Une version de l’Atlantide

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Georges BUGNET

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À monsieur Guy Sylvestre

 

 

 

 

Depuis qu’est ouverte la grand’route entre les États-Unis et l’Alaska, elle déverse à Edmonton, l’une des principales villes qu’elle coupe, une nouvelle humanité d’où, parfois, surgit l’étonnant.

L’hiver dernier, me trouvant dans cette ville, j’y achetais, dans un restaurant très ordinaire, mon repas du midi. Ne reprenant le train qu’à cinq heures j’avais goûté ce repas sans plus me hâter que le silencieux inconnu assis en face de moi à la même table. Entre trente et trente-cinq ans, il était plutôt grand, avec une sorte d’athlétique nonchalance, blond, le visage imberbe, d’assez beaux traits, des yeux noirs, prudents. Il venait d’allumer un cigare lorsqu’un autre inconnu s’approcha vivement et, à mi-voix, en français, lui dit :

– Départ remis à ce soir... huit heures.

Du même ton discret, mon commensal avait répondu :

– Bien. J’y serai.

L’autre, ne m’ayant accordé qu’un rapide coup d’œil, s’en alla. Leur accent m’avait appris qu’ils n’étaient probablement pas Canadiens. Je fus intrigué. On ne rencontre pas fréquemment des Français de France à Edmonton. J’osai demander :

– Seriez-vous, monsieur, l’un de ceux qui ont échappé à l’envahisseur allemand ?

Posant le menton sur le revers des doigts de sa main gauche, le coude appuyé sur la nappe, de la main droite il retira son cigare. Son regard se lia au mien. Je me sentis mesuré, soupesé. Il retourna la question :

– Et vous-même, monsieur, qui êtes-vous ?

Je me nommai.

– L’écrivain... vraiment ? Alors je ne me trompais pas. Je vous trouvais en effet une parfaite ressemblance avec la photographie publiée l’autre jour dans l’Edmonton Journal. Moi, je suis Robert Sinclair.

Ainsi lancée, la conversation fut poursuivie, d’abord à cette table, puis dans ma chambre du Cécil Hôtel, où j’invitai mon compagnon à venir fumer un autre cigare. – Sous ce nom qui pouvait aussi bien passer pour anglo-saxon, je soupçonnais une personnalité déguisée qui m’attirait.

Encore que mes interrogations fussent discrètes, il n’y donnait guère que d’évasives réponses, mais, peu à peu, et rassuré sans doute par ma discrétion, il laissa transparaître, avec un esprit fort cultivé, cette précision de connaissances où se décèlent les grands voyageurs. Entre autres aventures il avait dû faire partie de cette fameuse colonne du général Leclerc qui, traversant le Sahara du sud au nord, vint cerner l’armée de Rommel et, avec les alliés, la refouler jusqu’au final anéantissement. Appartenait-il au service de ravitaillement ? Information ? Diplomatie ? – Je l’ignore.

Notre causerie s’étant tournée vers la littérature, nous avions parlé de Loti. J’eus vite perçu que mon inconnu avait sur le Japon, et Angkor, et Stamboul, un savoir plus que livresque. Passant à un autre romancier, j’interrogeai :

– Avez-vous lu l’Atlantide ?

– Oui, monsieur, comme tout le monde.

Qu’en pensez-vous ?... Oh ! je n’ai qu’admiration quant à l’art littéraire de Pierre Benoit, mais...

– Je devine, dit-il, le sens de votre « mais ». Vous estimez que l’auteur dépasse les bornes de la crédulité.

– N’est-ce pas votre avis ?

– Je ne sais pas. Plus d’une fois j’ai rencontré l’incroyable, l’inexplicable, et dans cette contrée-là, notamment, le mystérieux s’attache à vous comme une substance matérielle.

– Quoi ! Admettriez-vous l’existence de l’Atlantide ?... Tiendriez-vous donc pour vraie cette conjecture d’une survivance de races disparues... et cette singulière figure de femme, dominatrice, voluptueuse, cruelle...

– Encore une fois, je ne sais pas. Ce que je puis affirmer est que, il n’y a pas très longtemps, choisi parce que je possède la langue arabe, j’étais au pied de ces hautes montagnes, dressées au centre des sables du Sahara. J’y avais affaire à des tribus dont on ne sait encore presque rien. Mais il valait mieux les avoir pour amies que pour ennemies. Je vous assure qu’en les quittant, et bien que mon Atlantide fût autre que celle de Pierre Benoit, je ne pouvais guère douter de sa réalité.

– Vous l’auriez vue ?

– Non, mais sentie, ou, plus exactement, ressentie.

Et, fort intéressé, j’écoutai ce récit que, le soir même, je me hâtai de reproduire dans mon journal. Le voici :

 

 

 

Avant d’atteindre ce pays je fis la rencontre d’un missionnaire. Il me conseilla la prudence. Toute sorte d’histoires menaçaient de mort celui qui s’avancerait trop. Il me conta la suivante.

Il y avait autrefois, dans Tripoli de Barbarie, un riche marchand arabe, qui achetait, parmi les tribus du sud, les plus belles esclaves qu’il pouvait se procurer, pour les revendre aux harems de Constantinople. Il était très redouté, à cause de son caractère déloyal et cruel. Or, il advint qu’un jour où il traversait avec son escorte une vallée de ces montagnes, il y rencontra des femmes qui recueillaient leurs provisions des fruits du jujubier. Il voulut les faire enlever par ses gens. Mais elles n’étaient point de la race soumise de Cham. Elles résistèrent désespérément. Le chef arabe, pris de colère, les fit toutes égorger, à l’exception d’une seule, qui était d’une remarquable beauté et qu’il résolut d’épargner et de garder à son propre service. Cette femme, dont il comprenait le langage, lui prédit une mort horrible. « Les hommes de mon peuple, dit-elle, trouveront les ossements blanchis de mes compagnes, et ils t’enverront les âmes de ces mortes, et elles danseront autour de toi la danse du sang, et elles te dévoreront vivant. » Un an s’écoula, jour pour jour. La nuit suivante, comme le marchand arabe, dans sa riche maison de la côte, dormait sur un divan, ayant près de lui son esclave, des formes rouges, qui ressemblaient à de grandes fleurs sanglantes, surgirent de l’obscurité, autour de lui, immobiles. C’étaient les âmes des mortes qui venaient à leur proie. Elles le regardaient de leurs yeux invisibles où une sorte de phosphorescence diffuse, verdâtre, apparaissait et s’effaçait tour à tour. Puis elles se mirent à danser lentement, ondoyantes, autour de celui qui dormait, lui frôlant le visage de lueurs furtives et de contacts, légers et froids, comme d’une neige rouge, et qui laissaient des taches de sang. Réveillé par cette sarabande, fou de terreur, il essaya de s’enfuir. Mais les âmes tournoyaient à l’entour de sa tête en ronde si vertigineuse qu’il vacillait, se heurtait en aveugle aux meubles et aux murs. Il finit par se coucher, la face contre terre, pour échapper à cette vision épouvantable. L’esclave, qui jusqu’alors avait froidement contemplé ces choses, se leva et lui arracha ses vêtements. Et elle vit l’essaim tournoyant des âmes des mortes s’abattre sur le corps de l’homme et se mettre à le dévorer vif. Il ouvrit la bouche pour crier, mais il n’en sortit qu’un râle d’agonie, car une des âmes y était entrée et lui rongeait la langue et la gorge. Au matin, l’esclave avait disparu, et on ne trouva dans la chambre de la riche maison, au milieu d’un débris de meubles et d’objets précieux, qu’un squelette dont les ossements étaient rayés de stries rouges et vertes et où il ne restait plus que des lambeaux de chair saignante.

Poursuivant ma mission, je contournai par l’est la grande forteresse montagneuse et j’arrivai le lendemain aux premiers contreforts. Je laissai là le méhari qui m’avait porté à travers les sables. L’un de mes devoirs était de gagner à notre cause la plus grande partie des Touaregs. Une amitié de plusieurs années me liait à l’un de leurs chefs. Il vint au devant de moi. Je revois cette veillée où nous causions tous deux, enveloppés d’une brume épaisse, rougeâtre aux reflets de notre brasier. Il ne se contenta pas de me prêcher la prudence. Il me pressa de retourner sur mes pas. Il m’assura que nous pouvions compter sur une bienveillante neutralité, qu’on nous approvisionnerait, à prix raisonnable – et son offre comprenait non seulement l’eau, chose essentielle au départ, mais une large quantité de dattes et de viandes salées et fumées – sous condition que notre armée n’entrât pas dans leurs territoires et qu’elle poursuivît sa marche sans délai. Mis en éveil par son insistance sur ma personnelle sûreté, je lui demandai pourquoi, seul comme je l’étais, on m’empêcherait d’aller jusqu’à la principale autorité. Il me répondit qu’il avait reçu l’ordre de m’en dissuader. Lui-même n’avait jamais été admis au centre des montagnes ; à plus forte raison un étranger. Et, aux dernières lueurs du brasier qui s’éteignait, alors que sur son grave visage passaient tour à tour des tressaillements d’ombres et de clartés, il parla ainsi :

Mon ami, je crois qu’il se passe là-bas, sur les hauts lieux du Djebel Ahaggar, des choses effrayantes. On dit qu’il y a là-bas des magiciens qui font apparaître les démons et les forcent, par leurs incantations, à entrer dans le corps des hommes, des animaux, des plantes, comme il est raconté dans les anciens livres. On dit qu’ils font sortir le feu de la terre, et pleuvoir du ciel sur les récoltes de leurs ennemis des trombes d’eaux enflammées et des nuées de vapeurs embrasées. On dit qu’un jour un homme à visage blanc qui, sans peur, s’était avancé jusqu’aux grands monts, voulut renverser les idoles qu’on y adore. Les magiciens le chassèrent et le maudirent. Il s’en alla, se moquant de leurs dieux et de leurs malédictions. Quelque temps après, comme il dormait dans la maison de pierre d’un chef qui l’avait accueilli, on l’entendit pousser des cris terribles, qui réveillèrent tout le village. Et, poursuivi par une femme, rapide comme une gazelle, que nul n’avait jamais vue, on le vit passer, courant, nu. Sur son dos, une fleur énorme, rouge comme du sang, et qui paraissait vivante, palpitait, collée à sa chair comme par des tentacules. Et la fleur avait des yeux verts qui éclairaient la face de l’homme qui courait. Longtemps, des hurlements de douleur retentirent au loin, dans le silence de la nuit. Au jour, les plus braves firent une battue, et ils trouvèrent le cadavre, agenouillé, le front au sol, les bras étendus en croix, avec la fleur sanglante, molle et flétrie, qui enveloppait le torse, comme une gaine. Quand ils osèrent le toucher ils s’aperçurent qu’il était léger comme une écorce sèche. La fleur avait sucé jusqu’à ses chairs, et il n’était plus qu’une peau vidée, creuse, comme ces coques de chenilles dont la larve est sortie.

Ce qui, dans ces fantastiques récits, me paraissait plus inexplicable encore que tout le reste, c’était l’importance qu’y prenait la femme. Dans les contrées musulmanes, elle n’a jamais le premier rôle. L’homme y est toujours le maître, le dominateur, le vainqueur. Était-il donc possible que les cimeterres de l’Islam eussent ici dû reculer devant un peuple plus ancien, un peuple admirateur de la femme et qui mettait ses déesses au même rang que ses dieux ? Et c’est alors que j’en vins à me demander si cette Atlantide, que comme tout le monde j’avais tenu pour une pure fiction romanesque, n’aurait pas vraiment quelque réalité. Plus surprenante encore fut l’émotion, étrange, nouvelle pour moi, peu imaginatif, dont à partir de ce moment je me sentis de plus en plus fortement possédé ; une obsession exaltante, tenace. J’étais comme attiré, absorbé, corps et âme, par l’image intérieure d’une figure séduisante, à-demi voilée. Afin d’y échapper, je m’efforçai de penser à mon pays, à la douceur de ma mère, à la pure enfant dont l’amour était ma vie. J’eus beau lutter, j’étais ballotté comme une épave au milieu des flots tourmentés par une grandissante tempête. Et ainsi, malgré l’avertissement de mon ami, je marchai plus avant. Plusieurs autres cheiks vinrent à moi avec les mêmes promesses d’assistance, et la même urgence à me détourner.

Un soir, avant de m’endormir, je fus visité par une bizarre hypnose. Peut-être n’était-ce là qu’un rêve, une sorte de cauchemar, mais il avait une telle intensité qu’il me parut d’abord la réalité même.

Le début en fut obscur. Les scènes d’abord étaient vagues et figuraient un antique passé. Ce dont je me souviens plus nettement c’est qu’il y fut représenté divers personnages de la fable mythologique : les Sirènes, Circé qui transformait en bêtes les hommes, le Minotaure et Thésée, Hercule et les Centaures, l’Hydre de Lerne, et d’autres souvenirs des classiques grecs. Parmi ces personnages, j’entrais, j’avais un rôle. Je me retrouvais sous les traits de Jason et je buvais un philtre préparé par Médée. Puis je voyais Persée devant la déesse Pallas, et Pallas le mettait en garde contre Méduse, la Gorgone dont les yeux fascinaient et pétrifiaient celui qui la regardait. Et j’avais l’impression que Persée, c’était moi.

La vision devint ensuite plus claire. Elle représentait, sans dessin continu, des souvenirs plus récents : mon dernier repas à la table de ma mère... mon départ... les pleurs mêlés au sourire dans les yeux de celle que j’aimais. Les héros et les dieux ne s’y retrouvaient plus.

Puis une image plus nette apparaît : c’est un lac que je connais bien. Mais, à l’encontre du réel, ses aspects sont à la fois précis et successifs. Tantôt il rayonne d’une paix lumineuse, et la gloire azurée d’un ciel pur s’y plonge et rejaillit. Tantôt il se bouleverse de colère sous l’insulte de la rafale, et ses vagues se soulèvent, se pressent, s’entrecroisent et se disloquent, comme les muscles d’une face convulsée de rage. Puis il reprend son teint lustré, chatoyant, transparent, et regarde, avec une joie nouvelle, et reflète les collines paisibles qui s’y mirent, immobiles et sereines comme lui.

Et voici qu’une nouvelle image s’y présente.

Sur la plage, au bord des eaux, comme dans la fable grecque, une Andromède attend un Persée. Au lieu d’un roc, c’est un pin gigantesque à quoi elle est attachée, aux basses branches, par les poignets liés au-dessus de sa tête. Elle paraît comme endormie, sans inquiétude. La chevelure sombre, dénouée, cache à-demi le visage penché sur l’épaule. Mais je sens que cette Andromède immobile au soleil n’est pas la fille de Céphée. Je sais qui elle est, et j’ai conscience qu’il dépend de moi qu’elle soit délivrée.

De la sérénité des eaux émerge une forme vague, un être sans consistance, un Protée indéfinissable où des phosphorescences diffuses, verdâtres, apparaissent et s’effacent tour à tour. Cette forme semble se tendre, lentement, inexorablement, vers la captive endormie. Et, à mesure qu’elle avance à la surface des eaux, elle accroît sa cohérence. Peu à peu, cela représente confusément une ébauche de gorgone, quelque chose comme l’antique Méduse qui s’efforce de revenir au monde. Des ailes y naissent, diaphanes, rayées de nervures, pareilles à celles des libellules. Elles s’allongent vers les cieux, se déploient, deviennent immenses. Elles demeurent immobiles sous le soleil comme la double voile qui, sans un souffle de vent, fait glisser, sans hâte, vers le rivage, cet être énigmatique. Une tête saillit et se redresse. Le visage est suffusé de haine. Les yeux, à reflets verts, étoilés d’or, sont fixés sur leur proie. La chevelure, d’abord fauve, se teinte de nuances livides. Il s’y forme des tresses pendantes, et ces tresses ressemblent aux tentacules de ces autres méduses qui flottent à la surface des mers.

Sous le soleil, sur la sérénité des eaux calmes, elle s’approche sans qu’aucun sillage ride la surface. Et, lorsque cette apparition aborde la rive, la captive s’éveille tout à coup et se débat désespérément. Elle tente d’arracher ses poignets aux liens qui les meurtrissent. L’autre, de ses yeux verts, implacables et froids, la regarde et attend.

Comme subjuguée par l’intense détermination de ce regard, l’Andromède s’apaise, se raidit et fait face. Je reconnais l’expression posée de ces yeux bleu sombre à-demi cachés sous les longs cils. Dédaigneuse, elle toise le monstre immobile à quelques pas d’elle. Et, sans qu’aucune ouvrît la bouche, dans leur silence j’entendis ce dialogue :

– Gorgone, qu’as-tu fait de Persée ?

– Je l’ai dévoré.

– Tu mens.

– Tu es belle... mais c’est moi qu’il aime.

– Tu mens.

– Oui, je suis le mensonge... Si tu meurs, il m’aimera... Et tu vas mourir.

– Si je meurs, il ne t’aimera pas. Il saura venger ma mort.

– Il ne la connaîtra pas.

Tu mens. Il la saura, parce qu’il m’aime.

L’horrible tête se tend. Les deux grandes ailes frémissent jusqu’au haut.

– Il t’aime ?... Il t’aime ?... Tiens-tu donc à mourir ? Donne-le-moi. Je te laisserai vivre.

– Non. Il est à moi. Je le garde.

La Gorgone soudain s’élança. Plus rapide encore, je me trouvai devant elle...

Et à ce moment, mes yeux la cherchant dans la nuit, je compris qu’il n’y avait eu là rien d’autre qu’une abstraite et étrange hallucination.

 

 

J’avoue qu’avec cette sorte d’envoûtement mes nerfs, et pour la première fois, avaient perdu leur habituelle solidité. La quinine était sans effet. Je décidai, au lieu d’avancer, de reculer temporairement, afin de voir si j’y retrouverais mon état normal. Sans revenir sur mes pas, je m’écartai vers le nord-est. J’y fis une curieuse rencontre.

Il y a dans ces contrées d’antiques villes dont il ne reste que des ruines. Dans l’une d’elles je découvris un marabout, mais qui n’était pas solitaire car il avait un serviteur. Le maître était un grand vieillard fort cultivé. On venait de très loin pour le consulter. On m’avait parlé de lui comme d’un saint. Il me reçut courtoisement et m’invita à partager sa frugale collation. Le serviteur apporta des figues, des olives, des dattes, du miel, et un excellent café.

 

 

Ici, l’extraordinaire était que cet anachorète musulman gardât à son service un étranger, un roumi, et d’une race ennemie, fort probablement un Italien. Malgré que son habit ne fût plus guère qu’un haillon, j’y pouvais reconnaître la tunique des bersaglieri. Durant une assez longue conversation, où mon hôte m’approuva de n’être venu chercher dans ces pays qu’une amicale neutralité, son compagnon demeura debout, immobile, sans paraître nous entendre, les yeux perdus en songe. Il était court et trapu, avec un visage encore jeune, mais sa barbe et ses cheveux étaient tout blancs. À la fin, devinant mon étonnement, son maître me dit en souriant :

– Il vous paraît sans doute singulier que je garde cet homme auprès de moi. C’est un pauvre être inoffensif, faible d’esprit. Il ne trouble pas ma solitude. Il ne comprend que quelques mots d’arabe et, si j’entends un peu sa langue, je ne la possède point assez pour la parler. Je l’ai recueilli, hâve et décharné, mourant de soif et de faim. Il s’est attaché à moi. Le renvoyer serait cruauté. Jamais il ne pourrait, seul, traverser le désert... Sauriez-vous l’italien ?

Et sur ma réponse affirmative, il ajouta :

– Il ne le prononce qu’en hésitant, comme s’il l’avait oublié. Tout ce que j’ai pu comprendre de lui c’est qu’il a dû lui arriver, dans les monts du sud-ouest, quelque terrible aventure où, déjà blessé et longtemps maltraité, il a perdu la raison. Ce n’est pas la première fois que j’entends parler de ces choses. J’ai voulu les pénétrer, mais on m’a fait savoir qu’il valait mieux pour moi les ignorer et n’en point approcher. Peut-être... si vous pouviez mieux que moi comprendre mon serviteur...

Et je sentis s’accroître encore cette hantise qui n’avait jamais cessé. Mon cœur se prit à battre. Ma gorge devenait sèche. Qu’allais-je apprendre ?

Je regardais l’homme. Je lui dis quelques mots en italien. Il se retourna vers moi, l’air étonné, et commença de me répondre. Patiemment, je le rassurai. Et, au bout de quelque temps, mais tremblant, se couvrant parfois des mains les yeux et le front, voici l’incohérent récit qu’il bégaya :

Après une bataille... nous étions vaincus... en désordre... dispersés... un cercle de cavaliers arabes nous entoura. Ils me lièrent avec un de mes amis, parce que nous étions tous les deux blessés... nous n’avions pas pu mourir... Ils nous emmenèrent, loin, vers les frontières du sud, à travers les sables, loin, toujours plus loin, jusqu’à des montagnes... au milieu des hautes montagnes dont les sommets portent le ciel... Et, après bien des jours, quand notre corps fut guéri, quand le sang ne coula plus de nos blessures, mon ami et moi nous avons échappé à nos gardiens, et nous sommes partis vers le nord, du côté de la mer. Et plusieurs jours nous avons erré à travers les monts, et les vallées, et les rochers... Mais d’autres hommes nous saisirent, car nous n’avions pas d’armes, et nous étions épuisés par la fatigue et par la faim... Et ces hommes nous traînèrent vers une ville, au milieu de ces montagnes, et là, les peuples adorent des idoles, et ils voulurent nous offrir en sacrifice à leurs dieux, et mon ami fut désigné le premier... Je ne l’ai jamais revu... Je ne sais plus... Je crois que c’était plusieurs jours après... On m’emmena dans une grande maison... dans une grande salle... La nuit... pas tout à fait la nuit... on m’attacha à une colonne... Il y avait des fleurs rouges, et des morts pâles, et des squelettes blancs... Et ces fleurs rouges croissaient sur les corps de ces morts pâles... Et toutes ces fleurs et tous ces morts, dans la nuit, étaient devenus vivants... Et il en sortait des reflets verts... on ne les voyait presque pas... Et alors... J’ai vu les squelettes blancs qui se levaient, et les têtes des morts qui montaient sur les os de leurs épaules, et sur les vertèbres de leur cou... Et, sur ces ossements qui s’étaient relevés, les fleurs se posaient, et leur faisaient une chair rouge... Et j’ai vu ces morts rouges, et les morts pâles, et les fleurs, qui s’avançaient devant moi... et ils dansaient autour de moi... et ils me touchaient... et ils m’étouffaient avec leur poison... Alors j’ai prié, et j’ai remis mon âme à Dieu... Et Dieu m’a pris mon âme... Et il envoya celle qui m’a sauvé. Elle est venue. Elle portait une lampe. Elle avait une dague dans la main... Elle l’enfonçait dans les morts, et dans les fleurs rouges, et elles retombaient mourantes sur les squelettes blancs... Et elle a posé sa lampe, et sa dague, sur une grande table de pierre, où il n’y avait ni fleurs rouges, ni morts pâles... Et alors elle m’a délié. Elle m’a parlé dans ma langue. Elle m’a dit de m’en aller et de ne plus revenir... Elle était bien belle... Et ensuite des hommes sont entrés. Elle leur parla, en colère, mais je ne comprenais plus. Et ils m’ont emmené dans une autre maison. Et ils m’ont donné du vin, et aussi de la manne. Et quand il fit jour, que je revis le soleil, le beau soleil, ils m’ont conduit au bas des montagnes. Et ils m’ont donné un sac d’olives. Et j’avais sur la poitrine un signe qui effrayait. Et tous s’écartaient de moi... Et, ne comprenant point ces choses, j’ai marché... Je suis venu jusqu’ici. Et mon maître n’a pas eu peur de moi. Il a eu soin de moi. Il m’a gardé...

Ce soir-là, ne voulant point abuser de la générosité de mon hôte ni gêner ses longues dévotions, je cherchai à quelque distance et choisis pour y dormir, à cause de la chaleur persistante et pour éviter les scorpions, le toit plat, couvert de sable, d’une antique maison, basse et carrée, encore entière quoique cernée de ruines. Je m’étendis sur ma couverture, mais je ne parvenais pas à trouver le sommeil. J’étais travaillé d’un désir presque insurmontable : repartir au jour, là-bas, dans le sud-ouest, vers les hautes cimes. J’avais, avec un esprit agité, passionné, une âme sans force, appesantie, comme repoussée sous une ombre épaisse, lourde, immobile, d’où parfois émergeaient deux yeux qui me fixaient doucement. Les prunelles, vert et or, avaient une expression d’appel, d’attente : mais leur fond demeurait impénétrable. Et, encore une fois, je fus repris par une singulière hallucination.

Je me trouvai transporté dans un vallon de France que je connais bien, dans un îlot boisé, cerclé d’une plage sableuse. Cet îlot est tout auprès de la rive orientale du lac, là où la berge, en falaise abrupte, est surmontée de la vieille église où vont souvent s’agenouiller ma mère et celle que j’aime.

Il fait nuit, une nuit tranquille et silencieuse. L’ombre y est à peine rayée par les tremblants reflets des étoiles à la surface des eaux. Humide de rosée, le foin fraîchement coupé près de l’église parfume autour de moi la pureté de l’air.

Assis sur le sable de la plage, je regarde dans l’onde, au milieu des roseaux, deux étoiles jumelles, à reflets vert et or, qui montent lentement du fond à la surface, et elles émergent, pareilles à des yeux.

Et ces yeux s’allument d’un feu grandissant. Et une lente flamme en sort, qui les dévore ; puis elle se transforme en une grande corolle de fleur, ardente et rouge, qui fait la nuit plus obscure encore.

Et, de cette corolle de flamme s’élève, comme un pistil, sans hâte, la forme blanche d’une femme. Sa tête est renversée sur les mains croisées à la nuque, les cheveux fauves retombent dénoués, les yeux attirants sont ombrés de longs cils, les lèvres entr’ouvertes ont un indéfinissable sourire. Engaînée jusqu’à la taille par la fleur ardente, cette apparition palpite et oscille, comme les roseaux qui l’entourent, sous un souffle que je ne sens pas.

Et ses lèvres parlent :

– Je suis la Femme, je ne suis pas l’épouse. Je ne suis pas l’amour, je suis la passion. Dès le commencement, j’étais. Je suis la source de la vie, et je suis la source de la mort. Adam m’a connue, et j’étais l’Ève qui lui tendit le fruit défendu, et j’étais sa vie, et la source de toutes les vies, et je fus sa mort, et la source de toutes les morts. J’étais la fille de l’homme et je fus la vie des fils de Dieu, et leur mort. En Chaldée, on me nommait Isthar ; en Égypte, Isis. La Grèce m’a chantée dans Aphrodite et dans Hélène, et Rome m’adorait dans Vénus. Et, sur toute la face de la terre, les hommes, devant moi, se prosternent, et je suis l’Idole. Tout être humain me porte en soi, et je fais ma proie de ceux qui m’aiment, ma proie heureuse.

Et j’entendis en moi des paroles qui répondaient : – ... Ceux qui t’aiment... Femme, que sais-tu de l’amour et de la mort ? Plus haute que le chant des filles de la terre, une voix a été entendue, et les hommes ne redoutent plus la mort, parce qu’ils ont appris l’amour éternel, celui qui fait leur âme plus forte que la chair, l’amour qui est la source de leur vie, et cet amour ne connaît plus la mort.

Alors je vis la fleur ardente et rouge peu à peu s’éteindre, la femme devenir translucide. Et, de sa chair, il ne resta plus qu’un squelette d’os desséchés et blanchis, et un crâne où les orbites émettaient d’intermittentes lueurs vertes. Puis ces ossements s’évanouirent dans les ténèbres.

Et ce fut la nuit, une nuit tranquille et silencieuse, où l’ombre était doucement irradiée par les tremblants reflets des étoiles à la surface immobile des eaux.

 

 

Le lendemain matin, il y eut encore une dernière et rude lutte entre le désir et la raison. La raison, enfin, domina. Ceux qui m’avaient envoyé attendaient mon retour ; assurément, si j’avais disparu, un autre m’aurait remplacé, mais peut-être eût-il reçu moins bon accueil. Par ma faute une entreprise importante, déjà hasardeuse, pouvait devenir impossible. Mon devoir s’imposa. Il m’arracha. Il m’emporta.

Et pourtant, de combien peu s’en est-il fallu que je risque mon honneur et ma vie pour atteindre, jusqu’au cœur de ces hautes montagnes, et dévoiler cette figure, et les rites secrets qui la protègent...

 

 

 

 

 

Georges BUGNET.

 

Paru dans Gants du ciel en 1944.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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