L’expiation de Salomé

 

LÉGENDE

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Charles BUET

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À la baronne Kervyn de Volkaersbeke.

 

 

Quand l’impie a porté l’outrage au sanctuaire,

Tout fuit le temple en deuil, de splendeur dépouillé ;

Mais le prêtre fidèle, assis dans la poussière,

Prodigue plus d’encens, répand plus de prière,

Courbe plus bas son front devant l’autel souillé.

VICTOR HUGO, Odes et Ballades.

 

 

Sur les bords du Rhône, entre Vienne et Lyon, à peu de distance de cette dernière ville, que gouvernait alors, au nom de César, un fonctionnaire romain, s’élevait une sorte de forêt aux ombrages séculaires, qui avait échappé aux dévastations, aux ouragans, et qui s’étendait au loin, abritant de rares villages où se réfugiaient quelques familles gauloises, trop attachées au sol natal pour fléchir sous le joug de l’envahisseur.

Depuis longtemps déjà les Gaules appartenaient à Rome ; l’unité romaine préparait l’unité chrétienne ; les dieux de l’Olympe chassaient les dieux des sombres forêts druidiques ; Jupiter avait vaincu Teutatès, et ce n’était plus qu’au fond des antres, dans la nuit mystérieuse, que le sang humain coulait en l’honneur de Thor.

Mais il n’y avait encore que sept ans qu’une lumière nouvelle avait apparu, illuminant l’univers ; sept années seulement s’étaient écoulées depuis la sublime Passion du Christ, Fils de Dieu, et la terre gauloise ignorait encore le sacrifice du Calvaire, les apôtres n’ayant fait que commencer leur marche triomphale à travers le monde.

Un matin de janvier, l’an 39 de Jésus-Christ, peu après le lever du jour, le vénérable Adimarix, qui vivait dans la solitude auprès d’un antique dolmen, sur lequel il sacrifiait chaque jour à Teutatès, sortit de sa misérable cabane et vint se prosterner au pied de la pierre consacrée.

La neige, tombée la veille en abondance, couvrait d’un épais manteau blanc, que rayaient de noir les traces des loups, la terre desséchée par le gel. Aux arbres, dont les puissantes ramures s’entrelaçaient, formant un inextricable lacis de branches contournées et tordues, la neige se suspendait en girandoles, s’épanouissait en larges pelotes, semblable, pour ainsi dire, à un réseau de blanche dentelle jeté sur un buisson. Les troncs énormes des chênes, les hautes colonnes grises des hêtres et des ormes, comme une colonnade immense, soutenaient une voûte ciselée à jour ; on eût dit les arceaux gothiques de nos vieilles cathédrales, et ces piliers qui les supportent, s’élevant d’assise en assise presque jusqu’au ciel.

En été, alors que ces arbres magnifiques se revêtaient de leur vert feuillage, l’ombre régnait sans partage sous leurs cimes, et rarement quelque rayon de soleil parvenait-il à percer l’épaisse voûte de feuilles. Mais l’hiver le jour pénétrait au plus profond de la forêt.

Le dolmen se dressait au centre d’une clairière que traversait un étroit sentier. Tout autour la neige s’entassait par monceaux, laissant voir la terre nue ; une seule guirlande de lierre, jaune et flétrie, s’enroulait autour de la roche colossale ; cinq blocs de pierre étaient rangés devant l’autel ; naguère ils servaient de trônes aux pontifes.

La demeure du druide, car Adimarix était l’un des derniers prêtres de Thor, bordait l’enceinte d’un côté. C’était une hutte faite de troncs d’arbres et de branchages, couverte de chaume, basse, exiguë ; une tente comme en ont les chefs des peuples nomades. À cent pas de là, dans une autre clairière, douze ou quinze chaumières semblables se voyaient au bout d’une allée de saules et d’aunes côtoyant un petit ruisseau.

Adimarix étendit les bras, et d’une voix forte invoqua ses dieux. Puis il ceignit son front chenu d’une couronne desséchée et lava sa barbe grise avec l’eau dans laquelle trempait un fragment du gui sacré. Sa prière fut longue ; elle dura jusqu’à ce qu’un pâle rayon de soleil vînt dorer les nuages légers qui parsemaient le ciel. Quand il eut achevé, il se leva et se tourna vers le chemin qui conduisait au village.

Il fut soudain frappé d’étonnement à la vue du spectacle qui s’offrit à sa vue. Deux personnages s’avançaient vers lui : l’un, jeune pâtre de quinze ans, couvert de peaux de bêtes, guidait l’autre, une femme qui marchait en dansant. Maigre et décharnée, d’une pâleur livide, à peine vêtue de haillons sordides, cette femme, dont le visage exprimait une douleur voisine de l’angoisse, ne cessait pas de danser ; elle sautillait, tournait, balançait la tête, faisait des gestes bizarres, souriait parfois d’un air étrange.

Le druide éprouva une impression pénible en voyant cette créature, ainsi tombée au plus bas degré de la misère et de l’abjection, exécuter cette danse sous l’ombre même de la forêt, temple de Teutatès. Son indignation fut au comble lorsque la malheureuse s’étant approchée, il vit ses yeux flétris mouillés de larmes, et reconnut qu’elle paraissait épuisée de fatigue et de faim.

Le jeune garçon accourut vers le druide, fléchit le genou, et se relevant dans une attitude respectueuse, attendit qu’on l’interrogeât.

« Quoi ! mon fils Gawala, dit gravement le vieillard, est-ce bien toi que je vois suivre une fille de perdition, à l’heure où ton père travaille, où ta mère file la laine, où tes frères implorent les dieux ? Tu oses troubler ma solitude, interrompre mon entretien avec Teutatès ? Tu hasardes tes pas avec cette impudique près de l’autel que nul ne doit approcher sans trembler, s’il n’a le cœur pur ! »

L’enfant écouta sans baisser les yeux ces paroles sévères ; il rougit d’abord, mais il eut vite repris son assurance, et il répondit avec fierté :

« Père, je sais de vous et de mon père que l’un des premiers devoirs de l’homme sage est d’exercer l’hospitalité. Cette femme est une étrangère dont aucun des miens ne comprend le langage ; hier, à la nuit tombante, elle a frappé à notre porte. Elle avait froid, elle s’est chauffée à notre foyer ; elle avait faim, elle a mangé ; elle était lasse, elle a dormi sous notre toit. Ce matin elle a prononcé le nom du fleuve, et je l’y conduis. Est-ce là une faute qui mérite reproche ?

– Non, mon fils. Mais pourquoi ces gestes et cette danse indécente, qu’elle n’interrompt pas même en ma présence ? Est-elle donc frappée de folie ?

– Père, je ne sais, répondit le pâtre. Elle faisait ainsi quand elle est arrivée ; elle a continué en prenant son repas, et ma mère, auprès de qui elle a dormi, dit que toute la nuit cette pauvre femme a remué les bras et les jambes, qu’elle n’a cessé de soupirer, de gémir et de pleurer. »

De plus en plus surpris, Adimarix fixa un regard investigateur sur l’étrangère. Bien qu’elle ne parût pas âgée de plus de vingt-cinq ans, et que son visage eût conservé les vestiges d’une grande beauté, elle était flétrie, décolorée, caduque, tout ainsi que la rose fanée sur sa tige par le souffle empesté d’un vent d’orage. Son opulente chevelure, d’un noir d’ébène, tressée en grosses nattes sous un turban sale et rapiécé, couronnait son front marmoréen ; ses yeux brillaient ; une teinte safranée dorait sa peau ridée. Elle se courbait, comme chancelant sous le poids des ans ou du malheur, et tous ses membres tressaillaient en soubresauts convulsifs ; ses mains s’agitaient, elle piétinait sur place ; l’écume effleurait ses lèvres blanchâtres ; elle inspirait à la fois la répulsion et le mépris.

« Retourne à la maison de ton père, Gawala, reprit le druide après un moment de réflexion. Je veux interroger moi-même cette créature, et s’il en est besoin, je la conduirai sur le bord du fleuve.

– Père, je vous salue », prononça l’enfant.

Et il partit après avoir dit adieu à l’étrangère d’une voix affectueuse et douce, en lui adressant un sourire cordial, un regard de pitié.

Adimarix redressa sa taille imposante, qui paraissait plus haute encore sous les plis pressés de sa robe de laine blanche. Il fit signe à l’infortunée de le suivre, et quand ils furent tous deux dans la clairière, auprès du dolmen, il s’assit sur un des sièges de pierre, tandis qu’elle, debout devant lui, dansait en cadence.

« Femme, qui es-tu ? » interrogea le druide en langue celtique.

Elle ne répondit pas.

Adimarix répéta sa question, mais en latin.

« Ô vieillard ! je puis donc me faire entendre, s’écria-t-elle avec l’accent d’une joie mêlée d’amertume. Béni soit Dieu ! Depuis si longtemps j’errais dans ces régions immenses, et sans être comprise de personne. Ô père, si le crime fut grand, la peine est bien cruelle.

– D’où viens-tu ? Où vas-tu ? poursuivit Adimarix impassible, de sa voix lente et sonore. Il faut que tu répondes, femme, car je chasse de nos tribus les vagabondes, et je ne voudrais pas, avant de t’avoir entendue, violer en te chassant la loi d’hospitalité. »

Une expression d’austère dignité envahit les traits de l’étrangère, qui s’efforçait vainement de réprimer les mouvements nerveux qui secouaient son corps.

« Vieillard, dit-elle en lui jetant un regard altier, respecte-moi. Je suis de race royale ; la majesté du diadème et la majesté des cheveux blancs ont droit égal au respect. Je viens de loin. Je touche au terme de mon voyage. Tout le long du chemin je fus abreuvée d’outrages ; mais je ne ressens point l’injure qui vient de trop bas. Que les enfants m’aient suivie en me jetant des pierres, que de vils soldats m’aient bafouée, que des femmes sans cœur m’aient maudite, que des barbares incivilisés m’aient raillée, que m’importe à moi ! mais toi, homme vénérable, qui as su vivre longtemps sous l’égide de tes dieux, toi, pontife d’une religion presque disparue, sache qu’un sang coule dans mes veines qui me fait noble autant que le César de Rome. Sache encore que la main de Dieu s’est appesantie sur moi, et que si tu refuses de révérer ma grandeur, tu dois t’incliner devant ma déchéance. »

Ces mots furent prononcés avec un tel accent que le vieillard, subjugué, se leva et ne reprit sa place qu’après avoir fait asseoir auprès du feu allumé au pied du dolmen cette femme étrange dont l’aspect le troublait, dont la voix et l’accent lui imposaient.

Il repartit avec déférence :

« Je regrette que des fils de la Gaule aient pu à ce point oublier que l’infortune est sacrée. Parlez sans crainte, ouvrez votre cœur à Adimarix ; je me sens tout ému de compassion pour votre faiblesse, et je ferai ce qu’il sera en mon pouvoir de faire pour vous protéger. »

L’étrangère étendit vers la flamme ses mains tremblotantes. Après une courte pause, elle reprit d’un ton plein de tristesse :

« Tu m’as demandé qui je suis, vieillard ? Mon nom est Salomé ; je suis la fille d’Hérode Philippe et d’Hérodiade, qui épousa le frère de mon père, Hérode Antipas, fils d’Hérode le Grand. Antipas était tétrarque de la Pérée et de l’Iturie. Marié d’abord à une fille du roi d’Arabie, il donna le nom de Juliade, en l’honneur de Julie, fille d’Auguste, à la ville de Berathamphta, et bâtit Tibériade en l’honneur de Tibère. Son neveu fut déclaré roi de Judée. Il voulut être roi, lui aussi, et se rendit à Rome auprès de Caligula pour obtenir ce titre. Mais César, maître du monde, a chassé de Rome Hérode et Hérodiade, et les a envoyés en exil à Lugdunum, où je vais les rejoindre. Oui, Adimarix, faible femme que je suis, déchue et réduite à la plus affreuse misère, j’ai parcouru cette distance infinie qui nous sépare de mon beau pays de Judée. Une barque de pêcheurs m’a transportée de Joppé à Corinthe, et j’ai donné mon collier de perles aux pêcheurs. Un navire d’Argos m’a fait traverser la mer de Corinthe à Brindes, et de Brindes à Parthénope. J’ai donné au chef de ce navire mes bracelets et mes anneaux. Puis je suis partie à pied, parcourant les belles régions où fleurissent les opulentes cités de l’Italie grecque, et semant de ville en ville quelques pièces d’or attachées à ma coiffure. J’ai mis bien des jours pour arriver jusqu’à Rome ; j’ai voulu voir l’empereur, ses esclaves m’ont chassée à coups de fouet ; j’ai prié, supplié, imploré. Je me suis traînée de porte en porte ; mais dans la Rome de César quand on réclame justice il faut être riche, car la justice s’achète. Désespérée, j’ai pris le premier chemin qui s’ouvrait devant moi, j’ai passé les frontières de l’Italie, j’ai franchi les hautes montagnes du pays des Allobroges, et maintenant que me voici au terme de ma course, accablée de lassitude, malade, dévorée par la faim et la soif, ayant vécu d’aumônes, je reprends courage. Bientôt je reverrai ma mère et celui qu’elle m’a donné pour père. Je serai heureuse alors, et j’attendrai en paix la fin de mon existence maudite.

– Femme, dit le druide, qui l’avait écoutée avec une attention soutenue, je ne connais point les pays dont vous parlez, non plus que les princes que vous avez nommés. Je vous crois néanmoins, et si je puis vous servir, ordonnez.

 – Combien y a-t-il de temps que je marche ? poursuivit Salomé en s’exaltant peu à peu. Combien de jours et combien de nuits ? Le printemps a succédé à l’hiver, l’été au printemps, et l’automne à un autre hiver ; j’ai vu fleurir les orangers de Parthénope, j’ai vu mûrir les figues de Tivoli, j’ai vu moissonner les champs de l’Étrurie, j’ai cueilli le raisin dans les vignes qui tapissent les premières pentes des Alpes ; j’ai escaladé les montagnes quand l’herbe y séchait sous les caresses de la brise, et j’ai redescendu les versants quand la tempête se déchaînait sur les cimes orgueilleuses. Et me voilà à peine défendue des âpres morsures du froid, moi, fille des rois ! moi, née au pays du soleil, où l’herbe est toujours fraîche, les fleurs toujours vermeilles, les palmiers toujours verts, les eaux toujours limpides, et le ciel toujours bleu.

– Courage, murmura le druide, ici-bas tout finit.

– Dieu le veuille !

– Qui donc appelez-vous Dieu ? reprit Adimarix. Qui adorez-vous ?

– Dieu, créateur du ciel et de la terre, éternel et infini, juste et miséricordieux ! Dieu unique et dont vos idoles, qu’elles soient romaines ou gauloises, ne sont qu’une image informe, parfois immonde. Ce Dieu régnera dans ces forêts ! s’écria Salomé avec véhémence, le Dieu d’Israël et de Juda : celui qui ne peut être nommé sur la terre. »

Le druide fronça les sourcils, et frémissant, porta ses regards sombres sur le dolmen, où depuis si longtemps le sang humain n’avait pas fumé, jaillissant de la gorge d’une victime. Il mit la main sur le manche de sa serpe.

« Veux-tu me tuer ? dit Salomé en souriant. Prends ma vie, je te la donne ; le châtiment aura sa fin. »

Le vieillard s’apaisa. Il songea que sans doute cette femme était privée de sa raison, et qu’une telle victime serait mal agréée de Teutatès.

« Je vous plains, dit-il d’une voix méprisante ; vous errez loin de la vérité.

– Je te l’apporte ! répliqua la Juive avec force. Vois ces membres qui se disloquent ; vois mes bras qui tremblent, mes pieds qui remuent, ma tête qui branle, mon corps qui se tord malgré ma volonté, malgré mes efforts. Je danse, tu l’as vu. Je danse toujours sans répit, sans trêve, sans une minute de repos. Que ma poitrine soit oppressée par la souffrance ou secouée par les sanglots, je danse ! que mon cœur palpite de joie ou d’effroi, je danse ! Que je sois en proie aux tortures de la soif, aux élancements aigus de la fièvre, ou que je dorme sur un peu de paille, je danse ! Il y a sept ans, il y a plus de deux mille jours que je me suis chaque matin levée en dansant, et chaque soir couchée en dansant. L’immobilité, le repos, oh ! fût-ce le repos de la tombe, je n’ai demandé à Dieu que cela chaque jour, et pendant plus de deux mille jours ! C’est le châtiment !

 – Femme, quel crime as-tu donc commis ? » interrogea le druide, qu’une secrète terreur envahissait.

Salomé baissa la tête, et son regard se fixait atone sur la flamme ardente qui léchait les pierres d’alentour. Ses pieds frappaient la terre en mesure, et comme s’ils eussent suivi le rythme d’une musique invisible, elle saisit son écharpe et la fit voltiger autour d’elle.

« Jésus ! » dit-elle en poussant un grand cri.

Soudain elle se redressa, pâle, frissonnante.

« Il y a sept ans que je n’ai prononcé le nom de Jésus, murmura-t-elle ; cet homme était-il réellement le Fils de Dieu ? »

Elle s’interrompit, lança un regard de défi vers le ciel, et poursuivit :

« Non, ce n’était pas le Messie ; m’eût-il si durement punie, lui qui guérissait les malades, chassait les démons, ressuscitait les morts !

 – Ce Jésus, demanda le druide, était-il un de vos rois ? »

Salomé se mit à rire amèrement.

« Roi ? répondit-elle. Oui, il se disait roi des Juifs, ajoutant que son royaume n’était pas de ce monde. N’importe ! il opérait des prodiges : à sa voix, les tourmentes s’apaisaient ; il marchait sur les eaux ; il nourrissait des milliers d’hommes avec cinq pains et quelques poissons ; un cadavre putréfié, à son ordre, sortait du tombeau et recommençait à vivre.

– Donc c’était un Dieu ! s’écria le druide avec un naïf ravissement.

– Il enseignait la plus étrange doctrine, disant qu’il faut s’aimer les uns les autres, qu’il faut vivre dans la continence, être humble, pauvre d’esprit, pour entrer dans le royaume des cieux. Je ne l’ai vu qu’une fois, mais il était si merveilleusement beau que ses traits sont restés gravés dans ma mémoire.

– C’était un Dieu ! répéta Adimarix avec force, et je l’adorerai.

– Un Dieu crucifié ! repartit Salomé de sa voix moqueuse. Il fut trahi par un des siens, puis jugé, condamné. On choisit pour lui le plus ignominieux des supplices. Il fut cloué sur un gibet, après une nuit entière et toute une journée de tortures sans nom. Il expira en pardonnant à ses bourreaux, et ses disciples affirment qu’il est ressuscité trois jours après sa mort, et qu’il s’est élevé dans le ciel quarante jours après avoir brisé les portes du sépulcre.

– Et sans doute, dit le vieillard, qui écoutait l’étrangère avec une avide curiosité, sans doute, ses disciples étaient des princes du peuple, d’illustres savants, des pontifes... »

Salomé répondit en ricanant :

« Non, mais bien des pêcheurs, des ouvriers, des scribes, des gens de la plèbe. Jésus préférait les pauvres aux riches, les déshérités aux grands de la terre. Bientôt du reste vous verrez apparaître dans les Gaules un de ces hommes, d’une fougue entraînante, d’une éloquence irrésistible. Il prêchera la parole de Jésus-Christ, Fils de Dieu, Rédempteur des hommes, Messie, comme ils l’appellent dans leur fanatique enthousiasme. Et vous verrez, à la voix de ce Nazaréen, vos dolmens et vos menhirs s’effriter en poussière. Vous verrez vos mœurs se transformer, vos Gaulois embrasser la secte nouvelle, et de Teutatès et de Thor il ne restera pas même le souvenir. »

Le druide, pensif, regarda l’autel où serpentait la branche de lierre, ténue et flexible. Puis il murmura, avec l’accent d’une indicible mélancolie :

« Cela sera ; je le crois. Est-ce donc contre Jésus que vous avez péché, femme ? poursuivit-il ensuite d’une voix plus haute. Est-ce lui qui vous a infligé le supplice honteux qui fait de vous un objet de risée ?

– Non, dit Salomé. Jésus avait un parent nommé Jean. Or Jean ne cessait de reprocher à ma mère Hérodiade et à son époux le scandale de leur union. Un jour qu’Hérode avait convié à sa table ses amis, je pénétrai dans la salle du festin, splendidement parée, ornée de tout ce qui peut ajouter aux séductions de la beauté. Je me mis à danser devant les convives, que ma souplesse et ma grâce émerveillèrent. Hérode me permit de lui demander telle récompense que je voudrais. J’allai consulter ma mère, et je revins bientôt un plat de cristal à la main, en disant que je voulais la tête de Jean. Le bourreau fut appelé sur l’heure, et la victime innocente lui fut livrée. Le glaive brilla. La tête du Juste roula à mes pieds ; je me baissai, la saisis par les cheveux et la posai toute sanglante sur le plat de cristal. Horreur ! cette tête coupée, inanimée, ouvrit les yeux, et je sentis un souffle qui glaça mon visage. Hérodiade fit plus que moi : elle prit une aiguille d’or dans ses cheveux et s’acharna à l’enfoncer dans la langue de Jean, dans cette langue qui avait tant de fois parlé contre le crime. »

Adimarix se leva, pâle, triste.

« Que les noms de Jean et de Jésus soient à jamais bénis ! dit-il. J’irai à la rencontre de leurs disciples, dussé-je parcourir la route que tu as toi-même parcourue, ô malheureuse ! Tu souffres, et tu n’as point de repentir ! Chargée d’un forfait exécrable, au lieu de t’humilier, tu maudis et tu railles. Va, princesse ! Va retrouver à Lugdunum les complices de ton odieuse vengeance. Je ne veux pas que ta présence souille plus longtemps le temple d’un dieu que je renie désormais, mais que j’ai prié chaque jour durant les quatre-vingts années de ma vie solitaire.

– Et toi aussi, vieillard, tu me chasses !

– Je ne puis être plus miséricordieux que Jésus, dit Adimarix en inclinant le front. Il t’a marquée du sceau de la réprobation ; je te réprouve comme lui. Pars donc, femme ! Je ne t’en remercie pas moins d’avoir dessillé mes yeux ; je crois. »

Salomé n’ajouta pas une seule parole. Elle quitta le siège de pierre et suivit le druide en silence. Ils cheminèrent sous les arbres dans la neige pendant un quart d’heure. Enfin les chênes peu à peu se montrèrent plus clairsemés. Les saules, aux troncs bossués, à l’écorce rugueuse, croissaient sur la lisière de la forêt. Au delà, c’étaient de vastes oseraies, de grands espaces pleins d’aunes, de broussailles, de buissons ; puis une étroite prairie entrecoupée de flaques d’eau, une grève de sable gris ; enfin le Rhône, large et majestueux.

Le fleuve magnifique coulait sous une couche de glace assez épaisse. Le rigoureux hiver de cette année avait produit ce phénomène si rare, que de temps immémorial on n’a jamais vu gelés ces flots au courant impétueux.

La glace transparente, rayée de blanc par la neige, couverte d’aspérités, étincelait aux rayons du soleil. Ici polie comme un miroir, là soulevée en vagues immobiles, elle revêtait les brillantes couleurs du prisme.

Sur l’autre rive, entre une forêt et un désert de neige, on apercevait les murailles d’une station romaine.

« Voici le Rhône, dit le druide, en montrant l’immense nappe de cristal qui s’étendait à perte de vue. Pour arriver à Lugdunum remontez le courant ; allez droit devant vous, vous trouverez une barque pour traverser le fleuve, là-bas près des collines.

 – Je veux le franchir ici, dit Salomé. La glace est assez forte pour me porter. Plus loin, qui sait ? peut-être devrai-je attendre le dégel dans quelque bourgade obscure. Je serai à Lugdunum dans trois jours.

– Allez donc, et que votre Dieu vous conduise », murmura le druide.

Salomé ne répondit pas à ce salut. Elle avança et mit te pied sur la glace. Adimarix, debout sur la grève et les bras croisés, voulut rester là jusqu’à ce que l’infortunée eût atteint le rivage.

Salomé marchait vite, appuyée sur un bâton. Elle glissait en dansant, agitant les bras, courait, s’arrêtait soudain, tournait sur elle-même, repartait en sautant.

Arrivée au milieu du fleuve, elle se retourna et vit le druide enveloppé des plis de son manteau blanc. Elle se trouvait sur un glaçon de forme ovale, à la surface polie, cristal luisant.

Soudain ce fragile parquet se rompit, creva sous son poids. L’eau jaillit autour d’elle ; elle essaya vainement de se cramponner à quelque appui.

Adimarix poussa un grand cri et voulut s’élancer. Il n’était plus temps.

La tête de Salomé émergeait seule du plateau de glace.

« Jean ! Jean ! cria la misérable femme, venge-toi, le Nazaréen m’a vaincue ! »

Les fragments de la glace, épars, se rapprochèrent peu à peu. Le cou de Salomé fut pris comme dans un étau ; se rapprochant encore, ces débris aigus s’enfoncèrent dans les chairs, se teignant de pourpre, et bientôt la tête, séparée du tronc, bondit dans une mare de sang.

Alors Adimarix, frappé de stupeur, terrifié, vit cette tête sauter, évoluer sur la glace, emportée dans une course furieuse, se heurtant aux arêtes, ruisselant de fange et de sang. Une voix qui n’avait rien d’humain, stridente, glapissait :

« Jean ! Jean ! »

Le vieillard, au comble de l’épouvante, se prosterna la face contre terre. Quand il se releva, la tête avait disparu ; il ne restait plus aucune trace de l’effroyable prodige.

« Ô Jésus, murmura le druide en levant les bras au ciel, ô Jésus, fais que je te connaisse ; du fond de l’abîme je t’implore. »

 

 

Charles BUET, Guy Main-Rouge, 1899.

 

 

 

 

 

 

 

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