Les douze filles de l’empereur

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Jules BRUN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il y avait une fois un jeune garçon, qui était très pauvre, très pauvre ; ses parents ne lai avaient pas laissé un sou à leur mort, et Il gagnait sa vie en s’engageant, de-ci de-là, comme valet de ferme. Mais c’était un valet si gentil, si propret, que tous les garçons du village lui portaient envie ; les autres domestiques surtout l’avaient pris en grippe et le traitaient par-dessous la jambe. Lui ne s’en souciait mie et vaquait tranquillement à sa besogne. Et quand ils s’assemblaient, le soir, pour bavarder, déblatérant le vert et le sec, il feignait de ne rien entendre à leurs propos et faisait la bête à plaisir ; c’est pourquoi ses compagnons l’avaient surnommé « Bouche-bée ».

En revanche, tous les maîtres chez lesquels il servait étaient contents de lui et se le disputaient à l’envi. Pour les filles du village, elles en rêvaient, de ce beau garçon, et quand il venait à passer, elles se poussaient du coude et chuchotaient, le lorgnant du coin de l’œil ou par-dessous leurs sourcils.

Et la vérité, c’est qu’elles avaient bien de quoi regarder, tant il avait belle tournure, gracieux minois et taille svelte, et des cheveux plus noirs que plumes de corbeau, plus brillants que fils de soie. Et ils ondulaient, ces cheveux, de sa jolie tête ronde, en longues boucles qui flottaient et s’éparpillaient à la moindre brise, souples comme une fine crinière, sur sa nuque aussi blanche que neige. J’oubliais sa moustache, une moustache si menue, si délicate, qu’elle duvetait à peine sa lèvre d’une ombre légère. Et avec ça des yeux, – oh ! des yeux qui avaient donné le mal d’amour à toutes les filles.

Allait-il à l’abreuvoir aux vaches, c’était à qui lui parlerait la première, le provoquerait, l’agacerait. Lui n’y prenait pas garde ; il se donnait l’air de ne pas comprendre ce qu’on lui voulait. Elles, au contraire, piquées au vif de son indifférence, avaient changé, pour l’émoustiller, son surnom de Bouche-bée en celui de Fêt-Frumos, ni plus ni moins, le Fêt-Frumos du village. Le fait est que c’était ça trait pour trait.

Donc, ne regardant ni à droite ni à gauche, poussant le bétail devant lui, il le conduisait chaque jour au pré ; et son troupeau prospérait mieux que celui de tout autre. Comment il s’y prenait, ma foi ! je n’en sais rien ; toujours est-il que les vaches qu’il menait paître engraissaient à vue d’œil, et elles étaient plus belles que celles des autres pâtres, et elles donnaient aussi plus de lait, – sans doute parce qu’il savait les coins où l’herbe, plus drue, avait le meilleur goût. Bref, c’était un Sorcier : partout où il posait le pied, la joie éclatait ; même les herbes s’égayaient à sa venue. Évidemment il était né sous une bonne étoile et promis à de grands destins ; mais il ne s’en doutait pas et n’en tirait point vanité, ignorant tout ce que le temps lui réservait. Docile et modeste, et tel que Dieu l’avait fait, il était tout à sa tâche, sans se mêler, ni en bien, ni en mal surtout, des affaires d’autrui. C’est justement pour cela que ses camarades lui en voulaient.

 

 

*

*     *

 

Or, un jour de printemps que notre gars était plus fatigué que de coutume d’avoir couru après ses vaches, il vint à s’asseoir à l’ombre d’un arbre aussi vieux que le monde et très touffu, et s’y endormit. Il est vrai qu’il avait très bien choisi son coin, un coin fait à souhait pour y sommeiller. Imaginez-vous une douce vallée, tout émaillée de fleurs et de fleurettes, si souriantes qu’elles vous invitaient à les regarder. Un peu plus loin, au pied d’une gracieuse colline, un ruisselet sortait en un jet cristallin d’un tronc de bois creux ; et il serpentait, ce ruisselet jaseur, et se frayait çà et là, parmi les herbes pressées, les fleurs penchées, son petit chemin luisant au soleil, en murmurant sans trêve une assoupissante chanson. Quant à l’arbre où Fêt-Frumos s’était mis à l’abri, il était si grand que ses rameaux disputaient dans le ciel la place aux nuées. Au milieu des branches, des milliers d’oiselets voletaient, chantant, se becquetant, bâtissant des nids. Rien qu’à entendre leur menu gazouillis, on se sentait, même les plus indifférents, le cœur tout attendri. Remarquez, au reste, que notre beau garçon n’était pas tant que ça la bouche-bée qu’on le disait, et c’est bien à tort que les autres l’avaient affublé de ce sobriquet.

Il n’eut pas plutôt penché la tête, que le sommeil le prit ; mais au bout de peu de temps, – le temps de vous le conter, – il sauta sur ses pieds et fut debout. Oh ! quel joli rêve il avait fait !... si joli qu’il s’en était réveillé net. Il avait rêvé d’une fée, d’une fée qui l’avait visité, belle, plus belle non seulement que toutes les fées de la terre, mais que toutes les fées du ciel. Et que lui avait-elle ordonné, cette fée ? Vous en serez aussi surpris que lui : elle lui avait ordonné d’aller chez l’empereur du pays pour y faire fortune.

Fêt-Frumos n’en pouvait croire ni ses yeux, ni ses oreilles ; et quand il fut bien réveillé, il se mit à réfléchir à perte de vue sur le sens de ce rêve. Que pouvait bien signifier ce rêve ? – Cette idée ne lui sortait pas de la tête ; toute la journée, il y pensa et la roula dans son esprit : ce fut en vain. Il avait beau chercher, il ne trouvait rien ; car il ne pouvait concevoir encore que sa bonne étoile lui eût fait un signe.

Mais le lendemain, comme il allait au pâturage avec son bétail, par le plus court, selon son habitude, il fut invinciblement attiré par un je ne sais quoi à l’écart du chemin, et s’en revint à l’ombre du grand arbre.

De nouveau il se coucha au pied du tronc : le sommeil le reprit, et de nouveau il fit le même rêve.

Réveillé en sursaut, cela lui parut de plus en plus singulier. Et toute la journée encore, il n’en finit pas d’y penser.

Le troisième jour, il s’arrangea bel et bien pour aller vers l’arbre aux songes d’or. Et comme la veille, et comme l’avant-veille, il s’étendit à l’ombre et fit de même le même rêve. Seulement cette fois la fée, irritée de sa résistance, le menaça de toutes les pestes et de toutes les morts, s’il n’obéissait pas.

Pour le coup il se leva, et, sans tergiverser, ramena ses vaches à l’étable et se présenta devant son maître.

– Notre maître, j’ai envie d’aller chercher fortune par le monde ; j’ai servi assez longtemps, sans que rien m’assure un meilleur sort. Soyez bon, et réglez-moi mon compte.

– Mais, mon garçon, pourquoi veux-tu nous quitter ? Tes gages ne te suffisent-ils pas ? N’as-tu pas assez à manger et à boire ? Reste chez nous, ça vaudra mieux. Je te trouverai une bonne fille du village, avec une petite dot ; on t’aidera à t’établir, et tu vivras au petit bonheur, comme tous les voisins. Crois-moi, ne vagabonde pas sans but par le monde ; tu n’arriverais qu’à faire pitié aux gens.

– Pour content de vous, notre maître, je l’ai toujours été, répondit le valet, et, grâce à Dieu, j’ai aussi toujours mangé à ma faim et bu à ma soif ; mais, que voulez-vous, c’est une idée comme ça qui m’est venue de courir le monde, et pour tout l’or de la terre je ne resterais pas un jour de plus.

– Alors, qu’à cela ne tienne, dit le maître.

Et voyant qu’il était impossible de le garder, il lui compta ce qu’il lui devait.

Fêt-Frumos empocha ses gages sou par sou et s’en fut.

 

 

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*     *

 

Il quitta donc le village, qu’il laissa loin derrière lui, et s’en alla tout droit à la cour impériale, où il entra comme manœuvre au jardin de l’empereur. Le maître jardinier fut même tout heureux de le prendre à son service, le voyant si bien tourné et si propret, – car le pauvre homme s’était déjà exposé maintes fois aux goguenardises des filles de l’empereur, parce qu’il engageait toujours des manants aussi lourdauds et aussi laids que possible.

Pour net et avenant, il l’était par-dessus tout, le nouveau venu ; mais ses habits étaient de trame grossière, comme ceux d’un vacher. Alors le maître jardinier lui fit prendre un bain et le renippa de pied en cap de linge fin, – tout un costume, chemise et culotte brodées et pailletées, ainsi qu’il convient à un serviteur du jardin impérial. Et comme le gars était bien fait, les beaux vêtements lui seyaient à merveille.

À part quelques menus soins à donner aux plates-bandes, sa besogne consistait principalement à composer tous les jours douze petits bouquets et à les présenter chaque matin aux douze filles de l’empereur, au moment où elles sortaient du palais pour prendre l’air au jardin.

Or, il y avait un mystère dans la vie de ces douze princesses ; on racontait qu’elles ne se marieraient pas, avant qu’il survînt quelqu’un qui saurait rompre un charme sous l’emprise duquel elles étaient, et se faire aimer de l’une d’elles.

Elles tenaient des ourdisseuses de leur destin 1 une incroyable passion pour la danse, et toutes les nuits c’était du délire ; elles s’en donnaient tant et si bien que, chaque fois, elles mettaient en pièces leurs mules de satin blanc. Mais personne ne savait où elles allaient baller de la sorte. L’empereur, cependant, finit par trouver que ses filles lui coûtaient les yeux de la tête en souliers de soie, et il songea avec inquiétude aux cœurs de glace qu’elles devaient avoir, pour qu’aucun des prétendants accourus jusqu’alors n’ait réussi à leur plaire.

Aussi fit-il publier partout, sur ses terres et dans les pays lointains, que l’homme qui lui révélerait ce que faisaient les princesses pour déchirer ainsi une paire de babouches chaque nuit, serait le bienvenu et pourrait choisir pour femme celle des douze qui lui plairait le mieux.

Tout ce qu’il savait, lui, le vieil empereur, c’est que, dès le coucher du soleil, il les enfermait dans une salle de son palais, derrière neuf portes de fer à neuf serrures chacune. Mais, le lendemain, les chaussures étaient en capilotade, et, malgré tous les espionnages, on ne pouvait apprendre à quelles folies s’étaient livrées les douze princesses, pour qu’il en fût ainsi. Personne jusqu’à présent ne les avait vues sortir de leur chambre, trop bien verrouillée et cadenassée d’ailleurs pour que cela fût possible.

Il était écrit sans doute que toute leur vie se passerait de la sorte, – et qu’y faire, si c’était écrit !

Aussitôt la résolution de l’empereur connue, les épouseurs d’affluer comme l’eau sous le pont, en une suite interminable : fils d’empereurs, fils de voïévodes, fils de grands boyards, et jusqu’à des fils de petits boyards. Et à tour de rôle, à mesure qu’il en arrivait un, il faisait le guet, du soir au matin, à la porte neuf fois verrouillée des douze princesses.

L’empereur ne fermait pas l’œil de la nuit, tant il espérait, à l’aube, recevoir une bonne nouvelle. Mais nenni ; tout ce qu’il apprenait, c’est que le prétendant mis de garde la veille ne se retrouvait plus le lendemain matin. Nul ne le revoyait ; disparu – je ne sais où – sans laisser de traces ! Et jusqu’à présent onze jouvenceaux y avaient déjà passé l’un après l’autre.

Alors ceux qui restaient furent pris d’une telle peur, qu’ils refusèrent de faire le guet, préférant renoncer à ces filles, mortelles à tant de leurs compagnons. Aussi s’en retournèrent-ils en maugréant à la maison, laissant les satanées princesses à la garde de Dieu et ne voulant pas, après tout, risquer leur vie pour un cœur de femme. L’empereur lui-même tremblait d’effroi à la pensée de ces onze jeunes gens disparus à épier ses filles, et jamais, au grand jamais, il n’oserait plus imposer à un prétendant de pareilles conditions. Il continua donc à acheter, tous les jours, douze paires de mules de satin blanc ; mais de plus en plus il appréhendait de voir vieillir ses filles à la maison et s’éteindre sa race. Déjà il les voyait natter leurs cheveux blanchis, sans s’être jamais coiffées du voile pailleté d’or des mariées 2.

 

 

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*     *

 

Fêt-Frumos accomplissait très bien son office : les jeunes princesses étaient très contentes des fleurs qu’il leur cueillait, et le maître jardinier très satisfait de son travail. Quand il tendait les bouquets aux filles de l’empereur, il ne levait même pas les yeux sur elles ; mais quand c’était le tour de la cadette, je ne sais pourquoi il devenait rouge comme un coquelicot, et son cœur battait à se rompre. La jeune fille le remarqua fort bien, mais elle se dit que ce garçon était modeste : c’est de timidité qu’il rougissait ainsi en l’approchant.

Et c’était hier, et c’était aujourd’hui, et ce serait demain et tous les autres jours la même histoire.

Lui, cependant, ne se montait pas la tête, sachant bien qu’il est telles roses qui ne sont point pour le nez d’un aide-jardinier. Mais comment résister à notre cœur, quand le cœur nous pousse !... Et il aurait bien voulu, lui aussi, être de faction pendant une nuit, malgré tout ce qu’il savait des malheureux qui avaient veillé précédemment.

Certain jour, la cadette des princesses commit la faute de confier à ses sœurs que le petit jardinier devenait plus rouge qu’une pivoine quand il se présentait devant elle, les fleurs en main. La bavarde eut surtout le tort d’ajouter qu’elle le trouvait aussi gentil qu’un petit-maître.

Il n’en fallut pas davantage pour lui attirer une belle algarade de la sœur aînée, – un chapelet de reproches et de railleries. Comment pouvait-elle seulement prononcer si douces paroles à l’adresse d’un valet ? N’était-ce pas le signe que son âme égarée tombait à la roture ?

Quant au pauvre garçon, son cœur lui disait nettement d’aller droit à l’empereur et de lui demander à faire à son tour la sentinelle perdue ; mais il se rendait si bien compte de l’humilité de son origine et de l’outrecuidance de ses prétentions, qu’il hésita beaucoup. Ce n’est pas précisément qu’il fût effrayé par la mystérieuse disparition de tant de jouvenceaux ; mais il craignait de perdre sa place. À trop sucer au meilleur fruit, on ne gagne que lèvres enflées, se disait-il ; et, chassé du palais, où retrouverait-il jamais les filles de l’empereur ? C’est qu’il avait beau se tenir sur la réserve, depuis qu’il leur offrait chaque matin des bouquets, leur jeunesse et leur beauté, et surtout le tendre regard de la cadette, l’avaient touché si profondément, qu’il n’aurait pu vivre sans effleurer chaque matin de ses rudes doigts leurs doigts menus, à la peau douce comme édredon. Le jour et la nuit, cette pensée qu’il courait la chance ou d’être renvoyé pour toujours, ou – qui sait ? – de devenir le fiancé de la jeune princesse, ne lui laissait ni trêve, ni repos. Et plus il y songeait, plus sa peine grandissait, au point que si ce tourment devait durer encore, il en mourrait bien sûr.

Or, une nuit qu’il s’était endormi, rongé d’amour et d’angoisse, soupirant de corps et d’âme après le bonheur désiré, la fée du val fleuri lui apparut de nouveau, la fée de l’arbre aux songes d’or, et elle lui dit :

– Tu iras à l’angle du jardin, vers le levant ; tu y trouveras deux plants de laurier, l’un rose, l’autre cerise. À côté, il y aura une bêche d’or, un arrosoir d’or et une serviette de soie. Déracine ces petits lauriers et replante-les dans de beaux vases ; puis tu les soigneras comme la prunelle de tes yeux. Avec la bêche d’or tu les bêcheras, avec l’arrosoir d’or tu les arroseras, avec la serviette de soie tu les essuieras ; et quand ils auront atteint hauteur d’homme, tout ce que tu souhaiteras, ils te l’accorderont.

Puis, comme un éclair, la fée disparut, avant même que l’aide-jardinier ait eu le temps de la remercier.

Tout ébaubi, encore soûl de sommeil, sans même se frotter les yeux, Fêt-Frumos courut à l’angle du jardin et demeura bouche-bée de joie en y trouvant ce que la fée lui avait promis. Alors il s’essuya les yeux et se tâta, croyant rêver encore. Mais non, il n’était point dupe d’un songe ; les lauriers qu’il voyait étaient bien de vrais lauriers, l’un rose, l’autre cerise, Aussitôt il se mit à l’œuvre, et fit ce que la fée lui avait commandé.

Et de ce jour, il les garda d’un œil jaloux, bêchant avec sa bêche d’or, arrosant avec l’arrosoir d’or, essuyant doucement avec la serviette de soie ; enfin il les soigna comme la prunelle de ses yeux, obéissant en tous points aux ordres de la fée. Et les lauriers poussaient comme par enchantement ; en peu de temps, ils furent grands et forts à miracle – jamais on n’en avait vu de si beaux, – enfin ils atteignirent hauteur d’homme. Fêt-Frumos alors s’enhardit et s’adressa d’abord au laurier cerise, en répétant la formule que la fée lui avait enseignée :

 

            Laurier, laurier, d’or te bêchai ;

            Laurier, laurier, d’or t’arrosai ;

            Laurier, laurier, de soie t’essuyai...

            Accorde-moi le don précieux

            De disparaître à tous les yeux,

                    Quand je le veux !

 

Il n’eut pas plutôt achevé, qu’il surgit au bout d’une branche un bourgeon merveilleux, qui, sous ses yeux, se mit à pousser si vite, si vite, qu’en moins de rien il en jaillit une fleur, une fleur si belle que nul n’aurait pu la voir sans la désirer. Il tendit la main pour la cueillir, rompit la tige et la fourra dans sa chemise, contre son cœur, – toujours selon les instructions de la fée.

 

 

*

*     *

 

Le soir, quand les princesses entrèrent dans leur chambre aux neuf portes neuf fois cadenassées, Fêt-Frumos se faufila à pas de loup derrière elles, les voyant bien sans être vu, puisqu’il avait le pouvoir de se rendre invisible. Et voici les secrets qu’il surprit.

Au lieu de se déshabiller et de se coucher tranquillement, elles se peignèrent et se vêtirent de robes splendides, comme pour se rendre à une fête. Il en demeura tout étonné et se décida à les suivre, curieux de savoir par où elles sortiraient, où elles iraient, ce qu’elles feraient.

– Êtes-vous prêtes ? interrogea tout à coup l’aînée.

– Oui, répondirent les autres.

Alors elle frappa du pied le plancher, qui se fendit subitement en deux. Elles descendirent par cette ouverture et s’en allèrent très loin, très loin, jusqu’à un grand jardin entouré d’un mur d’airain. Au moment d’entrer, l’aînée frappa de nouveau du pied, et les portes de bronze s’ouvrirent à deux battants.

Elles pénétrèrent dans ce jardin mystérieux, et le beau garçon à leur suite. Il les serrait même de si près, que maladroitement il marcha sur la traîne de la plus jeune. – qu’il ne lâchait pas d’une semelle, on le conçoit. La pauvrette se retourna vivement, mais ne vit personne. Alors, effrayée, elle appela ses compagnes :

– Mes sœurs, on m’a suivie ; j’ai peur !... Je ne me trompe pas ; bien sûr, quelqu’un a mis le pied sur ma robe !

Et toutes de regarder de droite et de gauche ; mais elles non plus n’aperçurent personne. L’aînée alors rassura la cadette :

– Ne sois pas si poltronne, petite sœur !..... Qui nous suivrait jusqu’ici ?..... Et comment cela se pourrait-il, puisque l’oiseau-mage lui-même ne saurait pénétrer dans ce jardin !..... Quelque ronce aura accroché ta robe, étourdie que tu es !

Sur ce, la marche continua, et elles traversèrent d’abord une forêt aux feuilles d’argent, puis une autre aux feuilles d’or, puis une autre encore aux feuilles de diamants et d’escarboucles, qui brillaient à vous aveugler. Enfin elles arrivèrent à un grand lac. Au milieu de ce lac dormait une petite île, et au milieu de cette île montait un palais comme jamais le jeune homme n’en avait vu. Qu’était le palais de l’empereur auprès de celui-ci, si rayonnant qu’on ne pouvait le fixer plus que le soleil à son midi, si magiquement construit qu’y monter faisait l’effet d’en descendre, et en descendre d’y monter !

Douze nacelles, avec autant de rameurs qui semblaient sortir d’un bain d’or, attendaient les princesses au rivage. Elles s’embarquèrent aussitôt, chacune dans sa nacelle, et partirent, voguant par rang d’âge, à la queue-leu-leu, comme les hérons quand ils migrent. Seul, le batelet de la jeune perdait sa distance et restait en arrière ; et le rameur s’étonnait de le sentir deux fois plus lourd que de coutume, – car il ne voyait pas Fêt-Frumos qui y était monté, – et de toutes ses forces il tirait sur les avirons pour rejoindre ses compagnons, mais en vain ; il aborda fort en retard sur la rive opposée.

Du palais sortait une musique merveilleuse, que l’on ne pouvait entendre sans se mettre à danser bon gré mal gré. Rapides comme l’éclair, les jeunes filles se précipitèrent à l’envi dans la salle de fête, et dès le pas de la porte, les voilà lancées à qui mieux-mieux.

Mais avec qui dansaient-elles ? Avec tous les jeunes gens, fils d’empereurs, de voïévodes ou de boyards, qui les avaient veillées. Voilà les cavaliers avec qui elles tournoyaient, balançaient, trépignaient ; et c’étaient des rondes sans fin, comme on n’en danse nulle part. Elles s’en donnèrent tant et si bien, que leurs petites mules furent bientôt crevées.

L’aide-jardinier, qui, toujours invisible, les voyait toujours, allait de surprise en surprise. N’en croyant pas ses yeux, il contemplait ce palais étrange. La salle de danse était si longue, si large, si haute, qu’on distinguait à peine les murs. Elle était toute plaquée d’or, toute étoilée de pierres précieuses, qui scintillaient, rouges, bleues, vertes, jaunes, aux reflets de torches sans nombre, dont les panaches de flammes s’agitaient à hauteur d’homme, en leurs massifs candélabres d’or. Et tout cela éblouissait, braisoyait, miroitait à vous aveugler, sur les parois d’or enrichies de lacis de saphir, de festons de perles, de feuillages d’émeraude, de guirlandes de rubis, d’arabesques de diamant.

Fêt-Frumos voulut s’asseoir dans un coin pour se rassasier à l’aise de toutes ces magnificences inconnues, qu’il n’aurait même jamais rêvées. Mais impossible ! – lui aussi ne pouvait tenir en place et bondissait d’un bout de la salle à l’autre. Il avait beau résister, pas moyen d’échapper à l’entraînement de cette musique ensorcelée. Dès qu’elle jouait, il fallait sauter ; il n’est pas jusqu’aux luminaires, aux tables, aux divans, qui ne fussent emportés dans le branle-bas général. Mais qui aurait pu imaginer pareille musique ! C’étaient des harmonies inouïes ; violons, cobzas, tympanons, chalumeaux, trompettes, cymbales et tambourins, tous les instruments trouvables et introuvables jouaient avec un ensemble à damer le pion aux meilleurs laoutars de la terre. Et les chants éclataient, plus extraordinaires encore. Et c’étaient des danses effrénées, menées avec une verve étourdissante !

Quant aux douze filles de l’empereur, elles s’en donnèrent ainsi jusqu’au petit jour ; car soudain, à ce moment, la musique se tut. Alors surgit du sol une table chargée de toutes les délicatesses possibles et impossibles au monde. Les couples y prirent tous place, et burent, et mangèrent, et s’éjouirent à cœur joie. Des nègres en livrées étonnantes servaient les convives. Pour le coup, Fêt-Frumos avait pu s’asseoir aussi dans un coin, et l’eau lui venait à la bouche à voir ce festin.

Le repas fini, les princesses se disposèrent à rentrer comme elles étaient venues. Le pauvre garçon, toujours invisible, s’attacha à elles comme le diable au moine. Mais en traversant la forêt aux feuilles d’argent, il lui prit fantaisie de rompre une brindille en passant. Aussitôt un frémissement parcourut toute la ramure ; les arbres se balancèrent de haut en bas, de long en large, comme courroucés et animés d’une colère vengeresse. Cependant aucune feuille ne tomba ; aucune même ne remua sur sa tige, ainsi qu’il arrive, à la moindre brise, aux feuilles des autres arbres.

Les jeunes filles sursautèrent au grondement de cette tempête sans exemple. Qu’était-ce que cette rumeur parmi les arbres ? Mais l’aînée les rassura :

– Que voulez-vous que ce soit ? C’est le petit oiseau qui a son nid dans le dôme de l’église, près de notre palais, qui nous aura suivies. Lui seul pourrait à la rigueur arriver jusqu’ici. Il aura voleté par les branches et en aura frôlé une de son aile...

Et aussi insoucieuses que devant, les douze princesses poursuivirent leur route. De nouveau le parquet s’entrouvrit et elles rentrèrent dans la chambre où leur père les tenait sous verrous.

 

 

*

*     *

 

Le lendemain, lorsqu’il offrit leur bouquet aux jeunes filles, le garçon-jardinier glissa artificieusement la branchette cueillie au bois enchanté, parmi les fleurs de la cadette. Celle-ci s’étonna fort de la trouvaille et regarda le valet d’un œil de pitié, ne pouvant s’imaginer par quel détour cette brindille d’argent était venue dans son bouquet.

Le second soir, les choses se passèrent absolument comme la veille. Toujours invisible, l’amoureux suivit les princesses. Seulement, au retour, il cassa cette fois une ramille de la forêt d’or, et la dissimula, le matin, dans le bouquet de la plus jeune.

Ce fut pour la fillette un nouveau sujet d’étonnement, À la vue de ce feuillage d’or parmi les fleurs accoutumées, elle se sentit le cœur comme brûlé au fer rouge. Intriguée par ce mystère, elle épia l’occasion de le pénétrer. Dans l’après-midi, elle voulut sortir, et sous prétexte d’aller prendre l’air, elle descendit au jardin et rencontra Fêt-Frumos.

Elle l’arrêta et lui demanda innocemment :

– Où prends-tu donc les jolies branchettes d’or et d’argent que tu caches dans mes fleurs ?

Votre Altesse le sait aussi bien que moi...

– Alors tu nous as suivies ? Tu sais où nous allons la nuit ?

– Je vous baise les mains, princesse, c’est peut-être vrai...

– Et comment as-tu pu nous suivre sans que... sans qu’aucune de mes sœurs ne t’ait vu ?

Et par ces mots, elle semblait se mettre de connivence avec lui.

– À la dérobée, fit-il d’un air malicieux.

– Tiens, voici ma bourse, dit la jeune fille ; mais chut ! pas un mot de nos escapades nocturnes !

– Mon silence n’est pas à vendre, princesse !

– Ah ! c’est ainsi ? Eh bien, si j’apprends que tu aies bavardé, je te ferai couper la tête !

Mais ces dures paroles, c’est des lèvres et non du cœur qu’elle les prononça, car il lui semblait que ce valet devenait de jour en jour plus gracieux.

La troisième nuit, il les accompagna encore, toujours inaperçu. Cette fois, ce fut une ramille de la forêt d’escarboucles et de diamants qu’il rompit. Et de nouveau, la forêt de gronder sourdement, les princesses de s’épeurer, et l’aînée de rassurer les cadettes. Mais à l’ouïe de la rumeur, je ne sais pourquoi, une secrète joie envahit l’âme de la plus jeune.

Le jour suivant, quand elle découvrit dans son bouquet la branche de diamants, elle jeta au valet, à la dérobée, un long, long regard, et elle le trouva vraiment si courtois, qu’elle ne sut pas voir en quoi il pourrait bien différer des fils d’empereurs et de voïévodes.

Le jeune homme, lui aussi, s’enhardit cette fois et coula à la princesse les plus beaux yeux doux du monde. Et sous ce regard, elle se troubla très fort ; mais il fit semblant de ne pas comprendre et s’en retourna à son ouvrage. Au même instant, les grandes sœurs qui l’avaient surprise causant au petit jardinier, survinrent, se moquèrent d’elle et feignirent de la mépriser.

Toute confuse, la pauvrette ne souffla mot, cachant son dépit.

Mais elle ne revenait toujours pas de son étonnement, et il y avait de quoi. Comment ce valet avait-il pu les suivre au palais enchanté ? À force d’y songer, elle en vint à croire qu’il ne pouvait être un homme comme les autres, puisqu’il avait découvert des choses que les sorciers eux-mêmes ignorent. Et puis, pour tout dire, son air fier, son visage avenant, ses traits réguliers démontraient à l’évidence qu’il n’était pas un simple pousse-râteau. Ajoutez que toute sa personne possédait le charme du « viens-à-moi ».

Quand les douze princesses furent rentrées dans leur chambre, la sœur cadette leur apprit de quoi il retournait : l’aide-jardinier savait tout ce qu’elles faisaient la nuit. Alors elles se concertèrent et décidèrent sans longs débats de le perdre, cœur et tête, comme les onze autres jeunes gens ; et aussitôt elles avisèrent aux moyens à prendre. Mais Fêt-Frumos s’était faufilé en cachette dans la chambre et assista ainsi au complot. C’est comme si le malin 3 lui eût soufflé à l’oreille qu’elles allaient tramer quelque chose à ses dépens.

Sachant donc ce qui lui pendait au nez, il courut vers les lauriers enchantés et demanda cette fois conseil au laurier rose :

 

            Laurier, laurier, d’or te bêchai ;

            Laurier, laurier, d’or t’arrosai ;

            Laurier, laurier, de soie t’essuyai...

            Donne-moi l’esprit et le cœur

            Et les biens d’un fils d’empereur !

 

Comme à l’appel précédent, il naquit un bouton, d’où s’épanouit une fleur splendide. Fêt-Frumos ne l’eut pas plutôt cueillie et cachée dans son sein, que sa peau brûlée par le soleil devint blanche et fine comme celle d’un petit enfant. Et il sentit manifestement qu’il s’était passé quelque chose d’extraordinaire dans sa cervelle, mais sans comprendre pourquoi ni comment : le fait est que jamais jusqu’alors il n’avait raisonné si bien. Son esprit s’était aiguisé, et du même coup il se vit vêtu comme un fils d’empereur ou de voïévode.

Ainsi transformé, il alla vers l’empereur et sollicita à son tour la faveur de veiller les douze princesses pendant une nuit. L’empereur eut pitié de sa jeunesse et lui conseilla très franchement de n’en rien faire, puisque, selon toute apparence, il n’en reviendrait pas plus que les autres. Mais impossible de le décourager. Fêt-Frumos insista avec tant d’à-propos, que le souverain lui octroya la permission demandée, ne se doutant pas qu’il avait affaire au valet de son jardinier, tant ce petit rustaud faisait bonne figure. Et quand l’empereur le présenta à ses filles, elles-mêmes s’y trompèrent. Seule la cadette, au cœur féru de lui, le reconnut et se prit à défaillir d’amour. Quant à Fêt-Frumos, il savait tout ce qui allait advenir.

 

 

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*     *

 

La nuit venue, les douze filles de l’empereur partirent donc pour la danse, avec le nouveau prétendant. Or la première condition de réussite pour lui, c’était de ne pas tomber en chemin ; aussi prit-il bien soin de ne pas trébucher, – il s’en gara comme du chaudron à mamaliga 4. Ils arrivèrent sans accroc au palais enchanté. On dansa jusqu’à l’aube, puis on se mit à table, comme par le passé. À lui aussi, on lui présenta la coupe magique, où ses prédécesseurs avaient bu le philtre qui leur avait ôté le sens et le jugement.

Alors Fêt-Frumos, qui était prévenu, tourna vers sa bien-aimée des yeux pleins de larmes, mais tout brillants de l’amour qui le consumait, et d’une voix tendre il lui demanda grâce :

– Veux-tu que je succombe, moi aussi, et pour l’amour de toi ? Est-ce donc un cœur de glace que le tien ?

– Non, mon cœur n’est plus de glace ; au feu du tien il a fondu !... Ne bois pas, je t’en conjure ; je préfère être jardinière avec toi, qu’impératrice sans toi ! »

À ces mots, Fêt-Frumos, éperdu de joie, jeta le breuvage par-dessus son épaule ; et s’agenouillant devant elle :

– Ne craignez rien, princesse, car vous ne serez jamais, jamais jardinière !

Aussitôt ces paroles prononcées, le charme fut rompu. Le palais ensorcelé s’évanouit, comme s’il n’avait jamais existé ; ils se retrouvèrent tous dans le palais même de l’empereur, les douze princesses, Fêt-Frumos et les autres prétendants.

Et quand l’empereur les vit encore en chair et en os, il resta muet de stupeur, les deux mains plongées dans sa longue barbe. Mais l’aide-jardinier lui découvrit bientôt le fin mot de l’histoire. Après quoi l’empereur lui donna la plus jeune et la plus jolie de ses filles, à lui qui était devenu le plus charmant et le plus gracieux des princes ; puis les autres princesses se présentèrent une à une, chacune avec le galant de son choix, tous fils d’empereurs, de voïévodes et de grands boyards. L’empereur consentit à ces mariages et monta une maison à chaque couple.

Il y eut grande fête jusqu’à cent lieues à la ronde, et si grande liesse, que mille bouches au lieu de la mienne seule ne suffiraient pas à le raconter.

Mais, avant de se marier, la jeune fiancée demanda à son fiancé de lui révéler par quels moyens il pénétrait ainsi le secret des choses, et dans quel lieu il avait pratiqué les enchantements dont elles avaient toutes subi l’effet. Il commit l’imprudence de complaire à ce désir. La princesse alors, pour ne point avoir un mari supérieur à elle, mais bien un époux faillible et faible comme tous les autres hommes, s’empressa de couper les lauriers merveilleux et de les jeter au feu.

Là-dessus seulement ils se marièrent, et ils furent heureux toute leur vie, – heureux, comme on peut l’être dans ce monde incertain, – jusqu’à ce qu’ils s’éteignirent tous deux à l’extrême vieillesse.

 

 

 

Jules BRUN, Sept contes roumains, 1894.

 

 

 

 

 



1 Urziloare, les filandières, dans lesquelles il n’est pas difficile de reconnaître les Parques antiques et les Fées de nos contes modernes. Chacune de ces trois vieilles fait au nouveau-né un don, heureux ou funeste, qui décidera essentiellement de son avenir.

2 En Roumanie, la jeune fille porte ses cheveux en nattes pendantes ; la femme mariée les cache sous un voile, qui lui est posé, la lendemain des noces, par les matrones du village.

3 Littéralement « comme si le hérisson... » Hérisson (ariciu) désigne ici Satan, cet animal étant considéré, en Roumanie, comme une incarnation du diable. C’est un euphémisme superstitieux, comme en français, le malin, l’impur.

4 Bouillie de farine de maïs, qui constitue la base de la nourriture des paysans. Cette expression proverbiale équivaut à « se garder de quelque chose comme de mettre la main au feu ».

 

 

 

 

 

 

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