés et la carabine sur l’épaule gauche.

Le vieux marin se tourna alors vers Aser :

« C’est ici, signor, que sont renfermés les jésuites qui échappèrent avant-hier, par un miracle de la Madone, à l’assaut que fit la populace de la maison professe de Saint-Ambroise, en même temps que du Collège royal, dans le palais Doria-Tursi. Cela fend le cœur, de voir des prêtres qui, depuis tant d’années, s’occupent avec zèle à faire du bien au peuple par leurs aumônes, par leurs prédications, par leurs confessions, par l’assistance des infirmes et des moribonds ; de les voir, dis-je persécutés maintenant, comme des malfaiteurs, par un tas de vauriens qui veulent les assassiner.

« Savez-vous comment ils se sont échappés ? Ceux du Collège royal, qui avaient avec eux tant de jeunes pensionnaires, voyant leur grande porte presque renversée et des échelles appliquées déjà contre leurs fenêtres, s’enfuirent avec leurs élèves, par un petit corridor qui conduit sous le fort de Castelletto. Ils trouvèrent là, grâce à Dieu, la porte de fer entrouverte, celle qui ordinairement reste fermée en cas de surprise de la forteresse, et, de là, ils purent se réfugier dans les maisons des citoyens, qui s’empressèrent de les recueillir ou de leur procurer les moyens de fuir.

« Ceux de Saint-Ambroise, assaillis avec une rage de tigre, avec des hurlements, des imprécations et des blasphèmes, se virent sur le point de tomber entre les mains de ces bourreaux, qui déjà s’accrochaient aux fenêtres, le poignard entre les dents, la bave sur les lèvres, la mort, le carnage et la désolation dans le cœur. Les malheureux pères, cernés de toutes parts par cette troupe de brigands, ne voyaient aucun moyen de fuir, ni par les fenêtres d’en bas qui donnent sur la rue, ni même par les toits, parce que leur maison est un corps de bâtiment isolé.

« Dieu, qui voulait les soustraire à ce martyre, les fit ressouvenir à temps que l’antique tribune, où le doge venait les jours de fête entendre la messe, communiquait avec le palais ducal par un escalier aboutissant aux appartements intérieurs de la famille. Ils posèrent aussitôt des échelles contre la tribune, y montèrent, et, après avoir laissé les échelles, se réfugièrent par l’escalier dans le palais ducal, où habite maintenant le gouverneur de Gênes. Son Excellence fut saisie en voyant entrer à l’improviste dans ses appartements ces prêtres effrayés, pâles, haletants, les cheveux en désordre et la sueur de la mort sur le visage.

« Cependant les plus acharnés des assiégeants étaient entrés par les fenêtres et s’empressaient d’ouvrir les portes. Une troupe de gardes civiques se précipita vers l’entrée comme un torrent, tandis qu’une autre arrêtait par les baïonnettes la foule qui voulait les suivre, et à laquelle on promit, pour la calmer, de lui jeter par les fenêtres les trésors des jésuites. Vous devez savoir que, dans cette église, il y a beaucoup de confessionnaux, où les Génois allaient le soir se confesser ; et combien de fois, monsieur, je m’y suis confessé et j’y ai reçu, avec l’absolution, de la force et des consolations !

« Autour des piliers et sur les murs, on voyait les portraits des pères martyrisés dans le Japon, dans les Indes, dans l’Amérique, dans la Chine. Eh bien, la première chose que ces impies brisèrent avec leurs sabres, ce furent les confessionnaux ; animés d’une fureur satanique, ils crevèrent les yeux à ces martyrs avec la pointe de leurs baïonnettes ; ils les déchirèrent avec leurs dagues, les mirent en lambeaux, et, les martyrisant ainsi une seconde fois, ils disaient : “Si nous avions pu ainsi déchirer et dépecer ces scélérats de révérends 27 !” »

Aser, fixe et immobile, regardait ce vieux marin plein de foi et de piété, et, en l’entendant proférer ces odieuses exécrations, il éprouvait malgré lui un mouvement intérieur, qu’il s’efforçait de comprimer en lui-même. Le contremaître continua :

« Il n’y eut pas un coin de cette grande maison qu’ils ne fouillèrent, pas un meuble qu’ils ne brisèrent ou ne jetèrent au peuple par les fenêtres. Des lits, des matelas, des draps, des nappes, des sièges, des tables, des coffres, des ustensiles de cuisine, les cadres appendus dans les corridors, et enfin des milliers de volumes et de manuscrits de la bibliothèque jonchèrent les rues. C’était pitié de voir tant de choses pieuses jetées pêle-mêle à cette vile populace, qui les chargeait sur ses épaules et en emportait les débris.

« Mais ce qu’il y eut d’horrible, ce furent les moyens qu’ils prirent afin de faire passer les pères pour des infâmes aux yeux du peuple. Ils jetèrent par les fenêtres des langes d’enfants, des robes de femmes, des gravures obscènes et d’autres objets enlevés aux lupanars. Aussi le peuple, en voyant cela, criait : “À la mort, ces infâmes ! À la fourche, ces hypocrites ! Au feu, ces brigands !” »

Aser ne pouvait plus se contenir, il interrompit le marin.

« Ah ! c’en est trop ! Eugène Sue dans son Juif errant, Vincent Gioberti, dans le Jésuite moderne, ont chargé les jésuites de tous les crimes, mais ils leur ont épargné ces infamies ; l’honneur en était réservé aux Génois.

– Dites plutôt, reprit le vieillard, à un perfide médecin qui se vante devant nos officiers d’avoir porté lui-même ces abominations sous son manteau, et de les avoir jetées de la fenêtre ; absolument comme celui qui jeta sur le toit de la serre, dans le jardin du collège, un jeune enfant mort, et qui répandit dans la ville le bruit que les jésuites étaient des infanticides. Le commissaire de police se rendit au collège, se fit apporter une échelle, monta sur le toit, enveloppa dans un manteau le petit enfant, et, entrant dans la chambre du recteur, il lui montra le cadavre. Le pauvre religieux s’évanouit ; mais le commissaire lui dit :

« Non, non, mon père, ne vous inquiétez pas ; la police sait d’où vient cette pauvre créature ; elle en connaît la coupable mère, ainsi que le criminel qui l’a tuée et jetée sur le toit. »

Là-dessus, Aser s’écria :

« Ah ! les monstres ! Mais les jésuites sont donc bien odieux au peuple, pour qu’il se déchaîne si fort coutre eux !

– Odieux au peuple ? c’est tout le contraire. Le bon peuple génois a toujours prouvé qu’il les aime et les vénère, et, dans ses besoins, il recourt à eux avec confiance, et ils l’aident avec amour. Pour moi, je les regarde comme mes bienfaiteurs ; je ne pourrai jamais dire tout le bien qu’ils ont fait dans ma maison pendant le choléra. Figurez-vous : j’avais un fils déjà grand, qui était revenu de Buenos-Aires. Le choléra attaqua ma femme ; mon fils et une fille de seize ans la soignaient, la changeaient de linge, lui administraient les remèdes ; mais, que voulez-vous ? ils tombèrent malades tous les deux à mourir. Deux jésuites ne quittaient pas leurs lits. Dans le voisinage, on se gardait bien d’approcher des malades ; on ne les aurait pas touchés à prix d’or. Les jésuites les confessaient, les fortifiaient avec leurs paroles saintes ; ils se dévouaient tout entiers pour leur donner à boire, leur chauffer des catalanes, les retourner sur leurs lits, leur relever la tête ; et souvent ils recevaient une bonne partie de leurs ordures sur leurs vêtements ; rien ne les décourageait, rien ne leur répugnait. Ma femme mourut, mais mes enfants, grâce à leurs soins, échappèrent à l’horrible maladie. Un de ces pères est ici renfermé. Voulez-vous le voir ? Cela vous touchera le cœur de les contempler si abandonnés et dans un si grand dénuement, parce qu’ils ont fui en n’emportant avec eux que les habits qu’ils avaient sur le corps. »

Aser lui répondit affirmativement. Le vieux marin ouvrit doucement la porte et introduisit le jeune homme, qui, après avoir fait deux pas, s’arrêta consterné. Il vit, dans ce triste réduit, à la lueur d’une lanterne fumante, l’intérieur d’un sépulcre long de cinq mètres, large de quatre et haut d’un et demi. Plus de vingt religieux pâles, amaigris, les yeux livides, le visage penché sur la poitrine, assis à terre, appuyés dos à dos, gisaient au milieu d’une pourriture, d’une mauvaise odeur et de souffrances mortelles. Il remarqua, dans un coin, sur une paillasse, un vieillard enveloppé d’une robe de prisonnier, consumé de douleurs et si oppressé, qu’il semblait sur le point d’exhaler le dernier soupir à chaque fois qu’il respirait. À côté de ce malade était un jeune frère allemand, qui, d’une main, soutenait la tête du moribond, et, de l’autre, essuyait la sueur dont une suffocation pénible inondait son visage.

Par un mot que l’infirmier dit à un père, Aser reconnut à la prononciation qu’il était allemand ; il lui demanda dans sa langue maternelle quel était ce malade. Le frère Wintherhalter leva la tête, et, heureux de trouver un compatriote dans cet abandon extrême, il lui répondit :

« Monsieur, cette victime de la cruauté humaine est le vieux polonais Wisoski, proscrit avec les autres jésuites de l’empire russe en 1820, et qui a employé les jours de sa jeunesse à accompagner les missionnaires dans les landes stériles de la Sibérie et dans les âpres montagnes du Caucase, où les jésuites allaient chaque jour à la recherche des malheureux catholiques de Pologne qui y étaient exilés, pour leur apporter, avec les consolations humaines, celles de la religion, leur fournissant des vêtements, des fourrures destinées à les défendre contre les froids si rigoureux, et quelques bouteilles de rhum avec un peu de biscuit, ce qui était pour eux un régal de prince. Or ce noble et généreux père, an milieu de tant de voyages, après s’être exposé à toutes les intempéries de l’air, éprouva une si grande douleur dans les os, que peu à peu ils se courbèrent, et le réduisirent à marcher sur les mains, qui, vous pouvez le voir, en sont devenues calleuses comme la plante des pieds.

« Ce pauvre père demeurait au Collège royal, où la douleur lui faisait garder le lit depuis plusieurs mois ; il se trouvait, lors de la tentative contre l’établissement, dans un état voisin de l’agonie. Quand, la nuit de l’assaut, les religieux s’enfuirent, ce bon père, que vous voyez là-bas travesti à l’italienne, ne voulut pas quitter le lit du malade, et Dieu le préserva des mains de ces fanatiques. Après le tumulte, vers minuit, il sortit secrètement et alla demander en grâce que ce vénérable vieillard fût logé dans l’hôpital public. On le lui refusa sans pitié. Ainsi, le père resta au corps de garde, et Wisoski, porté avec la robe de prisonnier sur les bras de quatre soldats, fut conduit à bord et jeté, comme vous le voyez, au fond de ce vaisseau. »

Aser frémissait d’indignation. Il éprouvait un profond remords d’avoir lui-même, par ordre de Mazzini, excité les tigres de la secte à cette persécution. il demanda à Wintherhalter quel était le supérieur.

« Le voici gisant, répondit le père. C’est un Breton qui, depuis vingt ans, a fait beaucoup de bien à Gênes, où il était aimé et estimé de tous 28. »

Aser s’inclina vers le religieux et lui demanda, avec le ton de la plus vive compassion, et en français, comment il se trouvait réduit à ce triste état. Le supérieur, bon et poli, le remercia de son attention, et lui dit :

« Dès le mois de novembre de l’année dernière et sous les yeux du roi, les séducteurs du peuple commencèrent à faire des rassemblements, portant des bannières qu’ils agitaient dans les rues, et criant : “Vive l’Italie ! Vive Gioberti !” et, arrivés sous les murs du Collège royal et de Saint-Ambroise, ils hurlaient, mugissaient et rugissaient comme des bêtes sauvages : “À bas les jésuites ! Vive l’Allemand !” Quand le roi partit en décembre, l’attaque n’eut plus de trêve. Le jour et la nuit, c’étaient les mêmes hurlements, toujours terminés par le cri de “Mort aux jésuites !”

« Il serait trop long de vous dire nos angoisses, les nuits affreuses, les jours pleins d’épouvante que nous avons eu à supporter pendant trois mois, enfermés chez nous et réduits à dire la messe dans notre église, les portes fermées, parce qu’on ne respectait même plus le temple du Seigneur. Un de nos frères laïques, devant sortir pour faire les provisions, fut assailli dans la rue par des furieux payés et excités par la secte ; et, si un homme compatissant ne s’était pas trouvé là pour le sauver de leurs mains, ils l’eussent massacré comme une bête de somme.

« Nous avons, depuis plusieurs années, dans notre maison, le père Jourdan, Portugais, homme de grande vertu et d’un zèle ardent ; il était entré dans la Compagnie en Angleterre, et de là il avait passé à Saint-Pétersbourg, où il fit des conversions étonnantes de princes et de nobles russes. Chassé de la Russie en 1815, et en 1820 de toute la Pologne, il alla d’abord en France, puis en Italie, et, finalement, depuis plus de vingt ans, il était à Gênes.

« Il convertit à lui seul plus de juifs et de protestants que jamais aucun de nos pères. Jugez s’il devait être odieux aux impies ! Il dut s’enfuir, exilé et errant, dans le Piémont, et, épuisé par les années, par les persécutions, par les terreurs de la mort qui l’avait tant de fois menacé, il fut atteint d’une cruelle maladie ; enfin, exténué, mourant, chassé de ville en ville, sans qu’un hôpital ou un homme charitable pût le recueillir sur sa route, il fut porté sur un brancard, à travers les glaces et les neiges des Alpes, à Nice en Provence, où, à peine arrivé, il mourut.

« Ni ses cheveux blancs, ni le souvenir des abondantes aumônes qu’il avait si longtemps répandues sur les pauvres de Gênes, ni la reconnaissance pour tant de bienfaits versés dans le sein des malheureux qui avaient eu recours à lui, ne purent toucher le cœur de ses ennemis. Quand ils le virent échappé de leurs mains, ne sachant comment lui faire expier ses vertus, ils coururent sur la place du théâtre. Là, ils firent avec de la neige une espèce d’échafaud ou de guillotine. Puis, ayant façonné un mannequin simulant un jésuite, qu’ils appelaient “l’infâme père Jourdan”, ils lui jetèrent de la boue au milieu des injures, des outrages et des hurlements, et enfin firent servir cette figure de but à leurs boulets de neige. Ils ne s’en tinrent pas là ; ils descendirent le mannequin de l’échafaud, le posèrent sur un brancard, firent une procession nocturne, à la lueur des flambeaux et des torches, le portèrent dans les rues de la ville en chantant le Miserere, et, arrivés à Saint-Théodore, le précipitèrent, avec des milliers de malédictions, sur les écueils de la mer. »

Aser se taisait et la colère faisait couler le long de son corps une sueur abondante. Le supérieur continua :

« Après ces horreurs, ils vinrent faire l’assaut de notre maison et arracher les volets de nos fenêtres. Le bon Dieu nous sauva par le moyen d’une tribune qui communiquait de l’église au palais du gouverneur ; mais là on nous enleva nos manuscrits, nos sermons, nos leçons de philosophie ou de littérature, les seules choses que nous eussions pu emporter dans notre fuite. Nous fûmes renfermés dans une chambre, et à deux heures de la nuit on nous fit endosser des capotes de soldats, on nous mit des casques en tête, et, ainsi costumés, on nous fit marcher au milieu d’un gros bataillon de la garnison, pour nous jeter dans ce réduit, sans nous laisser même la liberté de monter sur le pont afin de respirer un peu d’air, et cependant, vous l’éprouvez vous-même, on ne peut rester longtemps ici sans être suffoqué. »

Le vieux marin pleurait au spectacle de ces prêtres si indignement traités ; il s’était avancé près du père, qui avait soigné sa famille avec tant de dévouement pendant le choléra ; il lui avait pris la main et la baisait sans rien dire. Aser, s’adressant au supérieur, lui demanda si, parmi ses pères, il n’y avait pas quelques sujets piémontais, et pourquoi on ne les laissait pas retourner chez eux.

« Nous en avons fait la demande, répondit le supérieur, mais on ne nous répond pas ; on ne nous laisse aucun moyen de recours auprès du roi ; l’officier est sorti en murmurant : ce qui nous a fait craindre un sort plus triste encore. »

Aser, impatienté, s’écria :

« Ce sont des animaux féroces, dignes de toute votre haine...

– Non, monsieur, mais de notre compassion.

– Comment ! après tant de persécutions, s’ils ne voulaient pas vous laisser vivre réunis, ils devaient au moins vous permettre de retourner dans vos familles ! Et vous ne les haïssez pas ?

– Nous ne les haïssons pas, nous ne leur souhaitons aucun mal, mais nous prions Dieu pour eux. »

Aser était tout ému en présence de ces beaux sentiments ; il prit congé brusquement du supérieur, et sortît avec des préoccupations et des émotions toutes nouvelles pour lui.

Deux jours après, étant parti en poste pour Lucques, le ressort de sa voiture se rompit, à la descente du coteau entre Borghetto et Spezia, et force lui fut de s’arrêter quelque temps dans cette ville. Pendant qu’il s’amusait à considérer ce port admirable, où urne flotte tout entière peut s’arrêter en lieu sûr, sans qu’une seconde, réfugiée dans la même enceinte, puisse gêner ses mouvements, il aperçut au loin la fumée épaisse d’un bâtiment à vapeur qui dirigeait sa proue vers le rivage.

« Les voici ! les voici ! commencèrent à crier quelques figures sinistres, les voici ! Attention aux grés ! Les jésuites viennent, ne les laissons pas aborder, ce sont les ennemis de l’Italie ; ils veulent nous vendre à l’Autriche, brûler nos maisons, massacrer nos enfants ! »

Ces furieux personnages étaient des Génois, qui avaient appris que le gouvernement avait fait transborder les jésuites du Saint-Michel sur le Saint-Georges, pour les conduire à Spezia, et de là par terre dans les États du duc de Modène ; et ils étaient venus pour ameuter le peuple et l’exciter à insulter les pauvres exilés. À ce bruit, on vit accourir les carabiniers, et, quand le navire fut arrivé et mis à l’ancre, on envoya des canots pour descendre les jésuites à terre.

Mais à peine les canots touchèrent-ils le rivage, que ces forcenés firent pleuvoir sur eux une grêle de pierres. Les carabiniers criaient :

« Peuple, soyez tranquille ; c’est l’ordre du roi ; ces hommes sont sous notre garde ; voici les carrosses qui doivent les transporter ; ils n’ont qu’à monter en voiture et partir.

– Non ; massacrons ces traîtres ! »

Quelques hommes de la haute classe, et Aser parmi eux, s’interposèrent et firent tant d’instances et d’observations, qu’enfin on les laissa prendre place dans les carrosses. Mais, au milieu de ce mouvement populaire, comment transporter le vieux Wisoski, qui n’était plus que souffrance des pieds à la tête, et près de rendre le dernier soupir ? Un jeune père du Collège royal, vêtu à l’italienne, avec une grosse cravate rouge au cou, prit le malade sur ses épaules, et, l’enveloppant dans sa robe noire, se fraya un passage en criant : « Arrière, canaille ! Au large ! » Il le porta ainsi dans un carrosse et l’y plaça du mieux qu’il put au milieu d’un si grand tumulte.

Les prêtres exilés étaient partis, au milieu des hurlements et des imprécations de cette tourbe furieuse ; un carabinier marchait à côté de chaque carrosse ; déjà ils avaient passé le Magra ; les deux carabiniers qui marchaient en avant firent tout à coup volte-face et dirent à leurs compagnons :

« Nous sommes tous perdus ! On voit sortir de Sarzana plus d’un millier de furibonds, qui ont été avertis par une estafette de Spezia ; ils sont armés et crient : Mort aux traites ! »

Les carabiniers se mirent sur leurs gardes, et donnèrent ordre aux postillons de prendre le large, de faire le tour de la ville jusqu’à la porte opposée, et là, de prendre des relais et de partir pour Carrara. Les malheureux jésuites recommandaient leur âme à Dieu, se donnaient l’un à l’autre l’absolution in extremis, levaient les yeux au ciel, invoquaient Marie et s’offraient en holocauste au Seigneur.

Aser, dont la voiture avait été raccommodée, s’était remis en chemin, et il arrivait à Sarzana, précisément au moment où les tigres déchaînés quittaient la Grand-Place pour courir sus aux pauvres pères. En voyant cette masse de forcenés qui se jetaient sur ces malheureux, il se dirigea vers l’esplanade en dehors de la ville, et là s’offrirent à sa vue plusieurs centaines de bandits, portant de grands poignards, de grosses pierres, courant après les carrosses, et, le bras levé, attendant le signal pour lancer leurs projectiles et commencer l’attaque. Les cheveux se dressaient d’horreur à un tel spectacle ; le sang des témoins de cette scène se glaçait dans leurs veines ; ils baissaient les yeux et détournaient la tête. D’autres, enragés comme des vipères, se jetaient sur les portières, et lançaient à la face de ces pauvres prêtres de la boue et des excréments de cheval, de sorte qu’ils semblaient n’avoir plus la face humaine ; leurs cheveux, leurs visages, leurs habits, tout était couvert d’immondices. Ces infortunés n’avaient pu même préserver leurs yeux, qu’ils tenaient fermés pour ne pas être aveuglés, et plus d’un, avec la boue, reçut quelque grosse pierre en plein visage 29.

Quand Dieu le voulut, les chevaux arrivèrent de la poste et dispersèrent un peu la foule ; ce fut un miracle de la Providence que pas un n’eût jeté la première pierre, car les autres auraient plu immanquablement comme la grêle et enseveli sous un monceau de projectiles ces martyrs des sociétés secrètes, qui, sortis près de Lavenza, des frontières du Piémont, arrivèrent, en bénissant la Providence, à Carrara, dans un état si misérable, qu’en les voyant on était ému d’horreur et de pitié.

 

 

 

 

XIV. – CESTIO.

 

 

 

Cependant la Babette d’Interlaken, sous le nom de baronne de Derberg, était déjà arrivée en Sicile depuis la fin de novembre. Comme nous l’avons dit plus haut, elle avait dessein de faire disparaître de ce monde le jeune Cestio, qui, revenu de ses égarements, avait renié les sociétés secrètes auxquelles il avait, pour son malheur, prêté trop longtemps son nom et son concours. Elle avait loué à Palerme un élégant quartier donnant sur la mer, pour épier de là les allées et venues de Cestio, quand il serait revenu de Natale avec les enfants du prince son protecteur. Commue le chat qui veille avec patience, en sommeillant, près du trou où se cache la taupe, elle attendait tranquillement la victime, sans se condamner toutefois à une oisiveté complète. Elle savait en même temps chercher et trouver les moyens de seconder les desseins et les intrigues de la secte ; elle se mêla aux réunions de la jeune Sicile pour les exciter. Tantôt à découvert, tantôt sous le voile de l’incognito, elle assistait fréquemment aux congrès avec les plus chauds démagogues, chez le prince de Scordia ou chez le vieux Roger Settimo, où elle rencontrait toujours quelques imitateurs zélés de Jean de Procida ; c’était un bonheur pour eux d’apprendre par la Babette les succès des agitateurs suisses et allemands, et ils en savaient gré à la baronne de Derberg.

Aussitôt que Cestio fut de retour à Palerme, la Babette, qui excellait à contrefaire les écritures, envoya une lettre à Cestio, où elle imitait la signature d’une de ses cousines de Lucerne qu’il aimait ; elle y joignit un billet pour le prier de venir chez elle, en disant avoir beaucoup de choses à lui dire de la part d’Henriette, la parente du jeune homme. Cestio fut enchanté de cette invitation, et la baronne lui fit un accueil si aimable, qu’il se sentit épris, dès la première visite, des charmes de la noble dame. Il profita de tous les moments libres que lui laissait sa position auprès du prince pour la visiter : la familiarité la plus grande s’établit bientôt entre eux, et Cestio sortait même quelquefois avec la Babette.

Bientôt la baronne eut si bien ourdi sa trame, qu’elle crut le moment propice pour accomplir ses desseins. Un soir qu’elle se promenait avec lui hors des murs de Palerme, elle s’était avancée dans un bosquet de lauriers, derrière une colline et par des sentiers éloignés, où les arbres, entrelaçant leurs rameaux, formaient une ombre solitaire, aussi obscure après le crépuscule que les ténèbres même de la nuit. Mais, au moment où elle s’apprêtait à lui plonger son stylet dans le cœur, elle fut arrêtée par les aboiements d’une levrette qui s’approchait, avec d’autres chiens, courant et sautant à travers les labyrinthes du fourré. Babette, craignant que les maîtres de ces animaux ne fussent dans le voisinage, témoigna le désir de rejoindre la foule des promeneurs, et peu après elle rentra en ville avec Cestio.

Elle avait manqué son coup. Elle s’ingénia à trouver d’autres moyens pour arriver à son but. Un jour qu’ils étaient seuls chez elle, elle prit tout à coup un air grave.

« Mon Ernest (c’était le nom que lui avaient donné les illuminés), croiriez-vous bien que, l’année dernière, dans un voyage que je fis avec d’autres nobles darnes à votre sanctuaire de l’Ermitage, j’éprouvai, en voyant votre Madone, une impression qui ne me laisse plus un moment de paix. Je cherche à me combattre moi-même ; mais l’idée de quitter la religion luthérienne et de me faire catholique me poursuit avec une ténacité prodigieuse. Vois qui êtes un bon catholique, ne pourriez-vous pas me donner un bon conseil pour me diriger, pour éclairer les doutes qui me tourmentent ? »

Cestio, qui était converti tout de bon, reçut cette confidence avec beaucoup de joie, et il proposa de lui mettre en main un prêtre pieux et savant qui dissiperait ses erreurs et lui enseignerait la vérité catholique. Babette l’en remercia et lui dit :

« Je vous en serai reconnaissante ; mais je vous prie de vous rendre demain soir à la basilique de Mont-Réal, du côté des sépulcres des rois, et là, sans craindre qu’on ne vienne nous interrompre, comme on le peut faire ici, nous pourrons nous entretenir avec plus de calme et de liberté. »

Cestio répondit qu’il le ferait volontiers et qu’il viendrait la prendre le lendemain.

« Non, non, dit Babette, allez-y seul, et moi, de mon côté, je ne tarderai pars à vous y rejoindre. Renvoyez votre carrosse, vous reviendrez à Palerme dans ma voiture. »

Le lendemain au coucher du soleil, Cestio était à l’église de Mont-Réal ; il admira cet édifice, monument prodigieux de la magnificence des rois normands, fondateurs de la Sicile ; puis il s’avança seul vers les sépulcres. Les journées d’hiver sont courtes et sombres ; à l’heure du crépuscule, l’architecture gothique s’enveloppait d’une majestueuse obscurité, et les tombes royales, surtout à ce moment, n’avaient plus qu’un pâle rayon de lumière. Cestio se sentit ému, il se mit à genoux et pria le Seigneur, au milieu de ce silence mélancolique et solennel, de lui pardonner les péchés de sa jeunesse et surtout celui de l’apostasie qu’il avait faite en prêtant les serments infernaux qu’exigent les abominations secrètes de l’Illuminisme.

Pendant qu’il s’abandonnait à ses émotions et qu’il répandait les larmes salutaires du repentir, il entendit le bruit de pas légers qui s’avançaient vers lui ; il se retourna et vit arriver la baronne. Elle était vêtue d’un manteau brun, et tenait ses mains blanches dans un grand manchon d’hermine ; elle le remercia de son exactitude, tira la main de son manchon et serra amicalement celle de Cestio.

« Eh bien, lui dit-elle, il me semble que nous serons bien pour causer ici, derrière l’arcade de Guillaume le Mauvais. »

Après avoir fait le tour du monument, la baronne s’arrêta un peu avant de s’asseoir, comme pour le considérer, puis, baissant les yeux sur la base d’une arcade et les filant ensuite sur Cestio, elle lui dit :

« Avez-vous lu l’inscription de ce grand roi ? Voyons un peu ce qu’elle dit. »

Cestio s’inclina quelque peu, à cause de l’obscurité, pour lire l’épitaphe. Alors Babette, tirant de son manchon un poignard à trois tranchants, le lui enfonça au nœud du cou. Elle retira le fer, et, se jetant de côté, lui plongea une seconde fois à travers les reins, jusqu’au cœur, la lame homicide.

La scélérate dégagea alors son poignard, l’essuya froidement sur l’habit de Cestio et le remit dans son manchon. Elle sortit inaperçue de la basilique, rentra à Palerme dans son carrosse, et, sans que personne pût rien soupçonner, elle se rendit, à son habitude, toute joyeuse et tranquille, à la société du prince Roger Settimo, où se trouvait la réunion des conjurés qui, depuis plusieurs jours, avaient arrêté le projet de consommer une révolution dans toute la Sicile 30.

Dans ces premiers jours de colères et de massacres, Babette, en habits d’homme, fut toute à l’œuvre pour barricader les rues ; elle tirait sur la garnison avec un fusil anglais qui éclaircissait devant elle les rangs des soldats. Quand la caserne royale fut prise, à la tête des assaillants et comme une panthère, elle sauta dans les logements ; pendant le massacre, elle déchargeait son fusil en pleine poitrine des capitaines et les tuait sans pitié. Si le souvenir des révolutions de Vienne ne l’eût pas tourmentée, si elle n’eût pas appris par les conjurés qu’on la rappelait en Allemagne, elle serait demeurée en Sicile ; mais force lui fut de partir ; la mer étant fermée de ce côté, elle s’embarqua sur un navire anglais, alla à Malte et de là à Naples.

Arrivée dans le port et débarquée sur la nouvelle jetée, elle demanda l’adresse d’un des meilleurs hôtels ayant vue sur la rivière de Chiaia. Mais, voyant, du côté de Castello, une confusion, un pêle-mêle de peuple, une inquiétude générale, des hommes en foule qui venaient grossir le tumulte ou qui s’enfuyaient consternés, des curieux sur toutes les terrasses, à tous les balcons, la Babette se mit à la portière de son carrosse et demanda quelle était la cause de ce tumulte.

On lui répondit que la garde nationale avait chassé les jésuites, et que, en ce moment, on les escortait jusqu’à Castello, pour de là les embarquer et les envoyer à la garde de Dieu. À ces mots, Bahette ne fut plus maîtresse d’elle-même : sauter à terre, se glisser de groupes en groupes, au milieu des hommes, et arriver près de la fontaine Médina, ce fut pour elle l’affaire d’un moment. Là, elle s’appuya sur les barreaux de fer, en attendant l’arrivée des voitures ; déjà elles débouchaient du côté de l’église Saint-Joseph, et, en approchant de la fontaine, formaient une file de trente carrosses, fort curieux à voir passer.

Il y avait quatre proscrits dans chaque voiture ; ils étaient pâles, défaits, mais calmes et sereins. La garde nationale les entourait, renforcée des auxiliaires, depuis la place Mercatello, où ils avaient fait l’assaut du collège Toledo et Montoliveto, jusqu’à Castelnuovo. Les Napolitains, accourus à cette sorte de funérailles publiques, étaient tristes, sombres, effrayés d’un si grand sacrilège, et frémissaient d’une telle cruauté.

« Ah ! les monstres, disaient les hommes du peuple qui étaient autour de Babette ; ah ! les impies ! Les emprisonner un jour et une nuit dans leurs cellules ! les poursuivre après qu’ils ont passé par les fenêtres pour se sauver ! arracher de leurs lits les malades ! proscrire nos concitoyens, pauvres, dépouillés de tout, sans leur laisser un peu de linge, quelques habits pour se préserver du froid !

– Que parles-tu d’habits, de linge ? disait un autre ; ces braves gardes nationales les ont dérobés ; je les ai vus, moi, ce matin, vendre des serviettes à trois grani pièce, sur cette place, chez ce marchand fripier 31.

– Et moi, disait un troisième, j’en ai vu prendre des pièces de lard, des saucissons, des morceaux de fromage, et les cacher dans leurs casques. Vilaine canaille ! démons incarnés ! Voyez les mines de ces brigands qui les accompagnent ! On dirait les bourreaux de Jésus-Christ. Quelles faces patibulaires ! Non, ce ne sont pas des Napolitains, ces hommes-là ! Ils viennent de la maison de Satan. Vive Dieu ! ils le payeront cher ! Pauvres prêtres, qui nous faisaient tant de bien ! »

Mais tout à coup apparaît le père Capelloni, le vieux missionnaire et le père du peuple, et aussitôt il se fait un mouvement général, on entend des gémissements plaintifs, on lui fait signe de la main, des yeux, on veut lui dire mille choses, on soupire, on pleure, une indignation profonde éclate : il faut être de bronze pour n’être pas ému.

Babette, cependant est insensible : elle n’éprouve qu’un peu de colère de voir déconsidérer la secte aux yeux des Napolitains. Quand la foule fut un peu dissipée, elle entra dans un hôtel, se mit à la fenêtre, et de là vit le vapeur le Flavio-Gioia, sortant du chantier de Castelnuovo, le pont couvert de jésuites. Le ciel était sombre ; des nuages gris et menaçants couraient au-dessus de la mer, et versaient une pluie abondante mêlé de grêle, chose si insolite en ce climat au mois de mars, que tous y voyaient l’effet de la colère divine. Deux grandes barques, couvertes de populace, suivaient le bateau, et cette tourbe impie chantait le Miserere d’une manière dérisoire. Mais le bateau, ayant pris le large, fila vers le cap de Pausilippe et disparut ; il ne s’arrêta plus qu’à Baia, où enfin ces malheureux prêtres trouvèrent un refuge, et d’où, peu de jours après, ils naviguèrent sur Malte.

Naples ne réunissait pas toutes les conditions de sécurité désirables à cause des menées des conjurés du dehors et des intrigues qui venaient du dedans. Les passions, contenues un moment, s’étaient échauffées et en étaient venues au point d’éclater bientôt. Mais toutefois, dans le vrai peuple et l’armée, tout était intact, et le cœur du roi restait ferme et invincible. Dans ces conditions, il n’y avait pas à désespérer ; et, si les rois trouvaient la route difficile, les radicaux avaient bien aussi leurs écueils et leurs tempêtes. Babette, au milieu des factions, se croyait à Naples sur la terre ferme ; elle n’avait pas la moindre inquiétude. L’expulsion des jésuites, n’était-ce pas le triomphe de la liberté ?

Mais le lendemain :

« Sais-tu bien, Frontz, disait un Tenente de la garde suisse à son collègue, qu’aujourd’hui il m’a semblé reconnaître une étrangère qui m’a tout l’air de la Babette d’Interlaken ? Elle montait seule vers Saint-Elme pour jouir de la vue de Naples, du Vésuve et du golfe, et moi je descendais après avoir fini ma garde à la Certosa. Je la regardai fixement ; elle venait à ma rencontre : elle était toute distraite et occupée à regarder du côté du Capo di Monte. À coup sûr, c’est elle.

– Oh ! que me dis-tu ? mon cher Oswald. Je crois pourtant que tu ne t’es pas trompé, car j’ai vu le célèbre Mathis, arrêté sur la place Royale, admirant le portique de Saint-François de Paule ; il doit être logé avec elle en qualité de domestique.

– Quel est ce Mathis ? répond Oswald.

– C’est, dit Frontz, le garçon de l’auberge de l’Ours à Berne, ce fantassin au stylet aigu et dont la carabine n’a jamais manqué son coup. Ce coquin, qui se jeta ensuite dans les corps-francs et commit tant de forfaits dans les cantons, tu dois le connaître ?

– Oui.

– Mais quel démon que cette femme ! reprit Frontz. Qu’est-elle venue faire ici ?

– Ce qu’elle est venue faire ? dit Oswald : se mettre à la piste de quelque disgracié pour l’immoler à la vengeance des sociétés secrètes ; ce ne peut être pour autre chose, et Dieu nous garde de son poignard ! Je crains bien que plusieurs de nos collègues laissent leur vie entre ses mains, car elle nous a tous voués à la mort. Je sais, sous le sceau du secret, que les ambassadeurs de plusieurs États ont informé leurs gouvernements des exploits de cette brave pucelle. »

Le lendemain du jour où avait eu lieu cette conversation, à une heure de la nuit, une voiture s’arrêtait sur la place de la Victoire, et il en sortait deux gentilshommes ; ils passèrent la grille des jardins publics. À une heure et demie, ils entraient à l’hôtel et demandaient si la baronne de Derberg avait fini sa collation.

« Oh ! oui, répondit l’hôte, et son domestique est déjà allé à la poste. »

Ils se firent annoncer, l’un comme le comte d’Arstelf, et l’autre sous le nom de baron de Guiz. Ils la trouvèrent lisant la Gazette d’Augsbourg ; et, tous deux en même temps la prenant par le bras, lui dirent :

« Madame, vous êtes entre les mains de la justice.

– Comment ?

– Silence, madame.

– Mais vous m’avez pris en guet-apens.

– Silence.

– C’est une horreur !...

– Silence, ou...

– Mais, au moins, laissez-moi prendre un châle, une pelisse.

– Vous aurez le tout, en moins d’une heure. »

L’un d’eux alors lui prit courtoisement la main ; l’autre lui mit le chapeau qu’elle avait déposé sur son lit, ferma à clef la porte de la chambre, et tous trois se dirigèrent vers le carrosse. Trois commissaires attendaient au bas de l’escalier. L’un des faux seigneurs monta en voiture avec la captive et un commissaire, pendant que l’autre retournait à la chambre prendre les papiers, visiter les valises et les bagages. Ils partirent avec la Babette ; deux commissaires attendirent Mathis, qui ne tarda pas à revenir.

 

 

 

 

XV. – LA HARPE.

 

 

 

Sur ces entrefaites, que se passait-il à Rome ? Pendant l’absence si prolongée d’Aser, Alisa sut si bien veiller sur son cœur, que ses amies et ses connaissances ne l’entendirent jamais prononcer le nom de ce jeune homme ; quand elle en parlait, elle conservait tant de calme et de sérénité dans les traits, une attitude si simple et si naturelle, que l’envie la plus maligne ne trouvait pas place à ses morsures. Bien plus, la plupart des jeunes personnes qu’elle fréquentait crurent qu’elle ne l’aimait plus ou qu’elle ne l’avait jamais aimé. Cependant Alisa pensait souvent à lui ; et, quand elle entendait formuler les soupçons qui pesaient sur lui d’avoir trempé dans les conjurations, elle éprouvait un vif chagrin ; son vœu le plus ardent eût été de le voir homme de bien et vertueux. C’était là ce qu’elle demandait souvent à Dieu dans ses plus ferventes prières.

Mais Polixène redoublait ses artifices et cherchait, par toutes les ressources de son habileté, à corrompre cette belle âme. Il y avait tant de poison dans son impiété, qu’elle en distillait à chaque parole ; pourtant, elle n’osait pas travailler ouvertement ; elle avait toujours soin de dissimuler le venin de ses paroles par la douceur de son ton et l’apparence trompeuse de ses bonnes intentions. Il fallut toute la force d’une excellente éducation première et d’un heureux naturel pour préserver Alisa de cette influence corruptrice. Eu vain elle lui présenta des livres où étaient exposées les doctrines les plus perverses : elles ne faisaient que passer dans l’esprit de son élève. Cette âme semblait rebelle à l’erreur, et plus le contact était fréquent, plus grande devenait l’horreur qu’elle en éprouvait.

Un jour, au commencement du mois de mars 1848, Alisa, après le déjeuner, s’était retirée seule dans son cabinet d’étude, pendant que Polixène était sortie avec une princesse hongroise, qui l’avait priée de l’accompagner chez le comte Mamiani pour certaines affaires secrètes. Bartolo, étendu sur un sofa dans une chambre voisine, faisait une lecture. Alisa était triste, parce que son cœur, toutes les fois qu’elle était seule, lui suggérait de ces bons sentiments qui se taisent dans le tumulte des passions ou qui ne sont pas entendus au milieu des distractions et des embarras du monde. Elle leva les yeux sur la muraille de sa chambre où était suspendue l’image de la Vierge des douleurs, qu’elle aimait beaucoup, et qui, de son œil tendre et affligé, semblait la regarder avec une affection toute maternelle.

Elle prend sa harpe, la place vis-à-vis de cette image de Marie, et, la regardant fixement, elle prélude et commence bientôt à chanter un des versets les plus touchants du Miserere de Haydn, en s’accompagnant de son instrument. Dès les premiers accords, Alisa se sent vivement émue et comme ravie hors d’elle-même ; sa main droite parcourt les notes élevées, pendant que sa main gauche touche les notes plus graves ; il y avait, dans cette composition, une harmonie céleste, si douce, si tendre et si touchante ; sa voix avait tant de mélodie et de douleur, que Bartolo, laissant tomber le livre de ses mains, s’abandonna tout entier au charme qui le subjuguait.

La main légère et effilée de la jeune fille, ses doigts délicats qui descendaient doucement du sommet pour courir sur les cordes avec tant d’agilité et de mesure, le saut des octaves, leur brandillement, ajoutaient tant de grâce à l’exécution, que, dans ces rapides successions d’harmonie et dans ce va-et-vient sinueux et rapide, on aurait cru voir l’industrieuse araignée brodant sa toile si délicate et si artistement tendue. La voix d’Alisa était douce, claire et sonore, se prêtant à tous les tons avec une flexibilité et un sentiment si vrai, qu’elle ajoutait même un caractère de suavité, en même temps que de gravité, à ces divins accents.

Bartolo, debout et comme en extase, savourait les douceurs de cette harmonie. Tout à coup la voix s’arrête et la harpe se tait, sans qu’il puisse en deviner le motif. Il s’avance sur la pointe des pieds près de la porte, et il trouve Alisa, la main gauche ouverte sur les dernières cordes de contrebasse, la droite fermée sur les petites cordes des notes élevées, la bouche entrouverte, les yeux immobiles et fixés sur la Madone, le visage enflammé et deux grosses larmes coulant sur ses joues.

À cette vue, Bartolo s’arrête, contemple en silence ce visage angélique, et à peine peut-il se résoudre à lui dire :

« Alisa, qu’as-tu donc ? »

Cependant, après un moment d’attente, il s’avance vers elle, et lui dit en souriant :

« Qu’y a-t-il, mon enfant ? »

Alisa abandonna sa harpe, abaissa son regard vers son père, et lui dit :

« Hélas ! mon père, que se passe-t-il maintenant à Rome ? Je suis honteuse, plus que je ne pourrais vous le dire, d’être Romaine.

– Eh ! qu’y a-t-il donc ? dit Bartolo. De quoi peux-tu rougir ?

– N’entendez-vous pas ces bandes de furieux qui passent sur le Corso en chantant le Miserere et en criant : “Mort aux jésuites !” Et il n’est pas une voix noble et franche pour défendre ces prêtres, pas un cœur généreux pour prendre leur parti ! C’est une honte ! Dans les groupes où nous passions hier, on n’entendait qu’outrages, injures et blasphèmes, de la part de ceux-là mêmes qui devraient parler avec plus de respect des bienfaiteurs et des maîtres de leurs fils. Nos excellents et chers cousins, Mimo et Lando, vont avec d’autres vauriens à la porte du Gesù, et, tenant un album en main, ils notent les jeunes Romaines qui y entrent pour se confesser, et ils leur font des grimaces et des gestes inconvenants. Beau courage, vraiment ! Il y a quelque temps, dans une soirée, tous ces jeunes gens se réunirent et jurèrent de ne jamais épouser une jeune fille qui se confesse aux jésuites. Les filles devraient jurer de ne jamais épouser un de ces jeunes gens-là. Qu’ont fait de mal les jésuites, pour les outrager ainsi ?

– Que veux-tu, ma fille ? répondit Bartolo. Les jésuites ont le tort de ne pas aimer l’Italie, d’être vendus à l’Autriche, d’enseigner l’ignorance ; ils dissuadent les mères d’enrôler leurs fils dans les bataillons de l’Espérance ; ils voudraient que Rome revînt aux temps de Pie VI ; ils sont opposés aux chemins de fer ! Tu vois que, si le peuple les méprise, c’est parce qu’ils sont les ennemis de la civilisation actuelle.

– Hélas ! mon père, voilà que vous dites comme eux. Vous m’en parliez auparavant dans un tout autre sens ; vous me faisiez l’éloge de leur vertu et de leur savoir. Mais, peu importe, je dis que les Romains s’avilissent et se déshonorent aux yeux de toutes les nations, je ne dis pas chrétiennes, mais civilisées, en usant, envers leurs prêtres, de moins de ménagement qu’ils ne le feraient à l’égard des animaux. »

Peu de jours après, Aser revint à Rome porteur des dépêches dont l’avait chargé la jeune Italie. Dans une tournée secrète qu’il fit avec le prince de Canino, Sterbini, Galletti, Mamiani et autres partisans dévoués de la secte, il donna les instructions et arrêta les mesures à prendre pour les affaires de l’Italie, celles de Rome et surtout celles de la Lombardie ; il disait avec une vive émotion :

« Si nous suivons ce système, nous gâterons tout. Envoyons les jésuites au diable, puisque telle est la résolution de la Sainte-Alliance ; mais agissons avec discrétion. Après avoir travaillé si persévéramment à faire revivre l’Italie, à nous rendre chers au peuple que nous devons régénérer, il est certains furieux qui attirent sur nous une haine universelle par leurs scélératesses téméraires. Au lieu de repousser du pied, avec un noble dédain, ces ennemis de la liberté, ils se laissent aller à d’atroces colères, à des traitements cruels ; il les poursuivent où ils se réfugient, comme des loups et des ours. Ces procédés nous font passer pour des impies et des cruels. Dans la Sardaigne, ils ont jeté des bombes dans un collège de jeunes gens, au risque de les ensevelir sous les ruines et d’exciter contre nous la vengeance des parents ; ils ont brûlé des livres précieux, dévasté des cabinets de physique, volé des vases sacrés, lapidé tout ce qu’ils croyaient être jésuite. Pourquoi ces folies ? Voulons-nous prêter le flanc aux rétrogrades ? les confirmer dans leur opinion que liberté et impiété sont synonymes ? que constitutions et républiques signifient persécution de l’Église et du sacerdoce ? Ce serait trahir la cause italienne au moment de la victoire. Gardez-vous bien, surtout à Rome, de tomber dans ces sortes d’erreurs : épouvantez les jésuites par des cris ; le pape, par compassion pour eux et pour les soustraire à tant de menaces, dira : “Mes enfants, retirez-vous, jusqu’à ce que la tourmente soit passée” ; et nous aurons l’honneur de la modération, et les grands chapeaux se changeront en tricornes. En temps et lieu, nous leur trancherons à tous les cornes en une seule exécution.

– Bravo ! Aser, s’écria Sterbini en retroussant sa moustache et en le regardant en dessous de ses lunettes ; bravo ! te voilà devenu jésuite !

– Oui, précisément, répliqua Aser avec dépit, de la même manière que tu t’es rebaptisé chrétien. »

 

 

 

 

XVI. – ALLA MONTAGNA ! ALLA MARINA !

 

 

 

Lorsque le voyageur, se dirigeant de Pouzzoles à la Solfatare, entend le sol gronder sous ses pas et le fond des gouffres souterrains mugir sourdement ; quand il éprouve cette suffocation que provoquent les exhalaisons sulfureuses des crevasses, il lui est impossible de ne pas être saisi de terreur : « Oh ! la terre me manque ! je vais être englouti », s’écrie-t-il. Tout autour de lui, ce n’est que feu, vides et abîmes ; et, par intervalles, apparaissent des éclairs, des tourbillons, des flammes, suivis d’une nuit profonde.

Si le visiteur continue de parcourir cette triste contrée, il trouve la grotte du Chien sur son passage, et, s’il veut la visiter, il sent redoubler l’impression pénible qui l’affecte. À peine y a-t-il fait quelques pas que ses cheveux se hérissent, qu’il tremble et que ses yeux s’égarent ; il crie, il agonise, il va mourir, si le gardien compatissant ne vient pas le soustraire au gaz malfaisant, qui ferme à l’air respirable l’accès de ses poumons.

À Baia, dans les corridors des Thermes de Néron, on voit le visiteur qui, noirci par la fumée et présentant au vent une torche à demi consumée, entre dans un étroit souterrain creusé à travers les flancs de la montagne. Mais, hélas ! de ces profondeurs infernales s’échappe un courant d’air si brûlant, que cet homme sent le souffle lui échapper ; l’obscurité le déconcerte ; l’inquiétude le tourmente ; des vapeurs malsaines le frappent au visage ; la sueur l’inonde ; il court en toute hâte à l’issue, où il respire et retrouve enfin le calme et la confiance.

De là, le touriste s’avance par Lucrino jusqu’au lac Averne. Ce lieu solitaire, le silence qui règne autour de ces eaux mortes, profondes, obscures et sans ondulations, lui rappellent les antiques souvenirs des fables païennes, du Cocyte et du Phlégéton, qui y prenaient leurs sources. Il lui semble voir les Furies, qui s’agitaient dans cette atmosphère ténébreuse ; il croit entendre, entre les ruines du temple de Pluton, les aboiements de Cerbère, les sifflements des dragons, et apercevoir les ombres de Minos et de Rhadamante. Prenant à gauche, le voyageur aperçoit cette forêt épaisse, à l’entrée de laquelle s’ouvre la bouche de l’Enfer, l’antre de la Sibylle, le sépulcre vivant des Cimmériens dont la nuit est éternelle. Cette profonde caverne s’enfonce par mille allées souterraines qui, dans leurs mystérieux ambages, se touchent, se croisent, se séparent et se réunissent en formant de sinueux détours, d’où partent d’autres voies qui se perdent plus profondément encore dans les demeures infernales.

En quittant ces lieux pour revoir l’azur du ciel, le touriste traverse les champs phlégréens, passe à Pouzzoles, arrive à la grotte de Pausilippe qui, perçant le sein de la montagne, le mène à Naples, que baigne la mer limpide de Chiaia. S’il entre dans la grotte quand le soleil vient de se coucher, au moment du crépuscule, il trouve une foule de gens qui se pressent à l’entrée de cette haute et longue caverne. Il y a là des chevaux, des carrosses, des piétons, qui se dirigent, les uns vers la ville les autres vers Pouzzoles. À peine a-t-on fait quelques pas dans la grotte, que l’on entend une rumeur sourde qui résonne sous les voûtes ; le sol tremble et gronde sous les roues des voitures ; c’est un va-et-vient tumultueux, au milieu d’une nuit qui s’épaissit de plus en plus. La poussière que font les piétons et les voitures, les troupeaux de chèvres, les clochettes qui tintent au cou des génisses, les claquements des fouets, tout cela produit un désordre, un fracas impossible à décrire.

Mais bientôt la nuit a remplacé le jour ; à la lueur étouffée des fanaux qu’obscurcissent des nuées de poussière, on ne voit plus à deux pas devant soi. Alors, la tête déjà fatiguée par le passage de Solfatare, par les bouillonnements des Thermes de Néron, par l’obscurité mystérieuse des grottes Cimmériennes, vous entendez crier de toutes parts, au milieu de ces ténèbres : « Alla marina ! Alla montagna 32 ! » Mille voix répondent : « Alla montagna ! Alla marina ! Par ici ! Arrête ! Oh ! ciel ! Mon Dieu ! Alla montagna ! te dis-je, Alla marina ! » C’est un tumulte, un brouhaha, un désordre, une confusion, un pêle-mêle de voix, de pensées et de sentiments qu’on ne saurait définir.

Cependant le touriste ne remarque pas que sa voiture ait ralenti sa course, qu’elle ait rien renversé, qu’elle se soit heurtée à une autre voiture. Le cocher, tout en criant : « Alla montagna ! » et entendant répondre : « Alla marina ! », fouettant ses chevaux et claquant du fouet, conduit la voiture au grand trot vers la sortie de la grotte ; quand le jour apparaît, le voyageur, en apercevant le ciel de loin, sent son cœur se dilater, et il sort enfin, comme par enchantement, de cette ténébreuse horreur qui l’avait péniblement affecté.

Aussitôt qu’il se voit au large, il demande au cocher ce que signifient ces cris : « Alla marina ! Alla montagna ! » Et le cocher lui répond tranquillement :

« Cela signifie qu’il faut se tenir chacun de son côté pour ne pas se rencontrer, ne pas heurter ceux qui s’avancent vers soi, et ne pas écraser les piétons entre les voitures ou contre les parois de la grotte. »

Les Napolitains n’ont besoin que de ces deux mots pour s’enfoncer en toute sécurité au milieu de ce bruit et de ces ténèbres ; et les cochers poursuivent sans crainte leur course ; les piétons les suivent avec sécurité, portant des paniers et même des bouteilles sur la tête ; d’autres conduisent leurs enfants par la main en guidant leurs troupeaux dans ce passage difficile ; enfin, au milieu de cette confusion, il y en a même qui cheminent en chantant, comme s’ils étaient en pleine campagne.

Parmi le tourbillon des vicissitudes humaines, l’homme au caractère faible, à la force d’âme douteuse, se trouve souvent assailli à l’improviste par tant de ténèbres et d’incertitudes, qu’il ne voit et n’entend plus rien. Alors, se troublant et se décourageant, il désespère de tout succès. Cependant la Providence, comme un habile pilote, dirige tous les évènements ; celui qui croit en elle jette un regard tranquille et serein sur mille incohérences, sur mille désordres apparents, mais qui pour lui s’expliquent et lui apparaissent comme des faits réglés et en rapport direct avec ces hautes dispositions, ces causes suprêmes, qui produisent l’admirable harmonie de l’univers.

S’i1 y eut jamais une époque propre à faire l’épreuve de la fermeté du cœur de l’homme, ce fut l’année 1848, où éclatèrent de si grandes et de si soudaines révolutions qui bouleversèrent malheureusement l’Europe tout entière. Comme le feu éprouve l’or et le distingue des métaux trompeurs qui l’imitent, ainsi ces évènements inattendus firent distinguer le courage de la pusillanimité.

En effet, à peine a-t-on appris la nouvelle d’une révolution, qu’une seconde, une troisième, éclatent. Les esprits ne sont pas remis de leur première secousse, de leur seconde, de leur troisième, qu’une autre catastrophe, plus soudaine, plus désastreuse, vient les replonger dans l’étonnement et la frayeur. Conjurations, séditions, soulèvements des peuples, renversements des trônes, fuites des rois, incendies des palais, assauts des forteresses, ruines des monarchies, combats, colères, fureurs, massacres d’armées et de citoyens, tout mettait l’Occident dans un état de fermentation si générale et si déplorable, dans une telle confusion de gouvernements, d’institutions et de lois, que le monde semblait tout prêt à retomber dans le chaos d’où l’a tiré la voix puissante du Créateur.

Au milieu de ces bouleversements, le bras vigilant de la divine sagesse tenait sûrement et paisiblement les rênes du monde, ces rênes invisibles aux yeux des mortels même doués d’une haute intelligence, et préparait le plus grand triomphe de sa gloire, le perfectionnement de ses élus, la gloire de son Église et la défaite de l’impiété. Par une matinée du mois de février 1848, dans une salle de la légation prussienne à Rome, se tenait une conférence d’archéologie. Il y avait là une réunion de quelques savants qui, après avoir écouté la dissertation d’un érudit sur une nouvelle pierre consulaire, éclaircissant un point assez controversé de l’histoire romaine, se mirent, comme de coutume, à causer familièrement des nouvelles du jour. Outre plusieurs autres personnages, un Français, un Allemand, Bartolo et le professeur Orioli, assistaient à cette conférence. Un Prussien se tourna vers le Français et lui dit :

« Votre Louis-Philippe, si je ne me trompe, est sur le point d’être pris dans un fameux filet, aux mailles duquel on travaille depuis dix-huit ans. Ceux qui le lui jettent sur le dos sont des gens qu’il croyait avoir captivés pour toujours, grâce à l’attrayant appât qu’il leur avait tendu. »

Le Français releva la tête pour combattre cette opinion :

« De qui parlez-vous ? lui dit-il, Louis-Philippe est un vieil et rusé oiseleur, et je ne sais pas comment des oiseaux pourraient lui tendre des rets. Le roi des Français tient toutes les ficelles dans sa main ; il sait les tirer et manœuvrer le filet à son gré. »

Là-dessus, le Prussien repartit :

« Si vous voulez laisser là toute métaphore, je vous dirai en deux mots mon avis. Louis-Philippe, après les journées de 1830, pour purger la France des scélérats qui la désolaient et s’affermir sur son trône, les envoya travailler la Pologne, la Belgique, l’Italie et la Suisse, affranchissant ces hommes du joug des lois, détruisant parmi eux les plus justes et les plus sages observances, leur faisant violer leurs serments, enfreindre leurs promesses, souiller de sang le seuil domestique, mépriser les autorités supérieures, le lien du respect réciproque des nations et de la paix des classes populaires, qui composent la grande majorité du genre humain. Aussi le feu a pris partout ; mais Louis-Philippe n’a pas remarqué que le foyer de ce funeste incendie restait à Paris, et que, pendant que la flamme éclatait dans la Suisse, le feu domestique s’introduisait sourdement dans toutes les institutions politiques de la France.

– C’était le feu du patriotisme, dit le Français, c’était le feu de la valeur civile et militaire : feu noble et glorieux, qui anime tous les cœurs français aux plus grandes entreprises, leur suggérant les plus hautes pensées sociales, et les embrasant d’amour pour les gloires intellectuelles, artistiques, scientifiques, commerciales, publiques et privées.

– Très-bien, répondit Bartolo. Mais je suis de l’avis du signor Frédéric, que ce feu doit finir par brûler Louis-Philippe, parce que les passions les plus effrénées alimentent l’incendie. Figurez-vous un peu que l’amour de la patrie et l’amour de l’ordre puissent régner dans un pays, où, depuis plus de dix-huit ans, l’instruction est enlevée à l’Église, à tous les gens de bien, pour devenir l’objet d’un odieux monopole ; où la jeunesse est élevée dans l’impiété systématique et dans le mépris pratique de la morale !

– C’est là, dit le docte Allemand, l’ulcère le plus funeste qui dévore toute société civile et y porte la gangrène. Il n’y a plus d’espoir de guérison, quand la science ne se vivifie pas au foyer de la religion. En Allemagne, les universités nous élèvent une jeunesse sans Dieu, et par conséquent sans vertu ; aussi je vois l’Allemagne déjà bien près de sa ruine. L’exemple de la Suisse l’a fortement ébranlée, et ce choc renversera les plus antiques et les plus solides fondements des institutions germaniques, consacrées pourtant par la valeur et le génie de tant de braves et illustres ancêtres.

– Je regrette d’avoir à le dire en présence du seigneur Frédéric et de ces savants Prussiens, interrompit Orioli qui était un libéral intelligent ; mais la Prusse, elle aussi, se prépare d’étranges nouveautés, sources de révolutions non moins étranges, en entretenant l’effervescence d’une jeunesse imbue des plus audacieuses doctrines, et, comme dans les autres contrées d’Europe, associée aux conjurations des sociétés secrètes.

– Très-bien, répliqua le Français. Quant à ma patrie, elle est inébranlable. Elle possède une vie, une vigueur, une vertu si solide, que le trône de Louis-Philippe n’a rien à craindre. Il est entouré d’hommes puissants, éclairés, qui ont le caractère ferme et le génie nécessaire pour résister aux attaques des bêtes de la Montagne 33 ; elle a une administration sage, une police active et habile ; Paris est fortifié comme un roc ; deux mille bouches de canon sont prêtes à vomir le feu ; notre armée ne plierait pas en face de toutes les nations de l’Europe, et elle aurait honte de céder le pas à une poignée de bandits, dont tout le courage consiste à se grouper sur les boulevards, aux Champs-Élysées, ou sur la place du Carrousel.

– Comme il vous plaira, dit Bartolo ; mais votre Journal des Débats, qui a la vue longue et voit où le diable cache sa queue, nous annonçait, il y a déjà quelques mois, certaines nouvelles mystérieuses...

– Quelles nouvelles ? Le Journal des Débats est vendu aux rouges.

– Vendu ! il ne me paraît cependant pas servir la cause que vous prétendez qu’il a embrassée, lorsqu’il nous dit en grandes lettres : Les banquets réformistes ont déchiré le voile, et pour qui n’est pas volontairement aveugle, ou ne cherche pas à aveugler les autres, il est clair qu’on n’attaque pas seulement le cabinet Guizot, mais la majorité tout entière, mais le parti conservateur, mais le gouvernement ; les radicaux croient à peine avoir besoin de se cacher encore derrière Odilon Barrot, ils ont devancé de quelques pas les socialistes, et ceux-ci forment le dernier bataillon de l’anarchie.

– Bah ! Louis-Philippe s’inquiète fort peu de cette tourbe sauvage. Il n’a qu’à souffler des fenêtres des Tuileries, et ils se disperseront comme la poussière au vent. »

Au même moment arrivait le secrétaire de la Légation, tenant des lettres en main ; son visage était sérieux et préoccupé.

« Messieurs, dit-il, le courrier de Paris est enfin arrivé ; on ne savait à quel motif attribuer son retard, mais ce motif me semble devenu évident par les nouvelles que nous mande notre ambassadeur près la cour de France.

– Quelles nouvelles ? » demanda-t-on d’une voix unanime.

En même temps, on faisait cercle autour du secrétaire ; les visages et les yeux étaient fixés sur lui, attendant avec inquiétude le récit qu’il allait faire. Le secrétaire, ouvrant lentement ses dépêches, disait tout haut, comme se parlant à lui-même :

« Quels évènements ! quels revers ! quel coup de bombe ! Dieu sait sur qui en retomberont les éclats, et quels ravages ils sont destinés à produire.

– Mais qu’est-il donc arrivé ?

– Louis-Philippe n’est plus roi, et la France est tout en feu.

– Le roi est mort ?

– Plût à Dieu ! au moins, il aurait terminé son long règne avec honneur, tandis qu’il l’a fini dans un cabriolet de charcutier ; avec deux cents millions dans ses coffres-forts, il s’est enfui sans un sou, avec la seule chemise qu’il avait sur le dos.

– De grâce, laissez donc là vos énigmes.

– Je m’explique. Les sociétés secrètes, dirigées par Caussidière, Pornin, Ledru-Rollin, Louis Blanc, Proudhon, Albert et consorts, sous le prétexte de faire irruption dans le ministère Guizot, ont escaladé le Palais-Royal, et même les Tuileries. Ils ont armé la plèbe la plus immonde, composée d’étrangers et d’ouvriers de Paris ; ils ont barricadé les rues, et, avec une armée d’hommes en blouse, de femmes de carrefours, de jeunes gens, d’aventuriers, de coupeurs de bourses et de filous, ils ont renversé le trône de Louis-Philippe.

– Mais, signor secretario, reprit le Français vivement piqué, vous nous débitez des contes et vous prenez plaisir à vous jouer de nous ?

– Il n’y a là ni contes ni jeux, répondit froidement le secrétaire ; je vous dis les choses exactement comme elles se sont passées. Vous saurez donc que la garde nationale de Paris, égarée par les artifices des factieux, a arrêté l’armée qui a été obligée de se retirer et de se laisser consigner dans les quartiers. On a mis de côté le général Bugeaud, on a trompé Lamoricière, on s’est joué d’Odilon Barrot, et les sociétés secrètes de la Montagne ont enrôlé la garde nationale sous le drapeau de la populace. Le 23 février, ils ont envahi le Palais-Royal, brisé ses meubles précieux, arraché les tapisseries, brisé les glaces, détruit les dorures et les sculptures ; ils ont mis en pièces les tableaux des grands maîtres, jeté tout le mobilier par les fenêtres, et, quand ils en sont sortis, ce palais, l’une des merveilles du monde, paraissait, non pas avoir été pillé, mais dévasté par l’incendie.

– Et les sociétés secrètes, dit Bartolo, avaient publié dans mille journaux que le monde était encore barbare et sauvage ; qu’elles prendraient la charge de le civiliser, de le polir, de l’embellir, de l’éclairer d’un autre soleil et d’autres étoiles. Et ceux qui avaient l’air d’en douter, on les traitait de rétrogrades, de noirs, d’obscurantistes, auxquels suffisait la froide lumière du vieux soleil et la pâle clarté des vieilles étoiles. Nous verrons si le divin Proudhon saura créer des astres plus lumineux ; en attendant, ses instruments aveugles ont détruit toute beauté, tout ordre, toute civilisation, toute félicité publique et privée.

– Le 24, continua le secrétaire, une armée de bandits, de femmes et d’enfants, envahirent le palais du roi, et au même instant Louis-Philippe vit entrer M. de Girardin, empressé et tout haletant : “Sire, sauvez-vous ! Ils sont déjà dans le palais ! – Mais qui ? – Les cannibales.” Le roi s’écria par deux fois : “Comme Charles X ! comme Charles X !” La reine Marie-Amélie le prit sous le bras, et, sans pouvoir emporter un sou de tant de trésors, il fut conduit, d’un pas incertain et vacillant, aux grilles du jardin qui donnent sur la place. Le peuple, voyant sortir ce groupe du palais, accourut en foule. “C’est lui ! c’est Louis-Philippe ! Oh ! oh ! le vieux ! Et voilà Nemours, avec ses deux bambins !” Et la foule grossissait, et ses flots se portaient contre les grilles ; la reine saisit le bras du roi et aida son époux à monter dans un petit vilain carrosse attelé d’un seul cheval ; elle y entra ensuite, et, le cocher donnant du fouet à la bête, la voiture traversa les rassemblements, s’avança dans les rues de Paris, et se dirigea vers le château d’Eu, où le roi fut obligé de demander au maire un peu d’argent pour continuer son voyage et passer en Angleterre. »

Alors la conversation s’anima de plus belle : tous réfléchissaient sur la vanité des grandeurs humaines ; tous songeaient à la faiblesse des gouvernements qui ne sont pas fondés sur la justice ; ils faisaient des pronostics sur le sort futur de la France et de l’Europe, sur les agitations de l’Allemagne, mais surtout sur les mouvements récents de l’Italie, qui inspiraient aux uns des espérances et aux autres des craintes, selon leurs opinions diverses, en un mot, selon les partis auxquels ils appartenaient, partis toujours ardents, toujours passionnés et peu éclairés par la saine raison.

La Sicile était tout en feu. Naples jetait le gant de la constitution aux princes de l’Italie. Ceux-ci, aveuglés par leurs illusions personnelles ou poussés par les factions intérieures, criaient contre le roi, qui, appuyé sur les traditions antiques, abhorrait les nouveautés. Le gant fut ramassé par la Toscane, par le Piémont, par les États du centre et enfin par ceux du pape. Tous jurèrent une constitution que, dans l’intention des démagogues, les rois devraient maintenir, mais que les factions ne se croiraient pas obligées d’observer. Elles la violaient déjà, alors que les torches et les falots des fêtes publiques n’étaient pas encore éteints. La liberté de la presse devient licence, débordement, déluge d’impiétés, d’imprécations et de blasphèmes contre tout droit divin, naturel ou humain ; la justice est sur les lèvres, l’iniquité dans les œuvres ; les peuples n’ont plus de sécurité, ni pour leurs biens, ni pour leurs personnes, ni pour leurs foyers domestiques impunément violés ; la foi publique est méprisée ; plus de paix, plus de repos à l’intérieur et au dehors ; il y a liberté de faire le mal, mais des chaînes pour la vertu, pour l’Église, pour le sacerdoce, pour la parole sainte. À Rome même, on enlève au souverain le droit de se servir, dans le gouvernement, du concours de ses cardinaux, ses ministres naturels et les coadjuteurs du pontificat dans la double souveraineté annexée à son auguste couronne.

Ainsi pensaient, dans cette réunion, les catholiques et les protestants, chacun selon son sens et ses convictions. Mon Bartolo était encore sous le charme de l’utopie qu’il avait rêvée d’une confédération italienne, et il lui semblait que les constitutions devraient en amener plus facilement le succès ; il lui semblait qu’elles ne pouvaient avoir d’autre résultat que celui-là. Dans le fond, il faut le répéter, Bartolo voulait que le pape fût vraiment pape ; mais ce pauvre dialecticien ne s’apercevait pas que les factieux se liguaient pour renverser le pontificat et réduire le pape à cet état où le dépeint don Pirlone, qui le représente sur une petite nacelle, avec un filet quelconque, cherchant à prendre quelque anguille ou barbillon dans le Tibre, comme le vieux Sor Camillo qui pêche à la Lungara.

 

 

 

 

XVII. – DON SILVANO.

 

 

 

En sortant du palais de l’ambassade de Prusse, sur la descente du Capitole, Bartolo aperçut, dans le lointain, une foule immense qui s’avançait de son côté et qui marchait drapeau en tête. Ayant vu à quelque distance le docteur Muchielli, qui se dirigeait vers Tordispecchi, il s’empressa de lui demander ce que voulait dire ce rassemblement qui se portait vers le Gesù.

« Comment ! dit Muchielli, tu ne sais pas que ce grand renard de Louis-Philippe a laissé sa queue dans la tanière et qu’il s’est enfui ! Et le peuple, mon Bartolo, quelle puissance ! Les rois ont les lois dans la charte ; le peuple les porte dans ses bras ! Vois, là-bas, ce peuple. Il célèbre maintenant la chute du tyran, et, devant le Gesù, il fait une petite halte pour jeter quelques accidents aux révérends pères. Penses-tu que le pape voudrait opposer une digue à ce torrent ?

– Vous autres, qui faites partie du Cercle, répondit Bartolo, vous devriez porter le peuple à la modération ; et, au lieu de cela, vous lui lâchez les rênes, vous lui donnez même de l’éperon. »

Muchielli continua sa route vers la roche Tarpéienne, et Bartolo vers le Gesù ; mais, arrivé à la fontaine de la place du Capitole, il vit sortir de Saint-Venant un vieux prêtre qui s’avança directement vers lui.

« Eh bien, signor Bartoto, nous voici dans les cris et dans les hurlements ! C’est une tempête qui nous agace les oreilles. Qu’ont-ils donc à crier si fort ?

– Don Silvano, ne vous troublez pas : le peuple romain célèbre la chute de Louis-Philippe, que les Parisiens ont renvoyé pic et capot.

– Louis-Philippe ?

– Oui.

– Je le regrette, reprit l’ecclésiastique. Louis-Philippe n’était guère bon à canoniser ; mais c’était un rempart contre l’anarchie et le brigandage du communisme, qui menace d’inonder et de submerger l’Europe. Et voici que ce que vous appelez peuple romain se réjouit de ce nouveau désastre social ! Peuple romain ! voici qu’il vient au Capitole. Voyez ces faces de Romains : ce sont des hommes déguenillés, immondes ; des échappés de bagne qui, pour un verre de vin, renonceraient au Paradis. Vous qui êtes un vrai Romain, voudriez-vous faire partie de cette vile engeance ?

– Mais c’est le peuple...

– C’est la lie du peuple, et rien de plus. Cette engeance impure est plus féroce et plus brutale à Rome que dans aucune ville d’Italie : elle y descend des gladiateurs, race corrompue, lâche et sanguinaire ; pour deux baïoques, elle égorgerait un chrétien. Cette tourbe, sortie de la boue des rues de Rome, est pleine de souillures, et, comme telle, toujours préparée à servir d’instrument au crime et à l’infamie. Croyez-vous que le peuple romain, qui se distingue par sa fidélité et son dévouement au pape, aurait jamais célébré la défaite du Sonderbund, c’est-à-dire l’oppression des catholiques par la force brutale et sauvage des radicaux de ce pays ? Le vrai peuple romain a versé des larmes sur la cruelle persécution de ses frères de la Suisse ; il a admiré leur constance ; il en a exalté la valeur, les sacrifices, l’héroïque abandon d’eux-mêmes, de leurs biens, de leur liberté, de leur vie, pour la défense de la foi catholique et le triomphe de l’Église de Jésus-Christ ! Si l’on s’est réjoui de leur défaite, ce n’a pu être là que l’expression payée de la joie diabolique des sociétés secrètes, qui, par le moyen de ce vaurien de Cicervacchio, ont acheté toute cette crapule que vous voyez maintenant au Gesù. Entendez-vous les blasphèmes qu’ils vomissent ? Je m’en vais, car, s’ils voyaient un prêtre, ils entreraient en furie comme Satan devant la croix. Adieu, Bartolo, je m’échappe par la rue de la Pedachia. »

Bartolo s’avança vers le carrefour des Polonais, et, sur la place de l’académie Tibérienne, il vit un caporal, au visage de bandit, battant la mesure aux lazzaroni et leur disant : « Vive la bulle de Ganganelli ! » et ceux-ci répondaient : « Vive la femme de Ganganelli ! – Mais non, tas de bécasses, vive la bulle ! vous dis-je » ; et les autres de répéter : « Vive la femme de Ganganelli 34 ! »

Bartolo ne put s’empêcher de rire ; il se tourna vers un gentilhomme qui restait froid et indigné de cette turpitude, et il lui dit :

« Voyez s’il est possible de pousser la bêtise à ce point et de crier : Vive la femme ?

– Ils diraient tout aussi bien quelque autre balourdise, car ils sont payés pour hurler comme des loups, sans savoir pourquoi. Ces jours derniers, on m’écrivait d’Orvieto que quatre mauvais sujets de cette ville payèrent quelques vilains de cette espèce pour aller crier auprès du collège des Jésuites : “Vive Gioberti !” Par hasard, en face du collège, logeait un certain Giberti, et ces badauds, croyant que c’était de ce dernier qu’il s’agissait, crièrent tant et si fort : “Vive Gioberti !” que ce brave homme, interpellé par eux, dut se mettre à son balcon pour les remercier de cette sérénade, afin qu’elle finît un peu plus tôt.

« Mais en Sardaigne les évènements deviennent plus sérieux encore. Un factieux ayant fait crier à des hommes de rien : “Vive Gioberti !” on leur demanda quel était cet homme qui avait si bien mérité du pays ? Ils répondirent que c’était un riche négociant en grains qui, à cause de la grande cherté qui désolait l’île tout entière, voulait expédier de Gênes deux grands navires chargés de blé pour conjurer la disette. Ils ajoutèrent que les jésuites, par leurs ruses, par haine contre le peuple, avaient fait arrêter ces abondantes provisions. Il n’en fallut pas davantage pour monter les têtes. On assaillit les collèges ; mais, Dieu merci, aucun jésuite n’est tombé dans leurs mains, car ils l’eussent sur-le-champ impitoyablement égorgé. »

Bartolo, ayant traversé ces flots de populace qui roulaient vers le Capitole, portant des drapeaux tricolores pour fêter la chute de Lois-Philippe, s’en retourna chez lui tout préoccupé. Ce n’est pas qu’il fût partisan des jésuites : il n’avait pas de rapports avec eux ; mais il les estimait, il souffrait de leurs persécutions et des sévices si cruels qu’on exerçait contre eux. Il aurait voulu les voir s’en aller en paix dans les missions d’outre-mer ; car les Giobertistes lui avaient fait croire que les jésuites combattaient la confédération italienne et étaient ennemis de toute félicité publique. Il y avait, sous ce rapport, plus d’un Bartolo à Rome, et même parmi ceux qui auraient dû connaître mieux et de plus près ces religieux.

 

 

 

 

XVIII. – LE CAFÉ DE BAGNOLI.

 

 

 

Dans les premiers jours du mois de mars, Aser et Meucci étaient assis pour déjeuner dans l’embrasure d’une fenêtre du café de Bagnoli.

« En somme, mon cher Aser, disait Meucci, tu es un fier original ! Tu es venu au monde trop tard : ton siècle devait être celui de Tristan de Cornouailles, du roi Arthur ou de Bove d’Antona.

– Toujours poète ! dit Aser en trempant dans son café son Eiffel. Mais à quel propos me places-tu à la table ronde, avec les paladins de France ?

– Parce que, quand il s’agit de la Sainte-Alliance et de la liberté, tu es un lion qui rugit ; en amour, tu n’es qu’un lapin. Qui a jamais vu un jeune homme tel que toi aimer si éperdument une demoiselle, et n’oser ni lui parler ni lever les yeux sur elle ? Est-ce que cela n’est pas digne de Giron le Courtois et de Lancelot du Lac ? Tu aimes Alisa, et...

– Assez ! tais-toi ! ne profane pas ce nom ! s’écria Aser d’une voix irritée.

– Hem ! je crois pourtant qu’elle ne te veut pas de mal, et Polixène pourrait...

– Tais-toi, animal, ou je te jette ma tasse au visage. Tu n’as pas le droit de connaître mes secrets !

– Pardon, cher, je ne voulais que causer... À propos, on dit que les Allemands vont faire fortune à Milan. Ils ne vendront plus un seul cigare aux jeunes Italiens, et, de dépit, ils se frottent la moustache et se mordent les lèvres.

– De quels cigares veux-tu parler ?

– Écoute. Tous les Lombards ont juré de ne plus fumer de cigares autrichiens, de ne plus porter d’étoffes de ce pays, mais de se vêtir de velours italiens, de soies, de toiles italiennes ; et, par ce moyen, de tarir le grand fleuve d’argent qui s’en allait d’ici grossir le trésor de l’empire. Ils ont fait comme Napoléon, lors du blocus britannique, quand il ferma tous les ports européens aux marchandises des colonies anglaises. Je reçois des lettres de Milan, de Brescia, de Pavie. Ces jeunes patriotes sont admirables de fermeté dans leurs résolutions. Il y en a qui, à cause de leur vieille habitude de fumer, souffrent de grands maux de tête et éprouvent des douleurs d’estomac ; ils fument, à présent, des feuilles de chêne et la broue des châtaignes. Les officiers allemands fument à leur barbe et ils restent fermes ; ils leur soufflent la fumée dans les yeux et ils ne bougent pas : voilà de vrais Italiens !

– Je voudrais que tous ces Napoléons qui ne fument plus la pipe fissent fumer le canon des fusils, des arquebuses et des pistolets contre les Croates. Voilà, mon cher, voilà la fumée qui convient aux Italiens ; le reste n’est qu’un pur enfantillage de collégiens.

– Nous savons, par certaines nouvelles secrètes, qu’on en viendra bientôt aux pistolets, aux carabines, et pis encore. Cette nuit, par notre télégraphe de courriers qui parcourent l’Italie de dix en dix milles, comme tu le sais, il a été annoncé au prince de Canino que les Casati, les Creppi, les Giulini, les Porro, préparent une révolution générale qui éclatera sous peu dans toute la Lombardie. Charles-Albert a des négociations secrètes avec Venise et les États de l’Italie centrale. Je te dis que l’Italie est grosse de nouveautés ; et, si les mouvements de Milan nous favorisent, l’Allemand verra bien encore la Lombardie et Venise sur les cartes géographiques, mais plus jamais il ne pourra y mettre le pied.

– Et de Vérone, que sait-on de nouveau ?

– Vérone ! Verona fidelis, tout le monde le dit ; cependant sois certain qu’elle aussi a ses bons et braves Italiens ; mais que veux-tu qu’ils fassent ? Chaque paroisse a ses oratoriens, urne engeance de sacristie ; tous les enfants et les jeunes gens du peuple sont dans les mains d’une légion de prêtres qui leur enseignent le catéchisme, les embrouillent si bien et si bien les arrangent, qu’en quinze ans ils sont théologiens : toujours des sermons, toujours des confessions, toujours des communions ! Et puis, après cela, faites-en des Italiens si vous pouvez. S’ils avaient, du moins, un peu de repos après le souper ! Mais point. Ils se retrouvent à l’oratoire, et ces rustres de prêtres les conduisent à la promenade se récréer et jouer dans les jardins des faubourgs, si bien qu’aucun de nos confrères ne peut les approcher pour leur inculquer les principes de la liberté, de l’amour de la patrie, de la haine pour l’étranger. On m’écrit de Vérone qu’il y a, pour nous, peu d’espoir d’y faire quelque progrès.

– Et pourtant c’est Vérone qui doit être la clef de nos opérations ; que nous serviront Milan et Venise si nous n’avons pas Vérone ?

– Laissons cet embarras à Charles-Albert, qui, du reste, de lui-même, ne sera jamais capable de brûler les moustaches aux Allemands. Sais-tu ce que dit un jour le vieux pape Grégoire à un jeune homme de mes amis qui était allé lui baiser le pied ?

– Que lui dit-il ?

– Il lui demanda de quel pays il était, et, sur sa réponse qu’il était de Vérone, le pape lui donna sur le nez un petit coup de la pointe du pied, et ajouta en souriant : “Vous autres, Véronais, vous ne ferez jamais de révoltes. – Pourquoi, Saint-Père ? – Parce que l’air de Montebaldo vous rend trop gais ; vous n’avez pas l’esprit tourné aux complots et aux trahisons.” Et le joyeux Véronais répondit : “Père Saint, j’écrirai à mes amis que la chose est désormais de foi, puisqu’elle a été prononcée ex ore sanctissimi.” Le pape sourit ; mais nous, nous enrageons de voir cette ville devenue le frein qui arrête l’Italie, qui garde l’embouchure de l’Adige, qui empêche le Tyrol de nous seconder.

– Laissons faire Charles-Albert. Lors de mon voyage d’Allemagne, j’ai rassemblé dans ma main tous les fils des machinations ourdies par la Sainte-Alliance, et je te dis que nous ferons sauter en l’air la Prusse et l’Autriche. Les révolutions imprévues de la France ont remué l’Allemagne jusque dans ses fondements ; l’exemple de l’Italie lui donne la dernière secousse, et, au moment où nous causons ici tranquillement, il y a là-bas plus d’un monarque qui sent son cœur battre et ses entrailles frémir.

– Et tu crois que la trame soit si bien préparée en Allemagne, qu’elle puisse recouvrir les vieilles institutions, et embrasser les nouvelles dans toute leur étendue ?

– Vous autres, Romains, vous limitez le monde à Ponte-Molle. Tu ne sais donc pas que l’Allemagne est déjà passée maître, lorsque vous n’êtes encore qu’au premier feuillet de l’abécédaire ? Weishaupt a jeté les fécondes semences des réformes sociales : il a pensé à tout ; il a tout calculé, tout pesé. Ce grand homme, l’horloge à la main, savait vous dire : Pour la complète maturité du fruit de l’illuminisme, il faut encore soixante ans. Avant trente ans, il épouvantera toute la vieille Europe, et ne permettra plus à un seul roi de dire : “Demain je serai encore roi” ; ni à un seul peuple : “Demain j’aurai encore mes lois et ma religion” ; ni à un seul citoyen : “Demain je pourrai dire encore : cette maison est la mienne, cet argent est à moi, ces terres m’appartiennent.” »

« Nous touchons maintenant au dénouement suprême. Depuis soixante ans l’œuvre des sociétés secrètes a été incessante, toujours plus active, toujours plus vigoureuse, plus habile, plus rusée ou plus audacieuse. Maintenant la secte est toute-puissante ; elle s’est montrée sous les yeux et à la barbe des plus fameux politiques, publicistes ou économistes ; elle a brisé, un à un, tous les anneaux des vieilles institutions ; elle a miné et ruiné les fondements les plus solides des édifices sociaux. Maintenant l’illuminisme est sorti de ses cavernes ; il monte avec hardiesse sur les toits ; il parle ouvertement aux peuples ; il sonne de la trompette, et, vainqueur dans la grande lutte, il crie : “Hommes nouveaux, lois nouvelles, ordres nouveaux ! Les chrétiens redeviennent païens, les rois sont esclaves des sujets, les maîtres des serviteurs, les nobles des plébéiens, les riches des pauvres !”

– Mais c’est là précisément le nouveau programme de Joseph Mazzini.

– Mazzini, mon cher, n’annonce rien de nouveau. Il ne tire de son propre fonds que la franchise de prêcher sur les toits ce qu’il a entendu à l’oreille. Tout le reste est, mot à mot, ce qu’a écrit Weishaupt dans son code secret de l’illuminisme. Mazzini en reproduit les articles l’un après l’autre ; il y ajoute seulement ce style nerveux, émouvant et enflammé, qui excite, éperonne, anime et enflamme les cœurs de la jeune Italie.

« J’eus d’abord à Lubeck et puis à Darmstadt, pour instituteur, un de ceux qui assassinèrent Kotzebue, déjà devenu l’aréopagite de la Sainte-Alliance. Eh bien ! ces articles du code de Weishaupt, que nous expliquait le maître, n’ont pas la millième partie de l’énergie que leur donne la plume de Mazzini. Du reste, je te répète que, en criant si fort, Mazzini fait l’office de la trompette marine qui porte loin les paroles de l’amiral.

– Dis-moi donc, Aser, comment est-il possible, en Allemagne, de procéder avec tant d’intelligence, au milieu de tous ces petits États, différant de génie, de caractères et d’intérêts ? La confusion n’y est-elle pas à craindre ?

– Ah ! tu crois donc les Allemands de la race de ces héroïques enfants de l’Italie, qui se grincent les dents les uns aux autres, se portent envie, se mordent, se supplantent continuellement, et cela, non-seulement entre provinces et États divers, mais même entre

 

          Ceux qu’enferme un seul mur et les mêmes remparts ?

 

– Tu as raison.

– Prends un peu les derniers journaux d’Augsbourg et de Francfort, et tu ne verras dans ces États qu’un seul esprit et une même âme. Écoute :

 

« HAMBOURG, 4 mars. – Il y a eu un grand rassemblement ; trois orateurs, Wurm, Heckscher et Witt, ont harangué le peuple en faveur des réformes, de la liberté de la presse, de la publicité des préventifs, et ils ont été salués par les cris de : Vive la réforme, vive la république !

 

« BERLIN, 9 mars. – Après les adresses des villes de la Prusse, le Municipe s’est réuni ; il a demandé la liberté de la presse, la réforme constitutionnelle de la patente royale, la création d’un parlement national germanique, etc., etc.

 

« LEIPZIG, 7 mars. – Une réunion extraordinaire des députés a insisté pour la liberté de la presse, pour le changement du ministère, peur une nouvelle organisation du système gouvernemental. 8 mars. – Wurtemberg, Baden, Nassau, les deux Hesse, Francfort, Brunswick, Anhall-Dessau, ont demandé et obtenu la liberté de la presse, des réformes pleines et des libertés populaires, etc., etc.

 

« HANOVRE, 6 mars. – Le magistrat général et le collège des chefs de la bourgeoisie ont demandé au roi que la presse soit libre, avec un parlement composé du peuple allemand et la prompte convocation des États.

 

« À Aschaffenburg, à Hohenlohe, à Ochringen, à Bonfeld, à Brême, à Meiningen, les peuples se sont soulevés pour la liberté de la presse, le parlement populaire, les réformes radicales, etc., etc. »

 

« Mais qu’est-il besoin, mon cher Meucci, de voyager d’État en État, quand voici en un seul mot toute la situation actuelle de l’Allemagne, dans la Gazette universelle de Prusse du 3 mars ? Tous les journaux allemands réclament l’indépendance de l’Allemagne : tel est le langage des feuilles du Rhin, de la Silésie, du milieu de l’Allemagne et de la nation tout entière.

« Es-tu content ? Les Allemands, divisés en tant de petits États, sont-ils cor unum et anima una ?

– Très-bien ! excellent ! reprit Meucci en se frottant les mains ; tous les Allemands posent pour base de leur système la liberté de la presse : c’est une pierre fondamentale, capable de soutenir les lourdes constructions des Pélasges et des Cyclopes.

– Et si toute la presse était libre, nous mettrions bientôt Ossa sur Pélion ; nous serions capables d’escalader le ciel.

– Escaladons seulement le Quirinal ; enlevons au Jupiter en étole les foudres qu’il porte dans ses mains, et ôtons de sa tête les trois couronnes du ciel, de la terre et de l’enfer ; confinons-le dans un coin de la sacristie de Latran. Ma Pallas a une épée si effilée, qu’elle transpercerait les sept murs de Thèbes. Laisse faire. »

Et Aser :

« Laisse faire ! mais, en attendant, ta Pallas escalade le Gesù et le Collège romain, qui sont deux forteresses plus faciles à prendre que le Quirinal !

– Ce ne sont là que deux bicoques, reprit Meucci ; après cela, nous pillerons les forteresses de tous les religieux, et la voie sera aplanie pour faire le siège des autres bastions. »

Cela dit, ils sortirent du café et se mirent en quête de nouvelles ; car, en ce temps-là, elles pleuvaient de tous les points de l’Europe, où semblait s’agiter un tourbillon universel.

Ceux des Romains qui avaient un peu de bon sens et de conscience étaient émus, tristes et stupéfaits de ces graves désordres, qui faisaient présager la destruction de tout ce qu’il y a de plus sacré sur la terre, c’est-à-dire de l’empire divin et humain, de l’autorité civile et religieuse. Ils voyaient cet empire abattu par une fureur de liberté politique et morale, fruit amer du principe protestant, l’autorité privée, conduit peu à peu, durant trois siècles, à ses dernières conséquences. Le sentiment privé en matière de foi amena naturellement le mépris de l’autorité civile ; après le mépris, le refus d’obéissance ; après ce refus, la révolte ; et, par la révolte, la colère, la haine, la fureur contre tout ce que Dieu a établi et tout ce que les hommes ont maintenu pour mettre un frein aux passions. Voilà pourquoi, après avoir foulé aux pieds la religion, ils traînèrent les trônes des rois dans la boue, se moquèrent des lois, et alors les délits devinrent des vertus, la propriété un vol, la richesse un crime, l’autorité une tyrannie.

 

 

 

 

XIX. – LOLA MONTÈS.

 

 

 

Pendant que l’univers entier attendait l’issue de toutes ces révolutions, une scène de comédie, dont le dénouement menaça de devenir tragique, se passait à Munich en Bavière, et remuait de fond en comble cette noble et glorieuse Athènes de la Germanie.

Voici, dans une église où elle s’est réfugiée contre la fureur populaire, une jeune femme échevelée, le visage enflammé, les yeux menaçants, la bave sur les lèvres ; elle tremble, elle se débat ; furieuse, elle s’élance à la porte, un pistolet à la main ; elle ajuste le peuple et crie :

« Canaille ! faites-moi place. Mort à qui me touchera ! »

Soudain, un petit homme s’élance vers elle, la saisit par la chevelure, lui arrache son pistolet et traîne cette nouvelle Penthésilée au milieu de la foule qui crie : « Égorge la Phryné ! coupe les jambes à la danseuse ! tords le cou à l’orgueilleuse ! » – « À moi, à moi, je veux lui arracher le foie, lui tirer les boyaux et les jeter à mon chat ! » Déjà on en venait aux violences, quand un escadron de cavalerie arriva, dispersa la foule, entoura la donzelle enragée et l’empêcha d’être écartelée.

C’était la faneuse espagnole Lola Montès 35. Elle avait déjà rempli le monde de ses bizarreries, et, comme elle se promettait de refouler les jésuites jusqu’aux contins les plus reculés du globe, elle se mit à les mépriser devant les écoliers de l’université. Bonne créature ! elle aurait plus facilement corrompu une armée rangée en bataille qu’une bande de ces jeunes gens, qui, maintenant, sont capables de renverser en deux heures les royaumes les plus forts, les empires les plus antiques et les plus vénérés de l’Europe.

Or la señora Lola Montès, la danseuse par excellence, la fille de l’air, la sœur du zéphyr, savait bien que le monde ne veut plus du Dieu du ciel, mais qu’il adore plutôt la bouche et le gosier des cantatrices, le pied et la jambe des danseuses. Abaissant donc ses regards sur la pointe de ses pieds, et les voyant si bien faits aux cabrioles et aux sautillements gracieux, elle se mit en tête de les exposer au culte de ses admirateurs.

Les universités étaient et sont encore le foyer des sociétés secrètes, surtout en Allemagne. Là, les étudiants affichent publiquement leurs doctrines, même aux yeux des gouvernements, qui feignent de ne pas s’en apercevoir, de s’en soucier peu, ou bien qui essayent de s’en servir pour arriver aux fins d’une politique qu’ils reconnaissent toujours, mais trop tard, pour être erronée, contraire et pernicieuse à la vraie et solide félicité des peuples. Dans les universités allemandes, chaque jeune homme, en arrivant, doit donner son nom et jurer fidélité à un parti qui a plein pouvoir sur lui, qui le reçoit et l’inscrit dans la secte, avec des rites étranges et des cérémonies mystiques, destinés à le consacrer tout entier à cet ordre, à cette société dont il doit être le membre et le propagateur dévoué. Ils prennent des couleurs et des noms divers. Celui-ci porte le rouge, celui-là le jaune, un autre le blanc, le vert ou le bleu céleste, selon la société dont il fait partie. Chacune de ces sociétés a son président, avec les collatéraux, le secrétaire, le caissier, l’enrôleur, l’instructeur ; ils ont chacun leur rôle déterminé, leurs lois, leurs coutumes ; et, s’ils y manquent, des notes, des punitions, des peines et des amendes les rappellent au devoir.

Voyez comme l’esprit du mal se fait l’imitateur des institutions catholiques ! Nos ancêtres avaient aux universités, dans les bons siècles de la piété chrétienne, leurs congrégations de la Madone, les unes pour les théologiens, les autres pour les juristes, les médecins, les philosophes. L’exemple des protestants s’est répandu malheureusement dans nos universités catholiques ; on a cru impossible l’accord de la science avec la religion, de la doctrine avec la piété. Qu’en est-il advenu ? Au lieu des congrégations de Marie, nous avons aujourd’hui les sociétés secrètes ; au lieu des saintes réunions, les assemblées profanes et souvent criminelles ; au lieu des divins sacrements, les serments diaboliques, et, sous le nom de la piété, l’impiété manifeste.

Autrefois, le peuple se faisait inscrire dans les confréries du Très-Saint-Sacrement, du Rosaire, des Carmes et des Morts ; on se réunissait, aux jours de fêtes, à la messe, à la communion, aux vêpres ; on avait, dans chaque corps de métier, les caisses des pauvres, des veuves, des orphelins et des infirmes. On appelle cela maintenant les folies, les superstitions, les sottises du moyen âge. Or, aujourd’hui, les peuples forment encore des associations, mais c’est pour la licence, le blasphème et la révolte ; les confréries se sont changées en clubs, ou réunions de la Montagne, du Socialisme, de Communisme ; ceux qui en sortent rugissent comme des lions et font trembler le monde. Et puis, dites que les rétrogrades ont tort de rappeler au cœur des peuples la sainte crainte de Dieu, afin qu’ils respectent les autorités légitimes, qu’ils obéissent aux lois, et qu’ils observent le septième et le dixième commandement : « Tu ne déroberas ni ne désireras ce qui est à autrui. »

Mais revenons aux universités. Celle de Munich se partageait en diverses associations, qui tiraient leurs noms et leurs devises de chaque province du royaume, et qui s’appelaient Palatins, Souabes, Franconiens, Bavarois et Isariens. Chaque fraction des écoliers se distinguait par la forme du chapeau, par la coupe de la chevelure, par la couleur de la cravate. La déesse Lola Montès voulut avoir, elle aussi, ses prêtres initiés à ses mystères comme ceux d’Isis, de Bérécynthe et d’Éleusis, ces vieilles déesses de l’Égypte, de l’Asie et de la Grèce. Elle leur donna le nom de Société allemande, et convoqua une réunion pour les faire connaître à toute la ville de Munich comme ses sectateurs dévoués.

Mais les adorateurs de la tête de Minerve ne purent supporter le culte des pieds de la Phryné espagnole, et, tout esprit de caste cessant, ils ne firent soudain qu’une bande unanime pour combattre les partisans de Lola. Ils s’arment donc de cannes à stylet et gardent les coins de rues, les passages, les carrefours, où ils placent une bonne garde de voltigeurs ; le gros de la légion se masse sur la place et charge bien serré les jeunes séides de la Société allemande. L’assaut fut cruel. Les Lolans mirent la tête à la porte de l’hôtel où ils se réunissaient pour dîner ; mais, voyant briller les petites lances, puis les bâtons qui s’avançaient, ils s’empressèrent de se réfugier tout au fond de l’hôtel. Telle fut, d’après la description de Tacite, la lutte des partisans de Vitellius, à la porte Pincia, contre ceux d’Othon ; le peuple romain, comme s’il se fût agi d’un combat de gladiateurs, se tenait à la porte des boutiques et contemplait tranquillement cette cruelle mêlée. Quand les hommes repoussaient leurs ennemis, il criait : « Vive Othon ! » et puis, si ceux de Vitellius reprenaient l’avantage, il vociférait : « Vive Vitellius ! »

Les héros de Lola Montés, bloqués dans cette forteresse culinaire, dépêchèrent un garçon de l’hôtel pour donner avis de ces faits à leur impératrice. À cette nouvelle de combat et de siège, Lola s’arme de ses pistolets et d’un poignard ; elle court, frémissante et terrible, et lance des regards capables de terrasser les assiégeants. Le peuple la reconnaît ; il la suit en criant :

« Oh ! c’est Lola ; accourez, c’est Lola ! »

Des fragments de briques, de pierres et de chaux pleuvent sur le dos de l’héroïne ; elle ne sait plus où se sauver pour échapper à la fureur de la tempête. Elle crie au secours ; elle se jette dans une boutique, les garçons la repoussent ; elle s’élance sur une porte, on la lui ferme au nez ; le tumulte va croissant, et la foule la houspille et la couvre de vieux chiffons. Faute d’autre refuge, Lola court à une église ; là, remise un peu de sa frayeur, elle veut de nouveau affronter la foule pour aller rejoindre sa vaillante milice, mais c’était courir à sa perte.

Cette comédie fut l’origine de mille agitations à Munich ; on brisa les réverbères et les fenêtres à coups de pierres, on brûla des portes d’habitations, on se battit, on commit des vols ; en un mot, la ville fut presque mise au pillage. Au point du jour, la Lola, cause de tout ce vacarme, fut chassée et bannie à perpétuité du royaume de Bavière.

Le tumulte cessant dans un État éclatait dans un autre. Toute la haute et la basse Allemagne devint comme un océan agité par un vent furieux et qui, houleux et menaçant, roulait ses vagues frémissantes. Tous les États réclamaient l’unité germanique, et, en la demandant à l’extérieur, ils la déchiraient au dedans. Ils commençaient par violer la foi jurée à leurs princes, manquant à leurs serments, désobéissant aux lois, conspuant les statuts antiques, pour planter l’arbre de la liberté sur les ruines de leurs vieilles constitutions.

Ces mouvements prirent à Berlin un caractère de révolte plus ouverte. On voulait liberté complète et même par la force. Le roi refuse ; le peuple vient au palais ; l’armée le défend ; le peuple est furieux ; on braque les canons, la mitraille vole, les morts tombent, le sang coule dans les rues et sur les places. « Vaincus aujourd’hui, gare à demain ! » disent-ils. Ils se rassemblent et amoncellent les cadavres de la veille ; cette boucherie infecte et horrible, d’où se répandent au loin des flots de sang, est un spectacle atroce pour la foule stupéfaite ; on poursuit le roi épouvanté, ou veut l’entraîner là et lui dire : « Regarde ! »

La Providence, de son côté, ouvre une école de sagesse pour les rois et les gouvernements ; elle leur fait voir, par les dangers qu’ils courent et les malheurs qui les frappent, qu’en enlevant aux peuples le frein de la religion ces derniers deviennent comme des bêtes sauvages, déchirant et dévorant tout ce qu’ils rencontrent. Ni les plus puissantes armées ni les machines de guerre ne sont, par elles-mêmes, un rempart suffisant pour maîtriser l’impétuosité des passions déchaînées dans les âmes où n’existe pas la crainte de Dieu.

Au commencement de 1848, l’Europe ébranlée chancela tout entière sur ses bases. À la vue de cette crise inouïe dans l’histoire, tous les hommes, stupéfaits, éprouvaient une espèce de vertige, comme ceux qui, traversant la première fois la grotte de Pausilippe, sont étourdis par les cris : « Alla montagna ! Alla marina ! » Ils ne voient pas, ils ne comprennent pas ce que peuvent signifier ces cris qui retentissent au milieu du bruit, tandis que, parmi les tourbillons de poussière, l’horreur des ténèbres, la bruit des roues, le cocher intelligent guide, tranquille et serein, les voyageurs sur les bords ravissants de la Chiaia.

L’unique moyen de reconstituer et de pacifier le monde, c’est de se tenir chacun de son côté, marchant à droite, quand il faut aller à droite, et à gauche, lorsqu’il sera nécessaire. Alors on ne sera ni heurté ni écrasé : « Alla montagna ! Alla marina ! »

 

 

 

 

XX. – VIENNE ET MILAN.

 

 

 

« Signor Bartolo ! où êtes-vous ? Quels évènements ! quels miracles ! Enfin, nous y voilà ! »

Celle qui prononçait ces paroles entrecoupées, c’était Polixène qui entrait chez Bartolo. Dans sa précipitation, elle avait sauté les marches de l’escalier, et, haletante, elle était entrée dans le premier salon, avait jeté là son boa et sa mantille, pour s’élancer, rouge comme pourpre et rayonnante de joie, dans le cabinet de Bartolo.

Celui-ci, assis auprès du feu, était enveloppé dans une robe de chambre de satin bleu doublée d’un duvet moelleux, et fumait un cigare de la Havane. Sur la tablette de la cheminée se trouvait une boîte à cigares en ébène incrustée d’ivoire, à côté d’une énorme pipe de Cummer et d’une blague à tabac aux mailles de soie et d’or, dont Alisa avait fait présent à son père le jour de sa fête. Enfoncé dans un fauteuil et les jambes croisées, il lisait le Contemporaneo 36 ; il portait aux pieds des pantoufles brodées, et un calbak turc à la houppe pendante couvrait sa tête. En voyant Polixène si empressée et si joyeuse, il prit son cigare à la main, et, secouant la cendre avec le petit doigt :

« Eh bien ? dit-il, qu’est-ce qui nous rend si contente ?

– Ce que c’est ? ce que c’est ? vous ne le devineriez pas, quand je vous le donnerais en mille. Vive l’Italie ! signor Bartolo. Maintenant, plus d’obstacles, plus de chaînes, plus de menottes, plus d’entraves : l’Italie est libre, libre comme l’aigle qui secoue ses fers, et, du haut des nues, contemple ses geôliers étonnés de sa fuite.

– Oh ! oh ! ma chère, pourquoi faites-vous ces larcins poétiques à Gherardi et à Tomassoni 37 ? Descendez, je vous prie, de ces sphères éthérées, et dites-moi ces nouvelles si heureuses qui vous agitent et vous font trembler de tous vos membres. Quels regards ! il semble que vos yeux vont sortir de leur orbite.

– Pourrais-je être calme, quand je vois les vœux de l’Italie enfin exaucés, son soleil briller sans nuage, son étoile resplendir ! Signer Bartolo, l’Autriche n’est plus.

– Que le diable vous croie ! Vous divaguez, Polixène. L’Autriche n’est plus ! Où s’est-elle réfugiée ? a-t-elle pris la poste ? est-elle passée en Tartarie ou au Pérou !

– La poste, voici ceux qui l’ont prise : c’est l’empereur, c’est Metternich, ce sont les archiducs de l’empire, c’est la noblesse du palais, c’est surtout cette infernale police de Vienne, elle qui faisait trembler l’Italie et remplissait de ses victimes les plombs et les puits de Venise, les tours de Mantoue, les fosses du Spielberg. En somme, le trône des Césars est réduit en poussière ; Vienne, la Vienne impériale, au moment où je parle, est démocratique.

– Vous rêvez, ma bonne et italianissime Polixène ; que dis-je ? c’est plus qu’un songe, c’est une plaisanterie ou un délire. La révolution de Paris fut une grande affaire, à coup sûr ; cependant, pour qui connaissait l’état de la France et le travail qui s’y faisait dans les esprits, la chute imprévue de Louis-Philippe ne sortait pas des bornes du possible ; mais que Vienne se couche impériale et se réveille démocratique, cela me paraît opposé à toutes les idées reçues. Prenez garde que ce ne soit là un canard de la Pallas pour faire courir les sots.

– Ce que je vous dis est sérieux, Bartolo. Le fait est accompli ; ce matin, deux estafettes sont arrivées, l’une chez le signor Friborn, consul anglais, et l’autre au Quirinal. Sur la place des Saints-Apôtres, je rencontrai Sterbini qui tenait Galletti sous le bras. Ils m’arrêtèrent et me racontèrent la grande nouvelle, puis, en passant le long de la place Colonna, j’aperçus un rassemblement nombreux des plus chauds Italiens. On courait, on s’empressait, on se serrait la main, on s’embrassait avec transport, on criait : Vive l’Italie ! l’Italie est libre ! Mort à l’étranger ! mort au Croate !

– Je tombe des nues....

– Tombez de la lune, si vous voulez ; mais tout cela est vrai, réel, et ce qu’il y a de plus incroyable, c’est que le trône impérial s’est écroulé en quelques heures, non pas sous les coups d’une puissante armée, nais grâce au courage de quelques jeunes gens hardis, qui parcouraient les rues de Vienne en criant : La liberté ! Mort à Metternich !

« À Vienne règnent le désordre, la terreur et la mort. Le peuple s’est armé et a pris d’assaut les dépôts d’armes et les arsenaux ; les belles et riches fonderies sont pillées ; les splendides maisons des faubourgs sont incendiées ; la somptueuse villa du prince de Metternich a été saccagée ; par malheur, le prince n’a pu être découvert ; peut-être est-il enseveli sous les ruines, ou s’est-il dérobé au juste ressentiment du peuple à la faveur d’un déguisement ? L’Empereur....

– Mais, de grâce, laissez-moi respirer, Polixène ! Vous m’étourdissez, vous me mettez hors de mes gonds. Alisa, viens, ma fille ; Alisa, viens vite. »

Alisa était dans ses appartements, s’entretenant avec un vénérable ecclésiastique qui avait été son professeur d’histoire au couvent de San Dionisio, et qui venait quelquefois rendre visite à son ancienne élève. Il y était engagé par la vieille affection qu’il lui portait depuis son enfance, affection qu’avaient accrue encore les vertus, la politesse et la reconnaissance qu’Alisa lui avait vouée, ainsi qu’à toutes les personnes qui s’étaient consacrées à son éducation. À l’appel si empressé de son père, la jeune fille se leva, fit signe à don Severino de la suivre, et ils entrèrent tous deux dans le cabinet.

Bartolo, conservant sa pose nonchalante et prenant à peine le temps de saluer le prêtre, dit à Alisa :

« Écoute ce que nous annonce Polixène. Je suis tout hors de moi-même. Le savais-tu ? à Vienne, une révolution des plus foudroyantes vient d’éclater, et l’empire n’est plus.

– Vive l’Italie ! s’écria Polixène avec une certaine expression de physionomie qui allait à l’adresse du prêtre. Oit ! don Severino, les noirs, cette fois-ci, pourront se reposer. Votre Metternich a caché sa queue sous les vieux protocoles de la diplomatie ; il l’a scellée avec les aigles doubles de la grande chancellerie impériale, et désormais « Empereur, Roi de Hongrie et de Bohême, Duc de Carinthie, Comte du Tyrol » et surtout « Roi d’Italie » sont des vieilleries à déposer dans le musée des antiquités de l’Égypte. DIEU ET LE PEUPLE, voilà le titre de la souveraineté universelle. Vive l’Italie !

– Signora Polixène, vous parlez avec une animation extraordinaire ; vous créez toute une histoire en deux mots ; mais l’histoire ne s’improvise pas, ma signora.

– Oh ! cela était bon autrefois ; maintenant l’histoire d’un jour demande des volumes in-folio. Aujourd’hui, à Paris, ce sont les blouses qui ont abattu la monarchie constitutionnelle ; mais, à Vienne, il ne faut qu’une poignée d’enfants de l’université pour renverser le trône inébranlable des Césars. Comprenez-vous ? quelques jeunes gens auxquels ne peuvent résister ni la majesté des palais impériaux, ni les forteresses inexpugnables, ni les formidables parcs d’artillerie, ni les armées les plus imposantes et les plus nombreuses.

– Mais croyez-vous, dit le prêtre en se tournant vers Bartolo pour éviter le regard de Polixène, croyez-vous que Vienne soit tombée sous l’effort de cette poignée d’enfants ?

– Je le crois, puisque Polixène nous le dit.

– Oui, repartit don Severino, je conçois. Un bambin de deux pieds peut tuer un géant en lâchant la détente du fusil. C’est ce qui est arrivé à Vienne. Le fusil était chargé depuis longtemps ; on avait placé les balles, versé la poudre dans le bassinet, monté le chien, et puis on a dit aux enfants : tirez. Quelle merveille y a-t-il de voir, à cette faible pression, le fusil partir et le géant tomber blessé ou mort ?

« Vous ignorez depuis combien d’années le fusil se chargeait. Joseph II y a mis la poudre, en opprimant l’Église ; le voltairianisme y a jeté les balles, en s’asseyant sur les bancs des parlements impériaux ; et ce qui a mis la poudre au bassinet, c’est une fausse politique sous laquelle le mal impuni s’infiltra dans l’empire. On craignit un plus grand désordre et on laissa prendre les devants à la férocité du radicalisme suisse ; on ne sut pas opposer de barrières à l’irréligion assise dans les chaires de l’enseignement. Quand le fusil fut bien chargé, l’illuminisme, par la main des sociétés secrètes, saisit le chien, visa le coup et fit tirer quatre mauvais sujets de l’université. Le coup partit comme un éclair. C’était fort naturel ; c’est ainsi qu’on détruit tout. Cela est connu.

– Mais savez-vous, don Severino, dit Bartolo, que vous parlez comme un livre ? Cette réflexion que vous me communiquez, je ne l’avais jamais faite.

– Beaucoup d’autres sont dans le même cas que vous. Pour si peu qu’on eût voulu y réfléchir, surtout ceux à qui Dieu avait confié le gouvernement des peuples, il était évident que, sur une pente aussi glissance, les chutes devenaient inévitables. Ç’aurait été un miracle de voir l’Europe rester là, immobile et comme suspendue, sans tomber dans un abîme de bouleversements inouïs. »

Et Bartolo :

« Mais tant de révolutions ont éclaté à l’improviste en Sicile, en France, en Autriche, en Hongrie, en Transylvanie ! Elles ont surgi toutes d’un seul coup, comme une de ces avalanches qui, se détachant des montagnes, entraînent avec leurs débris tout ce qu’elles rencontrent.

– Que voyez-vous là d’étonnant ? Je serais surpris qu’il en fût autrement. Quand le feu est à la mine de cent côtés à la fois, ne faut-il pas qu’elle fasse explosion et qu’elle lance dans les airs tout ce qui est à sa portée ?

– Comment donc se fait-il que tout le monde n’ait pas remarqué une chose si claire et si simple ?

– Chacun a pu voir, du moins, les effets produits par l’explosion de la poudrière : les rochers ont été ébranlés, les maisons ruinées, les arbres arrachés et précipités dans les ravins. Et cependant, en ce moment même où nous parlons du désastre, on le laissera se reproduire une seconde, une troisième fois, jusqu’à ce qu’enfin l’univers s’abîme et retombe dans le chaos.

– Et s’il en arrive ainsi, interrompit Polixène avec une colère mal concentrée, c’est que, vous autres prêtres, vous êtes ennemis de la liberté, noirs comme minuit, rétrogrades comme des écrevisses, poltrons comme des limaces. Laissez les peuples libres, et ils ne feront ni insurrections ni révoltes.

– Si ma signora avait autant de bon sens que d’assurance, j’essayerais de lui faire comprendre que la vraie liberté des peuples consiste dans la paix, qui est le fruit de leur soumission raisonnable à Dieu, à l’Église et à l’autorité légitime qui les gouverne. La liberté, sans ces trois conditions, c’est une perturbation de tout ordre naturel et politique, c’est même une tyrannie cruelle qui écrase sous son poids les nations que Dieu veut punir. Alisa, ne vous passionnez jamais pour une liberté qui fuit devant les hommes et qui, lorsqu’on la rencontre, n’est qu’une déshonorante servitude. »

Et, prenant congé de la compagnie, don Severino partit, laissant Polixène pâle et tremblant de rage. Bartolo se leva, comme s’il sortait d’un profond sommeil, et il s’habilla pour aller faire un tour sur le Corso et s’informer des nouvelles du jour.

Les astucieux démagogues savaient mieux que don Severino qu’il n’y a pas de liberté en dehors de la religion ; ils se couvrirent donc du masque de la piété pour tromper les peuples, car ils voyaient encore en eux des fils trop soumis de l’Église et peu disposés à sacrifier leur âme et leur conscience pour une liberté qui les eût privés du précieux trésor de la foi.

Ils prirent donc occasion de la révolution de Vienne pour appeler la jeunesse italienne à une guerre qu’ils appelaient sacrée, à une guerre de religion. Ils criaient partout que l’étranger profanait les églises, insultait les images vénérées des saints, brisait les autels, persécutait les évêques, emprisonnait les prêtres, enlevait les femmes, déshonorait les vierges, massacrait les enfants, dont il jetait aux chiens les membres palpitants. Il fallait donc se lever, se croiser pour la guerre sainte : Dieu et Pie IX les bénissaient, la valeur italienne les guidait, la victoire et le triomphe les attendaient sur les bords de l’Adige, sur le Bachiglione et le Tagliamento.

Le 17 mars, Milan se souleva contre la garnison autrichienne, et, après une lutte furieuse, elle parvint à chasser toute la garnison de la ville, du château et des positions militaires quelle occupait. Le signal était donné, les villes de la Lombardie et de la Vénétie prirent les armes, et l’armée du maréchal Radetzky, saisie à l’improviste dans ses cantonnements, se trouva entourée de toutes parts ; l’assaut fut si prompt et si violent, que les soldats ne purent se réunir et faire face à l’attaque qui les prenait en même temps sur tous les points.

Les paysans des campagnes lombardes tendirent mille pièges aux légions autrichiennes éparpillées dans les champs et les plaines ; ils dépavèrent les routes, brisèrent les ponts et barricadèrent les sentiers avec des troncs d’arbres. L’artillerie s’enfonçait dans les prairies ; la cavalerie était arrêtée par les fossés et les ronces ; partout le tocsin se faisait entendre ; les femmes et les enfants se mettaient à leurs fenêtres pour jeter des pierres aux fuyards. Quand ils avaient franchi un obstacle, ils tombaient dans des fossés ; en sortant d’un piège, ils se jetaient dans un autre ; pour une barricade surmontée, ils en retrouvaient mille autres en même temps. Manquant de vivres, brûlés par la soif, brisés de fatigue, épuisés, harcelés sans cesse par les révoltés, sans abri, exposés à la pluie, aux intempéries de la nuit, poursuivis de tous côtés, il n’y eut qu’un bien petit nombre de ces militaires qui purent arriver, en fort triste état, pour se remettre de leurs fatigues et de leurs souffrances, aux forteresses de Vérone, de Peschiera, de Mantoue et de Legnano.

Le Piémont, ayant enfin trouvé l’occasion propice et si longtemps attendue de s’agrandir et de former un royaume italien avec Macra, le Panaro, le Pô, les Lagunes et toute la couronne des Alpes d’une mer à l’autre ; le Piémont, dis-je, envoya ses légions au-dessus du Ticino, et marcha bien serré au cœur de la Lombardie, ayant en tête Charles-Albert, avec ses deux fils, le duc de Savoie et le duc de Gênes. Il ne s’était pas encore tourné vers Crémone avec l’aile gauche et l’aile droite, étendue au-delà de l’Adda, que déjà les duchés de Modène et de Parme, révoltés contre leurs princes qui s’étaient exilés, vinrent se jeter dans les bras de Charles-Albert. Par l’entremise d’ambassadeurs secrets, il leur promit une foule de franchises et de privilèges, sous le drapeau blanc et la glorieuse croix de la Savoie. Cependant la jeunesse lombarde et toscane, excitée par les cris de liberté que faisaient retentir partout les coryphées de l’indépendance, accourait en armes de tous les points, pour rejoindre l’armée subalpine et faire avec elle la sainte guerre italienne.

Rome pouvait-elle demeurer spectatrice oisive de cette admirable ardeur qui transportait les jeunes gens dans les contrées supérieures de l’Italie, surtout à ce moment où cette ville était devenue le foyer de la plus furieuse démagogie, le refuge de tous les émigrés des États de l’Europe, le grand cloaque où bouillonnait l’écume des sociétés secrètes ?

Une des premières conséquences de ces agitations, après les mouvements de Vienne et la révolte de la Lombardie, fut de couper net tout rapport avec l’empire d’Autriche, et de mettre Rome et le pape dans une expectative d’inimitié amère et violente de la part de cette généreuse nation. Rome avait célébré les victoires exécrables du radicalisme suisse sur les catholiques des Cantons primitifs ; ce ne fut plus de la joie, ce fut une véritable frénésie, quand elle vit abattre, par l’impiété allemande, ce trône si auguste qui, pendant plus de trois siècles, fut un rempart contre l’hérésie qui menaçait d’envahir les contrées méridionales.

Ce n’étaient qu’illuminations, coups de canons, coups de fusil, cris, hurlements : Vive l’indépendance ! Mort à l’Allemand ! Les sept collines en étaient abasourdies. Mais tout cela comptait pour rien : il fallait outrager l’Autriche d’une manière plus solennelle, méconnaître le droit des gens, souiller la blanche robe de l’église romaine, fouler aux pieds tout ce que l’hospitalité a de sacré, violer les appartements du pacifique hôtel de l’ambassade impériale, assaillir ce palais, maudire et crier : Mort au comte de Lutzow !

Une populace éhontée, portant des drapeaux et des cocardes tricolores, vint entourer le palais de Venise, habité par l’ambassadeur, et, après les menaces et les malédictions d’usage, dressa des échelles, arracha des barres de fer et descendit avec des cordes, au milieu des huées, l’écusson qui portait l’aigle impériale d’Autriche. Quand elle arriva à terre, les mutins passèrent deux longues cordes par les anneaux de ces armoiries, et tous les brigands de Cicervacchio les traînèrent par les rues, au milieu d’un tumulte de cris impossible à décrire. Les Troyens dépensèrent moins d’enthousiasme, quand ils eurent attaché, au grand cheval de bois élevé par les Grecs, les câbles destinés à l’introduire dans la sainte Ilion pour l’offrir à Minerve.

Lorsque les aigles couronnées furent jetées par terre, ces furieux, comme si par le fait ils avaient vu l’empire tomber dans la fange, commencèrent à jeter sur ces emblèmes respectables, au grand regret et à la honte des vrais Romains, de la boue, des projectiles immondes et toutes sortes d’ordures ; ils les couvrirent de crachats, les lapidèrent avec des grés enlevés au pavé des rues, les frappèrent de leurs cannes et les brisèrent à coups de haches. D’autres les foulèrent aux pieds et se firent traîner par le Corso en s’en servant comme de traîneaux ; d’autres en prirent des fragments dans la main, et, formant des danses grotesques, ils poussaient des éclats de rires, faisaient la figue, montraient les dents et se livraient à mille moqueries inconvenantes. Plusieurs poltrons, vêtus en gardes nationaux et l’écume du Cercle populaire, perçaient le cœur de ces aigles avec la pointe de leurs baïonnettes ; ils leur coupaient les têtes et les couronnes impériales avec autant d’ardeur que s’ils avaient combattu contre un régiment de hongrois ou de dragons :

« Voilà, criaient-ils d’un air de triomphe, voilà le cas que nous faisons de l’Autriche. Mort aux Croates ! Au diable les Allemands ! »

Les nobles et généreux Romains se cachaient la face de honte ; ils rouissaient en ce moment d’être citoyens de la ville éternelle ; ils auraient voulu fuir sous la mer pour ne pas voir ces abominations, commises par des gens qui étourdissaient l’Italie et le monde entier, en criant qu’ils allaient régénérer les nations, réunir dans un saint baiser la liberté, la justice et la paix, et faire briller le soleil de la civilisation sur toutes les terres

 

          Qu’entourent l’Apennin, les Alpes et la mer.

 

Les actes sauvages commis par ces forcenés au milieu du Corso de Rome auraient-ils été désavoués par les Caraïbes, les Hurons et les plus féroces tribus de l’Australie ?

Mais le triomphe n’était pas complet. Voici venir des portefaix et des valets armés de haches et de couperets, qui fendent les armes impériales et qui les attachent avec une corde sur un âne qui passait avec des paniers remplis d’immondices. Chargé de ces pièces de bois, l’animal est saisi par la queue ; deux autres bandits le prennent par le licou, et tous crient à grands efforts de leurs poumons : Voilà l’honneur que méritent les Allemands. Et d’autres, frappant la pauvre bête, disaient : À la potence ! ou bien : Au feu !

Arrivés à la place du Peuple, ils mirent le feu à un tas de paille, brûlèrent les morceaux des armes impériales et dansèrent autour de ce feu de joie. Un lazzarone, faisant le politique et le brave, dit :

« Romains, il faut mettre à mort cet âne qui a porté sur son dos les aigles impériales ; il est, par le fait même, infâme et excommunié. »

Mais l’ânier, qui n’était pas progressiste, commença à s’écrier :

« Romains, vous ne pouvez pas tuer cette pauvre bête, puisque, après tout, c’est un âne italien.

– Bravo ! tu as raison, cria un carbonaro ; le sang italien est sacré. »

Toutefois l’âne fut conduit dans le Tibre, ou son maître le lava et d’où il sortit purifié de toute souillure impériale.

 

 

 

 

XXI. L’ENSEIGNE.

 

 

 

Quand on connut à Rome, d’une manière plus précise, le soulèvement de la Lombardie, l’expédition de Charles-Albert et le départ des escadrons auxiliaires qui, de tous les points de l’Italie, allaient rejoindre l’armée sarde, la capitale du monde fut livrée tout entière à l’agitation et à la fermentation. Les chefs de la ligue secrète ne se donnaient plus de repos. Dans le Cercle populaire, c’était un flux et reflux continuel d’agents, de courtiers, de messagers, d’officiers de recrutement et d’enrôleurs de volontaires. Les jeunes gens, de leur côté, s’empressaient de grossir les rangs des braves.

Par un édit du prince Aldobrandino, ministre de la guerre, les rôles des nouvelles milices étaient ouverts ; le prince Rospigliosi, général de la garde civique, envoya des invitations aux soldats romains ; Cicervacchio était le quartier-maître de tous les Rioni ; il avait à son service les courriers, les trompettes et les hérauts de l’assemblée. Sterbini, Spini, Torre, Masi, le droguiste Galletti, s’étaient faits orateurs et tribuns du peuple, tandis que le père Gavazzi remplissait les fonctions de factotum. Dans les carrefours et dans les places publiques, on montait sur des bancs, sur les bassins des fontaines, sur les portes des cafés, sur les tonneaux des cabarets ; et, agitant en l’air des foulards et des drapeaux tricolores, les orateurs invitaient le peuple à venir les entendre.

La foule accourait :

« Qu’est-ce que cela ?

– Qu’y a-t-il ?

À la guerre ! Italiens, à la guerre ! La patrie demande vos bras, car la liberté de l’Italie vous attend dans les plaines de la Lombardie. Romains, aux armes ! Aux armes, Romains !

– Aux armes ! c’est bientôt dit, aux armes ! répondaient en branlant la tête certains hommes aux moustaches sévères. Quel est donc le fou qui se fera massacrer pour le plaisir de ces messieurs ? Pas si bête !

– Tais-toi, poltron, disait un brave ; tu n’es qu’un sacristain du Caravila 38 !

– Signor fashionable 39, ajoutait un gros monsieur en prenant le parti de ce bon brave homme, pourquoi donc ne partez-vous pas, vous autres. Allez donc vous faire ouvrir le ventre en l’honneur de la liberté ? »

Il fallait voir les hommes du peuple, les yeux fixés sur ces orateurs, écouter leurs discours, faire une moue fort significative, froisser le nez, lever les épaules, puis rentrer dans leurs boutiques et leurs magasins. Alors les femmes leur demandaient :

« Que disent donc ces écervelés ? Jesus ! Maria ! autrefois, c’étaient les prêtres qui prêchaient sur ces places, le crucifix à la main, et maintenant ce sont des signori agitant des drapeaux ! Madonna sanctissima ! que voyons-nous ? Le monde peut s’attendre à des prodiges. »

Les pauvres mères étaient dans de terribles angoisses, en entendant de pareilles excitations à la guerre. Les enrôleurs embauchaient les jeunes gens de la Sapience 40, les enfants du bataillon de l’Espérance et jusqu’aux garçons de boutiques. Ils les décidaient, par leurs artifices et leurs caresses, à signer un engagement. Excités par le vin et l’enthousiasme, ces jeunes gens et ces enfants s’en retournaient chez eux ivres de la fureur des combats ; rien ne pouvait les retenir : ni les pleurs de leurs mères, ni les caresses de leurs sœurs, ni l’autorité de leurs pères ; ils interrompaient sans regrets le cours de leurs études ; ils brisaient les espérances de leur famille, et, foulant aux pieds les affections les plus douces, celles de l’adolescence, ils prétendaient partir pour la guerre.

On vit alors des choses inouïes et opposées aux plus saintes lois de la nature. Des fils uniques, soutiens de leurs mères veuves, entourés des soins de leurs sœurs, qui ne vivaient que du travail du jeune homme, s’enrôlaient sous les drapeaux, sans laisser à leur famille la moindre ressource et l’abandonnant en proie à la disette et au chagrin. Une foule d’hommes mariés, saisis du démon de la guerre, partirent sans dire adieu à leurs jeunes épouses, sans donner un baiser à leurs enfants, laissant les unes veuves et misérables, et les autres orphelins et sans pain. Combien de femmes, le jour du départ des légions, ne s’éveillèrent-elles pas en pensant que leurs maris vaquaient à leur travail ou aux affaires de leur commerce, tandis que, plus barbares que les animaux eux-mêmes, ils s’en allaient, le fusil sur l’épaule, avec ces bandes de sauvages, loin de la ville de Rome, oubliant leurs familles privées de tous secours, leurs femmes à peine mères, leurs enfants qui, ce jour-là même, demanderaient en vain à leurs mères un peu de pain ! Combien même n’y en eut-il pas qui, avant leur départ, vendirent leurs matelas et jusqu’à leurs lits, laissant leurs femmes sur les planches ou sur la paille 41 !

L’amour de la patrie est subordonné aux devoirs sacrés de la nature, quoi qu’en aient dit les prédicateurs de la croisade de l’indépendance. Ces messieurs, du reste, eurent bientôt remis la croix dans leur poche, recommençant à se lisser les moustaches sur le Corso et au café Neuf, et fumant le cigare au lieu d’affronter la fumée du canon et la poussière glorieuse des batailles.

Il fallait voir ces Gracchus et ces Brutus pérorer de loin contre le Croate, exciter au combat, dégainer le glaive à deux tranchants de la parole, et, dans leur loquace enthousiasme, frapper d’estoc et de taille les phalanges ennemies, les rompre, les décimer, les poursuivre, sans quartier, et, après le triomphe, se rendre à l’hôtel de l’Angioletto, du Triton, ou des Trois-Rois, pour y faire de copieuses libations, se remplir l’estomac et vider les bouteilles de Velletri et d’Orvieto en criant :

« Vive l’Italie ! Vive l’indépendance ! Mort aux Allemands ! »

À Rome, on ouvrit tous les magasins militaires ; et, comme le pape avait fait subir cette année-là des modifications à la tenue de la troupe, on enleva des dépôts les vieilles tuniques, les redingotes, les bonnets à tranchoirs, et on les distribua aux nouvelles recrues ; plusieurs toutefois durent se contenter de souliers, d’un sac, d’une bandoulière en guise de giberne, et d’un couteau de chasse. Quant aux autres, ils étaient vêtus en bourgeois, sans insignes militaires, si ce n’étaient les plaques pontificales attachées au chapeau avec la cocarde tricolore. En somme, c’était là un véritable ramassis de ribauds, aussi instruits dans l’art militaire que dans la politesse et dans la religion.

À la taverne de l’Étoile, un charbonnier, nommé Basile, disait :

« Garçon : un demi-litre de Genzano. Nous voulons le goûter un peu, maître Tito et moi. Eh ! compère, quel étrange panégyrique nous a fait aujourd’hui le père Gavazzi au Colisée !

– Ah ! tu as été au chemin de la croix avec les Sacconi 42 ? reprit maître Tito. Quel miracle de te voir là, toi dont les stations favorites sont toujours aux meilleures cantines de Rome !

– Comment ! dit Basile, tu ignores, compère, ce qui vient de se passer au Cotisée ?

– Oui.

– Eh bien, je puis te dire que l’armée romaine est en route pour la Lombardie ; elle va délivrer l’Italie, chasser les Allemands, faire couler des fleuves de sang ; et, pour conclure en un mot, j’ai entendu de mes oreilles certains jeunes soldats qui juraient de rapporter à Rome assez de moustaches de Croates pour s’en faire un oreiller, et dormir ainsi sur leurs lauriers. En voilà des serments ! et ce sont des gaillards à les tenir, sais-tu ?

– Dis-moi donc, Basile, est-ce que les Croates ont dans leurs fusils des balles de pommes cuites et dans les mains des sabres de carton, comme ceux que Befana vend sur la place Saint-Eustache ? Je pense, moi, que leurs balles sont bien de plomb et leurs épées de pur acier, ce qui fait que plus d’un jeune homme laissera à la bataille sa peau et ses moustaches.

– Bah ! interrompit Basile. Le père Gavazzi disait : “Romains, fils de héros, sang troyen !” Comprends-tu ? “Marchez audacieusement contre un ennemi qui fuira au seul nom de Rome ! Chacun de vous vaut mille de ces lâches !” Ainsi, compère, l’omelette est belle et toute faite : un pour mille. “Portez la valeur romaine dans les champs de la Lombardie ; que les dames italiennes voient briller la croix rouge sur vos poitrines ; qu’elles admirent sur vos traits le courage des héros, et qu’elles espèrent !”

– C’est peut-être pour chercher femme qu’ils vont en Lombardie ? dit Tito.

– Imbécile ! reprit Basile en vidant la bouteille, ce mot de « dames » te fait prendre le change. Le père Gavazzi voulait dire par là, bête que tu es ! que les dames verraient des mines martiales de nature à faire peur aux Allemands. Il ajouta : “Il me semble vous voir voler de victoire en victoire, sur la Trébie, sur le Pô, sur l’Altice, sur le Bottiglione.” Entends-tu ? ce sont des fleuves, ceux-là. Et puis, ouf ! il en a tant dit ! la Brenta, la Piava, le Taiamento... Vraiment, je ne croyais pas qu’il y eût tant d’eau dans ce monde.

– Garçon ! une autre bouteille », dit maître Tito ; et, se tournant vers Basile : « Mais, compère, comment as-tu pu retenir tant de noms ?

– C’est que je suis toujours au Cercle populaire avec Cicervacchio, Mecocetto et maître Girolamo ; c’est là qu’on entend, chaque soir, des panégyriques et des poésies de toute espèce. Aujourd’hui, au sermon du père Gavazzi au Colisée, il y avait des gens instruits qui nous disaient les noms des fleuves, des lacs et des villes de la Lombardie. Quel pillage, compère, ils vont faire là-bas ! Tu devrais y envoyer aussi ton garçon Nanetto et ton neveu Toto ; ils feraient deux bons soldats.

– Que le diable y aille s’il veut ! dit maître Tito. Ma femme ne saurait se passer de ses enfants ; quand ils ne rentrent pas assez tôt le soir, elle fait un vacarme insupportable. Un jour qu’ils étaient allés voir l’illumination, elle cria si haut et si fort, que don Peppe, le vice-curé, qui venait de visiter un malade au troisième étage, entra chez nous pour la calmer, ce qui fut heureux pour moi ! Sais-tu qui est ce don Peppe ?

– La patrie les réclame pourtant, ces jeunes gens... Si tu savais les belles choses que disait le père Gavazzi ! Il était debout sur le banc du Chemin de la croix 43 et portait deux croix rouges, longues de deux paumes, l’une sur sa soutane et l’autre sur son manteau.

– Comme celles des pères crucifères de Saint-Camille ?

– Beaucoup plus longues. Il nous surpassait tous de la tête. Nous étions dans le grand espace de l’amphithéâtre. Fallait voir ! De la main gauche, il prenait le bas de son manteau (Basile joint le geste à la parole), le croisant contre sa poitrine ; et, la main droite étendue, il s’écriait : “Romains, la patrie... quelle page immortelle dans l’histoire ! Dieu et la patrie... jeunes Romains, ne vous sentez-vous pas le sang bouillonner dans les veines, le cœur battre, l’âme frémir ?”

– Ouf ! quelles choses !

– Je suis un ignorant ; je ne te dis pas cela comme il faut. Comment tout se rappeler ? Et puis... ah ! oui, écoute ça... et puis, se tournant vers les dames, il leur parla ainsi : “Dames romaines, ne pleurez pas, laissez partir vos fils pour la guerre sacrée ; que dis-je ? engagez-les, excitez-les vous-mêmes à partir... C’est le sang italien que vous leur avez donné avec la vie... c’est un sang noble, c’est le sang des anciens Quirites.” Entends-tu, compère, il s’agit de Quirinus. “Mères romaines, si jamais vous apprenez que vos fils sont morts dans la bataille, ne pleurez pas, car leurs blessures seront honorables et reçues en pleine poitrine ; le Romain ne tourne jamais le dos...”

« Et puis il parlait de certaines mères (des vieilles, s’entend), qui vivaient dans un pays où l’on rapportait les soldats morts sur des boucliers, et il les appelait des “Laci.....” Ah ! (et il buvait un verre) le bon vin réveille la mémoire : il les appelait des “Lacédémoniennes...”

– Je t’ai dit mon dernier mot : que le diable y aille s’il veut ! Non, non, mes enfants, je les veux avec moi ; je ne prétends pas m’en séparer, je ne souffrirai pas qu’ils deviennent des démons. Chaque soir, je les recommande à leur ange gardien, afin qu’il me les conserve bien portants et craignant Dieu et la Madone. Le père Gavazzi, mon cher Basile, a beau dire : “Mères, ne pleurez pas !” si ma femme l’avait entendu, elle lui aurait sauté aux yeux, pour sûr. »

Ce bon Tito disait vrai, et beaucoup de amères maudissent encore aujourd’hui ces prédications. Aser, au moins, fut plus réservé ; il n’arracha pas les enfants des bras de leurs mères ; il se serait reproché une séduction aussi coupable, et il se serait reproché d’entraîner sur les champs de bataille tant de jeunes gens qui lui semblaient destinés à la boucherie.

Ce scrupule fit qu’Aser enrôla les criminels et les vagabonds venus de tous pays chercher fortune à Rome. Ces aventuriers comprirent qu’une occasion favorable se présentait à eux. En effet, Rome était réduite au plus triste état : la police disparue, le gouvernement sans force, les gens de bien consternés, les factieux puissants et hardis, tout cela empêchait l’action des nobles intentions, des saints désirs de Pie IX, des mains duquel les révolutionnaires avaient arraché l’épée de la justice. Ces criminels vivaient à Rome de larcins et de rapines, quand ils n’étaient pas hébergés aux frais de la secte. Se contentant d’une modique solde, espérant faire un riche butin dans toutes les villes de la Lombardie, ils s’étaient fait inscrire par Aser et brûlaient de marcher à la guerre de l’indépendance. Dans le comité secret, les chefs avaient résolu d’en former un bataillon de corps-francs ou de tirailleurs, et de les placer toujours à l’avant-garde et sur les points les plus périlleux. Leur extérieur et leur physionomie étaient bien faits pour épouvanter l’ennemi, et tenir en respect les habitants des États qu’on devait traverser.

On se tromperait fort si l’on croyait qu’Aser se remettait volontiers en campagne et n’avait pas au cœur d’autre affection que celle de la liberté et de la gloire italienne. Il était dominé par un amour d’autant plus fort qu’il était plus noble et que l’objet en était plus digne. Quoique sans espérance, son âme était vivement agitée et son cœur étroitement enchaîné par cette passion. Aser cependant ne ressemblait pas à tant d’autres agents de la secte qui excitent les autres à partir et restent à Rome en pantoufles, attendant au coin de leur feu les nouvelles de la guerre. En sa qualité de délégué des sociétés germaniques, il devait s’exposer aux plus grands périls pour animer, soutenir les entreprises par son exemple, et informer plus sûrement de ce qui se passait en Italie les conjurés de Vienne, de la Hongrie et des autres États allemands.

Alisa, de son côté, était plongée dans une profonde inquiétude. Elle n’ignorait pas qu’Aser devait partir pour une guerre pleine de périls et marcher au premier rang, au risque d’être tué dans la bataille et de mourir sans consolations ; elle savait qu’il allait être exposé aux fatigues de la route, aux intempéries du climat, à la famine, aux incommodités du bivouac, aux attaques nocturnes, enfin à mille privations et à mille dangers. Elle n’avait jamais voulu s’avouer à elle-même son amour pour Aser, et elle appelait compassion, pitié et reconnaissance les sentiments vagues qui remuaient son cœur.

Apprenant qu’il devait partir bientôt avec l’avant-garde des légions, Alisa se demanda longtemps si elle pouvait, sans manquer à son devoir, lui offrir un gage de sa reconnaissance, à lui qui l’avait retirée de dessous le cheval de la place Trajane. Après avoir mûrement réfléchi et pesé les doutes, les perplexités, les mouvements et l’agitation de son âme, la jeune fille mit fin à cette lutte intérieure et résolut d’envoyer à Aser une médaille en or de l’Immaculée Conception, la médaille miraculeuse. Elle passa dans l’anneau du bijou un ruban de soie rose, le plaça dans une petite boîte d’ivoire ornée d’arabesques et de cercles d’or, et, avant de la fermer, elle baisa l’image de la Vierge, la priant ardemment d’abaisser un regard de miséricorde sur ce pauvre jeune homme, de le protéger dans les dangers, de le défendre dans les batailles, de veiller sur lui toujours et en tous lieux, mais surtout de ne pas l’abandonner à l’heure de la mort, de toucher son cœur, de lui obtenir la pénitence, la lumière de la foi et la grâce du salut.

En ce moment arrivait son maître de langue anglaise ; elle prit sa leçon et lui dit :

« Signor Alfredo, voudriez-vous me faire un plaisir ?

– Commandez, mademoiselle, répondit Alfredo ; vous êtes si vertueuse et si bonne, que je m’estimerai heureux de vous servir. »

Alisa tira d’une cassette sa petite boîte, rougit légèrement, baissa les yeux et reprit :

« Vous m’annoncez qu’Aser, votre ami, est sur le point de partir pour la guerre ; voudriez-vous lui offrir, au nom d’une demoiselle romaine, cette médaille de la Madone, et le prier de la suspendre à son cou sans jamais s’en séparer ? Je vous recommande bien de ne pas me nommer. Aser acceptera le don, je n’en doute pas, de quelque part qu’il vienne, car il est si bon et si courtois à l’égard de tous ! »

Alfredo, une fois sorti de chez Bartolo, n’eut pas de repos avant d’avoir trouvé Aser ; il le rencontra au moment où il s’en retournait chez lui, triste et abattu à la pensée de son départ qui devait avoir lieu ce soir-là même ; il songeait à l’impossibilité où il était de revoir Alisa avant de partir, car il avait en vain attendu qu’elle sortît pour aller à la messe à Saint-Marcel. Alfredo, joyeux et mystérieux tout à la fois, lui dit en l’abordant :

« Je t’apporte une bonne nouvelle.

– Laquelle ? dit Aser avec une certaine insouciance.

– Une nouvelle qui te rendra plus léger que l’oiseau.

– Hâte-toi, Alfredo, je suis fort affairé ; tu sais que je dois quitter Rome. »

Alors Alfredo tira la petite boîte de sa poche, l’ouvrit doucement, puis, tenant le couvercle à demi ouvert, il dit à Aser qui le considérait avec étonnement :

« Une demoiselle romaine te présente ce joli cadeau, et, parce que entre amis il n’y a pas de secret, bien qu’on m’ait ordonné la plus grande discrétion, je te dirai que cette chère madonnina (et, ce disant, il prenait la médaille hors de la boîte) vient d’Alisa. Elle te recommande vivement, par amour pour elle, de toujours la porter suspendue à ton cou. »

Aser tremblait de la tête aux pieds. Le chaud, le froid, la sueur lui parcoururent tout le corps ; il fut saisi d’une angoisse intérieure et d’un battement de cœur si violent, qu’il lui semblait que sa poitrine allait s’entrouvrir. D’une main convulsive, il saisit la médaille et n’osa pas regarder l’image de Marie ; il ouvrit sa chemise, passa le ruban à son cou, prit la médaille de la main droite, et la plaça vivement sur son cœur.

« Alfredo, s’écria-t-il, dis à cet ange que je jure de ne jamais me séparer de ce bijou ! Dis-lui qu’avec ce bouclier j’affronterai seul mille escadrons de cavalerie ; que je m’exposerai au feu de mille bouches à canon ; ni le glaive ni le feu ne pourront m’arrêter. Dis-lui adieu de ma part... dis-lui qu’elle prie pour moi. »

Et, sous le prétexte qu’il avait la fièvre, il chercha, avec une politesse affectueuse, à éloigner Alfredo afin d’être seul avec lui-même.

Quand il fut parti, Aser se jeta aussitôt à genoux au milieu de sa chambre, et, inclinant son front jusqu’à terre, il poussa un profond soupir, puis, levant les yeux vers le ciel et tenant la médaille dans ses deux mains :

« Dieu du ciel, s’écria-t-il, tu sais que je ne suis pas chrétien ; applique à l’image de cette “femme” qui est de la maison de Jacob et fille de David, ces bénédictions que tu as promises à nos pères. Ne tiens pas compte de mon iniquité, mais de l’innocence d’Alisa, qui imite si bien la candeur de la “Vierge de Sion”, que tu appelles dans les Prophètes “la fleur de Jessé”.

Après cette prière, il se leva. Un grand calme s’était fait dans son cœur ; il goûta pour un moment une paix qu’il n’avait jamais éprouvée dans les mystères des sociétés secrètes ; heureux s’il ne se fût plus laissé égarer par l’esprit du mal, heureux s’il eût fui les sentiers des impies et les abîmes des conjurations.

Bartolo, toujours attaché à son utopie de la confédération italienne qui, selon lui, devait régénérer tous les États de la péninsule, ne s’apercevait pas des malheurs qui devaient être la suite des funestes projets de la jeune Italie. Trompé par l’hypocrisie des factieux qui appelaient cette guerre sainte et chrétienne, il était transporté d’admiration à la vue des croix qui brillaient sur la poitrine des braves. Il s’était mis en tête qu’il n’y avait pas de différence entre chasser les Allemands de l’Italie et repousser les Sarrasins de la Palestine pour délivrer le sépulcre du Christ, comme il fut fait au temps des Croisades. Que de prêtres, que de religieux, que d’hommes distingués, à Rome et dans toute l’Italie, s’étaient laissés égarer par cette fausse idée ! Gare à qui hésitait à la partager ! C’était un ennemi du bonheur public, il avait commis le crime de félonie, il méritait les peines dues aux sacrilèges.

Pendant qu’il se préparait à sortir de chez lui, revêtu de son uniforme de garde civique, il vit entrer dans sa chambre, sans s’être fait annoncer et toute haletante, sa cousine Adèle, qui, se laissant tomber sur un fauteuil, se mit à pleurer, en disant :

« Ah ! Bartolo, venez à mon aide ! Secourez une pauvre mère ! ayez pitié de mon cœur maternel !

– Qu’est-il donc arrivé ?

– Hélas ! Bartolo, Mimo et Lando se sont mis en tête de partir pour la guerre. Mon Bartolo, au nom de la sainte Vierge, venez à la maison et détournez-les de ce malheureux projet. Mon mari, ma fille, mon petit Severo, pleurent et se désespèrent ; Nanna se jette tour à tour au cou de l’un et de l’autre ; Severo leur embrasse les genoux : rien n’y fait. Je ne sais quelle mouche les pique. Courez, Bartolo : j’ai enlevé leurs fusils, je les ai cachés dans ma chambre, ils menacent d’enfoncer la porte. Courez, Bartolo, pour l’amour de Dieu ! »

Bartolo mit son casque et partit avec Adèle qui avait pris son bras ; à peine arrivés, ils entendirent des gémissements, des plaintes, des sanglots.

« Ô mon Dieu ! s’écria Adèle.

– Ah ! maman, Lando s’est mis en colère contre papa, qui ne voulait pas lui donner d’argent ; il s’est jeté tout furieux sur la porte de votre chambre, l’a ouverte par force, a pris son fusil, a donné l’autre à Mimo, et ils sont partis en courant à la Sapience, pour rejoindre la légion des étudiants, dont le tambour battait déjà pour le départ. »

À cette nouvelle, Adèle tomba évanouie sur le parquet. Nanna et Bartolo la relevèrent et la placèrent doucement sur un sofa ; les femmes de service accoururent ; on alla chercher de l’eau et du vinaigre. Bartolo sortit à la hâte pour rejoindre ses neveux ; ne les trouvant pas à la Sapience, il monta dans une voiture sur la place Saint-Eustache, courut par la rue Ripelta pour prendre les devants et arriver plus vite qu’eux sur la place du Peuple, où les volontaires devaient faire halte pour attendre l’avant-garde des voltigeurs d’Aser.

Ayant enfin aperçu les tirailleurs de la Sapience, Bartolo s’approcha de ses neveux et commença à les engager doucement à retourner dans leur famille. Il leur dépeignit la douleur de leur père, les larmes de leur mère, évanouie et en danger de mort, il les supplia de venir la rappeler à la vie, leur disant que, si, malgré tout, ils persistaient dans leur dessein, il serait toujours temps de partir avec les légions.

Les deux jeunes gens, excités par les harangues incendiaires des orateurs démagogues, avaient déjà le cœur fermé aux sentiments de la nature : ils répondirent sèchement :

« Notre départ est décidé. La patrie est plus sacrée pour nous que les faiblesses d’une mère. Ayez soin de nous envoyer de l’argent à Ancône. »

Bartolo voulait insister ; mais tous les jeunes écervelés qui se trouvaient près de ses neveux et dont la plupart s’étaient arrachés aussi des bras de leurs mères commencèrent à s’indigner, à éclater en invectives et en menaces :

« Va, tu es un noir, un sale papalin, un vil sacristain, un traître jésuite ! Hé ! voilà un jésuite. »

Le brave Bartolo, voyant déjà les griffes s’allonger pour lui caresser les épaules et les épées sortir du fourreau, remonta dans son carrosse et retourna chez lui tout consterné : il commençait à entrevoir les fruits de religion et de civilisation que produisait l’arbre de la liberté italienne 44.

Rentré dans son appartement, il fut longtemps en proie à une tristesse profonde en pensant à sa cousine. Alisa vint trouver son père :

« Hé bien ? mon père, qu’avez-vous obtenu de Mimo et de Lando ?

– Hélas ! quels temps, ma fille, que ceux où nous vivons ! Qu’ils sont dénaturés, ces enfants ! Tes cousins, eux autrefois si aimants, sont devenus pires que des ours et des serpents. Quelle cruauté, quelle barbarie !

– Elle vous le disait bien, ma pauvre cousine, que dans ces réunions militaires la jeunesse romaine se gâtait, et vous ne vouliez pas croire à ses craintes, et vous la taxiez d’excessive timidité. Elle avait bien raison ! Mais ce Lando, autrefois si pieux, qui l’aurait jamais cru !... Ah ! mon père...

– Ma chère Alisa, tu as raison, je ne croyais pas que les choses en étaient venues à ce point... »

En ce moment entrait le vieux secrétaire de Bartolo qui avait à lui soumettre certains comptes ; il était tout hors de lui-même, car un de ses petits-fils était parti furtivement pour la guerre.

« Ah ! signor Bartolo, dit-il, le pape a beau crier du haut du Quirinal : “qu’il bénit l’Italie ; qu’il aime la paix ; qu’il n’est en guerre avec personne ; que tous les chrétiens sont ses enfants ; qu’il les aime tous, les embrasse tous dans son amour ; qu’aucun d’eux n’est étranger à son cœur ; que les braves Romains s’en vont, mais que c’est seulement jusqu’aux frontières ; que, si on les attaque, ils les défendront, mais qu’ils ne les franchiront pas”. Oui, ces furieux sont bien faits pour obéir à la voix de leur père et de leur souverain. Comment pourrait-il empêcher ces étourdis de passer la frontière et d’aller faire des sottises dans la Vénétie ?

– Oh ! pour cela... Pie IX a parlé trop clair. Il ne veut la guerre avec personne ; il ne veut pas de conquêtes ; il a donné ses ordres aux généraux Durando et Ferrari. Le soldat devra obéir à ses chefs.

– Oui, oui, ces soldats-là ne manqueront pas d’excuses. Ils sont capables de passer sur le corps de leur général, et, quand même les généraux, les colonels et les capitaines voudraient faire respecter la volonté du pape, l’armée les planterait là sans gêne en deçà du Pô. Mais ne croyez pas que les capitaines Masi, Galletti et Del Grande soient des hommes à rester sur les rives cispadanes. Videbimus infra... Signor Bartolo, voudriez-vous signer ces feuilles ? »

Cependant Alisa s’était retirée dans ses appartements : ayant besoin d’une paire de ciseaux, elle entra, pour la chercher, dans le cabinet de Polixène qui en était sortie un moment et s’entretenait avec une femme de chambre. En regardant de côté et d’autre pour trouver les ciseaux, Alisa remarqua un fauteuil couvert d’un grand foulard ; elle le souleva, et un uniforme militaire s’offrit à ses regards. Elle ne put s’empêcher de l’examiner eu détail. Elle le déplia, étendit les larges pantalons rouges, et y vit une ceinture de cuir verni à laquelle était suspendue une épée à garde dorée. Entendant les pas de Polixène, Alisa tourna la tête :

« Oh ! oh ! dit-elle, comment se fait-il que vous ayez ici cet uniforme ?

– C’est celui d’un jeune Péruvien, répondit Polixène ; ce jeune homme doit partir demain avec la seconde légion : il est allé ce matin jusqu’à Frascati ; le tailleur ne l’a pas trouvé chez lui ; ce soir, le jeune Péruvien fera prendre ses habits. »

Ce jour-là, Bartolo était de garde. Après avoir bu le café avec Polixène, sa fille et quelques amis, il partit en saluant ces dames et leur disant, comme il en avait l’habitude quand il passait la nuit au quartier :

« Au revoir, à demain. Alisa, tu es un peu fatiguée, couche-toi de bonne heure.

– Oui, mon père, répondit la jeune fille ; je souffre de la tête. Le départ de mes cousins m’a fait beaucoup de peine. »

Rome était alors dans une double agitation de douleurs navrantes et de joies féroces. Tous les jacobins triomphants allaient par le Corso, s’empressaient et se réunissaient ; on embrassait ceux qui allaient partir, on se félicitait, on parlait, sans jamais tarir, des espérances communes, on criait :

« Bravo ! Adieu ! Vive les guerriers d’Italie ! Vive l’indépendance ! Revenez bientôt, vainqueurs de l’étranger ! Qu’il n’en reste plus un, plus un seul sur le sol italien !

– Non, répondaient les volontaires, non, il n’en restera pas un. Mais vous autres, frères, faites qu’à notre retour nous ne trouvions plus un seul jésuite dans Rome. C’est notre testament : exécutez-le.

– Nous vous le jurons, s’écriait la foule. Marchez, et soyez sûrs que nous débarrasserons Rome de cette impure engeance. Mort aux Jésuites ! Vive Pie IX ! »

Ce testament était bien digne, en effet, de ceux qui l’ont fait, qui l’ont reçu et qui l’ont juré. Dieu pouvait-il ne pas bénir une guerre entreprise dans de si pieuses et de si saintes dispositions, et ne pas donner à l’Italie une liberté qui commença par la proscription ?

Sur la place du Peuple, on voyait des mères désolées, des épouses délaissées, des filles, des sœurs versant des larmes, des fiancées élevant vers Dieu leurs plaintes et leurs gémissements ; elles tendaient leurs bras vers le ciel, faisaient des gestes de désespoir et se livraient à toutes les démonstrations que peut inspirer une profonde douleur. Un rocher se fût attendri à ce spectacle ; le cœur des volontaires demeura insensible.

Vers minuit, Bartolo, préoccupé par la pensée d’Alisa qu’il avait laissée le soir pâle et souffrante, ne put résister au désir qu’il avait d’aller la voir et s’informer de son état. Il entra donc sous le portique de son hôtel, et, au moment où il montait l’escalier, il lui sembla entendre des voix dans la cour. Il s’arrêta, prêta l’oreille, et entendit la voix de Polixène. Il s’approcha de la petite porte, retint son haleine, et demeura immobile, il ne put saisir que ces quelques mots :

« Oh ! Alisa dort.... Ah ! Mimo ne peut pas m’abandonner.... Il brûle pour moi.... Moi ! le quitter ?... »

Bartolo se mordait les lèvres et frémissait.

« Ah ! coquine, disait-il en lui-même ; ah ! traîtresse, tu égares mon neveu ?... Tu l’as séduit... Enfin mes yeux s’ouvrent... maintenant !... maintenant qu’il vient dans ma maison, à une heure aussi indue. Mais il est parti, le fripon... Sois tranquille, hypocrite, à son retour il ne te trouvera plus chez moi. À demain, Polixène ! »

Marchant sur la pointe des pieds, il sortit de sa cachette et s’avança dans la rue, afin de reconnaître, s’il était possible, l’individu avec lequel s’entretenait Polixène. Un moment après, deux soldats de la garde civique, enveloppés dans leurs capuchons, sortirent de l’hôtel ; ils marchaient à grands pas et Bartolo ne put savoir qui ils étaient.

« Eh quoi ! se dit-il, la vaurienne n’avait pas assez d’un confident ! Qui sait pendant combien de nuits elle a fait ce jeu-là ? qui sait depuis combien de temps, lorsque moi et mon Alisa, ce cher ange, dormions tranquilles, elle recevait ici ces aventuriers ? Mais, demain ! »

Et il se mordait les doigts en regardant les étoiles. Il passa toute cette nuit au quartier, fumant son cigare avec dégoût ; il s’asseyait, se levait, s’appuyait contre les colonnettes de la guérite de la sentinelle, faisait deux pas, puis s’arrêtait. Quand la patrouille fut de retour, quand les procès-verbaux de la nuit furent visés et qu’on eut fait l’appel des soldats de garde, Bartolo s’étendit sur un banc pour trouver un peu de sommeil. Ce fut en vain ; la colère bouillonnait dans son cœur et de pénibles inquiétudes l’agitaient.

« Oui, je le ferai. Mais elle a pour elle tous les champions de l’Italie, je m’attirerai malheur. La chasser, c’est convenu ; cependant il faudrait trouver un prétexte et sauvegarder l’honneur d’Alisa. Pauvre cher ange ! dans quelles mains étais-tu !... Ai-je été fou de ne pas remarquer les manières de cette femme ! Elle parlait d’une manière inconvenante, et moi, la prenant pour une franche et locale Italienne, j’excusais tout. Mais, enfin, mieux vaut tard que jamais. »

C’est en proie à ces pensées qu’il rentra chez lui, entre sept et huit heures du matin, pour prendre le café, selon sa coutume lorsqu’il était de garde. Il entra dans le salon, courut à la chambre d’Alisa qu’il trouva à genoux, disant ses prières du matin devant la Madone.

« Bonjour, mon enfant, comment vas-tu ?

– Bien, papa ; j’achève le Requiem pour maman, et puis je viens. »

Bartolo passa dans le salon ; on servit, et Alisa, ayant embrassé son père, lui présenta le sucrier et prit la cafetière pour verser le café.

« Polixène ne vient pas ? dit Bartolo.

– Elle n’est pas encore sortie de sa chambre », répondit Alisa.

Il attendit un moment, puis, impatient, il sonna le domestique :

« Dis à Mariuccia d’appeler Polixène. »

La femme de chambre alla frapper à sa porte, et, ne recevant pas de réponse, elle revint :

« Mademoiselle ne répond pas ; elle doit être sortie de bonne heure. »

Bartolo appela le portier de l’hôtel :

« À quelle heure est sortie Polixène, ce matin ? lui demanda-t-il.

– Je ne l’ai pas vue, répondit le serviteur ; je n’ai pourtant pas quitté ma loge, où je préparais les lampes.

– Mariuccia, reprit Bartolo, entre dans la chambre de mademoiselle, et dis-lui que nous l’attendons pour prendre le café. Elle se couche si tard, qu’il n’est pas étonnant qu’elle dorme le matin ! »

La chambrière revint bientôt et dit :

« Elle n’est pas dans sa chambre. Je n’y comprends rien. Le lit n’est pas défait ; elle ne s’est pas couchée cette nuit, car j’ai trouvé son bonnet et sa robe de nuit sur la couverture, comme je les avais placés hier soir. De plus, ses vêtements sont jetés çà et là sur les chaises ; elle ne peut être sortie, car son chapeau, son châle et ses gants sont à leur place ordinaire. »

Bartolo ne revenait pas de son étonnement ; il fit pourtant un effort et dit d’un air tranquille :

« Je vais voir moi-même. »

Alisa voulait le suivre.

« Non, prends ton café, je reviens tout de suite. »

Il entra dans la chambre de Polixène, ferma la porte en dedans, jeta un rapide coup d’œil autour de lui, passa dans le cabinet où s’ouvrait la petite porte de l’escalier dérobé, qu’il trouva ouverte. Il descendit au rez-de-chaussée, la porte qui donne sur la fontaine était également ouverte ; il conclut de là que Polixène était sortie par ce passage secret, au moment où il l’avait entendue en si bonne compagnie lors de sa visite nocturne. Bartolo se tint quelque temps derrière la porte pour surprendre Polixène au moment où elle rentrerait ; il se disait : « La coquine ne doit pas tarder, car elle sait que c’est l’heure de prendre le café. Voyez un peu ! j’avais dans ma chambre les clefs de ces deux portes ; il faut qu’elle me les ait enlevées ou bien qu’elle se soit servi d’un passe-partout ; en attendant, l’hôtel est resté ouvert et on aurait pu sans difficulté nous dévaliser pendant la nuit. »

Voyant qu’elle tardait à revenir, et afin de ne pas éveiller les soupçons d’Alisa, Bartolo retourna au petit salon et dit au valet de chambre :

« Angiolo, tu es vraiment le type des portiers ! Polixène est sortie depuis longtemps, et tu ne t’en es pas aperçu. C’est fort bien !

– Pourtant, signor, je vous en demande pardon, mais j’ai tiré les verrous de la grande porte à sept heures.

– Tu l’as rêvé, Angiolo.

– Soyez sûr.....

– Tu réponds encore ? Tais-toi et va-t’en ! »

Et le pauvre Angiolo s’éloigna stupéfait et se demandant à part soi si réellement il n’avait pas rêvé.

Alors Bartolo dit à Alisa :

« Je dois absolument retourner au quartier. Quand Polixène reviendra, souhaite-lui le bonjour de ma part et dis-lui que nous l’avons attendue pour le café. »

En sortant de chez lui, il regarda attentivement pour s’assurer si la dévote demoiselle ne revenait pas de la messe ; mais il n’advint pas qu’il en vit même l’ombre. Arrivé au quartier, il y trouva de nombreux officiers qui faisaient beaucoup de tapage et qui s’entretenaient du départ de la première légion.

« Ils sont partis à quatre heures.

– Non, à quatre heures et quart.

– Ce n’est pas vrai.

– Si, si, j’étais sur la place d’Espagne, et j’ai entendu sonner l’horloge de la Propagande.

– Le colonel avait un beau cheval blanc.

– Pommelé.

– Aveugle, c’était un cheval bai ; le blanc, c’est celui de l’adjudant.

– Non, non.

– Si, si. »

En ce moment parut Bartolo. Aussitôt la conversation cessa, et l’on se fit des signes et des clins d’œil.

« Quelles bonnes nouvelles, amis ? dit Bartolo.

– Les nouvelles, tu les as chez toi.

– Et comment ?

– As-tu vu Polixène, ce matin ?

– Non, elle est sortie de bonne heure. »

Alors il se fit une hilarité générale dans l’assemblée.

« Pourquoi donc riez-vous ? dit Bartolo.

– C’est que, lui répondit un capitaine, ta Polixène a été en effet fort matinale. Tu ne sais pas qu’elle est partie comme une brave amazone, sous l’uniforme du soldat ? Il fallait la voir avec ses pantalons rouges et sa tunique ! Comme elle porte avec grâce la carabine sur l’épaule et la dague au côté !

– Que dites-vous ? interrompit Bartolo ; c’est impossible.

– Tu as beau faire, ta Polixène est partie en compagnie de la légion pour défendre l’Italie. Gaillarde, va ! quel air martial ! On lui offrit de monter dans la voiture d’ambulance ; elle refusa et s’obstina à marcher à pieds. Tous furent unanimes à la louer et à l’applaudir ; le colonel, touché de la valeur de la pucelle, la nomma aussitôt enseigne de la première compagnie ; il lui confia le drapeau tricolore, qu’elle saisit ivre de joie. Comme il n’y avait pas là de galons d’or, un sergent du 6e bataillon de la Civique détacha les siens, et les mit au bras de Polixène, pendant que tous les soldats criaient :

« Vive notre enseigne de la première compagnie ! »

Cependant Alisa, voyant que Polixène n’arrivait pas, était entrée dans son cabinet d’étude. Elle s’approcha de la table, et elle aperçut une lettre qui lui était adressée ; ce pli était évidemment de l’écriture de Polixène. La jeune fille l’ouvrit précipitamment et lut :

 

        Ma chère,

La patrie m’appelle, je réponds à sa voix ; elle m’invite à défendre sa liberté, elle m’impose le devoir de chasser de son sein l’étranger, j’obéis ; quiconque a un cœur italien ne saurait vivre dans l’indolence ; et, quand les fils de l’Italie vont combattre, rester chez soi dans l’inaction et la mollesse, c’est une honte ineffaçable !

Alisa, grâce à ta bigoterie, tu ne comprends pas cet appel de la patrie, parce que tu ne l’entends pas ; j’ai voulu te rendre vaillante, héroïque, en un mot, italienne, et tu es demeurée froide et superstitieuse. Va avec tes Madones et tes Agnus Dei, moi, je marche au combat ; je voulais t’inspirer une vertu qui t’aurait rendue magnanime et chère aux hommes de cœur ; mais le christianisme qui marche avec le progrès moderne n’est pas fait pour les cœurs étroits et les esprits bornés. Le tien n’est pas compatible avec les sentiments humanitaires et le culte de la patrie. Les nonnes t’ont infusé une piété du moyen âge, piété vulgaire et plébéienne, qui se nourrit de rosaires, de neuvaines, de messes et de communions. C’est le christianisme des jésuites. Tu ne pourras jamais t’élever jusqu’au christianisme noble, sublime et divin de Gioberti : le triste sort que le tien !

Salue ton père : il devrait partir pour la guerre ! Mais ton père voudrait l’Italie libre et maîtresse des nations, sans remuer un doigt pour elle ; infatué du pape, comme il l’est, il lui faudrait une Italie de mitres, de chapeaux rouges et de tiares : c’est l’Italie de Grégoire VII et d’Alexandre III ; nous, nous voulons l’Italie de Guerrazzi, de Poerio et de Mazzini.

Je te prie, chère Alisa, d’avoir soin de mes effets, qui sont renfermés déjà dans mes malles ; tu feras dire à Mariuccia de les placer dans un coin du garde-meuble : tout mon linge blanc est dans les rayons de l’armoire ; je n’ai pris avec moi que des foulards et des bas qui peuvent seuls me servir à la guerre. Adieu. Ta

POLIXÈNE.        

 

Bartolo, de son côté, ne pouvait revenir de son ébahissement, et, se tournant vers un capitaine de son bataillon, il le pria de lui trouver un remplaçant pour la journée, s’offrant à rendre le même service une autre fois. La permission obtenue, il se rendit chez lui en toute bâte, où il trouva sa fille éperdue et hors d’elle-même. Il s’efforça de la distraire et d’effacer de son esprit toute mauvaise impression. Afin d’y parvenir plus sûrement, il ordonna qu’on mît les chevaux au carrosse et fit conduire Alisa chez sa cousine. Il espérait qu’elles se consoleraient mutuellement. Pour lui, il demeura dans son hôtel, où il passait d’une chambre à l’autre, comme en proie à une sorte de vertige ; il pensait au ridicule que cette affaire allait attirer sur lui ; il se voyait déjà la fable de la ville entière ; il entendait par avance les railleries, les plaisanteries, les risées de tous les oisifs ; il prévoyait les reproches d’incurie et d’imprudence que lui feraient les hommes sérieux, pour avoir confié sa fille à une aventurière, qui l’avait si impudemment joué.

Pendant qu’il se livrait à ces pensées, il entra dans la chambre de Polixène, et, apercevant des fragments de papiers brûlés en partie, il en rapprocha quelques morceaux que la flamme avait épargnés, et il put lire ces mots : « Raven... Il faut assassiner Jules Mer... Nous tuerons les religieux, les prêtres et les cardinaux... Pourceaux, coquins, il est temps... Protestante... Rome libre, heureuse. »

Bartolo ouvrit ensuite le bureau de Polixène, et y trouva beaucoup d’adresses de lettres portant des noms empruntés, sous lesquels elle se faisait écrire par les conspirateurs ; quelques-unes étaient revêtues du timbre de la poste de la haute Italie, de la Toscane, de la Suisse et même de l’Angleterre ; l’ingénieuse donzelle allait sans doute les prendre elle-même à la poste ou les recevait directement des courriers. En furetant tout au fond de la cassette, il trouva une élégante petite boîte, dont Polixène, par un oubli bien explicable dans sa précipitation, avait laissé la clef dans un tiroir.

Il s’empressa de l’ouvrir, et il vit, dans les trois compartiments de l’écrin, un grand nombre de papiers soigneusement pliés ; quelques-uns même étaient entourés de rubans de soie. Il les ouvrit, et le premier billet qui lui tomba sous la main fut le diplôme d’admission de Polixène dans les rangs de la Jeune Italie sous le nom d’Amatista. Une autre lettre renfermait un éloge à elle adressé, pour les services importants qu’elle avait rendus à la Sainte-Alliance. Dans une troisième, le grand comité la créait enrôleus de première classe, et lui assignait plusieurs districts, outre celui de Rome. Dans une quatrième enfin, entourée de ruban noir, se trouvaient les proscriptions et les sentences de mort : elle y avait inscrit elle-même les noms des traîtres et des suspects.

Bartolo sentait une sueur froide couler sur son front en lisant les noms de certaines victimes, et il avait presque peur d’ouvrir les autres billets. Il trouva tout au fond de l’écrin une longue liste des membres de cette infernale bande. Quels noms il y vit ! Que d’hypocrisies se masquaient alors en public ! Combien de trahisons de la part d’hommes qui, par leurs charges et leur position, devaient à Dieu, aux princes, à l’État, une fidélité qu’ils simulaient au dehors, et qu’ils violaient lâchement en secret ! Combien de jeunes gens imprudents ! combien de dames qui passaient pour honnêtes et pieuses !

Il s’empressa de cacher ce fatal écrit, qu’il se repentit d’avoir lu ; il voulait oublier ces noms, qui se présentaient sans cesse à son esprit ; il fermait les yeux comme pour ne pas voir, et il les retrouvait devant lui ; il secouait la tête comme pour se débarrasser des pensées qui l’assiégeaient, et son esprit voyait sans cesse le contenu de la cassette ; il regardait autour de lui comme s’il eût craint d’avoir été observé, et il se disait à lui-même :

« Si ce démon s’apercevait qu’elle a oublié ici tout cela, et si elle me soupçonnait de l’avoir lu, je suis mort ! »

Il rouvrit la cassette et regarda de nouveau, disant :

« Tout est-il bien à sa place ? Non, pas ainsi. C’était plié de cette façon. Bien. »

Pendant que Bartolo sortait des appartements de Polixène, il entendit le bruit d’une altercation qui avait lieu dans la salle à manger et Angiolo qui criait :

« Signori, non. Dites-moi vos noms, ou je ne vous annoncerai pas. »

Le cuisinier et le cocher étaient accourus ; la dispute devenait plus animée ; Bartolo agita une sonnette.

 

 

 

 

XXII. – SOEUR OMBELLINA.

 

 

 

Le Mugnone, impétueux et limpide, sort de Florence par la porte San Gallo. Descendu des montagnes de Fiesole, il traverse les ravins, les prairies et les vallées, murmure le long de ses bords capricieux et semble avoir à cœur de se jeter promptement dans l’Arno. La vallée voisine de Florence porte son nom et s’appelle le val du Mugnone. C’est la plus riante et la plus délicieuse promenade qu’il y ait aux environs de la ville. De chaque côté s’élèvent de gracieuses collines couronnées d’oliviers, de vignes et d’arbres fruitiers, parmi lesquels se dessinent des villas somptueuses dont les superbes jardins en amphithéâtre sont émaillés de fleurs, au milieu desquelles jaillissent des jets d’eau magnifiques et des cascades écumantes.

Au centre de la vallée, à l’endroit où les flancs des collines, se rapprochant, rétrécissent le lit du torrent, s’étend une vaste plaine ombreuse et solitaire, au fond de laquelle s’élève un humble monastère de vierges consacrées à Dieu. En face de ce pieux asile se dresse, au delà du Mugnone, le coteau de Camerata, avec la charmante villa qui appartenait autrefois au marquis Pietro Rinuccini, et qui était devenue le rendez-vous de la noblesse ; plus bas, on aperçoit le coteau de Saint-Dominique, et au nord la villa du sénateur de Mozzi, que domine sur l’arrière-plan la riante villa de San Girolamo, douce et bien-aimée retraite du prieur des chevaliers de Saint-Étienne, Pierre-Léopold Ricasoli, qui en dessina les jardins toujours fleuris. On y voit des massifs, des corbeilles et des charmilles qui s’échelonnent le long des coteaux, au-dessus de la délicieuse vallée de la Badia. Du haut de ces jardins, l’œil découvre tout le val d’Arno, depuis San Miniato jusqu’à Pontedera, avec la magnifique vue de Florence, dont les environs accidentés et les campagnes fertiles s’étendent au loin, parsemés de verdure et de fleurs. On dirait un paradis terrestre.

Le monastère ne se recommande pas à l’attention du voyageur, et l’étranger curieux qui y passe, pour monter à Badia, ne daigne pas même l’honorer d’un regard ; il réserve toute son admiration pour le grand édifice qui couronne la vallée, monument dû à la munificence de Cosme le Vieux, le père de la patrie, où il a réuni tant de chefs-d’œuvre de l’art, tant de magnificences. Mais l’humble vierge qui a dit un éternel adieu au monde, et qui s’est enfermée entre ces tristes murailles, est tout à fait oubliée et inconnue : l’orgueil humain ne regarde pas et ne veut point connaître la sublimité céleste de la pauvreté royale et divine qu’inspire la croix.

Une femme pourtant, humble et vulgaire aux yeux du siècle, eut la magnifique pensée de jeter, dans cette solitude, la sainte semence de la règle primitive de saint Benoît, pour y faire mûrir les doux, mais sévères et pénibles fruits de la pauvreté, du silence, de la contemplation et de la pénitence. Quelques filles intrépides la suivirent pour partager sa vie et dirent adieu à la tendresse de leurs mères, à l’affection paternelle, à l’amour de leurs frères, aux joyeux entretiens de leurs amies, et vinrent se renfermer dans l’enceinte étroite de ce cloître, pour se soustraire à la vue, et même, autant que possible, au souvenir des hommes.

En franchissant le seuil de cette espèce de tombeau, chaque religieuse se fait couper la chevelure, se couvre la tête d’un bandeau, revêt le cilice et se condamne à un silence éternel. Une cellule, un crucifix, une petite lampe, une rude discipline, voilà tout son mobilier. Sa nourriture se compose d’herbes, de légumes et de pain bis ; son sommeil est interrompu à minuit ; car elle doit se rendre au chœur pour chanter l’office lentement et pieusement, pendant lequel les sœurs se tiennent debout sur les dalles, et souvent il arrive que l’aube surprend ces saintes filles chantant encore les louanges de Dieu.

Les religieuses se réunissent pendant une heure après le dîner, mais on garde un profond silence ; l’une d’elles seulement, sur l’invitation de la supérieure, parle de Dieu, des suavités de la vie intérieure, de la douceur des souffrances, des délices ineffables de la croix, de la vertu, de la contemplation, des trésors de la pauvreté, de la sublime humilité du Sauveur, des fruits de la rédemption, de ce sang innocent qui intercède continuellement pour nous devant le trône de Dieu, efface nos fautes, nous obtient le pardon et nous ouvre les portes du ciel : – Souffrances passagères, éternelles jouissances, – telle est la devise de ces vierges de Dieu.

Depuis quelques aimées, on voyait errer autour des monts solitaires de Fiesole un vieillard à l’aspect vénérable, au visage amaigri et décharné, aux cheveux blancs et en désordre, aux vêtements de deuil dont la vétusté annonçait la misère. Personne ne savait où il se retirait pendant la nuit ; mais on croyait généralement qu’il habitait, comme les animaux des forêts, quelque caverne solitaire, quelque grotte inconnue (car il passait la nuit entière en contemplation céleste), où il prenait un court moment de repos sur la terre nue ou au pied d’un arbre.

Parfois il visitait quelques chaumières de paysans, qui lui donnaient en aumône un peu de pain, et il les payait de ses conseils salutaires, enseignant la doctrine chrétienne aux jeunes enfants et inspirant à tous la crainte de Dieu et l’horreur du péché. Parfois il arrivait, tout trempé de pluie, dans une pauvre cabane, et la bonne villageoise allumait quelques sarments pour sécher les habits du pauvre. Pendant qu’il lui parlait doucement de Dieu, ses haillons répandaient autour de lui une sorte de fumée et d’odeur occasionnées par la pluie et la poussière dont ils étaient imprégnés. Après s’être séché et avoir mangé un morceau de pain noir, il se retirait dans les profondeurs des montagnes 45.

Plusieurs années d’une vie si dure et si pénitente s’écoulèrent, et la bonne odeur de sa sainteté se répandit au loin. Plus d’un citoyen de Florence cherchait à le rencontrer dans les mois de la belle saison et à lui parler des besoins de son âme. Plusieurs personnages de la cour du grand-duc gravissaient secrètement ces montagnes et en rapportaient des conseils et des forces pour supporter les ennuis et les amertumes de la grandeur humaine.

Or ce solitaire inconnu et mystérieux que les uns regardaient comme un noble gentilhomme, soldat de Napoléon, fatigué de la guerre et du monde, d’autres comme un évêque, tombé dans le schisme de l’Empereur et expiant sa faute par une vie solitaire et pénitente, descendait souvent au lever de l’aurore pour visiter le monastère, s’entretenir avec la fondatrice et les autres religieuses sur la vie spirituelle, les guidant à travers les sublimes sentiers de la perfection, et leur donnant une sage direction pour maintenir et fortifier en elles l’esprit intérieur, le désir de la mortification et de la vie cachée des épouses de Dieu.

Pendant que ces dévotes servantes de Jésus-Christ menaient cette vie céleste, il advint qu’à Florence on admirait une jeune fille d’une beauté rare, d’un cœur élevé, de manières si gracieuses et si polies, qu’il ne se donnait pas une soirée ou une fête sans qu’elle reçût une invitation. Elle touchait admirablement le piano, et les charmes de sa voix relevaient encore sa beauté dans ces réunions dont elle était toujours la reine aussi bien que celle des cœurs. Ces dons naturels ne sont que trop pleins de périls pour une jeune fille sage et modeste, et ils deviennent souvent la cause de larmes amères et de remords éternels.

Un soir, dans une réunion de dames élégantes et de jeunes seigneurs, au milieu desquels cette jeune fille chantait en s’accompagnant sur le piano, il y avait, parmi de nombreux étrangers qui visitaient alors Florence, un très-riche lord anglais qui, en voyant Ombellina (c’était son nom) et en l’entendant chanter, en devint épris d’un amour si violent, qu’oubliant le lieu où il se trouvait, et comme sous l’empire d’une sorte de folie, adressa à la jeune fille mille bizarreries et extravagances incroyables. Mais Ombellina avait autant de modestie et de pudeur qu’aucune demoiselle de Florence ; elle possédait assez de bon sens et de sagesse pour comprendre que le noble Anglais ne pouvait l’épouser sans blesser les convenances, puisqu’elle était fille d’un simple musicien du théâtre de Pergola ; d’ailleurs, quand même il eût voulu passer au-dessus des considérations du rang et de la fortune, Ombellina n’aurait que difficilement donné son acquiescement à ce mariage.

Les hommes épris, surtout ceux qui sont nobles et riches, aiment d’ordinaire à donner à leurs sentiments un caractère de singularité, de fierté, d’obstination étrange et violente, de nature à effrayer la pauvre jeune fille qui a eu le malheur de leur inspirer une passion insensée. Le lord n’avait plus de repos : à pied et à cheval, il passait dix fois le jour auprès de la modeste maison d’Ombellina, dans la rue du Ciliegio ; le soir, il se promenait aux environs, espérant la rencontrer au moment où elle rentrait chez elle, lorsqu’elle sortait avec son père ; la nuit, il faisait le guet comme un véritable chien d’arrêt, afin de savoir en quel lieu elle allait passer la soirée ; il se plantait et prenait racine sous les fenêtres de la jeune fille, se promenant, trépignant, frappant la dalle de ses éperons, faisant claquer son fouet, sifflant entre les dents, si bien que, dans tout le voisinage, il devenait un sujet de plaisanteries ou d’indignation ; les boutiquiers l’examinaient en cachette et riaient sous cape des excentricités de cet Anglais.

Ombellina, fatiguée de ces assiduités, ne savait quel parti prendre pour s’en débarrasser. Mais elle n’avait pas la liberté complète d’agir comme elle l’aurait voulu, depuis cette soirée où, rentrant chez elle, elle aperçut cet Anglais, la cravate dénouée, pendante, un chapeau de paille sur la tête, un petit habit de piqué blanc, les bras croisés sur la poitrine et le poignet droit sous l’aisselle ; il la regarda fixement, les yeux hagards, puis, tirant un pistolet de dessous ses vêtements, il le montra à la jeune fille.

Elle frémit, et toute la nuit elle fut en proie à la crainte que cet insensé ne fit quelque coup de désespoir. À la pointe du jour, elle se leva, descendit sans bruit les marches de l’escalier et s’en alla tout droit à l’église des Servites. Là, elle se jeta à genoux devant l’autel de l’Annonciation, et, toute recueillie en elle-même, elle se recommanda à la Vierge avec une foi ardente et une tendresse toute filiale.

En se relevant, elle se dirigea vers le Dôme, s’entretint avec un pieux et savant chanoine, son confesseur, et en moins de vingt jours Ombellina n’était plus de ce monde. Le silence solitaire du val de Mugnone, l’humble cloître dont nous avons parlé, la vie céleste de ces vierges, la pénitence, la retraite et l’austérité de ce saint institut avaient attiré cette jeune fille magnanime qui, disant adieu à la terre, avait transplanté dans le jardin du Christ la fleur de sa beauté et la candeur de son innocence.

Une jeune fille de dix-sept ans, belle, spirituelle, élégante, qui touche le piano avec un talent distingué, qui chante à ravir, pleine d’attraits naturels, qui possède des manières faciles, nobles et gracieuses, et qui, avec ces trésors de qualité et de distinctions si rares, va s’ensevelir dans un cloître et y vit heureuse : voilà pour l’aveuglement humain un mystère impénétrable. Le monde interroge avec curiosité la jeune fille dans la première ferveur de son noviciat, et elle lui répond avec feu que les jours de l’attente lui paraissent de longues années, à elle qui voudrait, le jour même, prononcer ses vœux. S’il s’adresse à la professe, le monde l’entend bénir cent fois le moment où elle fut élevée à la dignité d’épouse de Dieu, assurant qu’elle n’échangerait pas le noble et sublime sacrifice d’elle-même avec le sort de la plus glorieuse impératrice de la terre. S’il rencontre quelque ancienne et vénérable religieuse de l’ordre, qui ait passé trente et quarante années dans l’éloignement absolu des plaisirs du siècle, il la voit pleurer de bonheur et remercier le Seigneur de lui avoir accordé la sainte persévérance ; animée d’une sainte confiance, elle attend la fin de son pèlerinage terrestre, pour s’unir à l’époux céleste qui lui promet les joies éternelles.

Du mépris dans lequel la vie religieuse est tombée, devant la civilisation actuelle, l’Église a recueilli ce fruit précieux et rare, que toute âme qui se résout à se consacrer à Dieu le fait avec une bonne volonté, un courage, une détermination si purs de tout sentiment humain, que cette vocation vient évidemment de la lumière et de la grâce, et qu’elle porte toujours avec elle les délices les plus pures et les plus suaves.

La religieuse de Monza n’est plus de notre temps 46, et, bien loin de conduire ou de traîner les jeunes filles au cloître, on emploie mille artifices pour les détourner de cette sainte résolution ; et, quand les ruses sont impuissantes, souvent il faut lutter contre l’opposition manifeste des parents.

L’aspect de cette vie pénitente n’effraya pas Ombellina ; mais, fortifiée par l’oraison et par le sacrifice qu’elle avait fait d’elle-même à Dieu, elle affronta de grand cœur les ennemis qu’elle eut à combattre ; elle les poursuivit jusque dans les bras du Seigneur, les enchaîna et les réduisit à la servitude du Christ. Ses devancières, oubliant leurs anciens triomphes, s’étonnaient de la promptitude, de l’agilité et des avantages d’Ombellina dans les luttes de cette arène nouvelle ; elles la voyaient surpasser les autres novices en perfection, en humilité, en mortification intérieure et extérieure des sens, et surtout dans la charité, qui faisait d’Ombellina la servante dévouée des servantes de Dieu. Désignée comme aide de l’infirmière, elle était auprès du lit des sœurs malades, le jour et la nuit ; il n’y avait aucun service si bas qu’elle ne rendît volontiers, nulle consolation qu’elle ne s’empressât d’offrir, nulle douleur qu’elle ne s’ingéniât à adoucir. Au chœur, sa voix douce et sonore s’élevait an dessus de celles des autres, et, dans les solennités, elle accompagnait avec l’orgue la psalmodie, les hymnes, les chants de la messe et les cantiques touchants de la sainte communion.

Dans la nuit du 7 décembre, entre onze heures et minuit, un grand seigneur sortait d’une petite villa, située au fond du val de Mugnone. Il avait passé la soirée avec quelques étrangers, ses amis, qui étaient venus goûter dans ces lieux enchanteurs les charmes de l’arrière-saison. Ils avaient inventé mille arguments pour le déterminer à rester, à ne pas s’aventurer seul au milieu des ténèbres à une heure aussi avancée, pendant une nuit froide et un temps peu sûr ; mais le jeune homme avait au cœur une jalousie qui le rongeait ; il voulait atteindre son rival ; il leur débita quelques prétextes, entre autres la nécessité pour lui de se trouver cette nuit-là à Florence, s’arracha des bras de ses aimables compagnons et monta vers la Badia pour traverser le pont.

Il marchait, roulant dans son esprit ses desseins cruels ; il mettait souvent la main sur sa poche pour s’assurer qu’il avait bien avec lui son poignard ; il faisait sonner sa montre à répétition pour savoir s’il serait bientôt minuit. La rumeur sourde du torrent qui se brisait sur les rochers, les sifflements aigus du vent dans les oliviers, le bruit régulier et monotone des moulins à foulons et des moulins à eau qui bordent le Mugnone, tout cela ne faisait que redoubler la tempête et l’orage dont son cœur était agité. Parvenu au milieu du pont, il entendit tout à coup le faible son d’une cloche. Il tressaillit d’un mouvement convulsif, s’arrêta, prêta l’oreille et chercha à voir dans les ténèbres ; mais, sous ce ciel nuageux et obscur, il lui fut impossible de distinguer d’où provenait ce tintement.

Le son se prolongea ; une cloche arrivait à son oreille, comme une voix amie, pour verser dans son âme le calme de la paix. La fureur de la jalousie s’adoucit peu à peu, il se fit un silence dans son âme si agitée, une réflexion trouva place parmi le tumulte de ses pensées et de ses sentiments, et il se dit :

« Et puis, si je l’atteins, si je l’assassine, partirai-je d’ici tranquille, échapperai-je à la justice ? Et mon honneur ! l’honneur de ma famille ? Ah ! et ma mère ? pauvre mère, je l’ai déjà tant fait souffrir ! »

Le son de la cloche allait s’affaiblissant : un moment d’intervalle, cinq ou six coups lents et prolongés, puis deux, trois, quatre, cinq pressés et rapides, enfin le silence et rien que la nuit !

Le jeune seigneur marchait à pas incertains, heurtant à mille obstacles, chancelant lorsqu’il posait le pied sur une saillie, ou tombant dans un sillon inaperçu, dominé qu’il était par cette hésitation qui fait manquer le pas. Tout à coup, parvient à son oreille un chant si suave, qu’on aurait dit une harmonie céleste, tantôt grave et profonde, tantôt forte et vibrante. Plus il avance, plus les sons lui parviennent clairs et distincts ; enfin il voit entre les arbres blanchir les murailles du monastère.

Les religieuses étaient descendues au chœur pour chanter les matines ; elles achevaient l’invitatoire, et commençaient l’hymne, qu’Ombellina accompagnait de l’orgue. Ce lieu si solitaire, cette heure de minuit toujours solennelle, le profond silence de la nature entière, l’obscurité dont le voyageur était comme enveloppé, tout cela semblait donner plus de douceur aux chants, plus de majesté aux accents de l’orgue, qui répandaient dans l’âme un mélange inexprimable de tristesse et de joie, de paix et de remords, de repentir et d’amour. Il s’arrête, sa paupière est immobile, son haleine semble comprimée ; il prête l’oreille, et, l’âme recueillie, il écoute, il savoure l’harmonie céleste que font entendre les épouses du Christ. Cet hymne lui paraissait chanté par des anges, descendus du ciel pour célébrer et faire aimer sur la terre les louanges de celle qui fut conçue sans tache, pour recevoir dignement dans son sein le Verbe éternel de Dieu.

Ombellina, cette nuit, était comme transportée hors d’elle-même ; il y avait plus de mélodie encore dans sa voix, plus de chaleur dans son jeu ; elle donnait à ses notes, à ses paroles, une force de vibration et une suavité admirable provenant d’un cœur plein d’amour pour Marie et d’une âme ravie dans les célestes contemplations. Les religieuses elles-mêmes ressentaient aux accents qu’elle faisait entendre une plus grande piété, une ferveur plus vive.

Quand l’hymne fut terminé, on commença la psalmodie ; le jeune homme, saisi d’enthousiasme, s’appuya contre un arbre et ne le quitta qu’aux premières lueurs de l’aube. Toute la nuit avait été pour lui un combat de sentiments divers : la passion qui l’attirait, son esprit qui lui suggérait de nobles pensées, la lumière de la grâce qui illuminait les ténèbres de son âme, la répugnance de la nature qui prévoyait les combats à soutenir. Il songeait aux plaisirs et aux séductions de la jeunesse, à la croix et aux épines de la pénitence ; d’un côté il voyait les remords, et, de l’autre, les joies de la vertu et le triomphe après la victoire.

L’aurore avait à peine paru, que déjà il frappait à la porte du monastère. La tourière se présenta, et il lui dit d’une voix douce qu’un étranger avait besoin de parler à la supérieure. Elle le fit entrer au parloir, et, quelques instants après, il vit, près de la grille, s’avancer, couverte d’un long voile, cette vénérable servante du Seigneur. Il lui ouvrit son âme. La supérieure l’écouta avec une grande humilité, lui parla avec beaucoup de douceur, l’encouragea dans ses saintes résolutions, avec une onction et une force de persuasion étonnante ; elle le pria d’attendre un moment, lui promettant de lui envoyer quelqu’un qui le dirigerait plus sûrement dans la voie de sa courageuse détermination. C’était le saint ermite de Fiesole. La supérieure lui confia cette nouvelle brebis ramenée au bercail par la grâce divine, afin de la conduire dans le chemin ardu de la perfection chrétienne.

Ombellina avait vécu plus de dix ans dans l’exercice des hautes et pénibles vertus de son état, quand le Seigneur, voulant l’éprouver comme l’or dans le creuset, lui envoya une maladie longue et douloureuse, qui la tint clouée plusieurs années sur un lit de souffrance. Cette âme d’élite, au milieu des douleurs les plus aiguës, ne perdit rien de sa douceur, de sa sainte joie, de la sérénité de son visage, de ces manières gracieuses qui ravissaient le cœur de ses compagnes.

Percluse des jambes et soutenue sur sa couche par plusieurs oreillers, ses mains ne restaient pas inoccupées, et, puisque tout autre travail lui était interdit au nom de l’obéissance, elle faisait au moins de la charpie pour soulager quelque religieuse souffrante ou pour l’envoyer aux blessés de l’hôpital de Santa Maria Nuova. Lorsqu’elle était seule, elle contemplait les souffrances de son divin époux sur la croix ; si elle soupirait, c’étaient des soupirs d’amour de Dieu ; si elle parlait, c’étaient des paroles d’actions de grâces pour la preuve d’amour que Dieu avait bien voulu lui donner en lui envoyant les souffrances en partage.

Au milieu d’une si grande paix et de tant de joies spirituelles, Ombellina avait néanmoins au fond du cour une peine secrète, poignante, qui sans cesse excitait son âme à demander à Dieu, avec de vives instances, l’accomplissement d’un grand désir. Ombellina était sœur de Polixène, et elle pleurait sans consolation ses longs écarts, et surtout l’absence de foi qui joignait chez elle, à une vie corrompue, la prévarication de l’impiété, la dureté du cœur et le mépris de Dieu. La foi, ce flambeau vivifiant, eût ramené Polixène ; si elle en avait conservé la moindre étincelle dans son cœur, cela aurait suffi pour éclairer un jour son esprit et réchauffer son cœur.

Ombellina offrait en silence à Dieu, pour Polixène, non-seulement les douleurs de sa maladie, mais tous les vœux de son âme. Ils avaient pour but d’obtenir que la grâce pénétrât ce rocher et le rendît tendre et facile à l’opération des divines miséricordes. Bien que Polixène n’eût répondu que par la plus décourageante insouciance aux douces réprimandes et aux exhortations de sa sœur, néanmoins Ombellina ne désespérait pas ; à chaque tentative inutile, elle s’animait d’une nouvelle ardeur et redoublait d’instances auprès de la bonté infinie du sauveur.

Parmi les mystères des contradictions humaines, il faut compter l’état de tant d’âmes qui, enfoncées dans le vice, admirent pourtant la vertu et la choisissent pour confidente, même des horreurs où elles se sont laissées entraîner par la fougue des passions. Polixène s’ouvrit à Ombellina avec beaucoup de franchise et de candeur, l’informant fidèlement de tant d’actes qui ne pouvaient lui attirer que les justes reproches de sa sœur. Ainsi elle lui fit part de la détermination qu’elle avait prise de se jeter follement parmi les hasards de la guerre de l’indépendance, et elle pria sa sœur de lui répondre à Bologne où elle devait s’arrêter quelques jours avec la légion romaine.

À cette nouvelle, la pauvre religieuse fut comme frappée d’un coup de foudre : elle leva les yeux vers son crucifix, et, comme hors d’elle-même, elle se plaignit à son divin époux, en lui disant :

« Encore, mon Jésus ! Est-ce ainsi que vous tenez votre promesse de me rendre ma Polixène ? est-ce ainsi que vous me la rendez ? »

Et, après s’être longuement et doucement entretenue avec Dieu, elle lui demanda pardon d’avoir douté un moment de sa protection. Elle demanda à la sœur infirmière du papier, une plume et de l’encre, puis elle écrivit à Polixène la lettre suivante :

 

        Ma chère

Que la grâce et la charité de Dieu soient en ton âme avec la paix de l’Esprit-Saint ! La douloureuse nouvelle de ton départ me perce le cœur comme une flèche empoisonnée, et j’en serais morte de douleur si la force de la vertu divine ne m’avait soutenue.

Tu me dis, ma sœur, que tu vas chasser l’étranger de l’Italie, poursuivre et disperser les tyrans. Il vaudrait mieux chasser de ton cœur l’étranger, le démon, et poursuivre le tyran qui t’enchaîne, le péché, à qui tu as asservi ton âme rachetée par Jésus-Christ et délivrée par son sang divin. Cette noble liberté qui te rend maîtresse de toi-même, nul tyran au monde ne pourra te l’enlever ; mais toi, toi seule, tu peux l’étouffer sous l’esclavage du péché, le plus féroce et le plus cruel de tous les tyrans. Oui, c’est celui-là que tu dois chasser, en combattant à la solde du Christ, le chef des élus.

Polixène, depuis plusieurs années, je pleure sur toi ; je demande à Dieu en soupirant qu’il te rende à toi-même, qu’il vivifie les vertus qu’il a mises dans ton âme, qu’il y réveille la foi et rallume dans ton cœur le feu si pur et si suave de la charité. Tu sais, ma chère, comment nous fûmes élevées chrétiennement au Conventino 47, quand notre père habitait dans la rue des Serragli. Tu étais si bonne, si chaste, si douce et si aimable !

Tu partis pour Milan à quinze ans ; mon père te conduisit ; il te confia à cette bonne dame, notre bienfaitrice. Ah ! si elle avait vécu plus longtemps, tu ne serais pas ce que tu es maintenant ! Pauvre enfant, seule au loin, orpheline, pleine de grâces, de beauté, de talents pour la musique et la danse, ces belles qualités te séduisirent et t’égarèrent. Que je te plains ! Mais toute chose doit finir un jour. Maintenant, tu as toute ta raison, et tu te laisses cependant entraîner aux folles imaginations de la jeunesse. Une jeune fille tyrannisée par l’appât trompeur des plaisirs romanesques, cela s’explique par l’inexpérience de l’âge, par le souffle des séductions humaines, par la légèreté de l’esprit. Mais à trente ans !... Ah ! Polixène !

Et puis, que t’ont fait de mal les Autrichiens ? Ne sont-ce pas des chrétiens catholiques comme nous ? Et tu t’es croisée contre eux, comme si c’étaient des Turcs ou des païens ! Sommes-nous revenus au temps des Albigeois ? Pourquoi profaner la croix sainte contre les vrais adorateurs de la croix ? Dieu du ciel, quelle folie inouïe ! Sais-tu, Polixène, contre qui l’Italie devrait se croiser ? contre le véritable étranger, contre le vrai tyran qui la menace : le protestantisme ; et malheur à notre belle patrie, s’il vient à l’envahir : il la rendra esclave, misérable, et la dépouillera de son unique trésor, qui est la sainte foi de l’Église romaine.

Polixène, baise la croix que tu portes sur ton cœur, adore-la, en vérité, et reviens à de meilleures idées. Si cette lettre te trouve à Bologne, mets-la sur ton cœur, écoute ce qu’il te dira, reviens à moi : la charité de mes sœurs ne te fera pas défaut. Si tu t’obstines à partir pour la guerre, va, que Dieu et ton bon ange t’accompagnent ! Moi et six autres compagnes, nous prierons continuellement pour toi, nous veillerons jour et nuit, nous frapperons sans relâche au cœur maternel de Marie pour qu’elle t’entoure du bouclier de son amour.

Polixène, rends-toi à l’invitation de ta sœur, viens, console-moi, et, en attendant, reçois le baiser de paix que te donne, l’âme sur les lèvres, ton

OMBELLINA.        

 

 

 

 

XXIII. – LES MURMURES.

 

 

 

À Rome, nous avons laissé Bartolo tout préoccupé des conséquences d’une curiosité qui pouvait lui coûter gros. Il était plongé dans de profondes réflexions, quand il entendit, du cabinet de Polixène, le bruit d’une conversation fort animée qui se tenait dans l’antichambre. J’ai déjà dit qu’il avait sonné afin d’en savoir le motif. Angiolo arriva pourpre de colère.

« Qu’avez-vous à disputer ainsi à la porte ? demanda Bartolo. Avec qui avez-vous affaire et pourquoi ?

– Je n’ai fait que mon devoir, répondit Angiolo. Il y a là deux hommes avec de grandes barbes en désordre, qui m’ont demandé Bartolo Capegli ! Oh ! oh ! leur ai-je dit, est-ce un maréchal ferrant que vous cherchez ? Ici, c’est la demeure de mon maître, le signor Bartolo !...

– Et ensuite ?

– Ensuite, ils m’ont répliqué : “C’est bien à lui que nous moulons parler.” Et qui êtes-vous ? Qui dois-je annoncer à mon maître ? “Dépêche-toi vite, animal, nous sommes qui nous sommes.” J’ai l’ordre de n’introduire personne, à moins qu’il ne m’ait décliné ses noms et prénoms, comprenez-vous ? Et les voilà qui se hérissent la moustache et qui me font des menaces. Moi, j’appelle Christophe ; il arrive avec son tablier et son bonnet blanc, et, derrière lui, un manœuvre avec une truelle en main. Alors ils se sont radoucis, les coquins. Ils commencèrent à parler, plus humainement, et dirent qu’ils venaient de la part de Polixène. Mais j’ai entendu la sonnette...

– Fais-les entrer dans mon cabinet », dit Bartolo.

Ce disant, il prit deux pistolets qui pendaient à la cheminée, les unit dans son gilet contre sa poitrine et se tint prêt à tout évènement. Ils entrèrent, saluèrent Bartolo et lui dirent, avec un certain air de hardiesse et en le regardant dans les yeux

« Nous venons de la Storta prendre un coffret oublié par la signora Polixène.

– De quel coffret voulez-vous parler, répondit froidement Bartolo, et où le trouverai-je ?

– Elle nous a dit l’avoir déposé dans son cabinet, au fond d’une petite cassette qui se trouve du côté de la fenêtre.

– Venez avec moi, nous le chercherons. Polixène vous a-t-elle donné la clef de ce coffret ?

– Il doit être ouvert. Le couvercle est d’ébène, cerclé d’argent, et la clef d’acier. »

Bartolo les conduisit dans la chambre de Polixène, et là, faisant l’ignorant, il leur dit :

« Cherchez, signori. »

Ils ouvrirent plusieurs cassettes et trouvèrent enfin, à l’endroit désigné, la petite boîte d’ébène. Ils la prirent en disant :

« C’est cela. »

Bartolo répliqua :

« Signori, pardonnez, je dois fermer ce coffret sous vos yeux, l’envelopper avec la clef, le cacheter et y apposer mon sceau. Vous m’en accuserez réception. »

Le tout fut ainsi fait, et nos hommes partirent joyeux, dans la persuasion complète que Bartolo n’avait ni vu ni soupçonné le contenu de ce coffret. Bartolo n’en fut pas moins satisfait. Cette boîte une fois hors de la maison, c’était un démon chassé de chez lui.

Alisa était chez sa tante, cherchant à la consoler du départ de ses fils ; elle passa les premiers jours qui suivirent le départ de Polixène entre les condoléances et les félicitations de ses amies. Les unes disaient que Polixène était une dame d’esprit, d’un grand cœur, de nobles qualités, et qu’il était heureux de l’avoir eue pour société habituelle, d’avoir joui de ses entretiens et de son amitié ; les autres, au contraire (et c’étaient les plus sages), la déchiraient à belles dents et faisaient sur son compte des gorge chaudes.

« Je l’avais toujours dit : ce minois agaçant et ce petit nez retroussé se dirigeant vers les étoiles ne me plaisaient pas. Il y avait là du méchant, du fourbe. Ces nez-là ne me vont pas, ils ont toujours le mépris en croupe sur leur pointe.

– Avez-vous jamais remarqué ses deux yeux de civette ? reprenait un autre. Ou la disait belle. Hum ! chacun son goût. Pour moi, elle me fait l’effet d’une extravagante. »

Et une troisième ajoutait :

« Cette pâleur et ce je ne sais quoi de livide qu’elle portait sur sa physionomie dénotaient, selon moi, une conscience coupable. Elle ne riait jamais, pas même quand ma Bice 48 si mignonne faisait des tours de nature à dérider tous les fronts.

– Que vous êtes bonnes, vous autres ! ces Marfises 49 ne peuvent se plaire avec des enfants. Elles ont bien autre chose en tête ! Il faut porter barbe et moustaches pour leur être agréable. Et la Polixène... Suffit... Elle devait finir par là...

– Vraiment ! que dites-vous ?

– Je sais ce que je dis... Bartolo est trop lettré... il pense, parce que nous sommes des femmes... croyez-moi, la fuite de Polixène, c’est pour Alisa le moyen d’apprendre la peinture à San Agostino. »

Adèle, sans dire tant de paroles inutiles, conduisit un jour sa nièce à Saint-Marcel, et pria un père, dont elle connaissait la science et la discrétion, de venir chez Bartolo. Elle l’introduisit dans le cabinet de Polixène, d’où il retira tous les mauvais livres dont il était rempli, et y substitua, pour l’instruction et l’amusement d’Alisa, d’autres ouvrages qui joignaient à l’intérêt et à un vrai mérite une bonne et solide doctrine. Puis il dit à Alisa :

« Ma chère enfant, soyez persuadée que la lecture des mauvais livres n’enseigne rien ; ou bien ils traitent de l’histoire, et alors ils altèrent malicieusement les faits, de sorte que quiconque les lit n’y puise que des connaissances erronées ; ou bien ce sont des dissertations philosophiques et morales : si le poison des sophismes les infecte, on ne fait, en les lisant, que se farcir la tête d’erreurs d’autant plus pernicieuses que le venin est plus subtil et pénètre jusqu’aux racines des vérités fondamentales.

« Les histoires mensongères et les théories fausses et erronées sont, de nos jours, les armes les plus meurtrières dont se sert l’impiété pour corrompre le monde. Les voltairiens assaisonnaient leurs impiétés des plus grossières obscénités ; aujourd’hui, on y met plus de finesse : on couvre le vice du masque de la vertu, en s’efforçant d’insinuer le venin dans les principes : ce ne sont plus les fruits, c’est la racine qu’on empoisonne.

« Quel a été le résultat de cette fourberie adroite ? Ç’a été de donner aux livres d’éducation et d’instruction un air composé, grave et presque prude. Les pères et les mères n’y trouvant pas de descriptions lubriques, d’amours licencieuses, d’affections impudiques, de peintures voluptueuses, disent : “Oh ! voici un livre écrit tout exprès pour nos filles. Voyez comme il parle bien de la pudeur virginale, comme il s’émeut du moindre regard, comme il les veut douces, patientes, comme il les engage à avoir un maintien réservé et de l’admiration pour la vertu ! Qu’il écrit bien, cet auteur ! quelle plume d’or !” Et cette plume d’or distille un poison dont la seule exhalaison altère l’esprit, gâte le cœur et corrompt l’âme avec toutes ses facultés. Donc, ma chère enfant, soyez sur vos gardes ; et, si vous avez lu de ces livres, cherchez-en vite l’antidote, il est encore temps, mais il est temps. ».

La bonne Alisa, rougissant à ces paroles, promit de suivre ces conseils, et sa tante dit au père en souriant :

« Père vénérable, donnez votre bénédiction à cette pauvre enfant. Quelle méprise ! dans quelles mains !... La Madone l’a bien protégée... Croyez-moi, mon père, cette excellente...

– Ah ! chut ! Adèle...

– Elle nous l’aurait assaisonnée au sucre raffiné. Et puis, il y a de ces pères qui n’ont pas de tête, qui veulent tout savoir, tout voir, et qui n’y voient pas autant que la taupe. Je ne parle pas de ton père, ma chère amie, mais je lui ai dit cent fois que cette vipère lui ferait verser des larmes amères. Et maintenant, qu’elle s’en aille avec ses soldats, qu’elle marche à la guerre, qu’elle fasse ses bravades devant les canons ; elle trouvera peut-être un savon parfumé qui lavera sa tête volcanisée...

– Ma tante, n’en dites pas de mal, je vous prie. Ce ne fut qu’un caprice de sa part, et je pense qu’elle s’en est déjà repentie. Dites un peu, ma tante, je voudrais que papa me permît d’aller passer quelques jours à San Dionisio. Qu’en dites-vous ?

– Je dis que c’est une excellente pensée : la retraite fait du bien à l’âme et au corps. Ces religieuses sont si bonnes ! Pense quelle fête ce sera pour elles de te revoir au couvent pour quelques jours ; d’ailleurs, tu retrouveras encore quelques-unes de tes anciennes compagnes qui seront heureuses de t’embrasser. »

 

 

 

 

XXIV. – LA PREMIÈRE HALTE.

 

 

 

Cependant les légions romaines s’avançaient résolument à la conquête de la Germanie. Ces nouveaux Drusus marchèrent pleins d’ardeur et de gaieté durant la première traite. Ils criaient, chantaient, sifflaient, babillaient comme des enfants échappés de l’école et courant à leurs jeux. Depuis la porte du Peuple jusqu’à la Storta, ce ne fut qu’une course. Là, ils donnèrent force besogne aux hôteliers, vidant maintes bouteilles, se gorgeant de viandes, de poulets, d’omelettes et de cacio cavallo 50. Ils se dispersèrent par bandes de dix ou douze dans les prés, sur le bord des routes, sur les crêtes des fossés, et l’on voyait pêle-mêle soldats, caporaux, sergents et capitaines.

L’enseigne Polixène planta son drapeau an pied d’un arbre, branla la tête, étendit les bras, secoua la poussière de ses habits et commença à crier :

« Ici, camarades, venez à l’ombre. Soldat ! appelle l’hôtelier, et dis-lui de nous apporter des rafraîchissements. »

Elle étendit un foulard sur l’herbe, l’officier s’assit à côté d’elle, et ils firent venir quelques soldats auprès d’eux.

Un sergent fourrier arriva avec cinq hommes apportant les provisions. C’était du pain, du fromage, du jambon et un poulet pour l’officier et Polixène. Ils déposèrent aussi à terre des flacons, des bouteilles, des pots, des dames-jeannes. « Par ici, à moi ! – À moi aussi ! » disaient-ils. Et, sans verre, chacun attaquait son récipient et buvait comme les Allemands auxquels ils allaient faire la guerre. Je puis même certifier que, si la lutte s’était bornée à ce genre d’escrime, le succès des Italiens était assuré.

Mais, d’un autre côté, la bataille s’était engagée plus sérieusement. « Ces œufs sont vieux ! » criaient des soldats. Un Arétin disait : « Ils sont au chocolat » ; un Florentin : « Ils sont barbus » ; et un Romain : « Il faut les rendre à l’hôtelier, il y a des poulets dedans ! » Aussitôt fait que dit. Les garçons reçoivent sur le dos cette grêle inattendue ; les œufs se brisent, les soldats les ramassent, d’autres grossissent leurs rangs, et les pauvres marmitons prennent la fuite, montrant leurs dos tout couverts d’omelettes. Les projectiles sont si nombreux, que les airs en sont obscurcis.

« Allons, jeunes gens, criait un capitaine, soyez raisonnables ! Quelles folies faites-vous ? Reprenez donc la gravité romaine ! Allez-vous jouer aux œufs comme les gamins de Ripa Grande ?

– Vive notre capitaine ! » répondaient les plus échauffés par les libations.

Mais voici qu’une bombe éclate tout à coup sur le chapeau du capitaine, et de sa cocarde tricolore fait une cocarde blanche et jaune.

« Ah ! infâmes !... à moi !.... »

Ran ! plan ! plan ! Les tambours ne pouvaient choisir un meilleur moment pour sonner la marche. On se lève, on s’essuie la bouche, on vide définitivement les bouteilles, on jette les flacons en l’air, on casse les plats ; les plus gloutons fourrent dans leurs poches de bonnes pièces de viandes, de jambon et de pain pour le souper.

« En avant les enseignes ! – Caporal, vos hommes ! – Allons, vite ! – Vite, animal ! vite, paresseux ou je te donne ma botte au... – À qui ? à moi ? corpo !.. Je me f... des caporaux, moi ! je veux me commander moi-même. – Les braves jeunes gens ! – Enseigne, en avant, vous ! – Je suis de la seconde compagnie, où est-elle ? Là-bas. – C’est la première. »

L’un saute un fossé, l’autre se jette du haut d’un talus ; celui-là n’a pas fini de boire, il se lève et donne un coup de pied à la dame-jeanne.

Finalement, les voilà réunis. « Arme au bras ! – Arme à volonté ! – Vive Pie IX ! – Vive l’Italie ! – Mort à l’Allemand ! » Ils arrivent près de Baccano en groupes, en bandes, en cercles ; ils sont six, sept ou huit de front, marchent en se donnant le bras et prennent toute la largeur de la route. « Laisse passer ! – Trop pressé ; la voie est à nous. » Un groupe donne un choc et passe outre : « Puissiez-vous être brûlés, canaille ! » Et les vainqueurs de faire des pieds de nez, en agitant les doigts et avançant le petit en avant, comme pour dire : « Passe-nous si tu peux ! » Puis ils marchaient au pas accéléré.

S’ils passaient auprès d’un chariot, d’une charrette, d’une voiture de n’importe quelle forme, aussitôt trois ou quatre cherchaient à monter, s’y précipitant de tous côtés. Les voituriers avaient beau dire :

« Mais ne voyez-vous pas que mes bêtes en ont déjà assez ? Ayez donc un peu pitié d’elles ! »

Les légionnaires les laissaient dire, et rien n’y faisait. D’autres, pour addition, plaçaient leurs fusils, leurs sacs et leurs bagages sur le véhicule, tandis que ceux qui y étaient assis laissaient pendre leurs jambes en dehors, ou donnaient la main à d’autres qui, en un clin d’œil, sautaient dans la voiture et tombaient à plat ventre sur les sacs. Ils aperçoivent une calèche :

« Oh ! un carrosse ! Bon ! il va vers Rome. À merveille !

– Arrête, cocher.

– Mais, de grâce...

– Arrête là.

– Je vous en supplie, laissez-moi poursuivre ma route, je suis en retard. »

Les uns le couchent en joue, tandis que les autres abaissent le marchepied et ouvrent la portière :

« Signori, vos passeports. Un, deux, trois... ils sont six.

– Oh ! ils n’ont pas de barbe ! Quelles faces modestes ! quelle couleur cendrée ! Ah ! quelle odeur de jésuites ! »

Et là-dessus, l’un des deux tousse, et l’autre crache en signe de mépris.

« D’où venez-vous, signori ?

– De Gubbio.

– Où allez-vous ?

– À Rome.

– Dans quel but ?

– Nous y avons certaines affaires...

– Ah ! vos affaires sont finies ! On a fermé la boutique. »

C’étaient, en effet, les six jésuites du collège de Camerino, où ils avaient été outragés de mille manières, où l’on avait voulu les brûler dans leur maison, et d’où ils s’étaient échappés par les fenêtres. L’un d’eux portait le bras en écharpe : il avait reçu un coup de pierre qui lui avait écrasé un doigt. En sortant de Gubbio, ils étaient tombés au milieu d’une bande de furieux qui voulaient les écorcher vifs 51. Mais l’indignation des bons citoyens sut agir efficacement contre ces scélérats, et les pères sortirent sains et saufs de leurs griffes. Le charitable évêque de la ville leur avait envoyé des habits laïques et des guides qui les conduisirent loin du danger. Toutefois ces habits leur allaient mal, et on découvrait tout de suite que c’était un déguisement. La frayeur des pères était visible, lorsqu’ils furent assaillis par nos héros.

« En bas, infâmes ! hors de ce carrosse ! Ah ! traîtres, ennemis de l’Italie, chiens de l’Autriche, c’en est fait de vous !

– Envoyons-les en enfer tous les six.

– Au large ! Fusillons-les !

– À genoux, canaille ! »

Aser sauta au milieu de cette troupe d’assassins, et, donnant quelques coups de plat de sabre aux plus enragés :

« Arrière, dit-il, vauriens ! Marchons contre les Croates, et ne souillons pas nos armes du sang italien.

– Mais nous voulons le carrosse, nous le voulons !

– Prenez-le.

– Voiturier, volte-face !

– Signori, par pitié... »

On ne lui laisse pas le temps d’achever ; deux soldats sautent à la tête des chevaux, tournent le timon et entrent dans la voiture, tandis que d’autres montent sur l’impériale et sur le siège des laquais.

« Allons, marche, poltron ! »

Les pauvres religieux se hâtèrent de quitter la grande route, et, perdus dans des sentiers inconnus, ils errèrent toute la journée avant d’arriver à Rome ; il était nuit noire quand ils y entrèrent un à un par la porte Angélique ; défigurés par la peur, par un long jeûne, par la poussière et la boue des fossés, ils vinrent au Collège romain, d’où une nouvelle tourmente devait les chasser bientôt encore.

L’avant-garde de la légion précédait le gros de l’armée, et marchait en avant pour préparer des logements aux soldats ; les premières compagnies devaient aller jusqu’à Monterosi pour y prendre le couvert et les vivres, tandis que les dernières devaient faire halte à Baccano et dans les hameaux d’alentour. Le drapeau fut présenté au municipal de Monterosi, auquel on demanda des logements, des rations de pain et de viande pour une demi-légion, des billets numérotés selon les divers quartiers de la ville, des écuries, du foin et de la paille pour les chevaux.

Une autre bande entra dans la plus grande auberge de Monterosi ; elle vit les tables mises, les lits préparés et tous les apprêts d’une grande réunion.

« Qu’attendez-vous ? dit un civique de Trevi à l’hôtelier.

– Le colonel et vos officiers : il m’a été donné avis de leur arrivée avant-hier par une estafette de Rome.

– Bien, répondit-il ; le souper est-il prêt ?

– Non, j’ai encore à mettre le potage au feu, tout le reste est préparé.

– Hé bien ! fais vite ton potage, crièrent-ils tous ensemble.

– Et les officiers ?

– Les officiers, c’est nous. Quelle distinction, quelle tyrannie : les soldats, du pain noir et du bœuf de rebut ; les officiers, des chapons et des perdrix ! Ici, le souper ! Hôte, dépêche-toi !

– Mais, signori...

– Qui, oui, des signori, nous en sommes, c’est sûr ; apporte ici ton souper ; nous défendons tous ici la cause de l’Italie, nous voulons chasser l’Allemand : et les officiers auraient une table à part ! »

Là-dessus, le beurre, les anchois, le jambon et le reste disparurent en un moment. C’était un va-et-vient continuel de la salle à manger aux cuisines, pour s’assurer que l’hôtelier ne fraudait pas.

« Cela a été étuvé, tu sais... ces poulets... Que le garçon apporte tout, sinon ! » Et là-dessus deux blasphèmes à fendre le ciel. « Du vin, apporte du vin, et vite ! du vin d’Orvieto ! Allons, il faut te hâter. »

L’hôtelier allait et venait, demandant aux garçons :

« Qui est-ce qui paye ? »

Les garçons haussaient les épaules, l’hôtelier marmottait et les héros s’adonnaient aux transports de la joie. Les plats et les assiettes furent bientôt vides ; ils firent table rase. Quand ils se levèrent, l’hôte se présenta devant eux avec la plus belle grâce du monde.

« Bien vous fasse, signori ! – Mais vous allez payer le compte. Je suis progressiste, moi aussi, mais pauvre diable, après tout. Vous ai-je bien régalés ?

– Oui, fort bien.

– Traitez-moi de même ; voici le petit compte, sept paoli Par tête.

– Très-bien, mon brave, le fourrier vous payera ça. »

Et l’un après l’autre descendant l’escalier, ils s’en allèrent sur la place, laissant l’hôtelier avec ses notes, qu’ils acquitteront, quand ils reviendront en triomphe après la prise de Vienne.

Les officiers, qui arrivèrent avec le corps de la légion, firent un assez maigre souper et s’estimèrent heureux qu’on ne leur eût pas enlevé aussi leurs lits, ce qui n’était pas peu de chose. Le lendemain, ils marchèrent vivement, furent fêtés à Civita Castellana, se dirigèrent sur Narni, visitant toutes les cantines situées le long de la route, et portant à l’Italie des toasts à épouvanter les étoiles.

Au pont de Borghetto, avant de passer le Tibre, les fourriers (bien entendu) descendirent chez l’aubergiste pour demander du vin et du fricot pour le déjeuner. Ils entrent dans la salle, se mettent à la fenêtre et aperçoivent un carrosse dans la cour.

« D’où vient-il ? Eh ! cocher, qui est-ce que tu conduis ?

– Quatre signori.

– Nous voulons les voir. »

C’étaient précisément quatre jésuites du collège de Fano, classés depuis quelques jours dans les montagnes et arrivés comme par miracle jusqu’à Spolète. L’hôtelier répondit :

« Vous les verrez ; patientez un moment, ils reposent.

– Non, nous voulons les voir tout de suite ; soldats, arrivez, croisez les baïonnettes sur les escaliers : gardes aux issues, sentinelles aux portes. »

Pendant ce temps-là, la femme de l’hôte, qui était pieuse et compatissante, touchée des dangers de ces serviteurs de Dieu, courut dans le jardin de sa maison, posa une échelle de bois contre la fenêtre, les fit descendre et chargea son fils de les conduire, à travers les broussailles, dans un bosquet voisin. Les malheureux, tremblants de frayeur, courant le long des buissons et des ronces, marchèrent jusque derrière la montagne, où ils se cachèrent dans des cavernes troglodytes.

Ils se tinrent là blottis pendant toute la journée ; ils pouvaient apercevoir de leur retraite, à travers les ronces, ces bandes cruelles qui traversaient la vallée et défilaient par le pont, criant, hurlant, assaillant les charretiers et les voituriers, s’emparant des mules et des, roussins des montagnards de la Sabine et les chargeant d’hommes et de bagages.

Quand la nuit vint, l’hôtelier envoya chercher les fugitifs ; ils sortirent de leur retraite et apprirent que leur carrosse, rempli de soldats, avait été emmené par force vers Narni ; l’hôtelier, encore épouvanté et désespéré, tant à cause des menaces sous lesquelles il se trouvait pour avoir fait disparaître les jésuites que de la dépense que ces furieux avaient faite chez lui sans la payer, donna à manger aux pères, les fit dormir quelques heures, et, pour ne pas les exposer à risquer leur vie encore une fois, les fit monter sur le bateau à vapeur qui va sur le Tibre de la Sabine jusqu’à Rome.

Si ces faits ne s’étaient pas passés sous les yeux de tout le monde, on aurait peine à y ajouter foi ; on les regarderait comme les fictions d’une imagination romanesque, hyperbolique, égarée par un délire odieux ou par le désir de se jouer des lecteurs. Qui pourrait raconter toutes les impiétés, les perfidies, les cruautés commises à l’égard d’hommes religieux, chassés de leurs pacifiques demeures avec une rage infernale, volés, dépouillés, outragés, couverts d’opprobres obscènes, chassés, poursuivis partout et arrachés du sein même de leurs familles où ils s’étaient réfugiés ? Quelques-uns, fuyant les villes, s’étaient retirés dans les montagnes ; d’autres, dans des maisons de campagne solitaires ; d’autres, dans des chaumières écartées et habitées par de pauvres paysans. Des gardes nationales, les cherchant partout, leur couraient sus pendant la nuit et les chassaient même des lieux les plus sauvages et les plus inaccessibles, leur refusant la terre, le feu et l’air comme à une race maudite.

On vit des soldats qui allaient combattre l’étranger, qui se glorifiaient du nom auguste de Romains, qui se disaient magnanimes, nobles et courtois ; on les vit, dans leurs glorieuses marches militaires, flairer, comme des chiens, la bête qu’ils pourchassent, si un jésuite n’était pas caché dans les environs, fondre sur lui, le saisir, le maltraiter comme s’il était un infâme, un misérable, un criminel !

On vit les officiers Checchetelli, del Frate et Teodorani, à peine arrivés à Spolète, imposer au gonfalonier de la ville et au capitaine de la garde civique l’ordre de chasser les jésuites de leur collège ; cette nuit-là même, pauvres et sans défense, ils étaient exilés de leur maison, et le 3 avril on l’annonçait à Rome dans la Pallas, avec un triomphe et une joie cruelle, comme si les légions eussent pris les forteresses de Mantoue et de Vérone.

 

 

 

 

XXV. – LA LETTRE.

 

 

 

Bartolo sortait un jour au matin de la poste et montait à pas lents la hauteur de Montecitorio, regardant l’adresse d’une lettre et le timbre qu’elle portait :

« D’où vient-elle ? se disait-il. Ces timbres de la poste ne sont, le plus souvent, qu’une sorte de barbouillage indéchiffrable. On charge d’huile le sceau de l’empreinte, l’huile déborde et efface l’inscription ; on y griffonne à la hâte le chiffre de la taxe et tout est dit. Impossible de lire. J’ai beau prendre mon lorgnon, je n’y vois rien. Il me semble deviner pourtant les principales lettres du mot Foligno. Oui, vraiment, c’est Foligno ! Mais je n’ai pas là de correspondant. Voyons un peu. »

Il ouvrit la lettre, chercha la date et dit :

« C’est bien Foligno ! je l’avais deviné. »

Il lut la signature :

« Oh ! c’est de Lando. Il nous a fait le tour de s’en aller, et il revient à moi pour traiter de la paix. Ah ! le gamin, c’est vraiment heureux ! Faire évanouir sa pauvre mère, l’exposer à mourir de chagrin, et puis... Voyons ce que nous écrit ce beau neveu. »

Et il lisait, marchant et s’arrêtant par moments, puis relisait certains passages, témoignant par des mouvements de tête fort significatifs la joie qu’il éprouvait intérieurement. Quand il eut fini sa lecture, il replia la lettre, examina de nouveau l’adresse, et mit le papier dans sa poche, disant :

« On ne peut nier que nos jeunes Romains n’aient le meilleur caractère du monde. Vifs comme le feu, bizarres comme de jeunes coursiers, fiers tomme des lionceaux, ils vous font des escapades et des imprudences, mais ensuite... ensuite, ce sont de bons enfants et d’excellents cœurs. Voici le cher Lando qui me jette les bras autour du cou, qui me supplie de lui pardonner son insolence sur la place du Peuple, qui pleure sur la douleur qu’il a causée à sa mère, qui embrasse ses genoux, qui la prie de le bénir, baisant de loin, dit-il, cette main qui le bénit, et qui envoie dans cette lettre à Adèle une mèche de ses cheveux... Pauvre Lando ! Les enfants ! ils font des étourderies, et puis ils s’en repentent, quand il n’y a plus de remède. »

Tout en ruminant ces pensées en lui-même, Bartolo s’en alla chez sa belle-sœur, impatient de lui donner des nouvelles de ses fils.

La bonne Adèle, en apprenant que son Lando, son Benjamin, avait écrit, ne put s’empêcher de rougir, puis pâlissant, elle sentit une sueur froide inonder son visage et des larmes s’échapper de ses yeux ; son cœur battait violemment, ses genoux tremblaient ; et pourtant, combattant ce premier mouvement d’amour maternel, elle commença par dire :

« Non, non, je n’en veux rien savoir. Les cruels ! les méchants ! traiter ainsi leur mères ! Ne me dites rien, Bartolo. Dieu les bénisse ! je n’ai plus d’enfants...

– Mais pourtant, Adèle... »

Le cœur de la mère avait déjà repris le dessus.

« Alisa, Nanna, dit-elle, venez ! Savez-vous que...

– Quoi donc, maman ? Parlez ! ma tante.

– Lando a écrit à Bartolo... Mon frère, dites-nous s’ils se portent bien ? Oh ! pauvres enfants, comme ils ont dû souffrir ! f levez-les avec tant de soins, et puis... ils courent à la guerre, et ce n’est plus que de la chair à canon !

– De grâce, Adèle, calmez-vous...

– Mimo a tout oublié jusqu’à ses chaussures, et Lando n’a pris que deux chemises dans son sac ! Eux si difficiles, si dorlotés, si choyés, comment peuvent-ils supporter les privations de la guerre ? Leur santé est-elle bonne ? »

Bartolo avait ouvert la lettre, Adèle s’essuya les yeux ; les deux jeunes filles se placèrent de chaque côté de lui, et, se penchant, l’une à droite, l’autre à gauche, elles précédaient sa lecture.

 

        Mon bien cher oncle,

Je n’ose plus me présenter devant vous ; mais vous êtes si bon, vous avez un cœur si généreux, que vous n’aurez pas la force de me chasser de votre présence. Oui, mon cher oncle, vous me voyez, le genou en terre, vous supplier de me pardonner. Croyez-moi, je n’étais pas sorti de la porte du Peuple, que déjà les remords de ma conduite brutale me déchiraient le cœur ; je marchais, triste, silencieux, consterné. L’image de ma mère était toujours là devant mes yeux ; je la voyais défaillante, j’entendais ses sanglots, je voulais la serrer sur mon cœur, essuyer ses sueurs mortelles... 

 

À ces mots, Adèle laissa échapper un sanglot, et Bartolo, cessant de lire, regarda les deux jeunes filles, qui, moitié par émotion, moitié par curiosité, essayaient de continuer la lecture. Bartolo reprit :

« Ici Lando continue à répandre son cœur en sentiments d’amour filial ; il vous demande votre bénédiction pour lui et pour Mimo. Allons, bénissez-les, Adèle.

– Oui, oui, mille fois ! »

Ses sanglots l’empêchèrent de prononcer d’autres paroles. Bartolo continua en faisant un effort sur lui-même ; il lut quelque temps à demi-voix, puis il dit :

« Allons, Adèle, écoutez, et vous aussi, mes enfants :

 

Ah ! mon cher oncle, comment vous décrire les fêtes que l’on nous a offertes partout ? Les fourriers nous précédent d’une demi-journée ; ils annoncent notre arrivée, et toutes les villes Tressaillent d’une joie indicible. Les amis de l’Italie vont de maison en maison, font des collectes pour payer des déjeunera des dîners, des soupers somptueux. Le long des routes où nous devons passer, on met des décorations aux fenêtres : celui qui n’en a pas court en emprunter.

Malheur à qui refuserait ce service patriotique ! On leur jette des pierres dans leurs fenêtres.. Chacun donnerait jusqu’à la couverture de son lit. Les musiques viennent au-devant de nous, elles nous accompagnent en jouant, et l’on crie : « Vivent les légions romaines ! Vivent les libérateurs de l’Italie ! » Du haut des balcons, les dames nous jettent des nuages de fleurs, et des guirlandes de lauriers. Nous les recevons sur la pointe de nos baïonnettes ; les guirlandes restent pendantes à nos fusils, et les dames crient : « Braves Italiens, ces couronnes sont décernées au courage qui vous excite à partir ; nous vous en réservons d’autres, à votre retour, pour les triomphes de la victoire. »

Enfin, c’est un véritable enchantement ; mais cela nous coûte cher. Je sais qu’on écrit à Rome que nous arrivons aux stations frais et dispos, et que, à peine arrivés et débarrassés de la poussière, nous faisons des promenades, gais et contents, et que nous dansons toute la nuit. Ce sont des contes. Nous y arrivons harassés, épuisés, et tous ceux qui peuvent rencontrer des chariots ou des carrosses se hâtent d’y monter, et, comme le chat dans son trou, ne veulent céder leurs places pour rien au monde.

Je ne parle pas des plébéiens, race dure, accoutumée aux fatigues, insensible à la pluie, à la boue, au soleil, aux rigueurs du travail et aux privations de vivres ; mais je parle de nous autres, élevés mollement et accoutumés aux promenades du Corso et de la villa Borghèse. Je vous dis que nous arrivons aux relais presque démolis et abîmés chair et os ; un seul moment de repos nous vaut mille ans de sommeil. Il y en a qui ont à peine le temps d’arriver pour se jeter sur n’importe quoi, sur des tables, des planches, des sofas, sur le ventre, sur le dos, et qui restent là immobiles comme des morts.

Mais le pire, ce sont les ampoules, les enflures, les cors aux pieds. On les lave avec du vin ou du rhum ; d’autres les enduisent de lard, de suif ou d’axonge ; nous avons même des dames (des Italiennes jusque dans la moelle) qui nous en font le pansement avec un amour attendrissant.

 

« Pauvres enfants ! » interrompit Adèle. Et Nanna, avec deux grosses larmes sur les joues, ajouta :

« Si j’étais là, je les soignerais mieux ! Quand Mimo revenait de la chasse, il avait souvent des ampoules aux talons et des écorchures aux pieds. »

Et Bartolo :

« Savez-vous qui a trouvé le moyen de préserver de blessures les pieds des jeunes soldats ? C’est le chevalier de la Marmora, colonel des tirailleurs piémontais. Quand le roi Charles-Albert eut déclaré la guerre à l’Autriche, tous les jeunes gens de l’université de Turin et beaucoup d’autres s’empressèrent de marcher comme auxiliaires de la sainte entreprise, et jurèrent de s’enrôler dans l’armée. Le roi fut accablé de suppliques de la part des parents : l’un disait n’avoir que cet enfant ; l’autre se lamentait sur la faiblesse de son tempérament ; un autre faisait valoir son âge encore trop tendre. Le roi, ennuyé de tant de réclamations, en conféra avec ses généraux, et le chevalier de la Marmora lui dit : “Sire, n’y pensez plus, laissez-moi parer à cet inconvénient.” Le roi y consentit. Le lendemain, de la Marmora fit afficher une proclamation pour inviter la jeunesse, au nom du roi, à prendre les armes : “Les rôles sont ouverts à Chivasso, disait-elle, quiconque veut partir viendra demain sur la grande place d’Italie, nous ferons la route ensemble, avec mes tirailleurs.”

« Au point du jour, il y en avait des centaines disposés à partir. Le colonel fait battre le pas de charge aux tambours et l’on se met en route. Les tirailleurs ne marchaient pas, ils couraient. Au bout de six milles, les jeunes gens étaient trempés de sueur et laissaient passer hors de la bouche les trois quarts de leur langue. Plusieurs s’arrêtèrent au pont de la Dorabaltea ; les plus déterminés suivirent ; au bout de douze milles, ils n’en pouvaient plus, et à Chivasso, il en restait six ! Tous les autres, épars sur la route, s’en retournèrent chez eux où leurs pieds furent à l’abri des cors et des ampoules. Mais revenons à notre Lando : “Mon cher oncle, dites à maman de ne pas s’inquiéter, et que nos pieds ne souffriront plus. Aser s’en va en mission extraordinaire au camp de Charles-Albert, et il nous a offert poliment, à Mimo et à moi, de nous prendre dans son carrosse jusqu’à Bologne. Polixène y sera aussi pour animer les jeunes Bolonais à la guerre sainte contre l’étranger.”

– Oh ! Madona, qu’entends-je ? s’écria Adèle ; j’aimerais mieux qu’ils s’écorchassent les pieds, qu’ils fussent boiteux toute leur vie que de les savoir en compagnie d’Aser et de Polixène ! »

Alisa baissa les yeux, et Bartholo reprit :

« Que voulez-vous ! ils ont de l’âge, ætatem habent.

– Oui, oui, vous me parlez latin ! Belle consolation ! Le latin, c’est que Mimo va volontiers avec Polixène, et je crains que cette intrigante ne me l’ait ensorcelé. »

Bartolo reprit sa lecture :

 

Nos rangs se grossissent chaque jour de toutes parts. Le jeune Bianchi de Recanati a eu la commission de visiter les universités de Perugia, de Camerino et de Macerata pour inviter les étudiants à se joindre à la légion universitaire, et il nous en viendra plus d’un bataillon.

 

« Oui, pour faire pleurer un bataillon de mères, reprit Adèle. Ah ! têtes échauffées ! esprits malades ! belles sciences qu’on leur apprend ! et l’âme, leur âme en danger !

– Vous poussez tout à l’exagération, reprit Bartolo. Ne peuvent-ils pas être bons chrétiens et bons soldats tout ensemble ?

– Mon cher Bartolo, vous êtes toujours muni de ouate pour essuyer toutes les taches, et de lambeaux pour cacher tous les trous. Ceux qui reviendront de ces pauvres jeunes gens séduits en auront à raconter sur ces saintes croisades. La croix sur la poitrine, le diable dans le cœur.

– Allons, Adèle, taisez-vous, pour l’amour de Dieu. »

 

 

 

 

XXVI. – LA BLESSURE.

 

 

 

Dans la plaine fertile et riante qui s’étend entre les rivières du Livenza et du Tagliamento, et où s’élèvent de charmants coteaux qu’embellissent des vignes et des arbres fruitiers, on voyait, solitaire et tranquille, une maison de bons paysans, où la guerre était venue jeter des frayeurs et des alarmes mortelles. Le père de famille avait pris cette ferme à bail et il l’exploitait par le travail de ses bras, aidé de sa femme, d’une sœur et de ses fils qui étaient déjà robustes. L’un avait dix-neuf ans et l’autre dix-sept ; quatre petites filles de quinze ans et au-dessous faisaient le service que comporte la saison d’été. L’aînée conduisait les bœufs quand son père devait labourer les jachères ; elle portait le dîner et le déjeuner aux ouvriers, et préparait le maïs et les légumes. Les plus jeunes menaient paître un petit troupeau de moutons, la vache et le porc.

Après un terrible combat qui s’était livré à deux milles de là, entre les Autrichiens du général Nugent et les légions italiennes du général Zucchi, Tonio, le second fils du fermier, qui était le bouvier de la ferme, sortait de la maison pour aller préparer le foin des bœufs ; il s’avançait vers un petit grenier situé au fond de la cour près des écuries. Il avait une lanterne en main, et marchait incertain et craintif, parce que, pendant toute la journée, il avait entendu les grondements du canon, les détonations des fusils, et qu’en montant sur les collines voisines il avait vu des voltigeurs courir dans la vallées, monter, descendre, se réunir et se disperser.

Ces faits si nouveaux pour lui avaient frappé son imagination, et le roulement de l’artillerie faisait sans cesse tinter ses oreilles ; à chaque coup, il tressaillait, et ses sœurs se bouchaient les oreilles et couraient se cacher la tête dans les genoux de leur père ou sur le sein de leur mère qui tremblait autant que ses enfants.

Pendant que Tonio s’avançait silencieux sous le porche, il lui sembla entendre, au fond de la grange, une sorte de plainte, un gémissement aigu et profond. Il s’arrêta et pâlit ; une sueur froide courut sur tous ses membres et son cœur battit. Il prêta l’oreille et n’entendit plus rien. Il fit quelques pas, puis s’arrêta, et distingua ces mots : « Ô mon Dieu ! » prononcés d’une voix souffrante, triste et presque étouffée dans la paille.

Le jeune garçon ne dit pas : « Qui est là ? » Il recula, et, les jambes vacillantes, il courut à la porte de la chaumière, l’ouvrit et s’écria :

« Ah ! mon père ! »

Le père se leva, inquiet :

« Qu’y a-t-il ?

– Ah ! mon père !

– Eh bien ?

– Dans le tas de paille, il y a une âme du purgatoire qui gémit, je l’ai entendue.

– Quelle âme ? reprit le père. Les âmes saintes, nous avons prié pour elles durant l’octave des morts. J’ai fait dire une messe pour ton grand-père et ta grand-mère : qu’ils soient bénis ! Nous avons fait pendant tous les jours d’un mois l’aumône d’un sac de fèves et d’un muid de farine, et puis nous avons dit le rosaire chaque soir. Il ne faut pas avoir peur des âmes du purgatoire. Sais-tu ce que c’est ? ce sont les coups de canon et de fusil qui t’ont fait peur. Va porter le fourrage aux bœufs, et ne t’inquiète pas. »

Tonio obéit en priant qu’on laissât la porte ouverte ; et voilà les petites filles qui s’avancent sur le seuil et qui regardent vers le fond du porche. À un pilier, vis-à-vis de l’écurie, comme c’est l’usage dans la marche Trévisane, était attachée une statuette de la madone de Lorette, à la figure brune, aux habits longs et rouges, et entourée de petits cercles blancs, azurés et verts, pour imiter les diamants, les topazes et les émeraudes, dont est ornée la statue de la madone sur l’autel de la Santa Casa. À cet endroit, le mur était peint et rehaussé par une corniche. En dessous, il y avait une petite table sur laquelle on plaçait pendant le jour un vase de fleurs et de feuillages odorants, et la nuit, un verre, dans lequel brillait une veilleuse, le samedi et le mercredi de chaque semaine.

Pendant que les enfants regardaient du coté de la Madone, voici Tonio qui accourt, les bras tendus, ayant les yeux égarés et en criant :

« C’est elle, père, c’est elle ?

– Mais qui, elle ?

– C’est la voix ; je l’ai entendue gémir, soupirer et dire : Oh ! Dieu ! »

Le jeune campagnard dit à Checco, son frère ainé :

« Viens ; donne-moi la fourche, prends le hoyau et marche en avant avec la lanterne.

– Mais..., dit le père.

– Je l’ai entendue. Donne la fourche. »

Checco le suit ; ils s’avancent tout doucement, sur la pointe des pieds, s’arrêtant de deux en deux pas et prêtant l’oreille. Et, en effet, au milieu des ténèbres et du silence, ils entendirent un gémissement prolongé, plaintif, semblable à un sanglot.

Il s’avancèrent encore, s’arrêtèrent, et les gémissements devinrent plus distincts. Marco prit les devants avec résolution, jeta un regard sur la Madone, et lui dit :

« Mère de miséricorde, priez pour nous ! »

Et il se mit à l’entrée du hangar, un peu sur le côté. Alors il éleva sa lanterne, et cria :

« Qui est là ? »

Il entendit remuer sur la paille, et une voix dit :

« Au secours, chrétiens ! »

Marco s’avança, dirigea sa lanterne vers l’endroit d’où provenaient ces plaintes, et il vit, enfoncé dans la paille, un soldat, les jambes repliées sous lui, une main placée sur son cœur et l’autre comme abandonnée et pendante. Il s’approcha et vit un jeune homme pâle, défait, les yeux languissants et ternes ; il ne pouvait supporter la lumière. Malgré lui, ses yeux s’étaient fermés. À la vue du paysan, le soldat se ranima, essaya de se relever, et retomba bientôt presque sans connaissance.

Le paysan, effrayé et en même temps ému de compassion, considéra attentivement ce malheureux. Il reconnut qu’il était blessé au côté droit, voulut lui ôter sa tunique ; mais le militaire repoussa sa main en lui disant :

« Homme charitable, avez-vous une femme ? »

Marco répondit :

« Oui.

– Eh bien, faites-moi la charité de me l’envoyer avec du linge.

– Et ne puis-je pas remplir cet office ?

– Non, elle, je vous en supplie.

– C’est bien ; elle viendra avec ma sœur : seule, elle aurait peur.

– Qu’elles viennent toutes deux, et vous, pendant ce temps-là, vous resterez auprès de la Madone. »

Marco, tout stupéfait et attendri, courut à la cuisine et raconta le fait à la hâte. Les femmes, tremblantes de peur, refusèrent d’aller auprès du blessé. Marco les encouragea, et, tirant d’un coffre deux essuie-mains et du linge, il dit :

« Allons, vite, ce pauvre blessé veut vous avoir ; je vous accompagnerai : ne craignez rien.

– Est-il seul ? dit Mattea.

– Seul. Toi, Speranza, prends la lanterne, tu éclaireras. Il me semble que ce jeune homme ne vivra pas jusqu’à demain. Ce doit être quelque seigneur ; son teint est blanc, si blanc ! il est bien fait, beau et délicat. Pauvre jeunesse ! ils veulent aller à la guerre, puis il leur arrive une bonne balle dans la poitrine, et bonsoir ! »

Marco avait détaché la petite lampe de la cheminée ; il dit à Checco et à Tonio de rester auprès de leurs sœurs, et il partit avec les femmes, qui se tenaient la main et tremblaient de tous leurs membres.

Marco s’approcha du hangar et dit au soldat :

« Voici ma femme et ma sœur. Ayez bon courage, elles vont vous assister. Si mon pauvre Checco était blessé (ce que Dieu veuille ne pas permettre), vous seriez bien heureuses qu’il trouvât aide et compassion. »

Les deux femmes, voyant l’état du jeune homme, en furent effrayées, et Mattea dit à Speranza, car c’était une jeune fille de vingt et un ans, forte et robuste :

« Soulève-le un peu, il est trop enfoncé dans la paille. »

Speranza le prit doucement sous les bras et le souleva, jusqu’à ce que Mattea eut placé sous lui de la paille et du foin pour le soutenir.

Quand le pauvre blessé fut relevé, il tourna un regard suppliant vers les deux femmes qui le regardaient, et leur dit :

« Mesdames, je vous demande pardon de l’embarras que je vous donne, mais je ne voulais pas qu’un homme vînt panser ma blessure, car sous cet habit militaire se trouve une femme comme vous. »

Les deux femmes étaient hors d’elles-mêmes, et toutes deux en même temps :

« Ô sainte Madone ! s’écrièrent-elles, quoi ! vous êtes une demoiselle ?

– Oui, mes bonnes amies ; ôtez ma ceinture et ces agrafes : je suis tout en sang ! »

Mattea enleva doucement les boutons de la ceinture et les anneaux qui retenaient la tunique au cou et à la poitrine. Elle vit, sous la tunique, un corset fermé par-devant par un cordonnet ; elle prit ses ciseaux, coupa le lacet, puis déchira la chemise pour découvrir la blessure.

C’était une balle de mousquet qui l’avait frappée sous les côtes et était sortie par les reins. La blessure était irritée, elle coulait sur le côté sous un grumeau de sang qui s’était formé entre le linge et la peau. Elles commencèrent par enlever doucement avec le doigt le sang caillé, et la plaie coula en plus grande abondance. Mattea voulut arrêter le sang avec une compresse humide, mais elle ne put y parvenir. Alors, saisie d’inquiétude, elle appela son mari et lui dit :

« Marco, va vite à la cuisine, mets du vin dans une casserole, fais-le tiédir et apporte-le tout de suite. »

Eu attendant, Speranza essuyait avec l’essuie-main les sueurs de la malade ; elle se tenait près d’elle avec un sentiment visible de tendre affection et l’engageait à mettre toute sa confiance en Dieu.

C’était, le lecteur l’a deviné, c’était Polixène, qui, en combattant bravement derrière un châtaignier, avait reçu cette balle au côté, au moment où elle se baissait pour tirer. Il était presque nuit ; en faisant mille efforts, elle put monter la colline et gagner le vallon cultivé où s’élevait l’habitation du fermier. Mais la perte de son sang et la douleur de la plaie lui avaient enlevé ses forces ; revenue à elle-même, elle s’était relevée, avait fait quelques pas encore, et puis était retombée par terre. En se traînant, elle était arrivée au hangar, où elle s’était affaissée, sans force et sans espoir, sur un tas de feuilles et de paille.

Pendant que Speranza la consolait et que Mattea tenait la blessure fermée, en attendant le vin pour la panser, Polixène s’écria :

« Justice et miséricorde de Dieu ! Mes sœurs, je suis une pécheresse, une impie ; j’ai fait beaucoup de mal ; j’ai mérité d’être abandonnée de tout le monde. J’ai vécu comme un animal ; je devrais mourir comme un chien et être jetée dans l’enfer. Mais non, Dieu ne m’a pas abandonnée... Il m’a envoyé votre charité... Les prières de ma sœur, de cette sainte... Oui, oui, Ombellina, je te vois, je t’entends ; remercie, récompense pour moi ces dames ; prie, prie pour moi, prie pour elles... »

Les femmes se regardaient étonnées.

« Signora, à qui donc parlez-vous ?

– Avec ma sœur, vous ne la voyez pas ?

– Où ?

– Voyez, elle me montre la Madone du pilier ; elle me dit d’espérer et que la Madone m’a pardonné. Oh ! la Madone, avant que vous ne vinssiez, m’avait déjà regardée avec douceur... La lampe brillait avec plus d’éclat, et la Vierge resplendissait de lumière ! J’ai senti battre mon cœur et je suis devenue toute autre... Que de péchés, mes sœurs ! Marie, pardonnez-moi ! Oh ! si j’avais un confesseur !

– Signora, le curé habite à plus d’un mille d’ici. Comment aller le chercher, maintenant, au milieu de cette affreuse guerre ?

– Ô mon Jésus ! je me repens de tout mon cœur... Ombellina, viens, embrasse-moi, presse-moi sur ton sein ! Mes sœurs, promettez-moi que, quand je serai morte, personne ne me touchera... Vous, vous seules... vous le promettez, n’est-ce pas ?

– Oui, signora, répondirent les deux paysannes avec une vive émotion, n’en doutez pas, nous vous en donnons l’assurance... Mais nous espérons que vous guérirez... »

Polixène demanda la main de Speranza, puis celle de Mattea mais elle ne put les serrer dans la sienne ; un frisson la saisit, elle trembla et s’évanouit.

« Vite, Speranza, un peu d’eau et de vinaigre ! » cria Mattea.

Au même moment, Marco apportait du vin. Mattea couvrit aussitôt de l’essuie-main la poitrine haletante de Polixène, lui frotta les tempes avec du vin, et en versa une goutte sur ses lèvres. Polixène rouvrit les yeux, poussa un profond soupir, et dit :

« Ô mon Dieu !

– Nous sommes ici, signora, n’ayez pas peur. »

Et elle fit signe à Marco de se retirer.

Alors Mattea trempa le litige dans le vase que tenait Speranza, lava doucement la blessure, qui, débarrassée du sang caillé, se dilata et s’ouvrit. Mattea la pansa avec soin, coupa un morceau de la chemise de Polixène, en fit une compresse et banda la plaie du mieux qu’il lui fut possible, eu égard à la position où se trouvait la blessée.

Polixène sentit alors un léger soulagement, se souleva un peu, regarda d’un œil plus vif ses bienfaitrices, et les remercia avec un doux sourire, disant :

« Chères dames, que je vous suis reconnaissante ! quelles peines je vous donne ! Mais Dieu et Marie vous en récompenseront. Vous êtes si bonnes, si pleines de charité ! Mais ne m’abandonnez pas durant ce peu de vie qui me reste... peu... peu... fort peu... Comment vous appelez-vous ? »

Elles répondirent, l’une : « Mattea » et l’autre : « Speranza. » Elles pleuraient, lui donnaient mille soins affectueux, et lui disaient :

« Non, non, soyez-en sûre, nous ne vous abandonnerons pas. Nous sommes pauvres, mais chrétiennes ; nous avons du cœur : vous assister, vous secourir, c’est Dieu qui nous le commande, et c’est un devoir bien doux pour nous. Si nous pouvions, au moins, vous porter sur notre lit ; mais nous craindrions d’aggraver votre état. »

Polixène tournait souvent les yeux vers la sainte image ; elle lui tendait les bras et lui disait : « Miséricorde ! » mais parfois se fermait sa paupière, son front se crispait, ses dents se serraient ; c’étaient les remords qui lui déchiraient le cœur, c’était l’ennemi qui lui remettait en mémoire toutes ses iniquités ; il les faisait voir à cette âme épouvantée dans toute leur laideur, dans l’horreur qu’elles doivent inspirer ; il les lui représentait comme des géants cruels qui s’avançaient contre elle pour la dévorer. La malheureuse détournait la tête, serrait les poings, grinçait les dents, roulait ses yeux dans leur orbite ; mais, lorsqu’elle considérait la Madone, sa terreur cessait, sa fureur s’apaisait, une douce espérance ranimait son cœur.

Après un de ces accès, elle tendit la main à Mattea et lui dit :

« Aidez-moi à dire l’Ave Maria. Ah ! Mattea, prenez pitié d’une impie malheureuse qui ne sait plus cette prière sainte. Il y a tant d’années que je ne la dis plus ! Au lieu de bénir Marie, je la blasphémais... Aidez-moi, ne vous en allez pas, ne m’abandonnez pas... Faites-moi sur le front le signe de la croix. »

Les femmes la croyaient dans le délire : elles s’efforçaient de la calmer, l’encourageaient et lui récitaient l’Ave Maria. Et Polixène les suivait des lèvres, et sentait descendre dans son âme une douceur nouvelle, un calme inconnu, une espérance inaccoutumée, un mouvement d’amour ineffable. Elle voyait Ombellina, le visage serein, brillant et souriant ; elle la saluait, elle la remerciait, elle lui disait :

« Viens, ma sœur bénie, viens, touche-moi, et je serai guérie ; baise-moi, et je serai purifiée ; le péché sortira de mon âme. »

Était-ce une vision ? était-ce un sentiment intérieur, un ravissement d’esprit qui lui faisait apparaître Ombellina ? Qui peut entrer dans les mystères de la grâce, dans les abîmes si profonds de la miséricorde divine ? Ombellina, alors sur son lit de souffrances, priait certainement pour son infortunée sœur. Les saintes religieuses psalmodiaient en chœur ; et, pendant que les impies de la terre veillaient dans leurs infernales assemblées pour allumer la guerre contre le Rédempteur et son Église, ses pieuses servantes, ses épouses bien-aimées, élevaient leurs douces voix, qui pénètrent si facilement dans les cieux, pour louer son nom, pour le supplier de convertir les pécheurs, de vaincre et de terrasser par la puissance de son bras la force de ses ennemis, en les humiliant dans la poussière, en les confondant dans leurs projets, en désespérant leur hardiesse, en amollissant la dureté de leurs cœurs.

Les humbles prières qui partent des cœurs simples et s’élèvent comme un nuage d’encens d’agréable odeur vers le trône des miséricordes sont toujours exaucées. Chaque nuit, elles font descendre la rosée céleste sur quelque âme pécheresse : heureux qui la reçoit, qui en goûte le parfum, qui en éprouve la divine vertu ! En un moment, le cœur se change et l’âme retrouve une vie nouvelle, comme le phénix qui renaît de ses cendres ; les souillures de son péché s’effacent, les obscurités s’éclaircissent, les infirmités se guérissent. En un clin d’œil, cette âme brise les chaînes de Satan, prend son essor et s’élance sur les ailes de la charité, dans le sein du Dieu tout-puissant, et là se baigne, se plonge, s’enivre dans un océan de douceur, d’espérance et d’amour.

Qui eût vu Polixène, le matin sans religion, sans pudeur, se mêler aux soldats blasphémant et débitant des imprécations, avec la haine dans le cœur, avec le poison et la rage qui l’excitaient à détruire ses semblables, certainement il ne l’eût pas reconnue, cette nuit, sous cet agreste hangar, sur la paille, blessée, mourante, au milieu des soins de ces pauvres paysannes, devant cette image de la Vierge Marie, qu’elle regardait tout émue de tendresse.

Le bon Marco se tenait dehors, en face du pilier, appuyé sur la porte de l’étable, les bras croisés, muet, stupéfait ; il entendait les femmes répondre : « Oui, signora ; non, signora. » Il ne savait que penser, voulait entrer et n’osait pas. Il y avait là du mystère, à son avis ; mais il respectait la prière du pauvre blessé.

« Qui serait-ce donc ? disait-il en lui-même : il me semblait que c’était un seigneur délicat, un prince quelconque... Et Mattea dit : Ne craignez pas, signora ; et la voix du blessé me paraît être celle d’une femme... Pourtant, qui a jamais vu des femmes se faire soldats ? Mais on fait tant de folies maintenant contre ces pauvres Allemands ! Il passe et repasse tant de jeunes gens, qui s’en vont comme des fous ; on les prendrait pour des chasseurs qui courent au lièvre... Lièvres ! pauvres garçons ! Vous ne savez donc pas que ce sont des ours, que ce sont des lions, les Allemands ; ils ne vont pas à la guerre comme vous autres, avec des gants jaunes ; ils ne sont pas imberbes, ils n’ont point le visage blanc et gentil, les cheveux odorants et bien peignés. Ils ont les cheveux roux, les moustaches hérissées et graissées avec du suif, les mains calleuses...

« Pour combattre contre eux, à la bonne heure, nous autres paysans. Mais, dans cette guerre, il n’y a que de jeunes citadins qui ont tout l’air de demoiselles. Et s’il y a quelque paysan parmi eux, il vous fait tout l’effet d’un vagabond et d’un malavisé. Qui voudra croire que maintenant il faut, pour faire la guerre, de ces jeunes gens qui jadis n’auraient eu garde de quitter les délices de leurs palais, et que les artisans, cette race dure et forte pour le combat, reste chez elle parce qu’elle n’a pas de rancune contre les Allemands ? Le proverbe est donc vrai : que les seigneurs ont toujours quelque folie en tête. Mais il est probable que les Allemands ont un remède pour calmer ce délire. »

Pendant que Marco faisait ce monologue, Mattea l’appela : « Marco, ce jeune homme... » et tout bas elle lui disait : « C’est une demoiselle ; mais, chut ! parce que... tu sais... Ce jeune homme a besoin de prendre quelque chose. Comment faire ? Nous sommes pauvres ; il n’y a pas ici de quoi faire du bouillon ; d’ici à l’auberge du village, il y a plus d’un mille, et il est nuit ; la guerre est autour de nous, les chemins ne sont pas sûrs... Va traire un peu de lait, et apporte-le. »

Marco rentra dans la maison ; ses filles étaient allées se coucher et Checco et Tonio dormaient, l’un sur sa chaise, l’autre sur une table. Il prit un vase, entra dans l’écurie et se mit à traire. Après avoir filtré le lait dans un linge bien blanc, il alla le porter au hangar, en se disant :

« Une signora, une pauvre créature ! quel changement, de mourir sur la paille ! Dieu sait les remords qu’elle a dans le cœur. Et pourquoi exposer ainsi sa vie ? pour massacrer les Allemands ?... Qu’est-ce que cela doit faire aux dames ?... Et qui sait d’où elle vient ? peut-être de fort loin, de fort loin. Et si elle ne nous en dit rien, si elle meurt cette nuit, ses parents l’attendront peut-être bien longtemps ! Folies ! folies ! Et elle vient mourir ici !.. Mais je vous remercie, Seigneur, au moins elle meurt en mains de chrétiens : elle n’est pas tombée dans un sillon ou dans un fossé, comme tant d’autres. »

Tandis que Marco se parlait ainsi à lui-même et marchait sous le portique, tenant sa lampe dans une main et le verre dans l’autre, il entendit du bruit au dehors. Il s’arrête et voit accourir sous l’avant-toit, tout hors d’haleine, un homme, un soldat.

« Qui est là ? dit-il, moitié résolu, moitié effrayé.

– Brave homme, avez pitié de moi : je suis un soldat de la légion romaine. J’étais de ronde avec une patrouille de nuit, quand il nous est survenu une bande d’Allemands, qui nous a entourés et a fait prisonniers presque tous mes compagnons. Je me suis levé assez tôt, et, en courant comme un cerf à travers les vallées, les fossés et les buissons, je me suis échappé ; je cherche depuis deux heures après le camp, sans pouvoir y arriver ; j’ai vu un peu de lumière, je suis entré pour me reposer chez vous. Assistez-moi, accueillez-moi cette nuit : un peu de paille me suffit.

– Signor soldat, dit Marco, je suis un pauvre homme... Si vous vous en contentez... un trou, nous le trouverons. Car, sous le hangar, il y en a un qui va mourir ; si vous voulez venir avec moi, peut-être vous saurez qui c’est ? »

Le soldat suivit Marco, qui s’en allait en disant :

« Encore celui-ci ! Pauvres enfants ! on dirait des moutons dispersés. Qu’il est beau, délicat, gracieux ! Et, vraiment, ils ont le tic de se faire massacrer, la peau leur démange, à ce qu’il paraît ; ils l’ont pourtant si fine, si fraîche, si blanche !... »

Quand ils entrèrent, les femmes levèrent la tête, et, voyant un soldat avec Marco, elles eurent peur et devinrent aussi pâles que Polixène. Le soldat s’approche, regarde la blessée, la blessée le regarde et s’écrie, tendant ses bras :

« Ah ! Mimo, toi ici ? Et comment ? »

Mimo put à peine dire : « Polixène ! » Telle fut la stupeur dont ils furent saisis, l’angoisse intérieure qu’ils éprouvèrent, le saisissement qui s’empara d’eux, qu’ils ne purent articuler un seul mot. Mimo resta immobile, en présence de cette figure mourante et décomposée, de ces yeux caves, languissants, égarés.

Les femmes relevèrent un peu la tête de la malade, prirent la tasse de lait dans les mains de Marco, et, goutte à goutte, versèrent le liquide dans la bouche de la pauvre fille. Doublement accablée par ses souffrances, par la vue de son amant et par les remords réveillés dans son cœur, elle ne pouvait avaler que péniblement et très-peu à la fois ; elle s’arrêtait, regardait tout effrayée autour d’elle, et, entre tous ces visages qui l’entouraient, jetait un regard sur la Madone ; ses traits se rassérénaient, et alors elle s’efforçait de prendre le breuvage. Après avoir bu, se sentant un peu fortifiée, elle présenta sa main froide à Mimo, lui prit la sienne, la serra languissamment, puis retira sa main en disant :

« Mimo, la Madone t’a conduit ici je ne sais comment : je me meurs, je suis percée d’outre en outre au côté, je n’ai plus de sang, plus d’haleine et plus de cœur. Cette mort est pour moi la vie. Marie, l’avocate des pécheurs, dans sa miséricorde, m’a obtenu de Jésus le pardon de mes péchés ; elle a effacé mes iniquités, et mon cœur est tout changé. Ah ! Ombellina a obtenu ma grâce, elle a tant prié pour moi ! Vois-tu ? elle est toujours là ; elle ne m’abandonne pas un moment. »

Mimo regarda autour de lui avec étonnement, il chercha cette Ombellina de l’œil, les femmes regardèrent comme lui. Tous pleuraient et ne voyaient rien d’autre que les solives saillantes du portique et le lumignon près de la Madone, dont la lueur commençait à faiblir et à trembloter entre l’huile et l’eau qui remplissait presque entièrement le vase.

Polixène poussa un grand soupir. Speranza essuya la sueur froide qui découlait de son front, et la jeune fille ajouta :

« Mimo, pardonne-moi les mauvais exemples que je t’ai donnés, les blasphèmes contre Jésus-Christ et les choses saintes que tant de fois tu as entendus de ma bouche maudite, et surtout les conseils que je t’ai donnés de t’initier aux sociétés secrètes, aux serments sacrilèges, aux perfides, exécrables et infernaux contrats qu’elles exigent. Jure-moi que tu n’en feras rien ; jure-le-moi, Mimo.

– Je te le jure, Polixène, répondit Mimo d’une voix entrecoupée par les sanglots.

– Donne-moi la main, jure-le par la Madone... Tourne-toi de ce côté, elle te regarde, elle t’entend, vois-tu !

– Oui, je te le jure par cette image sainte.

– Mimo, parmi mes iniquités, ce qui me dévore, ce qui me ronge le cœur, ce sont les remords d’avoir excité à partir pour la guerre les demoiselles de Forli et de Bologne, et surtout Julienne de Padoue. Chère enfant ! à quinze ans, arrachée des bras d’un si bon père ! Combien de larmes il va verser ! Ah ! cherche-la, et reconduis-la chez elle ; Julienne te suivra, elle s’est tant repentie, la pauvre créature !

– Oui, calme-toi, je ferai tout ce qu’il te plaira.

– Mimo, si Dieu t’accorde de retourner à Rome, dis à cette âme candide, à Alisa, à cet ange si pur, que je me prosterne à ses pieds, que je la supplie, que je la conjure, au nom de Marie, de me pardonner les scandales que je lui ai donnés, de brûler les livres impies que j’avais achetés pour la corrompre, d’oublier ces maximes funestes et irréligieuses... »

Ici, la pauvre fille se troubla, son visage se crispa, elle tremblait, elle était haletante, voulait parler et ne le pouvait plus. Mimo se jeta à genoux, baissa la tête sur les feuilles sèches et se mit à pleurer et à sangloter. Polixène fit signe à Mattea de s’approcher, elle lui prit la main, la mit dans la poche de sa tunique, lui en fit tirer un petit rouleau de papier et lui dit :

« Ce sont dix grégorines d’or, cinquante écus ; employez-en deux à faire célébrer une messe pour mon âme et celle des pauvres Italiens qui sont morts aujourd’hui dans le combat ; les autres huit, gardez-les pour vous et pour Speranza, en reconnaissance de ce que vous avez fait pour moi. »

Puis elle se tut, fit un mouvement des yeux, comme pour saluer une personne proche d’elle ; son visage s’illumina et elle dit :

« Je viens, Ombellina, oh ! prie pour moi. »

Elle tourna légèrement la tête vers la Madone, la regarda, sourit et dit : « Marie ! » Elle joignit les mains, mais elles retombèrent sur sa poitrine. Sa respiration était plus rapide et plus courte ; elle ouvrit la bouche, inclina la tête et expira.

Marco, versant des larmes, prit Mimo sous le bras, le releva et lui dit :

« Viens avec moi. »

Mimo était comme un insensé ; il ne dit pas un mot, se laissa conduire et fut introduit dans la cuisine. L’aurore commençait à poindre à l’horizon.

 

 

 

 

XXVII. – LE CAMP PIÉMONTAIS.

 

 

 

En ce moment-là, toute la contrée transpadane était couverte de légions italiennes qui, ayant passé le Pô, se répandirent dans la Vénétie, Rovigo, Vicence, Padoue, Trévise, et, en remontant depuis la Piave jusqu’au Tagliamento, c’était une multitude de soldats, un va-et-vient tumultueux et sans trêve. Le général Durando 52 se tenait auprès du logement de Charles-Albert, pour aviser aux moyens de se réunir à l’armée piémontaise, ou au moins pour profiter des renforts survenus, marcher directement contre l’ennemi et dérouter la retraite de la colonne qui descendait par la Carniole au secours de Vérone, où le maréchal Radetzky cherchait à envelopper les troupes du roi campées entre l’Adiga et le Mincio.

Le général Ferrari s’en alla à Trévise avec les légions romaines pour fortifier la garnison du général Zucchi, qui défendait péniblement la forteresse de Palmanova. Déjà Udine était au pouvoir des armées autrichiennes ; le général avait perdu beaucoup de monde dans les escarmouches et diverses attaques, il se trouvait comme assiégé dans cette place. Zambeccari, avec ses Bolonais et ses Romagnols, avait passé le premier la frontière des États pontificaux ; il attaqua Modène pour secourir les rebelles, puis, se détournant, passa le Pô et vint renforcer les Vénitiens soulevés contre l’Autriche ; ils étaient abandonnés par Charles-Albert à leurs propres forces, et craignaient à chaque moment de se voir écraser par l’armée de la Carniole et de Pontieba.

Venise avait chassé le maréchal Zichy ; maîtresse de ses destinées, elle s’était proclamée république et avait fait arborer sur les antennes de la place San Marco l’antique lion de l’Adriatique, vers lequel s’étaient portées aussitôt les villes du continent, espérant être protégées et défendues par ses rugissements. Mais le lion de Venise, voyant ses griffes désarmées, rugissait, non pas pour défendre les cités confédérées, mais pour appeler le secours et le renfort des légions romaines et des auxiliaires de Naples et de la Lombardie.

Or, par une matinée du mois de mai, il arriva que deux jeunes Véronais, s’étant arrêtés à Trévise et se promenant le long des belles et délicieuses rives du Sile, eurent la pensée d’entrer aux dominicains pour y voir le tableau de Fra Sebastiano del Piombo, chef-d’œuvre renommé. Ils marchaient avec lenteur ; la brise matinale caressait les plumes de leurs panaches ondoyants. L’un d’eux, nommé Mezzusbergo, dit à l’autre :

« Anténor, hier soir tu n’étais pas au café de la place ; tu n’as pas appris les grandes nouvelles que nous a apportées du camp du roi le commissaire des légions romaines, envoyé par le général Ferrari.

– Et quelles sont ces nouvelles ?

– Peschiera rend le dernier soupir ; elle va être broyée par ces forts canons de siège qui lui envoient, par leurs grosses bouches, de gros baisers dont on conserve la trace. Ravelins, demi-lunes, escarpes, contrescarpes, bastions, courtines, tout s’ébranle sous leurs coups, se brise, se broie, se pulvérise. Il y a déjà de grands dégâts, et la brèche est plus large que la bouche d’un four. Pour sûr, si le duc de Gênes continue à caresser si courtoisement la ville, cette pauvre forteresse est réduite, et nous attendons un dénouement pour demain.

– S’il en est ainsi, Mantoue et Vérone auront bientôt les Piémontais à dos.

– Oui, et déjà le roi a placé son quartier général à Mozzambano. Il faut le dire, les Piémontais sont la race la plus brave et la plus vaillante de toute l’Italie.

– Pour moi, tant que je ne verrai pas Charles-Albert souper avec ses généraux sur la terrasse du palais Canossa, je resterai incrédule. Que dit le commissaire des sentiments qui animent le camp ?

– Il dit que les officiers et les soldats sont des lions et qu’ils regardent la Lombardie et la Vénétie comme déjà conquises.

– Plaise à Dieu !

– Sais-tu, Anténor, quel est ce commissaire ? Je l’ai vu passer hier soir, au milieu d’une foule de tirailleurs romains qui l’accompagnaient à l’auberge. J’ai entendu dire au quartier que c’est un brave venu des îles hanséatiques pour exciter à la guerre de l’indépendance, et on le regarde généralement comme un prince danois ou suédois.

– Tu te trompes, mon ami ; c’est un de nos concitoyens. Tu dois te souvenir de lui ?

– Non. Qui est-ce ?

– Te rappelles-tu Aser, ce juif si riche ? Il était en rhétorique au lycée impérial de Sainte-Anastasie, quand nous faisions notre troisième.

– Je m’en souviens, mais de là au Danemark et à la Suède, il y a loin.

– Non pas. C’était le seul juif auquel les écoliers ne fissent pas de niches, en retroussant le nez, relevant le menton, ou formant avec le bord de leurs habits l’oreille d’un porc pour le faire mettre en colère. Il avait un esprit supérieur, des manières si nobles et si polies, qu’il ne sentait pas du tout sa nation et avait plutôt l’air d’un gentilhomme. Il se promenait toujours seul, hors de Porta-Nuova et le long du rivage de la Victoire, lisant en silence et tout pensif.

– Oh ! je m’en souviens. Il m’invitait souvent à aller au café situé proche des deux Tours. Il a disparu tout d’un coup, et je croyais qu’il était allé à l’université.

– Non. Son père, qui est banquier, est en fréquentes relations avec le mien, et, l’automne dernier, il est encore venu nous voir à la ville, où il est resté plusieurs jours avec nous. Or il nous raconta qu’Aser, après sa première année de philosophie, fut appelé à Hambourg par un de ses oncles, extrêmement riche, qui a des vaisseaux en mer et fait le commerce sur toutes les côtes de la Baltique et de la mer Blanche, jusqu’à Archangel ; il tient, en cette dernière ville, des magasins et une banque en grand crédit auprès des bourses de Stockholm, de Christiana et de Copenhague. Aser s’est donné du bon temps chez son oncle : il a appris plusieurs sortes de langues et s’est mis sur un ton princier que lui permettait la fortune de son parent. Son père nous a dit qu’aucun prince du Nord ne le surpassait en somptuosité : les ducs et les seigneurs en faisaient leur ami intime. Depuis, il s’est si vivement passionné pour la liberté de l’Allemagne et si étroitement lié avec tous les grands agitateurs, qu’oubliant les plaisirs de la jeunesse pour se livrer à des pensées plus sérieuses, il s’est consacré tout entier à la cause de la régénération de l’Europe, pour laquelle il dépense toutes ses richesses et son talent. Maintenant il a enrôlé, à ses frais et aux frais des sociétés allemandes, un grand nombre de jeunes gens pour la guerre de l’indépendance italienne...

– J’ai compris. Et, parmi les légions romaines, il se fait passer pour un prince ?

– Au contraire. Cet Aser se tient caché. Seulement, comme il est riche, généreux, venu de pays lointain, beau, bien mis, vivant en grand personnage, on dit que c’est un prince.

Principes Nephtali, principes Juda, principes Zabulon ! Ce sera un autre Samson, et les Allemands seront les Philistins ; mais je ne sais s’ils se laisseront massacrer par une mâchoire d’âne.

– Toujours spirituel, comme un bon Véronais, Anténor.

– Que veux-tu ? La folie d’interrompre nos études et de nous jeter comme des bandits dans cette guerre, nous l’avons faite ; et à Vérone, si Charles-Albert ne la prend pas, il n’y mettra plus le pied, quand même les balles allemandes auraient la politesse de s’élever toujours au-dessus de nos têtes. Mais, mon cher Mezzusbergo, il faut passer la matinée joyeusement et nous donner un peu de plaisir et de bon temps.

– Veux-tu venir à la rencontre d’Aser ? nous renouvellerons connaissance.

– Volontiers ; je suis désireux de savoir des nouvelles de la Lombardie. »

Après une longue tournée avec les généraux Ferrari et Guidotti, les colonels des légions et les majors des bataillons avaient avisé aux moyens de faire lever le siège de Palmanova, de chasser la milice allemande, non pas seulement d’Udine, mais de cent milles au delà de Piave, et alors Aser s’était rendu à l’auberge pour y déjeuner avec une joyeuse réunion de légionnaires romains. Pendant que le maître d’hôtel préparait quelques côtelettes panées et une friture de foies et de crêtes de chapons à la milanaise, les deux jeunes Véronais arrivèrent dans la salle où se trouvait Aser avec ses amis ; ils le saluèrent poliment et lui demandèrent un moment d’entretien particulier. Aser leur serra militairement la main, les conduisit dans sa chambre où, ayant appris leurs noms et leur pays, il témoigna une grande joie de les voir et leur fit mille questions sur les personnes qu’il avait connues.

« Et Alexandre, que fait-il ?

– Il s’est marié, il a deux enfants, et il ne pense plus qu’à faire de l’argent.

– Et Gigi de la Grande rue ?

– Il a eu plus d’esprit que les autres : étant fort riche, il a voulu se débarrasser des fermiers, des intendants, des teneurs de livres ; il s’est mis à jouer en désespéré, se vautrant dans la crapule et la débauche.

– Comment ?

– C’est comme cela. Il est tombé dans une extrême misère, et, absolument débarrassé de toutes les inquiétudes que donne la richesse, il ne lui reste qu’une toute petite pension viagère, juste ce qu’il faut pour ne pas mourir de faim.

– Bon ! Et Checco de la rue Saint-Thomas, et Carlo, son cousin, les deux inséparables, deux jeunes gens distingués par l’éducation : de l’esprit et du sérieux dans le travail ; que sont-ils devenus ?

– Checco s’est adonné à l’étude des langues orientales ; il a voyagé dans la Syrie, la Palestine, le Liban ; il a traversé le Tigre, il a été jusque dans la Perse, et, au mois d’octobre dernier, il est revenu à Vérone, où il s’est remis tout entier à ses études ethnographiques. Il nous a raconté des merveilles de Ninive, il nous a montré des bas-reliefs, des colonnes, des symboles des cultes de l’Assyrie ; c’est un plaisir de l’entendre.

– Il faut avoir un goût particulier pour se jeter dans ces sortes d’études. Si vous vous le rappelez, nous en faisions un jeu, quand, après la classe, il s’en allait sous Santa-Libera visiter les excavations du théâtre romain ; et, quand il avait rencontré un ami, le malheureux ne sortait pas facilement de ses mains : “Vois-tu ? ceci, c’était l’Odéon ; ceci, le proscenium ; ces bouches éparses entre les degrés, les vomitoires ; et là-haut devaient se trouver les demeures des familles patriciennes. Voici leurs noms gravés dans les niches ; ces trous dans les consoles serraient à emboucher les antennes du velarium.”

– Et dans l’amphithéâtre, c’était bien autre chose ! Comme il allait et venait sous ces arcades, sous ces voûtes, sous ces caves obscures et inextricables du podium ! Je l’ai vu plusieurs fois, sur l’esplanade de la citadelle, soupirer devant les morceaux de pierres de l’arc de triomphe de Vitruve ; il s’écriait : “Quand se relèveront ces marbres classiques, pour recomposer le plus bel arc de triomphe qu’ait élevé l’Italie depuis le siècle d’or d’Auguste ! il n’a pas suffi aux Français de briser et de démolir les bastions de San Micheli, il leur fallut détruire l’arc de Gavi, l’admiration du monde 53.”

– Pauvre Checco ! je crois qu’il va bien avoir à soupirer encore. »

Et là-dessus Aser tourna la conservation sur des points qu’il avait beaucoup plus à cœur, sur l’état actuel de Vérone, les opinions, les tendances, les propensions des citoyens, les fortifications militaires, les vivres, l’armée de Radetzky : mais les bons enfants savaient bien où l’on vendait les meilleurs cigares, l’hôtel où était la meilleure cuisine, la maison de celle qui avait fait le plus d’impression sur leur cœur ; mais leur stratégie n’allait pas un pouce au delà. Aser, les ayant priés de garder le secret sur son individualité, les prit sous le bras, les reconduisit dans la salle, et voulut qu’ils se missent à table avec les autres pour le déjeuner.

La conversation fut animée : les plus grandes espérances reposaient sur l’armée sarde, et Aser disait des choses vraiment admirables de la valeur de ces braves et de leur ardeur à chasser l’étranger de l’Italie.

« Il fallait voir le roi ! disait-il, et quels sentiments s’échappent de son cœur, quand il est entouré de ses généraux ! J’étais de sa suite, quand des hauteurs de Mozzambano il admirait les collines et les plaines qui entourent Vérone, les détours majestueux de l’Adige, les monts de San Massimo, et, à gauche, ceux de Bussolengo. L’astre de la victoire resplendissait sur son visage, cet astre qui brille depuis tant d’années sur ses armes, où un lion, posant tranquillement sa gueule sur ses pattes, regarde au ciel cette douce lumière, en disant : J’attends mon bel astre. Et cet astre, je vous dis qu’il flamboie comme un rubis éclatant sur son front, et qu’il lui promet le triomphe sur les oppresseurs de l’Italie. Il ne s’émeut pas à la vue des munitions qui garnissent les hauteurs de Vérone, au nord, ni des vallées profondes, des fossés, des palissades, ni du rempart du midi avec ses fausses meurtrières. En regardant les grosses tours de Maximilien, qui, des crêtes d’Avesa, s’enchaînent jusqu’au puits de Saint-Léonard, il dit, en se tournant vers ses aides de camp : “Là, sur cette plate-forme, je veux que nous buvions à la santé de l’Italie.”

« Mais, si le roi a tant de courage et d’espérance, ses officiers de toute arme ne veulent point se laisser surpasser en valeur ; je les ai vus jeter feu et flamme au seul mot du combat. Ils s’avancent contre l’ennemi comme des lions. Un matin, je me trouvais au camp de l’avant-garde près du Mincio, et tous les officiers de service étaient groupés au pied d’un gros tilleul sur les hautes rives qui protègent Valeggio, du côté du pont de Borghetto. Quelle jeunesse ! quelle joie, quelle gaieté, quelle audace ! D’un côté étaient les lieutenants d’artillerie avec les dragons, près d’un groupe de gardes du roi parmi lesquels se trouvaient trois cavaliers ; de l’autre côté, c’étaient les cavaleries d’Aoste et de Novare, avec un capitaine du régiment de Gênes, un lieutenant de celui de Nizza et d’autres officiers de la troupe de la Savoie et de Pignerol. C’était une joie de les voir assis les uns sur l’herbe, les autres couchés sur leurs manteaux ; l’un à cheval sur un canon, un autre sur un mortier renversé, et trois autres sur un monceau de grenades ; celui-ci appuyé sur le coude, celui-là occupé à cuire un saucisson, trois ou quatre autour d’une gourde de cuir et criant en buvant : Vive le roi !

« On rit, on babille, on raconte des faits d’armes, les siens et ceux d’autrui : “Moi je chargeai sur le flanc droit. – Et moi j’ai dérouté une colonne de Bohémiens. – Et moi, avec trente hommes, je me suis mis aux aguets, j’ai assailli un escadron de côté, et je l’ai mis en fuite, en lui donnant la chasse jusque sous les batteries ennemies.

– Et vous m’avouerez, criait un jeune homme à la face rubiconde, que ce mauvais plaisant est un fier calomniateur, de dire que l’éducation des jésuites nous a dévirilisés ! Nous verrons à la bataille si nous sommes des lièvres ou des léopards.

– Bravo ! vivent les rugiadosi 54 !

– Vivent nous autres et notre valeur ! Dites un peu, ne sommes-nous pas plus de deux cents officiers de tout grade, dans l’armée du roi, élevés par les jésuites ? et ne combattons-nous pas aussi vaillamment que vous autres, de l’académie militaire ?

– À merveille. Mais vous sentez le moine.

– Nous sentons la poudre à canon et les sueurs glorieuses du champ de bataille. Qui est-ce qui monta le premier à l’assaut sur le pont de Goito, et mourut pour la gloire de l’Italie ? Ce fut un de nos condisciples du collège royal de Turin, qui combattait dans le régiment Real Navi. Cet officier de dragons qui, s’élançant le premier au pas de charge contre les baïonnettes allemandes, piqua son cheval et se fit écraser au milieu des rangs ennemis, à la grande admiration des Autrichiens eux-mêmes, c’est un camarade de pension. Et tant d’autres, aux batteries, aux parcs volants, dans les explorations périlleuses, aux assauts les plus formidables, ont su montrer s’ils sont dévirilisés, ou bien s’il ne l’est pas plutôt celui qui a écrit cette calomnie assis mollement dans un fauteuil !

– Très-bien ! tu as raison. Allons, bois un coup, et que ta chaude péroraison ne t’étouffe pas.

Contagi 55 ! et nous, exclamait un autre pensionnaire, nous qui, pour la cause de l’Italie, avons renoncé aux lauriers de la science sur le pinacle de Saint-Laurent, et qui les avons échangés avec le casque et le bonnet pour rejoindre l’armée, est-ce que nous ne combattons pas en braves ? Les rugiadosi nous ont appris à réciter le rosaire ; mais ils n’ont pas, pour cela, étouffé dans nos cœurs l’amour de la patrie. À peine avions-vous vu le roi passer le Ticino, que nous nous sentîmes battre dans la poitrine le cœur piémontais ; nous nous rappelâmes que la noblesse du Piémont est née au milieu des armes avant d’avoir revêtu la toge : les gloires de nos ancêtres sont peintes dans nos vieux castels ; la maison de Savoie les a toujours vus près d’elle, portant la croix blanche partout où l’honneur les appelait à combattre, à vaincre ou à mourir.

– Eh ! quelle rhétorique ! c’est un morceau de Tite-Live. On disait pourtant que tu avais été bocciato 56 à l’examen du doctorat en droit.

Bocciato en droit, mais couronné sur le champ de bataille. Ce sont là les lauriers du gentilhomme piémontais. Tu sais que je sais parti, ainsi que beaucoup d’autres pensionnaires, comme simple soldat, et maintenant nous avons gagné les épaulettes de lieutenant au passage du Mincio, dans les combats de Goito, de Villafranca, de Sommacampagna, de Sona et de Pastrenao. Vive le roi !

« Ils continuèrent à jaser, à simuler des duels avec les mains et avec les talons, en faisant retentir leurs éperons sur le parquet. En somme, je vous assure, mes amis, que je n’ai jamais passé de plus beaux jours que ceux où j’ai vécu au camp du roi Charles-Albert. Je voudrais pouvoir en dire autant des légions romaines ; mais, ma foi, je n’ai jamais vu et ne verrai plus jamais d’assemblage d’hommes si confus et si disparates. »

Là-dessus il se leva de table, serra la main aux deux jeunes Véronais, et s’en alla au café de la place, où il avait à traiter des affaires de la guerre avec les commandants des légions.

Aser disait vrai en vantant la valeur des officiers piémontais ; et tous les bons Italiens regrettèrent de les voir s’exposer dans une guerre si injuste. Si ceux qui, sous le prétexte de la gloire, de la liberté et de la régénération de l’Italie, excitèrent le roi Charles-Albert à cette malheureuse expédition, n’avaient pas été aveuglés par les préventions et les fureurs ordinaires aux gens de parti, ils auraient reconnu que, s’il était permis aux Lombards d’appeler à leur secours les Piémontais pour les aider dans leur rébellion, par la même loi et la même justice, il serait permis aux Génois et aux Savoyards de demander l’intervention de la France ou de l’Angleterre pour secouer le joug des Piémontais. Mais, de nos jours, l’adage : Ne faites pas à autrui ce que vous ne voulez pas que l’on vous fasse, n’est plus qu’une vieille loi naturelle bonne à jeter dans le sac à oubli.

 

 

 

 

XXVIII. – CAQUETS ET MENSONGES.

 

 

 

Avant d’avancer plus loin dans notre récit, il faut vous entretenir un moment sur le moyen de trouver les chemins qui conduisent à l’hôtel de la vérité. Cela n’est pas toujours facile ; car, dit le proverbe, temps de guerre, temps de caquets et de mensonges, comme si les caquets et les mensonges ne couraient pas le monde en tout temps. Mais le proverbe a raison, après tout : il veut dire que cette denrée n’est jamais plus commune qu’en temps de guerre, parce que chacun veut dire la sienne, et la dire selon que l’inspire sa petite passion, son espérance ou sa crainte ; la plupart, sans rien espérer où rien craindre, veulent jaser malgré tout, et ces jaseurs-là sont innombrables ; ils vont même jusqu’à colporter les dires de toutes les factions.

Dans la guerre de l’indépendance italienne, les choses n’allaient pas de ce pas, parce que le champ des caquets et des mensonges n’était pas parcouru par tout le monde, et était comme une chasse réservée au profit de ceux seulement qui voulaient la ruine des Allemands et la renaissance de l’Italie à la vie glorieuse et triomphante de la liberté. Mais tous ceux qui ne partageaient pas cet enthousiasme pour cette renaissance, ou parce qu’ils ne croyaient l’Italie ni morte ni esclave ; ou parce qu’ils croyaient vivre bien sans la guerre ; ou parce qu’ils ne pouvaient se persuader de l’excellence des nouvelles institutions ; ou parce que, dans tout ce grand jour, ils voyaient des ténèbres ; ou parce que tout ce tumulte de voix, de cris, de vivats et de mort leur rompait la tête ; ou parce qu’ils tenaient ferme au vieux Credo et n’avaient pas encore vu baptiser le christianisme civil et le regardaient toujours, en conséquence, comme païen, turc, juif et paterin ; ou parce que, au milieu de tous ces éloges décernés à la religion, ils entendaient des blasphèmes contre ses ministres ; ou parce qu’ils ne savaient pas bien accorder ensemble : Vive Pie IX et mort au pape ! ou parce qu’ils voyaient gouverner à Rome et dans les Légations de bons chrétiens qui, jusque-là, avaient haï et persécuté le Christ ; ou parce qu’à travers tous ces hymnes sur la félicité publique ils entendaient à demi-voix dire que les trésors étaient épuisés, les dettes de l’État accrues, le commerce mort, les arts appauvris, tremblants de froid, couverts de haillons, négligés et déshonorés ; ou parce qu’ils voyaient disparaître la monnaie d’or et d’argent qui était remplacée par des morceaux de papier dont on aurait pu tapisser tout le Vatican au dedans et au dehors ; ou parce qu’ils voyaient certaines bourses, autrefois plates, maigres et petites, maintenant larges, dilatées, arrondies, gonflées, pleines et lourdes ; ou parce que.....

« De grâce ! il n’y a pas à tenir sur la corde de vos parce que. Assez !

– Mes parce que, j’en ai encore une bonne provision et j’en ferais une procession d’ici à Milan ; mais, si cela vous suffit, je les laisse en arrière : donc c’était pour vous dire que tous ceux qui ne prenaient pas parti pour la régénération de l’Italie, pour un parce que ou pour un autre, ou pour tous ceux que vous ne m’avez pas laissé dire, il ne leur était pas permis de jaser à leur gré ; mais ils devaient se taire, avec tout ce paquet de parce que dans le corps, au péril d’enfler et de crever même. C’était tout un. Et si jamais, dans un moment d’oubli ou d’emportement, ils laissaient échapper une toute petite réflexion, il leur tombait ipso facto sur la tête un déluge d’injures, d’affronts, d’outrages, de mépris, de menaces en particulier et en public, et, pour comble de délices, on vous affichait au coin des rues certains placards imprimés ou écrits où se lisait : “Un tel est un noir, un tel est un rétrograde ; si Titius ne se tait pas, on lui mettra le bâillon ; si Caïus continue de parler, on lui coupera la langue ; si l’homme de telle rue, au troisième, au numéro 36, ne cesse pas de jaser, il trouvera un poignard qui le mettra à la raison.”

« Les Romains lisaient. Chacun prenait l’air le plus dégagé qu’il lui était possible, en présence de la foule qui l’entourait, et disait : “Oui, c’est juste, mort aux noirs !” Mais, en même temps, le pauvre homme sentait une sueur froide couler le long de ses membres, et tout bas en lui-même il se disait : “J’ai bien compris, la sainte invitation est pour moi ; langue, tais-toi, ou crie : Vive la liberté !” Et l’on passait outre avec un air assez insouciant, de manière que les libéraux avaient tout le peuple de leur côté. N’était-ce pas bien naturel ? Ils voulaient la parole libre comme la pensée, et, par conséquent, le vote universel était spontané. Ne l’avons-nous pas bien vu ?

– Mais ces placards rouges, verts, jaunes, affichés avec les noms et les compliments susdits ?...

– Pure plaisanterie, passe-temps, manière de rire.

– Mais ce pauvre homme qui, la nuit passée, fut trouvé mort sur la place d’Espagne ?

– Il est tombé ivre et s’est cassé la tête.

– Et cet autre du côté de Banchi ?...

– Il a heurté contre une pierre et s’est jeté la poitrine sur la pointe de fer de l’égout.

– Pourtant l’un avait la tête intacte et le côté percé d’un coup de baïonnette, l’autre avait le cou coupé ; mais le premier a parlé de la guerre et jasé sur le compte de Cicervacchio à l’auberge de la Scalinata de la Trinité des Monti, et le second à la buvette de Monserrato.

– C’étaient deux fous ; dans les tavernes, il faut de la prudence. On peut tout dire sur les prêtres, les cardinaux, le pape et le Christ ; mais de la guerre, non ; de Cicervacchio, non ; de Sterbini, non.

– Et si c’était un pauvre père qui voudrait s’apitoyer sur son fils unique, envoyé par eux à la guerre ?

– Ce serait un fou, te dis-je ! La guerre est sacrée ; Cicervacchio est le tribun du peuple ; Sterbini, le père de la patrie. Malheur à qui en dit du mal ! Mort aux noirs ! »

Mais il y en avait qui avaient patente pour jaser sur la guerre, pour dire des mensonges à son sujet : c’étaient les journaux. Oh ! quant aux journaux, carte blanche, passeport pour toutes les directions, passavant pour toutes les marchandises, laisser passer pour toutes les douanes, sauf-conduit en tous lieux ; personne pour demander la gabelle, personne pour fouiller la contrebande, personne pour parler du droit de péage ; qu’ils passent exempts de tout impôt, de tout tribut, de toute contribution, de toute amende ! Et plus les mensonges sont grossiers, gros, gras, longs et larges, plus volontiers on leur donnera la marque de la loyauté, la signature de la franchise, le diplôme de la sincérité et la bulle d’or de la véracité.

Tout le monde avoue d’une voix unanime que ces nouvelles qui pleuvent par torrents de cent journaux à la fois, dans toutes les villes de l’Italie, sont des sottises d’étourdis, des hâbleries, des farces de don Arlotti. Mais qu’importe ? tout le monde en boit la quintessence pour se fortifier le cerveau dans tous les genres de sagesse. Ces mensonges conduisent l’Italie à la félicité rêvée depuis si longtemps ; ils lui infusent une vigueur propre à combattre l’Allemand, à le poursuivre, à le disperser, à l’exterminer. Figurez-vous ! À chaque canonnade de la Pallade, à chaque bombe de don Pirlone, les phalanges autrichiennes sont écrasées par milliers ; le maréchal Radetzky est tombé mort ; il est traîné à la queue d’un cheval par toutes les villes de la Lombardie ; il est empalé ou bien écartelé, et ses quatre morceaux sont au bout d’une lance, exposés aux portes de Milan, de Lodi, de Bergame et de Bresce, comme l’on attache à l’huis des vieux castels les chouettes, les hiboux et les chats-huants.

Et puis, dites que les mensonges ont les jambes courtes, les bras coupés et les flancs stériles, quand ils ont conduit trois fois Charles-Albert en triomphe dans Vérone ; quand ils ont fait soulever le Tyrol contre l’empereur, révolter les vallées de Giudicarie, de Ledro, de None, de Fieme et de la Folgheria ; quand ils ont coupé la retraite à Radetzky, tué le général Aspre, détruit les murs de la forteresse de Legnago, fait trembler et crouler de peur les boulevards de Mantoue, incendié Vienne déjà dix fois, repris Udine cent fois par les Italiens de Zambeccari, cent vingt fois mis les Hongrois en fuite devant les Toscans, encloué huit de leurs canons et pris un parc entier qui goûtait le frais bien tranquillement sur l’esplanade extérieure de Mantoue ! Oui, dites que les mensonges ne sont pas guerriers, qu’ils ne décochent pas bien des boulets de soixante !

Enfin, en moins d’un mois, trois batailles en campagne, des factions de nuit ; des escarmouches imprévues, des attaques d’éclaireurs, des attaques de patrouilles, des escarmouches de fourrageurs, des embuscades aux gués des torrents... Les Allemands ont perdu beaucoup plus d’hommes, dix fois plus qu’il n’y en a dans l’armée de l’Adige et de la Piave.

Mais où était la fournaise d’où sortaient si beaux et si bien façonnés tant de mensonges ? Et comment s’y prenaient-ils pour courir si dégagés, parler si franc, crier si audacieux et en imposer si bien à tant de sots ? Oh ! voici le nœud : un soir, chez un grand prélat se présenta un jeune homme vêtu de la veste de velours noir à l’italienne. En entrant, il fit la révérence, et dit :

« Monseigneur, je viens à vous comme à Dieu demander secours ; je suis sans ressources, et je meurs de faim si vous ne me tendez un peu la main. Je suis rédacteur de journal, et je vivais bien en cette qualité ; mais, comme je n’ai pas tout à fait vendu mon âme au démon, je me suis retiré ; la position n’était pas tenable. »

Le prélat, homme d’esprit et de jugement pratique, lui dit :

« Mon ami, les journaux sont les tuyaux des fontaines qui fournissent l’eau telle que la donne la source : si l’eau est pure, claire, argentine, fraîche et douce, ils la transmettent au bassin avec toutes ces bonnes qualités ; si la source est impure, l’eau limoneuse et amère, les tuyaux ne l’améliorent pas, et les peuples qui la boivent gâtent leurs aliments et détruisent leur santé. Il en est de même des journaux. Semblables aux fontaines publiques, ils arrosent et désaltèrent les villes. Mais les fontaines ne donnent aux villes que ce qui coule dans les canaux : si les doctrines sont sanies, les maximes pures, quiconque en boit se fortifie l’esprit et le cœur, sinon il prend le poison, la fièvre et la mort.

– Monseigneur, les eaux coulent, par nos tuyaux, corrompues, putrides et fangeuses, et elles ne peuvent qu’infecter l’Italie. La source jaillit de l’enfer, c’est-à-dire des sociétés secrètes, qui distillent, par les fentes et les crevasses de leurs cavernes, ces mauvaises eaux, qui s’écoulent ensuite au grand jour par les journaux et portent leur maligne influence dans le monde entier. Savez-vous que le puits noir est dans Rome ? Chaque nuit, les directeurs et les rédacteurs de nos journaux vont au rendez-vous ; et là, on lit les ordres de Mazzini, qui se transmettent ensuite aux comités centraux de Naples, de Florence et de Bologne. Pour le Piémont et la Lombardie, la Jeune-Italie travaille directement de la Suisse. Puis ces directeurs s’entretiennent de ce qu’il y a à faire : dans ces comités, chacun dit son avis, le propose, en développe les avantages ; on discute et on indique les mesures à prendre. Le Contemporaneo plane dans les hautes questions d’État ; la Bilancia, l’Epoca, la Speranza, ouvrent les débats ; on se partage, on se combat, mais on s’entend pour tromper le peuple, tout en se faisant cette guerre simulée ; et quand le matin ils se sont bien déchirés dans leurs journaux, le soir ils se réunissent à l’hôtel pour le souper, et boivent gaiement à la santé de leurs crédules lecteurs. “Tu diras que nous ne voulons pas la République. – Toi, sans entrer dans la thèse, voltige et donne un coup au cercle et l’autre à la botte. – Toi, crie contre Mazzini, et dis que l’Italie ne veut pas de tuteurs : tant que l’Italie était jeune, pauvre, elle ne pouvait se passer de la tutelle de Mazzini ; mais maintenant elle est grande, elle est mûre, c’est une belle et grande dame, forte et vigoureuse : elle peut par elle-même poser des actes sans aide, sans directeur ni conseiller 57. – Toi, élève la constitution jusqu’au ciel. – Toi, dis que Mazzini aime l’Italie plus que son âme, que Guerrazzi donnerait, pour sa liberté, jusqu’à la dernière goutte de son sang.

« Après la lutte des fripons, le soir, nous nous partagerons le butin. Ainsi s’aplanissent les voies à la république, sans que les badauds s’en doutent. Attirés par nos appâts, ils vont, vont jusqu’à ce qu’ils ne puissent plus s’arrêter. Toi, Pallade, badine, folâtre, donne la chasse aux rétrogrades, parle de conjurations, de séditions, de trahisons des noirs, des rugiadosi. – Toi, Epoca, et toi, Speranza, ne cessez pas de crier bien haut à l’Italie d’avoir les yeux sur Rome : à Rome est son unique salut. Dites-lui que Charles-Albert est la première épée de l’Italie ; que le style soit noble, la diction grandiose, les périodes sonnantes, les phrases chaudes et ronflantes.”

« Et, après ces recommandations, le croiriez-vous, monseigneur, ce sont des railleries, des insultes, des sarcasmes, des outrages. Ils disent net et clair : À nous de vilipender tout le monde ! Attendons un peu, et le bonnet rouge remplacera le noir ! Je passe bien d’autres bravades de ces fripons, et ce sont ces gens-là qui, sur les rues et les places, font crier Vive Pie IX !

« Je m’étais associé avec eux pour vivre ; et chaque article me rapportait de beaux écus ; plus les mensonges étaient impudents, mieux me tournait la broche. J’imaginais des nouvelles venues de Vienne, de Berlin, de Milan, de Venise ; je faisais mourir des empereurs, des rois, des princes, des généraux, et quelques jours après je disais le contraire ; je faisais des conjectures, je disposais des incidents favorables à la cause italienne. J’avais toujours quelque fait atroce pour prouver la cruauté des Allemands. Les assassinats commis dans les villes de la Romagne, de l’Ombrie et des Marches, je les imputais aux noirs, et surtout aux jésuites, qui se vengeaient de ces Italiens généreux parce qu’ils avaient été chassés par eux de leurs couvents. Je disais que des milliers de ces révérends pères étaient cachés dans les villes de l’Italie et y travaillaient pour les embaucher dans le parti des Croates. Après leur dispersion de Rome, je faisais voyager leur général au camp de Radetzky avec des trésors volés à Rome ; au camp piémontais, pour corrompre les condottieri ; à la cour impériale, pour machiner contre l’Italie ; je l’introduisais même à Saint-Pétersbourg, dans le cabinet de l’empereur Nicolas, y concluant des traités pour amener en Italie des troupes de cosaques qui devaient enfiler toutes les constitutions à la pointe de leurs sabres, comme des poulardes que l’on met à la broche.

« Voyez jusqu’où vont les succès de la folie ! Des milliers de politiques prétendus s’écarquillaient les yeux, commentant tout cela avec la finesse et la subtilité de leur raisonnement ; les autres journaux de l’Italie les répétaient, les grossissaient et en faisaient retentir les échos dans tous les coins de notre trop crédule patrie.

« Jusque-là, monseigneur, je vous l’avoue, je ne voyais dans ce système que des mensonges joyeux ; mais je ne pus rester plus longtemps dans le domaine de ces inepties ; on me reconnut un style fort, abondant, passionné ; on m’assigna un rôle plus élevé : on voulut déchaîner ma plume contre Dieu et l’Église, pour célébrer le protestantisme, le panthéisme et le socialisme. Discuter était difficile, refuser dangereux ; je feignis une maladie, je me dis attaqué d’une irritation nerveuse. Tous me tournèrent le dos, et, après m’avoir si bien caressé, pas un ne me donna un écu, pas un ne m’invita à dîner.

« Monseigneur, si vous pouvez me loger n’importe où, je me ferai un devoir de vous servir fidèlement, mais non pas par la plume, la chose est impossible. La bonne cause ne peut plus imprimer une ligne pour la défense de la vérité et de la justice. Les factieux ont muni le camp de l’erreur et du mensonge, ils l’ont entouré d’un double mur de circonvallation, de remparts et de défenses, derrière lesquels ils vivent en parfaite sécurité. Ils ont corrompu la majorité des imprimeurs de l’Italie, les associant à leur impiété. Au petit nombre de ceux qui restent bons ou neutres, ils ont intimé l’ordre, sous peine de mort, de ne plus imprimer une syllabe sans la permission de leur maître du sacré palais ; ils appellent ainsi les réviseurs de la secte.

« Ils déclament sans fin contre le tribunal de la sainte inquisition, mais leur inquisition a bien dépassé celles d’Espagne et de Portugal. Vous devez vous rappeler, monseigneur, que dernièrement il parut une brochure pour la défense de quelques victimes de la calomnie. Aussitôt le comité secret s’assembla : des imprécations, des blasphèmes, des hurlements, une vraie rage, une fin du monde : “L’imprimeur sera menacé de mort. – On le tuera. – Il ne vivra plus un jour. – Cette nuit, dans sa maison... – Non, dans la voie publique, pour l’exemple et la terreur. – Mais, en attendant, le livre se vend au Corso ; qu’on y coure : on l’arrachera des mains des vendeurs, on les saisira, on les mettra à la question, ils diront d’où vient ce livre.”

« Tout cela fut exécuté. Ils sautèrent sur le corps de ces enfants, et, criant et blasphémant, se firent conduire chez l’imprimeur. Tous les livres furent confisqués, on en fit un monceau, on y jeta les cases des caractères, les bancs, les presses, et on voulait brûler dans le même bûcher l’imprimeur, le prote, les compositeurs, les pressiers et les toucheurs.

« Or pensez, monseigneur, s’il est encore possible d’imprimer rien de bon en Italie !... La foule crie : “Mais l’autorité publique devrait faire, devrait dire, devrait ci, devrait là” ; ils ne voient pas qu’il n’y a plus de force sur la terre qui puisse apporter remède au mal. Il n’y a plus que le bras de Dieu qui, par amour pour son Église, brisera les impies comme un vase d’argile et en dispersera au vent la poussière maudite. »

Ici, le journaliste se tut.

Mais à quoi bon, dira peut-être le lecteur, toute cette douloureuse histoire des friponneries des journalistes de 1848 ? Ne voyez-vous pas que ce sont de graves reproches jetés au milieu du monde contre un art si noble et si salutaire ! En 1850, son œuvre est tout autre !

Très-bien. Nous en félicitons 1850 ; mais, en 1848, les choses allaient absolument comme le racontait ce bon jeune homme au prélat, et nous le redisons, parce que ces témoignages valent de l’or ; on a tant pratiqué l’art de débiter de ces nouvelles, si vraies, si sûres, que le moindre doute était un crime. On entendait souvent dire dans Rome :

« Eh ! quels sentiments a exprimés le pape ?

– Comment le Contemporaneo les a déclarés et publiés ; cela n’a pas besoin de se redire ; c’est clair comme le soleil.

– Pardon, mais avec votre permission...

– C’est dans le Contemporaneo, vous dis-je. Vraiment ! vous m’étonnez. Un journal d’un tel mérite sait bien ce qu’il dit.

– Mais le pape n’a jamais dit ni pensé cela ; il dit et pense tout le contraire.

– Vous êtes un imbécile ; le Contemporaneo ne trompe pas et ne se trompe pas. C’est une vraie bulle...

– De savon. Adieu. »

 

 

 

 

XXIX. – LA CROATE.

 

 

 

Tout à fait au centre de la Croatie, an pied de la grande chaise occidentale des montagnes de Bellovar, s’élève la petite ville d’Ivanich, dans un site charmant, entre les confluents des limpides rivières de Chasma et d’Illova. Les flancs de ces montagnes, dont la pente est douce et presque insensible, ont leurs sommets couronnés de forêts bruyantes de hêtres, de mélèzes et de sapins, et sont fécondes en pâturages que mille herbes aromatiques et odoriférantes rendent célèbres dans toutes les contrées des alentours jusqu’à la Drave. Là paissent les innombrables troupeaux de ces brebis si estimées et si recherchées dans le Bonato, la Hongrie et l’Italie, pour leurs molles toisons aux longues laines frisées et crépues. Les immenses vallées qui descendent du midi vers l’Esclavonie, la Dalmatie et l’Herzégovine turque, sont fertiles en pâture pour alimenter les crèches de ces chevaux petits, légers, maigres, rapides comme le vent dans les batailles, infatigables dans les longues courses, grimpant, sûrs et tranquilles, jusqu’aux pics des montagnes, à travers les rochers les plus escarpés et les plus terribles précipices.

Sur ces montagnes, et dans ces vallées du territoire d’Ivanich, sont éparses en grand nombre des cabanes dont les fondements et le bas des murs sont faits de grosses pierres à angles, unies et juxtaposées par quartiers, selon toutes les règles de la symétrie et les conditions de la solidité. Sur les murs, hauts de quelques palmes, sont assises des poutres enfoncées dans les pierres, et, sur ces poutres, de larges planches qui forment la paroi supérieure de l’habitation. Au-dessus sont disposées des poutres couvertes de paille, de fougère et de chaume, dont la partie supérieure est attachée à ces solives et retournée de façon que la pluie ne s’y arrête pas et que les eaux ne peuvent, au printemps, s’y infiltrer par la fonte des neiges.

Dans la première chambre du rez-de-chaussée, en plein milieu, se trouve le foyer, dont la fumée n’a d’autre issue qu’un soupirail pratiqué dans le haut, et d’où, avant de sortir, elle se répand noire et épaisse, imprégnant la soupente de suie ; ce foyer est à terre, il est entouré d’espèces de godets où se placent les trépieds pour les marmites et la braise pour rôtir les viandes, car les Croates mangent toujours les viandes rissolées dans leur épiploon. La nuit, les garçons s’étendent d’un côté du cercle pour dormir sur des nattes de genêts, et tournent tous les pieds vers le feu.

Ces peuples mènent une vie patriarcale, et un assez grand nombre sont riches en brebis et en chevaux ; mais ils ne sortent pas de leur simplicité naturelle ; ils sont économes, sobres, simples et francs ; l’heureuse ignorance dans laquelle ils vivent ne développe pas leur cupidité ; mais, contents dans leurs vallons et leurs montagnes, ils y passent des jours tranquilles, parce que leurs désirs sont fort bornés : ils craignent Dieu, honorent leurs prêtres, respectent leur empereur, professent une grande vénération pour leurs supérieurs, obéissent à leurs parents, et restent soumis au chef de la famille, qui est le roi et le souverain des siens : ils s’aiment mutuellement ; les femmes font le ménage, les filles gardent les troupeaux, les garçons prennent soin des chevaux ; ils vont à la chasse et s’occupent à l’exercice des armes.

Chaque groupe, ou village, ou hameau, répandu dans une grande étendue du pays, a une garde contre les Monténégrins, qui sont les voleurs de la contrée, contre les bohémiens vagabonds et sorciers, et contre quelques tribus de la Bosnie et de la Servie, race sauvage et dure qui vit de rapt et de guerre, et puis, fuyant avec le butin, s’enfonce dans les retraites des forêts noires et touffues.

Les Croates descendent des Pélasges liburnes, et se sont peu mêlés aux autres nations : ils ont le corps grand, sec, musculeux et bien fait ; la peau brune, les yeux très-noirs et vifs, les cheveux tirant sur le noir, et dont les longs anneaux se déroulent sur leurs épaules. Ils portent de larges haut-de-chausses plissés jusqu’à la cheville, le pourpoint avec deux rangées de boutons en forme de pistaches, et par-dessus une robe avec des demi-manches larges, doublées de soie ou de coton bleu. Le pourpoint et la robe sont ornés d’arabesques et de tresses de cordonnet d’or sur une couleur de vermillon ou d’amarante ; ils se ceignent d’une grande ceinture de soie à plusieurs tours, où ils attachent leur poignard, et, en cas de guerre, deux pistolets. Ils se rasent le menton, mais ils portent deux grandes moustaches noires, épaisses et pendantes le long des joues. Ils ont pour couvre-chef un bonnet rouge, surmonté d’une grande houppe violette qui leur pend sur le cou.

Les femmes portent des jupons et un corset montant, avec deux rangées de petits boutons et des chaînettes qui partent de la ceinture et s’attachent aux épaules. De cette ceinture sort un vêtement brun et plissé qui descend jusqu’au jarret. Quand elles montent à cheval (ce qu’elles font avec beaucoup de grâce), elles revêtent de larges caleçons en toile fine et blanche, à plis très-fins et retenus sous la plante du pied. Leurs chapeaux noirs, longs et d’une fourrure épaisse, se divisent en deux parties, entrelacées par une large bande noire, jaune ou rosée, dont les extrémités descendent plus bas que leur habit quand leurs tresses sont dénouées ; mais, quand elles les renouent, elles les contournent sur leur tête en double diadème, comme une couronne naturelle 58.

La jeune Olga Ukassowich, jusqu’à quinze ans, paissait les brebis de son père, avec ses sœurs et ses cousines, sur les monts voisins de la cabane. Nicolas, le grand-père, qui gouvernait la famille, avait seize fils mariés, belle couronne pour ce vieillard presque nonagénaire. Cette maison, riche en troupeaux, était plus riche encore de vertu et de bonheur, et Nicolas la dirigeait comme un seigneur craint, vénéré et aimé de ses fils et de ses petits-fils qui, tous comptés, étaient au nombre de cinquante, s’asseyaient tous à la même table, et, le soir, se réunissaient tous pour la prière, l’hiver, autour du foyer, et l’été, sous le grand orme qui ombrageait l’aire de la chaumière.

Georges, le quatrième fils de Nicolas, n’avait qu’un garçon, ses cinq autres enfants étaient des filles, et Olga était l’aînée. Et, comme nous l’avons déjà dit, les garçons s’occupaient aux exercices militaires pour la défense de leur patrie, la protection de leurs domaines et de leurs bestiaux, et aussi pour la recrue des régiments que la Croatie devait fournir à l’armée de l’empereur ; il arrivait que Lao, fils unique de Georges, était de faction plus souvent que ses cousins, qui partageaient cette corvée avec leurs frères.

Parvenue à l’âge de seize ans, Olga, par amour pour son frère et selon l’usage du pays, apprit à manier les armes, à monter à cheval, et, dans les rondes, les expéditions, les veilles, elle surpassait en courage et en adresse les jeunes gens les plus robustes. Plus d’une fois, à la tête de ses cousins et de ses compatriotes, elle avait chargé bravement de fortes troupes de bandits de la Bosnie, de la Servie, et même de l’Albanie, qui avaient pillé les villages voisins.

Cette valeureuse jeune fille joignait à un sentiment exquis des convenances un esprit vif et pénétrant. Dans les loisirs laissés par les expéditions, ou quand elle gardait les troupeaux de son père, elle s’occupait à lire en slave et en allemand les histoires de son pays et des nations anciennes et modernes de l’Asie et de l’Europe. De plus, elle profitait de toutes les occasions pour apprendre, de son grand-père et des vieillards de la contrée, les traditions de sa patrie et des peuples voisins ; de sorte qu’elle était une savante auprès de ses cousines et des autres filles du pays.

Il advint que la femme de Georges eut un petit garçon qu’on nomma en slave Ostutni ou le tardif ; et, comme depuis 1846 le moment de réformer les cadres de l’armée impériale était revenu, trois nouveaux soldats devaient être fournis par la maison de Nicolas. La famille se réunit, on mit dans une boîte les noms des jeunes Ukassovic qui avaient de vingt à vingt-quatre ans ; et ceux qui tombèrent au sort furent Babba ou Barnabé, fils de Stefano ; Janni, fils d’Athanase ; et Lao, fils de Georges. Mais Olga, se redressant résolument :

« Il ne sera jamais vrai que Lao partira pour la guerre, dit-elle ; il ne laissera pas ici mes parents sans enfant mâle ; car Ostutni est un enfant, il ne faut pas le compter. »

Le vieux Nicolas posa la main sur la tête d’Olga :

« C’est bien s’écria-t-il, le sang des Ukassovic est toujours généreux ! Rappelle-toi, ma fille, qu’Irène, ma sœur, voulut me remplacer, sous Marie-Thérèse, dans la campagne de la Silésie, et se distingua si bien, qu’elle fut nommée, sur le champ de bataille, colonel du régiment de Gradisca. Rappelle-toi que, dans les fastes de notre famille, nous avons une Zoé qui se fit admirer dans la guerre de la succession d’Espagne, et une Euphémie qui fut tuée en escaladant Belgrade, au moment où elle plantait sur la première demi-lune l’étendard impérial. Olga, sois bonne, pieuse et vaillante. »

Après ces mots, ce vieillard vénérable fit mettre à genoux ses trois enfants et leur donna sa bénédiction.

En 1848, Olga avait déjà fait les garnisons de Capo d’Istria, de Vérone et de Padoue, s’occupant à lire et à s’instruire, et elle était en dernier lieu à Mestre, quand le maréchal Zichy céda bénévolement Venise aux révoltés ; elle se retira avec les colonnes autrichiennes à Klagenfurt, d’où elle revint avec le général Nugent pour l’expédition d’Italie.

Il était trois heures après-midi, et l’on ne voyait pas revenir encore Dahlia Stefanovic, après la chaude affaire de Carbonera, où l’on avait combattu contre un escadron choisi de la légion romaine et un détachement des exilés italiens conduits par les plus audacieux capitaines. Les Autrichiens étaient venus bien serrés le long de la route de Fontane, ayant masqué deux canons derrière un corps de chasseurs, et placé derrière un groupe de maisons un escadron de cavalerie. Quand le combat fût dans sa première chaleur, les chasseurs s’ouvrirent, les canons fonctionnèrent, la cavalerie chargea : les phalanges italiennes ne purent résister et se réfugièrent jusqu’à Trévise, avec les Autrichiens sur le dos. Le général Guidotti y fut tué, et avec lui périrent un grand nombre de jeunes braves de Rome et des autres provinces de l’Italie.

Après cette sanglante rencontre, Olga se retirait avec la cavalerie vers Fontane, quand elle vit son cousin Janni légèrement blessé par une balle qui lui avait effleuré l’épaule gauche ; elle lui ôta ses habits, lui coupa un peu de sa chemise au-dessus de la blessure, et vit qu’elle n’allait pas au delà de la peau ; elle y mit uni peu de charpie, lui fit une ligature, et se remit en route, conduisant son cheval et celui de Janni.

Olga attendit son cousin durant une bonne heure, et, ne le voyant pas arriver, elle demandait s’il était avec les escouades en patrouille ; mais l’un étrillait son cheval, l’autre polissait le mors et les brides ; celui-ci secouait la housse ; celui-là, avec une vieille lame, époussetait les coussins de la selle, et nul ne faisait attention aux questions de la jeune cavalière. Elle attendit encore un quart d’heure qui lui parut fort long, et puis, poussée par mille pensées, elle sella l’Émir (c’était le nom de son cheval) et se mit à la recherche de Babba. Elle en demanda des nouvelles à Madona de Rovere, elle en demanda à Fiera, à Visnadello, aux Castrettes, à Ponzano, mais personne ne put lui fournir le moindre indice, ce qui l’attrista beaucoup.

Inquiète et tremblante, elle se dirigea vers le théâtre du combat, entre Carbonera et Treviso, pour s’assurer si son cousin était mort ou blessé ; montée sur une petite colline, elle regarda autour d’elle et dans toute l’étendue du camp ; puis, descendant lentement, elle eut toujours les regards fixés devant elle.

Celui qui n’a jamais vu un champ de bataille ne peut se figurer le désordre, l’épouvante et l’horreur qui y règnent sur la vaste étendue d’une plaine et de quelques collines ; on ne voit que le spectacle navrant et uniforme de la douleur, de la confusion, du désespoir et de la mort. Partout des armes et des bagages épars, des fusils jetés au hasard, et dont les crosses ont été brisées par les fuyards, pour qu’ils devinssent inutiles en tombant dans les mains des ennemis ; des sabres, des poignards, des baïonnettes dispersés à terre ; des épées nues ou bien garnies de leurs fourreaux avec tout ce qui s’y rattache ; des ceinturons, des gibernes avec ou sans cartouches ; des casques, des bouvets, des flasques, des écuelles, des sacs avec toutes les sangles, et quelquefois les sangles coupées, pour ne pas perdre de temps à les déboucler ; ici, des souliers ; là, des cravates dont on s’est débarrassé pour courir à l’aise, des tuniques et des gilets, des bottines et des lambeaux de pantalons laissés aux buissons d’épines.

D’un côté, c’est un cheval qui se meurt ; là, un affût de canon en pièces avec un cheval à qui on n’a pas coupé les traits, et qui se débat, qui s’embarrasse les pieds de plus en plus, hennit de rage et écume d’impatience.

Le sol est pétri, foulé, fangeux, couvert de mares de sang, d’arbres fendus et brisés par les boulets de canon, dépouillés de leurs branches par les sabres de la cavalerie, effeuillés et écorcés à mille endroits par les balles des fusils ; puis les herbes sont rougies de sang, les blessés sont abattus et écrasés sur la terre.

La mort y plane terrible et sombre : des groupes de soldats qu’a foudroyés la mitraille, et sur lesquels il semble que la mort ait voulu exercer toutes ses fureurs ; des visages livides, des membres fracassés, des bras coupés, des jambes emportées, des yeux arrachés de leur orbite et pendant sur le visage, des bouches écrasées, des mâchoires enlevées, des oreilles détachées et tombantes, des crânes labourés, des cervelles épanchées et mêlées aux cheveux, des ventres ouverts, des entrailles palpitantes, des intestins qui se répandent au dehors, du sang, des caillots, de la corruption et des miasmes.

La cavalerie, partout où elle a promené son sabre, a augmenté l’horreur de ce spectacle : des visages entaillés, des fronts balafrés, des joues fendues et retombant sur les épaules et laissant les dents à découvert ; des têtes à demi séparées du tronc, des mains coupées, des épaules et des bras ne tenant plus qu’aux tendons ; les morts jetés là dans diverses positions, les uns sur la bouche, les autres sur le dos, les autres sur le côté, d’autres encore dans les convulsions de l’agonie ; tous refrognés, courbés de toutes les façons, les genoux contre la poitrine, les poings fermés et souillés de terre, de fange et de sang, qu’ils serraient dans leurs derniers moments avec désespoir. On en voyait couchés dans les sillons, tombés dans les fossés, suspendus aux haies et sur la crête de profonds torrents ; plusieurs avaient été écrasés sous les roues des canons qui traversaient le camp pour se mettre en lieu sûr, cherchant une hauteur pour y dresser une batterie ; plusieurs autres avaient été blessés par les sabots des chevaux, fuyant en rangs serrés, malgré le grand danger de renverser les fantassins sur leur passage.

Au nombre de ces victimes il faut joindre les blessés : démembrés, tailladés, transpercés, nageant dans leur sang, ils excitent plus vivement la compassion, parce que la vie qui leur reste leur fait éprouver de vives et profondes douleurs ; le sang se caille sur leur corps, ils se couvrent des sueurs de l’agonie, leurs plaies s’enveniment, leur position les fait souffrir davantage, ils sont en proie aux ardeurs de la soif ; les râles, les délires, les gémissements, les cris, les plaintes, retentissent dans le camp 59.

Olga, parvenue aux premiers postes de l’attaque, descendit de cheval, attacha la bride au pied d’un arbre, et poursuivit ses recherches, n’examinant que ceux qui portaient l’uniforme de la cavalerie autrichienne : parmi les deux ou trois tombés sur le champ de bataille, à son grand contentement, elle ne vit pas son cousin. Elle ne put s’empêcher cependant d’être vivement attendrie, en voyant la fleur de la jeunesse italienne moissonnée sur ces champs et ces collines : elle pensait à la douleur des mères et des sœurs et peut-être des fiancées et des épouses qui attendraient en vain leur retour. Elle maudissait les démagogues de l’Italie, qui, sous le prétexte de la liberté, ne cherchaient que leur propre domination et la tyrannie par le massacre de tant d’adolescents qu’ils avaient séduits et jetés dans les hasards de la guerre pendant qu’ils restaient eux-mêmes bien tranquilles au coin de leur feu.

Elle voyait déjà arriver des villages voisins les paysans et derrière eux les chars pour transporter les blessés ; et elle fut saisie d’horreur, en les voyant fouiller leurs poches, les dépouiller de leurs habits, les porter sur des brancards et les jeter pêle-mêle dans des fossés creusés dans les environs et les recouvrir de terre. Çà et là se trouvaient quelques vivandières, attirées par l’avidité du butin, palpant sans pitié les cadavres et leur enlevant leur argent tout couvert de sang. Les chiens des paysans, alléchés par l’odeur, s’avançaient au milieu des cadavres, en léchaient le sang, et les corbeaux et les corneilles voltigeaient au-dessus du camp pour s’abattre sur les chevaux.

Au milieu de tant d’horreurs, Olga était arrivée en vue de Trévise, car les Allemands avaient poursuivi jusque-là les légions en fuite. Ne trouvant son cousin ni mort ni blessé, elle remercia Dieu, pensant qu’il était d’escorte aux fourrages. Elle se disposait à remonter à cheval quand, se trouvant à un endroit où aboutissaient trois chemins et où s’élevait un pilier avec un petit autel de Saint-Antoine, elle entendit, au pied de l’angle opposé, un gémissement rauque et languissant ; elle fit le tour du pilier et y trouva un jeune italien blessé.

C’était Lando, le cousin d’Alisa, qui avait combattu bravement dans cette rencontre ; mais, frappé d’une balle au genou, tout ce qu’il put faire, ce fut de sortir du combat, et, à peine dehors, il était tombé défaillant de faiblesse. Olga, dans les garnisons de la Vénétie, avait parfaitement appris l’italien ; se baissant auprès du jeune blessé, elle lui dit en cette langue :

« Jeune brave, ne craignez rien ; dans le combat, nous sommes ennemis ; après, nous sommes des frères. Où êtes-vous blessé ?

– Au genou », dit-il, rassuré par des paroles si bienveillantes.

Olga déchira avec son coutelas le pantalon du soldat, prit un peu de bourre qu’elle portait toujours dans sa bandoulière, la trempa dans du vin et en lava la blessure :

« Elle n’est pas mortelle, dit la jeune fille ; avec un peu de soin, elle sera bientôt guérie. »

Elle ôta de son cou une cravate de soie noire, la plia comme une bande, et en entoura la blessure avec une grande sollicitude.

Olga était grande et d’une constitution robuste ; elle releva Lando de terre, et, d’un seul coup, le chargea sur son épaule et le déposa sur son cheval. Elle le plaça sur le bord de l’arçon, se mit elle-même en selle, le tint incliné et reposant sur son bras droit, puis marcha ainsi tout doucement pour ne pas irriter la plaie.

Depuis que sa blessure était pansée, Lando se sentait revivre ; il ne craignait plus de mourir dans un abandon complet, au pied d’une haie, sans secours ni consolation. Mais une pensée tourmentait son esprit :

« Je suis prisonnier de guerre, dans les mains d’ennemis irrités à juste titre contre nous, volontaires, qui n’avons pris les armes que par haine et mépris de leur nom. Ils m’enverront Dieu sait où : je ne verrai plus ma mère, inconsolable de mon départ. Dieu me punit : Seigneur, ayez pitié et miséricorde de ma folie ! »

Puis, s’adressant à Olga :

« Généreux soldat, dit-il, je me recommande à vous : où me conduisez-vous ?

– Au camp, dit Olga, où l’on soignera votre blessure. Ayez bon courage. Quelle est votre patrie ?

– Je suis Romain.

– Vous avez donc vu le saint père Pie IX ?

– Oui, souvent.

– Que vous êtes heureux ! Si j’avais pu le voir une seule fois et recevoir sa bénédiction ! Ah ! ce serait le plus ardent de mes désirs. Je m’en irais d’ici à Rome, et pieds nus, pour avoir cette faveur. Oui, j’ai deux grands désirs : visiter la Madone de Lorette et voir le pape. Et vous, Romains, vous jouissez, tant que vous voulez, de la vue du père suprême des fidèles, du vicaire de Jésus-Christ, et vous l’avez quitté, pour venir nous faire la guerre, à nous chrétiens et vos frères dans la sainte Église catholique, apostolique et romaine. »

Devant des reproches si bien mérités, Lando ne put s’empêcher de rougir, et il n’osait lever les yeux sur Olga, en qui il voyait une foi si pure, si vive et une si noble charité. Arrivés à Fontane, au quartier d’Olga, ils virent Babba déjà revenu de son exploration. Olga l’appela et lui dit :

« Soulève doucement ce prisonnier de guerre, qui est blessé, et porte-le sur mon lit ; je vais revenir. »

Babba exécuta l’ordre de sa cousine, et Olga descendit de cheval, le donna à soigner et à étriller à deux soldats, et revint tout de suite à la chambre de Lando. Sur un pauvre lit était couché ou plutôt assis le brave jeune homme, tenant son bras en écharpe et fumant tranquillement la pipe, car sa blessure ne lui donnait pas grande préoccupation. Olga envoya un soldat chercher le chirurgien, et, en attendant, fit préparer un peu de bouillon pour le blessé, qui était excessivement faible, car il n’avait pas encore mangé de la journée. Le chirurgien visita la plaie, la lava, et vit que les muscles et les tendons du genou étaient intacts ; il y mit de la charpie et une bande de linge, et s’en alla visiter les autres blessés.

Olga parla à son colonel, qui était un peu son parent et grand ami de son père, et elle en obtint la permission de soigner elle-même son prisonnier ainsi que l’exemption des factions et du service militaire, pour lesquels son cousin s’offrait de bon cœur à la remplacer. La jeune fille était assidue auprès du lit de Lando, le jour et la nuit, et ni sa sœur ni sa mère n’eussent pu lui témoigner plus de sollicitude et d’attentions, s’il était tombé malade dans la maison paternelle. Olga lui avait demandé s’il avait encore sa mère, s’il avait une sœur, et, sur sa réponse affirmative :

« Eh bien, je veux les remplacer toutes deux auprès de vous : sachez que je suis femme, et la vie militaire ne m’a rien ôté de la tendresse et de la compassion naturelles à mon sexe ; la vie dure de la guerre m’a donné la force et le courage d’endurer les fatigues des camps, mais ces veilles sont douces pour moi au lit d’un malade. »

Ce n’étaient pas là de vaines protestations : elle était tout entière à son office d’infirmière ; elle étendait les onguents sur les bandes, elle préparait les bandages, elle faisait chauffer le vin, et lui présentait elle-même des électuaires et des cordiaux. La nuit, elle couchait à terre sur une paillasse, et, à chaque moment, elle se levait pour lui donner des soins, lui présenter un bouillon, relever ses oreillers, lui soulever la tête, avec cette grâce et cette attention affectueuse qui gagneraient le cœur des plus cruels ennemis.

Grâce à des soins si assidus et si tendres, en peu de jours, la santé de Lando éprouva une grande amélioration : sa plaie s’était fermée, et il pouvait déjà faire quelques pas dans la chambre ; enfin, après quelques bains fortifiants, le mieux se continua si rapidement, qu’il se vit en état de se tenir à cheval pendant un certain temps. Mais, malgré toutes les prévenances dont il était l’objet, il était toujours triste et inquiet sur son sort : il entendait dire que les Autrichiens s’emparaient des villes de la Vénétie, que le général Nugent avait opéré sa jonction avec le gros de l’armée ennemie à Vérone, et que, par conséquent, Udine, Bellune, Castelfranco, Bassano, toute la ligne de la Brenta, avec les environs des monts de Vicence, étaient au pouvoir de l’empire. Mais voici qu’un jour au matin Olga se présenta à lui avec un doux sourire sur les lèvres, et lui dit :

« Brave Romain, maintenant que tu es bien guéri, tu peux retourner auprès de ta mère : je ne saurais prolonger davantage les angoisses de celle qui t’aime tant ; va donc à Trévise, où est encore la garnison italienne, et, de là, pars le plus vite possible pour Rome. »

Lando, confus de tant de générosité, se préparait à rendre à cette magnanime jeune fille ses plus grandes actions de grâces ; Olga l’interrompit :

« En embrassant ta sœur, tu lui diras que tu en as trouvé une autre sur le champ de bataille ; dis-lui que la charité n’habite pas seulement sur les rives du Tibre ; on la trouve aussi sur celles de l’Illova, et, dans la poitrine des Croates, il y a encore un cœur de chrétien. Je ne te demande pas d’autre récompense pour moi, pour ma famille et ma nation, que celle de visiter à Lorette la Santa Casa, et, quand tu seras à Rome, de te prosterner devant le sépulcre des saints apôtres Pierre et Paul, et de les prier de me conserver toujours au cœur la sainte foi catholique jusqu’à mon dernier soupir. »

En achevant ces mots, elle prit Lando par la main, le conduisit dans la cour où les chevaux étaient prêts, le fit monter sur un beau morello, et elle, ses deux cousins Babba et Janni, avec quelques cavaliers d’escorte, l’accompagnèrent. Ils étaient arrivés près des premières sentinelles italiennes, et Babba avait pris les devants, afin de parlementer avec le drapeau blanc pour la consigne ; Olga, marchant à côté de son prisonnier, lui dit :

« Lando, sois heureux, et rappelle-toi quelquefois Olga la Croate ; dis aux légions romaines qu’elles ont tort de crier continuellement : Mort aux Croates ! de professer un si grand mépris pour cette nation, et de regarder comme la plus grande injure pour l’empereur l’épithète de Croate ; on appelle même les Napolitains des Croates ; les libéraux d’Italie ont la manie de désigner tous les sujets fidèles à leurs monarques par ce nom de Croates, comme tous les sujets fidèles au Christ et à l’Église sous celui de jésuites. Jésuites et Croates sont les deux bêtes noires de la jeune Italie.

« Je te le répète, dis-leur qu’ils ont tort de mépriser ce nom de Croate, car votre Gioberti et tous vos démagogues, appelant les Italiens hommes pélasgiques, doivent avoir un grand respect et une tendre affection pour le Croate, qui est l’homme pélasgique par excellence. Nous sommes des Pélasges liburnes, et nous ne nous sommes pas mêlés à d’autres nations ; chez nous est encore vivante la tradition qui nous regarde comme le premier peuple de l’Italie. Pendant que j’étais en garnison à Padoue, le savant Menin, qui fait l’histoire des mœurs de tous les peuples du monde, eut avec moi de longues conférences sur les traditions de la Croatie-Liburnie, et il a retrouvé dans un grand nombre de coutumes modernes celles que les chroniques attribuent aux Pélasges primitifs.

« Tu vois donc, Lando, si tes jacobins pélasgiques sont bien avisés de professer une si grande haine pour nous, parce que nous conservons inviolablement la plupart des coutumes des peuples primitifs du monde, parce que nous ne connaissons pas encore la civilisation voluptueuse et dégénérée ; nous endurcissons nos corps et affermissons nos caractères dans les rudes exercices de la vie pastorale, de l’agriculture et de la guerre. Dis-leur donc que, tant qu’en Italie les antiques Pélasges conservèrent la simplicité de leurs mœurs, leur vie sobre et belliqueuse, ils fondèrent le vaste empire d’Étrurie, depuis les plaines de l’Adriatique jusqu’au delà du Volturne, et que, plus tard, amollis par une civilisation asiatique et licencieuse, ils perdirent leur royaume, leur liberté et même leur nom. Dis-leur que, vous autres Romains, tant que vous avez conservé la vie simple et tempérante des Pélasges osques, ausones et latins, vous avez porté vos aigles victorieuses jusqu’aux extrémités du monde ; mais plus tard, séduits et corrompus par la mollesse des sybarites, vous avez perdu peu à peu la valeur et l’empire conquis par vos ancêtres. »

En parlant ainsi, ils étaient arrivés aux sentinelles avancées de la garnison de Trévise ; elle salua Lando, et le laissa plein de reconnaissance et d’admiration.

 

 

 

 

XXX. – LE JUSTE MILIEU.

 

 

 

Ne trouvez-vous pas qu’elle est bien éloquente, l’indignation d’un noble cœur ? N’est-ce pas elle qui inspirait les paroles si justes et si graves d’Olga ? Et qui aurait pu, de nos jours, parler des Croates, sinon par sa bouche ? Si l’on ose dire qu’ils ne sont pas la fleur de la civilisation, après tout sont-ils des bêtes de somme et le rebut du monde ? Olga a bien fait de défendre la Croatie-Liburnie en face de certains Italiens qui, à notre époque, ont fait pire mille fois que les Croates, en présence de toute l’Europe. Si Olga n’avait pas donné ces raisons à Lando, il est indubitable qu’aucun Italien n’eût osé les présenter, sans être houspillé et hué par tous les journaux pélasgiques, sous le nom infamant de Croate.

L’amour de la patrie est saint quand il est vrai et sincère : on soit le prêcher bien haut et l’exciter dans tous les cœurs ; mais il court par le monde un amour de la patrie, enflé, ampoulé et creux, consistant en quelques grands mots, comme ces cases sur lesquelles on lit : clous de girofle, coriandre, noix muscades, et dans lesquelles on ne trouve rien, ou bien de la poussière et des chiffons. Ainsi, dans les années qui viennent de s’écouler, on a fait un grand étalage d’amour de la patrie, et, quand on a ouvert la boîte, on a trouvé l’amour de soi-même, l’amour de la tyrannie sur les citoyens, l’amour de l’or d’autrui, l’amour de la licence, de la vanité, de l’ambition, de l’orgueil, de l’impiété ; et tous ces amours, vils et avides, s’habillaient à la constitutionnelle, à la républicaine, et se signaient d’une croix rouge, comme des échappés de sacristie.

« Savez-vous, me dit quelqu’un un peu piqué, qu’on ne peut plus parler ou écrire sur 1848, sans se jeter dans les extrêmes ? Il est évident que les noirs, les rétrogrades, les jésuites, prennent leur revanche des peurs qu’ils ont essuyées et exercent maintenant leurs représailles. On vous concède que la démagogie avait des intentions funestes et hypocrites ; mais il faut au moins une fois honorer d’un regard, sinon d’un éloge, ces esprits tempérés et sages qui voulaient une liberté honnête, probe, amie de Dieu et du prochain. Voyez combien il y a de ces gens en Toscane, à Rome, Naples, et jusques dans le Piémont !

– C’est vrai et très-vrai. Mais ouvrez la boîte des modérés, et avec cette noblesse, cette générosité, cette sage politique, vous trouverez une grosse et monstrueuse erreur, celle de vouloir conduire les États au bonheur, de leur donner une bonne constitution, une santé vigoureuse, avec des médecines composées de poisons et de contrepoisons. Par exemple : prenez un gramme de justice, mêlé avec un peu de lois contre la mainmorte et un peu de juridiction laïque sur les fondations pies, etc., etc. Item, prenez deux onces de liberté, mêlées avec une forte dose de restrictions pour les évêques, le clergé, les collégiales, en y joignant trois grains de placet aux bulles pontificales, aux juridictions de l’Église, etc., etc. Item, prenez une décoction de culte public, de respect au prince, aux magistrats, aux citoyens, avec une infusion de liberté de la presse, de liberté des cultes, de liberté de la plus impie et de la plus immonde représentation théâtrale.

« Mais c’est le claudicare, le duobus dominis servire, que le Verbe de Dieu, la Vérité éternelle, la Sagesse infinie, a déclaré impraticable, non pas seulement dans le gouvernement des États, mais dans la direction personnelle de chaque individu. Et nos politiques viennent nous jeter à la face le dogme qui réhabilite la claudication, et ils l’ont appelé le juste milieu. C’est l’hérésie la plus absurde et la plus funeste de nos jours. Ces nouveaux Solons, qui savent, en latin comme en langue vulgaire, que in medio stat virtus, ont inventé cette folie du juste milieu pour faire croire aux peuples qu’ils reposent sur le sein de la vertu, quand ils sont assis sur les genoux de ce fantôme qui n’en est que le masque.

« Le juste milieu du père Adam était ce point qui se trouve à égale distance entre deux vices extrêmes et contraires, comme l’axe de la balance ; ainsi il y a un point milieu entre la prodigalité et l’avarice ; entre les scrupules et le laxisme ; entre la timidité et l’audace. Mais nos prétendus modérés ont établi le juste milieu entre le vice et la vertu opposée, comme, par exemple, entre la religion et l’impiété, entre la foi catholique et l’hérésie, entre la justice et l’iniquité, enfin, entre le bien et le mal, entre le vrai et le faux. Or peut-il y avoir là un juste milieu ? C’est comme s’ils voulaient unir l’eau avec le feu ; c’est vouloir l’impossible : l’eau éteindra le feu, et vous n’aurez plus que de la cendre et du charbon. Un peu de vice et un peu de vertu, un peu de vrai et un peu de faux, feront une très-mauvaise composition, parce que le bien, s’il n’est pas tout bien, devient mal, et que le vrai, s’il n’est pas tout vrai, devient faux. Dites un peu, messieurs les modérés, l’argument est-il en forme ? Le saisissez-vous ? Il est clair comme le soleil. Le juste milieu assassine le monde, et, content comme Pilate d’une justice et d’une injustice, il se lave les mains, et, assis gravement devant son tribunal, se déclare innocent de nos ruines et de nos désastres. Du moins il y a plus de conséquence et de logique dans les hommes des partis extrêmes ; ils vous disent :

« Peuples italiens, faites-vous protestants ; rejetez le Christ ; vous êtes chacun une émanation de Dieu, par conséquent égaux à Dieu, et vous n’avez pas besoin de lois divines ni humaines ; la propriété n’existe plus, vous êtes tous maîtres de tout : le peuple est Dieu. »

« Voilà parler franc, au moins ; et Joseph Mazzini a plus de franchise et de loyauté, sous ce rapport, que tous les modérés de l’Italie. Ils vacillent, aujourd’hui, du côté de la justice, demain du côté de l’iniquité ; aujourd’hui, il leur faut de la liberté et demain de la tyrannie ; ils finiraient par faire tomber les peuples catholiques dans une phtisie qui les consumerait, à force de langueur et de faiblesse, et les précipiterait, aux grands applaudissements de Mazzini, dans le gouffre de l’impiété 60.

« À coup sûr, aucun modéré de l’Italie ne se reconnaît dans ce miroir : et pourtant c’est bien lui, lui absolument et personnellement ; qu’il l’avoue ou non, c’est bien là son visage depuis le front jusqu’au menton, depuis l’oreille droite jusqu’à l’oreille gauche. »

Cette bonne Olga, avec son amour de la patrie à la Croate, ne s’attendait pas, en causant avec Lando, que ses paroles, avec leur vigueur à la Tacite, viendraient inquiéter nos modérés d’Italie, avec leurs deux mesures. Que voulez-vous ? Devait-elle plutôt comparer l’amour patriotique des Croates avec celui de quelques citoyens romains, qui quittèrent les sept collines pour aller chasser le Croate des frontières de l’Italie ? Mais ces choses ne peuvent pas se dire en public, et à peine peut-on les énoncer, en particulier, dans une chambre, sans témoins, comme cela se fit dans le cabinet de Bartolo.

 

 

 

 

XXXI – L’AMOUR DE LA PATRIE.

 

 

 

Un jour, Bartolo, après le déjeuner, causait avec don Prospero, gentilhomme qui avait été plusieurs années attaché aux conservatoires du Capitole. Comme il arrive d’ordinaire, en temps de guerre et de divisions, don Prospero prenait parti pour l’ancien régime, Bartolo défendait le nouvel état de choses, et chacun, bien entendu, voulait avoir la raison de son côté.

« Et moi, je vous dis et vous soutiens, criait don Prospero, que c’est une guerre absurde, et que les Romains vont se déshonorer par toute l’Italie. Le pape les avait envoyés aux frontières avec l’ordre de ne pas passer le Pô, et les légions ont enfreint cette défense, ils ont mis en avant mille prétextes : “Est-ce que nous ne sommes pas des Italiens, nous aussi ? La guerre est nationale, il faut débarrasser l’Italie de l’étranger : le Croate la déshonore et la souille ; tout peuple a droit son autonomie (c’est le langage des Jacobins). Dieu est avec nous, l’ange de l’Italie nous guide et la croix nous défend.” Néanmoins je vous dis que les Romains ont fait une folie de premier ordre en se jetant dans cette guerre.

– Oh ! mon cher don Prospero, vous commencez à devenir vieux, et vous ne savez pas sortir de vos anciennes idées. Vous vous imaginez que la Rome actuelle est encore la Rome des sénateurs, avec leurs cipria en tête et leurs toges dorées. Depuis deux ans, mon cher, Rome s’est éveillée de ce long sommeil, le sénat s’est changé en municipe, le Capitole nous rappelle les Camille, les Fabius et les Torquatus. La jeunesse romaine est enflammée de l’amour de la patrie, comme au temps des Scévola et des Brutus.

– Allons, allons, Bartolo, faites-nous grâce du reste, je vous prie. L’amour de la patrie ne se vend pas chez les pharmaciens ; l’amour de la patrie ne peut battre dans des cœurs amollis, corrompus et sans religion. Chez les mieux avisés de nos jours, l’amour de la patrie est un masque qui cache les ambitions, les orgueils, les avarices, les tyrannies cruelles ; pour les sots, l’amour de la patrie n’est pas un sentiment, mais un son vague, un son qui résonne et qui se perd en l’air ; chez les jeunes gens, l’amour de la patrie est un feu noble en lui-même, mais mal dirigé et rendu dangereux par le travail des sectes, qui s’en servent pour dévaster le monde. Voilà l’amour de la patrie que nous ont apporté à Rome tous les conspirateurs de l’Italie, descendus ici pour notre grand malheur.

– Mais vous parlez comme un rétrograde renforcé, et vous m’étonnez ; je vous dis que vous calomniez Rome.

– Rome, dites-vous ? Comme si Rome s’était fait représenter par cette poignée de fous ! En avez-vous un écrit par-devant notaire et sur papier timbré ? Eh bien, pour achever votre étonnement, je vous dirai une autre vérité, à laquelle vous ne vous attendez pas : c’est que cet amour de la patrie, que vous célébrez si chaudement dans la garde romaine qui est partie pour la guerre, fait leur honte et les a rendus le jouet et la fable de l’Italie ; les volontaires lombards, toscans, piémontais et napolitains, vénitiens et romagnols, soutiennent la guerre avec plus ou moins de valeur ; mais les Romains, ah ! les Romains, mon cher Bartolo, je rougis de le dire, mais les Romains se comportent comme feraient les femmes de la place Navona.

– Mais, don Prospero !... mais, don Prospero !... – et, à ce moment, Bartolo se frisait la moustache, – vous avez entrepris de me mystifier ?

– Vous mystifier ! Avez-vous la Pallade ?

– Je la reçois, mais je ne la lis pas. C’était pour Polixène.

– Voyons donc. La Pallade, à votre avis, brûle de l’amour de la patrie ?

– Oui, elle pourrait en revendre.

– Parce qu’il ne lui coûte pas cher. Donnez-moi donc la Pallade, qui, avec tout son patriotisme, parle beaucoup des Romains et des plus vantards, de ceux qui respiraient, qui faisaient jaillir de leurs lèvres l’amour de la patrie ; elle en parle, dis-je, comme s’ils n’étaient rien moins que des lièvres timides, des cerfs et des lapins. C’est sérieux ! Donnez, donnez-moi le numéro 247. Écoutez les hauts faits de nos Scipions et de nos Métellus ! “Lundi, nous rapportions, dans le bulletin des légions romaines, la nouvelle de la prise de Vérone et de la défaite des Croates à Cornuda, pris en queue par le général Durando : ces nouvelles étaient prématurées. Voici d’où vient l’erreur. Après midi, on vit arriver, par la grande route, une petite voiture à grande vitesse, pleine d’officiers civiques, qui criaient : Victoire ! victoire ! Mais ces officiers étaient de vils déserteurs, qui, pour se sauver sans être arrêtés par les compagnies, inventèrent ces mensonges. Honte aux lâches !” Oh ! une charrette pleine d’officiers civiques romains : oui, romains, pas toscans, pas lombards, pas napolitains, mais romains ! »

Là-dessus, Bartolo s’écria :

« Honte aux lâches ! je le dis aussi ; mais il n’y avait que quelques officiers.

– Patience, mon cher Bartolo, et vous verrez ces quelques officiers se multiplier » ; et, ce disant, il mouillait son index de salive et feuilletait. « Voici le numéro 245, écoutez : “Si les nôtres (à Cornuda) avaient été commandés par des chefs plus valeureux et plus expérimentés, le corps de Nugent aurait éprouvé une déroute complète.” La valeur, ils l’avaient sur les lèvres sur la place du Peuple, aux festins de Terni, de Foligno et d’Ancône, à l’assaut des poulaillers dans les Marches, et surtout des poulets et des poulardes dans les plaines supérieures. Qu’en dites-vous, Bartolo ? Avançons : “La Pallade sait de bonne source que des lieutenants et des officiers (supérieurs, s’entend) se sont montrés indignes de leur grade en abandonnant leurs postes.” Il y avait là des balles de fer et de plomb. La Pallade a beau dire : “Ils ont prouvé qu’ils n’étaient que des officiers de théâtre et de parade” ; ceux-là, mon Bartolo, avaient l’amour de la patrie bien enfermé dans l’estomac, et, pour que les balles ne vinssent pas l’en faire déloger, ils ont voulu conserver ce trésor intact, et sont allés le cacher soigneusement loin des piques et des baïonnettes des Croates.

– J’enrage de leur lâcheté, dit Bartolo.

– Et moi j’en ris, reprit don Prospero. Pensez un peu. Ces rodomonts du théâtre de Fiano 61, que nous avons vus si longtemps vivre à Rome comme des débauchés et des escrocs ; des disputeurs, des vauriens, des brouillons, devenus tout à coup des Curtius, des Cincinnatus et des Coriolans : c’était une vraie comédie ! Ils ne savent se battre qu’aux échecs dans les tavernes, mais ils reculent sur les champs de bataille. Savez-vous qui est-ce qui combat bravement dans les légions romaines ? Ce sont ces nobles et francs jeunes gens qui ont été poussés à la guerre par ces rusés agitateurs. Oh ! ceux-là sont des Romains. Et si les légions romaines étaient composées de soldats comme ceux-là, vive Dieu ! l’honneur de Rome serait sauf en face de l’Italie et de l’Europe.

– Je vous en prie, don Prospero, ne m’en dites pas davantage. Je souffre.

– Encore un peu, presque rien. La Pallade s’est mis le casque en tête, elle a endossé la cuirasse, elle a brandi la hallebarde, et s’est armée du bouclier qui porte l’horrible Gorgone à la chevelure de serpents ; elle se met en campagne contre les fuyards, et, s’ils ont tremblé devant les balles des Croates, ils vont donner bien de l’ouvrage aux blanchisseuses. Écoutez : “Si malheureusement il se vérifie qu’une partie (elle est grande) de votre armée a lâchement déserté la bannière de l’indépendance, qu’avant de partir vous avez tant de fois étreinte et embrassée... malheur à vous ! ce fut le baiser de Judas ! et vos concitoyens, vos pères, vos épouses, qui attendaient de vous à votre retour le laurier des combats, oh ! ils vous repousseront avec indignation !” Et puis... puis... Bartolo, cette Pallas-Minerve nous fait là une tirade si effrayante, que je ne me sens pas le cœur de vous la lire tout entière. Elle continue à parler de fuites, de peurs, de tremblements, de gens qui se jettent dans les fossés quand les balles sifflent, qui se mettent le bras en écharpe pour se faire porter à l’hôpital comme blessés, qui vont se blottir, comme à Montebelluno, dans des confessionnaux et restent là, couvant leurs péchés ou s’étendant de tout leur long avec leurs fusils sur les bancs de l’église ; deux d’entre eux, pour se cacher, ont sauté à pieds joints dans une tonne vide qui sert à recevoir l’eau de pluie. Mais, n’en doutez pas, mon Bartolo, la Pallade est la déesse de la sagesse, et avec ses yeux de civette elle peut voir les lâches et les vauriens. Savez-vous qui ils étaient ?

– Qui ? dit Bartolo. Il faut inscrire leurs noms pour les stigmatiser.

– Qui ? voyez ce numéro 247. Ce sont plusieurs “Croates vêtus en civiques romains”.

– Mais quelles plaisanteries vous nous faites aujourd’hui, don Prospero ? Vous êtes donc bien en veine ?

– Je ne plaisante pas. Tenez, lisez vous-même cette lettre d’Horace Antinori ; elle est datée de Venise, le 16 mai. C’est une vraie harangue de Tite-Live. Après avoir dit que, par l’œuvre des Croates, la discorde s’est introduite dans les légions, jusqu’à les pousser à chasser le général Ferrari comme un traître, Antinori ajoute : “Les lâches et les fourbes, ce sont ces officiers qui, habitués à vivre dans le camp de Vénus, ont passé sans transition dans le camp de Mars. En trouvant, au lieu de fleurs, les balles des mousquets ; au lieu des applaudissements et des cris de triomphe du peuple, les hurlements horribles de la guerre, leur courage chevaleresque a reculé ; ils ont cru pouvoir s’excuser en disant que l’armée était une tour de Babel, qu’il n’y avait pas de chefs, qu’ils voulaient bien défendre l’Italie avec leurs bavardages, mais pas au prix de leur sang... Il n’y a pas le moindre doute que les soldats soient les moins coupables ; mais il ne faut pas pourtant excuser leur inconstance, car ils ont abandonné l’entreprise. Je sais que Padoue a méprisé ces déserteurs de la cause italienne, et j’espère que toutes les autres villes de l’Italie en feront autant, et qu’ils seront réduits à rentrer dans la ville sainte, couverts de honte, de mépris, et dépouillés de cette croix qu’ils ont trahie.” Ouf ! si c’était moi qui eût parlé ainsi, Bartolo, vous m’eussiez traité de calomniateur et de Croate. Antinori continue à faire bonne justice de ces félons : “Je crois, dit-il, que beaucoup de ces officiers reviendront à Rome ; il est bon que leur renommée les y précède.” Voyez-vous, Bartolo, comme ces Croates en ont agi envers nos légions ? Ils ont été jusqu’à prendre la livrée de nos civiques ! Mais, sur les pas des Croates, d’autres encore se sont faufilés dans les légions romaines, la tête couverte du casque à la crinière rouge, et cachant, sous la capuce de la garde, devinez qui ? Je mets ma tête que vous n’y arriverez pas en mille.

– Les freluquets du café Neuf ?

– Vous n’y êtes pas.

– Les galériens du bagne de Termini, que nous avons vus dépouiller le gilet du Romagnol et revêtir la tunique militaire et la croix tricolore ?

– Allons donc !

– Mais qui donc, s’il vous plaît ?

– Faites le signe de la croix, mon ami : les jésuites !

– Les jésuites ont-ils couru en poste, sous un travestissement, pour jeter le découragement parmi les légions et les mettre en fuite ?

– Oui, précisément. Voyez le numéro 245, nouvelles italiennes : “Les jésuites, qui étaient avec nous, déguisés en civiques, ont triomphé. Le prestige moral de nos légions est perdu, etc., etc.” Voyez donc !

– Je comprends maintenant pourquoi vous êtes de si belle humeur. Ces nouvelles, ma foi, sont de nature à égayer les morts.

– Et moi, je vous dis, Bartolo, que, si les jésuites s’étaient trouvés dans les légions, ils auraient crié de toute la force de leurs poumons : “Arrêtez donc, malheureux ! Ne vous faites pas huer par les Croates : si vous ne vous souciez pas de votre honneur personnel, au moins pensez à celui de l’Italie et de Rome.”

– Raisonnons un peu. il ne faut pas ranger toutes les légions romaines dans une même catégorie : toute règle souffre des exceptions.

– Sans doute, les Romains sont naturellement braves, et il s’est trouvé parmi les légions des volontaires dignes du nom romain ; je ne parle pas de ces hommes pleins de vices et d’impiété qui se sont mêlés à eux : je crois que Dieu a permis cette humiliation pour abaisser leur orgueil. Dans les autres villes de l’Italie, la jeunesse a fait moins de tapage ; elle a crié moins haut, mais elle a agi avec plus de constance et de courage. Toutes les bravades de nos civiques se sont dirigées contre les jésuites, qui n’avaient ni fusils, ni poignards, ni sabres, ni canons. Il fallait les voir épuiser leur valeur contre le Gesù et le Collège romain, dont ils ont fait le siège pendant deux mois, avec autant de persévérance que Soliman devant l’île de Rhodes. Chaque soir, nos braves retournaient à l’assaut et criaient “Mort aux jésuites !” C’était un spectacle curieux de les voir grincer des dents, lever le poing vers les fenêtres, y jeter des pierres, coucher en joue tes murailles et enfoncer leurs poignards dans la brique : “Hors d’ici, infâmes ! hors d’ici, ennemis de l’Italie et de Rome ! À la potence, les lâches Croates !” Il y eut de ces généreux jeunes gens de la garde civique qui, pendant bien des nuits, montèrent la garde autour des deux maisons, et, comme ils le disaient, firent filer ailleurs ces religieux paisibles. Ils n’étaient audacieux qu’en pleine sécurité. C’est là qu’ils ont épuisé leur valeur, ces braves héros ; ils ont tout dépensé contre les jésuites, il ne leur reste plus rien en présence des soldats de Nugent.

– C’est vrai, répondit Bartolo ; je les ai entendus de mes oreilles, sur la place du Peuple, crier en partant pour la guerre : “Faites que nous ne trouvions plus un rugiadoso dans Rome, à notre retour ; c’est notre testament.”

– La belle prouesse ! Leurs frères ont tenu parole ; ils ont tant crié, qu’ils ont chassé les jésuites de leur maison. L’orgueil, la vanité, la présomption, qu’ils étalaient sur le Corso, dans les tavernes et les cafés, après la chasse des jésuites, s’est terminée par une honte telle, qu’ils ne devraient plus oser se montrer en présence de qui les connaît. Il faut dire qu’en face des Allemands la fuite des civiques a été si lâche et si nombreuse, que, comme le dit la Pallade, ils ont été sifflés à Padoue et à Bologne, et qu’on les a dépouillés de l’uniforme de la garde romaine en leur faisant subir mille avanies. Le ministre Mamiani a cru de son devoir d’adresser une circulaire aux présidents des provinces pour faire emprisonner les fuyards. Quelle déconfiture ! Ils volaient à la délivrance de l’Italie à si grands cris, et les voilà enchaînés dans les fers dont ils voulaient charger les Croates ! Le prince Aldobrandini dit, dans son ordre du jour du 19 mai : “Effaçons leurs noms de nos rôles, ils ne peuvent pas, ils ne doivent plus faire partie de la civique de Rome.”

– Je comptais tant sur nos braves pour la délivrance de l’Italie ! Voilà donc mes espérances déçues ! Il y avait à perdre la tête, de voir la confiance qu’ils avaient en eux-mêmes lorsqu’ils criaient : “Nous sommes assez forts pour défendre l’Italie !” Ils tenaient dans leurs mains l’armée de Nugent, d’Aspre et de Radetzky ; ils pouvaient l’écraser comme une puce sur l’ongle. Maintenant ils n’oseront plus mettre le nez au soleil.

– Si, si, reprit don Prospero ; ils sont tous revenus pendant la nuit à Rome ; ils se tiendront tranquilles et cachés quelques jours, et puis chacun d’eux recommencera ses promenades dans la ville, et, la tête haute, le front imperturbable, ils diront : “J’ai tué dix Croates. – Et moi, quinze. – Et moi, vingt.” Et les badauds crieront : “Bravo ! bénie soit cette main vaillante !...” »

Pendant que les deux amis causaient ensemble, Angiolo entra, portant le courrier :

« Donne-moi cette lettre, dit Bartolo. À la bonne heure ! c’est Lando qui m’écrit de Padoue. Voyons. »

 

       Cher oncle,

Il est temps que je vous donne de mes nouvelles ; si j’ai tant tardé à le faire, c’est que j’en ai été empêché par !a guerre et les circonstances où je me suis trouvé. Vous saurez qu’entre Trévise et Carbonera j’ai été atteint d’une balle au genou ; grâce à Dieu, l’artère n’a pas été touchée : je suis parfaitement guéri, et je marche tout aussi facilement qu’auparavant, quoique je sois encore faible et que ma santé exige mon retour à la maison. Je dois tout à la générosité d’une officière croate. Cette noble demoiselle, pendant que j’étais gisant dans une mare de sang au milieu du champ de bataille, m’aperçut, et, tout émue de compassion, me fit transporter aux campements, où elle me soigna avec autant d’assiduité et de tendresse qu’en aurait mise ma sœur Nanna. Quand je fus guéri, cette noble jeune fille me rendit la liberté : j’ai conservé pour elle la plus profonde reconnaissance.

Nous regardions les Croates et tous les Allemands comme des hommes cruels et barbares. Erreur ! Je ne parle ni de moi ni de ma noble bienfaitrice ; mais tous nos gens qui sont tombés entre leurs mains, blessés ou prisonniers de guerre, tous ont été traités avec tant d’humanité et de courtoisie, que nous ne serons que justes en publiant bien haut par toute l’Italie les bons offices qui nous ont été rendus.

Je ne saurais vous dire tous les égards qu’ont eus pour nous les officiers, les colonels et le général Nugent lui-même, qui nous a visités plusieurs fois, nous a recommandés aux chirurgiens et aux médecins de l’armée, a ordonné aux soldats de nous respecter ; et malheur à qui nous eût seulement fait mauvaise mine ! Il savait bien pourtant toutes les calomnies, les outrages, les obscénités qu’on a imprimés à Rome contre lui, contre le maréchal Radetzky et contre toute l’armée. Il a en mains toutes les caricatures publiées à Rome, à Naples, en Toscane, à Gênes et dans le Piémont. Il en possède la collection complète, et il rit de bon cœur en voyant les nez allongés, les bosses, les ventres énormes, les doubles mentons, les cornes de chèvre, les oreilles d’âne, les groins de porc dont on a paré sa personne aussi bien flue celle de Radetzky. Il nous disait en plaisantant : “On ne peut nier que les Italiens n’aient le caractère gai ; s’ils maniaient l’épée comme la plume et le pinceau, malheur à nous !” En parlant ainsi, il nous congédiait, le sourire sur les lèvres.

Cher oncle, le bandeau m’est bien tombé des yeux, et pas à moi seulement, mais à Mimo et à beaucoup d’autres de nos amis. Je vous assure que les vrais citoyens romains ont donné des preuves éclatantes de bravoure et de noblesse. Mais l’écume de nos légions a souillé le nom romain et l’a rendu méprisable. Nous avons été témoins de vilenies incroyables. Dans les Marches, nos légions pillaient, volaient, souillaient tout ce qui leur tombait sous les ongles. Ils voulaient les meilleurs lits et envoyaient les maîtres dormir sur la paille ; ils dévastaient les cabarets et les poulaillers, se frottaient les bottes avec les nappes et les serviettes, dégradaient les murailles et les appartements, brisaient les vitres et dépavaient les carrelages pour polir leurs fusils. Et puis ils commettaient des infamies qu’un honnête homme rougirait de raconter.

Mais, arrivés au moment solennel, presque tous nos braves se sont mis à fuir comme des lévriers à la vue de l’ours : traînant la queue et portant bas l’oreille, ils cherchaient des trous pour se cacher ; plusieurs même out ressenti un accès de frayeur si persistant, qu’ils doivent être déjà arrivés à Rome. C’est ainsi que ces lâches ont déshonoré nos légions et les ont rendues odieuses à toutes les villes de la Vénétie. Malgré tout cela, ils osent écrire à Rome des harangues comme César et Pompée ; ils vantent l’ordre, la discipline, l’harmonie des légions, la promptitude avec laquelle ils exécutent les marches et se rendent aux garnisons. À leur arrivée, les paysans se réfugient dans les villes, emmenant en lieu sûr leurs trésors et leurs femmes ; les villes ferment les boutiques et les magasins, comme si c’était une invasion de cosaques ou de pandours. Nous, vrais Romains, nous nous consumons de chagrin et de honte.

J’espère que vous aurez reçu une lettre de Mimo avec la nouvelle de la mort de Polixène...

 

« Comment ! interrompit Bartolo, Polixène morte ! Je n’ai reçu aucune lettre de Mimo ; elle aura été égarée. Voyons ce que nous dit Lando :

 

Quelle belle mort ! comme Dieu a su toucher son cœur ! comme elle désirait se confesser ! Elle est morte en chrétienne et en brave.

 

« Angiolo, va, cours à la poste, demande s’il y a des lettres à mon adresse. “Morte en chrétienne et en brave !” Angiolo, attends ; il vaut mieux que j’y aille moi-même. Allons-y, Angiolo. »

En passant sur la place Colonna, don Prospero était tout œil pour examiner ces libérâtres qui, après avoir poussé la jeunesse de Rome à la guerre, passaient le temps à se promener, insoucieux et indolents, sur les trottoirs du Corso. Le pauvre homme en éprouvait en même temps et de la crainte et de la rage ; il sentait mille pensées se heurter et bouillonner dans sa tête, et il avait grand-peine à empêcher qu’elles ne fissent explosion. Mais la parole lui était impossible, à cause de la multitude dont il était entouré ; il rengainait les mots qui lui venaient sur la langue, et, dans cette opération, il ressemblait fort à celui qui a avalé un trop gros morceau, et qui, pour l’envoyer à sa destination, fait des efforts et ouvre de grands yeux. Il allait éclater. Heureusement en longeant le palais Ghigi, il trouva un espace libre. Il poussa un gros soupir, comme s’il fût sorti d’une prison, et il put rendre l’air à ses poumons en respirant enfin à l’aise. Il prit le bras de Bartolo, et, lui donnant un coup de coude :