Le dernier jour de Phta-Nehi

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Charles BUET

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À la princesse Olga Cantacuzène Altieri.

 

 

 

 

 

 

I

 

 

LE RÉVEIL DE MEMPHIS

 

 

L’aurore succédait à la nuit.

Des lueurs d’un rose vif teignaient à l’horizon le ciel d’un bleu de turquoise, dont l’azur s’assombrissait peu à peu, pour devenir d’un bleu de saphir au zénith.

Les premiers rayons du soleil dardèrent un jet d’ardente lumière sur les énormes pyramides, aux arêtes nettement découpées, et baignèrent d’une clarté limpide les sphynx gigantesques accroupis sur le sol, dans leur marmoréenne majesté.

Peu à peu Memphis émergea de l’ombre, avec ses lourdes et massives constructions aux architectures étranges, ses gigantesques propylées alignées sur la rive du Nil et se mirant dans ses flots glauques, ses palais aux proportions démesurées, bâtis pour des Titans par des générations d’hommes, ses forêts de colonnes épaisses comme des tours, ses pylônes et ses obélisques.

Les monuments grandioses de cette ville unique au monde apparaissaient avec leurs ornements étranges, bigarrés de mille couleurs, et la chaude lumière d’Orient les baignait, faisant ressortir les moindres détails et leur donnant une valeur infinie.

Sur les terrasses des maisons, aux murs inclinés en talus, se rangeaient des ibis dans une pose grave, et des cigognes familières allaient et venaient, dandinant leurs corps blancs sur leurs pattes longues et grêles.

Quelques points noirs tachaient le bleu implacable de l’espace : des gypaètes volant à une grande hauteur.

Dans un des beaux quartiers de la ville, tout auprès du vaste palais où Ptolémée Philadelphe, disposant de l’Égypte comme d’une ferme, avait peut-être écrit le testament par lequel il léguait aux Romains le royaume de Sésostris, s’élevait un palais magnifique, appartenant au noble Phta-Nehi, descendant de Nectanebo II, le dernier roi de la trentième dynastie, le dernier rejeton de la race des Pharaons.

Une colonnade reposant sur des murailles de granit rose séparait de la voie publique la cour, plantée de sycomores, décorée de sphynx monolithes, qui précédait le corps de logis principal, dont quatorze colonnes renflées, aux chapiteaux en fleurs de lotus, soutenaient le fronton écrasé, où le globe symbolique était sculpté, accosté de deux ailes déployées à l’immense envergure.

Sur les murs, des figures emblématiques, gravées profondément en creux, représentaient les différents héros de la famille de Phta.

Au-dessus de ces entailles régnait une frise peinte et dorée, où des palmettes vertes s’entrelaçaient à des emblèmes sacrés d’un rouge vif, sur un fond noir.

Un large perron côtoyé d’animaux fantastiques taillés dans des blocs de basalte se déployait au-devant de la grande porte, sur laquelle se drapaient en plis lourds des étoffes brodées, apportées à grands frais du fond de la Syrie.

Aux côtés de cette porte, en des urnes de bronze hautes de plusieurs coudées, s’élevaient des massifs de fleurs, et partout des guirlandes étaient suspendues : les ardents rubis du grenadier se mariaient aux pétales délicats du laurier-rose, et le crocus à la corolle jaune et blanche s’épanouissait auprès du carthame rouge, dans le vert lustré des feuillages.

Aux portes du palais se pressaient déjà les nombreux clients du riche et généreux Phta : des soldats, vêtus de pagnes serrés, rayés blanc et vert, portant sur le dos leur boucliers en peau d’hippopotame ; des matrones, enveloppées de la calasiris de gaze, le visage voilé ; des paysans chargés de corbeilles où s’amoncelaient tous les fruits de la terre ; des artistes, cachant sous un pan de leur tunique safranée la statuette ou le tableau qu’ils voulaient montrer au Mécène égyptien, et même des prêtres aux costumes étranges épiant les gestes et les paroles de leurs voisines et mendiant çà et là quelque aumône.

C’était aux derniers jours du mois de Hâthor, correspondant à décembre, l’an 854 de la fondation de Rome.

Un préfet romain gouvernait l’Égypte au nom de César-Auguste, empereur, consul pour la treizième fois. Trente années s’étaient écoulées depuis la mort de Cléopâtre.

Les Romains laissaient aux Égyptiens leur religion, leur langue, leurs coutumes ; seulement ils ne permettaient pas que d’autres soldats que ceux des légions tinssent garnison dans leurs villes, et le préfet augustal les gouvernait despotiquement sous le seul contrôle de l’empereur.

Dans les jardins erraient, à l’ombre des tamarins et des figuiers, cueillant le népenthès à l’odeur enivrante, le myrte et les roses, des esclaves du pays du Kousch, des Nubiens d’un noir d’ébène, qui modulaient à demi-voix des chansons mélancoliques sur des rythmes sauvages.

D’autres emplissaient de fruits leurs couffes de sparterie ; d’autres encore puisaient l’eau dans des amphores de terre poreuse, enduites d’essence d’amandes amères et enveloppées de linges mouillés pour garder au breuvage toute sa fraîcheur.

Phta s’éveilla de bonne heure.

Il couchait dans une vaste chambre carrée, à la voûte très élevée, et qui prenait jour sur une cour intérieure où jaillissaient des gerbes d’eau limpide dans une vasque de granit, entourée de chiens à faces humaines.

Les murs de cette chambre étaient ornés de bas-reliefs en creux, de fresques polychromes, à damiers. À la voûte planait la figure du Soleil, soutenu par Isis et Nephtys.

L’un des bas-reliefs représentait le hiérogrammate Psa-metik-Nefer-Sam, assis, le long bâton de commandement dans la main gauche, et la bandelette Senb dans la droite, recevant les dons que lui offraient cinq femmes agenouillées.

En face était une stèle datant de Thoutmès III. On y lisait ces mots :

« Viens à moi, et sois réjoui en contemplant ma grâce, ô mon vengeur, vivant à toujours ! Je resplendis par tes vœux. Mon cœur se dilate à ta bienvenue dans mon temple. C’est moi qui te récompense, c’est moi qui te donne la force et la victoire sur toutes les nations. C’est moi qui fais que tes esprits et ta crainte sont sur tous les pays, et que la terreur s’étend jusqu’aux quatre supports du ciel. »

Sur un autel en serpentine verte, se groupaient plusieurs statuettes : celle d’Isis, en bronze, tenant sur ses genoux son fils Horus, nu et coiffé de la tresse de l’enfance ; celle de Ta-oer, monstrueuse, ayant la tête et le corps de l’hippopotame, les pattes et les griffes de la lionne ; des musaraignes, consacrées à la déesse Bouto ; des ouscheb, emblèmes composés d’un cynocéphale accroupi sur une corbeille.

Au milieu de la salle se dressait une table, faite d’un disque d’albâtre rubané, posé sur un socle en bois de cèdre ajouré.

On y voyait une foule d’ustensiles singuliers : un miroir de bronze verni d’or, à manche terminé par une tête d’Hathor ; une tortue en bois sculpté, criblée de petits trous servant à y ficher de nombreuses épingles à têtes de chien ; une fiole à poudre d’antimoine pour les yeux ; un coffret en bois de santal, incrusté d’ivoire ; un panier en jonc tressé, des spatules et des vases d’argent massif.

Le lit sur lequel reposait le seigneur Phta-Nehi avait la forme d’une panthère ; des coussins quadrillés bleu et vert, bourrés de la barbe du chardon, s’y empilaient ; en guise d’oreiller, une demi-lune, taillée dans un morceau d’ivoire, et portée par un pied, servait de chevet.

Des chimères soutenaient deux candélabres, aux deux côtés du lit.

Sous une niche, revêtue de faïences émaillées, des parfums brûlaient sur un trépied d’airain.

Phta-Nehi touchait à la fin de son septième lustre.

Son visage offrait le type de la beauté égyptienne dans toute sa pureté.

L’ovale allongé, d’une ligne pure ; le nez droit, à l’arête délicate ; les yeux longs, fendus en amande, bordés de cils noirs, et dont la prunelle, chatoyante comme le diamant, dardait un regard alangui ; une pâleur chaude, mate, faisant ressortir la pourpre des lèvres ; le front large et découvert, les pommettes saillantes.

Ses cheveux noirs étaient tressés en cordelettes. Il dormait vêtu d’une tunique de lin constellée d’étoiles.

À son cou pendait un pectoral de grains de cornaline, fermé par un scarabée en or estampé.

Des bracelets cerclaient ses bras près de l’épaule ; une étoffe de laine à rayures bleues et vertes couvrait à demi son corps.

Lorsqu’il ouvrit les yeux, la première personne qu’il vit fut son esclave favori Noum-Hotep, qui tressait un collier de fleurs de lotus bleues et roses, agenouillé sur un tapis asiatique, aux côtés d’un grand lion privé qui sommeillait, la tête haute, dans sa crinière ébouriffée, les yeux clos, les pattes allongées, avec une pose raide.

Au soupir du maître, Noum se leva, puis se prosterna, touchant la terre de ses mains. Et le grand lion, soulevant ses paupières alourdies, ouvrit la gueule, bâilla, s’étira et, battant ses robustes flancs de sa queue, vint gravement auprès du lit solliciter une caresse.

« Bon augure ! murmura Phta en souriant. Mon premier regard est pour ceux que j’aime. Vous êtes là, Noum et Sati, mes fidèles ! »

Sati, le grand lion, cambra ses reins, rugit doucement, et lécha de sa langue rugueuse la main que son maître lui abandonnait avec confiance.

Noum offrit au fils des Pharaons son collier odorant, puis versa un breuvage d’une buire d’or dans une coupe du fauve métal, et la lui présenta :

« Maître, ton sommeil a été agité cette nuit. Les quatre génies des morts, Amset, Hapi, Tiaumaut-ef, à tête d’épervier, et Kebeh-Sennouf, ont-ils envoyé à ton âme des visions funèbres ?

– Oui. Des rêves cruels m’ont assailli... C’est aujourd’hui que l’AUTRE est né... l’AUTRE, dont je voudrais savoir le nom.

– Toi qui es savant... ne peux-tu lire les papyrus de Psousennès, le prêtre de la tête de bélier ?

Il désignait ainsi Chnouphis, dont le nom est analogue à l’hébreu nouf et au copte nef, qui veut dire souffle, le premier des démiurges, voguant sur le liquide primordial.

« Non, reprit Phta avec l’accent d’une réflexion concentrée et comme s’il se parlait à lui-même, non, Chnouphis n’est plus Celui qui fait tout ce qu’il y a, le créateur des êtres, le premier existant, le père des pères, la mère des mères. Au-dessus de lui règne l’AUTRE, qui bouleversera la surface du monde. Nos dieux sont tombés !... »

Il s’interrompit pour pousser un cri de terreur, et, désignant du doigt un endroit du dallage en mosaïque où le soleil mettait une lumière vive, il s’écria du ton de l’angoisse :

« Qui a versé là du sang ?... du sang ! Rouge, fumant, il coule, il bouillonne. Que de sang, ô Noum !... »

L’esclave frémissant vint à l’endroit désigné, et, passant les mains sur le marbre à plusieurs reprises, il répondit :

« Maître, tu rêves encore, il n’y a pas de sang ici. Viens, Sati ! »

Et il força le lion à se rouler sur la place, qui était nette, en effet.

Phta poussa un soupir :

« C’est bien, dit-il ; qu’on m’habille, et qu’on appelle mon interprète des songes Ka-em-Sekhem. »

Il descendit lentement de son lit et vint s’asseoir sur un siège, devant la table d’albâtre.

À l’appel de Noum, plusieurs esclaves accoururent. Les uns s’empressèrent auprès du maître ; les autres, réunis dans un angle de la salle, chantèrent en chœur, en s’accompagnant d’instruments à l’harmonie douce et mélodieuse.

Le lion s’allongea sur les dalles.

On revêtit d’abord Phta d’une jupe de gaze lamée d’argent et d’une brassière faite du plumage ocellé du paon, qui laissait à découvert tout le bas du torse ; puis on le ceignit d’une ceinture en étoffe rayée de Philé, fixée par une agrafe d’or pâle. Enfin on jeta sur ses épaules une longue robe, fendue par devant, couverte de broderies merveilleuses.

Ensuite on lui mit les bijoux que portaient alors les Égyptiens de haut rang : un collier en grains de cornaline, de lapis-lazuli et de jade, posé sur un pectoral en or estampé, orné de vipères ailées, de vautours, de fleurs à quatre pétales ; des bracelets de feldspath vert, avec le nom d’Amosis gravé ; aux jambes, des armilles en filigrane d’or.

Alors on passa dans la ceinture une hache au manche en bois de cèdre, orné d’hiéroglyphes, incrusté de turquoises, un poignard d’un métal dur et noirâtre encastré dans une bande d’or, et un second poignard en bronze jaunâtre, dont le pommeau était un disque lenticulaire d’argent.

Cela fait, on mit dans la main de Phta un bâton de bois noir recourbé à son extrémité et entouré d’une large feuille d’or en spirale.

Derrière lui vinrent se placer deux flabellifères, balançant d’énormes éventails en plumes d’autruche, au centre desquels on voyait la figure du dieu Chous, suivi d’un uraeus dressé, et celle de l’Hébreu Joseph, appelé par le Pharaon Tsaphnath-Hanéa’h, que les Septante écrivent Psouthomphanec et qui signifie l’approvisionneur du monde.

Alors seulement on coiffa Phta-Nehi du casque allongé en mitre où se tordait la vipère symbolique, et d’où tombaient raidement des fanons de pourpre.

 

 

 

 

II

 

 

TOUJOURS DU SANG !

 

 

Pendant ce temps, un homme était entré dans la chambre : un nain difforme. De longs cheveux emmêlés flottaient autour de son visage, d’une laideur grotesque ; une couronne de feuilles de lotus ombrageait son front bosselé, marqué du signe des hiérophantes.

Autour de son corps nu s’enroulait une peau de panthère, dont la tête aux yeux d’émail s’appuyait sur son épaule, tandis que les pattes, garnies de griffes d’or, flottaient comme de larges lanières.

« Sekhem ! Sekhem ! s’écria Phta-Nehi, en le voyant, avec un terrible accent d’effroi, pourquoi te présentes-tu à ma vue couvert de sang ?... Le sang suinte sur ta peau... Tu es hideux... Va-t’en !

– Maître, répondit l’astrologue d’un ton craintif, maître, tu t’abuses : je n’ai pas une goutte de sang sur mon corps : je suis pur de cette souillure, et deux fois déjà, ce matin, je me suis plongé dans le fleuve aux eaux claires...

– Ah ! reprit Phta d’une voix où éclatait le désespoir, mais sans rien déranger à sa pose hiératique, pour la seconde fois aujourd’hui, j’ai la vision du sang !... Suis-je donc condamné ? »

D’un geste mesuré il congédia ses esclaves ; puis, s’appuyant sur l’épaule de Noum et suivi de Ka-em-Sekhem, il se dirigea vers la porte d’un pas lent et majestueux.

Le grand lion d’Arsinoé, le beau Sati, se levant d’un bond, marcha derrière le maître, secouant sa crinière touffue.

Le noble Égyptien monta sur la galerie qui longeait la façade latérale du palais.

Des colonnes trapues, renflées au milieu, peintes de vermillon et de cobalt, soutenaient la corniche, où courait une théorie de monstres mythiques.

Les parois, entaillées en creux, portaient les divers attributs de la puissance royale, et çà et là des stèles de bronze s’y enchâssaient, séparées par d’énormes statues de basalte ayant des yeux de marbre blanc, qui leur donnaient une apparence fantastique.

Phta s’assit, raide, sur un fauteuil garni de tapis persans. Noum se coucha à ses pieds, le dos appuyé sur la croupe de Sati, et jouant avec les torsades dorées de la crinière du lion.

De ce lieu, Phta voyait, à une grande profondeur au-dessous de lui, la place publique remplie de gens affairés.

Il entendait le son des clochettes qu’on agitait, et pouvait contempler une troupe de vélites romains s’exerçant au maniement du javelot.

« Parle ! » prononça Ka-em-Sekhem après un moment de silence.

Phta se recueillit, puis, il dit :

« Cette nuit, à cette même place, as-tu souvenir de ce qui s’est passé, ô Sekhem ! Nous consultions les astres, affamés que nous sommes de science, pauvres chétifs... Les étoiles parsemaient le firmament, en aussi grand nombre que les grains de sable sur le bord de la mer... Tout à coup, vers l’Orient, une étoile plus ardente, plus lumineuse, apparut dans le ciel noir... On eût dit un second soleil. Ses rayons diamantés fulguraient... Il y eut un grand frémissement dans la nature... Le silence nous parut plus auguste, plus profond... On eût dit que la terre tremblait. Saisis d’une émotion inexprimable, d’une terreur religieuse, nous nous prosternâmes... Et j’entendis une voix suave qui vibrait dans les airs et chantait : Gloire au plus haut des cieux!... Il est né, celui que le monde attend, l’AUTRE. Nos dieux sont morts...

– Maître, tout s’est passé ainsi, répondit Sekhem, devenu pâle.

– Eh bien ! Sekhem, cette nuit, un rêve a visité ma couche. J’ai vu un coin de campagne désert et sombre, puis une grotte où l’on abrite d’ordinaire les animaux ; là, dans une crèche, sur un peu de paille, un petit enfant d’une beauté surhumaine... Auprès de lui et l’adorant, une femme vêtue, comme les femmes du peuple, d’un manteau bleu et d’un voile blanc, et un vieillard ; et encore un âne et un bœuf, qui réchauffaient de leur souffle le nouveau-né, souriant.

– C’est extraordinaire ! s’écria Noum.

– Silence ! fit Sekhem, qui écoutait avidement.

– J’ai vu ensuite, poursuivit le seigneur Phta, dans la campagne, une bergerie où dormaient plusieurs bergers près de leurs troupeaux, et dans l’espace voltigeaient des êtres immatériels et cependant visibles : ils avaient un corps diaphane, un visage resplendissant, et de longues ailes de feu, gracieusement courbées, les soutenaient... Et j’entendis des voix, les mêmes voix qui avaient ici retenti à nos oreilles, chanter : Gloire au plus haut des cieux !

– C’est étrange ! dit Sekhem.

– Cet enfant, est-ce l’AUTRE ?... Est-il CELUI que Moïse annonçait à nos pères ? Est-il le Dieu, fils d’une vierge, qui sera le vainqueur de tous les dieux ? Sekhem, je voudrais savoir où il est né. Je lui porterais tous mes trésors, et je l’adorerais... »

Une voix moqueuse s’élevait d’en bas, une voix glapissante qui vociférait :

« Phta-Nehi, tu outrages les dieux !... Tu ne crois plus en Thot, la sagesse et la raison divine ; en Osiris, le souverainement bon, le souverainement juste, en Anubis, gardien des tombeaux ; en Pascht, qui châtie les coupables ; en Ra, créateur des êtres... Phta-Nehi, voici, ton dernier jour, et puisque tu n’adores plus les dieux, tu mourras dans la tristesse et dans les larmes ! »

Sekhem se pencha vivement par-dessus la balustrade ; mais il n’aperçut qu’une vieille femme sale et déguenillée, accroupie sur les marches du palais.

Une esclave apparut, à cet instant même, sur le seuil de la porte qui faisait communiquer le palais avec la terrasse.

Une tunique jaune, semée de paillettes d’argent, rehaussait son teint basané. Un diadème de verroteries retenait les torsades de ses cheveux d’un noir d’ébène.

Elle s’avança, et, courbée en deux, elle toucha le sol de la paume de ses mains, humble salut imposé à la condition servile.

Phta, dont les mystérieuses menaces proférées par une voix inconnue n’avaient pu altérer l’impassible sérénité, s’adressa en ces termes à la jeune fille :

« Que la déesse Hâthor te couvre de toutes ses grâces ! Dis-moi, Beba, mon épouse Mautéïta a-t-elle reposé cette nuit ?... Je ne puis la voir ce matin. J’attends la visite, qu’on m’a annoncée, d’un noble chevalier romain, le seigneur Cneius Ganutius... Va, préviens ta maîtresse, et garde ceci comme un témoignage de ma bonté ! »

Il détacha un bracelet de son poignet et le jeta à l’enfant, qui, s’étant baissée, toute confuse, pour le ramasser, répondit :

« L’illustre Mautéïta sollicite de Votre Magnificence l’honneur de comparaître devant elle...

– Je ne puis !... s’écria Phta en faisant un geste d’impatience. Je veux que mon repas soit servi ici même à l’instant. Et que nul, hormis les esclaves, ne soit assez hardi pour y paraître... »

La fillette, que l’accent hautain du maître fit pâlir, murmura :

« Pas même l’ami de Votre Magnificence, Raour, qui déjà deux fois a franchi le seuil de la cour ?

– Deux fois !... Raour ! répéta le noble Égyptien avec colère. Ne sait-on pas qu’il a le droit de pénétrer auprès de ma personne à toute heure du jour et de la nuit ?... Qu’il vienne à l’instant, et qu’on prépare pour lui des colliers de fleurs de lotus, les plus belles qu’on pourra trouver, parmi les roses et les bleues, et les plus odorantes. Et que tout aussitôt les tables soient dressées !... »

Sur un signe de Noum, l’esclave se retira d’un pas timide, et ses pieds nus glissaient sur les mosaïques luisantes comme des lames d’acier.

Lorsque Raour, l’ami de Phta-Nehi, pénétra sous l’ombre lumineuse de la galerie, le lion se redressa à demi en exhalant un gémissement rauque et sourd.

Cet homme, jeune encore, et bien qu’appartenant à une famille puissante dont les ancêtres avaient porté la tiare, dans une ville antique au-delà d’Hiéropolis, gardait le costume des envahisseurs.

Au lieu du casque d’or, il n’avait sur la tête qu’un léger bandeau de pierreries ; une laticlave bordée de pourpre se drapait sur sa toge couleur d’hyacinthe.

Il vint droit à Phta, et sans accorder la moindre attention à Noum, non plus qu’à Sati, il lui fit de grandes démonstrations d’amitié, lui serrant les mains et l’embrassant à plusieurs reprises.

Phta, oubliant le cérémonial pompeux que prescrivaient les rites, l’accueillit avec cordialité et répondit à ses expansions par un doux sourire de tendresse.

Puis, se reculant tout à coup avec épouvante :

« Cette fois je ne me trompe pas, Sekhem, dit-il à l’astrologue, qui gardait en face de Raour un maintien altier. Mon ami, tu le vois, a du sang sur sa robe !... Oh ! ces gouttes de sang qui ruissellent sur les franges !... Ce sang qui frémit sur tes mains !... Raour, qui donc as-tu assassiné ?...

– Pas même un oiseau ! repartit Raour d’un ton d’insouciance affectée, et je ne sais vraiment comment il se fait que tu voies du sang sur mes vêtements, Phta, car mon char m’a conduit ici, et j’ai beau regarder, il n’y a sur l’étoffe aucune tache rouge...

– C’est vrai, ajouta Sekhem tristement : l’AUTRE t’avertit. Phta-Nehi, prends garde !

– C’est vrai, balbutia Noum... Trois fois le maître a va du sang où nos yeux à nous n’en voyaient pas... »

Ils tressaillirent tous, et tous devinrent pâles, parce qu’une voix, celle-là même qui retentissait tout à l’heure, criait d’en bas :

« Phta-Nehi, prends garde ! »

Les accents de cette voir étaient si étrangement lugubres que le lion bondit et poussa un formidable rugissement.

Et le silence se fit, morne.

L’entretien fut interrompu par la venue des serviteurs, obéissant aux ordres de Beba.

Ils disposèrent sur une table en bois d’olivier, couverte d’une nappe de lin brodée d’or, des corbeilles de filigranes où s’entassaient, mêlées aux fleurs de baschnim, des fruits de toutes sortes : grenades entr’ouvertes, où brillait le rubis transparent des grains, figues violettes, raisins couleur d’ambre.

Ils mirent auprès de ces corbeilles, sur de grands plats de bronze, des quartiers d’antilope, des oies rôties, et beaucoup d’autres mets dont l’énumération serait longue et fastidieuse.

Un naos en porcelaine d’un vert tendre contenait une murène préparée au garum ; sur des serviettes en vert filé s’empilaient des gâteaux pétris de sésame et de miel ; la chair rose des pastèques tranchait sur le poli des jattes d’argent.

Des buires et des aiguières étaient pleines de vin de Phénicie et de vin de Grèce.

Enfin des amphores cerclées de chaînettes de métal renfermaient des liqueurs fermentées, que les esclaves versaient de haut dans les coupes d’airain ciselé des convives.

Raour avait pris place à côté de Phta, qui mangeait et buvait peu, sans doute préoccupé des visions de la nuit et des étranges illusions qu’il subissait.

Une fois encore il repoussa, en soupirant de frayeur, la coupe d’or que lui tendait un nègre crépu ; au lieu de vin rosé, elle lui paraissait déborder de la pourpre écumante de sang, et, quand il regarda Raour, il surprit une convulsion de ses traits défaits et flétris.

Sekhem les observait tous les deux. Noum avait grand-peine à apaiser l’irritation de Sati, qui grinçait des dents et aspirait l’air violemment, comme s’il eût flairé une proie.

« Je te révélerai ce soir un secret, Raour, dit Phta, calme dans son immobile placidité. Je veux que tu sois le premier à partager mon espérance, toi le plus tendre et le plus cher de mes amis.

– Toi qui m’as pris dans la poussière pour m’élever jusqu’à toi, répondit Raour avec un accent chaleureux. J’étais pauvre et nu, tu m’as donné un asile, tu m’as enrichi. Grâce à toi, j’ai des navires qui visitent Corinthe, Ostie, les colonies phéniciennes. J’ai des fermes et des jardins, et mon trésor se grossit chaque année de tes abondantes aumônes. Je te dois tout ce que je suis, car les folies de ma jeunesse m’avaient ruiné, et j’avais mis en gage jusqu’à la momie de mon père. J’allais être à jamais déshonoré, si tu n’étais venu à mon secours ; tes services, je ne puis les compter, non plus que tes bienfaits. Tu as fait tant de sacrifices pour Raour, fils de Pétasiris, que ni Raour, ni Pétasiris, ni leurs soixante générations d’ancêtres ne pourraient les reconnaître dignement !

– Ce n’est rien, dit Phta. Quel mérite est-ce pour un ami que de rendre heureux son ami, en lui donnant la moitié des biens qu’il possède ? Ces dons, Raour, tu me les as payés au centuple par ton affection, par ta fidélité et ton dévouement... Ne me flatte pas, l’homme a le devoir d’assister son semblable. »

Le visage cauteleux de Raour exprima la joie du triomphe, et Noum et Sekhem pensèrent tous les deux :

Ce parasite trompe le maître.

« Eh bien ! Phta-Nehi, ce que tu as fait pour moi n’est pas suffisant encore, et je deviens insatiable, reprit le flatteur en faisant un effort sur lui-même. J’ai encore une grâce à te demander, un sacrifice,... et je n’ose.

– Parle », dit Phta avec bonté.

Il prit dans une corbeille une grappe de raisin noir, qu’il égrena lentement.

Raour hésitait.

« Parle ! » prononça Phta pour la seconde fois.

Et, comme pour encourager son ami, il lui tendit sa coupe cuirassée de topazes, où fumait du vin de Chio saturé d’aromates.

« Hier, comme j’entrais dans ton palais, un de ceux qui sont à toi m’a témoigné une haine féroce.

– Un esclave ? Qu’on le mette en croix sur l’heure !

– Ce n’est pas un esclave.

– Mon épouse Mautéïta ?

– Ce n’est pas ton épouse, et d’ailleurs, m’eût-elle offensé, je pardonnerais. C’est ton lion Sati, qui se jetait sur moi pour me dévorer et qui m’eût déchiré de ses griffes, si le prêtre Psousennès n’eût conjuré sa fureur par un charme tout-puissant. »

Phta fronça le sourcil, mais il ne proféra pas une parole.

« Je te demande, poursuivit Raour avec une hésitation de plus en plus marquée, de faire tuer ton lion Sati... »

Comme s’il eût entendu et compris cette lâche sentence, le noble animal se redressa, fixa un regard aigu sur l’ami du maître et poussa un long hurlement.

« Sati !... murmura le riche Égyptien. Tuer mon lion !... mon royal Sati !... Lui aujourd’hui, continua-t-il avec une soudaine véhémence, et demain Noum, et le jour suivant Sekhem !... Alors je serai seul, et je n’aurai plus que toi, Raour !... Non. Écoute : je t’aime comme le plus cher de mes amis ; mais après Mautéïta, après toi, ce que j’aime le plus au monde, c’est mon lion, qui m’a sauvé la vie deux fois. Il m’obéit, il me craint, il me suit partout. Il est doux et bon, cruel seulement à mes ennemis... Non, demande ce que tu voudras, je te le donnerai ; mon casque empli jusqu’aux bords de pierres précieuses,... mes chevaux de Numidie, cent de mes bœufs les plus beaux, un de mes domaines... Je suis assez riche pour ajouter un présent d’empereur à tous les présents que tu as reçus de moi... Mais je ne sacrifierai pas mon beau Sati à tes rancunes...

– Et s’il fallait choisir entre lui et moi ? interrogea Raour d’un ton déterminé.

– Je garderais Sati », répondit Phta d’une voix étouffée.

L’autre baissa la tête ; un éclair de colère brilla dans ses yeux fauves. Sekhem et Noum riaient.

 

 

 

 

III

 

 

CNEIUS GANUTIUS

 

 

Des fanfares éclatantes retentirent sur la place que dominait le palais.

Un cortège imposant défila sous les yeux du fils des Pharaons.

Les musiciens marchaient en avant et tiraient des sons rauques de leurs longues trompettes en cuivre, d’où pendaient des gonfanons à franges de pourpre. Derrière eux venaient des licteurs, le faisceau de verges, avec la hache au milieu, sur l’épaule.

Un homme jeune encore, de belle prestance, les suivait, entouré d’une escorte nombreuse de cavaliers bien équipés.

Il portait un riche costume militaire : sur sa tunique bleue resplendissait une cuirasse d’argent poli, et des bandelettes de pourpre tombaient de sa ceinture, se déroulant en volutes sur l’étoffe soyeuse. Un manteau rouge, entièrement brodé d’or, s’agrafait à son épaule par un fermail de pierreries. Le casque romain couvrait ses cheveux noirs.

Une foule bigarrée l’accompagnait, marquant le pas au gré de la fanfare. Il y avait là des prêtres vêtus de peaux de panthère ; des soldats égyptiens, coiffés du pschent, à demi nus, avec leur pagne étroitement serré ; des femmes du peuple, aux draperies bariolées ; beaucoup d’enfants à la peau bronzée, qui de leurs mignonnes mains effeuillaient des fleurs sur le passage de l’étranger.

« Voici Cneius Ganutius », dit Phta, qui parut sortir d’un songe, car il avait gardé le silence depuis sa brusque réponse à Raour.

Celui-ci, blême, sombre, les dents serrées, se taisait aussi.

« Allons au-devant du chevalier de Rome », ajouta l’Égyptien.

Il se leva, toujours raide sous l’armature de colliers et de bracelets qui l’écrasait, et, s’appuyant sur son bâton à spirale d’or, il se dirigea vers le fond de la galerie, qui s’ouvrait sur les cours intérieures.

Là se déployait un large escalier, qui semblait avoir été taillé dans une montagne à pic par des géants et pour des géants.

D’énormes dalles de granit se superposaient, unies par un ciment indestructible, et formaient plusieurs rampes majestueusement étagées.

Sur chaque marche était accroupi un sphynx colossal, à tête de femme, en basalte noir, avec des yeux d’émail et, sur le front, des incrustations de cristal et de cornaline.

Ces monstres alternaient avec des vases pansus, où des pyramides de fleurs fraîchement coupées s’entassaient, et de cette odorante moisson s’élançait la tige svelte des candélabres dorés chargés de figurines et d’attributs.

Séparées par un pylône aux assises gigantesques et sur les faces duquel étaient entaillées les images des dieux Anhour, de la déesse Selk couronnée du scorpion, des poissons oxyrynchus dédiés à Hâthor, des ichneumons sacrés, ces cours présentaient l’aspect d’un cloître immense, avec leurs doubles galeries, leurs colonnades polychromes décorées de guirlandes de lotus.

Aux angles de ces cours, des gerbes d’eaux vives jaillissaient, couvrant d’une rosée fine les statues de bronze vert, emplissant d’une onde limpide les vasques de porphyre.

Sur le dallage en mosaïque s’étalaient des tapis aux nuances tapageuses, et de somptueuses draperies pendaient devant les portes, cachant aux yeux profanes les appartements du gynécée.

Une multitude d’esclaves attendait les ordres du maître.

Les uns, échelonnés sur les marches comme autant de statues immobiles, étaient des nègres lippus et crépus, aux formes athlétiques ; leurs ceintures d’étoffe blanche cachaient la chaîne de fer qui serrait leurs reins, comme leurs pectoraux de coquillages et de plumes le carcan rivé autour de leur cou.

Les autres, venus du pays de Kousch, balançaient de larges feuilles de dattiers, des éventails peints, des bouquets de lotus et de carthame.

À l’aspect du maître, tous se prosternèrent, dans la terreur mêlée de respect que leur inspirait ce demi-dieu.

Lui, descendait avec lenteur, obstinément suivi de Sati, qui fouettait l’air de sa queue puissante.

Noum soulevait les pans du manteau de Phta, qu’un rayon de soleil enveloppait d’une auréole de lumière, et derrière eux s’avançaient Raour, hautain et dédaigneux, et Sekhem, indifférent à ces pompes.

Ce fut un de ces tableaux comme les grands artistes en rêvent, avec l’âpre désespoir de leur impuissance à les reproduire.

Cette architecture grandiose, d’une robustesse défiant les siècles et d’une splendeur inouïe, avec ses ornements aux couleurs délicates, ses chimères, ses dieux fantastiques, faisant un cadre merveilleux à cette foule ondoyante chamarrée de broderies, d’étoffes multicolores, de panaches et de fleurs ; foule sans cesse en mouvement tout à l’heure, maintenant écrasée devant l’imposante majesté de cet homme, dont le regard faisait courber tous les fronts dans la poussière.

Là-bas, à l’entrée des jardins, sous les immenses tamarins, les sycomores, les chênes verts, au feuillage luisant et touffu, sous l’ombre de ces arbres, étincelaient le cuivre des trompettes, l’acier des glaives, les damasquinures des cuirasses.

Les jeunes filles chantaient une invocation à la divinité du feu, le sublime Phtah, et leurs voix mélodieuses s’unissaient en un chœur ample et sonore, tandis que les accords étranges des instruments à cordes vibraient en un concert d’une sévère harmonie.

Cneius Ganutius et son hôte se rencontrèrent au pied du pylône.

Le Romain s’inclina profondément ; mais sous son respect se peignit l’ironie, et le citoyen de la Rome civilisée se moquait sans doute, au fond de son cœur, de ce faste barbare. Son regard erra sans étonnement sur les groupes d’esclaves, et s’arrêta, investigateur, sur l’Égyptien resplendissant d’or et de pierreries.

« Salut à toi, fils des Pharaons, dit-il en langue latine ; que les dieux protègent tes jours, et que du haut de l’Olympe Jupiter te soit favorable.

– Cneius Ganutius, je te salue, répondit Phta-Nehi ; sois le bienvenu dans la maison de mon père, qui est la mienne, et que jamais la grâce de césar Auguste ne se retire de toi ! »

Après un échange prolongé de cérémonies et de politesses, Phta conduisit le chevalier dans la salle précédemment décrite, et tous deux s’assirent, devisant de la prospérité et des gloires de Rome, alors dans tout l’éclat de sa puissance.

Les esclaves apportèrent dans des vases murrhins des boissons congelées, semblables à de la neige, et sur des plateaux de porcelaine et de verre bleu, des pétales de roses et de fleurs d’oranger confites, des gâteaux, des racines de gingembre dans un sirop de vin, et maintes friandises de ce genre.

Cneius fit honneur à cette collation improvisée. Il parlait du forum et des basiliques, des sept montagnes de la ville, de ses temples innombrables, de ses dieux invaincus.

Il pressait Phta de le suivre dans son voyage, car la galère impériale qui l’avait amené devait repartir bientôt et voguer vers Brindes.

Il lui promettait les faveurs de l’empereur, qui aimait à s’entourer des grands de la terre et qui serait heureux d’avoir auprès de lui l’héritier unique du monarque de Memphis.

Déjà des satrapes asiatiques, des princes d’Afrique, des chefs barbares se pressaient autour du trône d’Auguste.

Phta écouta Cneius patiemment, sans l’interrompre ; nais lorsqu’il eut achevé son discours, fleuri des termes savamment équivoques de la diplomatie, il lui répondit sans autrement s’émouvoir :

« Je veux, en effet, quitter la terre d’Égypte, mais non point pour agenouiller ma fierté devant César. Un sang généreux coule dans mes veines ; vainqueur ou vaincu, je reste le fils de Nectanebo. Je ne veux pas servir de jouet à vos désœuvrés. Je partirai demain.

– Pour quel pays ?

– Je ne sais pas encore. Sekhem, ce soir, me le dira. Je crains les dieux de mon enfance, mais le seul que j’adorerai désormais est celui dont j’ignore encore le nom ; Celui qui est né dans une étable et que César lui-même adorera, parce qu’il aura renversé nos idoles...

– Phta ! s’écria Sekhem en montrant Raour, prends garde !

– Qu’importe ! on dira que je suis un sacrilège... Mes yeux ont vu l’Innocent endormi sur la paille, et la Vierge Mère agenouillée près de lui. Que sont nos dieux, sinon de vains simulacres de marbre et de bronze !

– Faites-vous allusion à l’être mystérieux dont on commence à s’entretenir dans Rome ? demanda Ganutius. Lorsque le temple de la Paix fut bâti, on interrogea l’oracle d’Apollon pour savoir combien de temps l’édifice durerait. Il répondit : « Jusqu’à ce qu’une Vierge mette au monde un fils ! »

– Alors, dit Phta, le temple n’existe plus à cette heure, car l’enfant est né.

– Le livre d’or qui contient les oracles et prophéties des Sibylles annonce qu’on verra paraître le Sauveur quand l’huile jaillira de la fontaine !

– Ganutius, reprit Phta, qui se sentait peu à peu envahi par une terreur religieuse, un Dieu nouveau se manifeste à la terre, le Dieu unique dont certains de nos prêtres gardaient naguère le culte. Je veux le connaître et l’adorer.

– Mon ami, déserteras-tu nos temples ? s’écria Raour d’une voix étonnée. Quel dieu est comparable à Osiris ?... Abjurer la religion des ancêtres, c’est, pour le descendant des Pharaons, trahir sa patrie et renier ses aïeux. »

Sekhem, frémissant, ajouta :

« Le noble Raour exprime avec éloquence la pensée de tes amis et de tes serviteurs, ô Phta ! »

Noum s’inclina jusqu’à ce que ses mains touchassent le sol, et dit :

« Noum suivra le maître où ira le maître, adorera le Dieu qu’il adorera, et renversera les dieux qu’il renversera ! »

Cneius Ganutius, ému de cette scène étrange où s’associaient des sentiments si disparates, adressa cette question à son hôte illustre :

« Quels sont vos projets, noble Phta ?

– Dès demain je partirai avec une caravane pour Alexandrie, où mes navires sont à l’ancre dans le port, et quand je saurai où l’enfant-Dieu est né, – Celui dont le nom est encore un secret pour tous les hommes, et qui plus tard sera le nom le plus vénéré de tous les hommes, – alors j’irai vers lui et je lui offrirai tous mes trésors, mes palais, mes domaines, afin qu’il ait une demeure digne de sa grandeur.

– Mais l’empereur vous accordera-t-il son agrément ? insista Ganutius.

– Et si tu nous abandonnes, toi, le chef de notre race, ajouta Raour, si tu dissipes ta fortune en faveur d’un inconnu... »

Phta, qui depuis longtemps avait grand’peine à contenir sa colère, frappa violemment les dalles du bout ferré d’or de son bâton, en criant :

« Je suis le maître ! Et quand je parle, nul ne doit élever la voix. Ne t’ai-je pas assez donné, Raour ? Tu as reçu de moi plus de cent mille sekels d’or... Va dénoncer aux pastophores de Thot mon apostasie, si tu veux... Et toi, Sekhem, fais tresser ta chevelure en écailles de caïman, reprends la robe de lin des hiérophantes, si ton esprit n’est pas ouvert à la lumière que l’étoile merveilleuse fit, la nuit dernière, jaillir dans le ciel. »

Il s’interrompit, et, s’adressant à Ganutius :

« Pardonnez-moi, seigneur, continua-t-il, de prononcer de telles paroles en votre présence. Mais cette journée doit être funeste pour moi. Je l’ai commencée sous l’influence de présages tristes et sous l’impression d’une vision surnaturelle qui semble avoir transformé en moi le vieil homme... Changeons le sujet de cet entretien. Que fait-on aujourd’hui à Memphis, Noum ?

– Il y a, un peu avant le coucher du soleil, combat de gladiateurs à l’amphithéâtre, et, la nuit venue, grande fête chez la noble Aha-Botep... On y verra des jongleurs, des mimes, des danseuses de la Haute-Égypte...

– On s’amuse encore dans cette ville à demi ruinée ? murmura Phta, dont un sourire amer effleura les lèvres. Les Grecs ont commencé l’œuvre de destruction, la dynastie des Ptolémée l’a continuée, les Romains l’achèvent, l’Égypte n’est plus. Et vainqueurs et vaincus fraternisent dans des fêtes sanguinaires... Seigneur Cneius Ganutius, irez-vous au cirque ?

– Non, seigneur Phta. Ces combats me répugnent ; autant j’aime à voir briller l’acier sur le champ de bataille, autant je déteste les carnages inutiles de l’arène.

– Eh bien ! nous irons, si vous le voulez, respirer l’air pur des rives du fleuve... Noum, qu’on prépare ma cange... Raour, viendras-tu ?

– J’irai, Phta. »

Sekhem frappa dans ses mains, et, tandis que Noum s’éloignait, des esclaves débarrassèrent l’Égyptien de l’attirail trop lourd de sa parure.

Pour faire honneur à son hôte, il voulut revêtir le costume romain. On enleva sa cuirasse de pierreries, ses colliers, son pectoral. On lui mit une robe de fine laine, teinte en violet, garnie de franges d’or, et un manteau de byssus d’un jaune clair, pointillé de perles. Il déposa la mitre aux fanons de pourpre, et ses cheveux noirs furent ceints de bandelettes d’argent.

Ainsi vêtu, s’appuyant sur le bras de Raour, devenu méditatif et sombre, et cédant le pas à Ganutius, que cette réception étrange et ces mœurs singulières charmaient, Phta-Nehi, confiant le lion Sati à la garde de Noum, sortit du palais et entra dans les jardins.

Les voyageurs qui venaient à Memphis visitaient ces beaux jardins, plantés naguère pour Cléopâtre et que l’amie d’Antoine comparait avec orgueil à ceux de l’altière Sémiramis.

Toutes les fleurs qui pouvaient croître sous le climat brûlant de l’Égypte y étaient rassemblées, et les parterres formaient, par un art ingénieux, des figures de toutes sortes, arabesques, symboles, dessins réguliers, que les bordures d’arbustes nains encadraient d’une bande verte.

Des canaux de terre cuite, d’un rouge vif, circulaient autour des plates-bandes, longeaient les allées, portant l’eau fraîche et limpide sur tous les points du sol.

Çà et là se dressaient des massifs d’arbres fleuris ; ce n’étaient que spirales de clochettes bleues, grappes violettes, corymbes délicatement découpées, thyrses de lilas, ombelles roses, jaunes, de couleur orange, diaprant le feuillage sombre.

Ailleurs encore, c’était la gamme du vert dans toute la variété de ses tons, depuis le noir moiré jusqu’au glauque, et la variété des formes.

Ainsi on voyait s’étager, sur les gradins de faïence mordorée, les feuilles palmées, les feuilles lancéolées, les spatulées, les pinnatifides, les feuilles hastées en fer de pique, les ciliées, les lunules, les unes doublées de velours brun, les autres marquetées d’argent, ou veinées de vermillon, ou hérissées d’épines, et s’enlaçant en gerbes odorantes, où des papillons et des scarabées se posaient, pierreries animées, avec leurs ailes de gaze peinte et leurs élytres à l’éclat métallique.

Une rangée d’arbres séculaires bornait le jardin en deçà d’une terrasse de marbre blanc chargée de statues, et dont les assises baignaient dans le fleuve.

Un large escalier conduisait au bord de l’eau.

Quatre lions couchés, à face de femmes, côtoyaient les marches de cet escalier, au bas duquel se balançait sur la vague une grande embarcation.

 

 

 

 

IV

 

 

L’ÉCLAIR DE LA FOI

 

 

C’était une cange, aux extrémités relevées, entièrement peinte en cinabre rehaussé d’allégories en or estampé.

Huit esclaves à la peau basanée cuite par le soleil, vêtus de pagnes blancs, coiffés du bonnet blanc à barbes cannelées, tenaient les rames longues et minces, élargies en palettes et terminées par une tête de chien sculptée dans le bronze.

Des tapis de la Bactriane garnissaient les bancs ; mais on les recouvrit encore d’une étoffe de soie rayée, et Phta-Nehi, Ganutius, Raour, Sekhem, y prirent place.

Au loin retentissaient les rugissements rauques de Sati, attaché par une chaîne au grand pylône de la cour intérieure, et ces hurlements semblaient attrister encore Phta, qui se taisait.

Les rameurs levèrent leurs rames d’un mouvement uniforme ; puis, au signal de l’esclave qui tenait le gouvernail, ils les laissèrent retomber, et la cange, poussée par leur vigoureux effort, se trouva bientôt au milieu du Nil, dont elle remonta le courant.

Le fleuve coulait à pleins bords, entre ses deux rives plates d’une couleur d’ocre brûlé et plantées d’acacias aux branches saupoudrées d’une fine poussière grise.

L’eau transparente reflétait l’azur intense du ciel : un bleu cru, chaud, ayant le même ton à l’horizon comme au zénith, et semblable à un immense velum de soie étendu sur toute la nature ; mais elle se rayait çà et là de bandes d’un vert d’émeraude, se pailletait d’argent, miroitait ailleurs comme une nappe d’étain en fusion.

Sur les bords croissaient des touffes de joncs, où s’ébattaient des crocodiles, dont la peau squameuse luisait, humide et souillée de vase.

Dans les champs de dourah, des bandes d’ibis picoraient, et sur la route, dominant les blocs de marbre rose, les tertres de maigre gazon, passaient en files interminables des chameaux chargés de fardeaux, dent le profil bizarre se dessinait en ombres gigantesques jusque sur la berge.

Un soleil torride illuminait toutes ces choses d’une lumière éblouissante qui aveuglait.

L’air était embrasé ; pas une vapeur au ciel ; les palmiers et les agaves se tordaient sous l’action d’une chaleur suffocante ; les rochers semblaient calcinés, avec leurs fentes craquelées, leurs flancs roux, et l’herbe desséchée prenait une couleur de cendre.

À mesure que la barque avançait, des paysages nouveaux apparaissaient et les aspects de la campagne variaient.

Des monuments énormes s’offraient aux regards, effaçant par l’impression soudaine de leur masse grandiose et de leur beauté artistique le charme plus naïf et plus doux que fait naître la splendeur de la nature.

C’étaient des pyramides évoquant la pensée de la mort, orgueilleux entassements de granit sur un peu de cendre humaine ; des obélisques chargés d’hiéroglyphes, des colonnes au fût grêle élancé dans l’espace ; des palais si élevés, si larges, si vastes, qu’on eût dit une montagne taillée par des géants ; des colosses monolithes, dans la raideur d’une pose hiératique, le buste droit, les mains posées sur les genoux, et contemplant éternellement l’espace de leurs grands yeux vides où se lit une pensée mystérieuse.

Et devant ces œuvres gigantesques, aujourd’hui ensevelies sous le sable du désert, le Nil majestueux, coulant sans bruit, à l’onde irisée de mille chatoiements, et reflétant l’implacable azur d’un ciel toujours sans nuage.

Ganutius admirait ce spectacle, ébloui de cette chaude lumière orientale qui donne un si puissant relief à toutes choses, et sa mémoire se reportait aux eaux limoneuses du Tibre, aux plantureuses moissons de la campagne romaine, aux basiliques de la ville, moins colossales, mais d’une si belle ordonnance et d’un air si élégant, et il comparait dans son esprit les deux civilisations, dont l’une primait déjà l’autre, en entendant qu’elle achevât de l’anéantir : celle de l’antique Égypte trente fois séculaire, mourant de sa grandeur même, et celle de Rome, plus raffinée, et que déjà menaçait la décadence de l’époque impériale.

Depuis qu’ils étaient installés dans la cange, Raour n’avait pas prononcé une parole ; taciturne, comme affaissé sous le poids d’une terreur secrète et d’un dessein terrible, les agitations de son âme se peignaient sur son visage livide et convulsé.

Sekhem épiait tous ses mouvements avec une inquiétude non dissimulée et ne prêtait qu’une attention distraite à l’entretien de Ganutius avec Phta, qui retraçait au chevalier, en un langage pompeux et ardent, les annales héroïques de sa patrie.

Puis, invinciblement ramené vers sa pensée dominante, l’Égyptien parlait encore de sa vision, de cet enfant né dans une étable, du météore qui avait incendié le ciel d’une lueur surnaturelle, de l’avenir que cet évènement ouvrait, et l’intuition étrange qu’il ressentait d’un bouleversement profond advenu tout à coup dans le monde, et sans que le monde, inattentif aux avertissements du ciel, parût ébranlé par la venue du Fils de la Vierge.

Alors Raour, que domptait la superstition païenne, qu’un fanatisme inconscient dévorait, et que la haine, une haine subite envahissait, dardait un regard de feu sur l’homme qu’il nommait son ami, et lui reprochait par ce regard âcre, féroce, distillant une jalousie inextinguible, cette apostasie du cœur qui, par une grâce d’en haut, lui faisait renier ses idoles, l’adoration de la matière, pour s’élever vers un Dieu inconnu, le Dieu vrai.

Sur une parole plus amère que Phta laissa tomber de ses lèvres, Raour, emporté par la colère qui fermentait en lui depuis le matin, mit sa main sous sa toge, tira son poignard du fourreau, et d’un mouvement si prompt, que nul ne put l’arrêter, le lui plongea jusqu’à la garde en pleine poitrine.

Phta se renversa en arrière en poussant un cri d’agonie. Le sang jaillit à gros bouillons, inondant son manteau et sa robe.

Ganutius le reçut entre ses bras, tandis que Sekhem bondissait, pâle de fureur, sur le meurtrier, qui ne fit d’ailleurs aucune résistance et se laissa garrotter, après avoir jeté, d’un geste dédaigneux, son arme traîtresse dans le fleuve.

« Misérable ! » cria Sekhem.

Raour murmura d’une voix sombre :

« Il me préférait son lion Sati !... C’était notre destinée : il devait mourir par moi. »

Les rameurs avaient cessé de ramer, et leur douleur s’exhalait en hurlements d’effroi.

Phta-Nehi jeta sur son assassin un regard qui eût attendri un tigre, et d’une voix faible :

« Que t’avais-je fait ? prononça-t-il avec effort ; je t’aimais, je j’enrichissais, ne mesurant pas mes bienfaits à ta reconnaissance, mais à mon affection. Tu as commis un crime inutile et lâche,... je te pardonne. »

Il tourna la tête vers Sekhem :

« Laisse-le, lui dit-il : il ne savait peut-être pas ce qu’il faisait. Le sang qui ce matin m’apparaissait, ne présageait-il pas une fin prochaine ?... Sekhem, j’ai écrit mes dernières volontés. Le papyrus qui les contient est sous le bouclier grec, suspendu au-dessus de mon lit ; je te charge de les faire exécuter... »

Il ajouta encore, en s’adressant à Cneius Ganutius :

« Le dernier des fils des Pharaons expire sur le sein d’un vainqueur de sa patrie... Mon hôte, prends mon anneau et mon collier, et garde-les en souvenir de Phta-Nehi. »

Puis il éleva ses yeux vers le ciel, et, rassemblant ses forces, il reprit avec une ferveur profonde, qui décelait un suprême élan de tout son être vers l’espoir d’une vie future :

« Ô Toi que je ne connais pas, et que les anciens ont annoncé à la terre, Toi qui ouvris tes yeux aux rayons de notre soleil à l’heure où les miens se ferment pour jamais, je t’adore du fond de mon cœur, j’ai foi en Toi !... Sauve de Phta-Nehi l’essence immatérielle, ce qui survit à la mort, ce qui se sépare de la dépouille de la chair et des os, pour vivre dans l’éternelle contemplation de la Divinité. Je m’abandonne à ta miséricorde !... »

Et penchant un peu la tête sur l’épaule, un calme sourire aux lèvres, le visage embelli d’une sublime expression de confiance et de sérénité, il expira.

Ainsi fut sanctifiée peut-être, par la mort d’un juste qui recevait le baptême du désir, et qui pressentait, du fond de sa barbare idolâtrie, l’apparition du Messie Homme-Dieu, cette terre d’Égypte où Jésus enfant devait peu de temps après venir chercher un refuge, et d’où sa présence chasserait à jamais les monstrueuses idoles dont les temples colossaux ne sont plus que poussière.

Lorsque la barque aborda l’escalier de marbre des jardins de Phta, Noum, conduit là par un pressentiment de malheur, s’y trouvait, et la douleur lui arracha des cris affreux lorsqu’il vit dans la cange le corps de son maître inanimé et sanglant.

Il fallut, pour contenir sa fureur, l’autorité de Sekhem ; il voulait de sa main arracher la vie au meurtrier.

Mais Ganutius, ayant donné des ordres pour que le cadavre fût transporté au palais, dit aux derniers amis de la victime :

« Je vais moi-même prévenir les magistrats, et pour que le châtiment suive de près l’offense, comme il est certain que le criminel a mérité la mort, conduisez-le sur-le-champ à l’amphithéâtre. Vous y mènerez aussi ce lion qu’il voulait tuer, et qui le dévorera. C’est la loi du talion.

– Juste sentence ! dit Sekhem, qui prit la main du chevalier et la baisa. Tu ne pouvais rien faire, étranger, qui fût plus agréable aux mânes de Phta. Il sera vengé, par le meilleur ami qu’il eût ici-bas, de l’ami faux et cruel qui nous l’a ravi. »

Une foule immense couvrait les gradins du cirque, élevé depuis peu d’années par les Romains, qui voulaient partout des spectacles, et qui bâtissaient les amphithéâtres en même temps que les temples, voulant complaire aux hommes en même temps qu’aux dieux.

Depuis quelques heures, des couples nombreux de gladiateurs avaient combattu sous les yeux de ce peuple, avide de jouissances nouvelles ; ils s’étaient égorgés les uns les autres, et le sang rougissait le sol de l’arène. Mais déjà l’on commençait à se lasser de ces duels monotones, et la curiosité voulait d’autres plaisirs.

Cneius Ganutius n’eut pas de peine à obtenir des magistrats que la sentence par lui portée contre Raour fût confirmée.

Le récit du meurtre commis sur le Nil vola de bouche en bouche, et bientôt cinq ou six mille spectateurs s’entretinrent de ce crime survenu inopinément, et dont la cause réelle resta toujours ignorée, car nul ne put croire que Raour fût réellement jaloux du lion et qu’il eût frappé Phta parce que son orgueil se trouvait offensé qu’on lui refusât la cruelle satisfaction de faire périr cet animal. Et pourtant c’était la vérité.

Cet homme voulait régner en maître absolu dans l’esprit et le cœur de son ami, et tout sentiment qui ne se portait pas vers lui le blessait.

Il ne concevait point qu’on se pût soustraire un instant à son inexorable volonté : il enviait jusqu’à la caresse accordée à Sati, et le détestait pour son dévouement au maître.

Une grande clameur déchira les airs lorsque les barrières du cirque s’ouvrirent pour laisser passer, d’un côté Raour presque nu, frémissant de honte, mais portant haut la tête, résolu de mourir sans s’humilier, et de l’autre côté le lion, qui grinçait des dents et rugissait de rage.

La bête, ayant flairé l’ennemi, s’avança à pas comptés, déchirant le sol de ses griffes aiguës.

On admirait le courage de l’un, la souplesse de l’autre.

Il y eut encore un grand cri, un seul.

D’un bond Sati fut sur Raour, qui eut la folle audace de lutter.

Mais il fut aussitôt renversé, et le carnassier, l’écrasant de sa masse, le déchira de ses crocs acérés.

Puis il se releva, ne laissant là qu’une masse informe, de laquelle il s’éloigna dédaigneusement sans même y jeter un regard.

Et la foule, enthousiasmée, insulta aux débris de ce qui avait été un homme et acclama le lion.

 

 

 

 

Charles BUET, La légende du mont Pilate.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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