El Embajador

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Charles BUET

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À S. E. don Cristobal Colon y Portugal, duc de Veragua.

 

 

Est-il rien sur la terre

Qui soit plus surprenant

Que la grande misère

Du pauvre Juif-Errant ?

Que son sort malheureux

Paraît triste et fâcheux !

(Complainte populaire.)

 

 

I

 

 

Il y a moins de dix ans, quelques mois avant les évènements qui précipitèrent du trône la reine d’Espagne Isabelle II, don Quirino d’Almonacid, riche Tolédan, qu’on appelait volontiers el Sabio, – le savant, – comme le roi Alphonse de Castille, et qui passait pour un adepte du grand œuvre, comme ses ancêtres les Maures, se sentit si las et si dégoûté de la vie, qu’il résolut de quitter ce monde, où les plus belles choses ont le pire destin.

Il n’avait guère que trente ans ; il était beau, noble, instruit, fort recherché ; mais un poison subtil, le poison du doute, s’était infiltré peu à peu dans son esprit ; ce doute rongeur l’avait conduit à l’incrédulité d’abord, puis à la négation, et son intelligence, n’étant plus éclairée par la pure lumière de la foi, s’égarait dans les ténèbres de ce matérialisme bête qui conduit à l’athéisme.

Ce fut le matin du Vendredi saint 1868 que don Quirino se leva avec l’intention formelle de mettre à exécution son projet, arrêté depuis longtemps, de se réfugier dans ce qu’il croyait être le calme souverain et le repos suprême. Il n’envisageait point le sombre mystère qui est au delà de la mort : il ne voyait en cette mort volontaire que la destruction d’un corps auquel rien ne survivrait. La mort n’était à ses yeux que la dernière des transformations successives de la larve humaine : le retour à l’état de ver.

Il quitta donc son logis, petit palais du XVIIe siècle, orné de balcons dorés et de belles plaques d’azulejo qui en égayaient la façade brunie par le temps. Il descendit les hauteurs de la vieille ville, groupée autour des ruines merveilleuses de l’Alcazar, franchit la Puerta del Sol, et arriva, peu d’instants après le lever du soleil, à l’entrée du pont d’Alcantara, hardiment jeté, à une hauteur effrayante, sur le Tage qui rugit au fond d’une crevasse profonde, hérissée de rochers.

Au bord du gouffre ont crû des lentisques, des arbustes fleuris, qui l’ornent de leurs brillants feuillages ; des lianes aux grappes de fleurs multicolores, entrelacées de longues herbes flottantes, serpentent sur les rochers granitiques.

De là on voit la plaine où le Tage trace de larges méandres, enveloppant Tolède de trois côtés, et que bornent des montagnes lointaines, les sierras de Guadalupe, se profilant, bleuâtres, sur un ciel limpide. Le château de Saint-Cervantes s’élève sur un mamelon couvert de chardons et de ronces, d’où jaillissent les tours rondes qui l’accostent aux angles.

Tolède est fièrement campée sur une roche immense, dont les blocs violemment entassés forment sept collines de hauteur inégale. Sur la plus élevée trônent, superbes, les murs léchés par les flammes de l’imposant Alcazar, ancien prétoire des rois goths, avec ses quatre tours carrées. Les ruelles montent, descendent, se contournent en un inextricable dédale ; les maisons s’échelonnent, s’accumulent, serrées les unes contre les autres. Les Goths, les Maures, les Juifs et les Espagnols ont respecté tous les caprices du granit et construit, au hasard des escarpements, ce bizarre pêle-mêle de palais somptueux et de monastères à l’aspect austère où la brique et le bois présentent les plus curieux spécimens de l’art décoratif, les plus beaux modèles de l’architecture ancienne et moderne. Cette ville étrange semble un rêve d’antiquaire réalisé par un magicien des contes bleus. L’art vous entoure, vous enlace, vous séduit et vous retient. Ce ne sont partout que patios, techumbres arabes, portes armoriées et grilles en fer d’un travail exquis, arabesques, colonnettes, fresques, statues et bas-reliefs, une féerie de chefs-d’œuvre 1.

Don Quirino de Almonacid avait embrassé d’un regard ces merveilles qu’il étudiait avec la patience d’un archéologue, et qu’il aimait avec l’ardeur d’un artiste. Il se disait qu’il les admirait pour la dernière fois, que ces frivolités ne devaient plus impressionner un homme qui déjà avait un pied dans la tombe, qu’enfin il estimait cette vie trop maussade pour y être retenu par l’admiration instinctive d’objets qui lui rappelaient tous, par quelque symbole, ce dont il ne voulait plus entendre parler, puisqu’il n’y croyait plus.

Il tourna le dos aux gigantesques remparts, souvenir monumental des Khalifes de Cordoue et des émirs de Tolède. Il s’accouda sur le parapet du pont, et chercha du regard, au fond de l’énorme crevasse, le lieu où il lui plairait de tomber. S’ensevelirait-il dans les eaux profondes du Tage, qui mugissait, blanc d’écume, bondissant et brisant ses flots contre les rocs ? ou bien s’accorderait-il cette volupté d’aller s’écraser sur les entassements de granit ? Il choisit, par orgueil, la mort la plus horrible.

« Matière inerte, dit-il en frappant du poing le parapet, je te traiterai comme tu le mérites. Tu souffriras ! Tu agoniseras, broyée et pantelante, sur ces pierres aiguës ; tu sueras ton agonie, et je te défends de crier ! »

Don Quirino défit son manteau, et jeta son chapeau tout près de lui. Cependant, avant d’enjamber la balustrade, il lui vint à l’esprit de contempler une fois encore le ciel d’un azur diapré de flocons roses, et de respirer le suave parfum des orangers.

Il s’accorda, en conséquence, quelques minutes de répit, et, s’asseyant sur une borne, il croisa les bras sur sa poitrine, regardant passer devant lui les nombreux pèlerins qui accouraient de toutes parts à Tolède pour assister à la fameuse procession du Vendredi saint.

Soudain, le jeune hidalgo fut vivement impressionné par l’aspect d’un de ces pèlerins qui en ce moment traversait la première arche du pont d’Alcantara. C’était un vieillard d’un grand âge, mais encore alerte et robuste, qui cheminait d’un bon pas. Il paraissait étranger, non seulement à la province, mais encore à l’Espagne.

D’une haute stature, de proportions herculéennes, ce vieillard inspirait un étrange sentiment de respect mêlé de répulsion : le bas de son visage était noyé dans les flots d’une barbe blanche, longue, épaisse, dont les boucles flottaient au vent ; il était nu-tête, vêtu pauvrement et proprement d’un sayon de drap serré à la taille par une ceinture de cuir. Ce vêtement poudreux, usé, indiquait qu’il venait de loin ; pourtant sa marche ne trahissait aucune lassitude. Il s’appuyait légèrement sur un long bâton recourbé en manière de crosse.

Dès qu’il aperçut don Quirino, assis sur sa borne et qui l’examinait avec curiosité, le vieillard s’approcha de lui et lui dit, sans préambule, comme s’il lisait aussi bien dans sa pensée que dans un livre ouvert :

« Seigneur, vous ne le ferez pas, c’est moi qui vous le dis ! Honte au chrétien qui ose songer au suicide, le jour même où Dieu est mort sur la croix pour racheter son âme !... »

 

 

 

II

 

 

Don Quirino, singulièrement ému, pâlit. Comment cet étranger connaissait-il le motif de sa présence en ce lieu et à cette heure ? Lisait-on le mot suicide sur son front ?

D’abord interdit, il reprit bien vite son assurance, et repartit d’un ton quelque peu dédaigneux :

« Pobre amigo, vous demandé-je ce que vous venez faire céans ? Que vous importe ?

– Vous avez dessein de vous tuer.

– Qui vous l’a dit ? poursuivit M. d’Almonacid en faisant des gestes fébriles et s’animant peu à peu. Et quand cela serait, y verriez-vous quelque inconvénient, vieux père ? Je suis libre de mon bien et de ma personne, et si je veux m’aller briser sur ces pierres pointues, ni vous ni tout autre ne m’en empêchera ! le savez-vous ?

Si que lo soy ! » répondit le vieillard en pur castillan.

Un doux sourire entr’ouvrit ses lèvres. Il saisit la main du jeune gentilhomme, et, d’assis qu’il était, le mit debout.

« La vie est-elle un si grand bien ? reprit don Quirino d’une voix où vibrait une amère ironie. Si Dieu existait, sa créature aurait-elle un seul instant la pensée de se détruire ? Je ne crois pas en Dieu, caballero, et c’est pourquoi je veux rendre mon dernier souffle : si j’avais une âme, je vivrais !

– Vous en avez une, s’écria le vieillard du ton de l’autorité. D’ailleurs, je vous supplie d’accéder à mon désir : vivez aujourd’hui encore ; soyez mon guide et faites-moi assister à cette belle procession de la Passion que je n’ai pas vue depuis cinquante ans. Demain, si vous le jugez à propos, vous donnerez votre cadavre pour nourriture aux corbeaux.

– Soit ! » fit don Quirino, plus profondément persuadé qu’il ne le voulait paraître, et très ému, soit de la perspicacité, soit de l’insistance de ce singulier personnage.

Ils se mirent en marche côte à côte, franchirent la porte, et gravirent la première rue qui s’offrit à eux. Après avoir fait en silence une centaine de pas, don Quirino se tourna vers son compagnon :

« C’est la première fois que vous venez à Tolède, señor ?

– Oh ! non, répondit le vieillard en souriant, j’y suis venu dix fois au moins.

– Il y a plus de cinquante ans, m’assuriez-vous...

– En effet, mais je suis venu ici que votre père n’était pas né.

– Vous êtes donc bien vieux ?

– Très vieux.

– Vous ne paraissez pas plus de soixante-dix ans... »

Le vieillard poussa un profond soupir, mais il se tut, et il y eut encore un moment de silence.

Lorsqu’ils arrivèrent sur la place de Zocodover, où les Maures tenaient leur marché, comme l’indique ce nom venu de Souk, et lorsqu’ils eurent dépassé l’arc mauresque où l’on voit une belle figure du Christ, devant laquelle le pèlerin s’inclina, don Quirino reprit :

« Je n’ose pas vous demander votre nom : le mien est Almonacid.

– Je vous dirai mon nom en vous quittant, señor : appelez-moi, si vous le voulez, El Embajador 2.

– Oh ! oh ! s’écria le jeune homme en souriant, seriez-vous ambassadeur, mon vénéré compagnon ?

– Oui.

– De qui donc ? d’un roi ?

– Non.

– D’un empereur ?

– Non.

– Du pape ?

– Non.

– Il faut donc que ce soit de Dieu le Père, acheva le Tolédan sur le ton de la plaisanterie.

– Vous avez deviné ! répliqua gravement El Embajador. Oui, je suis l’ambassadeur de Dieu, car partout où je passe ma présence annonce un fléau prochain. »

Don Quirino frissonna ; mais il surmonta son premier mouvement, et repartit d’une voix railleuse :

« C’est donc que Tolède est menacée ?

– Tolède et toute l’Espagne.

– Venez-vous de loin, señor Embajador ?

– J’ai passé en Italie, je traverse l’Espagne, je me rendrai ensuite en France, puis en Allemagne, puis en Turquie.

 – Et vous apporterez le malheur partout où vous irez ?

– Partout !

– Mais à votre âge de tels voyages sont mortels ? »

El Embajador ne répondit pas.

« Où irez-vous ensuite ?

– Où Dieu voudra.

– Vous voyagez seul ?

– Seul.

– À pied, n’ayant que ce bâton ?

– Comme vous voyez.

– Vous êtes donc bien riche ?

– Rien ne me manque, et je ne possède rien. »

Don Quirino le considéra avec compassion. Évidemment cet homme était fou ! Cependant sa voix était calme, son accent dénotait une extrême franchise ; il parlait avec netteté et précision, d’un ton naturel, et ne semblait même pas se douter de l’effet extraordinaire que pouvaient produire ses affirmations extravagantes.

« Joue-t-il un rôle, se disait M. d’Almonacid, ou véritablement n’est-ce là qu’un pauvre insensé ? Nuestra Señora de los Desemparados ! L’aventure est piquante, je la poursuivrai jusqu’au bout. »

Il était stupéfait de l’attitude pleine de noblesse du sauveur que le hasard lui envoyait, et qui lui semblait plus imposant, sous ses habits humbles et de forme surannée, que le plus brillant rico hombre de la grandesse de Castille.

« Comment avez-vous deviné, lui demanda-t-il encore en passant devant la casa de ayuntamiento, que j’avais dessein de périr par le suicide ? Voilà un mystère qui rie pique ! j’avais donc l’air sombre et préoccupé ?

– C’est le secret de Dieu, répondit le vieillard. Je vous ai vu et j’ai su, en vous voyant. Vous ne vous tuerez point.

– Si, demain !

– Demain est à Dieu ! »

Don Quirino haussa les épaules : il avait lu beaucoup de livres, venus de France, desquels il concluait que Dieu est un mythe inventé par les prêtres pour s’enrichir, et surtout pour empêcher les honnêtes gentilshommes de se divertir selon leurs goûts. Il refusait, décidément, de croire à ce Dieu qui employait de tels auxiliaires, et son orgueil de libre penseur se persuadait qu’il aurait bon marché des prédictions de cet homme à barbe blanche, qui se montrait si disposé à soutenir une lutte inégale.

« Señor Embajador, dit-il après une longue pause, vous accepterez l’hospitalité que je vous offre de bon cœur.

– Je quitterai Tolède à la chute du jour.

– Mais ne me ferez-vous pas la grâce de reposer quelques heures sous mon toit ?

– Je ne dors qu’à la belle étoile, sur l’herbe des champs ou dans la poussière des chemins.

– Entrez du moins dans ma maison pour y prendre un léger repas.

– Je ne mangerai pas aujourd’hui : le chrétien peut-il penser aux vulgaires nécessités de la vie, le jour où il célèbre l’anniversaire de sa rédemption ?

– Un azucarillo dans un verre d’eau ne rompt pas le jeûne.

– Merci. »

Ils arrivaient à l’entrée du beau cloître gothique qui donne accès à la magnifique cathédrale de Tolède. M. d’Almonacid roula une cigarette. El Embajador la lui prit des doigts avant qu’elle fût allumée, et lui dit, avec un accent si impérieux et si doux que le jeune homme obéit sans discuter :

« Pénétrez avec moi dans le sanctuaire ! »

 

 

 

III

 

 

La basilique tolédane est certainement l’une des merveilles de l’architecture religieuse. Mais pas plus qu’il n’avait jeté un coup d’œil aux peintures murales du cloître, El Embajador ne sembla occupé des splendeurs qui se déroulaient à sa vue.

Il n’admira ni les cinq nefs, supportées par des piliers semblables à des tours, formés chacun d’un faisceau de seize colonnes, ni les sept cent cinquante verrières qui y distribuent une clarté colorée des nuances du prisme, ni la grille de Villalpand, ni la silleria de Berruguette, ni l’immense retable en marbre blanc et en bronze doré, ni les magnifiques tombeaux qui peuplent les chapelles, grandes comme des églises, ni la chapelle mozarabe aux arcs formés de lobes multiples.

En passant près de l’entrée du nord, le vieil homme montra du doigt à don Quirino le lit de cuir où l’on expose les enfants trouvés. Puis il continua sa route et ne s’arrêta que devant un pilier où est figurée l’apparition de la sainte Vierge à saint Ildefonse.

Là, sous une grille, est une pierre blanche, et au-dessus on lit cette inscription :

 

ADORABIMUS IN LOCO UBI STETERUNT PEDES EJUS

 

El Embajador s’agenouilla, se prosterna le front contre la dalle, baisa la terre. Il resta longtemps plongé dans une méditation silencieuse, les yeux fixés sur l’image de la Vierge.

L’hidalgo, debout derrière lui, attendait, et perdant patience au bout d’un quart d’heure, il lui dit :

« Que faites-vous ?

– Je demande pardon à la Mère du mal que j’ai fait au Fils... Voyez-vous cette pierre ? poursuivit le pèlerin en se relevant. Savez-vous pourquoi elle est là ?

 – Je le sais, dit Quirino d’un air ennuyé.

– Un jour, l’archevêque Ildefonse, qui avait écrit un livre De laudibus Virginis, s’en alla de grand matin à l’église, assisté seulement d’un diacre et d’un sous-diacre ; il aperçut dès le seuil une vision merveilleuse. La Vierge Marie, mère de Dieu, était assise sur le trône épiscopal, entourée d’un cortège de jeunes vierges qui unissaient leurs voix harmonieuses en un concert céleste. L’archevêque se prosterna, ébloui par ce divin spectacle. Marie lui dit : « Approchez, serviteur de Dieu très fidèle ; recevez ce présent de ma main. Je vous l’ai apporté du trésor de mon fils. » En même temps, la Reine des Anges offrait à Ildefonse une chasuble d’une grande richesse, la chasuble en toile du ciel qui a inspiré tant de poètes et de peintres. Voilà quel souvenir rappelle ce morceau de marbre et cette inscription.

– Et qui vous prouve que cette légende soit vraie ?

– J’en ai entendu le récit de la bouche même de celui qui reçut l’insigne faveur.

– D’Ildefonse lui-même ?

– D’Ildefonse.

– Vous viviez donc au VIIe siècle ? » murmura le jeune homme en ricanant.

Il fut désormais certain que son compagnon n’était qu’un fou, échappé de quelque hôpital du voisinage. Mais alors il fut déçu dans son espoir secret ; car, n’ayant aucune foi aux choses de l’ordre surnaturel et ne voulant voir dans tout ce qui lui arrivait qu’une série d’évènements naturels, il se complaisait du moins à penser que, sous l’apparence d’un vieillard pauvre, quelque grand seigneur d’humeur originale ou quelque savant célèbre se masquait du titre d’Embajador, pour s’intéresser à lui et le guérir de sa cruelle maladie : l’ennui.

Quel ne fut pas son étonnement lorsqu’il vit le pèlerin, auquel il avait juré sur l’honneur de ne pas le quitter un seul instant avant le déclin du jour, s’approcher de plusieurs tombeaux et réciter devant chacun d’eux une longue prière, puis venir jusqu’à l’entrée de la chapelle mozarabe où, se laissant tomber à genoux, il s’abîma dans une extase profonde.

Son visage se transforma presque subitement. De ses yeux jaillirent deux ruisseaux de larmes qui, coulant dans les sillons creusés sur ses joues hâlées, allaient se perdre en fines gouttelettes dans les boucles soyeuses de sa barbe, épanchées à flots sur son sein.

Sur son front, tour à tour, flamboyait la pourpre de la honte, ou s’étendait la pâleur livide du repentir. Il se frappait la poitrine à coups redoublés, fortement, et les coups retentissaient, parmi ses gémissements et le murmure lamentable de sa voix. Il ne prononçait d’autre prière que celle-ci :

« Jésus Dieu, Fils de Dieu, Sauveur du monde, faites-moi miséricorde !... Jésus de Nazareth, prenez pitié de moi !... »

Mais ces paroles qu’il répétait sans se lasser exprimaient, portés au plus haut degré, la foi, l’espérance, l’adoration, la ferveur, l’amour, le repentir, la détresse.

Quand il cessait de prier, c’était pour pleurer plus abondamment encore, avec des sanglots, avec des cris étouffés. Il se traînait sur les genoux, allant d’un pilier à l’autre, toujours accablé de tristesse, comme s’il eût été insatiable de consolation.

Et en effet, il semblait qu’il ne pouvait être consolé, de même que Rachel pleurant ses enfants égorgés. Lorsqu’il se releva, après une prostration qui avait duré plus de deux heures, ses traits austères gardaient une intense expression de douleur, et ses prunelles étincelaient sous les larmes qui perlaient aux cils argentés de ses paupières.

Cet homme, pensa don Quirino qui atteignait enfin le comble de l’étonnement, cet homme, s’il n’est pas fou, est un bien grand criminel.

Il n’avait pas proféré un mot, et son regard se fixait obstinément sur les mosaïques du pavé. Cependant El Embajador, comme si M. d’Almonacid eût formulé à haute voix sa pensée, lui répondit soudain :

« Le crime que j’ai commis dépasse la mesure des plus noirs forfaits que l’humanité connaisse ! Et si le crime est énorme, l’expiation est surhumaine ! »

La foule des fidèles emplissait maintenant le vaste vaisseau de la cathédrale.

Un diacre psalmodiait, au fond du chœur, l’épître tirée du chapitre XII de l’Exode, et sa voix sonore dépassait à peine les premiers piliers de la nef.

Tout un peuple de nobles, de bourgeois, d’artisans, de paysans, de femmes et d’enfants, couvrait le pavé des nefs et des chapelles, attendant que les prêtres, dépouillant la croix du voile qui l’enveloppait, leur permissent d’adorer ce bois sacré où Jésus avait été cloué pour le salut de leurs pères et le leur.

« Voyez cette multitude, dit El Embajador à don Quirino. Elle est frémissante, émue jusqu’au fond des entrailles, à la seule représentation du mystère que j’ai vu s’accomplir sous mes yeux ! »

À ces étranges paroles, le gentilhomme, épouvanté, s’appuya contre le marbre d’un tombeau, se sentant défaillir.

Il pâlit et balbutia d’une voix altérée :

« Qui êtes-vous ? »

 

 

 

IV

 

 

Après l’office, durant lequel El Embajador ne cessa pas un seul instant de répéter sa prière pleine d’angoisse, le vieillard et le jeune homme sortirent de la basilique et se rendirent sur la place Zocodover, où devait passer la fameuse procession de la Passion.

Don Quirino y chercha vainement quelqu’un de ses amis. Il eût voulu en ce moment n’être pas seul auprès de ce mystérieux personnage, dont le seul aspect jetait le trouble dans son âme. S’il n’eût engagé sa parole, il eût tenté de disparaître dans la foule qui encombrait la place et ses abords ; mais il avait promis, et du reste une force inconnue l’obligeait à rester là, obéissant, aux côtés de cet homme dont la tête dépassait toutes les autres, et que l’on commençait à examiner avec une ardente curiosité.

Vers midi l’on entendit résonner les fanfares de la trompette, auxquelles répondait le fracas sourd, mat, lugubre, des tambours voilés d’un drap noir.

La foule oscilla, la procession commençait à défiler sur la place. Elle était précédée d’un chef des cérémonies revêtu d’une longue chape de percaline, et portant à la main un grand bâton surmonté d’une petite croix en métal ciselé. Un large ruban bleu à liséré blanc suspendait à son cou la médaille d’argent de l’ordre de la Charité.

Après les trompettes et les tambours, qui suivaient la marche, venaient les nazareños en très grand nombre, vêtus de costumes en velours noir, coupés selon la mode du règne de Philippe IV, et coiffés de cagoules noires, hautes et pointues.

Derrière eux s’avançaient, d’un pas lourd, sonnant et cliquetant sur le pavé, des gens d’armes couverts d’armures historiques du temps de Charles-Quint. Casques et cuirasses brillaient au soleil.

Les femmes se jetaient à plat ventre et baisaient la terre, sans souci de souiller de poussière la mantille de dentelle que retenait, dans les torsades de leur chevelure, un large peigne d’écaille. Les hommes, debout, drapés dans les plis amples de leurs manteaux, chapeau à la main, gardaient une immobilité de statue. Les enfants bondissaient joyeux, riaient et s’ébattaient, applaudissant aux belles images qui défilaient devant eux.

C’étaient les princes des prêtres, Caïphe et Anne, et les membres du sanhédrin ; les juges iniques qui achetaient la vie d’un homme au prix de trente deniers ; Hérode et son cortège d’officiers ; les pharisiens et l’archer infâme qui souffleta de son gantelet de fer le doux visage de Jésus ; Ponce Pilate et sa cour de fonctionnaires romains, et sa femme Claudia Procla ; Nicodème et Joseph d’Arimathie, et nombre de Juifs aux costumes divers, de tout rang, de toute profession et de tout âge ! Les disciples du Maître, Siméon, Barthélemy, Nathanaël, Saturnin, Judas, Barrabas, Manahem, Zachée et tous les autres ; Séraphia portant le suaire qui la fit appeler Véronique, et les saintes femmes de Jérusalem : Marie, avec ses amies, Marie de Cléophas, Salomé, Marie Héli, Marthe, Jeanne Chusa et Marie, mère de Marc ; enfin Jésus, enveloppé d’une robe de laine blanche, maculé de sang, couronné d’épines, courbé sous le poids de sa croix, dont Simon de Cyrène soulevait l’extrémité.

Ainsi apparaissaient, l’une après l’autre, toutes les scènes du drame sanglant et sublime qui se dénoua sur le Calvaire. Muet de terreur, en proie à une douleur qui n’était pas feinte, le peuple tout entier se prosternait devant cet émouvant spectacle qui lui inspirait un religieux respect.

El Embajador, courbé sur sa crosse, et sa longue barbe balayant la terre, contemplait les saintes images d’un regard où luisait une expression ineffable de joie et de souffrance.

Don Quirino tressaillait à la vue de ces tableaux vivants qui se montraient devant lui, en plein soleil, et malgré lui sa pensée se reportait à ce jour où, dix-huit cent trente-cinq ans plus tôt, un semblable cortège entraînait vers le Golgotha celui qu’on appelait par dérision le roi des Juifs...

La procession se terminait par un groupe d’un grand effet : douze pénitents robustes, vêtus d’un froc et d’une cagoule en percaline gris cendre, pliaient sous le poids d’une énorme croix en bois massif sur laquelle était clouée une antique figure du Christ, datant des premiers temps de l’Inquisition ; les porte-croix, les thuriféraires, les enfants de chœur, le clergé de la cathédrale suivaient le crucifix.

« Le voilà ! s’écria El Embajador avec exaltation. Le voilà ! Jésus de Nazareth, roi des Juifs, mis en croix pour les péchés des hommes... Voyez comme il est beau, ce divin cadavre, nu sous la blanche ceinture qui dissimule ses plaies sanguinolentes... Ainsi je l’ai vu monter au Calvaire, entre deux larrons, Dismas et Gesmas... J’ai compté les blessures qui sillonnaient son corps livide... J’ai mis le doigt dans l’affreuse meurtrissure faite à son épaule par l’instrument du supplice... Je lui ai présenté le vase plein de fiel et de vinaigre... J’ai frappé Jonadab, neveu de Joseph, qui lui apportait un linge blanc pour ceindre ses reins... J’ai donné l’un des trente-six coups de marteau qui percèrent ses pieds à travers les incisions qu’on y avait faites... Oh ! Dieu de miséricorde, pourquoi n’avez-vous pas crevé mes yeux pour l’éternité ? Devais-je voir autre chose, durant ma trop longue existence, que l’agonie du Fils de l’Homme ! »

Don Quirino d’Almonacid tira le vieillard par la manche de son sayon, et lui dit, rouge de confusion :

« Bon père, vous prenez vos rêves pour des réalités ? Ces gens-ci vous entendent et se moquent de vous ! »

Déjà le soleil touchait au terme de sa course. La procession s’égarait dans les ruelles étroites qui montent vers l’Alcazar, et la foule, masse tumultueuse, la suivait, répondant par des clameurs violentes aux litanies que chantaient les prêtres. Bientôt la place de Zocodover fut presque déserte. Quelques vaqueros se promenaient sous les arceaux dont elle est entourée.

« Venez ! » dit impérieusement El Embajador au jeune Tolédan.

Ils redescendirent vers les remparts, mais non par où ils étaient venus. Ils allaient vers le pont Saint-Martin, à l’autre extrémité de la courbe que forme le Tage autour de l’antique cité.

« Bonhomme, partez-vous déjà ? murmura don Quirino.

– Je pars ! Mon âme est sous le charme du splendide spectacle que mes yeux ont contemplé aujourd’hui. C’est à Madrid que je célébrerai la Pâque. Et Dieu fasse que je ne revoie plus Tolède !

– Vous y reviendrez dans cinquante ans, dit l’hidalgo en plaisantant.

– Hélas ! peut-être... Si du moins j’y venais un jour comme celui-ci, et que je pusse m’arrêter au couvent où vous serez moine !... »

Don Quirino éclata d’un rire nerveux, il sentit néanmoins que ce rire n’était pas franc et qu’il sonnait faux.

Sa voix prit un accent de tendre pitié pour prononcer ces mots :

« Señor Embajador, votre sang-froid ferait envie au meilleur comédien... Se peut-il que vous croyiez aux tristes momeries que vous m’avez forcé de contempler ? Quoi ! vous auriez foi aux légendes de l’Évangile ? Quoi ! vous verriez en Jésus, fils de Joseph, un Dieu et non un factieux ? »

Le pont s’ouvrait devant eux, jaune de poussière, ligne projetée sur l’ombre obscure de l’antre où rugissait le Tage.

El Embajador se redressa avec majesté et sa haute taille grandit encore :

« Je crois en Jésus, Fils de Dieu et Dieu lui-même, dit-il avec une suprême dignité. Je crois à l’Évangile dont j’ai vu se dérouler sous mes yeux les évènements, qui se passèrent aux ides de mars, l’an 785 de Rome, sous le préfectorat de Pontius Pilatus. J’ai vu, seigneur Almonacid ! j’ai vu Jésus traîné au Calvaire... Il voulait se reposer un instant sur le seuil de ma porte : je l’en ai chassé !...

– Qui êtes-vous ? dit pour la troisième fois don Quirino saisi d’effroi.

– Je suis l’homme qui ne peut mourir..., le misérable que la postérité flétrit..., le pire des bourreaux du Sauveur. Je suis le Juif-Errant !... »

Il s’éloigna à grands pas, et sa colossale silhouette se découpait en noir sur le disque rougi du soleil.

.   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .

Don Quirino est depuis sept ans moine profès de l’ordre de Saint-François : il porte le nom de frère Pierre de l’Espérance.

 

 

Charles BUET, Guy Main-Rouge, 1899.

 

 

 

 

 

 

 



1 Paul Imbert, l’Espagne.

2 L’Ambassadeur.

 

 

 

 

 

 

 

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