Rosily

 

 

                                      XVIe SIÈCLE

 

 

 

                                      I

 

Je laisse pour un jour les pêcheurs et les pâtres,

La ferme où, tout enfant, par les landes verdâtres

J’accourais, visitant et l’aire et le lavoir,

Les grands bœufs étendus dans la crèche le soir,

Les ruches du courtil, l’âtre où le grillon crie,

Et, doucement assise à son rouet, Marie.

 

Adieu pour aujourd’hui les robustes lutteurs,

Les combats des conscrits, les travaux des mineurs :

J’entre en nos vieux manoirs ; il est sous leurs décombres

Bien des fleurs à cueillir ou brillantes ou sombres.

 

Cyprien chevalier, mais pauvre, avait vingt ans.

Sous les murs d’un manoir, un matin de printemps,

Il errait par le pré, cueillant des églantines,

Et de frais boutons d’or et de blanches épines,

Et, tout en les cueillant, il mêlait dans les fleurs

Aux gouttes du matin les gouttes de ses pleurs ;

Parfois il les portait humides à ses lèvres

Où des nuits d’insomnie avaient marqué leurs fièvres,

Et ses regards voilés, des mots de désespoir,

Allaient de la prairie aux portes du manoir...

Enfin d’un ruban jaune (et dans tous nos villages

C’est la couleur encor du deuil et des veuvages)

Il noua son bouquet ; puis, non loin du château,

Songeant qu’un plus heureux l’en chasserait bientôt,

Entra dans la chapelle, et sous une relique,

Sur un coffre il posa son bouquet symbolique.

Ah ! les fleurs d’églantiers, les boutons d’or si frais,

Tristement entourés de feuilles de cyprès,

C’étaient tous ses espoirs de jeunesse première

Qu’il venait déposer comme sur une bière !

Coffre saint mutilé par le fer et le feu,

Lorsque les dissidents qui croyaient servir Dieu,

Foulèrent sous leurs pieds les dépouilles bénites :

Os blanchis de martyrs, de recluses, d’ermites.

Un vieillard qui suivait vit le doux chevalier,

Et vint tout près de lui, pâle, s’agenouiller.

« Oui, mon vieux serviteur, fais que Dieu me bénisse !

Pour elle aussi prions... Jésus, quel sacrifice ! »

Et tous deux les voilà priant sur les pavés,

Sous leurs cheveux pendants leurs yeux au ciel levés,

Et maître et serviteur, et vieillard et jeune homme :

Toi qui rapproches tout, c’est Douleur qu’on te nomme !

 

 

                                     II

 

La fille du manoir disait, le même jour :

« Ma mère, cette preuve encor de votre amour !

Mon esprit s’est créé peut-être une chimère ;

Mais voyez ma faiblesse, et plaignez-la, ma mère.

Ce jour, dans tous les temps, me fut un jour fatal.

Pour vous comme pour moi, je redoute un grand mal.

Toutes vos volontés sont les miennes, Madame,

Donnez à qui vous plaît et ma main et mon âme,

Mais qu’il vienne plus tard, dans quelques jours... demain,

Je lui livre soumise et mon âme et ma main.

– C’est assez. La noblesse et toute la famille

Et tous les domaniers sont arrivés, ma fille :

Déjà même le prêtre est dans la salle, en bas ;

Il n’est qu’un seul absent dont je ne parle pas.

Rosily, vous savez l’usage de Bretagne :

Devant le fiancé doit s’enfuir sa compagne ;

Trouvez donc un endroit bien sombre où vous cacher,

Et que le jour entier se passe à vous chercher.

Ma fille, qu’à présent votre cœur me pardonne,

Croyez bien, Rosily, que votre mère est bonne...

Mais on heurte au portail et j’entends le Sonneur :

Fille des anciens ducs, songez à votre honneur ! »

 

L’époux et ses amis, comme une meute ardente,

Ont empli le manoir ; mais la biche prudente,

Devançant les limiers aux sauvages abois,

Fuyait vers un abri plus sûr que ceux des bois.

Pêle-mêle ils couraient, nobles, vassaux, vassales,

Visitant les paliers, les tourelles, les salles,

Et les granges enfin, l’étable des fermiers :

La biche défiait le flair prompt des limiers ;

La nuit était venue, on la cherchait encore ;

Cent voix, cent voix criaient au lever de l’aurore ;

Trois jours sur les viviers, sur les puits se penchant,

La mère désolée appela son enfant.

 

 

                                     III

 

– « Sous ses habits de deuil, morne et la tête basse,

Où va donc ce vieillard ? – Oh ! de grâce, de grâce,

Mes amis, suivez-moi ! C’est la messe des morts

Pour l’enfant qui d’un ange avait l’âme et le corps :

Le cercueil vide est là, couronné d’immortelle.

Oh ! celle que mon maître aimait, où donc est-elle ?...

Chut ! Près du coffre noir voici le chevalier.

Perdu d’esprit, sans cesse il y revient prier,

On dit la messe. »

Hélas ! une messe funèbre,

Et comme rarement une église en célèbre.

Point de chants, des sanglots ; mais, debout à l’autel,

Quand le prêtre élevait le froment immortel,

Un cri part de la nef, et le jeune homme embrasse

Un ruban qui sortait des fentes de la châsse ;

Puis, levant le couvercle, il montre tout en pleurs

La vierge dont la main tient un bouquet de fleurs :

Elle semblait dormir sous cette froide planche :

Douce comme ses fleurs, comme elles pure et blanche.

Ainsi, dans son danger, sans chercher d’autre lieu,

Son asile certain fut la maison de Dieu ;

Et le triste bouquet peut-être à la colombe

Indiqua l’autre abri qui dut être sa tombe !

Mais au coffre fatal qui devait l’engloutir

Sans peur est-elle entrée et pour n’en plus sortir ;

Ou, malgré ses efforts, le couvercle rebelle

Impérieusement se ferma-t-il sur elle ?

Mystère où chaque esprit se perdait confondu !

De l’autel cependant le prêtre descendu,

Au cercueil qui l’attend fait déposer la vierge ;

Aux quatre angles l’amant place lui-même un cierge ;

Puis, sentant d’ici-bas son âme s’en aller,

Dans un hymen céleste il voulut l’exhaler :

Dans sa main déjà froide il prit la main glacée,

Et, calme, il trépassa près de la trépassée.

 

 

                                     IV

 

Aux cœurs bien aimants nos regrets.

Telle fut à vingt ans leur couche nuptiale ;

La Mort seule en fit les apprêts ;

Pour rappeler leurs noms, la pierre sépulcrale

Montrait entrelacés une rose, un cyprès.

Quel voyageur lisant ces deux noms sur la dalle,

Ne rêve, et dans son cœur ne prend encor le deuil ?

Ô doux roman ! des fleurs, un ruban, un cercueil.

 

 

 

Auguste BRIZEUX, Histoires poétiques.

 

 

 

 

 

 

 

www.biblisem.net