La légende du mont Pilate

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Charles BUET

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À Mme la comtesse de Denterghem,

née Mandat-Grancey, dame du palais

de Sa Majesté la reine des Belges.

 

 

 

 

I

 

 

Dans la première moitié du Ier siècle de l’ère chrétienne, un jour d’avril, vers le coucher du soleil, un voyageur s’arrêta devant une petite cabane de pêcheur, sur les bords du lac de Lucerne, à l’endroit où se trouve aujourd’hui le village d’Hergyswill.

Ce voyageur était un homme d’un certain âge, d’une taille élevée, maigre, le teint basané ; il avait les cheveux noirs, le nez aquilin, l’oeil vif et perçant, les lèvres minces, le front bas et carré. Il portait une tunique de laine brune et un ample manteau blanc.

Un serviteur, vêtu comme un ancien soldat, l’accompagnait.

Ni l’un ni l’autre n’étaient armés.

Le maître donc, ayant tiré sur la bride, arrêta son cheval, et, mettant pied à terre, il dit avec un accent qui trahissait une grande lassitude :

« Nomentanus, je n’irai pas plus loin ! »

Et quand son serviteur, ayant attaché les chevaux à deux sapins, fut venu se placer à son côté, sur un petit tertre d’où l’on voyait le merveilleux paysage que formaient le lac aux vagues mignonnes diaprées d’argent, la plaine couverte de forêts, les Alpes colossales élevant leurs cimes altières dans le ciel, celui qui venait de parler poursuivit :

« Ah ! Nomentanus, vois combien nous sommes éloignés de Rome ! Nul être humain n’a gravi ces montagnes, n’a pénétré sous les sombres arceaux de ces forêts, n’a exploré ces solitudes ! Ici je n’entendrai plus cette voix qui me reproche mon crime... Ici nul ne reconnaîtra en moi le malheureux Pontius Pilatus, le meurtrier du Juste ! »

Comme il achevait ces mots, la porte de la cabane du pêcheur s’ouvrit et laissa passage à un jeune homme, petit, robuste, et dont le visage offrait le type allobroge dans toute sa pureté.

Ses cheveux blonds étaient coupés ras, mais une moustache épaisse et soyeuse ombrageait sa lèvre supérieure. Le grand air avait hâlé ses joues et bruni son front ; ses yeux, d’un azur brillant, dardaient un regard à la fois doux et ferme. Une saie en peau de chèvre enserrait son torse vigoureux.

À la vue des deux étrangers, il fronça le sourcil et fit un mouvement de surprise. Mais il approcha, et dit en latin, avec un accent un peu rude, quoique d’un ton fort doux :

« Romains, soyez les bienvenus !

– Comment sais-tu que nous sommes Romains ? s’écria vivement Nomentanus.

– Merci à toi qui me souhaites la bienvenue ! » dit Pilate avec dignité.

Et il ajouta :

« Qui donc t’apprit notre langue, enfant de ces forêts sauvages ? »

L’Allobroge s’inclina modestement et répondit :

« J’ai combattu sept ans sous les enseignes romaines. J’ai fait partie de la légion qui tenait garnison en Judée.

– Quoi ! s’écria Pilate en pâlissant.

– Oui, seigneur, je fus témoin de la plus grande iniquité qui ait été consommée depuis que les dieux ont créé le monde...

– Es-tu Nazaréen ? interrompit Nomentanus.

– Je ne le suis pas ; mais j’ai vu mourir le nommé Jésus, et depuis lors, ayant déserté mon drapeau, je suis revenu en ce pays, où je n’ai retrouvé ni famille ni amis, et où je vis, triste, solitaire, gardant le souvenir du jour où j’allai chercher cet homme au delà du torrent de Cédron, dans un jardin planté d’oliviers et où je l’accompagnai, d’étape en étape, jusqu’au sommet du Golgotha. J’étais de la centurie de Cassius, qui frappa son cadavre d’un coup de sa lance... Oh ! si Jésus était vraiment le fils de Dieu !... »

Pilate le regarda bien en face, et lui dit :

« Jeune homme, n’as-tu jamais vu le préfet de la Judée ?

– Ponce Pilate ? Je le vis, assis sur son tribunal que les Juifs nommaient Gabbatha ; mais ma mémoire s’est refusée à garder le souvenir de ce juge impie...

– Tu l’accuses, dit Pilate.

– Oui, sans doute, car il n’a condamné le Juste que dans la crainte de déplaire à César. »

L’exilé sourit tristement, et se tournant vers Nomentanus :

« Donne-moi mes tablettes », lui dit-il.

Il ajouta, en s’adressant à l’Allobroge :

« Accorde-moi l’hospitalité pour deux heures, lui dit-il.

– Ma maison est la vôtre pour tout le temps qu’il vous plaira de l’habiter », répondit le jeune homme.

Pilate entra dans la misérable hutte ; il s’assit sur une grosse pierre, unique siège qui s’y trouvât, et, s’appuyant sur une planche, il écrivit la lettre suivante :

« Au sénateur Cornélius Pudens, Pontius Pilatus, exilé, salut.

« C’est des confins du monde civilisé, Cornélius, que celui qui fut autrefois votre ami vous adresse cette lettre, la dernière qu’il veuille écrire, et qui est comme son testament de mort. La voix publique vous a sans doute appris qu’exilé par César, je cherche vainement un endroit où je puisse reposer ma tête, et que je suis condamné, par le cruel destin, à fuir les lieux qu’habitent les hommes. Je traîne partout avec moi un remords qui m’oppresse, un souvenir qui m’écrase, et je souffre mille fois plus que les plus coupables suppliciés du Tartare.

« C’est vous que je choisis pour confident de ma peine, car je sais, Cornélius, que vous y compatirez, parce que vous êtes le disciple secret de l’être extraordinaire qui fut ma victime.

« Oui, depuis le jour maudit où, cédant à une lâche faiblesse, je condamnai Jésus de Nazareth à périr sur l’infâme gibet ; depuis ce jour où, m’effrayant des vociférations de la multitude vile et craignant de déplaire à César en arrachant la vie à Celui qui disait que son royaume n’était pas de ce monde, je n’ai pas dormi une seule nuit d’un sommeil paisible, toute félicité s’est éloignée de moi, mes parents, mes amis se sont écartés, et je suis resté seul, isolé, couvert d’opprobre et justement frappé de réprobation.

« À l’heure même où du haut du Gabbatha je prononçai l’exécrable jugement en me lavant les mains du sang innocent, – ô dérision ! – mon épouse Claudia Procla fuyait de ma maison, abandonnant à sa solitude honteuse le magistrat inique dent elle repoussait désormais le nom entaché d’ignominie.

« J’ai lutté assez longtemps. Partout le mépris me poursuit et m’accable. Ici même, au sein de cette contrée hospitalière, perdue aux confins de l’univers habité, j’ai vu se dresser devant moi un accusateur, un témoin de la mort de Jésus, un homme qui me chassera de sa maison quand il saura que je suis Pilate, et qui pourtant n’en chasserait pas l’assassin de sa mère !

« Je veux donc en finir avec cette existence intolérable. Dans une heure j’aurai dit adieu à la vie. Nomentanus vous portera cette lettre. Disposez de mes biens en faveur de esclaves et des pauvres, ne m’oubliez pas, et si vous croyez véritablement que Jésus de Nazareth soit le fils de Dieu, implorez sa pitié pour moi. Je ne puis supporter plus longtemps le fardeau de la vie. Je meurs, ne croyant plus à rien, dans l’angoisse, dans le désespoir, et je cherche dans la mort l’anéantissement ! Que trouverai-je au delà des portes du tombeau ? Adieu, Cornélius. »

Quand il eut achevé cette lettre, qu’il scella de son cachet, Pilate la remit aux mains de Nomentanus en lui disant :

« Pars, Nomentanus ; porte cette lettre à mon ami Cornélius Pudens... Tu m’as bien servi, tu seras bien payé. Adieu.

– Maître,... balbutia l’affranchi.

– Silence ! Pars, te dis-je, et ne retourne pas la tête. »

Nomentanus, épouvanté, obéit. Il sortit. On entendit les hennissements des chevaux, le cliquetis de leurs fers sur les cailloux du chemin ; puis ce bruit s’éteignit peu à peu, et tout rentra dans le silence.

L’Allobroge servit à son hôte un quartier de daim rôti ; mais Pilate refusa de manger, et resta absorbé dans une sombre méditation. Tout à coup il tressaillit. Il venait de voir, suspendue à la paroi, en face de lui, une croix formée de deux fragments de bois attachés avec un cordon de laine.

« Quoi ! tu es donc Nazaréen ? s’écria-t-il en jetant un regard farouche sur le jeune homme.

– Non, répliqua brièvement celui-ci ; mais toi, poursuivit-il avec fermeté, qui donc es-tu étranger ? »

Le Romain eut aux lèvres un sourire d’indicible amertume et répondit :

« Tu me maudiras comme les autres quand tu sauras mon nom ; je suis Ponce Pilate. »

L’Allobroge poussa un cri guttural ; il s’élança d’un bond vers la porte, l’ouvrit violemment, et, se retournant vers l’exilé, il lui dit avec un mépris écrasant.

« Homme, va-t’en ! J’abriterais sous mon toit le plus infâme criminel, et il me serait sacré s’il était mon hôte ; mais toi, le meurtrier du Juste !... Non, j’ai peur que la terre n’ouvre ses entrailles pour nous engloutir tous les deux !... Sors !... Je te chasse de ma maison. »

Pilate jeta un long regard sur la petite croix qui brillait d’un éclat singulier sur la muraille brunie. Il s’inclina devant l’enfant indompté des montagnes alpestres, et sortit sans proférer un mot.

À peine avait-il posé le pied sur le sable humide de la grève, que le ciel, qui était d’un bleu limpide et profond, constellé d’étoiles, s’obscurcit tout à coup ; une brume opaque s’étendit, comme un voile de deuil, entre le firmament et la terre ; le lac, uni comme un miroir, se souleva en vagues monstrueuses ; une véritable tempête se déchaîna. Le tonnerre gronda ; son fracas éclatant s’unit au sourd mugissement des flots, aux rafales stridentes du vent qui soufflait dans les branches. Des nappes de feu, d’un rouge de sang, s’étendirent d’un bout à l’autre de l’horizon.

L’Allobroge, terrifié, contemplait du seuil de sa cabane cette révolte soudaine des éléments, et semblait cloué au sol par une épouvante sans bornes.

Pilate s’enveloppa de son manteau blanc et gravit un rocher qui surplombait le lac. Il apparaissait comme un fantôme sur la bruyère fleurie ; il marchait résolument, la tête levée, et laissant errer un regard atone sur le spectacle surnaturel qui s’offrait à ses yeux.

Arrivé au sommet de la roche, il s’arrêta. Puis, prenant son élan, il se précipita dans le lac. L’eau devint phosphorescente ; elle s’apaisa subitement, s’enfla de nouveau en vagues énormes, monta comme une marée jusqu’à la cime du roc et se retira, laissant plein de vie, sur le sol, le malheureux qui voulait mourir dans son péché.

Pilate se redressa lentement :

« ÉLI ! ÉLI !... » s’écria-t-il d’une voix lamentable.

Il n’osa achever cet appel désespéré, que le Fils de Dieu avait lancé au dernier instant, de sa cruelle agonie. Il recula devant cette nouvelle profanation.

L’Allobroge était tombé la face contre terre.

Une seconde fois Pilate se lança dans le gouffre ; une seconde fois, par un prodige que son aveuglement l’empêcha de comprendre, il fut ramené sur la rive.

Alors, fou de rage, ce misérable, qui ne voulait plus vivre et qui ne pouvait pas mourir, leva ses deux bras vers le ciel en vociférant :

« Nazaréen, je ne crois pas en toi ! »

Il se rua en avant. Son corps disparut dans les flots, et cette fois y resta enseveli à jamais.

À l’aube, l’azur était sans tache, et l’on voyait sous l’onde claire, au fond du lac, le sable jaune qui brillait, parsemé de cailloux blancs.

 

 

 

II

 

 

Dix-huit cents ans, jour pour jour, après cet évènement, deux voyageurs arrivèrent au petit bourg d’Hergiswyll, par la route de Lucerne, et descendirent de leur méchante calèche à la porte de l’auberge luxueuse qui s’élevait sur l’emplacement même de la cabane du déserteur allobroge.

Ils furent reçus par l’hôtelier classique, vêtu de blanc, la toque au poing, le grand couteau à la ceinture. Ils demandèrent une chambre, ordonnant qu’on leur servît un repas confortable. On les pria d’inscrire leurs noms sur un registre, ce qu’ils firent. Ces noms étaient célèbres.

L’un, qu’il faut nommer Philothée, pour la même raison qui fit donner à un des Ptolémées le surnom de Philadelphe, était petit, un peu trapu ; son visage glabre exprimait la bénignité, la timidité, en même temps que je ne sais quelle audace fanfaronne. Il avait de longs cheveux plats, graisseux, un habit sale d’une forme cléricale, des manières compassées.

L’autre, Simius, était beaucoup plus laid, mais plaisait davantage, par une certaine fierté brutale peinte sur ses traits.

« Je suis las, dit Philothée d’un ton larmoyant. Ce regret me poursuit jusqu’ici. Ah ! que nous sommes loin de Paris, Simius, en ce pays sauvage !

– Quoi ! dit l’autre avec dédain, vous repentez-vous d’avoir déjà écrit votre livre, Philothée ?

– Non, Simius. Je me repens d’avoir perdu mes places, mes chères places, le pain blanc de ma vieillesse. Reposons-nous ici. »

Le maître d’hôtel avertit ces messieurs qu’ils étaient servis. Mais quel fut son étonnement lorsque, voyant la table couverte de poissons diversement apprêtés, les voyageurs se mirent tous les deux dans une colère folle, s’écriant qu’ils voulaient des viandes et qu’ils n’étaient pas des fanatiques.

« Mais c’est aujourd’hui vendredi saint ! s’écria le garçon d’un ton piteux.

– Imbécile ! riposta Philothée d’une voix irritée, c’est justement parce que c’est ce jour-là que nous ne voulons ni de ton poisson ni de tes légumes. Cours à la cuisine, et dis qu’on change tout cela. »

Il fallut s’exécuter. Quoique en pays protestant, l’hôte était catholique. Il ne voulut pas que cet exemple fût donné dans sa maison. Il était le seul hôtelier de l’endroit, et ne pouvait ou n’osait refuser à ses clients ce qu’ils demandaient si impérieusement ; mais il fit dresser une table sous un bouquet de sapins, au sommet d’un petit rocher qui s’élevait à quelques pas de là, y fit porter des viandes froides, et alla prévenir les deux hommes illustres qu’ils pourraient s’empiffrer à l’aise, là-bas, et que pour lui il ne ferait rien de plus.

Philothée et Simius, riant très haut des superstitions de cet Helvète incivilisé, allèrent s’asseoir sous les rochers et commencèrent à manger, en discourant. Ils mangeaient beaucoup, en gens accoutumés à l’abondance des tables princières, et précisément ils parlaient d’un prince avec lequel ils avaient fait plus d’un festin du même genre, et qui n’employait sa bravoure indomptable qu’à combattre les préjugés.

Ils parlèrent aussi beaucoup du livre que Philothée venait de publier, et que Philothée tenait pour un chef-d’oeuvre. C’était un fort méchant roman, bourré de philosophie malsaine et d’érudition mal digérée, déguisée sous le faux titre d’étude historique. Des gens instruits, quoique savants, avaient démontré à l’auteur qu’il ne savait pas le premier mot de ce dont il voulait parler, et qu’il mentait avec une rare impudence et sciemment, ce qu’il avouait sans vergogne à son ami Simius, auteur lui-même d’un livre monumental où il n’était point question du nommé « Dieu ».

Mais le dieu de ces personnages ne recommanda-t-il pas de mentir hardiment et toujours ? Tous les moyens ne sont-ils pas excellents pour « écraser l’infâme » ? Donc le volume de Philothée et le monument de Simius étaient indemnes, et jouissaient du privilège de l’infaillibilité.

« Ce qui n’empêche aucunement, dit Simius avec malice, que nous voilà au bout du monde, et que les quolibets, les huées, les moqueries des uns, tout ainsi que la science irréfutable des autres, nous ont envoyés en ce lieu d’exil, où, pour nous achever, nous trouvons un aubergiste qui refuse de nous donner à manger...

« Au fait, pourquoi sommes-nous venus à Hergiswyll, mon cher collègue Philothée ?

– C’est ici que, d’après une tradition, Ponce Pilate s’est arraché la vie en se précipitant dans ce lac, répondit Philothée, qui devint un peu pâle. Je suis à la piste de cette tradition, et, si je trouve quelques matériaux, j’en ferai l’objet d’un appendice pour mon livre.

– Croyez-vous donc à Pilate ?

– Hé ! oui, il le faut bien, puisque je crois à... à... L’AUTRE.

– Vous l’avez si bien démoli,... non Pilate, mais... L’AUTRE !

– C’est que, mon cher, il y a tant de sots, d’imbéciles, de poltrons, qui ne demandent pas mieux que de croire qu’ils ne croient pas, et qui trouvent plus commode, plus judicieux, plus récréatif, de préférer la Vie de Jésus, de M. Ernest Renan, aux Évangiles !... J’ai convaincu bon nombre de mes concitoyens ; seulement je ne suis pas arrivé à me convaincre moi-même, et j’ai parfois un tout petit frisson de peur, acheva l’estimable Philothée en étouffant un gros soupir.

Sur ces entrefaites, la nuit avait succédé au crépuscule ; depuis longtemps les tasses vides remplaçaient, sur la table desservie, les coupes de champagne et les réchauds en ruolz.

Les deux amis descendirent du rocher sur la grève et se promenèrent côte à côte en continuant leur conversation.

Accoutumés à tromper, ils tâchaient de se tromper l’un l’autre, Simius déclarant qu’il n’était rien au-dessus de la matière, que l’homme n’était qu’un singe perfectionné, et la femme un singe dégénéré ; que la doctrine des atomes crochus n’était déjà pas si bête, et qu’il n’adorait, lui, que l’éternel Tout, n’admettant pas qu’on daignât s’occuper de Dieu, dont la simple notion est une entrave aux libertés animales.

Quant à Philothée, il estimait qu’il vaut mieux reconnaître l’existence de Dieu ; mais qu’il est convenable de nier sa toute-puissance, attendu que les miracles cités dans l’histoire ne sont que des supercheries ou des illusions. Il brodait là-dessus quelques jolies pages, pour la prochaine édition de son roman.

La nuit était calme et sereine. Le ciel, d’un bleu profond, ruisselait de scintillements. Les arbres frémissaient au souffle d’une brise légère ; le lac, immense nappe polie comme une lame d’acier, reflétait placidement les étoiles. Au loin, les Alpes, revêtues d’un blanc manteau d’hermine, se dressaient, colossales, avec leurs admirables contours, leurs cimes déchiquetées. C’était enfin une de ces belles nuits de printemps, fraîches, pures, belles, et que l’on aime à passer au grand air.

Tout à coup le firmament se voila de nuées rousses ; une auréole pourprée entoura la lune, qui apparut, au travers des vapeurs, comme un disque de fer rougi au feu. Le lac se souleva en vagues mugissantes. Les arbres craquèrent sous les rafales d’un vent impétueux. La foudre gronda parmi les éclairs livides. Une tempête épouvantable éclata.

Cette transformation eut lieu en moins d’une minute. Lac, rives, rochers, montagnes, villages, tout disparut dans les ténèbres opaques ; c’était le chaos dans toute son horreur.

Simius et Philothée, transis d’effroi, tombèrent à genoux, muets, tremblants.

À la lueur d’un éclair, ils virent devant eux, à dix pas, debout sur l’eau qui se creusait comme une conque, une figure étrange : un être humain, enveloppé d’un manteau blanc, dont les plis entrouverts laissaient voir une tunique brune. Il étendait la main vers Philothée. Un affreux ricanement contractait ses traits fortement accentués.

Par trois fois il apparut ainsi. Enfin, avant de disparaître, il cria d’une voix forte, vibrante, et qui semblait venir de beaucoup plus loin qu’il n’était :

« J’ai condamné le Fils de l’Homme à mourir ; mon crime fut grand... Mais tu l’as vilipendé et traîné dans la fange, ô Philothée, et ton crime dépasse le mien, car je vois à ton front la trace lumineuse du baptême, et le Dieu que tu as profané eut naguère pour temple ton coeur !

– Pilate ! » murmura Philothée, fou de terreur.

Et il s’affaissa contre terre, évanoui.

 

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

 

Le lendemain, Simius et Philothée s’éveillèrent sur la mousse, au bord du lac.

« Quel rêve affreux ! » dit celui-ci.

L’autre, pâle encore, murmura :

« Est-ce un rêve ? »

Ils se dirigèrent vers l’hôtellerie, dont les portes étaient encore fermées. Le garçon vint leur ouvrir et déguisa difficilement sa joie de les voir si blêmes, transis de froid, épouvantés.

Simius demanda qu’on fît la note sur-le-champ, et monta à la chambre commune pour y préparer les valises.

Philothée offrit une piécette au garçon en lui disant :

« Mon brave, il a fait grand vent cette nuit, n’est-il pas vrai ?

– Certes, un vent terrible, monsieur.

– Il a plu, il a tonné.

– Un déluge, monsieur ! »

Philothée lui jeta un regard oblique, pour voir s’il ne se moquait pas de lui.

« Monsieur a donc vu l’orage ? reprit le Suisse, qui semblait curieux et un peu inquiet. Je pensais que ces messieurs étaient allés coucher au chalet, dans la montagne. Ah ! c’est que chaque année, le vendredi saint, la tempête bouleverse le lac et les vallées, si beau qu’ait été le temps la veille et qu’il soit le lendemain... Et la nuit, Ponce Pilate apparaît avec sa robe de juge, marchant sur le lac et criant : Compulsus feci ! Il y en a qui l’ont vu et entendu.

– Mais toi ? demanda Philothée.

– Moi, jamais ! »

Philothée n’a point ajouté à son livre l’appendice qu’il se proposait d’écrire. Quand il parle à Simius de cette aventure, Simius répond :

« Nous avions trop bu de vin de Champagne. »

 

 

Charles BUET, La légende

du mont Pilate et autre contes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

www.biblisem.net