Le coquemar

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Marguerite BURNAT-PROVINS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’est Noël.

Il fait froid à vous geler le cœur, froid à tourner en perles dures les larmes des miséreux qui grelottent dehors comme des arbres secs et la neige, de ses mains transies, a bordé les Flandres dans leur lit blanc.

Minuit approche. Des taches de feu dessinent les fenêtres basses et les coups de cloche vont frapper aux portes, appeler les gens. Par les rues immaculées du village, des ombres marchent en hésitant.

Dans la plus retirée des chaumières, Véronique est toute seule.

La semaine des Quatre-Temps, la mère Prudence s’en est allée vers la paix. Il a fallu fendre la glace à coups de pioche pour creuser la fosse au pied des peupliers.

Véronique regarde mourir la dernière braise dans l’âtre où le coquemar ne fredonne plus, parce qu’il vient de se casser une jambe.

Il gît à la renverse, près d’une vieille catoire, dans un coin.

Le vent parle comme un homme dans la cheminée et fait frémir le volant d’indienne violette autour du manteau.

Véronique écoute, qu’a-t-il dit ?

Il a dit : « Sors de ta maison, prends la voyette des clairs jusqu’au pont de Paluel, là tu attendras et tu verras, tu verras ! »

Véronique décroche sa mante et rabat le capuchon ; elle éteint le crésu, tourne deux fois la clef, suit l’ordre du vent sans comprendre.

Tout est gris-bleu. La neige épaisse s’écrase comme du sucre sous les pas. La plaine endolorie de décembre se tait, attentive aux derniers soupirs de l’année agonisante, l’eau triste des marais a de courts sanglots entre les joncs et la hulotte se plaint au creux d’un saule.

La fille avance, courbée sous la bise, ne sachant où elle va.

Près du Pont de Paluel, elle s’arrête, les jambes pesantes, immobile et noire comme un gros corbeau.

Alors elle entend, au-dessus de sa tête, des ailes qui battent et qu’elle ne voit pas. Elle se sent soulevée, emportée, légère, comme une plume de pigeon, ses yeux sont fermés.

À la fois contente et terrifiée, quand elle les ouvre, elle est au Paradis, au beau milieu des archanges, qui célèbrent la messe de minuit. Mais, à cette heure, là-haut, il fait plein jour comme à midi, car, dans l’autre monde, il n’y a pas de nuit.

Mon Dieu que c’est beau !

Tout est si brillant que la paysanne, n’osant faire un mouvement, se met à trembler plus fort que la feuille du bouleau.

Et voici qu’un bras entoure son cou ; sur sa joue rouge elle sent le baiser de sa mère qui l’a aperçue du fond du ciel.

« Es-tu morte, Véronique, Seigneur Jésus ! »

« Non, ma mère, je ne sais comment je suis venue. J’étais dans notre cuisine à songer à vous quand le vent m’a appelée par la cheminée, il a dit : « Va jusqu’au pont de Paluel, là tu attendras et tu verras, tu verras ! alors de grands oiseaux m’ont emmenés. »

« Des oiseaux ? ma fille, dis plutôt des anges que Dieu t’a envoyés. Remercions-le. »

Et les deux femmes prient, à genoux sur un nuage.

Véronique pense qu’elle aimerait visiter tout le Paradis et la chambre de la Vierge où est le berceau de l’Enfant.

Mais sa mère, lui tenant la main, la conduit à travers la foule des âmes jusqu’à un pré fuyant à perte de vue dont l’herbe est drue et plus coloriée que celle de la terre.

Et qu’y a-t-il dans ce pré ?

Des centaines, des milliers de coquemars qui, sur leurs trois pieds, s’en vont à la file, parmi les trèfles et le plantain vers une belle ferme blanche au portail grand ouvert.

Il en est de toute forme ; de grands, l’aspect bravache, le bec en l’air ; de courtauds à mine campagnarde et futée, de béats qui entrouvrent les lèvres comme pour fumer la pipe, de joyeux, dont le regard amusé perce entre deux paupières en coulisse, de méfiants qui ont un masque pincé.

Les uns ont de ces tailles épaisses qu’on voit sous la blouse empesée des jours de foire, d’autres s’élancent, le buste étranglé, comme des mantes religieuses et leurs coiffures se posent de toutes les façons.

Ils s’en vont en silence, sans se heurter, jusqu’à l’immense cuisine où les attendent des séraphins, les doigts tendus sur des harpes. Au fond, un feu de bois est préparé.

Quand toute la bande a pris place, alors qu’on entendrait bruire une mouche, les musiciens se prosternent et l’on voit entrer Notre-Dame avec, sur son bras droit, le Nouveau-Né. De la main gauche elle porte un coquemar d’or, plus éblouissant qu’un soleil et rempli d’eau divine.

Marie a une superbe figure brune. De fortes tresses noires sont roulées sur ses tempes, à la manière des femmes de son pays, sa tunique de laine jaune s’agrafe de lourds bijoux d’argent, ses pieds fins brillent de la poudre de diamant qui sable les allées du Paradis.

Elle s’approche du foyer, y dépose le précieux ustensile, et Jésus, en riant, glisse sous les bûches une petite flamme épanouie qu’il tenait, comme une fleur, entre ses doigts. Aussitôt les ramilles, qui embaument l’encens, flambent avec un grand pétillement.

Véronique, suffoquée de curiosité, regarde de tous ses yeux. Prudence égrène son chapelet.

À ce moment, les mains longues des séraphins accordent les harpes, l’eau se met à bouillir et le coquemar de la Vierge commence à chanter, accompagné en sourdine par les cordes célestes.

Oh ! la suave, l’étonnante musique !

Pieusement, les humbles frères de cuivre suivent le chant miraculeux, qui célèbre des choses éternelles pleines de douceur.

Au rythme de la surnaturelle mélodie, ils ouvrent la bouche, se balancent lentement, et leurs figures disent qu’ils comprennent la voix inspirée.

Marie a fait un signe.

Le ton des harpes baisse jusqu’à l’imperceptible, le coquemar d’or achève la phrase commencée ; avec plus de violence, le feu jaillit du brasier et tous les autres reprennent le chant, s’enhardissent, enflent les  notes du cantique qui fait vibrer la cuisine profonde tandis que l’enfant sourit.

Les âmes écoutent près des fenêtres.

Quand ils se taisent, avec le dernier frisson des cordes, Jésus applaudit et Notre-Dame leur donne congé : « C’est bien maintenant, vous savez. Voici votre dernier jour parmi nous, vous pouvez aller sur la terre ».

Tous en chœur, les coquemars entonnent le Salve Regina, puis s’inclinent et s’en vont. Un long moment, Véronique les voit traverser la prairie pour disparaître, on ne sait où.

Marie s’est approchée, elle bénit la mère et la fille, tend le Sauveur à Véronique, et dit : « Embrasse-le. »

Véronique ouvre les bras, et, se sentant tout à coup une audace inouïe : « Madame la Vierge, demande-t-elle, donnez-le-moi ! »

La divine Mère laisse aller son fardeau que Véronique serre, contre son cœur, appuyant sur son épaule la lumineuse petite tête rousse, comme elle le fait avec le dernier de la Françoise, et l’Enfant, qui se blottit, ferme les yeux prêt à s’endormir.

Marie a vidé le vase d’or en pluie tiède, tombée quelque part sur les champs d’Italie, elle l’essuie et le donne à la paysanne :

« Prends-le, dit-elle, puisque le tien est mort, tu l’emporteras dans ta cuisine. Quand la Marceline de Gœulzin, qui vécut cent ans, s’est présentée devant saint Pierre, elle apportait son coquemar, l’ayant monté au ciel, disait-elle, tant elle trouvait joli de l’entendre et triste de le quitter. Je me tenais à ce moment près de la porte du Paradis : les paroles de l’aïeule me touchèrent et je décidai d’apprendre aux coquemars des chansons plus harmonieuses et des airs nouveaux. Depuis lors, chaque année, quinze jours avant la Noël, je les instruis pour qu’ils sachent mieux, dans leurs pauvres maisons, égayer les isolés et les vieux qui sont toujours assis au coin du feu. Celui-ci chante plus parfaitement que les autres. Pendant les veillées, il te distraira de l’absence de ta mère et te préservera de l’ennui.

« Garde-toi pure comme cet or qui n’a point touché la terre, sois joyeuse comme le chant que tu viens d’entendre et n’oublie jamais que tu as tenu Jésus entre tes bras..... »

 

 

*

*     *

 

Les gens qui s’en reviennent de la messe, vers une heure du matin, sont ébahis de voir une si grande lueur entre les persiennes, chez la Prudence, qui trépassa l’autre semaine. Ils s’approchent pour regarder.

Devant le foyer, Véronique est à genoux. Elle contemple un coquemar comme ils n’en ont jamais vu et si poli qu’il les aveugle. La fille penchée écoute en extase et eux aussi entendent la chanson venue d’en haut, celle qui fut apprise par la Vierge. Charmés, ils ne sentent plus le froid mordant, ni la neige qui tombe serrée, ils oublient les grillades, la tarte au lait bouilli et le vin chaud saturé de cannelle, qui parfume le réveillon. N’osant frapper pour entrer, comme des compagnons ivres, ils s’en retournent chez eux, sans mot dire, sentant bien qu’il y a là quelque chose d’extraordinaire.

 

.   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .

 

Depuis lors, Véronique vécut heureuse et, malgré qu’elle ne sût pas lire, elle acquit une grande science en écoutant ce qui se disait dans la flamme. Chacun la prit en profond respect, la considérant comme une élue. On l’entretenait peu, car elle ne prêtait qu’une oreille distraite à la parole humaine. Afin de ne point profaner sa chair qui avait connu la divine étreinte, elle demeura fille, n’ayant aucun regret de la vie sans amour, car elle entendait vanter chaque jour les pures voluptés du Paradis.

Comme la Marceline, elle parvint sans infirmité jusqu’à l’âge de cent ans.

Le jour même où tout le village s’apprêtait à fêter son anniversaire, de grand matin, on trouva sa porte ouverte. La cuisine était minutieusement rangée, la femme et le coquemar avaient disparu.

Quelques-uns dirent : « Nous l’avons aperçue hier soir dans la voyette des clairs, près du Pont de Paluel. »

Il y a bien longtemps de cela.

 

17 Octobre 1907.

 

 

 

Marguerite BURNAT-PROVINS,

Contes en vingt lignes, 1922.

 

 

 

 

 

 

 

www.biblisem.net