« Le Messie »

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Max CAMIS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Désespérance ! La vie est décidément une farce stupide et, ce qui est plus tragique, n’aboutissant à rien. Pauvre mère, au lieu de prendre la peine de me mettre au monde, vous auriez mieux fait de vous casser une jambe ! Depuis, voilà soixante années d’efforts, de travail, de succès même, de cette illusoire et fluctuante destinée qui fait de vous le dieu d’un soir ou le malheureux pantin défraîchi que je suis aujourd’hui. Des salles enthousiastes ; les capitales se disputent ma présence ; et maintenant... tu peux crever comme un chien, vieille bête, le monde se fout de toi. »

Et, dans la purée de pois d’un bas quartier de Londres, le rire cassé fusa de la masse sombre d’un vieil homme rasant les murs.

« De la grandeur, oui ! de la pompe ! ils en voulaient, il n’y en avait jamais de trop ! Bien sûr, les cours et leur société hypocrite en ont besoin ; mais, sous leurs brocards et leurs perruques poudrées, ils ne peuvent rien comprendre. Si je leur avais fait des ritournelles, j’aurais encore des salons où les éditeurs viendraient me solliciter. Aurais-je pu ? Pourquoi pas ? La musique après tout n’est qu’une allusion à des mensonges. »

Le halo d’une lampe faisant deviner la façade d’une église, la masse sombre s’arrêta dans le froid humide et le silence.

« Que n’as-tu fait encore, pauvre vieux fou, pour ces baraques où Dieu ne peut plus pénétrer ! Existe-t-il encore, celui-là ? J’en arrive à ne plus y croire tant l’odeur de cloaque domine. Ah ! j’aurais mieux fait d’être emporté par cette dernière congestion et de ne pas faire cette cure d’Aix-la-Chapelle qui prolonge inutilement ma carcasse. »

Voûtée, l’ombre déambulait, monologuant, par le lacis des rues interlopes que la Tamise et ses docks rendent le soir plus trouble encore. Mais la misère a le sens du drame et retrouve toujours les siens ; on le connaissait, le vieux bonhomme qui avec les hiboux n’apparaissait qu’à la nuit.

Et, comme chaque soir, prenant la dernière ruelle, il poussa la porte d’une lépreuse demeure que le sort lui avait laissée. La rampe poissait, les marches craquaient, l’odeur était rance ; mais depuis longtemps l’ancien Maître de Chapelle de la Reine ne se souciait plus de ce cadre.

Dans une chambre basse, sur la table qu’il éclaira d’un quinquet fumeux, un rouleau blanc et une enveloppe portant l’inscription : « À M. Georges-Frédéric Haendel » attendaient.

« Tiens ! on a encore besoin de moi », ricana le vieil homme en enlevant sa houppelande ; puis sans hâte il se mit en devoir de lire ce que renfermaient ces papiers.

« Le livret d’un oratorio sacré », disait la lettre. « Ils savent cependant que je ne suis plus foutu de mettre deux notes l’une à côté de l’autre ; et cet imbécile a encore l’audace d’ajouter : Le Seigneur en a donné l’ordre ! Il faut véritablement qu’il soit naïf pour croire aux ordres de Dieu en ces sortes de choses ! »

Et, malgré son amertume, au travers de ses bésicles ternies, il parcourait les pages qui évoquaient la douleur humaine condamnée au long piétinement d’un purgatoire sans fin. À quoi bon parler de tout cela ? Il ne la connaissait que trop, cette souffrance, cette humiliation de l’épreuve, alors que pour l’auteur ce n’était là que littérature.

Mais tout d’un coup une phrase venait de l’arrêter : « Mon Rédempteur est vivant ! Joie ! Joie ! Alleluia !... »

Étrange magie des mots ! Pourquoi ceux-ci évoquaient-ils à ce moment dans son cœur désabusé un sourd sentiment déjà très ancien, sentiment dont l’origine remontait du reste à la source même de la Vie ? Réminiscence de cultes religieux, de lectures sacrées, d’émotions de jeunesse ; souvenirs imprécis et cependant tenaces de moments particulièrement graves ! Oui, tout cela, et autre chose, comme la nostalgie d’une Présence.

Ce Christ dont on parle tant, aux images obsédantes, Il pourrait après tout être bien une réalité vivante et proche de nos désespoirs.

Et Haendel sentait monter en lui un souffle qu’il n’avait pas encore connu, même aux plus belles heures de ses inspirations. Les motifs musicaux surgissaient, bouillonnaient en sa tête comme des laves chaudes et, au centre, un thème, le thème principal, le thème du Rédempteur sonnait comme une fanfare céleste.

Fébrilement il se mit au travail ; sa main, dont il ne pouvait plus se servir, était redevenue obéissante et transcrivait les résonances de cette source vivante et tumultueuse qui jaillissait sans arrêt.

La nuit passa, les premières lueurs parurent. Un vieux domestique, dernière âme fidèle malgré la misère et le caractère impossible de son maître, entra pour ouvrir les rideaux et déposer la très maigre collation du matin.

Haendel ne vit et n’entendit rien, transporté par la force inconnue qui le faisait écrire sans relâche. À midi, les aliments demeurèrent intacts, de même que ceux du soir. Le témoin discret de cette fièvre crut à une nouvelle attaque se transformant en fièvre cérébrale ; et cependant cela dura des jours et des jours.

Les cris de joie, les « Alleluia » répétés à haute voix le faisaient bondir du pupitre au clavecin et de nouveau à des pages noircies de notes. La vision des « Portes du Ciel s’ouvrant » illuminant ce visage couvert de larmes, ces bras tendus vers « le Christ présent », une vigueur incroyable, tout cela faisait tellement contraste avec le vieillard jusqu’alors prostré, morose ou violent que le craintif serviteur ne pouvait rien y comprendre. Tremblant, celui-ci envisageait déjà le pire, car pour lui ce déséquilibre ne pouvait qu’être fatal. S’en étant ouvert à un ami commun qui n’osait venir, il attendait avec douleur la fin de son vieux maître.

Cela dura ainsi près de trois semaines, trois semaines d’un travail surhumain, et « le Messie », le plus grand oratorio, fut terminé !...

Aller plus avant, quitter cette atmosphère providentielle pour suivre les étapes d’une réalisation, puis les nombreux succès devant un public subjugué, tout cela n’a ici qu’un intérêt secondaire.

Seule importe la révélation du Verbe toujours présent, du Christ rédempteur penché sur toutes les douleurs. Cette présence à l’âme du vieux compositeur désabusé retrouvant sa puissance créatrice, cette œuvre extraordinaire réalisée en des conditions aussi troublantes, donnent bien l’impression de la réfraction sur la glace de l’Image sacrée.

Et ce qui vient confirmer la visitation, c’est que Haendel, qui devait demeurer encore dix-sept années sur cette terre, garda malgré les épreuves et la maladie un esprit toujours égal. La sérénité dont il ne se départit jamais impressionna tous ses contemporains.

Puis, sentant venir la fin, ayant demandé à s’en aller le jour où le Christ était mort sur la croix, il s’éteignit pour l’anniversaire de la première audition du « Messie », le 13 août 1759 – un Vendredi Saint !

 

 

 

 

Max CAMIS.

 

Paru dans le Bulletin des Amitiés Spirituelles

en mars 1950.

 

 

 

 

 

 

 

 

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