Le sourire de la Fleur de Jessé

 

INSPIRÉ D’UN  « MIRACLE DE NOTRE-DAME » DU XVE SIÈCLE

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Henri BROCHET

 

 

 

 

 

 

Dans une petite ville, un garçon qui ne se conduit pas bien, qui boit trop souvent plus qu’il ne faut, qui traîne avec toutes les filles, – et avec celles qui traînent le plus, – qui se montre aux spectacles les plus fâcheux, et qui fait pis que je ne dis, ça se voit, ça se sait, on en parle, et la réputation du garçon est vite établie, – une réputation qui le suivra longtemps et dont il aura bien de la peine à se défaire.

On nous dira que la petite ville exagère, et qu’elle voit, derrière ses persiennes, le mal où il n’est pas, ce qui est manquer de charité, car on ne doit juger personne si l’on n’a pas vu le fond de son cœur ; or, le fond du cœur d’un homme, il n’y a que Dieu qui le voit.

Admettons-le.

Constatons seulement que dans une petite ville on ne peut pas se cacher aussi bien que dans une grande capitale où l’on habite, pendant dix ans, sur le même palier qu’un voisin dont on n’a jamais vu le visage.

En écrivant cela, nous pensons à Gérard, le grand Gérard, le beau garçon de Monsieur et Madame Lemierre dont les meilleures langues ne disaient rien de bon.

... Un paresseux, ce Gérard, disaient les mauvaises langues ! Et il a bien de la chance d’avoir un père et une mère qui vivent de leurs rentes et qui lui laisseront, quand ils mourront, de quoi se goberger sans rien faire et de quoi continuer à mener l’existence la plus médiocre et la plus inutile.

Et les mauvaises langues renchérissaient :

– Quand il a fait ses études, c’était un cancre qui ne pensait déjà qu’à la gaudriole, si bien qu’il s’est fait refuser à tous ses examens. – Quand il s’est agi le choisir un métier, il a fait de si piteux essais qu’on l’a renvoyé de partout. – Son père, ce pauvre Monsieur Lemierre, a essayé de le tenir un peu serré ! Mal lui en a pris : le garçon, qui n’avait pas la bourse bien garnie, s’est mis à jouer, – et gros jeu, – si bien qu’il a perdu plus qu’il ne pouvait miser et que le pauvre homme de père a dû renflouer le mauvais sujet pour lui éviter de mauvaises histoires. – À sa place, je l’aurais laissé patauger, le garçon !

– On dit ça, mais vous ne l’auriez pas fait, Madame Michu.

– C’est parce que vous ne me connaissez pas que vous dites ça, Madame Grigou !

– Et puis il faut penser à la mère, qui est une sainte femme.

– Certes oui, je ne dis pas le contraire, c’est une sainte femme. Mais c’est-y une raison pour ne pas corriger un fils qui est le déshonneur de sa famille ?

– On dit tout de même qu’il a le cœur sur la main.

– Plutôt, c’est un panier percé !

– Non, je dis bien : le cœur sur la main, – et qui respecte sa mère.

– Il ne manquerait plus que ça qu’il ne la respecte pas ! Il ferait mieux de ne pas la mener au tombeau à petit feu en la couvrant de honte.

– Elle prie pour lui à longueur de journée : il se corrigera.

– Ta ta ta ! Il se corrigera si on le corrige.

– Oh ! Madame Michu ! Vous ne croyez donc pas au bienfait de la prière ?

– Oui bien que j’y crois, Madame Grigou, – et je ne m’en prive pas pour mon compte. – Mais il y a prière et prière, et je dis, moi, qu’un bon bâton...

 

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Nous pourrions écouter longtemps ces dames sur le pas de leur porte ou sur la place St-Barthélémy au courant d’air inhospitalier. Mais nous n’en saurions pas davantage.

Nous ne saurions surtout pas la vérité, – à moins de pouvoir lire entre les lignes et comprendre entre les mots.

Au vrai, le grand Gérard, le beau Gérard était, au plein sens du mot, un garçon mal élevé. Entre un père négligent, – c’est-à-dire qui le négligeait, – et une mère trop bonne, il avait grandi comme les plantes folles que rien ne soutient et que rien ne guide, si bien qu’à peine avait-il rencontré sur son chemin quelques-uns de ces mauvais drôles sympathiques en compagnie de qui la vie se coule douce qu’il s’était laissé entraîner, de proche en proche, jusque dans les plus sales sentiers de traverse. Il savait bien que son père était Monsieur Lemierre, un honnête homme indifférent dont la vie était sans reproche. Et il savait bien que sa mère était la vertu et le dévouement en personne, à tel point qu’on la nommait partout « la bonne Madame Lemierre », – nous disons « partout », et jusqu’au fond des ruelles les plus sordides qu’elle visitait de bonne grâce avec la charité pour compagne. Mais ce que Gérard savait le mieux et ce qu’il tenait pour le plus notable, c’est que Monsieur et Madame Lemierre avaient hérité de leurs parents une fortune rondelette qui lui reviendrait à leur mort. À quoi bon travailler et peiner puisque, avant lui, sa famille avait peiné pour lui éviter de le faire ?

Malheureusement, tout a une fin, même les parents trop bons et trop riches, et ce que Gérard attendait (faut-il l’avouer) comme un bienfait, lui tomba un jour sur le dos comme une épreuve.

Un soir d’hiver, Monsieur Lemierre s’en revint à l’heure du dîner mal à l’aise et tout saisi de fièvre. La bonne Madame Lemierre, tout d’abord, ne s’en inquiéta pas et crut qu’il s’agissait d’une grippe bénigne. Deux jours plus tard le médecin de la famille lui fit comprendre que le cas du malade le préoccupait fort, et qu’il est des poumons et des cœurs de soixante ans qui ne résistent pas comme des cœurs et des poumons de vingt ou de trente ans. Ce médecin-là avait vu juste, – si juste qu’au bout de huit jours Madame Lemierre comprit que tout espoir de guérison était perdu : les sacrements de l’Église reçus avec sa coutumière indifférence, Monsieur Lemierre rendit à Dieu son dernier soupir laissant sur terre une veuve et un orphelin.

La veuve, épouse aimante et fidèle, pleura son compagnon de trente-cinq années de vie, et elle pria de toute sa ferveur pour le salut de cette âme libérée.

Quant à l’orphelin, Gérard, il sentit qu’une page s’était fermée sur un chapitre de sa vie et qu’un autre chapitre allait s’ouvrir avec, lui semblait-il, des pages assez souriantes.

Un père qui n’a pas beaucoup d’autorité n’est peut-être pas un vrai chef de famille. Mais une famille que le père a quittée est tout de même une famille décapitée.

Ainsi devint la famille de Gérard quand le poids de sa direction tomba sur les épaules de la trop bonne Madame Lemierre.

Gérard en profita.

Oh, bien sûr, il n’avait pas si mauvaise vue qu’il ne lui arriva de constater que les yeux de sa mère étaient rougis. Il se persuadait aisément que sa mère avait pleuré en pensant à son compagnon disparu. Mais il ne pouvait pas ignorer qu’une mère pleure l’absence d’un fils qui a passé la nuit le diable seul sait où, – un fils qui revient le front bandé à la suite d’une rixe dans un café borgne, ou d’un fils qui, pour mieux être à son aise, a visité son sac le jour où, revenant de la Banque, elle en avait rapporté une somme assez confortable.

Le cœur d’une maman qui souffre, c’est fragile aussi.

Le cœur de Madame Lemierre supportait mal tant d’épreuves douloureuses.

– C’est votre faute aussi ! lui disaient ses meilleures amies. Votre Gérard, vous faites tout ce qu’il faut pour le perdre.

– Je prie pour lui... Je prie pour lui... Il faudra bien que ma prière soit plus forte que ses mauvais camarades.

– Vous ne pensez qu’à ses mauvais camarades, demandez-vous donc plutôt s’il n’est pas fautif lui-même.

– Je vous assure que c’est un bon garçon, affirmait malgré tout la pauvre mère, un bon garçon dévoyé, mais un bon garçon tout de même...

– Méfiez-vous de l’aveuglement maternel !

– Je serai plus forte que lui ; je vous dis que serai plus forte que lui !

– Vous êtes trop faible, voilà ce que je pense, moi !

À quoi bon écouter un dialogue auquel nous ne pourrons trouver aucune conclusion ?

Il n’en est pas moins vrai que, dans la petite ville, tout le monde plaignait Madame Lemierre et que le jour où, à son tour, elle s’alita, le cœur dévoré de douleur, pour ne plus se relever, tout le monde murmura :

– Pour ce qu’elle a de joies ici-bas, elle sera mieux ailleurs !

Comme son mari, la mère de Gérard s’en alla sans bruit après une courte maladie, et la famille Lemierre en fut réduite à son seul orphelin.

 

– • –

 

Quand la cérémonie des funérailles fut terminée et qu’il se retrouva seul dans la maison familiale, Gérard en parcourut toutes les pièces, l’une après l’autre, – le bureau de son père, que Madame Lemierre avait jusqu’alors respecté, le salon, la salle à manger, les chambres et les greniers, la cave même, et, si nous l’avions suivi dans sa visite, nous l’aurions entendu répéter entre ses dents :

– Maintenant, tout ça, c’est à moi... à moi... à moi... avec un assez méchant sourire de satisfaction bien propre à nous glacer le sang.

Partout, un coup d’œil rapide lui suffisait : il prenait possession de son héritage comme un chien prend possession d’un os longtemps convoité, en glouton, sans mesurer dans le détail toutes les joies qui lui en étaient promises.

Au moment où, de nouveau, traversant la chambre de ses parents, il passait devant le petit secrétaire de sa mère, une modeste enveloppe attira ses regarda. Il se pencha et y lut : « Pour Gérard, de la part de sa maman. »

On a beau n’être point sensible aux sentiments familiaux, une lettre qu’on reçoit ainsi de celle qu’on vient de déposer en terre, on n’y est pas indifférent.

Avouons, d’ailleurs, que l’orphelin y croyait trouver quelque dernière volonté utile à connaître : il prit donc l’enveloppe, l’ouvrit, et la vida de son contenu.

– C’est tout ? grogna-t-il.

L’enveloppe ne contenait qu’une carte postale très ordinaire que Gérard reconnut fort bien car elle était populaire dans la petite ville : elle représentait le pignon d’une célèbre maison du XVIe siècle dont les pans de bois étaient décorés d’un gracieux arbre de Jessé. Au milieu de l’arbre, Notre Dame, portant l’Entant, trônait, gracieuse. À peine la connaissait-on sous le nom de Notre Dame : on l’appelait tout simplement « La Fleur de Jessé », et le titre était assez éloquent pour que personne ne s’y trompât.

Gérard regarda l’image, fronça le sourcil, la retourna et lut au dos : « Pour mon cher petit Gérard, la Fleur de Jessé, qui est mon plus précieux trésor », et Madame Lemierre avait signé de son seul prénom : « Marie ».

Dépité, Gérard faillit d’abord déchirer la carte. Il se contenta de hausser les épaules. Machinalement, il la fourra dans la poche de son veston, dit encore, en hochant la tête :

– Je vous demande un peu !

... et il continua sa ronde, car il avait d’autres chiens à fouetter que des cartes postales de trois sous !

 

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Et les jours passèrent.

 

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Bien entendu, la paresse et le vice n’ayant jamais rien engendré de bon, ils ne firent pas une exception en faveur de Gérard.

Celui-ci recueillit, selon son droit, l’héritage de ses parents, et il lui sembla qu’il était le roi du monde et que les biens, les maisons, les terres, les bois, les écus, les meubles, et tout ce dont il était maintenant possesseur lui seraient des compagnons éternellement fidèles.

Il avait, malheureusement, d’autres compagnons et d’autres compagnes qui le pensèrent comme lui.

... Du moins les compères et les belles filles, qu’il fréquentait, pensèrent-ils qu’il convenait de jouir de cet héritage le plus allègrement possible, pour ne point risquer de le voir s’évanouir au profit de concurrents à l’affût.

Il y eut également tout un vol de grands vautours d’affaires qui vinrent flairer une proie bonne à prendre et qui, par conseils fort bassement intéressés, prouvèrent au jeune prodigue qu’il est des biens qu’il faut savoir « réaliser » à temps et que les conserver mal à propos serait risquer d’en perdre la plus grande partie.

Dépouillé d’un côté, volé de l’autre, Gérard vit donc rapidement fondre les biens qu’il avait jaugés inépuisables.

Au début, il n’y prit pas garde : qu’est-ce qu’un beau meuble de moins dans une maison, s’il paie un plaisir rare dont le souvenir durable ne vous quittera plus ? Qu’est-ce qu’une forêt de moins dans un patrimoine, – une forêt qu’on ne connaît même pas ? L’amour d’une fille un peu difficile qu’on a enfin décidée vaut bien de ces petits sacrifices. Et ce champ, à quoi me sert-il, quand le prix qu’il vaut me comblera de joies pendant un mois !

Mais un mois, qu’est-ce que c’est dans le cours de la vie d’un garçon de vingt-cinq ans ?...

Qu’est-ce qu’un an ?...

Au bout d’un an, de dix-huit mois, de deux ans, Gérard, pour éviter de vendre sa propre maison, dut emprunter. Et les difficultés commencèrent, car les amis d’un homme riche n’ont pas le cœur solide quand leur ami est devenu pauvre.

... À plus forte raison quand leur ami est devenu « tapeur » et que les chances de remboursement deviennent plus légères.

Bientôt les bourses amies se fermèrent et les amis eux-mêmes disparurent comme par enchantement : l’ingratitude les avait dispersés.

Gérard se trouva seul, avec des dettes qu’on lui réclamait sans ménagement par les moyens les plus impérieux, et il fallut alors trouver de l’argent au fond d’une bourse vide.

Gérard, tout d’abord, tâchant de faire front, se mit en quête de travail, de n’importe quel travail, encore qu’il ne professât pas qu’il n’y a pas de sot métier : il pensait plutôt, fermement, que tous les métiers sont également sots puisqu’ils exigent un effort, une peine, et une persévérance appliquée dont il avait perdu l’habitude. Il voulut faire n’importe quoi, ... à condition de ne faire quasi rien, pour un confortable profit. C’est une profession qui ne court pas les rues. Du moins, si la profession existe, court-elle plutôt les lieux cachés où les sentiments délicats n’ont pas droit de cité et où l’honnêteté n’a jamais plongé ses regards candides. – Quelques mauvais sujets plus ou moins marrons lui permirent de traiter des affaires louches sur des objets ou sur des biens dont il valait mieux ne pas chercher à deviner l’origine. Plusieurs fois, une police un peu trop curieuse faillit s’intéresser à Gérard et à ses compagnons. Il eut la chance de n’être pas pris, jusqu’au jour où, appréhendé, il eut le mauvais goût, pour recouvrer sa liberté, de dénoncer un de ses complices, ce qui l’obligea à rentrer dans l’ombre pour ne pas encourir une vengeance méritée.

C’est alors qu’il vendit sa maison pour subsister encore un peu.

Mais c’était reculer pour mieux sauter : dans une ville un peu éloignée où il dépensa jusqu’au dernier ses derniers sous, il se trouva, au bout de quelques mois plus pauvre que Job, car Job possédait du moins le fumier sur lequel il grattait ses plaies.

Plus pauvre que Job, mais moins bien inspiré que le fils prodigue, Gérard décida cependant de revenir au lieu de sa naissance.

Pourquoi ?

Non pas par remords, certainement.

Nous dirions plutôt « par dépit » si le mot n’était un peu faible.

Gérard revint dans sa ville natale pour s’y venger de la vie qu’il y avait reçue, de la vie qui l’y avait déçue, pour y maudire le trésor inestimable de l’existence humaine qui lui faisait l’effet d’une absurde et insolente plaisanterie, pour bafouer tout ce qui avait été l’honneur et la fierté, la paix et la joie de ses parents, pour y insulter l’honnêteté de son père et la piété confiante de sa mère, pour y prouver à tous ses voisins exécrés, à tous ses anciens compagnons ingrats, à tous ses anciens compères qu’il les tenait tous pour plus puants que le fumier de Job, et qu’à lui seul il valait mieux que tout ce joli monde.

– Sur vous tous, les imbéciles respectables, les bambocheurs sans fidélité, les fripouilles et les gloires de potence, je crache mon mépris, et je vous mets tous dans le même sac. De vous je n’ai rien pu tirer d’utile, aucun de vous ne m’a donné de plaisir durable, avec vous, rien n’est solide, rien n’existe qui ne se défasse et ne se perde. Il ne me reste plus que moi-même et je vais vous montrer ce que c’est qu’un homme qui vit, – jusqu’au jour, peut-être proche, où, je ne serai plus capable que de vous montrer ce que c’est qu’un homme qui meurt.

Par des moyens de fortune, Gérard revint donc à petites étapes, et il débarqua dans sa ville alors que la nuit était déjà tombée.

Les rues étaient presque désertes.

Pour reprendre pied avec la réalité, Gérard se promena sans hâte, ruminant ses propos insensés.

Quand il apercevait, sur une place, au coin d’une avenue, dans une ruelle, un promeneur attardé, il l’évitait et s’engageait dans le premier chemin venu.

Tout à ses pensées, il prenait à peine garde aux lieux qu’il parcourait, et qui avaient été si souvent témoins de ses sottises.

Où allait-il ?

Qu’allait-il faire ?

Au coin d’une rue, – laquelle ? il n’aurait su le dire – il s’arrêta tout à coup sans savoir pourquoi, et voilà qu’au même moment un personnage qu’il n’avait pas entendu venir se planta droit devant lui :

– Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que vous me voulez ? gronda Gérard aussitôt sur la défensive.

– Bonsoir, lui répondit l’autre aimablement.

– Vous vous trompez : je ne vous connais pas.

– Vous êtes le jeune Gérard Lemierre, n’est-ce pas ?

– Comment le savez-vous ?

– Vous ne dites pas non.

– Je n’ai rien à vous dire.

Et Gérard allait passer outre quand l’autre, toujours courtois, toujours froidement aimable :

– Pardon ! Pas si vite : vous me remercierez peut-être tout à l’heure.

– Je crache sur l’humanité tout entière.

– Bravo ! Nous sommes faits pour nous entendre.

– Mais enfin, qui êtes-vous ?

– Quelqu’un qui vous veut du bien.

– Tout le monde m’a fait du mal.

– Vous êtes impossible ! fit l’homme en riant.

– Il faut me prendre comme je suis. Je ne connais plus que la haine.

– Est-ce que je vous le reproche ?

– La fortune elle-même est une marâtre.

– Vous ne savez pas ce que vous dites.

– Je sais pourtant qu’elle m’a trahi, qu’elle n’a cessé de me promettre ce qu’elle n’a pas pu tenir et ce sont ses trahisons qui m’ont fait ce que je suis ce soir.

– Si vous me connaissiez, jeune homme, dit alors l’inconnu avec une impitoyable assurance, vous auriez plus confiance en la fortune.

– Finissons-en : que me voulez-vous ?

– Vous rendre, ici même, la fortune que vous venez de maudire.

– VOUS ?

– Puis-je continuer, ou voulez-vous encore que je m’en aille ?

– Trêve de plaisanterie. Si vous vous moquez de moi, je vous jure que vous vous en repentirez.

– Le monde, voyez-vous, n’est pas si méchant que vous voulez le dire.

– Vous ne le connaissez pas.

– Mieux que son maître.

– Qu’est-ce que vous me chantez là ?

– Admettez que je n’ai rien dit, fit l’autre, bon diable, puisque vous n’aimez pas qu’on plaisante.

– Mais enfin, reprit Gérard irrité, que me proposez-vous ?

– Tout ce que vous voulez : je ne peux pas mieux dire.

– Tout ?

– Tout.

– Feriez-vous, par exemple, que je retrouve intacts les biens de mes parents ?

– Comme il vous plaira.

– Feriez-vous que je puisse me venger de tous mes anciens amis qui se sont détournés de moi et qui m’ont bafoué dès qu’ils ne m’ont plus senti de bonne prise ?

– Rien de plus facile.

– Et messieurs les vautours ?

– Je puis leur faire rendre gorge.

– Et les autres, ceux qui seraient bien aise de me revaloir le joli coup que je leur ai fait en les dénonçant ?

– Ils ne l’emporteront pas en paradis...

Gérard n’en croyait pas ses oreilles.

En vain cherchait-il à se rappeler les traits de l’inconnu qui lui faisait de si étonnantes propositions. Il voyait pourtant fort bien son visage en cet endroit qu’éclairait une forte lampe. Mais son visage n’évoquait aucun souvenir. Quel était cet homme placide qui disposait de toutes les richesses du monde comme s’il en était le maître véritable ?

–Je ne vous crois pas, dit-il, rageur. Vous êtes un imposteur.

Avec le même calme imperturbable, l’autre reprit :

– Maintenant, cher ami, si, à la vie que je vous propose et qui peut n’être pas sans charme, vous préférez la mort, je suis votre serviteur également et je puis vous donner la mort qui vous convient : vous n’avez qu’un mot à dire.

– Encore une question, une dernière question.

– Faites.

– Je ne vous connais pas et vous ne m’avez pas dit votre nom. Je veux au moins savoir pourquoi vous m’attendiez au coin de cette rue, pourquoi moi ; qu’attendez-vous en échange de vos dons, car, donnant donnant, je ne suis plus un enfant et je sais qu’un cadeau qu’on reçoit est ce qui coûte le plus cher.

– Eh ! répondit le gaillard, vous avez de l’expérience, en effet. Je vous répondrai donc de bonne grâce. Soyez pourtant tout de suite rassuré : en échange de mes dons vous n’aurez rien à me donner que de raisonnable.

– Mais encore ?

– On ne sert pas deux maîtres à la fois, voyez-vous. Quelqu’un l’a déjà dit, je crois... Il faut choisir : je vous demande de choisir, c’est tout.

– Choisir quoi ?

– D’un côté fortune, jouissances, honneurs, et tout... et tout, enfin tout cela sur quoi, si je ne me trompe pas, vous vouliez cracher votre dégoût : ménagez votre salive et respectez les biens que je vous rends.

– Soit.

– Crachez plutôt sur celui qui a proclamé heureux les pauvres, heureux ceux qui pleurent, heureux les doux,... et cætera... et cætera... On vous en a dit la chanson jadis. Crachez dessus : je ne vous demande rien d’autre, vous voyez que je ne suis pas gourmand ?

– C’est tout ?

– Je compte pour rien que vous cracherez par surcroît sur tous les pauvres niais qui lui sont fidèles et qui sont « Bienheureux », comme il dit.

– Et encore ?

– Encore ? Eh bien, ajouta l’homme, comme s’il se fut agi de moins que de rien, eh bien il faudra cracher, pendant que vous y serez, sur...

Au moment de citer le nom, il hésita et, comme pour éviter de le prononcer, il leva les yeux sur la maison qui était à l’angle de la rue :

– Celle-là, dans l’arbre de Jessé.

– Dans l’arbre de Jessé ?

Gérard, tout à ses soucis, tout à sa surprise, n’avait pas encore remarqué qu’il discutait depuis une heure au pied de la vieille maison de bois.

– Il faut cracher sur elle, reprit l’autre, le doigt levé, vous voyez que c’est peu de chose, – et ce sera tout.

C’est alors que, dans le cœur de Gérard, il se passa tout à coup quelque chose d’extraordinaire ; quelque chose à la fois de doux et de fort comme le souffle chaud d’un puissant vent d’été annonciateur de l’orage.

– Vous voulez que je crache sur elle ? répéta-t-il. Vous voulez ?...

Dans le fond de sa poche où il venait de plonger la main, une carte postale traînait encore, à demi déchirée, maculée, et fort lasse d’un long séjour négligent dans l’ombre oublieuse.

Il avait suffi qu’une voix grinçante et méprisante évoquât le bel arbre sculpté pour que, d’un mouvement de subite croissance, il se dressât de toute sa hauteur devant le regard du jeune égaré.

Maintenant, la carte sous les yeux, il relisait les mots fatigués : « Pour mon cher petit Gérard, la Fleur de Jessé, qui est mon plus précieux trésor », et, au-dessous, d’une écriture simple et soigneuse : « Marie. »

– Eh bien ? s’entendit-il demander, ce n’est pas un petit torchon de papier que je vous demande, mais une réponse, par oui ou par non.

Sourdement, d’abord, Gérard fit :

– Non, non. Pas ça.

– Quoi, « pas ça » ?

– Pas ça. Je cracherai sur tout ce que vous voudrez, mais vous ne me ferez pas cracher ce soir sur la Fleur de Jessé.

– Dommage, lui répondit la voix, glaciale.

– Cherchez autre chose.

– « Donnant donnant », vous l’avez dit vous-même. Je ne pourrai rien vous donner si vous ne me donnez ceci.

– Alors, bien le bonsoir.

– Vous le regretterez.

– C’est mon affaire.

L’Autre prit un temps, puis, comme négligemment :

– Je ne vois vraiment pas pourquoi, au moment de sauter le pas et d’accepter toutes mes conditions vous reculez devant l’obstacle le plus futile et le plus ridicule !

– Ridicule, cet obstacle-là ? Ridicule ? S’il est ridicule, pourquoi donc y tenez vous si fort ?

– À moi de vous répondre : « C’est mon affaire. »

– Vous m’avez demandé un oui ou un non. Eh bien, je réponds non, voilà tout.

– C’est votre dernier mot ?

– J’ai dit « non ». Je répète : non. Et bien le bonsoir.

– Bonsoir, Gérard... Mais tu t’en repentiras, certainement.

Cette dernière réplique était si pinçante et si froide, à la façon d’un courant d’air de janvier, que ce fut comme un courant d’air que l’Étranger disparut, et Gérard n’aurait pu dire comment il l’avait quitté.

Gérard répéta : non, non...

... puis regardant autour de lui la rue vide, une étrange lucidité lui revint, et s’interrogeant :

– Qu’est-ce que j’ai dit ? Ai-je vraiment dit non ? Ai-je refusé ? Mais encore, qu’ai-je refusé ? Et qu’est-ce qu’il me proposait, celui-là ? Et qui était-il ?

Il fit un pas et dut s’appuyer au mur d’une maison pour ne pas tomber.

En face de lui, sur la maison de bois, l’arbre sculpté étendait ses branches et, au milieu d’elle, la Fleur de Jessé s’était épanouie.

Gérard, l’ayant regardée, baissa les yeux sur la pauvre carte maternelle : « Marie », le nom de sa mère.

Gérard ne comprenait pas, il ne pouvait comprendre ce qui lui était arrivé ; ni pourquoi, ni comment cet homme, ni de quelle puissance il disposait pour lui offrir une si soudaine fortune, ni les conditions ridicules qu’il imposait, ni surtout, non, Gérard ne pouvait comprendre son refus de la dernière heure, de la dernière minute, de la dernière seconde, du dernier mot...

– J’ai tout perdu... J’ai tout perdu parce que j’ai refusé de cracher sur la Fleur de Jessé ?

Il murmurait cela d’une voix calme, sans aigreur, sans haine, sans regret, et son cœur, son trouble cœur, était plus paisible que celui d’un petit enfant qu’une maman presse sur sa poitrine et berce avec des pleurs de joie.

– La Fleur de Jessé...

Gérard, de nouveau, leva les yeux sur le grand arbre...

– Marguerite ! Marguerite ! Viens voir ! Viens vite voir, dit alors une voix étouffée derrière une persienne, au-dessus de lui. Viens vite.

Une voix jeune répondit :

– Qu’est-ce qu’il y a ?

– Regarde, en face, la Fleur de Jessé ! Regarde ! Est-ce que je suis fou, ou si j’ai la berlue ?

– Oh ! Elle bouge ! Elle bouge !

– N’est-ce pas ? Et elle rit ! Elle baisse la tête ! Elle rit à quelqu’un...

– Fleur de Jessé, cria Gérard d’une voix étranglée par l’émotion. Ô Fleur de Jessé...

Les persiennes s’ouvrirent :

– Eh, l’homme ! Qu’est-ce qui se passe ?

Gérard, interpellé, les mots étouffés dans la gorge ne savait que répéter :

– Fleur de Jessé !... Fleur de Jessé !... Est-ce vers moi que vous vous penchez ? Est-ce à moi que vous souriez ?

La voix de la jeune fille répondit à son père :

– C’est pour lui, certainement, que la Fleur de Jessé s’est animée.

– Il faut que j’en aie le cœur net, reprit le père, qui disparut.

 

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– Eh bien, l’ami, qu’est-ce qu’il y a donc ? Qu’est-ce que vous faites ici ? Qui êtes-vous ?

Devant les yeux fixes de Gérard, la Fleur de Jessé avait repris sa coutumière immobilité et Gérard, vaincu, tombant dans les bras du voisin qui n’en pouvait mais se mit à sangloter comme un homme heureux.

– Allons ! Allons ! dit l’autre, vous n’êtes pas bien, entrez chez moi prendre un cordial et me conter ce qui vient de vous arriver... C’est une aventure extraordinaire que je veux connaître ; et si je puis vous être utile à quelque chose...

Gérard se laissa guider et pénétra dans la maison du bon Samaritain.

 

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La suite de son aventure peut tenir en quelques lignes, si nous en croyons le chroniqueur dont nous en tenons le récit :

Du jour au lendemain tout changea et sa destinée prit un cours que nul n’aurait prévu, – pas même lui, – quelques heures plus tôt.

Le chroniqueur nous dit que le témoin du sourire de Notre Dame fit de Gérard son ami et que celui-ci épousa la fille de son hôte.

 

*   *   *

 

Certains penseront que c’est là une histoire à dormir debout et qu’on n’a pas idée d’écrire un pareil conte et de croire de semblables balivernes.

Ce n’est pas l’avis de Madame Lemierre, la bonne Madame Lemierre, qui avait écrit sur la carte : « Pour mon cher petit Gérard, la Fleur de Jessé, qui est mon plus précieux trésor. » Non, ce n’est pas l’avis de la bonne Madame Lemierre, qui répétait à ses voisines : « Je prie pour lui : il faudra bien que ma prière soit la plus forte », et par les mérites de qui la plus belle Fleur des cieux a souri, dans l’arbre divin, au pauvre enfant que Satan avait juré de perdre.

 

Auxerre 14/1/49.

En la fête de saint Hilaire.

 

 

 

Henri BROCHET.

 

Paru dans la revue Marie

en mars-avril 1952.

 

 

 

 

 

 

 

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