Les cheveux d’Absalon

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Pedro CALDERON DE LA BARCA

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

NOTICE SUR LES CHEVEUX D’ABSALON

 

 

Amon en voulst deshonnourer,

Faignant de menger  tarteletes,

Sa seur Thamar, et desflorer,

Qui fust inceste deshonnestes.

 

VILLON.

 

 

Les critiques espagnols se sont montrés particulièrement injustes envers Les Cheveux d’Absalon. S’ils ont parlé quelquefois de ce drame, c’a été pour le condamner d’un mot bref. Toutes les beautés qu’on y remarque appartiennent en propre, affirment-ils, à Tirso de Molina, et c’est à La Venganza de Tamar que Calderon emprunta ses principales scènes et un acte tout entier. Voila ce que chacun sait et ne se lasse pas de répéter. Mais nul, à ma connaissance, n’a pris la peine d’y regarder de plus près, et je crains bien que l’on ne confonde souvent ces deux œuvres, faute de les comparer avec attention. On ne saurait, semble-t-il, accepter sans appel un arrêt aussi péremptoire, s’il n’est d’abord sérieusement motivé. Qu’on restitue à Tirso ce qui lui appartient, rien de plus équitable. Mais faut-il pour cela dépouiller Calderon de tout mérite, rejeter sans examen tout ce qu’il a tiré de son propre fonds ? Je ne le crois pas.

Schack, si je ne me trompe, fut le premier à signaler La Vengeance de Tamar comme une des œuvres les plus remarquables de Tirso. « Peu de poètes dramatiques espagnols, écrit-il 1, se sont élevés dans la poésie tragique aussi haut que Tirso dans cet admirable drame. Rien de plus pathétique que le caractère du vieux David et le tendre amour qu’il témoigne à ses enfants, malgré la passion qui les égare... » Il fait ensuite ressortir la beauté incontestable de plusieurs passages, en une analyse qui serait ici trop sommaire et qui contient d’ailleurs de légères inexactitudes 2.

Voyons maintenant en quels termes le célèbre critique apprécie Les Cheveux d’Absalon : « Cette magnifique tragédie occupe une des premières places parmi les œuvres de Calderon. Une vie puissante bout en elle. À son mouvement imposant et solennel, aux nombreuses beautés de ses détails, tour à tour gracieux, brillants, rudes ou passionnés, se mêle un délicat sentiment artistique qui en modèle toutes les parties. Elle peint avec le plus grand naturel les aberrations les plus véhémentes de la passion, sans que la sérénité et la beauté idéale de ce tableau sublime en soient troublées le moins du monde. Les luttes des fils désobéissants et dégénérés du vieux David contre leur père, dont la douceur et la longanimité ne font qu’augmenter leur rage et diminuer leur affection filiale, – telles sont les bases de cette composition dramatique d’une saisissante beauté. Dès la superbe scène initiale où, sur la pompe du triomphe, plane déjà comme un nuage menaçant le prochain désastre, l’action se précipite avec une force irrésistible, de plus en plus violente et sombre. La scène de l’inceste est horriblement belle. Le poète y montre toute la puissance de son art, qui a su nous présenter une action de l’immoralité la plus répugnante sans nous causer la moindre impression de dégoût, et nous inspirer au contraire une horreur purement idéale. Non moins admirable est la scène de la mort d’Absalon, toute resplendissante de la plus sublime poésie. Mais à quoi bon signaler la perfection des détails, lorsque ce drame, construit symétriquement et avec des matériaux de choix, forme un tout parfait 3. »

Cette citation, quoique longue, était indispensable. Elle constitue le second terme de la comparaison, dont on n’a jusqu’à présent tenu aucun compte. À ceux qui, pour diminuer l’œuvre de Calderon au profit de celle de Tirso, invoqueraient l’autorité de Schack, il fallait tout d’abord opposer son propre témoignage. Cette première objection réfutée par avance, nous pourrons poursuivre plus librement notre élude.

Hartzenbusch a eu l’heureuse idée de publier dans le même volume 4 Los Cabellos de Absalon et La Venganza de Tamar. Le lecteur peut ainsi consulter d’un coup d’œil les deux textes et se livrer par lui-même à un intéressant travail de critique. Ni le but, ni le format de la présente publication ne me permettant de traduire en entier la pièce de Tirso, j’en donnerai du moins une analyse et quelques extraits qui la fassent suffisamment connaître.

Amon revient de la guerre, accompagné de ses valets Jonadab et Éliacer. Il n’aime pas, comme les aima jadis son père, le tumulte des batailles, ni les prouesses héroïques. Aux plus beaux assauts il préfère « une heure de Jérusalem. » Éliacer ne s’explique pas comment son maître, ennemi de l’amour et de toute galanterie, déteste en même temps les armes. C’est, pour lui, « chose nouvelle. » – « Nouvelle, oui, Éliacer, et c’est pourquoi elle me plaît. En tout je suis singulier, et quiconque n’invente pas chose nouvelle me semble indigne d’intérêt. » Surviennent, en habits de voyage, Absalon, Adonias et leur suite. Comme leur frère, ils ont hâte d’arriver à Jérusalem, le seul endroit où l’on puisse passer agréablement les dix jours de trêve accordés par David aux Ammonites. Absalon assimile au guerrier l’amant qui escalade des murs, fait le guet, donne le mot de passe. Il raille Amon de sa froideur. N’y a-t-il donc à Jérusalem aucune dame capable de l’émouvoir ? « Élisabeth n’est-elle pas jolie ? – Vue de près, non ; elle a des marques de petite vérole. – Et Esther ? – Son teint est bon, mais sa dentition mauvaise – Déborah ? – Elle a la bouche grande. – Athalie ? – Cette folle, pas plus haute qu’une naine !... – Maria, elle, n’a point de défauts. – N’en est-ce pas un que d’être minaudière ?... » Et la scène des portraits, toujours chère aux écrivains du XVIIe siècle, continue, alerte et spirituelle 5. « Tu n’assisteras donc pas demain à la noce d’Élise, qu’épouse Joseph d’Isacar ? La mascarade promet d’être brillante. – Je plains les maris, qui ont une femme à supporter. – En cela tu ne ressembles guère à notre père. Non content de ses épouses, il a, dit-on, des concubines d’une merveilleuse beauté. » Absalon avoue qu’il aurait grande envie de les connaître. Une de ces fillettes, qu’il a entrevue, lui a ravi l’âme. « Entends-tu, cet Absalon ? Les femmes même de son père !... – Ma mère seule exceptée, les femmes du vieux roi me font envie, et je voudrais les posséder toutes. »

À la suite de cet édifiant entretien, les trois frères se séparent. Le bel Absalon court à un rendez-vous galant ; Adonias, au jeu dont il raffole. Amon, jaloux des Psaumes qu’a composés son père, passera la nuit à écrire des vers. Tout à coup, une curiosité étrange s’éveille en son esprit. Que doivent faire, par cette chaude soirée, les femmes de David ? Elles sont sans doute à bavarder et à prendre le frais dans ce parc, dont un mur le sépare. Il veut, sans être vu, écouter leur conversation. Ses serviteurs ont beau le détourner de ce projet, le voilà qui s’accroche à un lierre, escalade le mur et disparaît dans le jardin. Éliacer, resté seul avec Jonadab, lui déclare que lorsque son maître « a une idée en tête, quatorze prédicateurs ne sauraient l’en dissuader ».

À l’intérieur du parc, Tamar et Dina sont seules assises sous les arbres. Tamar étouffe ; les feux de son amour pour Joab lui rendent plus insupportable encore la chaleur de l’atmosphère. Elle chante pourtant, à l’invitation de Dina. – Cette scène a un grand charme de poésie mystérieuse et tendre. – Amon, à la faveur de la nuit, s’est glissé jusqu’auprès des deux femmes. Déjà ému parla voix de Tamar, il fait un faux pas, tombe, et doit, pour expliquer sa présence, se donner pour fils du jardinier. Il affecte un langage et des manières rustiques, saisit sans qu’elle s’en aperçoive un des gants de Tamar, et en profite pour lui baiser deux fois la main. Ses plaisanteries triviales font excuser sa hardiesse. Quelque invraisemblable que soit cet épisode, il est gaillardement traité et bien dans l’esprit voulu par l’auteur. « Pardieu ! vous chantez si joliment que je vous écouterais douze jours sans dormir. – Vous êtes satisfait ? – Oui, certes. Vous avez chanté comme un géant Goliath. » Tamar, en se retirant, apprend à sa compagne qu’elle assistera le lendemain à la noce d’Élise, et qu’elle portera une robe rouge. Amon se promet de la reconnaître à ce signe.

Adonias et Absalon causent avec Abigaïl et Bethsabée, femmes de David, de l’absence du roi, du siège de Rabbatha, de la fête qui se prépare. « Comme vous voilà galant, Absalon ! – Je suis de noce, aujourd’hui. » Amon paraît. Il se demande, tout songeur, s’il va retrouver son inconnue. « Pour vous, lui dit Absalon, amour et mariage sont matières à moquerie. – Je ne sais que vous en dire. » À ce moment vient à passer le cortège nuptial. En la dame aux vêtements rouges, Amon reconnaît sa sœur Tamar. Son premier mouvement est de repartir pour la guerre ; mais il se ravise aussitôt, demande un déguisement et un masque. Il se mêle ainsi sans être reconnu à la foule qui félicite les nouveaux époux, s’approche de Tamar, lui rappelle la scène du jardin, et s’enhardit jusqu’à lui prendre un baiser. La jeune fille, offensée, ordonne de courir après cet insolent, de le mettre à mort.

Au deuxième acte, nous voyons Amon dans sa chambre, atteint d’une invincible mélancolie. Les contes facétieux d’Éliacer ne peuvent lui arracher un sourire. Un mot de son maître d’armes excite sa colère ; il se lance, l’épée à la main, sur lui et sur les assistants. Mais des tambours se font entendre ; c’est David qui rentre à Jérusalem. Le roi, après plusieurs allusions aux exploits de son jeune âge, publie sa récente victoire, la prise de Rabbatha. Ses femmes, ses enfants, lui prodiguent mille tendresses. Mais pourquoi Amon n’accourt-il pas avec eux ?... Aussitôt informé de son mal, David se rend auprès du prince :

« DAVID. – Quoi ! mon fils chéri, lorsque ton père vient d’accroître le royaume qu’il cherche à conquérir pour toi, son aîné et son héritier, te laisses-tu consumer de chagrins imaginaires ? Veux-tu changer en deuil la joie triomphale qui accueille mon retour ? Ces trophées, qu’admire Jérusalem, ne sauraient-ils te rasséréner ? Je t’ai conquis tout un royaume. Lève les yeux ; regarde-moi. Viens nouer tes bras à mon cou. Veuille accepter cette couronne, dont l’or rappelle celui de tes cheveux. Refuses-tu de me parler ? Relève ta tête tristement penchée, si tu ne veux que la tristesse me tue.

ABSALON. – Frère, la courtoisie n’a-t-elle pas toujours triomphé en vous du chagrin le plus profond ? Le roi, mon seigneur et père, est là qui vous parle. Ne le voyez-vous pas ?

ADONIAS. – Si vous gardez à Adonias l’amitié que vous lui avez toujours témoignée, il vous supplie, au nom de cette amitié, de parler au monarque qui se tient en pleurs devant vous.

SALOMON. – Ne troublez pas la joie de cet heureux jour.

TOUS. – Prince, revenez à vous.

DAVID. – Amon !

AMON, relevant la tête. – Dieu ! l’ennuyeuse insistance !

DAVID. – Qu’as-tu, chère copie de ce triste original ? Je suis prêt, pour soulager ta tristesse, à te donner la moitié de mes États. Prends-la, et ne sois plus si sombre. Jette les yeux sur moi, objet de toute ma tendresse. Ne voile pas l’Apollon de ta face. Bannis la douleur. Parle, demande. Quel est ton désir ?

AMON. – Que vous vous en alliez et me laissiez seul.

DAVID. – Si c’est là ton unique désir, je veux bien m’y conformer. Ta tristesse sera cause que je vivrai dans le désespoir. Tu me gâtes l’allégresse qu’a manifestée Israël. Mais, est-il une joie qui puisse compenser le chagrin que cause un fils ? Quoi ! ne mérité-je pas, fût-elle mensongère, la moindre parole d’affection ? Non, diras-tu ? Prince, un seul regard. Tu es cruel envers mes cheveux blancs ? Qu’as-tu ? Qu’éprouves-tu ? Que désires-tu ?

AMON. – Que vous vous en alliez et me laissiez seul.

ABSALON. – Le plus sage est de le laisser, puisque nos encouragements sont inutiles.

DAVID. – Si je perds le prince, que m’importe, mes enfants, le royaume que je viens de gagner 6 ? »

Tous sortent. Amon relient Tamar et lui confesse sans difficulté qu’il est tombé amoureux d’une jeune Ammonite, morte depuis à la prise de Rabbatha. Telle est la cause de sa tristesse mystérieuse. Sa sœur pourra l’adoucir en écoutant, comme l’eut fait sa dame, ses déclarations d’amour. Tamar, sans la moindre objection, se prête à cette comédie équivoque : « Je commence, dit-elle, à jouer mon rôle, mais j’ai grand peine à m’empêcher de rire. » – Voici la fin de celle scène :

« TAMAR. – Comment te trouves-tu ?

AMON. – Mieux.

– Plaisante comédie !

– D’amour.

– Ce lieu n’est pas sûr, va-t’en.

– N’es-tu pas ma sœur ?

– C’est pourquoi nous devons être circonspects.

– Congédie-moi comme si j’étais ton amant.

– Soit, puisqu’il importe à ta guérison.

– Adieu, bien-aimée.

– Adieu.

– M’aimez-vous beaucoup ?

– Infiniment.

– Et vous agréez mon amour ?

– Je l’agrée.

– Qui est votre époux ?

– Vous.

– Viendrai-je cette nuit ?

– À onze heures.

– M’oublierez-vous ?

– Jamais.

– Êtes-vous triste que je vous quitte ?

– J’en suis émue.

– Resterez-vous toujours la même ?

– Je serai de bronze.

– Vous dormirez ?

– En rêvant de vous.

– Quel bonheur !

– Le doux rêve !

– Ah ! mon bien.

– Ah ! mon âme.

– Adieu, mes yeux !

– Adieu 7 ! »

Joab, général de David, a surpris cet entretien et reproche à Tamar son inconduite. S’il vient de se signaler à la guerre par des prodiges de bravoure, c’est qu’il aimait la jeune fille et espérait ainsi l’obtenir. Mais il n’éprouve plus que du dégoût pour son crime monstrueux, et va tout révéler au roi. Tamar s’excuse. C’est pour flatter l’imagination malade de son frère qu’elle se prêta à son absurde fantaisie. Doit-on faire cas d’un fou et de ses exigences ?... Joab se laisse facilement convaincre. Il jure « de ne plus ajouter foi désormais à ce que verront ses yeux » et s’éloigne après avoir baisé la main de Tamar.

Témoin secret de ce baiser, Amon exhale tout haut ses plaintes et sa jalousie.

« Qu’as-tu, seigneur ? lui demande Jonadab.

– J’ai le cœur malade ; je suis jaloux.

– Jaloux ? Ne pourrais-je savoir de qui ?

– Si. Puisque je meurs, je ne peux ni ne veux le celer. Je brûle d’amour pour Tamar.

– Que dis-tu !

– Pas de conseils. Donne-moi la mort, il vaut mieux.

– Insensé est ton amour. Mais, pour que tu n’aies rien à me reprocher, ma loyauté bien connue viendra en aide à ta passion. Perde Tamar son honneur plutôt que toi la vie !... Couche-toi et feins d’être malade.

– Mon tourment n’a rien de fictif.

– Dissimule ton affection et fais appeler le roi, qui t’adore. Demande-lui que Tamar, ta sœur, vienne t’apporter à manger. Lorsqu’elle sera en ton pouvoir... je n’ai pas de conseil à te donner. Tu n’es pas sot ; l’occasion te dira ce que tu as à faire.

– Ce remède sera ma vie ou ma perte. Va, appelle mon père ; qu’attends-tu 8 ? »

Tamar, à la prière de David, vient en effet, comme le prince le désirait :

« Sors, Jonadab ! s’écrie Amon. Ferme la porte, Éliacer. Je veux manger sans témoins ce mets qu’espérait mon âme.

– Considère ce que tu fais, dit Tamar.

– Il n’y a plus rien à considérer. Ce mets, ce sera toi seule, toi, dont l’avarice tient depuis si longtemps mon âme affamée, alors que tu aurais pu lui fournir des aliments.

– Cher frère (tu me coûteras assez cher, si tu restes impitoyable !), tu es prince d’Israël. Tous ont droit à ta protection. Mon honneur est un miroir limpide où je me mire avec complaisance et respect. Il ne pourra, si tu le brises, souffrir d’être ainsi déprécié. Toi, tu n’y gagneras qu’une réputation d’infamie et d’extravagance. Je suis ton sang.

– C’est ainsi que je t’aime.

– Calme-toi !

– Il n’est plus temps.

– Que veux-tu ?

– T’aimer, Tamar 9.

– Arrête !

– Je suis Amon, j’aime 10.

– Appellerai-je le roi ?

– J’appellerai l’amour.

– Je suis ta sœur.

– L’amour m’enflamme.

– Traître !

– Jamais l’amour n’est traître.

– Ta loi...

– L’amour ne connaît point de loi.

– Ton roi...

– C’est l’amour qui est mon roi.

– Ton honneur...

– C’est mon bon plaisir 11. »

Jusqu’à l’entrée de David, La Vengeance de Tamar est, on a pu s’en convaincre, une délicieuse comédie de cape et d’épée, alerte, spirituelle, pleine d’incidents ingénieux, d’aimable fantaisie, de scènes brillantes. Mais on y chercherait en vain un souffle épique ou seulement une émotion soutenue. Encore moins se conforme-t-elle à l’esprit de la Bible. Jérusalem, c’est Madrid. Ces jeunes seigneurs aux allures cavalières, dont le hardi persiflage s’attaque à tout et à tous, ne sont autres, sous leurs noms hébreux, que des courtisans du XVIIe siècle. Ce parc, où le murmure des fontaines accompagne en sourdine de mièvres chansons d’amour, on se le représente volontiers comme un de ces coins du Retiro, d’Aranjuez ou de la Villa Médicis que peignit souvent Velázquez. Que dire du lever d’Amon qui, en galant négligé 12, écoute d’une oreille impatiente les balivernes de ses bouffons et les mélodies des musiciens ? Les violences du prince contre son maître d’escrime diffèrent-elles sensiblement du dépit qu’éprouve un jeune muguet désespéré par les rigueurs de Cloris ou de Sylvie ? À peine çà et là un accent plus énergique, quelques vers d’un ton plus vibrant viennent-ils nous rappeler que nous avons sous les yeux une tragédie sacrée. Les contemporains de Tirso ne se piquaient guère d’observer avec exactitude le costume ni les mœurs des personnages qu’ils mettaient en scène ; mais lui, particulièrement, s’est montré en cette œuvre dédaigneux de toute couleur locale.

C’est par le retour triomphal de David que débutent Les Cheveux d’Absalon ; c’est par là que doit commencer le parallèle entre les deux drames.

Cette scène, dans Tirso, est pompeuse, écrite avec art, mais superficielle en somme ; elle plaît à l’oreille, satisfait l’esprit, mais n’arrive point jusqu’au cœur. Il ne s’en dégage à aucun moment cette angoisse menaçante, cette sourde fatalité que, dès les premiers mots, à travers les acclamations joyeuses, on sent peser sur les personnages de Calderon. La tendresse paternelle du vieux roi, qui s’épanchera au troisième acte en vers frémissants et sublimes, semble encore indécise, guindée, en quelque sorte officielle. Dans Les Cheveux d’Absalon, en revanche, l’exposition est, à mon avis, un pur chef-d’œuvre. Tout le drame s’y trouve contenu en germe ; chaque caractère s’y montre dessiné d’un trait, sans artifice apparent. À peine l’intrigue s’engage-t-elle que nous connaissons la mansuétude de David, la prudence de Salomon, la duplicité jalouse d’Aquitofel, l’humeur guerrière de Joab. En quelques paroles d’une brutalité cynique, Absalon 13 nous révèle la sécheresse de son cœur et son ambition effrénée. De ce conflit de passions doit résulter une catastrophe imminente et terrible.

Calderon s’est soigneusement abstenu de mêler à ses personnages les femmes de David, dont la présence dans la pièce de Tirso produit un effet si malséant. S’est-il souvenu que, chez les Hébreux, mères et jeunes filles vivaient retirées au gynécée ? Une réplique de Tamar 14 le laisserait entendre. Mais il a certainement compris ce que le spectacle de la polygamie orientale aurait de répugnant pour des catholiques espagnols et combien en serait diminué l’intérêt de son poème, où doit dominer l’idée de famille.

Je ne prétends pas examiner vers à vers les deux drames, ni mettre constamment un texte en regard de l’autre. Mais je crois pouvoir démontrer par quelques exemples que, dans les scènes mêmes empruntées à Tirso, Calderon a réussi à se montrer original et supérieur parfois à son modèle.

Dans La Venganza de Tamar, Amon résiste mollement à l’amour incestueux qui le pousse vers sa sœur. Si nous le voyons inquiet et malade, c’est qu’il ne sait où ni comment assouvir sa passion. Il la confesse sans rougir à Jonadab qui l’interroge. « Tout ce qui est nouveau et singulier a pour moi de l’attrait », a-t-il dit, au premier acte. Sa psychologie, très habilement résumée en cette phrase, pèche peut-être par excès de simplicité, Enivré d’un charme pervers, il s’abandonne à sa convoitise monstrueuse. Pas un scrupule en son esprit. À cet inconscient toute morale semble étrangère. Dans Les Cheveux d’Absalon, l’âme du prince est tout autrement complexe, et ses réticences, ses fluctuations, ses élans mal contenus, ne sont pas les moindres beautés de cette œuvre. Tamar parle. « À cette voix je réponds ! » soupire l’infortuné. Et ces mots ouvrent à notre pensée un horizon sans fin de passion trouble et orageuse. Mais, ce secret qui l’étouffe, Amon l’ensevelira au plus profond de son cœur. Il le taira aux instances de Jonadab ; il voudra se le taire à lui-même. Seule la vue de Tamar le fera hésiter sur ses lèvres, impatient et honteux à la fois de s’exhaler. Lutte inutile. La curiosité du ruffian a surpris le mystère ; ses bouffonneries battent en brèche les plus nobles sentiments. David lui-même, en son aveugle sollicitude, ménage l’occasion à son fils, qui succombe, éperdu d’horreur et de volupté.

On pourrait, par certains côtés, comparer le génie de Tirso à celui de Shakespeare. Il a la verve, la grâce, la désinvolture, parfois l’invention exquise qui nous charment dans les comédies de ce dernier ; quoique de son esprit espiègle 15 il ne faille attendre ni la pénétration, ni la logique, ni l’émotion intarissable du grand tragique anglais. Si on la considère isolément, détachée de ce qui suit et de ce qui précède, la scène où Tamar, sous un nom supposé, prête l’oreille aux divagations amoureuses de son frère, pourrait avoir un rapport lointain avec les duos d’Orlando et de Rosalinde 16. Par malheur, ce thème, traité par Tirso à différentes reprises et pour lequel il eut toujours une prédilection marquée, ne l’inspira jamais qu’à faux 17. Dans La vie d’Hérode, Mariamne, répétant avec Josèphe, qui la requiert d’amour, les effusions de tendresse qu’elle compte prodiguer à son époux, fait preuve d’une inconcevable imprudence ; de moins jaloux que le Tétrarque auraient cru à un outrage réel. La candeur de Tamar, écoutant sans la moindre alarme instinctive 18 les propos les plus délirants, est tout aussi invraisemblable. De plus, la fable inventée par Amon, l’histoire de cette jeune étrangère tuée au siège de Rabbatha, paraît ici hors de propos.

Calderon, en s’appropriant cette scène, ne lui a-t-il pas donné sa forme parfaite et définitive ? Cette subtilité de sentiments, cette métaphysique amoureuse dont il abuse avec tant de complaisance et qui ne servent ailleurs qu’à fatiguer l’attention, ne deviennent-elles pas, en ce cas spécial, de merveilleux procédés d’analyse ? Le langage ambigu d’Amon exprime admirablement l’espoir et la crainte, le désir et la honte, qui tour à tour cèdent, triomphent ou se confondent en son cœur. Tamar, loin de rire d’une feinte qu’elle devine dangereuse, ne s’y aventure qu’avec défiance et finit par couper court un entretien dont l’étrangeté l’effarouche. Car la véhémence de cette passion, quoique inavouée, altère déjà la surface limpide de son âme et la prépare à l’attentat fatal que ne conjureront ni ses prières, ni ses larmes, ni ses cris où perce la menace.

Nous voici arrivés au cœur même de la question, à ce fameux acte – le troisième de La Venganza de Tamar, le deuxième de Los Cabellos de Absalon, – que Calderon a inséré tout entier dans son drame. Le plagiat est évident ; impossible de le nier. De tous ceux que l’on cite ou que l’on découvre chaque jour dans la littérature dramatique espagnole, il est à la fois le plus complet, le plus prémédité, – le plus impudent, allais-je écrire ; mais nous verrons qu’il faut malgré tout faire quelques réserves.

Calderon en a usé librement avec ses prédécesseurs ; en particulier avec Tirso 19. On peut se convaincre par un examen attentif qu’il étudia de près ses procédés et son style, qu’il sait pasticher au besoin. Et lorsque, le 10 juillet 1635, il signe l’approbation d’un recueil de ses comédies 20, il agit en connaissance de cause et non pas en censeur qui s’acquitte d’une formalité. Jamais, néanmoins, il n’avait poussé la licence jusqu’à copier d’un trait un millier de vers environ. À la décharge de notre poète nous devons observer tout d’abord que les imitations, emprunts, pirateries littéraires, ou comme on voudra les qualifier, étaient dans les mœurs du XVIIe siècle espagnol. « N’oublions pas, dit M. Morel-Fatio 21, que les notions de plagiat et de propriété littéraire n’avaient point en ce temps la précision qu’elles ont acquise par la suite. Un drame, aussitôt après sa publication, que dis-je ? sa représentation, entrait dans le domaine commun, se perdait dans la masse ; l’auteur souvent l’oubliait, et si un confrère trop pressé ou peu inventif jugeait commode de s’approprier quelques morceaux de l’œuvre en circulation, nul n’y trouvait à redire, pas même l’auteur. »

Plus que toute autre, la tragédie de Tirso fut prédestinée à ce sort. Si Calderon en a transcrit une journée entière, un autre est allé plus loin encore. Une Venganza de Tamar 22, attribuée au docteur Godinez, reproduit presque à la lettre le texte des trois actes originaux. L’auteur – le copiste ,dirait-on plus exactement, – a supprimé nombre de vers, mais il n’en a pas ajouté cent de son cru. Cet auteur est-il réellement Felipe Godinez ? Je n’oserais l’affirmer. Son nom, en tout cas, n’est pas incompatible avec l’œuvre, car il affectionna les sujets tirés de l’Ancien Testament. Remarquons, par parenthèse, qu’un sans-gêne aussi délibéré n’a point provoqué l’indignation des critiques. Il ne faut en rien passer les bornes. Un plagiat, que l’on vitupère comme il convient lorsqu’il ne s’étend qu’à un acte, a sans doute le droit de rester inaperçu s’il embrasse un drame entier.

Donc Calderon a pris un acte à Tirso de Molina. Enregistrons ce fait à notre tour, après tant d’autres. Le constater, c’est bien. Essayer d’en déterminer les causes et le but eût peut-être valu mieux.

L’histoire d’Amon et de Tamar, telle que la relate la Bible, ne constitue pas par elle-même un tout complet. Elle nous est présentée comme un incident ou épisode, d’où il faut déduire cette conséquence : David a péché ; il sera puni en la personne de ses enfants. Tamar est la première, la seule innocente victime que sacrifie Jéhovah. La mort d’Amon n’est que le résultat fatal de son crime. Le châtiment d’Absalon, rebelle et meurtrier, couronne cette œuvre de justice vindicative. Telles sont les trois phases du récit biblique ; telles, les trois étapes du drame de Calderon. Au-dessus des personnages principaux, au-dessus de David lui-même, se dresse, dans le Livre sacré, la ligure d’Absalon qui domine les événements et les dirige. C’est lui qui, pour servir ses desseins ambitieux, bien plus que par piété fraternelle, excite sa sœur à la vengeance ; lui qui avive la discorde là où le pardon et l’oubli auraient prévalu peu à peu. Supprimez son rôle, le drame cesse d’exister. Godinez l’a si bien compris que, s’écartant en cela seul de son modèle, il réunit la mort des deux frères en un même dénouement.

Un des sujets chers à Tirso fut, on l’a répété bien des fois, l’aventure d’une jeune fille séduite, puis délaissée, qui parvient, sous un déguisement de paysanne, à reconquérir l’infidèle. La tragique histoire d’Amon et de Tamar pouvait, à la rigueur, lui fournir une variante de son intrigue favorite. C’est peut-être dans cette pensée qu’il composa les deux premiers actes. Mais, arrivé au meurtre d’Amon, que les convenances, la tradition ne permettaient pas de passer sous silence, Tirso, sans doute, se sentit profondément ému, pris aux entrailles par l’horreur sublime de cette catastrophe. Emporté alors par une inspiration nouvelle, il écrivit sans défaillance ce troisième acte qui, par son accent héroïque, diffère si complètement des deux premiers.

Calderon était doué d’un jugement critique très clairvoyant et très juste. Il est rare, dans les sujets qu’il traite de seconde main, qu’on ne le trouve pas supérieur à ses devanciers, ou tout au moins personnel. Les beautés éparses dans la tragédie de Tirso durent frapper vivement son imagination. Mais il s’aperçut qu’un pareil drame, pour mettre à profit les éléments multiples contenus dans l’Écriture, pour acquérir son développement normal et son véritable intérêt, ne devait point se limiter à la vengeance de Tamar ; que ce fait, d’ordre purement privé, devint le signal des plus graves dissensions politiques. Il commença par rejeter, comme hors-d’œuvre, toutes les scènes piquantes où l’humeur enjouée de Tirso s’était donné libre cours. Sans doute les anachronismes que tout le monde y remarque aujourd’hui n’offensaient guère le goût de Calderon ; mais ils lui parurent, peu conformes au texte de la Bible qu’il s’était proposé pour modèle. La troisième journée de La Venganza de Tamar forme le centre de son œuvre. À ce noyau d’emprunt vinrent s’agréger ses propres conceptions, il remania un acte, en écrivit entièrement un nouveau, développa le caractère de David, compléta ceux de Tamar et d’Absalon, emprunta au Livre des Rois la figure d’Aquitofel, créa celle de Teuca. Si la collaboration involontaire de Tirso entra pour une bonne part dans l’économie de Los Cabellos de Absalon, il serait souverainement injuste, on le voit, « l’eu attribuer à lui seul tout le mérite. Écartons de notre esprit toute idée fâcheuse de plagiat, – prévention exclusivement moderne et que rien n’autorisait, au XVIIe siècle espagnol, – c’est dans ces conditions seulement que nous pourrons juger ce drame, et qu’il nous paraîtra ce qu’il est en réalité : l’un des plus beaux et des plus puissants que l’on connaisse.

Les sources où Calderon en a puisé l’argument sont faciles à indiquer. Son poème suit fidèlement le récit de la Bible, Livre II de Samuel, ou des Rois, XII, 20, à XIX, 6 23. C’est, je suppose, la version de la Vulgate que l’auteur eut sous les yeux, et à laquelle il n’apporta que de légères modifications.

Dans le récit biblique, quarante-sept années environ s’écoulent entre la prise de Rabbatha et la révolte d’Absalon. Le poète espagnol, lui, ne suppose qu’un intervalle de deux années entre son deuxième et son troisième acte 24. Cette mesure lui fut imposée par les exigences du théâtre. Mais l’action, ainsi condensée, présentée en raccourci, a donné lieu à diverses invraisemblances.

D’après la Bible, le meurtre d’Amon ne fut consommé que deux ans après l’inceste. Absalon rumina sournoisement sa vengeance, et l’on comprend que David, rassuré à la longue, ait consenti sans soupçons au banquet de Baalhasor. Dans le drame, au contraire, à peine les dernières imprécations de Tamar ont-elles retenti que le vieux roi, sur de vagues promesses de réconciliation, laisse partir ensemble ses enfants, tout agités encore de rancunes implacables : Tirso, qui écrivit cette scène, Calderon après lui, ont senti probablement ce qu’elle avait de défectueux, mais ils n’ont pu, malgré tout leur art, ni en corriger, ni en atténuer l’imperfection.

Il en est de même au troisième acte. Après le meurtre de son frère, Absalon, dit le texte sacré, se relira à Gessur où il demeura trois ans. Tellement que David, « s’étant consolé de la perte d’Amon, renonça à le poursuivre ». Lorsque, cédant enfin aux prières de Joab, il rappela le coupable à Jérusalem, ce fut pour le tenir deux années encore éloigné de sa vue. Quarante années passèrent ensuite, qu’Absalon employa à préparer sa révolte et à se concilier des partisans. Tout cela, y compris les batailles, la prise de Jérusalem, la fuite de David et la mort d’Absalon, a dû, sur la scène, être résumé en un seul acte. Il en résulte forcément certaine confusion.

Tous les personnages du drame, à l’exception de Teuca, figurent dans la Bible. On lit pourtant dans le Livre II des Rois, ch. xiv, qu’une femme de Thecua vînt, à l’instigation de Joab, implorer en faveur d’Absalon la clémence de David. Dans ce passage, qui est devenu sous sa plume une scène des plus émouvantes, le poète a trouvé le nom de son Éthiopienne. Il n’a eu, comme il en fait la remarque, qu’à changer en nom de personne un nom de village 25. La race ni la nationalité de la pythonisse n’ont rien qui puisse nous surprendre. Les nègres, Maures, etc., parurent sur la scène espagnole dès l’origine du théâtre 26. Calderon se plaisait à les introduire dans ses pièces ; généralement, il est vrai, à titre de bouffons. Dans La Venganza de Tamar, la paysanne Laureta prophétise l’avenir. De ce rôle assez effacé Calderon a fait un de ses principaux personnages, celui de la sibylle. On sait l’influence que les prédictions de ces femmes mystérieuses exercèrent pendant des siècles sur les esprits les plus cultivés, sur les consciences les plus orthodoxes. « Les sibylles, dit M. Jubinal 27, étaient autrefois chantées à Noël dans les églises, et le concile de Narbonne 28 fut obligé de les proscrire par un article formel. Malgré son arrêt, il continua cependant à être question des sibylles à la messe des morts, dans la prose du Dies irae, au troisième vers qui était ainsi conçu :

 

Teste David cum Sibylla.

 

Aujourd’hui on l’a remplacé par ces mots :

 

Crucis expandens vexilla. »

 

Michel-Ange, suivant un vieil usage, n’a pas craint de mettre les sibylles au rang des prophètes. Saül, après avoir interrogé en vain l’Éternel, n’alla-t-il pas consulter la pythonisse d’Endor ? Calderon pouvait donc, sans irrévérence, mêler la sienne aux héros de la Bible. Loin de se trouver déplacée dans ce milieu de légende religieuse, Teuca devient un des ressorts les plus essentiels de l’action, dont elle ménage ou suspend à propos l’intérêt. Ce personnage a été repris par le poète, sous les traits de la reine de Saba, dans son auto intitulé El arbol del mejor fruto, et dans La Sibila del Oriente.

Tamar, après son infortune, fut consolée et recueillie par son frère Absalon. À partir de ce moment, la Bible ne nous apprend plus rien à son sujet. Les dernières paroles que prononce la Tamar espagnole font allusion à cette incertitude : « Je vais, dit-elle, m’ensevelir vivante dans le milieu le plus obscur. On ignorera si j’y vis, puisque l’on ignore si je meurs. » Mais, avant de se perdre dans l’oubli, elle joue sur le théâtre un rôle qui modifie sensiblement sa physionomie historique. L’héroïne principale ne pouvait disparaître tout à coup au milieu du deuxième acte. Calderon, d’accord en cela avec Tirso et Godinez, la fait assister au meurtre d’Amon, à Baalhasor. Puis, se remémorant, je suppose, certaines amazones de l’histoire sacrée ou profane, telles que Jahel, Judith ou Zénobie ; sacrifiant sans doute à son propre goût autant qu’à celui de ses contemporains pour les « belles guerrières », il n’hésite pas à l’associer aux luttes politiques du troisième acte. Pareille exception n’est pas sans exemple dans les mœurs antiques de l’Orient, et l’on s’explique fort bien que cette âme de jeune fille, d’abord affectueuse et passive, se redresse, après l’outrage, toute frémissante d’une farouche énergie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA GRANDE COMÉDIE

 

LES CHEVEUX

 

D’ABSALON

 

 

DE DON PEDRO CALDERON

 

de la Barca

 

 

Traduit pour la première fois en français

 

par

 

LÉO ROUANET 29

 

 

 

PERSONNAGES

 

Le roi DAVID.

JOAB.

ABSALON.

SALOMON.

ADONIAS.

AMON.

JONADAB.

AQUITOFEL.

ÉLIAZAH.

SEMEÏ.

ENSAÏ.

TAMAR.

TEUCA.

 

ÉTHIOPIENS, BERGERS, SOLDATS, DAMES, MUSICIENS.

 

 

 

 

 

 

 

LES

 

CHEVEUX D’ABSALON

 

 

PREMIÈRE JOURNÉE

 

Roulements de tambour.

Entrent, par une porte, DAVID et JOAB, et par l’autre,

ABSALON, SALOMON, ADONIAS, TAMAR et AQUITOFEL.

 

SALOMON.

 

Heureux ton retour ! que le laurier couronne ton front sublime, champion d’Israël, fléau du Moabite sacrilège !

 

ADONIAS.

 

Qu’un rameau de l’arbre immortel ceigne d’un cercle étroit la neige de tes cheveux, défenseur de Dieu et de sa sainte loi, terreur du Gentil idolâtre !

 

ABSALON.

 

Que la renommée, de ses lèvres de métal, de sa voix de diamant, chante les louanges, royal capitaine de Jehova, glaive fatal au Philistin !

 

TAMAR.

 

Qu’en ce jour les filles charmantes de Jérusalem, couronnées de fleurs et d’étoiles, célèbrent de nouveau et par des chants plus glorieux la victoire remportée sur un second Goliath !

 

DAVID.

 

Chers objets de ma tendresse, bâtons vivants de mes vieux jours, tendez-moi tous vos bras. (Il embrasse d’abord Salomon, puis Absalon, Adonias et Tamar.) Que mes ans trouvent un renouveau dans la douceur de vos chères étreintes. Oh ! mes bien-aimés, j’ai le bonheur de vous revoir ! Viens, vaillant Adonias, viens encore une fois. Et toi, prudent Salomon, presse-toi encore sur mon cœur qui se fond en larmes de tendresse. Très bel Absalon, viens renouveler mille fois le plaisir que me cause ta vue en cet heureux jour. Et toi, ma Tamar, ne reste pas en arrière. Si je t’ai réservé mon dernier baiser, ô ma Tamar, c’est afin que mon cœur, ne se sentant plus attendu par d’autres, jouisse à loisir d’un bonheur si précieux. – Rabbatha, cette citadelle du cruel Ammon, est tombée en mon pouvoir malgré ses murs et ses soldats. J’ai laissé en ruine ses remparts inexpugnables ; ses tours superbes, branlantes ou abattues ; ses rues, baignées dans la pourpre du sang. Grâces en soient rendues d’abord au grand Dieu d’Israël, puis au vaillant Joab, mon général. C’est à sa bravoure que je dois mon succès.

 

JOAB.

 

Sire, tu honores en moi ta créature.

 

AQUITOFEL, à part.

 

Malheureux le soldat que ne favorise point la fortune ! Mes loyaux services ne m’ont pas valu un mot d’éloge.

 

DAVID.

 

Mais quelque signalée qu’ait été cette victoire, je ne la compte pour rien. Ma vraie victoire, c’est de vous revoir. Pourquoi faut-il qu’en un concours si flatteur d’allégresses, en cet heureux jour où je rentre triomphant dans l’alcazar somptueux de Sion, où vous venez tous, pleins d’émoi, me recevoir à son seuil, pourquoi faut-il qu’en une circonstance si solennelle j’aie à regretter qu’Amon seul ne se trouve point parmi vous ? Amon, mon fils aîné et mon héritier, qu’en sa qualité d’aîné j’estime et je chéris tant... Pour quelle raison, Adonias, ne vient-il pas augmenter mon bonheur ?

 

ADONIAS.

 

Moi, seigneur, je ne sais rien.

 

DAVID.

 

Salomon, imaginaire, un malheur est plus pénible que réel. Qu’est-il arrivé à Amon ? Parle, je t’en conjure.

 

SALOMON.

 

Absalon vous le dira. Je ne sache pas, pour ma part, qu’il ait rien pu lui arriver.

 

ABSALON.

 

Moi, pas davantage.

 

DAVID.

 

À travers vos réticences je sens un malheur palpable. – Tamar, que sais-tu de ton frère ?

 

TAMAR.

 

C’est en vain, seigneur, que tu m’interroges. Enfermée en mes appartements, j’y vis dans l’ignorance de tout ce qui peut se passer.

 

DAVID.

 

Nul ne peut-il rien me dire d’Amon ?

 

AQUITOFEL.

 

Moi, sire. Je suis ton serviteur ; l’amour que j’ai pour toi m’oblige à ne te rien celer. Je pourrais sans doute trouver d’ingénieuses raisons pour ne point t’apprendre une nouvelle que chacun, parce qu’elle est pénible, hésite à t’annoncer ; mais, au fond de ma conscience, une raison plus forte me défend de prolonger ton incertitude. On n’a cure d’un mal que l’on ignore, mais à un mal que l’on connaît on cherche à porter remède. Voilà bien des jours, sire, qu’Amon, ton fils, est atteint d’une mélancolie et d’une tristesse si profondes que, ne pouvant souffrir plusieurs morts et ayant pris en haine la lumière du soleil, il vit au milieu des ténèbres, sans jamais ouvrir une fenêtre, ni voir cette lumière éclatante et souveraine. Son aversion pour lui-même est si grande que les aliments nécessaires à la vie provoquent sa répugnance. Il se refuse à recevoir tout médecin. Enfin Amon se meurt sous le poids de la tristesse, tribut exigé par la nature.

 

DAVID.

 

Quoiqu’elle émane d’un cœur loyal, cette nouvelle que tu m’apprends, Aquitofel, je t’en aurais dispensé volontiers. Le chagrin et l’affliction sont d’une nature si inquiète que la vérité même qu’ils souhaitaient connaître, ils voudraient, à peine en ont-ils appris toute l’amertume, ne l’avoir jamais connue ; car ils ne la connaissaient déjà que trop. Le mal qui accable un infortuné est tellement intraitable que, connu ou ignoré, il ne cause pas moins de souci ; puisque, ignoré ou connu, ce n’en est pas moins toujours un mal. Je n’irai me reposer dans mon appartement qu’après être entré dans celui d’Amon. Venez tous avec moi. Je suis un ingrat, ô mon Dieu, un ingrat, je le répète, indigne de toutes vos faveurs. Mes doléances le prouvent bien en ce jour où quatre enfants, que je retrouve pleins de santé, ne sauraient consoler ma sollicitude du tourment que lui inflige la maladie d’un seul. Ingrate et chagrine nature que la nôtre, humains qui jamais ne savons garder de mesure !

 

ABSALON.

 

Voici la chambre d’Amon. Ton affection, plutôt que tes pas, t’a conduit jusqu’à elle.

 

DAVID.

 

Ouvrez cette porte.

 

On tire un rideau qui laisse voir AMON, assis devant une table

où il s’accoude. En face de lui, JONADAB.

 

JOAB.

 

La voilà ouverte, sire. À la faible clarté que le roi des astres nous dispense par cette ouverture, on voit le prince assis sur une chaise.

 

TAMAR.

 

N’est-il pas étonnant de le surprendre si absorbé par sa tristesse qu’il ne nous a pas même entendus ?

 

DAVID.

 

Amon !

 

AMON.

 

Qui m’appelle ?

 

DAVID.

 

Moi.

 

AMON.

 

Quoi ! seigneur. Toi ici ?

 

DAVID.

 

Paies-tu mes succès d’une telle indifférence, mon amour paternel d’une affection si restreinte, que tu n’accoures pas sur-le-champ entre mes bras ? Ce sera donc moi, ô mon fils, qui, malgré la froideur de ton accueil, me jetterai dans les tiens. Mais comment, lorsque je suis le premier à te témoigner ma tendresse, la joie n’agit-elle pas sur ton cœur ? Qu’as-tu, Amon ? Que se passe-t-il ? Quoiqu’on m’ait fait part de ta tristesse, j’espérais que ma vue adoucirait la violence de ton mal. Tu ne me souhaites même pas la bienvenue, lorsque je rentre victorieux à Jérusalem ? Mes triomphes mêmes ne sauraient vaincre tes ennuis ? Un prince, héritier d’Israël, dont l’héroïque valeur devrait affronter avec une fière assurance les rebuffades de la fortune et les injures du destin, doit-il céder à ses passions et à ses peines au point d’interdire à ses yeux la lumière du soleil ? Doit-il, s’abandonnant à une tristesse désordonnée, fermer la porte à ses rayons d’or ? Amon, que veut dire cela ? Si ta tristesse a une cause, je pourrai la vaincre, j’en suis certain. Tout mon empire est à toi ; disposes-en à ton gré, d’une frontière à l’autre. Si elle est sans cause déterminée, et seulement l’apanage de notre humaine poussière, reprends courage ! L’homme n’est pas sans empire sur lui-même, et l’énergie humaine, pour peu qu’on l’appelle à soi, répond généreusement à nos efforts. Ne cède pas à toi-même ; ne sois pas l’esclave craintif de tes propres sentiments. Prends-y garde, la tristesse est un monstre qui se nourrit des vies humaines qu’alimente l’oisiveté. Sors de cette chambre, et, puisque tes frères m’ont tous accompagné jusqu’ici, parle avec eux. – Approchez, vous, puisque mes tendres propos ont si peu d’influence sur Amon.

 

ADONIAS.

 

Prince !

 

ABSALON.

 

Frère !

 

SALOMON.

 

Seigneur !

 

TAMAR.

 

Amon !

 

AMON, à part.

 

À cette voix je réponds 30.

 

TAMAR.

 

Qu’as-tu ?

 

SALOMON.

 

Qu’éprouves-tu ?

 

ABSALON.

 

Qu’est-ce qui t’afflige ?

 

ADONIAS.

 

Qu’est-ce qui t’inquiète ?

 

DAVID.

 

Qu’est-ce qui te fait envie ?

 

TOUS.

 

Que désires-tu ?

 

AMON.

 

Seulement que vous me laissiez seul.

 

DAVID.

 

Si en cela strictement consiste ton désir, sortons d’ici. (À part.) C’est pour revenir lui parler seul à seul que j’y consens. Peut-être ne veut-il pas se déclarer devant ses frères. – Venez. – Nous te laissons seul. – Ah ! infortuné, que de plaisirs, que de joies, que de bonheurs empoisonne un seul chagrin ! (Il sort.)

 

JOAB.

 

Quelle étrange mélancolie ! (Il sort.)

 

AQUITOFEL.

 

Quel silence inexplicable ! (Il sort.)

 

ADONIAS.

 

Quel mal violent et cruel ! (Il sort.)

 

SALOMON.

 

Quelle terrible affection ! (Il sort.)

 

TAMAR.

 

Dieu sait, Amon, combien je déplore ta tristesse.

 

ABSALON, à part.

 

Moi, non pas.

 

TAMAR, à part.

 

Peux-tu parler ainsi, Absalon ?

 

ABSALON, à part.

 

Certes. N’est-il pas l’héritier présomptif de David ? S’il vient à mourir, je me rapproche du trône. Pour qui aspire à régner, chaque frère est un obstacle.

 

TAMAR, à part.

 

Quelque peine que me causât sa mort, je serais heureuse de te voir sur le trône. Toi et moi, en effet, sommes frères de père et de mère. (Ils sortent. – Restent seuls Amon et Jonadab.)

 

AMON.

 

Jonadab, sont-ils enfin partis ?

 

JONADAB.

 

Oui, seigneur, les uns après les autres, comme les deniers de l’homme qui les dépense un à un, s’imaginant qu’un réal par-ci, un réal par-là, ne fait pas brèche. Mais, lorsqu’il s’y attend le moins, son sac, quelque dodu qu’il ait été, se trouve métamorphosé en un squelette de toile grossière.

 

AMON.

 

C’est bon. Sors aussi, comme les autres.

 

JONADAB.

 

Oublies-tu que je suis ton favori ?

 

AMON.

 

Oui, je sais, tu es le seul dont je tolère la présence et les soins, à mes heures de divagation. Mais je désire rester seul.

 

JONADAB.

 

Je te laisserai sans me faire prier, les moments que l’on passe auprès d’un maître saturnien et hypocondre n’étant pas des plus agréables. Mais, une question, avant que je m’en aille. Comment as-tu pu répondre ainsi que tu l’as fait à ton père et à tes frères ? Se peut-il que nul ne te semble digne de connaître l’origine de tes maux ?

 

AMON.

 

Nul. Si je pouvais à moi-même m’en dissimuler la cause, je le ferais ; car, j’en conviens, il me suffit de la nommer pour me faire honte à moi-même. Elle est telle que parfois mon silence même me fait peur, parce que les yeux, m’a-t-on dit, savent parler silencieusement. Ce secret, je l’ai si soigneusement déposé au plus intime de mon sein, que je le cache même à mon cœur, de crainte que mon cœur, tressaillant d’épouvante s’il venait à le découvrir, ne batte un coup plus fort que l’autre. Je le tiens si étroitement prisonnier dans les entrailles de mon être, que le souffle même qui vient y apporter les principes vitaux n’en sait rien ; de crainte que l’air indiscret ne puisse dire d’un soupir que je pousse avec plus d’ardeur : « Ce souffle s’exhale brûlant ; c’est donc qu’il connaît la cause. » Ma douleur, enfin, est tellement enchaînée au plus profond de mon âme, que mon âme même, geôlière du cachot, ne connaît pas ce prisonnier confié à sa garde, qu’elle-même pourtant a conçu 31.

 

JONADAB.

 

Il faut donc que tu sois sodomite 32, je ne vois pas d’autre raison qui oblige à un silence aussi absolu.

 

AMON.

 

Seras-tu toujours aussi fou ?

 

JONADAB.

 

Il ne dépend pas de moi d’être sage. (On entend un bruit de pas.)

 

AMON.

 

Quels sont ces pas que j’entends ?

 

JONADAB.

 

C’est ta sœur Tamar qui, après avoir accompagné David jusqu’à ses appartements, revient chez elle par ce corridor.

 

AMON, à part.

 

Comment, ô mes passions secrètes, me maîtriser en cette occasion ? Mais il le faut, ô mon désir ! Ne fût-ce que pour voir son visage, je ne dois pas franchir ce seuil... Oh ! qu’inutilement, hélas ! je lutte contre l’influence de mon étoile. À peine me dis-je résolu à ne pas sortir pour la voir, que pour la voir je prends place. Ô cieux ! que veut dire ceci ? Ne suis-je pas conscient du danger ? Pourquoi, alors, m’y exposer librement ? Un autre que moi vit-il en moi ? Non. D’où vient donc qu’un autre commande en moi avec tant d’autorité qu’il m’entraîne où je ne veux pas aller ?

 

JONADAB.

 

Ou je ne suis qu’un sot, ou voici venir...

 

AMON.

 

Que regardes-tu là ?

 

JONADAB.

 

J’ai par ici quelque peu affaire.

 

AMON.

 

Ne t’ai-je pas dit de t’en aller ?

 

JONADAB.

 

Oui, seigneur. C’est même pour ça que je n’en ai rien fait.

 

AMON.

 

Entre là.

 

JONADAB, à part.

 

Je vais rester à cette porte. Nous autres, valets, comme dit l’autre, nous sommes des galants qui, quelle que soit leur incurie, n’en sont pas moins toujours curieux. (Il se cache.)

 

AMON.

 

D’ici je verrai Tamar. Allons, ne soyons pas si ému. Je veux croire que je sortirai de cette épreuve à mon honneur. Oui, pour prouver à mes soucis que j’ose les braver et les combattre, je prétends la voir et lui parler. Il n’est ni vaillant ni héroïque, le cœur qui, avant d’affronter le danger, se proclame victorieux. (Entre Tamar.) Très belle Tamar !

 

TAMAR.

 

Vous autres, n’entrez pas avec moi ; attendez-moi à la porte. – Combien je te sais gré, Amon, de m’avoir appelée au moment où, laissant mon père entouré de tout son royaume, je regagnais mes appartements. Pour tant que mon cœur compatisse à ta tristesse, je ne serais pas entrée de moi-même, sachant bien que toute compagnie est importune aux affligés. Mais, puisque j’entends mon nom sur tes lèvres, puisque je te dois cette occasion, j’aurais tort de ne pas en profiler. Puissé-je mériter ta confiance et t’arracher à force de prières le secret de ta farouche douleur ! Ce n’est pas une légère consolation que de confier son chagrin à autrui avec l’assurance qu’il sera partagé. Et puisque me voilà disposée à payer tes paroles de mes larmes, accepte ma foi en caution. À tes lèvres de faire leur devoir ; mes yeux sauront remplir le leur. Fais-moi entendre comme tu souffres ; je te ferai voir comme je pleure.

 

AMON.

 

Si, divine Tamar, je pouvais dire ma peine, si ma voix pouvait exprimer l’excès de ma douleur, s’il m’était possible de m’expliquer, c’est, hélas ! à toi seule que je me confierais. Mais du moment que je te cache mon secret, crois bien que je ne le confierai à personne, puisque à toi-même je ne le confie pas. C’est, à la vérité, une peine si profonde et si étrange, d’une nature si subtile, qu’à toi seule je voudrais la confier et à toi seule la cacher. Et, – remarque les contradictions de mon esprit anxieux, – serais-tu la seule, hélas ! à ignorer ma chimère, que je la confierais au premier venu plutôt que de la confier à toi.

 

TAMAR.

 

Si l’objet même de ta peine me donne le droit d’en être informée, tu m’offenses en la taisant. Ma curiosité te fera la guerre dans le but de la savoir. Ignores-tu que je suis femme, et que j’y mettrai de l’insistance, et que je désire d’autant plus la savoir que tu ne peux me la dire ?

 

AMON.

 

Puisque, sans issue possible, la force des choses m’oblige à me taire, en ce qui me concerne, à parler, en ce qui te touche, je vais t’obéir sans manquer à ces obligations contradictoires. Écoute... Mais, prends-y garde, ce que je dois dire, tu dois l’ignorer... J’aime, Tamar. Un amour impossible, telle est la cause de ma douleur. Vois s’il faut qu’il soit grand, pour être impossible en même temps qu’amour !

 

TAMAR.

 

Ceci me confond davantage encore. Dis, qui aimes-tu ? Quoique tes paroles me mettent au courant, elles ne sont guère explicites.

 

AMON.

 

Ah ! ma Tamar, je t’ai promis de dire pourquoi je meurs, mais non pour qui.

 

TAMAR.

 

Si je te le demande, c’est que je m’étonne qu’il puisse exister une femme qui, aimée de toi, ne soit pas sensible à ton amour, en supposant qu’elle n’y réponde pas.

 

AMON.

 

Non, la faute n’est pas à elle. Quoique je meure pour elle, elle ignore que je l’aime et n’en saura jamais rien.

 

TAMAR.

 

Pourquoi ?

 

AMON.

 

Parce que l’amour m’est plus cher que l’espoir. J’aime mieux, tant elle m’inspire de crainte, renoncer à être aimé que m’exposer à être haï. C’est pourquoi j’ai gardé le silence, sachant bien que mes aveux l’offenseraient. Plutôt mourir, Tamar, victime de mon étoile, que désespéré par ses rigueurs. Oui, plutôt mourir que la voir offensée.

 

TAMAR.

 

Pourquoi s’offenserait-elle de voir que tu l’aimes ? La femme la plus altière n’est-elle pas femme, au demeurant ? Elle pourra sans doute, faisant parade de son honneur, ne pas agréer ton amour ; mais y être insensible, non pas. Ne te laisse intimider en rien. Qui tarde à se déclarer ne tarde pas à se plaindre du dédain le plus tyrannique. Déclare-toi donc.

 

AMON.

 

Je ne puis.

 

TAMAR.

 

Pourquoi ?

 

AMON.

 

J’hésite et je crains.

 

TAMAR.

 

Dis ta douleur.

 

AMON.

 

Je reste muet.

 

TAMAR.

 

Exprime ton mal.

 

AMON.

 

Je n’ose.

 

TAMAR.

 

Parle.

 

AMON.

 

Quand je lui parle, je reste confondu.

 

TAMAR.

 

Écris-lui.

 

AMON.

 

Ce serait l’offenser.

 

TAMAR.

 

Fais-lui signe.

 

AMON.

 

Je tremble à sa vue.

 

TAMAR.

 

C’est donc plus qu’une femme ?

 

AMON.

 

Oui.

 

TAMAR.

 

Alors, Amon, ne te plains que de toi.

 

AMON.

 

De moi, non, mais de mon étoile, dont l’influence est si maligne qu’elle m’oblige à mourir, Tamar, avant d’avoir dit à ma dame : « Je t’aime et je t’appartiens. Tu es la gloire pour quoi je meurs, la cause pour quoi je pleure, celle devant qui je ne sais m’expliquer, le ciel où j’aspire, la grâce qui me charme, la beauté que j’adore. Aie pitié de moi, bel impossible ; tu m’as si bien vaincu que me voici mourant à tes pieds. »

 

TAMAR.

 

Assez ; il suffit. J’ai voulu seulement t’encourager par mes conseils à te déclarer à elle, mais non à moi.

 

AMON.

 

M’est-il échappé par hasard un mot de plus que je ne lui dirais ? Je puis en effet te l’avouer, tes encouragements m’ont donné tant d’assurance que j’ai déjà, en grande partie, perdu ma timidité, Et puisque l’examen que je subis m’a rendu quelque courage, aide-moi, Tamar, à vaincre peu à peu la crainte qui m’empêche de parler. Permets – les illusions sont salutaires à l’imagination malade d’un insensé, – que ma douleur continue à répéter son rôle. Elle le saura mieux, lorsqu’il lui faudra s’exprimer devant celle que je chéris.

 

TAMAR.

 

Je me fais un si juste devoir d’adoucir ta peine, que je veux bien, dans cette espérance, me prêter à ta fantaisie. Puisse-t-elle te procurer quelque soulagement !

 

AMON.

 

Suppose donc que tu es la beauté pour qui je meurs, et voyons si, malgré son dédain, je saurai me déclarer.

 

TAMAR.

 

Je jouerai mon rôle, mais peut-être ne le saurai-je pas très bien.

 

AMON.

 

Du jour où je te vis dans un jardin 33, bel impossible, je mis à tes pieds ma vie et mon âme que je t’offre ici de nouveau, quoique des objets de ma haine ne soient pas un don digne de toi. Si mon audace fut grande, la faute n’en est pas à moi ; car en moi seul le libre arbitre est né esclave. Je ne sais quelle planète néfaste pouvait dominer ce jour-là. Bien des fois auparavant ta beauté m’était apparue, mais ce jour-là fut le premier où je me pris à t’aimer, ô ma très belle Tamar... Mais, qu’ai-je dit ?

 

TAMAR.

 

Arrête. Oublies-tu que je joue un rôle et que je ne suis pas Tamar ?

 

AMON.

 

C’est vrai. Mes yeux et mes lèvres, dans le saisissement de ma cruelle douleur, ont si bien confondu leurs attributions que, par une erreur explicable, les lèvres se sont laissé égarer par ce que voyaient les yeux.

 

TAMAR.

 

S’il en est ainsi, aux yeux et aux lèvres je pardonne leur erreur, et je reviens à notre fiction. – Amon, prince, seigneur, quelque flattée que je sois de votre amour, abstenez-vous de toute insistance en considérant qui je suis. Et, sachez-le, si vous me parlez de la sorte, je ne vous écouterai plus de ma vie.

 

AMON.

 

C’est là ta réponse ?

 

TAMAR.

 

Oui. Mais pourquoi t’en affliger, si tout ceci n’est qu’une feinte ?

 

AMON.

 

Eh bien, si ce n’est qu’une feinte, pourquoi m’avoir parlé ainsi ? Que t’importait, Tamar, de payer de quelque espérance une si loyale soumission ? T’en eût-il coûté davantage de feindre une réponse agréable qu’une réponse affligeante ?

 

TAMAR.

 

Non, mais de même que tes lèvres et tes yeux, abusés par une erreur réciproque, t’ont persuadé que c’était moi ta dame, ne vois-tu pas que mes sens, abusés eux aussi par tes paroles, ont commis une erreur plus explicable encore, et que mes lèvres ont répondu à ce qu’entendaient mes oreilles ? Crois-moi, puisque cette feinte ne peut t’être d’aucun secours, puisqu’elle ne sert qu’à accroître le mal qu’elle devait amoindrir, restons-en là. Il n’est pas facile, Amon, de payer d’apparences le plaisir, ni la douleur. Aime en ton cœur qui tu aimes. Tamar ne saurait jouer le rôle d’une dame qui parle autrement que parlerait Tamar. (Elle sort.)

 

AMON.

 

Vit-on jamais malheur plus grand ! Faut-il que même une feinte charitable se change pour moi en une souffrance plus amère que la réalité ! Qui me donnera un conseil ?

 

JONADAB, paraissant.

 

Moi, dont l’aveugle curiosité a pu découvrir enfin de quoi tu souffres et pour qui. Celui qui reluque un joueur voit son jeu, en somme, aussi bien que lui-même.

 

AMON.

 

Tu as donc pénétré la cause de ma passion ?

 

JONADAB.

 

Sans doute. Y a-t-il un reluqueur qui n’ait d’abord tenu les cartes ?

 

AMON.

 

En ce cas, je te demande un conseil.

 

JONADAB.

 

La commune opinion prétend qu’un trompeur a plus besoin de ruse que de force ; mais c’est une erreur, en matière d’amour. L’amour demande plus de vigueur que de ruse.

 

AMON.

 

Tamar est ma demi-sœur.

 

JONADAB.

 

Je te dis ce que je ferais, fût-elle ma sœur entière, si ma bile venait à s’échauffer.

 

AMON.

 

Comment lui donner confiance ? Il est clair que Tamar ne reviendra plus ici.

 

JONADAB.

 

À ton amour d’inventer un adroit prétexte, qui la force à revenir. Lorsqu’elle sera là...

 

AMON.

 

Prends garde, mon père vient d’entrer.

 

JONADAB.

 

Rien. Ne parlons plus de ça.

 

AMON.

 

À quoi bon ? Ne suis-je pas désormais résolu à tout ? À un grand mal, un grand remède ; c’est ce qui convient à mes malheurs.

 

Entre DAVID.

 

DAVID.

 

Retenu, Amon, par les longues protestations de fidélité du peuple qui me souhaitait la bienvenue, je n’ai pu venir te retrouver plus tôt.

 

AMON.

 

Je te remercie, seigneur, de tant d’égards.

 

DAVID.

 

Paie-moi donc de retour en ne me refusant pas une consolation que je viens te demander.

 

AMON.

 

Tu me trouveras toujours soumis et obéissant à tes ordres.

 

DAVID.

 

Apprends-moi l’origine du chagrin qui te bouleverse.

 

JONADAB.

 

Je vais te la dire, moi, seigneur.

 

AMON.

 

Tais-toi, fou. – Les médecins ont distingué la mélancolie de la tristesse en ce que la tristesse a pour cause un événement malheureux, au lieu que la mélancolie est une inclination naturelle. Je ne saurais t’en dire davantage.

 

DAVID.

 

En serait-il ainsi, d’où vient que tu cèdes à ce mal ? En est-il un seul qui soit sans remède ?

 

AMON.

 

Je fais usage du meilleur.

 

DAVID.

 

Quel est-il ?

 

AMON.

 

Souffrir ce que je souffre.

 

DAVID.

 

Ce n’est pas là un remède, c’est, au contraire, aider le mal dans ses efforts.

 

AMON.

 

Que puis-je faire autrement ?

 

DAVID.

 

Rechercher de joyeuses distractions.

 

JONADAB.

 

Je lui parlais précisément d’une distraction assez réjouissante.

 

AMON.

 

C’est bon. Toutes me fatiguent plus qu’elles ne me soulagent. J’ai si peu de goût pour les plaisirs que tous deviennent pour moi un surcroît de peine ; car il est prouvé que les aliments se transforment en l’humeur prédominante.

 

DAVID.

 

Quoique tu aies parlé par métaphore, je veux à propos d’aliments, prendre ce mot au sens matériel. N’est-ce pas une manière de désespoir, qu’un homme sensé se refuse même ce tribut nécessaire à l’existence ?

 

JONADAB.

 

Oui, certes. Qu’il mange, et de tout ! C’est ce que j’étais en train de lui dire. Mais il ne veut rien entendre.

 

AMON.

 

Toutes nourritures me semblent insipides ; et soit pour cette raison, soit parce qu’elles entretiennent la vie, toutes me font horreur.

 

DAVID.

 

N’importe, tu vas faire quelque chose pour moi.

 

AMON.

 

Volontiers.

 

DAVID.

 

Quelle friandise, Amon, serait le plus de ton goût ? Je veux m’en occuper moi-même et tu m’accorderas de ne pas la repousser.

 

AMON.

 

Je ne pense pas avoir de préférence ; nul mets n’excite mon appétit. Mais, s’il me fallait prendre quelque nourriture, le soin, la propreté des servantes de Tamar vaincraient, je crois, ma répugnance, et je mangerais des mets qu’elles apprêtent. Surtout si Tamar me les apportait elle-même. Car, plus que les aliments, la délicatesse de la main qui les offre a de l’attrait pour un malade.

 

JONADAB.

 

C’est bien vrai. Une dame qui, de la pince de ses doigts, coupe de menues bouchées, les ferait avaler à un mort.

 

DAVID.

 

Eh bien, Amon, je vais dire à Tamar de venir elle-même au plus tôt t’apporter quelque nourriture. Je t’enverrai en même temps des musiciens, pour voir si leurs chants peuvent te divertir.

 

AMON.

 

Le ciel prolonge tes jours ! Je vais attendre, dans cette chambre, ces marques de ta faveur. (David sort.) Viens, Jonadab.

 

JONADAB.

 

Tout s’est bien passé jusqu’ici.

 

AMON.

 

Mal, au contraire, puisque mon désespoir me pousse traîtreusement à entasser faute sur faute, incendie sur incendie, peine sur peine, erreur sur erreur, crime sur crime et péril sur péril. (Ils sortent.)

 

 

_________

 

 

 

Un clairon sonne. – Entre DAVID.

 

DAVID.

 

Quelle est cette nouvelle fanfare dont les accents guerriers font retentir les airs et nous reviennent affaiblis par l’écho ?

 

Entrent ABSALON et SALOMON.

 

SALOMON.

 

Donne-nous des étrennes 34, seigneur.

 

DAVID.

 

À quel propos, si je n’espère point de joie ?

 

ABSALON.

 

Parce que la flotte d’Ophir est arrivée à bon port.

 

Entrent JOAB et AQUITOFEL.

 

JOAB, à David.

 

Tu dois savoir la cause de cette fanfare guerrière ?

 

DAVID.

 

Oui, Joab.

 

AQUITOFEL.

 

Elle fait retentir les airs une seconde fois.

 

Clairon.

 

Entrent SEMEÏ, TEUCA, des ÉTHIOPIENS et des SOLDATS.

 

 

SEMEÏ, à genoux.

 

Donne-moi, sire, ta royale main à baiser.

 

DAVID.

 

Relève-toi et sois le très bien venu, Semeï.

 

SEMEÏ.

 

Comment ne le serais-je pas lorsque je me vois à tes pieds ? J’arrive, envoyé par Hiram, avec ta flotte et tes navires, prodiges de deux éléments. Je t’apporte bien des richesses : or, argent et bois de cèdre, matériaux incorruptibles destinés à la construction du temple que tu te proposes d’élever à l’Arche du Testament. Mais parmi tous ces présents, je ne saurais trop te vanter cette divine Éthiopienne, dont un esprit emprunte la voix barbare pour prédire les événements, favorables ou funestes.

 

DAVID.

 

Ton message, Semeï, me cause à la fois du plaisir et de la peine. Je suis heureux de ton arrivée et de ton zèle, que j’apprécie. Mais ton ignorance m’afflige, si tu supposes que je puisse admettre en mon palais des devins et m’en faire gloire. Dieu parle par la bouche de ses prophètes. Le démon, contraire aux vérités de Dieu, parle en des poitrines dont il s’est rendu maître, et qu’il opprime tyranniquement. Bannis à l’instant de ma cour cette vile pythonisse. Cela fait, que l’on mette en réserve les matériaux que tu as apportés. Il n’est pas temps encore de commencer les travaux. Je ne suis pas digne d’élever à Dieu une maison ; mon successeur l’édifiera. – Que mon exemple, ô mes fils, vous enseigne à vivre pieusement. Si le Dieu suprême ne permet pas que je construise son temple, c’est que j’ai souillé mes mains de sang idolâtre. (Il sort.)

 

TEUCA, à part.

 

J’aurais voulu répondre au roi ; je n’ai pu. En sa poitrine réside un esprit plus noble qu’en la mienne. Et cet esprit qui me possède, forcé de se taire en sa présence, se venge maintenant sur moi et me déchire le cœur. – Hélas ! je vis dans la rage. Hélas ! je meurs de rage.

 

ABSALON.

 

Quelle frénésie, quel transport s’empare de l’Éthiopienne ?

 

SALOMON.

 

Qu’a-t-elle ?

 

AQUITOFEL.

 

Elle s’arrache les cheveux ; elle déchire ses vêtements.

 

SEMEÏ.

 

Teuca !

 

TEUCA.

 

Perfide sacrilège, arrête ! je tremble à ta vue.

 

JOAB.

 

Remarque...

 

TEUCA.

 

Arrière, homicide déloyal ! je veux te fuir. (À Joab.) Toi qui lances des javelots, (à Semeï) et toi qui ramasses des pierres, vous me faites horreur. Mais vous serez héritiers de votre mort, qui sera la clause d’un testament.

 

AQUITOFEL.

 

Quelles étranges folies ! Considère...

 

TEUCA.

 

Je ne veux pas écouter un conseil de toi, Aquitofel, N’est-ce pas assez que, à la suite d’un conseil, ton infâme désespoir te prive de sépulture ?

 

SALOMON.

 

Reviens à toi.

 

TEUCA.

 

Pour toi, Salomon, j’y consens ; car je ne puis rien te dire. Le monde doit ignorer si ta fin sera bonne ou mauvaise.

 

ABSALON.

 

Quels propos incohérents ! – Vois-tu, Éthiopienne...

 

TEUCA.

 

Je vois que tu te verras, dans ton ambition, haut placé par les cheveux. – Hélas ! je vis dans la rage. Hélas ! je meurs de rage. (Elle sort.)

 

SALOMON.

 

Suivez-la. Je crains que sa fureur ne la pousse au désespoir.

 

SEMEÏ.

 

Je la suis, interdit par ses prédictions que je ne comprends pas. (Il sort.)

 

SALOMON.

 

Il lui est échappé d’étranges divagations.

 

ABSALON.

 

Quoique je les tienne pour telles, ce qu’elle a dit de moi n’a pas laissé de me faire plaisir.

 

SALOMON.

 

Que t’a-t-elle dit ?

 

ABSALON.

 

Si je me rappelle bien ses paroles, elle a dit, Salomon, que je me verrais haut placé par les cheveux.

 

SALOMON.

 

Comment interprètes-tu ces mots ?

 

ABSALON.

 

La beauté est une lettre de recommandation que délivre le ciel à l’adresse de l’homme et de la sympathie publique. Ma beauté à moi – chacun me l’apprendrait, si je n’en croyais mon miroir, – est si grande que, chaque année, lorsque je coupe mes cheveux, rien que ces déchets de sa splendeur me rapportent une somme ronde de talents. Les dames de Jérusalem me les achètent ; avec ces aliments que je lègue à leur coquetterie, elles entretiennent quelque passion. Ainsi, je suis aimé, de tous. Ce qui résultera de cette adoration générale, il m’est facile de le prévoir. C’est que le peuple en masse me proclamera roi, lorsque les fils de David se partageront son royaume. Et comme mes cheveux surtout accréditent ma beauté, n’ai-je pas raison d’en conclure que je leur devrai une position si haute ? C’est ainsi que je me verrai alors haut placé par les cheveux.

 

SALOMON.

 

C’est certainement par eux que tu as tiré cette explication ! Comment veux-tu qu’une beauté efféminée n’engendre pas dans tous les cœurs moins de sympathie que de haine ?

 

ABSALON.

 

Pourquoi cela ? Si la beauté échoit à un homme aussi vaillant que je le suis ?

 

SALOMON.

 

Parce qu’il est des fils de David dont les mérites sont préférables au tien.

 

ABSALON.

 

Du moins, ne sera-ce pas toi, reliquat de deux crimes, l’homicide et l’adultère. Je n’en veux pour témoins que Bethsabée et Urie, l’une séduite et l’autre assassiné 35.

 

SALOMON.

 

Tu as médit de ton père, Absalon. Certes, je pourrais de mes mains châtier une audace aussi sacrilège ; mais le ciel me lie les mains, se réservant sans doute de te punir. Car les offenses faites à un père, le ciel toujours les prend à sa charge. (Il sort.)

 

JOAB.

 

Il a sagement répondu.

 

AQUITOFEL.

 

Très sage toujours est la peur.

 

JOAB.

 

Très brave, au contraire, fut toujours la sagesse.

 

ABSALON.

 

Qu’y a-t-il ?

 

AQUITOFEL.

 

Joab, qui est du parti de Salomon...

 

ABSALON, à Joab.

 

Toute la vie vous me serez donc contraire ?

 

JOAB.

 

Je prends toujours, seigneur, la défense de la raison.

 

ABSALON.

 

L’intimité de mon père vous rend bien orgueilleux, Joab. Vous vous souviendrez de moi lorsque j’occuperai la haute position que me promet ma valeur.

 

JOAB.

 

Alors j’agirai de même, et peut-être aurai-je plus occasion encore d’agir ainsi. (Il sort.)

 

ABSALON.

 

Oses-tu me menacer !

 

AQUITOFEL.

 

Arrête, seigneur. Il n’est pas encore temps, prends-y garde, de divulguer ce qui est convenu entre nous. Il est nécessaire de gagner d’abord quelques volontés.

 

ABSALON.

 

En tout, Aquitofel, je veux suivre tes conseils.

 

AQUITOFEL.

 

Ils t’élèveront à la place où aspirent tes pensées.

 

ABSALON.

 

Je m’en rapporte à eux et à toi... (Musique au dehors.) Mais qu’est-ce ?

 

AQUITOFEL.

 

Accompagnée d’une suite nombreuse, Tamar sort de ses appartements et se dirige vers ceux d’Amon.

 

ABSALON.

 

Elle espère, par cette musique, faire diversion à sa tristesse. Sortons, Aquitofel. Je ne veux en ce moment parler d’autre chose que de nos desseins. (Ils sortent.)

 

_______

 

Entrent des MUSICIENS, des DAMES portant des plats et des serviettes,

puis TAMAR.

 

LES MUSICIENS, chantant.

 

Des tristesses d’Amon

L’amour est la cause, c’est certain.

Seul l’amour peut avoir l’audace

De blesser un cœur aussi illustre.

Mais croire qu’il est atteint à mort,

Combien, hélas ! c’est s’abuser.

Il n’aime pas,

Celui qui garde le silence 36.

 

Entrent AMON et JONADAB.

 

JONADAB.

 

Voici Tamar qui entre dans ta chambre.

 

AMON.

 

Que ma pensée, entreprenante en son absence, devient timide à sa vue ! Me voilà tout tremblant.

 

TAMAR, entrant.

 

Ne me sache pas gré de ma visite, Amon. Je ne viens te servir que pour obéir à mon père.

 

AMON.

 

Je ne t’en remercie pas moins, puisque ton obéissance me procure ce bonheur. (À part.) Je me sens mourir.

 

TAMAR.

 

Voici de la musique et des mets, pour flatter tous tes sens à la fois.

 

AMON.

 

Tu fais injure au plus précieux.

 

TAMAR.

 

Lequel ?

 

AMON.

 

La vue. Si à mon goût tu offres des mets, de la musique à mon ouïe, oublies-tu donc (je me meurs !) qu’à mes yeux tu offres ta beauté ? Si tu ne la comptes pour rien, c’est, je suppose, que tu me crois aveugle.

 

TAMAR.

 

Ces madrigaux sont-ils les restes de notre feinte interrompue ? Tu les dépenses en pure perte, je t’en avertis. Je cherche ici à soulager tes peines par des réalités plus que par des fictions.

 

AMON, aux musiciens.

 

Chantez, vous autres. Et pour que vos voix, entendues de loin, semblent plus douces, chantez dans la salle voisine.

 

JONADAB.

 

En effet, musique et peinture paraissent meilleures de loin.

 

TAMAR.

 

Vous pouvez chanter là dehors. (Sortent les musiciens.)

 

AMON.

 

Hé ! Jonadab.

 

JONADAB.

 

J’entends. Les portes fermées, et que tous chantent à la fois. N’est-ce pas ce que tu veux dire ?

 

AMON.

 

Oui. (Sort Jonadab.)

 

TAMAR.

 

37 Mange, toi, tandis qu’ils chantent.

 

AMON.

 

Je me plais à les écouter...

 

AMON ET LES MUSICIENS.

 

Il n’aime pas,

Celui qui garde le silence.

 

AMON.

 

C’est pourquoi, divine Tamar, ne t’étonne pas de ma témérité, si tu me vois violer ici les lois de la bienséance et du respect. Que cette belle main blanche ne change pas ses lis en serpents, et permets qu’elle serve d’antidote à mon poison.

 

TAMAR.

 

Amon, lâche ma main. Te plaindre d’une fiction, c’en est trop.

 

AMON.

 

Oui, si c’en était une. Mais il est temps que la passion brise tes liens de ma douleur...

 

AMON ET LES MUSICIENS.

 

Il n’aime pas,

Celui qui garde le silence.

 

AMON.

 

Je meurs pour toi, Tamar. Puis-je pousser la folie plus loin que de mourir pour toi ? Ma confiance m’a tué.

 

TAMAR, à part.

 

Qui aurait pu le prévoir ? – Considère, Amon...

 

AMON.

 

Plus rien !

 

TAMAR.

 

... que je suis ta sœur.

 

AMON.

 

Il est vrai. Mais un proverbe dit : « Le sang bout sans feu. » Que ne fera-t-il pas, lorsque le feu le dévore !

 

TAMAR.

 

Notre loi autorise le mariage entre parents. Demande-moi à mon père 38.

 

AMON.

 

Il est trop tard pour avoir recours à la prière.

 

TAMAR, appelant.

 

Holà !

 

Entre un MUSICIEN.

 

AMON.

 

Chantez, Tamar vous l’ordonne.

 

TAMAR.

 

Moi ?

 

LE MUSICIEN.

 

Nous obéissons. (Il sort. – La musique se fait entendre sans discontinuer jusqu’à lu fin de l’acte.)

 

AMON.

 

Je ne renoncerai pas à te posséder. – Jonadab, ferme à l’instant.

 

JONADAB, du dehors.

 

Voilà la porte fermée.

 

TAMAR.

 

Songe aux conséquences...

 

AMON.

 

Je ne les crains pas.

 

TAMAR.

 

Père ! Seigneur ! Absalon !

 

AMON.

 

Étouffés par cette douce harmonie, tes cris ne servent à rien.

 

TAMAR.

 

Je crierai donc vers le Ciel.

 

AMON.

 

Le Ciel est longtemps à répondre.

 

TAMAR, lui arrachant son épée.

 

Eh bien, si tu me suis, je te frapperai de ce fer. Je ne manque ni de force, ni de courage.

 

AMON.

 

Tu m’as blessé en l’arrachant du fourreau. C’est peut-être un présage, mais il n’est plus rien que je craigne, au moment de commettre ce viol. J’irai jusqu’au bout, puisque je me suis déclaré. Car il est certain que...

 

AMON ET LES MUSICENS.

 

Il n’aime pas,

Celui qui garde le silence 39.

 

 

 

 

 

 

 

 

DEUXIÈME JOURNÉE

 

Entrent AMON et TAMAR.

 

AMON.

 

Va-t’en, sors d’ici, poison que contient une tasse dorée, sépulcre magnifique au dehors, harpie dont le séduisant visage cache un monstre dégoûtant ! Image du basilic, tes regards dardent du venin, et tu attentes à ma jeunesse, frappée à mort d’un cruel désespoir. Se peut-il que je t’aie aimée ? que je t’aie voué quelque tendresse ? horrible fruit de Sodome, dont la pulpe n’est que charbon sous une écorce vermeille. Va-t’en, tu es l’horreur et le châtiment de ma vie ! Sors, j’ai peur. Je me sens pour toi plus de haine que je n’eus d’amour tout d’abord. – Holà ! qu’on la chasse.

 

TAMAR.

 

Ces injures dont tu m’accables sont plus odieuses encore que ne le fut le vil égarement de ta frénésie amoureuse. Est-ce ainsi qu’après avoir satisfait ton caprice, tu bafoues celle qui te consacra tant de soins ? Mérité-je pareils outrages ?

 

AMON.

 

Oh ! devenir aveugle et sourd, pour ne pas te voir ni t’entendre ! Femme, ne veux-tu pas t’en aller 40 ?

 

TAMAR.

 

Où irais-je sans honneur, ingrat ? Qui voudrait bien m’accueillir ? Une femme sans honneur n’est-elle pas un trafiquant sans marchandise ? Sache mieux respecter ta sœur que tu n’as su te respecter toi-même. Qui multiplie les chaînes du péché succombe dans leurs fers, prisonnier de sa propre aberration. Brelandier qui n’as vu en mon honneur qu’un enjeu, tu m’as gagné par des manœuvres déloyales un joyau que je te redemande en vain. Prends aussi ma vie, puisque j’ai perdu ce que j’avais de plus précieux. Ne sois pas si pressé d’abandonner la partie, alors que ma perte est irréparable. Quelque importun que soit le perdant, un beau joueur ne se lève pas tant qu’il y a un reste sur le tapis. Il y reste ma vie, ingrat ; mais je suis disposée à la perdre, parce que c’est une vie sans honneur. Traître, épuise le jeu, et fais-moi largesse de la mort.

 

AMON.

 

Enfer, non plus de feu, puisque tes tourments me glacent ! serpent, monstre, sors sur-le-champ !

 

TAMAR.

 

Quels affronts ne souffre pas le perdant, pourvu que l’on tienne le jeu ! Tiens le jeu, tyran, jusqu’à ce que j’aie perdu mon dernier reste. Coupe, ôte-moi la vie. À toi la main ! Tu ne feras que devancer la mienne.

 

AMON.

 

Vit-on jamais tourment comme le mien ? – Holà ! N’y a-t-il ici personne ? C’est insensé.

 

Entrent ÉLIAZAR et JONADAB.

 

ÉLIAZAR.

 

Seigneur ?

 

AMON.

 

Chassez-moi d’ici cette vipère, cette peste.

 

ÉLIAZAR, à part.

 

Vipère ? Peste ?... Que sera-t-il advenu d’elle ?

 

AMON.

 

Enlevez-moi cette femme ; fermez la porte sur ses pas.

 

JONADAB, à part.

 

Il en est de Tamar comme d’une lettre ; après l’avoir lue, il s’empresse de la déchirer.

 

AMON.

 

Jetez-la à la rue.

 

TAMAR.

 

J’y serai à ma place. Il est juste, puisque le crime s’est accompli ici dedans, que mon déshonneur publie de rue en rue ton forfait.

 

AMON.

 

Je m’en vais, pour ne pas t’entendre. (Il sort.)

 

JONADAB.

 

N’est-ce pas étrange, Éliazar ? Tant de haine après tant d’amour !

 

TAMAR.

 

Tu ne tarderas pas à voir, infâme, la vengeance de Tamar. (Ils sortent.)

 

_______

 

Entrent ABSALON et ADONIAS.

 

ABSALON.

 

Si tu n’étais mon frère et si nous n’étions dans le palais, ambitieux, tu ne tarderais pas, barbare, à abandonner avec la vie tes prétentions outrecuidantes et téméraires.

 

ADONIAS.

 

Si en tes veines ne coulait pas le sang dont mon père te fit l’honneur immérité, Adonias n’hésiterait pas à les vider de leur pourpre pour s’en faire des brodequins.

 

ABSALON.

 

Tu as la prétention de régner, toi, misérable fou ? Tu aspires, toi, après qu’Amon aura succombé au mal qui le consume, à monter sur ce trône glorieux qui réunit douze tribus sous sa puissance ? Ne sais-tu pas que je suis ton aîné ! Qui oserait rivaliser avec Absalon, aux pieds de qui la fortune a déposé en hommage vaillance, richesse et beauté ?

 

ADONIAS.

 

Si la royauté devait être l’héritage du plus délicat, du plus coquet et du plus beau, Israël – quoique je ne sois un monstre ni de corps, ni de visage, – courberait le col sous ton joug. Chaque tribu, ensorcelée, resterait suspendue à l’or d’Ophir de tes cheveux, et, transformant les exploits en délices, te paierait une redevance de rubans et de fard. Des dames te tiendraient lieu de ministres ; des tresses, de couronne. Une estrade remplacerait le trône où est assis tristement ton vieux père. Tes armes seraient le brocart et la hollande ; pour armoiries tu prendrais un miroir, et, énamouré de ta propre image, au lieu de l’épée que je m’exerce à manier, tu t’escrimerais sans doute de l’éventail. La nature t’a donné un majorat qu’Israël contemple avec des yeux éblouis. Le Ciel a placé des rentes sur ta tête, puisque tu vends aux dames les boucles de tes cheveux. Chaque année, lorsqu’il le plaît de la soulager de son poids et de récolter les fruits de ta beauté, ce trésor, réparti dans les boutiques, on te l’achète deux cents sicles d’argent. Qu’il te suffise donc d’être le roi de ta beauté ; laisse-moi le royaume d’Israël. Le contraire serait offenser ta mollesse délicate.

 

ABSALON.

 

Ferme, manant, tes lèvres insolentes. N’en déplaise à ta jalousie, le royaume, a dit un sage, est dû à la beauté. Elle est l’indice de la noblesse d’une âme, car un bel hôte n’habita jamais qu’une belle maison. Lorsque mon père assaille l’ennemi, je ne reste pas à la cour adonné à une oisiveté voluptueuse. Ma valeur, garantie par mes prouesses, est de bon aloi et d’un titre élevé. L’incirconcis a émaillé mon glaive de son sang. La guerre, qui affranchit du sacerdoce 41, semble vouloir prouver, par mes exploits, que beauté et bravoure ne jurent pas ensemble. Mais pourquoi, en la discutant, ai-je l’air de mettre en doute une assertion aussi évidente ? Brille seulement cette épée, objet de tes sottes railleries ! Tu verras si, quoique beau, je suis lâche.

 

ADONIAS.

 

Tu ne la ceins, j’imagine, que comme une vaine parure. Ne la tire pas, l’Amour t’en garde ! Tu t’évanouirais en la voyant hors du fourreau.

 

ABSALON.

 

Si le roi n’entrait pas ici !...

 

ADONIAS.

 

S’il n’entrait pas !...

 

Entrent DAVID et SALOMON.

 

DAVID.

 

Bethsabée, votre mère, m’a parlé en votre faveur, cher Salomon. Grandissez, devenez homme. Si, comme le dit votre nom, vous êtes l’aimé de Dieu 42, j’espère de sa bonté que vous monterez sur le trône, où votre gloire remplira d’étonnement les siècles futurs.

 

SALOMON.

 

Je ne mériterai cette gloire, sire, qu’en, vous prenant pour modèle.

 

DAVID.

 

Princes !

 

ABSALON.

 

Illustre seigneur ?

 

DAVID.

 

Que concertez-vous là ?

 

ADONIAS.

 

Nous employons les loisirs de la paix à nous occuper de modes nouvelles. La jeunesse a le goût des élégances comme la vieillesse celui des réflexions chagrines.

 

ABSALON.

 

La chasse, qui nous préserve de l’oisiveté, nous invite à chercher les solitudes. C’est une chasse suivie de fêtes que nous projetons... Mais, Dieu m’assiste ! quels sont ces cris ?

 

Entre TAMAR en pleurs.

 

TAMAR.

 

Puissant monarque d’Israël, descendant du lion que, pour venger ses injures, donna à Juda le vieux Jacob 43, mes larmes, mes soupirs, ma plaintive voix qui en appelle de l’injure la plus dégradante, en est-ce assez pour émouvoir ta compassion ? Si c’est trop peu, souviens-toi que je suis ta fille. C’est en ce nom que je t’exhorte à châtier l’outrage fait à ton sang. Mon âme s’écoule avec mes larmes. Je porte le deuil de mon honneur. Mes soupirs s’exhalent vers le ciel, vengeur de l’innocence. Ma tête est couverte de cendres. Telle est la récompense d’un amour insensé ! Voilà ce qu’il reste de son feu ! Des cendres qu’emporte le vent... Mais ces cendres-là ne sont pas de celles qui effacent les taches de l’honneur. Le sang, oui ! c’est le meilleur savon !... La maladie mortelle du prince, ton indigne fils, était une peste contagieuse qui a infecté mon honneur. J’ai dû, pour l’obéir, lui apprêter un mets qui flattât son vil appétit. Mieux eût valu du poison ! Ce mets était substantiel ; mais à quoi est bonne la substance, modifiée par l’accident de la sensualité ? C’est en son âme qu’il avait faim. L’impudent en mon malheur apprêta mon outrage ; l’occasion servit de piment. J’eus beau lui représenter, ô roi, que j’étais ta fille et sa sœur, il mit dehors tous ses gens, et, au mépris de mes plaintes, de son rang, de sa loi, de son Dieu, pénétra à huis clos dans le temple de ma réputation et le sanctuaire de mon honneur. M’ayant outragée, il m’abhorra. Quoi d’étonnant ? La possession et le désir ne sont-ils pas ennemis déclarés ? Le misérable me chassa ignominieusement. Il me rendit opprobre pour plaisir ; digne rémunération d’un seigneur tel que lui ! Les rues de ta capitale m’ont vu pleurer mon déshonneur, et leurs pavés se sont émus. Le soleil couvre ses rayons de nuages, pour n’être pas témoin d’un aussi atroce méfait. Tout implore ta justice. Justice ! invincible seigneur. Amon, diras-tu, est ton sang. Mais le vice l’a corrompu. Purge-toi de ce sang, si tu veux conserver saine ton autorité. Tu as des fils, des héritiers. Ils sont l’image de ta bravoure et de tes vertus. Ne laisse pas te succéder celui qui, en déshonorant sa sœur, vilipenda ta réputation. Quels affronts n’infligerait-il pas à ceux qu’il aurait pour vassaux ? Allons, noble rejeton de cet Abraham qui n’hésita pas à lever le couteau sur son fils innocent ! Il n’en avait qu’un ; tu en as plusieurs. Il était innocent ; Amon ne l’est pas. Sa fermeté fut agréable à Dieu ; la tienne ne le sera pas moins. Sois comme Abraham, Sache, ô roi, te vaincre toi-même. Que la justice l’emporte sur la tendresse paternelle ; c’est un exploit plus glorieux que de mettre en pièces un lion 44. – Et vous, mes frères, joignez-vous à moi pour demander justice. Bel Absalon, un même père nous a engendrés, une même mère nous a mis au monde. Mon déshonneur ne touche les autres qu’à moitié ; ils ne sont que mes demi-frères. Vous, qui l’êtes de père et de mère, vengez-moi entièrement, sinon, vivez dès aujourd’hui diffamé, avili à jamais. (À genoux.) Père, frères, Israélites, cieux, astres, lune, soleil, animaux, poissons, oiseaux, éléments, tant que vous êtes, à vous tous je demande justice d’un traître qui a violé sa loi et sa sœur !

 

DAVID.

 

Relevez-vous, ma Tamar. – Qu’on appelle le prince Amon. – Est-ce là, Ciel, avoir des enfants ? La douleur me laisse muet. Des larmes, au lieu de paroles, exprimeront ce qu’éprouve mon cœur. Roi, dois-je écouter la justice ? Père, dois-je écouter l’affection ? L’une m’astreint, l’autre me presse. Laquelle des deux l’emportera ?

 

ABSALON.

 

Ma sœur, – plût à Dieu que tu ne l’aies jamais été ! – sois accessible à la raison, puisque nous ne trouverions pas en la vengeance le moyen de réparer semblable tort. Amon est ton frère et ton sang ; c’est lui-même qu’il vient d’outrager. Tirons la porte sur mon ressentiment et sur ton déshonneur. Je possède un domaine en Éphraïm et des métairies à Baalhasor. Ce furent des maisons de plaisance, ce seront des maisons de deuil, C’est là que tu vivras avec moi. Le séjour de la capitale ne convient pas à une femme perdue de réputation. Nous verrons si le temps sera un médecin assez habile pour soulager ta douleur avec le remède de l’oubli.

 

TAMAR.

 

Tu dis bien. Vive parmi les bêtes qui chez les hommes se perdit. Si j’eusse vécu parmi elles, certes, mon honneur serait encore vivant. (Elle sort.)

 

ABSALON, à part.

 

Incestueux tyran, Absalon ne tardera pas à t’arracher la vie et le royaume, pour tirer de toi une vengeance méritée. (Il sort.)

 

ADONIAS.

 

En un cas si prodigieux, il n’y a ni paroles pour conseiller, ni raisonnements pour consoler. Je me retire triste et confus. (Il sort.)

 

SALOMON.

 

L’infante est ma sœur, je suis frère du prince. Je déplore le déshonneur de Tamar ; je crains des dangers pour Amon. Le roi est saint et prudent. L’attentat fait horreur. Le mieux est d’attendre les surprises que nous réserve le temps. (Il sort. – David reste seul.)

 

Entre AMON.

 

AMON, à part.

 

Le roi, mon seigneur, m’appelle. Paraîtrai-je devant le roi, mon seigneur ? Oserai-je le regarder en face sans crainte et sans confusion ? Je me sens trembler devant ces cheveux de neige 45. Ah ! les péchés sont les froides cendres du feu qu’alluma l’amour. Avant la faute, quelle n’est pas la jactance du pécheur ? Mais qu’il est lâche, après l’avoir commise !

 

DAVID.

 

Prince !

 

AMON.

 

Me voici à tes pieds.

 

DAVID, à part.

 

La justice ne doit pas avoir ici plus d’influence que la tendresse. Je suis père, si je suis roi. Il est mon fils, s’il fut l’agresseur. Ses yeux me demandent grâce ; l’infante satisfaction. Le ferai-je arrêter en punition de son crime ? Non. Il sort à peine du lit ; à sa pâleur je devine son angoisse. Mais que devient alors mon autorité ? Que va dire Israël d’une aussi absurde indulgence ? Vive la justice et meure le prince criminel ! – Amon !

 

AMON.

 

Mon tendre père ?

 

DAVID, à part.

 

Ce mot m’a percé le cœur. Mon tendre père, a-t-il dit ! Il implore ma tendresse à son secours. Mais non ; qu’il meure ! – Comment vous trouvez-vous ?

 

AMON.

 

Mieux, mon bon père.

 

Entre ABSALON, qui écoute sans être vu.

 

DAVID, à part.

 

Lorsque je le regarde, mon courroux est une cire qui fond au soleil. Tout adultère, et homicide que j’étais, le Juge équitable me pardonna pour un « J’ai péché ! » prononcé d’un cœur contrit. La pitié, en lui, l’emporta sur la justice. Ne suis-je pas son image ici-bas ? Le châtiment est la main gauche ; la main droite le pardon. Mais c’est un défaut que d’être gaucher. – Veillez sur vous, prince. Ayez souci de vos plaisirs 46. – Cher enfant de mon cœur ! (Il sort.)

 

AMON.

 

Oh ! héroïque puissance de l’Amour, dieu sans rival, qui a aujourd’hui vaincu David, ce monarque invincible. « Veillez sur vous », m’a-t-il dit. Quelle affectueuse remontrance ! La sagesse sait déguiser un blâme tacite sous un avertissement. Il craignait de m’affliger. Non, il n’a point parlé à un ingrat. En reconnaissance d’une tendresse si affectueuse, je veux ne plus l’offenser désormais. (Il sort.)

 

ABSALON.

 

Quoi ! il n’a pas trouvé un mot pour lui témoigner son indignation ? Pas même un regard sévère ! Tamar n’est-elle pas sa fille, s’il est son fils ? Mais peu importe. La vengeance est légitime et je m’y décide. Puisque l’amour aveugle mon père, la mort du coupable satisfera et la justice et mon ambition. Est-il digne de commander au monde, celui qui ne sait pas commander à ses appétits ? Mes avantages et son crime seront les fondements de mes droits. Si je ne suis que le second fils de David, ses fautes m’ont mis en premier lieu. Je veux parler à mon père et l’éveiller du rêve où ont pu le plonger les charmes toujours flatteurs de l’amour. (Il tire un rideau qui laisse voir David endormi auprès d’une table sur laquelle est posée une couronne.) Il est là.  Mais, que vois-je sur ce bassin ? La couronne dont mon père ceint solennellement son front royal ? À cette table, où est servi le plat qui me fait envie depuis si longtemps, je suis convié sans doute. Si la royauté est aussi savoureuse que l’affirment les ambitieux, pareil morceau n’est pas à dédaigner. Amon ne doit pas jouir de vous, cercle où je circonscris mon désir ; car vous êtes d’or, et il fut de fer, le violateur de Tamar. Je veux que ma tête ait l’honneur de ceindre votre diadème. Mais peut-être vous y refuserez-vous dans la crainte que, même en si haut lieu, l’or de ma chevelure ne fasse pâlir votre or. (Il place la couronne sur son front.) Vous me seyez, couronne, comme si je vous tenais de naissance. Et, pouvais-je mieux dire ? si je suis né de sang royal et si, vous, vous naissez pour moi. Saurai-je vous mériter ? Oui. Et vous conserver ? Également. Qui y a-t-il à Jérusalem qui puisse m’en empêcher ? Amon ? Je le tue. Et si mon père veut le venger ? Tuer mon père...

 

DAVID, s’éveillant.

 

Tuer qui ?

 

ABSALON.

 

Ciel ! – Quiconque n’est pas fidèle sujet de Votre Altesse. (Il tombe à genoux.)

 

DAVID.

 

Ma couronne sur ta tête et toi à mes pieds, comment concilies-tu cela 47 ?

 

ABSALON.

 

Je pense en hériter un jour, puisque le prince ne va pas mieux.

 

DAVID.

 

Tu t’es bien pressé de la ceindre ! Pourtant tu ne succéderas pas à Amon, si j’en juge d’après cette couronne. Elle vaut bien un talent, mais un talent supérieur au tien... Ainsi, tu veux me tuer ?

 

ABSALON.

 

Moi ?

 

DAVID.

 

Ne viens-tu pas de le dire ?

 

ABSALON.

 

Si tu m’avais bien entendu, tu saurais reconnaître mon amour. « Si je venais aujourd’hui, disais-je, à régner sur Jérusalem, il éprouverait ma colère, celui qui s’est acquis une réputation de traître, ce tyran qui veut tuer mon père. »

 

DAVID.

 

Soit. Mais à qui peut s’appliquer pareille qualification ?

 

ABSALON.

 

Qui a violé sa sœur est capable aussi, je pense, de tuer son père.

 

DAVID.

 

Parce que Tamar et toi avez eu la même mère, tu es courroucé contre Amon. Mais, tiens-le pour avéré, quiconque sera son ennemi ne vivra pas en bonne intelligence avec moi.

 

ABSALON.

 

Tu t’irrites sans raison. Moi seul te trouve cruel.

 

DAVID.

 

Quoi d’étonnant ? Ne l’es-tu pas toi-même envers Amon ?

 

ABSALON.

 

Nul, en Israël, ne l’aime mieux que moi. Je voudrais même, illustre seigneur, que Votre Altesse vînt avec lui et les princes assister à la tonte de mes troupeaux, qui a commencé à Baalhasor 48. Accordez-moi cette faveur. Je suis si loin d’une ridicule pensée de vengeance que je fais préparer un banquet digne d’hôtes tels que vous. Honorez de votre présence, sire, la fête de nos troupeaux. Ce sera une diversion au chagrin que vous a causé ce malheureux événement. Je n’ai d’autre intérêt, vous devrez le reconnaître, que de me ménager votre amour.

 

DAVID.

 

Tu en serais le phénix, si tu oubliais ce qui s’est passé. Tu serais, si tu pardonnais au prince, non le vil Caïn, mais Abel.

 

ABSALON.

 

Dieu veuille, si j’en conserve la mémoire, que contre moi s’acharne tout ce que dore et enveloppe le soleil ! Que, révolté contre toi, je meure entre ciel et terre, suspendu par les cheveux !

 

DAVID.

 

Si tu tiens parole, cher Absalon, je te pardonne tes incartades. Viens, que je te couronne de mes bras ; c’est la meilleure couronne.

 

ABSALON.

 

Tends tes pieds à mes lèvres et, si tu es satisfait, sire, ajoute encore à tant de faveurs en venant honorer notre fête. La paix te laisse des loisirs ; profites-en pour te distraire.

 

DAVID.

 

Nous serions pour toi une occasion de dépenses. Non, mon fils ; garde ton bien. Le royaume réclame la vigilance de ma vieillesse aux cheveux blancs.

 

ABSALON.

 

Je ne puis obtenir de loi cette faveur ? Laisse du moins venir à ta place Salomon et Adonias. Qu’ils puissent, ainsi qu’Amon, s’assurer ainsi de mon sincère amour.

 

DAVID.

 

Amon ? Non ; pas lui, mon fils.

 

ABSALON.

 

Il est enclin à la tristesse ; les troupeaux, les champs, le fleuve dissiperont ses soucis.

 

DAVID.

 

Je crains d’avoir encore à déplorer quelque nouvelle extravagance.

 

ABSALON.

 

Je suis surpris du peu de foi que tu as en ma sincérité.

 

DAVID.

 

Guidé par l’expérience, je sais que la rancune, quand elle se déguise sous les dehors de la paix, est l’ennemi le plus redoutable.

 

ABSALON.

 

N’ai-je pas pour garants le plaisir et le régal que je lui prépare ? Je compte faire de mon mieux.

 

DAVID.

 

Il est toujours bon d’être méfiant.

 

ABSALON.

 

Si jamais j’offense le prince, permette le ciel qu’un bâton, pour me pendre, fasse l’office d’alguazil. (À genoux.) Je ne me relèverai pas, mon père, que tu ne m’aies accordé Amon.

 

DAVID.

 

Nul n’est plus cher à mon âme ; mais, pour te témoigner ma confiance, j’y consens.

 

ABSALON.

 

Je ne doute plus à présent de ton amour.

 

DAVID, à part.

 

Que soupçonnez-vous encore, froide appréhension ?

 

ABSALON.

 

Je vais le prévenir.

 

DAVID.

 

Oublie, mon fils, toute offense.

 

ABSALON.

 

Ne crains rien.

 

DAVID.

 

Ah ! mon Absalon, je te prouve combien je t’aime.

 

ABSALON.

 

Adieu.

 

DAVID.

 

Sache bien que tu emportes la moitié de mon cœur.

 

(Ils sortent.)

 

_______

 

Entre TAMAR, le visage couvert d’un voile. Quelques bergers l’accompagnent.

 

UN BERGER, chantant.

 

Venez tondre, compagnons,

Déjà bêlent brebis et agneaux.

Compagnons, venez tondre,

Déjà nous appelle le maître-berger.

 

PREMIER BERGER.

 

Heureux dès aujourd’hui seront les troupeaux qui boivent le cristal liquide du Jourdain et paissent le thym salé. En vous voyant si belle, nos prés, pour tant que le soleil les dessèche, se couvriront de verdure, si vous les foulez de vos pieds. D’où vient votre douleur, belle Tamar dont les yeux charmants remplissent de joie ces montagnes ? La cour, dit-on, est partout où se trouve le roi 49. Puisque vous êtes reine à Bethléem, la cour est ici ; il n’y en a point d’autre. Allons, infante, de l’entrain ! Mirez votre beauté dans ces eaux qui vous offrent leur cristal pour miroir.

 

TAMAR.

 

Je n’ose m’y regarder.

 

DEUXIÈME BERGER.

 

Si c’est par crainte de vous énamourer de vous-même, vous faites bien. Un ange vous a conduite parmi nous. Penchez-vous néanmoins sur le fleuve. Vous verrez quel fidèle portrait vous offrira sa surface. Le joli tableau que ce sera ! Les fleurs, pour te mettre en relief, lui feront un cadre d’or et d’azur. Faites donc à cette eau l’honneur de vous mirer en elle.

 

TAMAR.

 

Quoique vous m’appeliez belle, j’ai une tache qui me fait honte. Si je la vois, je ne puis m’empêcher de pleurer.

 

DEUXIÈME BERGER.

 

Une tache ? Raison de plus. Nous avons ici des miroirs d’une bienveillance exemplaire. Les taches qu’ils montrent, ils les effacent. Chez vous, les miroirs ne sont bons qu’à accuser les défauts et qu’à vous les jeter au visage. Nos miroirs, à nous, ce sont ces eaux qui montrent les taches quand on s’y mire et les effacent quand on s’y lave.

 

TAMAR.

 

S’il ne fallait que de l’eau pour laver cette tache, il en coule assez de mes yeux. Seul, le sang d’un traître serait capable de l’effacer.

 

PREMIER BERGER.

 

Voilà un onguent qui m’était inconnu. Ici, notre fard, c’est le miel vierge, maintenant que les visages eux-mêmes vendent une virginité postiche... Que n’employez-vous le sublimé ?

 

TAMAR.

 

Il ne reste plus, berger, d’arsenic pour en faire. Je le porte tout en moi.

 

PREMIER BERGER.

 

Pardi ! quoi qu’il en soit, chantons et oublions nos chagrins ; c’est folie que tout le reste. Mais voici venir Teuca. Elle vient, je pense, de cueillir des fleurs au jardin.

 

TAMAR.

 

Tout n’est qu’amertume et tristesse.

 

Entre TEUCA le visage couvert d’un voile. Elle porte des fleurs dans une corbeille.

 

DEUXIÈME BERGER.

 

Tu peux, Teuca, découvrir ton visage en toute sécurité. N’aie pas peur que le soleil le hâle. Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’il te connaît.

 

TEUCA, à Tamar.

 

Toutes ces jolies fleurs, j’en ai dépouillé le printemps. Vous pouvez rivaliser avec elles, puisqu’elles sont l’emblème de l’amour. Ma corbeille est pleine de jasmins et de roses, des plantes les plus belles et les plus fraîches, depuis l’œillet jusques au thym. Voici la mignonnette, l’étoile-de-mer couleur de turquoise et la sombre violette que parfument les pas de l’Amour. Prenez ces dépouilles des champs et plongez-y vos lèvres, votre haleine, vos cheveux, votre sein, votre front, vos sourcils et vos yeux. (Elle lui donne un bouquet.)

 

TAMAR.

 

Toutes les fleurs qu’émaille avril perdent leur éclat si je les touche. Amie, la plus précieuse me manque !

 

TEUCA

 

Tu ne tarderas pas à te venger.

 

TAMAR.

 

Je n’ai pas d’autre espérance. S’il me fallait y renoncer, puisse la terre m’engloutir !

 

TEUCA.

 

Tu peux bien te consoler.

 

PREMIER BERGER.

 

Soyez gaies ! À quoi pensez-vous ?

 

TEUCA.

 

Je crois que les princes sont arrivés. Ils veulent bien nous faire honneur aujourd’hui.

 

PREMIER BERGER.

 

Qu’attendez-vous donc ? Courons, pendant le festin, jusqu’à ce joli bois, pour y cueillir des fleurs, des plantes et des branchages dont nous tapisserons la maison.

 

DEUXIÈME BERGER.

 

Bonne idée, Cardenio. Courons, bergers. Mais la plus belle fleur, le plus frais rameau valent-ils la vue d’Absalon ? (Ils sortent.)

 

TAMAR.

 

Teuca, allons-nous-en d’ici.

 

TEUCA.

 

À quoi bon ? Ce déguisement te rend méconnaissable.

 

TAMAR.

 

Dis plutôt qu’il rend manifeste mon déshonneur... Je suis hors de moi !

 

Entrent ABSALON, ADONIAS, SALOMON, AMON, AQUITOFEL

et JONADAB en vêtements de chasse.

 

AMON.

 

Que la campagne est belle !

 

ABSALON.

 

Mai est le plus galant des mois. Il prodigue les fleurs.

 

JONADAB.

 

C’est, tout au moins, le plus soigneux. Voyez que de pièces il coud à son sayon.

 

AMON.

 

Ah ! voici des paysannes.

 

JONADAB.

 

Et pas trop mal de tournure, ni de prestance.

 

ABSALON.

 

Elles sont de mon domaine, et je vous assure que les dames de la cour pourraient envier leur propreté et leurs charmes.

 

AMON.

 

Heureuses celles qui doivent leur beauté à la nature plutôt qu’aux fards et aux artifices.

 

ABSALON.

 

Celle-ci est étonnante. Elle prédit l’avenir, et ces rustres la tiennent pour prophétesse.

 

SALOMON.

 

Dit-elle des choses d’importance ?

 

AMON.

 

Faire cas de ces sortes de gens, ce serait folie. Pour une vérité, ils disent cent mensonges... Mais, pourquoi sont-elles voilées ?

 

ABSALON.

 

L’une d’elles est une charmante bergère qui pleure certain outrage. Ses servantes font comme elle.

 

JONADAB.

 

Elle a de la patience de reste.

 

AMON.

 

Ne verrons-nous pas ses traits ?

 

ABSALON.

 

Elle ne veut pas ôter son voile avant d’avoir recouvré l’honneur.

 

JONADAB.

 

Drôle de caprice !

 

AMON.

 

D’accord, s’il en est ainsi. (À Teuca.) Approchez, belle paysanne.

 

TEUCA.

 

Votre Altesse, si je cède à ses sollicitations, s’empressera de me fuir.

 

AMON.

 

Vous semblez devineresse, en effet... Toutes ces fleurs que vous portez, ne les accorderez-vous pas à nos prières courtoises ?

 

TEUCA.

 

Ces prés sont le théâtre où l’on applaudit Amalthée. Tenez, ne vous plaignez pas. À chacun de vous quatre je donnerai une fleur.

 

AMON.

 

Et cette autre paysanne, pourquoi ne dit-elle rien ?

 

TEUCA.

 

Elle est muette.

 

AMON.

 

Muette ?

 

TEUCA.

 

Elle a perdu la voix en même temps que l’honneur.

 

AMON.

 

L’honneur existe donc, dans vos villages ?

 

TEUCA.

 

Certes ! Et plus incorruptible qu’ailleurs, car nous n’avons ici ni princes, ni courtisans aux mœurs faciles. Mais laissons cela et revenons à nos fleurs.

 

AMON.

 

Laquelle me destinez-vous ?

 

TEUCA.

 

Ce lis à l’odeur suave. (Elle lui donne un lis et un glaïeul.)

 

AMON.

 

C’est me traiter en homme pudique.

 

TEUCA.

 

Je sais que l’odeur du lis vous est agréable. Mais, n’allez pas l’effeuiller. Voyez ce glaïeul ; il a la forme d’un glaive. Ces petits grains d’or, s’ils réjouissent la vue, tachent la main qui les saisit. Toute leur richesse consiste à rester intacts. Gardez-vous, Amon, d’effeuiller une fleur que défend le glaïeul de l’honneur ; et si vous la flétrissez, veillez sur vous.

 

AMON.

 

Je vous sais gré de ce conseil. (À part.) C’est le démon que cette femme !

 

SALOMON.

 

Que t’a-t-elle dit ?

 

AMON.

 

Rien dont il faille faire cas. Je la tiens pour folle.

 

ADONIAS.

 

El moi, quelle fleur m’échoit ?

 

TEUCA.

 

Étrange fleur ! Un éperon-de-chevalier.

 

ADONIAS.

 

Je l’aime pour ce nom.

 

TEUCA.

 

L’éperon est parfois dangereux.

 

ADONIAS.

 

Je suis habile.

 

TEUCA.

 

Oui, vous l’êtes assez. Gardez-vous pourtant de vous éprendre d’une vierge mariée. Ne vous perdez pas, pour vouloir piquer trop haut 50.

 

ADONIAS.

 

Je ne vous comprends pas.

 

ABSALON.

 

Je passerai le dernier. À vous, mon frère.

 

SALOMON, à part.

 

Tous deux restent interdits. (À Teuca.) Ne pourrai-je obtenir que vous vous expliquiez plus clairement avec moi ?

 

TEUCA.

 

Voici une couronne-de-roi. C’est une fleur brillante, parfumée et souveraine. Jouissez de ses qualités. Quoique vous soyez destiné à être le miroir des rois et le meilleur des meilleurs, je crains que des fleurs d’amour ne vous perdent, si, vieux, vous êtes jeune.

 

AMON.

 

Excellente fleur !

 

JONADAB.

 

Avec son assaisonnement.

 

ABSALON.

 

Et moi, laquelle aurai-je ?

 

TEUCA.

 

Le narcisse.

 

ABSALON.

 

N’est-ce pas lui qui s’énamoura de lui-même ?

 

TEUCA.

 

Profitez de son exemple, Absalon, pour n’être pas autant épris de vous. À force de vous glorifier, de vous estimer et de vous chérir, vous deviendrez l’effroi d’Israël. Votre beauté rend folle toute la nation. Vous êtes un Narcisse, Absalon, et vous en avez la vanité. Coupez ces belles boucles. Si vous les laissez croître, vous ne tarderez pas à vous voir haut placé par les cheveux.

 

ABSALON, bas à Teuca.

 

Si tu dis vrai, Teuca, je saurai te récompenser et me rendre maître d’Israël.

 

AMON.

 

Nous restons interdits.

 

JONADAB.

 

Allons, princes, à table !

 

ABSALON, à part.

 

Je me verrai, la couronne au front, sur le trône de mon père. Meure Amon pendant ce festin. Tamar sera vengée et rien n’empêchera Absalon d’hériter de la couronne. (Il sort.)

 

UN BERGER, entrant.

 

Le repas, qui se refroidit, appelle Vos Altesses.

 

AMON.

 

J’aimerais voir les traits de cette bergère. Elle me trouble.

 

ADONIAS.

 

Ne nous fais pas attendre. (Il sort.)

 

JONADAB.

 

Pour moi, je ne m’attarde pas ici, étant invité à la table d’Absalon. (Il sort.)

 

AMON.

 

Je suis, bergère, la victime de vos doux yeux qui doivent être des filous, puisqu’ils m’ont gagné l’âme. Ne m’accorderez-vous pas une revanche ?

 

TAMAR.

 

Vous vous fatigueriez vite du jeu. La première mise gagnée, vous vous empresseriez de quitter la table.

 

AMON.

 

Les jolies mains !

 

TAMAR.

 

De bergère.

 

AMON.

 

Donnez-m’en une.

 

TAMAR.

 

À quoi bon donner la main à qui vous glisse entre les mains et n’aime pas plus tôt qu’il déteste.

 

AMON.

 

Je saurai bien la prendre, enhardi par sa beauté.

 

TAMAR.

 

La prendre ? Et comment ?

 

AMON.

 

Par force.

 

TAMAR.

 

Comme la violence vous est chère !

 

AMON.

 

Hé ! vous vous piquez donc toutes ici de divination ?

 

TAMAR.

 

Nous nous étudions à nous moquer de vous, qui vous moquez si bien.

 

AMON.

 

Vous portez aussi des fleurs ?

 

TAMAR.

 

Chacune, humble ou hautaine, cherche ce qui lui manque.

 

AMON.

 

Je vous aime, bergère. Donnez-moi une fleur.

 

TAMAR.

 

Vos moindres paroles en sont une. Croyez, seigneur, que si je n’avais perdu une fleur, je n’aurais pas à souffrir ce que je souffre.

 

AMON.

 

J’aurai une fleur de ta main.

 

TAMAR.

 

De Tamar, voulez-vous dire.

 

AMON.

 

Donnez-la-moi de bonne grâce ou je vous l’enlève de force.

 

TAMAR.

 

Comme la violence vous est chère !

 

AMON.

 

Ôtez ce voile.

 

TAMAR.

 

Impossible.

 

AMON.

 

Je te verrai, te dis-je.

 

TAMAR.

 

Arrière !

 

AMON.

 

Comme ceci, il faudra bien... (Il écarte le voile.) Va-t’en, femme. Ciel ! Monstre, est-ce toi ? Que ne me suis-je arraché les yeux plutôt que de te voir, honte de ton sexe ! Je m’en vais, et, je la crains, frappé à mort. Ta vue m’a tué. Maudit festin ! Je ne m’attendais pas à une pareille entrée ! (Il sort.)

 

TAMAR.

 

Pire est le dessert que l’on te réserve, barbare, cruel, ingrat. On te servira pour dernier plat la vengeance de Tamar. Amon, le jour de ta mort est arrivé. Une femme que l’on outrage...

 

SALOMON, à l’intérieur.

 

Est-il pire trahison !

 

ABSALON, de même.

 

Tu paieras ce repas de ta vie, infâme.

 

AMON, de même.

 

Frère, pourquoi me tuer !

 

ABSALON, de même.

 

Pour venger Tamar.

 

Un rideau que l’on tire laisse voir une table couverte de vaisselle d’argent.

AMON, ensanglanté, gît sur la nappe en désordre.

 

ABSALON.

 

C’est en ton honneur, Tamar, que j’ai donné ce banquet. Ce plat, s’il n’est guère appétissant, a toutefois assouvi notre rancune. Puisse-t-il te profiter ! Bois son sang, Tamar, et tâche d’y laver la souillure de ton honneur. Tu le pourras sans peine ; la lessive est chaude. Je vais, moi, me réfugier à Gessur, dont le roi, mon aïeul, est père de notre mère outragée.

 

TAMAR.

 

Je rends grâce au ciel, vaillant Absalon, de n’avoir plus à pleurer cette injure. Mon honneur est ressuscité. Je pourrai regarder les gens en face. Le sang du traître, c’est la réhabilitation de l’innocent. (Au cadavre d’Amon.) Reste là, barbare, ingrat. On t’a donné le tombeau que tu mérites. Table, tasses et plats, c’est le sépulcre du débauché.

 

ABSALON.

 

Je vais tout mettre en œuvre pour hériter du royaume.

 

TAMAR.

 

Que le ciel te sourie et te guide.

 

ABSALON.

 

J’ai des amis. Grâce à leur concours, tout Israël, comme le disait hier Teuca, pourra me voir haut placé par les cheveux. (Ils sortent.)

 

_______

 

Entre DAVID.

 

DAVID.

 

Amon, prince, mon fils ! est-ce toi ? Les instants me semblent des siècles éternels. Où es-tu, cher Amon ? Vienne le soleil de ton charmant visage fondre les glaces de mes transes. Rends la vue à un aveugle. Absalon se serait-il vengé ? Dois-je craindre qu’Absalon m’ait manqué de parole ? Non. Il tiendra son serment, j’en suis sûr. Il est son frère, après tout. À quoi bon tous ces discours ? Le sang bout sans feu, et notre sang vient d’une hérédité fatale 51. Amon, d’ailleurs, est coupable. Mais Absalon ne m’a-t-il pas juré de ne lui faire aucun tort ? Que vais-je craindre ? Ni l’amour ni la vengeance, hélas ! ne gardent jamais leur serment. En ce débat incertain l’espoir et la crainte plaident le pour et le contre. Prononcez, ô cieux, un arrêt favorable !... J’entends des chevaux... Seraient-ce mes fils bien-aimés ? Mon âme, concentrez-vous en mes yeux. Mes yeux, ouvrez-vous pour les voir. La crainte me met des fers aux pieds, alors que mon impatience se précipiterait par les fenêtres.

 

Entrent ADONIAS et SALOMON.

 

ADONIAS.

 

Seigneur !

 

DAVID.

 

Ne vous est-il rien arrivé ? Où sont vos deux frères, Amon et Absalon ? Qu’y a-t-il ? Vous ne répondez pas ? Vous vous taisez ? Le silence fut toujours l’ambassadeur des catastrophes. Vous pleurez ? C’est autant de messagers qui confirment mes soupçons. Mes pressentiments n’étaient pas vains. Absalon a-t-il tué son frère ?

 

SALOMON.

 

Oui, seigneur.

 

DAVID.

 

Que la consolation perde tout espoir de rentrer en mon âme, puisque j’ai perdu Amon ! Que les larmes, puisqu’elles doivent être éternelles, prennent à jamais possession de mes tristes yeux et finissent par les laisser aveugles ! Que ma langue n’articule plus que des gémissements ! Que mes oreilles n’entendent plus que des lamentations ! Ha ! mon Amon ! mon héritier, hélas ! Courez à la recherche d’Absalon. Que des armées partent sur-le-champ à sa recherche !

 

ADONIAS.

 

Considère, seigneur...

 

DAVID.

 

Il n’y a pas ici à me conseiller. – Hélas ! Amon de mon âme, toi et Absalon vous m’avez frappé à mort. (Ils sortent.)

 

_______

 

 

 

 

 

 

 

 

TROISIÈME JOURNÉE

 

Entrent, parlant en secret, JOAB, SEMEÏ et JONADAB.

 

JOAB.

 

Où est cette femme ?

 

SEMEÏ.

 

Jonadab qui est allé la chercher à Baalhasor, nous le dira.

 

JONADAB.

 

Elle attend, là dehors, déguisée et méconnaissable sous des vêtements israélites. Elle aurait pourtant bien pu s’en dispenser. La nature, en supprimant en elle toute blancheur, l’a condamnée au deuil le plus sévère.

 

JOAB.

 

Enfin, Semeï, vous êtes certain qu’elle saura parler au roi ?

 

SEMEÏ.

 

Il n’y a pas au monde femme d’une science plus éminente, ni d’un esprit plus subtil.

 

JOAB.

 

Quel est son pays, son nom ?

 

SEMEÏ.

 

Son nom est Teuca ; c’est aussi celui de sa patrie.

 

JOAB.

 

Est-ce la pythonisse ?

 

SEMEÏ.

 

Elle-même. Je la tenais cachée en attendant le résultat de sa prédiction relative à nous deux.

 

JOAB.

 

Ne nous a-t-elle pas dit que, moi dardant des javelots, vous lançant des pierres, notre mort serait la clause d’un testament ? Mais il ne s’agit pas de cela, et je ne crains point que sa prédiction s’accomplisse... Dites-moi, Teuca est-elle informée de ce que ma loyauté désire tenter aujourd’hui en faveur d’Absalon ?

 

SEMEÏ.

 

Oui. Mais avant qu’elle entre dans la salle d’audience apprenez-moi, je vous en prie, quel dessein est le vôtre.

 

JOAB.

 

Après le dénouement tragique de cette funeste journée où Amon, de sa pourpre royale, ensanglanta la table de son frère, celui-ci, quittant le royaume, se réfugia à Gessur, province où règne son aïeul Tolomoï. J’ignore si Tamar l’accompagna. Nul, en Israël n’a plus parlé d’elle depuis le jour où, s’étant plainte à David de la violence qu’on lui avait faite, Absalon l’envoya à Baalhasor. Elle doit, d’après cela, vivre sous la protection de son frère ; mais tout ce que j’en pourrais dire, dès ce moment, ne serait que conjecture gratuite. Moi, voyant qu’on me soupçonnait d’être contraire à Absalon, j’ai, pour faire taire la médisance et pour dissiper les soupçons, sollicité son retour. Mais toute mon influence n’a pu, quelle que soit la mansuétude du roi, ouvrir son âme au pardon. Le ressentiment a fermé au prince le cœur de David, comme les griefs celui de tout le royaume. Persuadé enfin qu’une peine n’en guérit pas une autre, j’ai, renonçant à la prière, eu recours à la ruse et cherché une femme avisée. Puisque vous me répondez de celle-ci et qu’elle connaît mes intentions, faites-la entrer et parler au roi. Il ne risque pas de voir son visage ; les veuves, lorsque le roi leur donne audience, lui parlent toujours couvertes d’un voile. Je vais d’ailleurs, pour lui faciliter la tâche, plaider ici même la cause d’Absalon, et, par cette feinte, éloigner de David toute idée de défiance.

 

SEMEÏ

 

Le voici venir.

 

JOAB.

 

Qu’il ne nous voie pas parler ensemble.

 

SEMEÏ.

 

Je vous obéis en tout. – Pour toi, Jonadab, ne manque pas, aussitôt que cette femme aura parlé au roi, de retourner avec elle en Éphraïm. Un esprit, il est bon que tu le saches, habite sa poitrine. S’il t’arrivait de la voir en fureur, il n’y a rien à craindre ; ce n’est qu’un démon qui la tourmente.

 

JONADAB.

 

Si, il y a à craindre, et beaucoup ! ne fût-ce que pour cette raison.

 

SEMEÏ.

 

Tais-toi, le roi entre.

 

Entrent DAVID et AQUITOFEL.

Le roi prend les placets que lui tendent quelques soldats.

 

AQUITOFEL.

 

Telle est ma prétention.

 

DAVID.

 

Je vous ai déjà accordé la faveur d’une place dans mon Conseil de guerre.

 

AQUITOFEL.

 

Cette place, seigneur, n’est pas ce que je désire.

 

DAVID.

 

C’est pour cela même que je vous l’ai donnée ; vous apprendrez ainsi à quelles obligations sont tenus ceux qui donnent des conseils. – Joab dans la salle d’audience ?

 

JOAB.

 

Oui, sire. J’y suis le premier solliciteur.

 

DAVID.

 

Toi ? Et que réclames-tu ?

 

JOAB.

 

Que l’exil d’Absalon prenne fin. Voilà deux ans...

 

DAVID.

 

Arrête, ne me parle pas d’Absalon.

 

JOAB.

 

Considère...

 

DAVID.

 

Je ne veux rien considérer. – Voyez s’il y a quelqu’un qui désire me parler.

 

SEMEÏ.

 

Voilée de noir et vêtue de deuil, une femme, sire, demande audience.

 

DAVID.

 

Eh bien, qu’elle entre.

 

JOAB, à part.

 

Veuille le ciel que mon expédient réussisse !

 

Entre TEUCA en vêtements de deuil et couverte d’un manteau.

 

JONADAB.

 

Ne lui suffisait-il pas, à cette négresse endiablée, d’avoir la peau noire ?

 

TEUCA, à genoux.

 

Je suis, sire, une pauvre veuve qui, prosternée à vos pieds, implore votre protection contre une violence qu’exercent envers moi vos juges. Sans doute, ils invoquent la loi à l’appui de leurs prétentions, mais la prudence, en certains cas, ne doit-elle pas modérer la justice ? Pousser la loi jusqu’à ses limites extrêmes, peut-on douter que ce soit tyrannie ?

 

JONADAB, à part.

 

Il ferait bon voir qu’elle vînt à se trémousser devant le roi.

 

DAVID.

 

Levez-vous, parlez.

 

TEUCA.

 

J’avais deux fils, sire, qui, depuis la mort de mon mari, étaient toute ma consolation. Un jour, aux champs, ils se prirent de querelle, – amer héritage des premiers frères ! Il ne se trouva personne pour les séparer, et l’un d’eux, transporté de fureur, tua l’autre. Ho ! aveugle et barbare passion de la colère qui, lorsqu’elle vient à s’irriter, ne connaît même plus son propre sang !... Le fratricide vint à la maison me demander de quoi s’enfuir et échapper à la justice. Moi qui, ayant déjà perdu un fils, étais à la fois, en ce conflit de douleurs, la partie plaignante et la partie adverse, je cherchai à cacher le survivant, afin de ne pas les perdre tous deux. Or, les juges d’Israël, après l’avoir cherché par tous les moyens possibles, ont prononcé contre moi un arrêt d’après lequel je dois ou leur livrer mon fils, ou mourir pour l’avoir caché. Voyez, sire, s’il est juste que je livre mon fils unique, en qui seul aujourd’hui revivent les cendres de son père. Quoique son crime m’ait affectée, le soin de protéger sa vie m’affecte encore davantage ; car, livrer le second après  avoir perdu le premier, ne serait-ce pas donner double prise à la douleur ? Pitié, illustre seigneur, je vous en prie !

 

DAVID.

 

Ne pleure pas, femme, ne crains rien. Comment pourrais-tu mériter la mort pour avoir protégé ton fils ! Va, ce fut une juste commisération que la tienne. N’aurais-tu pas été plus coupable cent fois en l’accusant du meurtre de son frère ? N’est-il pas évidemment plus difficile de pardonner une offense que de la venger ?

 

TEUCA.

 

Tu en juges ainsi ?

 

DAVID.

 

J’en juge ainsi. Mille fois comme une, ma langue répétera que tu as pieusement agi en le cachant.

 

TEUCA.

 

Te voilà donc convaincu par cet exemple ?

 

DAVID.

 

De quoi ?

 

TEUCA.

 

De l’injustice de cette colère que tu affectes envers Absalon ; puisque, contrairement à ta sentence, l’un de tes fils étant mort et l’autre exilé, tu veux les perdre l’un et l’autre. Rappelle Absalon, fais-lui grâce, ou crains qu’Israël ne te blâme de ne pas agir conformément à tes décisions.

 

DAVID.

 

Arrête, femme, attends ! Non que je veuille punir ta supercherie, mais pour savoir si tu l’as entreprise sur les conseils de Joab. Parle, et garde-toi de mentir.

 

TEUCA.

 

Oui, sire.

 

DAVID.

 

C’est bien. Va en paix. Je ferai ce qu’il convient.

 

SEMEÏ, à part.

 

Voici, cette fois, Joab déchu de son crédit.

 

AQUITOFEL, à part.

 

Le ciel le veuille !

 

SEMEÏ, à Jonadab.

 

Va avec Teuca.

 

JONADAB.

 

Si elle a le diable pour l’accompagner, est-il nécessaire que je l’accompagne aussi ? (Il sort avec Teuca.)

 

DAVID.

 

Joab !

 

JOAB.

 

Moi ?

 

DAVID.

 

Ne vous troublez pas. Faites qu’Absalon revienne me voir. Il serait injuste que, après avoir déclaré une chose équitable, je fisse le contraire. Je l’ai dit et j’en suis convaincu, un de mes fils étant mort et l’autre vivant, mon devoir est de pleurer l’un et de protéger l’autre. Mon ressentiment ne saurait porter remède à la perte du premier, et je dois accueillir le second, si je ne veux les perdre tous deux.

 

JOAB.

 

Donne-moi tes pieds, que je les baise mille fois.

 

AQUITOFEL.

 

Puisque tu y consens, Absalon ne tardera pas à venir te voir.

 

DAVID.

 

Où est-il ?

 

AQUITOFEL.

 

Confiant en ta clémence, il est, je crois, en bonne santé à Hébron.

 

DAVID, à part.

 

Il me déplaît, non pas qu’il y soit en bonne santé, mais que tu en sois informé si bien. – Va le chercher ; qu’il vienne à l’instant. (Sort Aquitofel.)

 

VOIX, au dehors.

 

Vive le grand roi de Judée !

 

DAVID.

 

Quelles sont ces clameurs ?

 

JOAB.

 

Le bruit a déjà couru que tu venais de pardonner à Absalon, et la ville entière s’en réjouit.

 

DAVID.

 

Comme ta versatilité montre bien, ô peuple, que tu es un monstre à mille têtes ! Ce que tu blâmais hier, hostile à Absalon, tu l’approuves aujourd’hui.

 

Entre ENSAÏ, vieillard.

 

ENSAÏ 52.

 

Je suis, sire, un pauvre soldat, tellement fils de la guerre qu’à la guerre je suis né et qu’à la guerre j’espère mourir en vous servant. J’aspire à faire partie de votre Conseil. Ma vieille expérience des combats et mes longues années m’enhardissent à solliciter une place qui est vacante.

 

DAVID.

 

Je viens de la donner à Aquitofel. Il m’inspire de la crainte et j’ai voulu lui témoigner ainsi mon désir de l’obliger. Mais, à la première occasion, je récompenserai vos cheveux blancs.

 

ENSAÏ.

 

C’est à Aquitofel que vous l’avez accordée ? Dieu veuille que, de nous deux, ce ne soit pas le favorisé qui vous offense et l’évincé qui vous rende service !

 

Entrent ADONIAS et SALOMON.

 

ADONIAS.

 

L’amitié que nous éprouvons pour Absalon se plaît à venir te remercier de la grâce que tu lui as faite.

 

SALOMON.

 

C’est en son nom que je baise ta main.

 

DAVID.

 

Le temps qui, avec la lime sourde des heures 53, sait sans bruit attaquer nos passions, a usé mon ressentiment. Et, s’il faut dire la vérité, mon cœur trouve qu’Absalon tarde beaucoup à paraître en ma présence.

 

JOAB.

 

Pas trop. Il semblait n’attendre qu’un mot de toi. (Musique de hautbois.)

 

SALOMON.

 

Le voici qui entre dans le palais. Une foule nombreuse l’accompagne.

 

Entrent le plus de monde possible, ABSALON et AQUITOFEL.

 

ABSALON, à genoux.

 

Heureux mille fois le jour où, après tant de tourmentes, ma fortune à la dérive vient aborder, sire, au port sacré de tes pieds royaux.

 

DAVID.

 

Relève-toi, Absalon, viens dans mes bras, avant qu’à leur étreinte succèdent celles de Salomon et d’Adonias.

 

SALOMON.

 

Sois le bienvenu, bel Absalon.

 

ADONIAS.

 

Le ciel prolonge tes jours !

 

ABSALON.

 

Frères, qu’il garde les vôtres.

 

DAVID.

 

Je ne te parle pas de Tamar, pour ne pas éveiller on cette circonstance la moindre rancune. – Et maintenant que vous avez vu avec quelles démonstrations de joie je l’ai accueilli, sortez tous de cette salle. De père à fils le pardon doit être public, mais non les remontrances qui accompagnent le pardon. Laissez-nous seuls. (Tous sortent, hormis David et Absalon.) Tu supposes certainement, Absalon, que j’ai voulu rester seul avec toi pour te reprocher ta désobéissance ? Comme tu te méprends ! Il ne pardonne pas d’un cœur sincère, celui dont le pardon laisse un mot à dire à la crainte, un geste à faire à la honte. Pour bien te prouver, Absalon, combien mes intentions sont amicales et contraires à ce que tu imagines, je ne t’adresserai pas des reproches, mais des excuses pour le temps que j’ai tardé à te pardonner. Et d’abord, il est bien certain que j’en avais, en toute sincérité, plus envie que toi. Oh ! que de fois j’ai maudit ma rigueur ! Cher Absalon, elle était nécessaire. Non pas qu’il n’y eût en mon âme assez d’indulgence pour excuser de pires mutineries ; mais l’avenir, plus encore que le passé, me fait peur, si j’en crois ce que chacun me rapporte de ton naturel. Je ne te dirai pas les soupçons, les méchancetés, les préventions, les arguties qui sont parvenus jusqu’à mes oreilles ; il me répugne de les répéter. Sache seulement, et ne l’oublie pas, que je vis, que je règne, que le diadème sacré est bien affermi sur mes tempes, où il est moins un poids qu’un fardeau, et que je saurai... Mais ce n’est pas aujourd’hui le jour de te parler de la sorte. Je ne crains rien, je ne doute en rien de ton affection, ni de ton obéissance. Soyons amis, Absalon, c’est moi qui te le demande avec des larmes de tendresse. Si cette pourpre, si ces cheveux blancs le permettaient, tu me verrais à tes pieds te supplier humblement de m’obéir comme un fils, puisque je te chéris comme un père. Et – vois si je doute peu de ta bonne foi, – je ne veux pas que tu me répondes, afin que tu ne puisses croire que j’ai pu douter de ta réponse. (Il sort.)

 

ABSALON.

 

Quel radoteur que mon père ! Prétendrait-il m’attendrir par ses larmes, alors que, je le sais, il compte léguer son royaume à Salomon. Mais, auparavant...

 

AQUITOFEL, entrant.

 

J’attendais que le roi sorte. Que t’a-t-il dit ?

 

ABSALON.

 

Mille impertinences. Croirais-tu qu’il m’a engage à lui être reconnaissant de son pardon ? N’a-t-il pas pardonné à Amon ? Or, n’est-il pas plus excusable de venger un crime que de le commettre ?

 

AQUITOFEL.

 

Oui, certes. Mais, tout bien considéré, c’est à toi la faute.

 

ABSALON.

 

La faute de quoi ?

 

AQUITOFEL.

 

De ce qu’il s’imagine t’avoir créé des obligations en agissant comme il a fait. Ne t’aurait-il pas beaucoup mieux valu rentrer les armes à la main et user de la violence plutôt que de la prière ? Plusieurs provinces ne sont-elles pas convoquées ? N’attendent-elles pas, pour se déclarer, que tes trompettes donnent le signal dans Hébron ? À quoi bon, alors, ces cérémonies ? N’eût-il pas été plus prudent et plus sage de l’obliger à te craindre plutôt qu’à te pardonner ?

 

ABSALON.

 

Il est vrai ; je suis en correspondance avec divers alliés, qui, si je leur dis de me suivre, se mettront en campagne aussitôt. J’ai tenu, néanmoins, à feindre cette réconciliation. En temps de guerre, un seul ennemi au cœur de la place est plus redoutable qu’un grand nombre au dehors. D’ailleurs, je manque encore de partisans, et je compte en gagner ici par ma présence.

 

AQUITOFEL.

 

De quelle manière ?

 

ABSALON.

 

Comme ceci. Tu sais que les audiences d’Israël se donnèrent de tout temps aux portes de la ville. Je me tiendrai dans les champs voisins et, dès que j’entendrai un solliciteur se plaindre soit d’une rémunération insuffisante, soit d’une sentence défavorable, je l’appellerai et m’engagerai à lui faire justice, à condition qu’il me soit soumis. Il faudra bien ainsi que les mécontents marchent à ma suite et m’acclament.

 

AQUITOFEL.

 

Tu as raison. La justice, étant une et indivisible, ne saurait se trouver de deux côtés à la fois. Il est donc inévitable que, dans toute cause, il y ait au moins un mécontent.

 

ABSALON.

 

Pendant que ces soins m’occupent ici, pars et avise nos hommes d’avoir à se réunir un à un et secrètement à Hébron. Tamar s’y tient déjà cachée avec les troupes de Gessur. Je vais lui écrire de se rapprocher de Jérusalem, où tu verras flotter mes étendards. Oui, tu me verras combattre à feu et à sang père et frères, et couronner ma tête de leurs lauriers.

 

AQUITOFEL.

 

Tu y réussiras si tu entraînes à ta suite les mécontents. Car, tous les hommes ayant de leurs mérites la plus haute opinion, il en est peu de satisfaits et beaucoup de dépités. (Ils sortent.)

 

_______

 

Entrent JONADAB et TEUCA.

 

JONADAB, à part.

 

Je puis me vanter d’avoir éprouvé par moments une jolie peur, mais jamais je n’en ai éprouvé ni n’en éprouverai une telle qu’en la compagnie de cette antipode de l’aurore.

 

TEUCA.

 

À quoi penses-tu, Jonadab ? Tu sembles distrait.

 

JONADAB.

 

Distrait ? Moi ? (À part.) La belle distraction que d’avoir le diable pour camarade !

 

TEUCA, à part.

 

Je voudrais bien n’avoir pas d’autre motif de rage et ne pas me sentir attristée, confondue et égarée par un doute qui me touche au vif de l’âme.

 

JONADAB, à part.

 

Elle parle entre ses dents. Le diable voudrait-il faire des siennes ?

 

TEUCA, à part.

 

Si le puissant esprit qui habite en moi est un esprit de haine et de colère, de rancune et de discorde, comment se fait-il qu’il ait réconcilié David et Absalon ?

 

JONADAB, à part.

 

Elle parle toute seule. Je crois que le diable est en train de s’endiabler.

 

TEUCA, à part.

 

Moi, négociatrice de paix ! Moi, mettre d’accord deux volontés si discordantes !... Mais pourquoi pas ? si tout ceci doit aboutir à d’atroces désastres.

 

Entrent TAMAR et des SOLDATS.

 

TAMAR.

 

Qui pousse ces cris de frayeur ?... Mais n’es-tu pas Jonadab ?

 

JONADAB.

 

Je le fus jadis. Mais je ne suis plus, madame, qui j’avais coutume d’être.

 

TAMAR.

 

N’as-tu pas été l’instigateur de cet outrage dont je me suis vengée déjà, sur mon ennemi et dont j’espère me venger sur tout Israël, le jour prochain où Jérusalem sera témoin de mes exploits ?

 

JONADAB.

 

J’étais valet, je jouai mon rôle de fripon. Mais, depuis, je suis devenu un saint.

 

TAMAR.

 

D’où viens-tu par ici ? Pourquoi ces cris ? Parle. Qu’as-tu ?

 

JONADAB.

 

En ce sombre jour, en compagnie de cette sombre négresse, je traversais cette sombre montagne. Le sombre chemin que nous suivions, elle-même te le dira 54.

 

TAMAR.

 

Puisque ce valet est tombé entre mes mains...

 

JONADAB, à part.

 

Ah ! malheureux.

 

TAMAR.

 

... je le retiendrai prisonnier. – Teuca !

 

TEUCA.

 

Divine Tamar !

 

TAMAR.

 

D’où viens-tu par ici ?

 

TEUCA.

 

De parler à David qui m’a donné audience. Je le quitte, après l’avoir réconcilié avec Absalon.

 

TAMAR.

 

Quel plaisir tu me fais en m’apprenant cette nouvelle ! Grâce à ce simulacre de paix, mon frère pourra plus facilement, sans doute, exécuter ses projets et les miens, et, confirmant nos espérances, montrer de quelles représailles sont capables son ambition et mon ressentiment. J’attends ses ordres à Hébron, ceignant le clair acier, à la tête des troupes de Gessur et des tribus qui viennent s’y rallier. Quoi qu’en puisse dire la renommée, l’outrage que j’ai subi m’a astreinte à ces fonctions de capitaine. (À ses soldats.) Et, puisque ce valet a eu connaissance de mes desseins, précipitez-le du haut de cette roche, afin qu’il n’en puisse rien révéler. Attachez-lui les mains derrière le dos.

 

JONADAB.

 

Sort pénible !

 

VOIX DIVERSES, au dehors.

 

Au vallon ! – À la forêt ! – À la montagne !

 

TAMAR.

 

Un moment. Écoutez. Quelles âpres voix déchirent l’air de quatre côtés différents ?

 

JONADAB.

 

Je puis aller voir ce que c’est.

 

TEUCA.

 

Ce sommet se couronne d’une multitude confuse. Un autre escadron occupe le bois. La montagne, par ici, semble vomir des soldats. Là, un autre détachement nous coupe le chemin.

 

TAMAR.

 

Des hommes de guerre ne marcheraient pas ainsi à la sourdine. S’ils prennent ces précautions, c’est pour arriver jusqu’à moi, dont ils viennent, hélas ! s’emparer. Mais je vendrai d’abord ma vie, qu’il leur faudra marchander l’épée au poing. Pour nombreux qu’ils soient, ils ne me font pas peur.

 

Entre AQUITOFEL, une lettre à la main.

 

AQUITOFEL, à ses soldats.

 

Faites halte. (À Tamar.) Donne-moi tes pieds à baiser.

 

TAMAR.

 

Ami Aquitofel...

 

AQUITOFEL.

 

Tu vois en moi un humain tournesol qu’attire le radieux soleil de ta beauté. (Lui remettant la lettre.) De la part d’Absalon.

 

TAMAR.

 

Voyons ce qu’il se propose.

 

AQUITOFEL, à part.

 

N’est-ce pas là la pythonisse ? Je suis content de la trouver ici pour savoir ce que le destin me réserve.

 

TAMAR.

 

Écoute ce que m’écrit Absalon. (Lisant.) « Je dispose de nombreux soldats prêts à me suivre. Pour ceux qui arriveront aujourd’hui à Hébron sous la conduite d’Aquitofel, ils ne doivent pas s’y arrêter un seul instant. Pars à leur tête, belle Tamar, et rapproche-toi de la ville. Que l’on n’entende ni le son des trompettes, ni les tambours, excitant au combat. Avancez-vous au contraire en un si profond silence qu’il semble que vous ayez la peur pour général. Je t’attendrai dans la plaine d’Hébron. En t’apercevant, je t’accueillerai par des clameurs de bienvenue. Élancez-vous alors, aux cris répétés de : « Vive Absalon ! » Que la foudre, en cette brusque attaque, éclate avant que le tonnerre l’ait annoncée. » Voilà ce que m’écrit mon frère à qui je suis redevable de tant d’honneurs. Pour lui prouver combien je respecte ses ordres, obéissons en silence.

 

TEUCA.

 

Je te suivrai.

 

TAMAR.

 

Quant à ce valet...

 

JONADAB.

 

J’espérais qu’on m’avait oublié.

 

TAMAR.

 

... qu’il soit le premier à mourir.

 

TEUCA.

 

C’est lui qui m’a accompagnée jusqu’ici ; permets, je t’en conjure...

 

JONADAB, à part.

 

La couleur noire fut toujours reconnaissante.

 

TEUCA.

 

... qu’il ne meure pas.

 

TAMAR.

 

Soit. On le retiendra prisonnier, afin qu’il ne puisse nous trahir. (Les soldats attachent les mains de Jonadab.) Que nos gens se séparent et marchent divisés en petits groupes. Si j’arrive avec eux sous ses murs, Jérusalem me verra, dans le feu et le sang, détruire ses créneaux, renverser ses tours, jeter à bas son palais superbe, dont il restera à peine des ruines. Couche-toi, soleil caduc ! Un autre se lève, dans l’éclat de sa jeunesse, dont les cheveux splendides et bouclés jettent d’éblouissants rayons. (Elle sort.)

 

JONADAB.

 

Ainsi, je dois rester prisonnier ?

 

AQUITOFEL, aux soldats.

 

Laissez-le aller. Je le prends sous ma garde.

 

JONADAB.

 

Dis-leur donc, seigneur, de m’ôter ces liens et de ne pas me maltraiter avec rage.

 

AQUITOFEL.

 

Ils suivront mes ordres. Attends-moi là. (Il dénoue la corde qui liait Jonadab et la garde à la main.)

 

JONADAB.

 

Au diable qui attendrait sans s’esquiver, à présent que tu as eu la bonté de me débarrasser de cette corde ! (Il se sauve.)

 

AQUITOFEL, à Teuca.

 

Écoute.

 

TEUCA.

 

Parle, que me veux-tu ?

 

AQUITOFEL.

 

Je désirerais savoir ce que signifient – peine cruelle ! – ces mots effrayants que tu m’as dit : « Tu auras l’air pour sépulture. »

 

TEUCA.

 

Je ne sais. L’esprit qui réside en mon sein ne m’inspire pas en ce moment. Mais, en voyant entre tes mains ce nœud coulant, je devine, comme à travers les ombres confuses d’un songe, qu’il est venu y chercher son maître.

 

AQUITOFEL.

 

Si c’est son maître qu’il cherche, il l’a trouvé. Loin de m’en étonner ou de m’en offenser, j’espère, puisqu’il en est ainsi, être nommé juge d’Israël après le couronnement d’Absalon. Je serai alors maître de la corde qui punit les malfaiteurs. Que tous me craignent, si je suis chargé de faire justice ! Voici, entre mes mains, l’instrument de ma rigueur. (Ils sortent.)

 

_______

 

Entrent ABSALON et ENSAÏ.

 

ABSALON.

 

Si je vous ai amené jusqu’à cette salle, c’est parce qu’elle est plus solitaire. Mon affection, que vous ont gagnée tant de loyaux services, désire vous récompenser. Je sais que vous avez à vous plaindre de mon père. Mais moi, dont le seul souci est de voir ses sujets contents, à tous – à vous surtout en considération de votre grand âge, – je compte donner satisfaction. Soyez donc assez raisonnable pour vous en rapporter à moi. Cette injustice dont vous vous affligez, non sans motif, je ne tarderai pas à la réparer.

 

ENSAÏ.

 

Vous êtes mon prince et mon protecteur, pauvre et humble vieillard que je suis.

 

ABSALON.

 

Puisque le roi, sans égard pour votre requête, ne vous a pas nommé de son Conseil, je vous nomme, moi, du mien.

 

ENSAÏ.

 

Je ne vous entends pas. Quel Conseil avez-vous, dont vous puissiez me nommer membre ?

 

ABSALON.

 

Nous sommes seuls, je vais donc parler plus clairement. Le temps amende bien des choses. Ce Conseil, que je n’ai pas, j’espère l’avoir avant peu.

 

ENSAÏ.

 

Le roi vivant, je ne saurais sans déloyauté accepter cette charge.

 

ABSALON.

 

Est-ce là ce qui vous embarrasse ?... Le roi n’a plus longtemps à vivre.

 

ENSAÏ.

 

Son âge avancé le met, j’en conviens, aux portes du tombeau. Mais êtes-vous sûr qu’il vous nomme son successeur ?

 

ABSALON.

 

C’est aussi pourquoi j’entends me nommer moi-même. Ne suis-je pas petit-fils de rois ? Et, puisque je me suis déclaré à vous, le sort en est jeté, songez-y bien ! Vous allez me donner votre parole de me seconder, ou je vais, moi, vous donner la mort.

 

ENSAÏ, à part.

 

Qui se vit jamais en une alternative plus cruelle ? Que faire, hélas ? Je suis traître si je dis oui ; je suis mort si je dis non. Mais quoi ! j’hésiterais ? La mort n’est-elle pas moins redoutable, moins terrible cent fois que l’infamie ? Si je meurs, pourtant, qui pourra informer David de ce qui se passe ? Oui, il faut ici avoir l’air de se laisser convaincre.

 

ABSALON.

 

Qu’as-tu à hésiter ?

 

ENSAÏ.

 

Des confidences aussi graves, l’esprit les écoute toujours irrésolu. Mais ne crois pas, seigneur, que je me demande quelle doit être ma réponse.

 

ABSALON.

 

Eh bien, quelle doit-elle être ? Parle.

 

ENSAÏ.

 

La voici. Biens, vie et honneur, je mets toujours tout à tes pieds ; et puisque le roi récompense si mal mes services, je suis heureux que tu m’offres l’occasion de me venger. À toi je fus et à toi je suis. Dès ce jour, je ne vis que par toi.

 

ABSALON.

 

Ces mots sont la preuve de ta sincérité. Rentre chez toi, prends les armes et fais-les prendre à tes serviteurs. À peine entendras-tu crier : « Vive Absalon ! » – c’est le mot de ralliement, – sors dans la rue et marche avec le parti qui m’acclamera.

 

ENSAÏ.

 

Salomon vient de ce côté.

 

ABSALON.

 

Retirons-nous ; qu’il ne nous entende pas.

 

ENSAÏ, à part.

 

J’avertirai le roi, vive Dieu !

 

ABSALON.

 

Rentre en ton logis. Je vais, moi, au-devant des troupes qui ne tarderont pas à arriver d’Hébron, et dont je veux prendre le commandement. Haut le cœur ! régner ou mourir. (Ils sortent.)

 

Entre SALOMON.

 

SALOMON.

 

L’amitié que mon père a renouée avec Absalon ne saurait me faire ombrage ; elle me trouble, cependant. Je crains que mon frère ne cherche à s’opposer au choix qui me favorise et que, s’il ne peut l’empêcher, il en retarde au moins l’effet. Or, comme un atermoiement pourrait avoir de fâcheuses conséquences, je viens, de la part de Bethsabée, plaider ma cause auprès de mon père... Il dort. Je ne dois pas l’éveiller. (Un rideau, que l’on tire, laisse voir David endormi.)

 

DAVID, en rêve.

 

Mon fils, ne me tue pas !

 

SALOMON.

 

Son agitation extrême est l’indice d’un rêve pénible. Il serait bon de le réveiller et de ne pas laisser ses sens accablés par la léthargie. – Seigneur !

 

DAVID, en rêve.

 

Quelle cruauté ! C’est toi, mon fils, qui complotes ma ruine ? Toi, qui m’outrages ? Toi, qui me tues ? (Il s’éveille.)

 

SALOMON.

 

Moi ? seigneur. Non, je t’éveille. Témoin de ton sommeil agité, j’ai voulu te rendre le calme. Comment peux-tu imaginer que je te tue ou que je t’offense ?

 

DAVID.

 

Ah ! fils de mon âme, en quelles mortelles angoisses m’a plongé, pendant mon sommeil, un triste et funeste songe ! Mais tes étreintes mettent fin à toutes mes alarmes. L’un me tuait pendant mon sommeil ; l’autre m’éveille entre ses bras. Ne dois-je pas rendre grâce à Dieu, dont la bonté a permis que ma peine fût imaginaire et que réelle soit ma joie ?

 

SALOMON.

 

Que rêvais-tu donc ?

 

DAVID.

 

Que sais-je ? Des cauchemars incohérents, hallucinations de ma vieillesse chenue.

 

SALOMON.

 

Raconte-les-moi.

 

DAVID.

 

Je veux bien. Puissé-je y prendre quelque plaisir. Je rêvais simplement qu’une foule entrait dans Jérusalem, aux cris répétés de...

 

VOIX, au dehors.

 

Vive Absalon !

 

DAVID.

 

Ciel ! qu’ai-je entendu ?

 

SALOMON.

 

Quel horrible scandale !

 

DAVID.

 

C’est à présent la peine qui est réelle, et la joie imaginaire.

 

Entre ENSAÏ, l’épée nue à la main.

 

ENSAÏ.

 

David, infortuné monarque d’Israël, apprends, quoiqu’il soit tard pour t’avertir du danger où tu te trouves, qu’Absalon a réuni une nombreuse armée et vient de pénétrer dans la ville. On n’entend de tous côtés que les cris de...

 

VOIX, au dehors.

 

Vive Absalon !

 

ENSAÏ.

 

Avec lui marche Aquitofel. Vois quel homme est celui qu’ont honoré tes faveurs, et quel, celui que désobligèrent tes refus. La vie qu’il a hâte de t’arracher, je cherche, moi, à la défendre. Je n’ai pu t’avertir plus tôt. Mais je vais, pour te dévoiler quels qu’ils soient, les desseins de tes ennemis, me conduire en traître loyal. Quiconque me verrait dans leurs rangs sache bien que, malgré les apparences, c’est ta cause que je sers. (Il sort.)

 

Entrent ADONIAS et SEMEÏ.

 

ADONIAS.

 

Seigneur, n’attends pas un moment de plus. La ville est un volcan d’où s’exhale de la fumée, d’où jaillissent des flammes.

 

SEMEÏ.

 

Écueils de la mer Rouge, les hautes murailles semblent bâties dans le sang, qui forme des golfes de carmin.

 

DAVID.

 

Qu’attends-je alors ? Le premier, je sortirai...

 

JOAB, entrant.

 

Arrête, sire, ne sors pas. La plèbe, tu le sais, est un monstre forcené. Il n’est pas de remontrance capable de la contenir, lorsque, n’obéissant qu’à sa furie, elle se précipite. Toute nouveauté lui sert d’abord d’aliment et l’entraîne sans effort à sa suite, grossie à chaque pas. Laisse-la donc briser sur elle-même son premier élan. Attends qu’ayant perdu courage, elle soit frappée des inconvénients qui vont naître. Détourne la tête, sire, de ce premier choc. La ville, penses-y, était si loin de s’attendre à une aussi brusque surprise, qu’un craquement a suffi pour la remplir d’épouvante. La mêlée est si confuse que l’on ne distingue pas les traîtres des sujets restés fidèles. La plupart, sans prendre parti, se tiennent dans l’expectative ; car, dans toute guerre intestine, les traîtres ce sont les vaincus, et les fidèles, les vainqueurs.

 

DAVID.

 

Attendre la mort sans résistance, n’est-ce pas s’exposer au pire danger ?

 

JOAB.

 

Nous allons garder toutes ces portes. Sors par celle-ci qui s’ouvre sur la montagne.

 

SALOMON.

 

Au prix de nos morts nous protégerons ta vie.

 

DAVID.

 

Quoi ! mes enfants, prétendriez-vous que je m’échappe seul, en vous laissant ici ? Non, fuyons ou mourons ensemble.

 

JOAB.

 

Si telle est ta résolution, mieux vaut nous résigner à la fuite qu’aventurer un seul moment ta vie. Ce n’est pas la peur qui me fait parler ; mais, pourvu que tu restes vivant, ton autorité et ta présence suffiront à tout rétablir.

 

DAVID.

 

Suivez-moi donc tous. – Qui voudrait croire que David en fuite s’échappe ainsi de son superbe alcazar ? Ah ! cher Absalon, que tu me paies mal la reconnaissance que tu me dois ! (Ils sortent.)

 

On bat la charge. – Entre JONADAB.

 

VOIX, au dehors.

 

Vive David !

 

JONADAB.

 

Vive, vive David !

 

AUTRES VOIX, au dehors.

 

Vive Absalon !

 

JONADAB.

 

Qu’il vive et règne ! Je n’ai pas l’intention de me tuer pour que vive cet un ou cet autre. Je veux bien être soldat, mais sans entrer en exercice. Mon épée, comme une clef de chambellan, est purement honoraire. Pas plus que cette clef n’ouvre ni ne ferme de porte, mon épée ne m’ouvre un passage dans la bagarre.

 

Entrent ABSALON, AQUITOFEL, ENSAÏ et des SOLDATS.

 

ABSALON.

 

Entrez et n’épargnez personne qui ne crie : « Vive Absalon ! »

 

JONADAB.

 

Vive Absalon ! N’ayons rien à nous reprocher.

 

AQUITOFEL.

 

Te voilà, seigneur, maître de la ville et même de la campagne, que Tamar occupe avec ses troupes.

 

ABSALON.

 

Qu’une garnison de mes soldats veille sur les murs d’enceinte pendant que je fais raser le palais.

 

AQUITOFEL.

 

C’est ici l’appartement du roi.

 

ABSALON.

 

Mort ou prisonnier, ne le laissez pas échapper.

 

ENSAÏ.

 

Tu t’y prends tard pour t’assurer ce triomphe. Il s’est enfui dans la montagne.

 

ABSALON.

 

Par quelle négligence n’ai-je pas fait garder les portes !

 

VOIX, au dehors.

 

Vive David !

 

ABSALON.

 

Quels sont ces cris ?

 

AQUITOFEL.

 

C’est la foule qui veut suivre le roi.

 

ENSAÏ.

 

Tous abandonnent la ville. Femmes, enfants, vieillards se dirigent vers les monts.

 

ABSALON.

 

Comment faire cesser cela ? Un roi sans sujets ne mérite plus le nom de roi.

 

AQUITOFEL.

 

Entre fils et père, ces esclandres aboutissent le plus souvent à une réconciliation, et la haine finit par faire place à la tendresse ; c’est ce qui empêche bien des gens de se déclarer en ta faveur. Ils craignent de te voir pardonné et de se voir condamnés comme traîtres. Aussi ferais-tu bien, pour leur donner confiance, de te livrer à telle manifestation qui, entre ton père et toi, rendit à jamais tout raccommodement impossible. Tu verrais comme chacun s’empresserait alors de t’acclamer.

 

ABSALON.

 

Et quelle devrait être cette manifestation ?

 

ENSAÏ, bas à Absalon.

 

Prends garde. Ne te laisse pas entraîner à ta perte par les conseils d’Aquitofel.

 

AQUITOFEL.

 

Injures, outrages, meurtres, perfidies, trahisons, rien de tout cela n’ébranle nécessairement l’amitié. À une seule chose elle ne saurait résister ; c’est à la jalousie. Peut-il se dire noble, délicat, raisonnable, vaillant, celui qui renoue amitié avec l’homme qui excita sa jalousie ? Surtout si l’honneur est en cause ; car nulle offense alors n’est plus douloureuse à l’âme... Cela étant, derrière cette porte se trouvent les concubines de ton père...

 

ABSALON.

 

Assez ! n’achève pas. Je t’ai compris. Il est des choses qui semblent moins monstrueuses à faire qu’à entendre... Que mes soldats entrent dans cette salle et que, sans en excepter aucune, ils traînent les femmes sur la grande place. Je veux aujourd’hui épouvanter l’univers 55. (Il sort.)

 

ENSAÏ.

 

Quelle bête féroce, quel monstre furieux et dépourvu de raison aurait pu donner un aussi ignoble conseil ?

 

AQUITOFEL.

 

Ignores-tu que l’impitoyable raison d’État est rarement d’accord avec la loi religieuse et morale ! Cette mesure contribuera à établir une inimitié durable.

 

ENSAÏ.

 

Et, plus encore, à servir la malveillance de tes perfides intentions.

 

AQUITOFEL.

 

Mes intentions sont loyales. Je ne cherche qu’à fixer la couronne au front d’un roi dont la justice soit intègre à jamais.

 

ENSAÏ.

 

C’est possible ; mais pareils dérèglements...

 

AQUITOFEL.

 

Tes paroles, Ensaï, me donnent lieu de soupçonner qu’Absalon n’a pas en toi un partisan des plus sûrs.

 

ENSAÏ.

 

Tu peux en conclure, au contraire, que je le veux pour roi, puisque je le veux parfait.

 

AQUITOFEL.

 

Peut-il ne pas user de tyrannie ?

 

ENSAÏ.

 

Non ; mais il pourra, s’il est un tyran miséricordieux, n’être pas deux fois un tyran. (Bruit au dehors.)

 

ABSALON, au dehors.

 

Voici les portes enfoncées. Entrez, soldats, et traînez-les à travers rues et carrefours, exposées aux outrages de la populace.

 

ENSAÏ, à Aquitofel.

 

Oh ! maudits soient tes conseils !

 

AQUITOFEL.

 

Remercie Dieu qu’Absalon revienne vers nous. Je t’aurais fait sentir, autrement, à quoi t’expose ton insolence

 

ABSALON, rentrant.

 

Qu’y a-t-il ? Vos voix sont courroucées.

 

AQUITOFEL.

 

C’est Ensaï, seigneur, qui trouve à redire à ta conduite.

 

ENSAÏ.

 

Il est vrai. N’est-ce pas le propre de mes attributions, moi que tu as fait ton conseiller ?

 

ABSALON.

 

Eh bien, de quoi s’agissait-il ?

 

ENSAÏ.

 

Puisque ton règne, seigneur, ne fait que de commencer, concilie-toi tout d’abord les cœurs par la clémence et la miséricorde. Une monarchie fondée sur la rigueur ne saurait se maintenir, et celui-là même l’ébranle qui cherche à la consolider.

 

ABSALON.

 

C’est juste. Mais il est tard et nous perdons le temps. Laissez donc là vos contestations et, dites-moi, que croyez-vous que je doive faire à présent ? Jérusalem est soumise à mes armes ; mon père fugitif gravit la montagne et se cache en son sein. Vaut-il mieux que je reste ici, assurant la sécurité de la ville, ou que je poursuive David et que je tâche de l’atteindre ?

 

AQUITOFEL.

 

Ce que je dois loyalement te conseiller, c’est de le suivre, de le faire prisonnier et de le mettre à mort. Reste dans la ville pendant que, pour suffire à tout, je vais, de mon côté, le poursuivre à la tête d’un détachement.

 

ENSAÏ, à part.

 

Oh ! si je pouvais donner à David le temps de fuir ! – On ne doit pas s’exposer, seigneur, à perdre le bénéfice d’un succès. Conserver ce que l’on a conquis, c’est la bataille la plus sûre. Tu tiens sous tes pieds la grande Jérusalem ; il y aurait deux inconvénients à en retirer des soldats. Le premier, c’est que les indécis, encouragés en la voyant moins bien défendue à l’intérieur et au dehors, en profiteraient peut-être pour tenter une sédition. Si, en second lieu, celui que tu enverras à la poursuite de David venait à perdre un seul homme dans les escarpements de la montagne, tous les autres seraient pris de défaillance pour peu qu’ils le vissent, à la suite de cette perte, reculer d’un seul pas. Souviens-toi qu’on ne saurait tout faire en un jour et contente-toi pour aujourd’hui d’une victoire. Domain, tu pourras le poursuivre.

 

ABSALON.

 

Tes avis sont sages. Tu es déjà mon conseiller, Ensaï, je te nomme, de plus, juge d’Israël.

 

AQUITOFEL.

 

Cette charge, ne me l’avais-tu pas promise ?

 

ABSALON.

 

Es-tu si pressé, Aquitofel, que je te paie ce que tu as fait pour moi ? Me mettre déjà en demeure de m’exécuter !... Tu es un créancier ponctuel !

 

AQUITOFEL.

 

Il est tels créanciers, capables de faire ou de déposer des rois 56 qui pourraient...

 

ABSALON.

 

... Demain en susciter un nouveau. N’est-ce pas ce que tu veux dire ? – Viens avec moi, Ensaï, – Et toi, Aquitofel, sache qu’avoir recours à un traître, c’est bon pour une fois seulement. (Sortent Absalon et Ensaï.)

 

AQUITOFEL.

 

Est-ce bien celui dont j’espérai tant de faveurs qui me parle de la sorte ? Des invectives, voilà toute ma récompense. Avec quelle rage, quelle âpreté me mord au cœur la vipère de l’envie ! Je perds l’existence et le souffle. Il me semble que le soleil s’éclipse ; la terre se dérobe sous mes pas ; le vent lui-même m’offense. Mon cœur, dégoûté de la vie, désirant la mort acerbe, voudrait s’échapper à morceaux de ma poitrine. (Il tire de son sein la corde qui attachait les mains de Jonadab.) Ce serpent que j’ai abrité dans mon sein me mord, hélas ! Teuca ne parlait pas au hasard lorsqu’elle m’a dit que cette corde cherchait en moi son maître. Je suis ministre de ma mort. Puisque je n’ai plus rien à attendre d’Absalon, qui me hait, ni de David, que je hais moi-même, il ne me reste plus qu’à m’abandonner au désespoir. Air, accorde-moi une sépulture que me refusera la terre. Celui qui, de son vivant, voulut toujours dépendre d’un homme, n’est-il pas juste, lorsqu’il meurt, qu’un lacet le tienne suspendu ? (Il sort.)

 

_______

 

Entrent DAVID, ADONIAS, SALOMON et JOAB.

 

SALOMON.

 

Nous voici, seigneur, au plus inaccessible de la montagne.

 

ADONIAS.

 

Ce versant est le plus secret et le mieux retranché.

 

JOAB.

 

Attends en ce lieu, à l’écart, sinon à l’abri, des menaces de la mort.

 

DAVID.

 

Est-il croyable que le malheureux qui chemine en cet équipage, seul, à pied, harcelé et recru, soit David fuyant devant Absalon ? Jaillissez à flots, épanchez-vous, mes larmes 57 !

 

ADONIAS.

 

Le peuple en foule a quitté la ville pour te suivre, seigneur.

 

SALOMON.

 

Divisé en troupes, il s’est répandu à travers la montagne.

 

JOAB.

 

À cette place, tu pourras commodément nous attendre et te reposer, tandis que nous prendrons soin de parcourir l’horizon pour enrégimenter ces hommes.

 

DAVID.

 

Jaillissez à flots, épanchez-vous, mes larmes. – Allez et concentrez-les ici, non pour me défendre, mais parce que, se trouvant réunis, ils se défendront eux-mêmes plus efficacement et seront moins exposés.

 

JOAB.

 

Je vais les recueillir et les concentrer.

 

ADONIAS.

 

Nous irons tous avec toi.

 

SALOMON.

 

Prenons chacun un sentier différent et battons la montagne. (Ils sortent.)

 

DAVID.

 

Jaillissez à flots, épanchez-vous, mes larmes ! Hélas ! Absalon, mon fils chéri, à quels funestes conseils n’as-tu pas cédé ! Si ton erreur criminelle m’arrache des larmes, ce n’est point parce que j’en suis victime, c’est dans la crainte que Dieu ne te châtie. Ces larmes, je les lui offre en ton nom, afin qu’il te pardonne la pensée ambitieuse qui t’a induit en cette erreur 58.

 

SEMEÏ, entrant.

 

Maudit soit qui nous entraîna à endurer tant de souffrances ! (Apercevant David, à part.) Mais, que vois-je ? C’est lui, seul et à l’écart. Aurait-il entendu mes paroles ?

 

DAVID.

 

Oui, mais n’en sois pas inquiet, Semeï. La douleur est ton excuse. Tu as raison. Seulement, maudis le destin et non pas moi, puisque, seul, le destin est coupable.

 

SEMEÏ.

 

Je vais m’armer de pierres contre toi. C’est tout le profit que tu as à attendre de Semeï et du destin !

 

DAVID.

 

Frappe ! je suis prêt à subir la peine que je mérite. Il est juste que je sois lapidé par mon vassal.

 

SEMEÏ.

 

Je ne serai content qu’après t’avoir arraché la vie et m’être vengé de mes propres mains. (Il lui jette des pierres.)

 

ENSAÏ, survenant.

 

Que fais-tu, traître, sacrilège homicide ? Des pierres contre ton roi ! C’est à moi de te châtier, puisque j’arrive à propos.

 

DAVID.

 

Garde-t’en. Je lui pardonne, ne le maltraite pas. (Sort Semeï.) Ah ! Semeï, ne fuis pas ma présence. Je t’en donne ma parole, jamais de ma vie je ne me vengerai de toi ni de tes imprécations. Tu es le ministre envoyé de Dieu pour me punir, et, puisque tu exécutes ici sa justice, de ma vie je ne t’adresserai le moindre reproche. (À Ensaï.) Dis-moi maintenant, ami, que s’est-il passé ?

 

ENSAÏ.

 

Absalon s’est fait couronner roi à Jérusalem.

 

DAVID.

 

Je voudrais que Jérusalem fût la métropole de l’univers, afin que mon Absalon, le front ceint de la couronne, régnât sur l’univers entier.

 

ENSAÏ.

 

Il désire si peu regagner ton affection qu’il n’a pas craint de profaner le sanctuaire le plus sacré de ton honneur. Il viola...

 

DAVID.

 

Arrête. N’en dis pas plus long, si c’est ce que j’imagine. J’aime mieux l’ignorer, de crainte, ô mon Dieu ! que la douleur ne m’arrache quelque malédiction. Je veux encore espérer que le ciel lui pardonnera.

 

ENSAÏ.

 

Ce fut sur les conseils du barbare Aquitofel, qui, de désespoir...

 

DAVID.

 

Ah ! Dieu !... Que votre justice, Seigneur, modère son châtiment.

 

ENSAÏ.

 

Ton cruel ennemi s’est donné lui-même la mort. Absalon se propose de te livrer aujourd’hui la bataille qui fut, hier, différée sur mes instances. Son armée, transportée de fureur, s’avance contre toi dans la montagne. Mon devoir, désormais, est de ne plus te quitter et de consacrer ma vie à te défendre.

 

Tambours et trompettes.

Entrent JOAB, ADONIAS, SALOMON, et des SOLDATS.

 

JOAB.

 

J’ai disposé nos troupes en trois corps.

 

DAVID.

 

Tu as très bien fuit, Joab, de prendre ces dispositions. Puisque Absalon vient nous livrer bataille, je serai le premier à mourir.

 

ADONIAS.

 

Non, seigneur, ne prends pas part au combat. Tout serait perdu si nous te perdions.

 

SALOMON.

 

Il serait imprudent, seigneur, d’aventurer ta vie. Adonias et moi suffirons à la défendre.

 

DAVID.

 

Si je vous vois en péril, mes bien-aimés, c’est un nouveau combat qu’auront à soutenir mes sens. Quelle heureuse issue me sera-t-il possible d’espérer si, en deux camps ennemis, je vois mes fils aux prises ? Le bras qui portera les coups et celui qui les détournera, ne sera-ce pas le même ? Et si, dans cette mêlée où vous serez tous confondus, un coup vient à me frapper mortellement, ne serai-je pas à la fois celui qui en est atteint et celui qui l’a assené ?

 

JOAB.

 

Tu as raison. Qu’Adonias et Salomon restent avec toi à l’écart.

 

SALOMON.

 

Permettras-tu pareille injure ?

 

DAVID.

 

Faites ce que je vous dis.

 

ADONIAS.

 

C’est infamer notre réputation !

 

DAVID.

 

Puisque tu as divisé nos troupes en trois sections, cher Joab, et que tu comptes attendre l’ennemi en cet ordre, prends le commandement de l’une ; Abisaï et Ensaï commanderont les deux autres.

 

JOAB.

 

Le clairon sonne.

 

DAVID, à ses fils.

 

Nous autres, retirons-nous. (À Joab.) Porte-toi à leur rencontre – Venez, mes fils.

 

SALOMON.

 

Prétendre ainsi nous séquestrer !

 

DAVID.

 

Nos capitaines livreront la bataille.

 

ADONIAS.

 

Que tes exigences sont tyranniques, Joab ! (Tambours et trompettes.) Déjà l’on entend se rapprocher les clameurs guerrières, déjà l’on aperçoit les drapeaux.

 

DAVID.

 

Joab.

 

JOAB.

 

Sire ?

 

DAVID.

 

Je te confie mon honneur, mais n’oublie pas qu’Absalon est mon fils. Tu me réponds de sa personne. Que tes soldats, dans leur emportement, n’aillent pas me le tuer. Il est le cœur de ma poitrine, l’objet le plus cher à mes yeux. Veille bien sur lui. Je crois que je mourrais s’il recevait la moindre blessure.

 

JOAB.

 

Prends garde que le combat s’engage dans toute son ardeur.

 

DAVID.

 

Prends garde, toi, qu’Absalon est mon fils. (Sortent, d’un côté, David, Adonias et Salomon, et, de l’autre, Joab, Ensaï et les soldats.)

 

Roulements de tambours. Bruits de bataille.

Paraît ABSALON à cheval.

 

ABSALON.

 

Israélites fugitifs, qui, dans les déserts abrupts de ces montagnes, protégez une vie qui m’est odieuse, venez, venez en rase campagne. Je vous offre le combat afin que vous soyez deux fois mes vassaux, et par la naissance, et par la conquête. Dites à David, mon père, que je ne le traiterai pas mieux, et que, si je le harcèle, c’est pour prouver jusqu’où va mon audace. S’il se souvient du temps où il était jeune, si son âme a gardé quelque vestige de cette ardeur passée, pourquoi se cache-t-il à moi ? Je l’attends, sur ce champ de bataille, pour le tuer au mépris de sa couronne et de son rang. Dites-lui d’amener ses fils. Puisqu’il doit mourir de mes mains, que j’en finisse d’une seule fois avec eux tous. – Et vous, mes soldats, aux armes ! Que la violence de nos chocs fasse gémir la terre piétinée, fasse bramer le vent refoulé.

 

Tambours et trompettes. On livre la bataille. Des SOLDATS entrent et sortent en combattant.

 

VOIX DIVERSES, au dehors.

 

Guerre ! guerre ! – Vive Absalon ! – Vive David ! il est notre roi.

 

ABSALON.

 

Que vois-je ? Là-bas, un escadron sortant de la montagne où il se tenait à couvert, a pris les nôtres de flanc et en fait un grand carnage ! Je cours les secourir. (À son cheval.) Ô toi, rapide animal de la terre et du vent, toi qui, par ta naissance, es le prodige de deux éléments à la fois, cours, vole ! Les tiens sont en péril, à leur secours !... Mais, hélas ! insensible au frein, il s’emporte et refuse d’obéir. Il pénètre dans les fourrés de chênes qui me barrent le passage. Ha ! qu’est-ce, ô ciel, que m’arrive-t-il ? Mes cheveux s’emmêlent aux branches touffues !... (Il prononce ces dernières phrases derrière un rideau qu’on a tiré.)

 

On bat aux armes.

 

Entrent, armés de javelots. JOAB, ENSAÏ et des SOLDATS.

 

VOIX DIVERSES, au dehors.

 

Guerre ! guerre ! – Vive Absalon ! – Vive David ! il est notre roi.

 

ENSAÏ.

 

Ne poursuis pas plus loin les fuyards, Joab, sans t’arrêter devant un prodige que je viens de voir dans la montagne.

 

JOAB.

 

Quel est ce prodige ?

 

ENSAÏ.

 

Absalon suspendu, accroché par les cheveux, et ayant l’air pour patrie.

 

JOAB.

 

Pourquoi, si tu l’as vu, ne lui as-tu percé la poitrine d’un javelot ? Je t’en aurais généreusement récompensé.

 

ENSAÏ.

 

Pour tout l’or du monde je ne toucherais pas à un seul de ses cheveux. Il est fils de mon roi qui nous a fait, à tous, la même recommandation.

 

JOAB.

 

Qu’importe une mort, fût-ce celle d’un prince héritier, si elle assure la paix à tout un royaume ? L’inflexible raison d’État ne saurait se réduire à des maximes d’amour 59. Je vais le tuer. (À Absalon qu’on ne voit pas.) Meurs, présomptueux, quoique le roi m’ait défendu de te toucher. (Il lui lance un javelot.)

 

ABSALON, dans la coulisse.

 

Ha ! ciel !

 

JOAB.

 

Il vit encore. Donne-moi un autre javelot. (Il le lance.) Meurs en l’air, beau Narcisse d’Israël.

 

ABSALON, dans la coulisse.

 

C’en est fait de moi !

 

JOAB.

 

Deux ne me suffisent pas. C’est trois javelots que le ciel m’incite à te lancer. Le premier s’adresse au fratricide, le second à l’impudique, le troisième au fils rebelle. (On tire un rideau qui laisse voir Absalon suspendu par les cheveux, le corps percé de trois javelots.)

 

ABSALON.

 

Je meurs, comme le ciel en a ordonné, haut placé par les cheveux, ni dans le ciel, ni sur terre, entre terre et ciel. (Il meurt.)

 

JOAB.

 

Trêve à vos clameurs, Israélites, et venez tous, venez contempler un prodige si étonnant.

 

Entrent SEMEÏ, JONADAB, TEUCA, et diverses personnes.

 

ENSAÏ.

 

Quel triste spectacle !

 

TEUCA.

 

Le ciel a tenu sa promesse.

 

SEMEÏ.

 

Je fuyais le roi, mais ici je m’arrête, confondu.

 

JONADAB.

 

Tout porc que je suis, je ne mangerai pas des glands de ce chêne. Je vais porter cette nouvelle au roi comme si elle était des meilleures. Eh bien, voulez-vous parier que, pour si lentement que j’aille, j’arrive encore trop vite ? (Il sort.)

 

TAMAR, entrant.

 

Cruels fils d’Israël, que regardez-vous là plein de stupeur ? Quoique les méfaits d’Absalon aient mérité pareil châtiment, qui ne se sentirait ému à le voir dans cet état ? Couvrez son corps de feuilles et de branches. Ne vous réjouissez pas d’une tragédie si lamentable, d’un si funeste châtiment. Moi, pour ne plus voir désormais les atomes même de l’air, je vais m’ensevelir vivante dans le milieu le plus obscur. On ignorera si j’y vis, puisque l’on ignore si je meurs. (Elle sort.)

 

Entrent DAVID, SALOMON et ADONIAS.

 

DAVID.

 

Ah ! mon fils, mon Absalon ! Que ne suis-je mort plutôt que toi 60 !

 

JOAB.

 

Voici venir David tout en larmes. Je tremble à sa vue.

 

SEMEÏ.

 

Je ne tremble pas moins, moi qui suis coupable envers lui d’un si grand sacrilège.

 

JOAB.

 

Sire...

 

DAVID.

 

Ne me dis rien, Joab. Je sais que la victoire me reste. Mais, cette victoire, je la donnerais au prix d’une seule vie. – Tu étais là, Semeï ?

 

SEMEÏ, à genoux.

 

Sire, je...

 

DAVID.

 

Lève-toi, ne crains rien. – Terrible Joab, je ne puis oublier tant de victoires que je te dois, et je te promets, ma vie durant, de ne pas te payer d’ingratitude. (À Semeï.) Tu communiquas aux pierres la rage qui inspirait tes malédictions ; jamais de ma vie pourtant je ne te punirai, sois-en certain. Et quoique vous m’ayez offensé tous deux, (à Joab) toi, lançant des javelots, (à Semeï) et toi, faisant pleuvoir des pierres, je vous pardonne et ne me venge pas. – Mon testament, Salomon, te dira ce que tu as à faire 61. – Et maintenant, publiez cette victoire, non par des fanfares joyeuses, mais par de rauques accents. Je rentre à Jérusalem vaincu plutôt que vainqueur, et ainsi finissent LES CHEVEUX D’ABSALON. Pardonnez-en les fautes nombreuses.

 

 

 

Pedro CALDERON DE LA BARCA.

 

Recueilli dans Drames religieux de Calderon,

traduits pour la première fois en français

avec des notices et des notes

par Léo Rouanet, 1898.

 

 

 

 

 

 

 

 

 



1  Historia de la literatura y del arte dramatico en España, traducida por Eduardo de Mier, t. III, p. 452.

 
2 On peut lire aussi une analyse de La Vengeance de Tamar dans Alphonse Royer, Histoire universelle du théâtre, Paris, Franck, 1869-1870, t. III, p. 361-365.

 
3 Schack, Historia... déjà citée, t. IV, p. 396-397. – Voir aussi, dans le présent volume, p. 129, l’appréciation de Shelley, avec laquelle concorde celle de Schack.

 
4 Biblioteca de autores españoles, t. IX.

 
5 On la retrouve, en Espagne, au premier acte de La moza de cantaro de Lope de Vega, et, beaucoup plus étendue, dans El exámen de maridos, d’Alarcon. En Angleterre, dans Le Marchand de Venise, de Shakespeare ; dans ‘Tis a pity she’s a whore, de Ford. Chez Molière, au deuxième acte du Misanthrope, etc. Il faut encore citer une scène semblable dans Les oiseaux s’envolent et les fleurs tombent, ce beau livre d’Élémir Bourges qui restera comme un des plus purs monuments de la langue et du génie français au XIXe siècle.

 
6 Comparer la scène correspondante dans Les Cheveux d’Absalon.

 
7 Comparer la scène correspondante.

 
8 Comparer la scène correspondante.

 
9 Tamar, amar.

 
10 Soy Amon, amo.

 
11 Comparer la scène correspondante.

 
12 « Vistiéndose de ropa y montera », dit le texte.

 
13 « Dans les deux premiers actes, dit M. Adolf Schaeffer, Geschichte des spanischen nationaldramas, t. II, p. 24, Absalon reste tout à fait au second plan, tandis qu’il est le héros du troisième acte. » Il suffit de suivre sans parti pris le développement psychologique de ce caractère pour se convaincre que pareille appréciation n’est guère justifiable. Absalon, au premier acte, manifeste sans ambages son désir de régner, une première fois dans la chambre où languit son frère, et, plus tard, lorsque les prédictions de Teuca viennent encourager son espérance. Mais Amon vit encore ; Absalon ne sait comment le supprimer pour se pousser à sa place. Le viol de Tamar lui offre une occasion favorable. Aussitôt il prend en main la conduite de l’action et devient, en effet, le héros principal. N’oublions pas cependant ses répliques, au premier acte, courtes, mais terriblement significatives ; au deuxième, son arrogance envers Adonias, sa longue scène avec David et surtout, lorsqu’il place sur sa tête la couronne, ce monologue qui est le pivot du drame. M. Schaeffer, s’il eût étudié plus attentivement ces divers passages, devrait convenir sans doute que l’attitude d’Absalon n’est en rien celle d’un personnage de second plan.

 
14                 A mi, señor, pregúntasmelo en vano ;

                   Que, en mi cuarto encerrada,

                   Vien aun de los acasos ignorada.

 
15 Cette vivacité espiègle de Tirso est généralement admise comme caractère distinctif de son théâtre. Mais il faut tenir compte qu’il écrivit sans doute El burlador de Sevilla et El condenado por desconfiado. D’ailleurs, a remarqué avec raison M. Cotarelo y Mori, Tirso de Molina, p. 16, on ne saurait juger définitivement l’œuvre de ce poète, ni apprécier toute son importance littéraire, sans connaître l’ensemble de ses pièces, perdues en grande partie.

 
16 Shakespeare, Comme il vous plaira.

 
17 Il ne faudrait pas en conclure que Tirso n’a pas su aborder heureusement les situations les plus risquées. Je n’en veux pour preuve que la belle scène de La mujer que manda en casa où Jézabel, par un sommeil simulé, cherche à provoquer les entreprises amoureuses de Naboth.

 
18 « Je vais jouer mon rôle, mais j’ai grand peine à m’empêcher de rire. » Et, plus loin, lorsque Amon couvre ses mains de baisers : « C’est parce que je suis ta sœur, dit-elle sans plus s’émouvoir, que je tolère ces folies. »

 
19 Il est hors de doute que plusieurs pièces de Calderon lui furent inspirées par des œuvres antérieures de Tirso. Le sujet et jusqu’au titre de A secreto agravio, secreta venganza se trouvent déjà dans El celoso prudente, où on lit les vers suivants :

 

                El agravio que es secreto

                Sécréta satisfaccion

                Pide...

 
20 Quinta parte de comedias del Maestro Tirso de Molina, Madrid, 1630.

 
21 Revue critique des travaux publiés en Espagne à l’occasion du centenaire de Calderon, Paris, 1881, p. 28.

 
22 Mon exemplaire est une suelta sous ce titre : La Venganza de Thamar, / comedia / famosa / del doctor Felipe Godinez. / À la fin : Con licencia : En Sevilla, por Francisco / de Leefdael, en la Casa del / Correo Viejo. / (Premier tiers du XVIIIe siècle.)

 
23 Schack mentionne aussi, avec raison, Flavius Josèphe. Voir Antiquités judaïques, livre VII, ch. VII à X.

 
24                           Que tenga

           Fin de Absalon el enojo.

           Dos años ha...

 
25                 ... y qué nombre es el suyo ?

                    – Por patria y por nombre es Teuca.

 
26 Voir mes Intermèdes espagnols du XVIIe siècle, p. 310, et, dans le présent volume, le rôle du gracioso Ali (deuxième journée de La vierge du Sagrario).

 
27 Mystères inédits du XVe siècle, Paris, Téchener, 1837, t. II, p. 381. Sur les sibylles on peut aussi consulter Pedro Mexia, Silva de varia lección, 3a part., cap. XXXIV (ou la traduction française de Claude Grugel) ; Alonso de Villegas, Flos sanctorum, etc.

 
28 1609. Voici l’article auquel M. Jubinal fait allusion : « Non fiant in ecclesiis aliqua indecentia, nec repraesententur quae oculos proborum Catholicorum offendunt, et populum ad risum provocant : uti repraesentatio Prophetarum aut Pastorum in nocte Natalis Domini ; cantus praedictionum Sibyllarum... »

 
29 Textes consultés par le traducteur :

I. – Octava parte de comedias del celebre poeta español Don Pedro Calderon de la Barca..., Madrid, Francisco Sanz, 1684.

II. – Comedias nuevas de los mas celebres autores y realzados ingenios de Espana, Amsterdam, David Garcia Henriquez, 1726.

III. – Las comedias de D. Pedro Calderon de la Barca... dadas á luz por Juan Jorge Keil, Leipsick, Ernesto Fleischer, 1827-1830 (t. IV).

IV. – Comedias de Don Pedro Calderon de la Barca, colección... hecha é ilustrada por Don Juan Eugenio Hartzenbusch, Madrid, Rivadeneyra, 4 vol. de la Biblioteca de autores españoles (t. II de Calderon, IX de la collection).

 
30 Une situation de la Comedia Aquilana, de Torres Naharro, offre quelque analogie avec ces premières scènes de Calderon, postérieures d’un siècle et demi environ. Le prince Aquilano est reçu amicalement à la cour du roi Bermudo, qui ignore la noblesse de sa naissance. Le jeune homme va succomber à un mal mystérieux. Les médecins, soupçonnant qu’il aime en secret, font passer devant ses yeux toutes les dames de la cour. À la vue de Felicina, fille de Bermudo, Aquilano se trouble et laisse deviner que c’est la princesse qu’il aime.

 
31 Juan Claudio de la Hoz, dans les premières scènes de El Abraham castellano y Mason de los Guzmanes, semble s’être souvenu de ces scrupules d’Amon.

 
32 Quoique les allusions à ce vice fussent déjà fréquentes dans les œuvres de Gongora, Quevedo, etc., je me demande si la plaisanterie de Jonadab ne fut pas suggérée à Calderon par quelque scandale contemporain. En 1636, on découvrit à Madrid une association de sodomites qui avaient inscrit sur leurs tablettes les noms de quatre-vingts personnes considérables. Deux d’entre eux furent brûlés publiquement, au mois de décembre. Plusieurs de leurs complices ayant été arrêtés, d’autres prirent la fuite. – Voir Memorial histórico español, t. XIII, p. 508 et 541. – Si l’on voulait chercher, en s’aidant de ces détails, la date où furent représentés Los Cabellos de Absalon, on devrait tenir compte que La Venganza de Tamar fut publiée en 1634 et que Calderon résidait à Madrid en 1637, puisqu’il signa en cette ville les approbations des Obras varias al real Palacio del Buen Retiro, publiées cette année-là par Manuel de Gallegos chez le libraire Maria de Quiñones.

 
33 Calderon, en écrivant ces vers, pensait à la scène du premier acte de La Vengeance de Tamar. Il n’est point question dans la Bible de cette première entrevue, ni de ce jardin.

 
34 Albricias, étrennes, don que l’on accordait à ceux qui apportaient les premiers une nouvelle heureuse. C’est une expression très fréquente chez les anciens auteurs espagnols.

 
35 Livre II des Rois, ch. XI.

 
36 Ce couplet est comme une réponse à celui que chantent les musiciens au deuxième acte de La Vengeance de Tamar :

 

« Oiselets qui saluez l’aube

Par vos joyeuses chansons,

Chantez pour Amon.

La tristesse consume sa vie,

Et il ne sait s’il est triste d’amour,

Et il ne sait si d’amour il est triste. »

 
37 Ces derniers vers ont été déjà traduits, non sans erreurs, par M. Albert Savine, en appendice au beau livre de M. Félix Rabbe, Shelley, sa vie et ses œuvres, p. 528.

 
38 Ce passage a été interprété de différentes manières par les exégètes. La plupart ne trouvant pas dans la Bible de texte formel qui autorise les paroles de Tamar, s’accordent à dire que la jeune fille cherche, par cette vague promesse, à gagner du temps afin d’échapper aux poursuites d’Amon.

 
39 Shelley éprouvait pour les drames de Calderon une admiration enthousiaste. « Plusieurs d’entre eux, écrivait-il, sont certainement dignes d’être placés parmi les plus grandes et les plus parfaites créations de l’esprit humain. Calderon surpasse tous les dramaturges modernes, excepté Shakespeare, auquel il ressemble cependant par la profondeur de la pensée, par la finesse de l’imagination et par ce génie qui lui permet, dans ses œuvres, de mêler aux situations les plus tragiques des traits délicats et d’un comique vigoureux, sans diminuer l’intérêt de ces scènes. Je le place beaucoup plus haut que Beaumont et Fletcher. » Mais Shelley, qui avait peint par deux fois l’inceste, sous des couleurs poétiques dans Laon et Cythna, et sous des couleurs atroces dans Les Cenci, semble avoir eu une prédilection particulière pour le premier acte des Cheveux d’Absalon. Je suis heureux de pouvoir citer ici la charmante lettre qu’il adressait de Florence, le 10 novembre 1819, à Mme Gisborno, admiratrice passionnée de Calderon, qu’elle avait fait connaître au grand poète anglais :

 

« Madonna, – ces jours derniers je naviguais sur la mer sans mon pilote, et, malgré ma voile souvent déchirée, ma barque faisant eau, mon loch perdu, je flottais quand même sur les eaux, en suivant une route quelconque d’une île à une autre, en vue tantôt de magnifiques rochers escarpés et de montagnes, tantôt d’îles revêtues de mousse et de fleurs, rayonnantes de ruisseaux, tantôt de déserts stériles. Je lisais Calderon sans vous. J’ai lu La cisma de Ingalaterra, les Cabellos de Absalom et trois ou quatre pièces encore. Ces pièces, plus faibles que celles que nous avons lues ensemble (au moins plus faibles que le Principe constante), si belles dans leurs parties détachées, – sont peut-être plus sublimes au point de vue de l’ensemble du caractère fini, qui vous donne le sentiment de la satisfaction. Dans le drame les Cabellos de Absalom, se trouvent des traits les plus profonds et les plus tendres, pris au vif de la nature même. Rien ne peut être plus pathétique par sa conception que le caractère du vieux David et son amour tendre et impartial pour ses fils haineux et désobéissants, – amour qui s’élève au-dessus de toutes les insultes et de tous les crimes. La scène de l’inceste entre Amon et Tamar est pleine d’une beauté terrible. C’est très à propos que Calderon fait dire à Amon :

 

                Si sangre sin fuego hiere

                Que fara sangre con fuego ?

 

L’inceste est, comme beaucoup d’autres choses incorrectes, une circonstance très poétique. Il peut être un excès d’amour ou de haine. Il peut être un défi intrépide jeté au monde entier au nom de l’amour pour un autre être, s’enveloppant dans la gloire du plus haut héroïsme, ou bien il apparaît comme une cynique frénésie qui, confondant les conceptions habituelles du bien et du mal, se fraie précipitamment un passage à travers eux, s’éprenant de la révolte d’égoïsme et de haine. Calderon, en suivant les historiens juifs, a représenté l’action d’Amon comme une chose des plus viles. Son Amon est un sauvage plein de préjugés ; il accomplit ce qu’il abhorre, et il abhorre ce qu’il y a d’inévitable dans son crime. – Adieu, Madonna. Votre dévoué P. B S. »

Je dois la communication de ces précieux documents au traducteur russe de Shelley, M. Constantin Balmont. M. Balmont, excellent poète lui-même, sait apprécier et comprendre dans leurs nuances les plus délicates les œuvres des anciens poètes espagnols. Il se propose de faire connaître prochainement à sa patrie les drames religieux de Calderon qui « est, dit-il, doux et délicat comme un lis. Mais, ce n’est pas un de ces lis que nous voyons souvent dans notre climat tiède, sous nos cieux incolores. C’est un lis indien qui croit sur des Montagnes Bleues. Cette plante dépasse la taille d’un homme et sur sa tige s’épanouissent douze calices profonds et gigantesques. » Que M. Balmont reçoive ici l’assurance de ma gratitude bien vive.

La dernière partie de la lettre a Mme Gisborne a été traduite par M. Félix Rabbe, dans son livre Shelley, sa vie et ses œuvres, Paris, Savine, 1887. On pourra lire dans cette œuvre de forte et pénétrante critique diverses appréciations de Shelley à propos du théâtre de Calderon.

 
40 Voici la traduction de deux poésies inspirées par l’aventure d’Amon et de Tamar. La première est un sonnet d’Agustin de Salazar y Torres, publié en 1681 dans le tome I de la Cythara de Apolo, sous le titre suivant :

 

Sur le double excès d’amour et de haine

qu’éprouva Amon avant et après le viol de Tamar.

 

« Avec quelle soumission, avec quelle humilité Amon, le barbare, adore la beauté de sa sœur ! Il craint, souffre, soupire, se tait et pleure. Il pleure ? Déjà son amour lui coûte cher.

 

« Il possède Tamar et voit se convertir en haine son amour. Ah ! passion vile et traîtresse ! Celle qui t’enflamma hier te glace-t-elle à présent ? Ce que l’on a adoré, l’abhorre-t on si vite ?

 

« Désirer et obtenir des ivresses si violentes et si opposées, une aussi légère circonstance suffit-elle à transformer tout un dieu ?

 

« Mais comment s’étonner d’un changement aussi soudain ? L’amour n’est-il pas un extrême ? Comment douter, alors, que de la haine à l’amour il n’y a pas la moindre distance ? »

 

La deuxième poésie est un romance insérée sous le n° 152 dans le Romancero de Agustin Durán, et sans nom d’auteur. Les pointes et les équivoques qu’on y remarque prouvent assez qu’il date de la décadence. Je le donne ici à titre de curiosité :

« Amon, dans son amour pour Tamar, simule une grave maladie. Qui aime n’est que trop malade ; il n’a pas besoin de feindre ! Par les yeux de la sœur le frère est percé de flèches, si bien que, s’ils étaient plus chastes, ce serait la Sainte-Confrérie (1). Il prie Tamar de venir le guérir. Elle seule, dit-il, possède le remède qui convient à son mal. Tamar lui donna à manger, et, voyant sa beauté, Amon transposa son goût dans ses yeux et mangea du regard. Pour ne pas attendre plus longtemps, le galant Hébreu la viola, et, tout juif qu’il était, renonça dès lors à attendre (2). L’ayant violée, il la haït, car le dégoût suit de près le plaisir. Outragée par la violence, elle le fut davantage encore par le dédain. Violée et détestée, elle va chercher vengeance. Fuis, Amon ! Prends garde à toi ! Elle est femme et saura la trouver. »

 

À la suite de ces deux poésies espagnoles, il ne sera peut-être pas sans intérêt de citer un fragment emprunté à la tragédie française de Nicolas Chrestien.

 

AMNON.

 

Oste toy, sors d’ici, puisque j’ai fait de toy,

Ie ne veux plus te voir gisante auprès de moy,

Relire toy d’ici, malheureuse insensée,

Apres avoir iouy, mon amour est passée.

 

THAMAR.

 

Crime plus outrageux que ton premier forfait.

.   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .

Hélas au moins attens que les nocturnes ombres

Ayent voilé ton crime, et mes cruels encombres,

Attens la noire nuict, ton péché sera teu,

Ma plainte moins ouye, et mon malheur moins veu.

.   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .

 

AMNON.

 

Tu me desplais autant que tu me pleus iadis.

.   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .

 

THAMAR.

 

Je suis un temple obscur de péchez et de maux,

Où de mon cher honneur paraissent les tombeaux.

 

1. « L’étendard de la Sainte-Hermandad (Sainte-Confrérie) avait en guise de hampe une flèche. Les membres de celle association, à ses débuts, se servaient de cette arme parce que c’était alors la plus redoutable, ou, d’après certains, parce que les rois Ferdinand et Isabelle leur donnèrent pour insignes les flèches qu’eux-mêmes portaient dans leurs armoiries. Ces archers n’y ont pas renoncé et lancent encore des flèches avec leurs arbalètes. » Lic. Pedro de Herrera, Descripción de la capilla del Sagrario, Madrid, 1617, f° 51.

2. Allusion aux juifs qui attendaient le Messie, très fréquente chez les auteurs espagnols.

 
41 « ...filii autem David sacerdote serant. » II Samuel, VII, 18. Calderon qui, en écrivant son drame, avait toujours la Bible présente à la mémoire, s’est souvenu ici de ce passage.

 
42 « S’clomoh, Félix. On traduit ordinairement Pacifique... La racine marque un état d’intégrité, de santé, de perfection, de salut. » Édouard Reuss, Histoire des Israélites, p. 303 n.

 

                .   .   .   .   .   .   .   .   .   Salomon

                 Que es lo mismo que decir

                Pacifico y manso)  .   .   .   .   .

 

                                Calderon. La Sibila del Oriente. J. I.

 
43 J’ai adopté la version de l’édition originale La Venganza de Tamar, 1634 :

 

                Gran Monarca de Israel

                decendiente del Leon,

                que para vengar injurias

                dió a Indà el viejo Iacob...

 

Plusieurs éditions postérieures ont remplacé le dernier vers par celui-ci :

 

                dio ayuda al nuevo Jacob...

 

ce qui devrait alors se traduire : « ...descendant du lion qui, pour venger ses injures, donna aide au nouveau Jacob. » La première interprétation me semble beaucoup plus claire. Ce lion, que Jacob donne à (la tribu de) Juda, c’est son fils Juda lui-même. Allusion à ce passage célèbre de la Bible : « Catulus leonis Juda. Ad praedam, fili mi, ascendisti. Requiescens accubuisti ut leo, et quasi leaena, quis suscitabit cum ? » Genèse, XXIX, 9.

 
44 « Dixitque David ad Saul : Pascebat servus tuus patris sui gregem, et veniebat leo vel ursus, et tollebat arictem de medio gregis ; et persequebar eos et percutiebam, eraebamque de ore eorum ; et illi consurgebant adevrsum me, et apprehendebam mentum eorum, et suffocabam, interficiebamque eos. » I Samuel, XVII, 33-35, M. Reuss observe dans une note (Histoire des Israélites, p. 288) que David ne se flatte pas par des mots d’avoir, une fois par hasard, tué un lion, – comme on l’a compris généralement. Il avait l’habitude de défendre ses troupeaux contre les fauves qui les attaquaient. Cette prouesse du jeune berger dut frapper vivement l’imagination des poètes dramatiques espagnols. On la trouve rapportée dans la plupart des pièces qui ont David pour héros.

 
45             Où suis-je ? de mon roi soutiendrai-je l’aspect,

               De ce roi dont le front imprime le respect ?...

 

dit l’Absalon de Duché, acte IV, sc. I.

 
46             Mirad, Principe, por vos,

                cuidad de vuestro regalo...

 

Ces deux vers, sous forme d’un conseil affectueux, mettent Amon en garde contre les dangers qui pourront être les conséquences du repas servi par Tamar, et pronostiquent aussi que le prince sera victime du festin où le conviera Absalon.

 
47 Comparer à cette scène la scène de Henri IV (2e partie), où Shakespeare nous montre le prince de Galles, plus tard Henri V, posant sur son front la couronne de son père.

 
48 La tonte du bétail était l’occasion de réjouissances champêtres. I Samuel, XXV, 4 sq. ; II Samuel, XIII, 24.

 
49 « Corte es llamado el lugar do es el rey... » Siete partidas, Part. II, tit. IX, ley XXVII.

 
50 Lorsque David fut vieux et glacé par l’âge, les médecins lui conseillèrent de prendre auprès de lui une vierge, pour se réchauffer au contact de son corps. On lui amena donc Abisag la Sunamite. Le roi dormait avec elle, mais ne la connut point. Après la mort de David, Adonias demanda pour femme à Salomon la vierge veuve de son père. Mais Salomon, irrité par une précédente révolte d’Adonias, le fit mettre à mort. III Rois, I à II, 25.

 
51 Le texte de La Venganza de Tamar s’exprime plus clairement : « Mais, hélas ! dit-il, notre sang, nous l’avons hérité de qui vendit son propre frère. Et David pleurera comme Jacob, en apprenant que, comme l’envie tua Joseph, la vengeance a tué Amon. »

 
52 Hartzenbusch a remplacé ce nom par celui de Cusaï, que l’on trouve en effet dans la Bible. Mais c’est bien Ensaï que portent les premières éditions.

 
53                Mal te perdonaran á ti las horas,

                  Las horas que limando estan los dias,

                  Los dias que royendo estan los años.

 

                            Gongora, Sonetos varios, XXX, éd. de Hozes,

                                        Madrid, 1634, fo 32 vo.

 
54                 Por una negra senora

                   Un negrogalan doliente

                   Negras lagrimas derrama

                   De un negro pecho que tiene

                   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .

 

                            Gongora, Romancero general, B. de

                                      A. A. E., t. XVI, p. 518.

 
55 Calderon a dû atténuer ici le texte de la Bible : « Dixit autem Absalom ad Achitophel : Inite consilium quid agere debeamus. Et ait Achitophel ad Absalom : Ingredere ad concubinas patris tui quas dimisit ad custodiendam domum, ut cum audierit omnis Israel quod foedaveris patrem tuum, roborentur tecum manus eorum. Tetenderunt ergo Absalom tabernaculum in solario ; ingressusque est ad concubinas patris sui eoram universo Israel. » – II Samuel, XVI, 20-22. – Calderon a parfaitement compris et expliqué les conséquences politiques de cet acte odieux, que l’on trouve exposées tout au long dans Reuss, Histoire des Israélites, p. 377, n.

 
56 Calderon semble s’être souvenu ici des fameuses paroles de Du Guesclin, si souvent citées par les auteurs espagnols : « Yo ne quito rey, ni pongo rey, pero libro á mi señor. »

 
57              Salid sin duelo, lagrimas, corriendo.

 

Vers de Garcilaso de la Vega qui revient, comme un refrain, à la fin des stances de Salicio (1re églogue).

 
58 David, fugitif à travers la montagne, rappelle nécessairement le roi Lear errant à travers la bruyère.

 
59 Valentin Schmidt, Die Schauspiete Calderon’s, p. 200, croit que Calderon, en écrivant ces vers, faisait allusion à la mort mystérieuse du prince Don Carlos. Je doute que le poète ait voulu excuser publiquement, aux yeux des sujets de Philippe IV, le crime, réel ou supposé, de son aïeul. Mais il est évident que l’auteur des Cheveux d’Absalon s’est souvenu, en écrivant cette pièce, de l’admirable drame de Diego Ximenez de Enciso, El principe don Carlos. Un parallèle serait facile à établir entre le David et l’Absalon de Calderon, et le Philippe II et le Don Carlos du poète sévillan. Certaines scènes de ces deux œuvres offrent des analogies frappantes.

 
60 « Plein de rage, le roi David se déchire le cœur, ayant appris que dans le combat on lui a tué Absalon. Il couvrit sa tête et monta sur sa terrasse. Des larmes de ses yeux il baigne ses cheveux blancs. De sa bouche s’échappe cette plainte : « O ! fili mi, o ! fili mi, o ! fili mi Absalon ! » (II Samuel, XVIII, 33). Qu’est devenue ta beauté, ta perfection extrême ? Tes cheveux dorés semblaient des rayons de soleil ; tes beaux yeux bleus, des hyacinthes de Sion. Oh ! mains qui commirent pareil crime, ennemies de toute raison ! Ah ! Joab, qu’as-tu fait ? Il ne le méritait pas ! N’as-tu pas considéré qu’il était mon fils, dont fut béni l’engendrement ? Que lui donner la mort c’était doubler ma passion ? Tout désobéissant qu’il était, je lui eusse accordé mon pardon. Si tu avais suivi mes ordres, tu me l’au