Le moulin fantastique

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Charles CANIVET

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’était un vieux, tout vieux moulin qui n’avait plus l’air de grand-chose, et qui, quotidiennement, s’en allait, morceau par morceau. Le vent du large qui tombait en plein dessus, par l’ouvert de la baie de Morsalines, arrachait à son toit, bien malade, des gerbes de chaume ; si bien que le vieux moulin avait presque l’air d’une masure à demi couverte d’une toiture échevelée, où s’étalaient, de place en place, les lichens et toutes les moisissures de la mer.

Les roues ne tournaient pas souvent, depuis de longues années, et la misère tombant sur le meunier, comme le vent et l’averse sur le moulin, l’homme et la maison fléchissaient tous deux, sous le choc des bourrasques, qui font plus de besogne encore que les années.

L’intérieur était vide, ou à peu près ; les huissiers, à plusieurs reprises, avaient passé par là pour saisir, de sorte que le vieux Blaisot y séjournait moins souvent qu’au cabaret, une auberge de Quettehou, à la descente de la route de Valognes, d’où il ne s’éloignait guère, quand il lui restait quelques sous en poche.

Alors il arrivait que, sur le tard, on le rencontrait titubant le long des chemins, chantant, d’une voix quelque peu avinée, de vieux refrains du pays. Cahin-caha, il regagnait le moulin, et s’étendait sur une botte de paille où il cuvait, jusqu’au lendemain, son cidre et son eau-de-vie.

Oui, ce n’était plus qu’à de rares, bien rares échappées que le moulin marchait ; au point que les deux roues, fixées sur leur arbre de couche, tout garni de mousse et de rouille qui se confondaient, avaient bien du mal à tourner et geignaient, comme un vieillard perclus qu’on forcerait à se mettre en route sur des chemins accidentés et raboteux.

Malgré cela, le vieux Blaisot n’était point détesté dans le pays ; bien au contraire. Il perdait à plaisir son moulin, qui marchait si bien jadis, et autour duquel, ou s’en souvenait, il avait su réunir quelques bons journaux de terre ; il perdait aussi son âme, à force de boire ; mais il ne refusait jamais un service, et s’il avait vendu son bien, perche par perche, c’était pour noyer ses grands chagrins dans la boisson. On le savait, et on lui pardonnait presque des excès qui d’ailleurs ne faisaient de mal à personne.

Ceux qui le rencontraient, dans ses promenades nocturnes, l’accueillaient par un : Bonsoir, Blaisot ! qui ne restait point sans réponse.

Le vieux meunier interrompait sa chanson pour porter la main à son bonnet de coton rayé dont la houppette lui retombait sur le nez, et poursuivait sa route, en rallongeant de tous ses zigzags capricieux.

Il y avait du malheur dans l’existence de ce simple. Un jour, sans qu’on ait jamais pu savoir si c’était accident ou mort volontaire, sa femme s’était noyée dans la mer, et son corps avait été roulé jusque sous la tour de la Hougue, de l’autre côté de la baie. Plus tard, ses deux fils, matelots de l’État, étaient morts à la guerre, de sorte que le meunier s’était trouvé tout seul, à un âge où la solitude est mortelle et où les souvenirs poignants font monter des larmes intarissables dans les yeux.

Blaisot, pour s’empêcher de pleurer, s’était mis à boire ; mais, comme on ne boit pas pour rien, les morceaux du moulin s’en allaient dans le comptoir des aubergistes, et le moment n’était pas éloigné où il n’y aurait plus rien à verser dans le verre. Car si l’on faisait encore crédit au vieux Blaisot, c’est qu’on ne le savait pas tout à fait au bout de son rouleau. Ce jour-là venu, bonsoir les voisins ! Plus de chopines de cidre ni de demoiselles d’eau-de-vie ! Tant pis pour les gens ruinés ! Qu’ils aillent se désaltérer à la rivière. Plus de place pour eux à l’auberge quand ils n’ont plus un sou dans le fond de leur gousset !

Blaisot ne pensait même point à cela et buvait son moulin sans se douter qu’il finirait par trouver le fond de la bouteille. Quand il pensait aux absents, il n’y était plus et s’en donnait jusqu’à l’oubli.

Malgré cela, Blaisot ne manquait point un office, entendait la messe tous les dimanches, même les vêpres, et ne se grisait, à la Noël, qu’après la messe de minuit. Le curé, qui était un brave homme, ne lui ménageait point les remontrances et les sermons particuliers.

Parfois même il lui arrivait, étant en chaire, de faire allusion à des débordements coupables, et qui mènent leur homme tout droit en enfer, si la mort le surprend dans l’impénitence finale.

Blaisot saisissait l’allusion, prenait de bonnes résolutions ; mais, les vêpres terminées, au lieu de regagner le moulin, il s’en allait sournoisement à l’auberge, par les petits chemins, commençait par une partie de quilles et finissait par perdre les jambes, ou à peu près. Alors il rentrait au moulin, sans s’en apercevoir, roulant sur la route, comme une barque mal arrimée et ne s’apercevait pas que de jour en jour tout s’en allait à vau-l’eau, et qu’il n’aurait bientôt plus, pour s’abriter, que quatre murailles sans toit.

Ce qui n’empêchait point chacun de l’excuser et de mettre tout cela sur le compte d’une grande peine inoubliée. La femme d’abord, les enfants ensuite, tous ceux qui étaient partis pour ne plus revenir, avaient fait, chacun à son tour, des trous dans cette conscience de besoigneux, et dame ! la charge des malheurs est parfois si lourde que les plus solides épaules sont impuissantes à la supporter.

Or, une certaine nuit de Noël, le temps était superbe, froid mais sans vent, et le ciel d’une limpidité si rare et si bien éclairé par la lune, qu’on y voyait presque comme en plein jour. La mer, jusqu’à l’horizon, rutilait, comme une vaste plaque de métal, émaillée d’une infinité de petites rides brillantes, et, de la montée rapide qui conduit à l’église de Quettehou, en se retournant on aurait compté les mâts des navires amarrés dans le port de Saint-Vaast, et les barques chavirées sur le sable sec de la grève de Morsalines.

Dans l’église illuminée, les antiques ogives flambaient ; des lueurs apparaissaient aux moindres ouvertures et, dans la vieille tour carrée, massive et trapue, la cloche sonnait à toute volée, pendant que, de tous côtés, par les routes, par les chemins et par les sentiers, arrivaient paysans et matelots, avec leurs femmes et leurs enfants, jusqu’aux plus petits, qui balançaient des lanternes, au bout de branches flexibles de coudrier.

Quelle admirable nuit de Noël ! On s’en souvient encore, dans cette contrée où le vent d’hiver ne fait presque jamais trêve, et où le chant des fidèles a pour accompagnement ordinaire le terrible bruit des vagues sur la côte déchirée.

La messe finie, Blaisot s’en alla comme les autres, un peu triste, à la pensée que s’il n’avait soldé certaines créances dans la huitaine, c’en était fait de lui, et que Flambard, l’huissier du bourg, qu’il connaissait trop bien, hélas ! opérerait chez lui pour la dernière fois.

N’était-ce pas le moment d’aller noyer cela dans quelques moques de cidre, avec tant d’autres souvenirs amers qui le hantaient et dont il ne se débarrassait avec certitude qu’à l’auberge de Frigout : Au rendez-vous des vrais amis !

En descendant la côte, presque aveuglé par le grand éclat de la lune sur la mer, il lui sembla voir de la lumière derrière les fenêtres du moulin. Ah, bast ! c’était l’oribus qui sans doute finissait de brûler dans la cheminée. Il avait oublié de l’éteindre avant de partir ; et il se mit à rire en pensant qu’il était assez riche pour gaspiller son bien.

N’importe ! il poursuivit sa route et s’installa chez Frigout, où déjà nombre de célibataires festoyaient, dévorant à belles dents les omelettes au lard, les tranches de jambon frites sur la poêle, avec un bon verre de cidre, à demi paré, pour les attendrir, et que l’on recouvre ensuite d’une couche de petites cives hachées pour leur donner du parfum ; des bouts de boudin fabriqués de la veille, et dont la bonne odeur emplissait les narines ; avec cela, des morceaux de pain formidables qui s’engloutissaient dans les bouches affamées des robustes convives.

D’aucuns, ceux qui étaient rassasiés, buvaient, en fumant leur pipe courte de terre, dont le fourneau, cerclé de cuivre est muni d’un couvercle, pour que, dans le plein air, le tabac ne soit pas mangé par le vent.

Blaisot s’installa, et quand il sortit, il en avait son compte, ce qui ne l’empêcha point de prendre, en chantant, la route du moulin.

Tout à coup, au détour du chemin, il jeta un cri. Mais oui, il avait bien vu tantôt ! Le moulin était éclairé, et pour sûr ce n’était pas la méchante torche de cire jaune qui pouvait fournir une aussi éblouissante lumière.

Il y en avait à toutes les fenêtres, plus vive et plus claire, là où les vitres n’existaient plus, et c’était presque partout. Et puis, est-ce que c’était possible ? Ses oreilles ne le trompaient-elles point ?

Mais non, c’était bien le bruit du moulin qu’il entendait, le grincement des roues, la chute de l’eau de la rivière sur les palettes, d’où elle retombait en poussière dans le déversoir ; le tic-tac joyeux, le ronflement continu du blutoir, tous ces accents si variés d’un moulin qui marche, et qui sont, pour un vrai meunier, la plus douce des musiques.

Qu’est-ce que cela voulait dire ? Blaisot, interdit et à demi dégrisé, n’osait avancer. Les lumières et le bruit le fascinaient.

Mais, il n’y a pas à dire, à de certains moments, on veut voir, et le diable lui-même ne vous en empêcherait pas. Blaisot, le cœur battant, fit quelques pas en avant et, ce qui l’étonnait beaucoup, c’était de ne pas voir une ombre, une seule, passer sur la lumière des fenêtres.

Tout le monde sait que les meuniers n’ont pas pour habitude de rester les bras croisés, et que pour vider les sacs de blé et balayer l’aire couverte de poussière, il ne faut pas garder les mains dans les poches.

Blaisot était abasourdi. Le moulin marchait : impossible de dire le contraire ! Mais, il n’y avait donc personne pour diriger tout ce tintamarre ? Par exemple, voilà qui était fort !

Et cherchant en lui-même la solution d’un problème qu’il pouvait résoudre en faisant cent pas, Blaisot se dit qu’on lui avait fait une farce, et que de mauvais plaisants s’étaient imaginé de donner le branle à la roue et d’allumer ce qu’il restait de bouts de chandelle au logis.

En dépit de tout, Blaisot n’était point rassuré, et voyait là-dessous quelque chose d’étrange. Si c’était le diable qui faisait ce beau manège, pour le punir de tous ses méfaits ! Ou bien, qui sait ? le moine de Saire qui, fatigué de n’avoir plus rien à faire du côté de Réville, à cause de ce beau temps, s’en venait, le long de la grève, jouer de méchants tours au pauvre monde !

Moine ou diable, ce n’était pas rassurant ; et Blaisot interdit, presque cloué au sol, cherchait à réunir ses idées encore tout embrouillées, et se trouvait d’autant plus poltron que les hiboux en chasse s’en donnaient, par cette nuit claire, sur la lisière prochaine des bois du Rabey.

Enfin il s’avança, les jambes presque solides, cherchant autant que possible à étouffer le bruit de ses pas sur le sentier sec et pierreux, franchit, avec mille précautions, la barrière, pour ne point l’ouvrir, à cause du grincement des gonds rouillés, et, les yeux hagards, s’en vint guetter au coin d’une fenêtre. Alors ce qu’il vit le frappa d’émotion et de stupeur. Non seulement le moulin marchait, mais il marchait pour de bon, c’est-à-dire qu’il faisait de la farine.

Dans un coin, les sacs de blé étaient entassés, encore intacts, et l’ouverture serrée par une corde ; dans un autre, des sacs tout grands ouverts et remplis de superbe farine blanche, si fine qu’elle semblait en bloc ; et enfin plus loin, des sacs de son jetés un peu pêle-mêle, dans un désordre apparent, mais tels qu’il les disposait lui-même, lui Blaisot, dans les jours lointains où le travail ne lui faisait pas peur, et où la joie régnait dans la maison.

Tout à coup sa surprise fut au comble, parce qu’au milieu de toute cette clarté qui remplissait le moulin, il vit qu’il n’y avait aucune lumière, du moins de celles qui servent à l’usage des hommes. C’était plus doux et en même temps plus radieux. Aucun détail ne se perdait, et, dans les angles, les toiles d’araignées n’existaient plus. Blaisot vit cela. On les avait balayées, détruites : mais qui, puisqu’il n’apercevait personne, pas un être vivant ?

Si, il y en avait un, un charmant petit rouge-gorge, alerte et frétillant, les yeux vifs, le jabot rouge comme de la pourpre, et qui, d’un endroit à l’autre, voletait, se perchant ici et là, sur les sacs de blé et de farine, sur le blutoir, mais ne restant jamais en place que quelques secondes, avec des airs affairés, singuliers chez un oiselet de cette taille.

– Allons, se dit Blaisot, un peu rassuré à cette vue, si le rouge-gorge est là, c’est qu’il n’y a ni danger ni sortilège, et je ne vois pas pourquoi un homme serait plus peureux que lui !

Là-dessus, il poussa la porte et entra. D’abord il eut les oreilles assourdies par ce vacarme auquel il n’était plus habitué ; mais, les vieux souvenirs aidant, l’amour du métier revint. Blaisot retroussa les manches de sa veste et voulut se mettre à la besogne.

Mais – n’y a-t-il pas au monde des choses véritablement extraordinaires ? – mais voilà que ce diable de petit rouge-gorge vint se poser devant lui, tout à fait furieux, battant des ailes et poussant des cris répétés :

– Ri tui tui, ri ri ti rui tui tui !

Et le pauvre Blaisot, hébété, ahuri, ne faisait point le fendant et répondait piteusement :

– C’est bon, c’est bon, on y va ; et ce n’est point la peine de vous mettre si en colère.

Blaisot avait compris qu’il lui disait de s’en aller coucher, et qu’un moulin qui marche n’est pas fait pour les meuniers ivrognes. Et parmi tous ses étonnements, ce qui lui paraissait le plus étonnant encore, c’était de comprendre, comme du bon patois bas-normand, ce chant de petit oiseau qui n’y allait point par quatre chemins pour lui dire son affaire et régler son compte. Et, tout en se retirant dans un coin, il murmurait :

– Le vieux Blaisot a eu des malheurs, mais nul n’a le droit de dire qu’il est un méchant homme.

– Il ne manquerait plus que cela, répondit l’oiseau ; ivrogne endurci, c’est déjà bien assez, et s’il n’y avait point, quelque part, de bonnes âmes qui s’intéressent à toi, penses-tu qu’on se mettrait en peine de ta situation, et que l’on travaillerait, toute la nuit de Noël, pour empêcher l’huissier Flambard de venir te chasser pour jamais de ton domicile ?

– Çà, dit Blaisot, le fait est que Flambard n’est pas homme à manquer une saisie.

– C’est bon, reprit le rouge-gorge, étends-toi là et dors, si tu tiens à ce que la besogne soit faite à l’heure voulue.

Et Blaisot, obéissant, s’étendit dans un coin du moulin, sur la paille, et, tout en cherchant à s’endormir, entrouvrait parfois les paupières, pour voir s’il ne rêvait point, à cause de ce moulin qui marchait aux ordres d’un petit oiseau, et de ce petit oiseau qui parlait comme un homme, ou du moins qui savait se faire comprendre.

Un moment même, chose curieuse, il le vit, mais d’une manière vague, dénouer du bec un des sacs de blé pansus, debout les uns contre les autres, et ceci fait, marcher par petits sauts, suivi par le sac qui, de lui-même, se déversait dans l’orifice, et s’en allait se placer sur d’autres sacs vides.

Blaisot ne vit pas autre chose et s’endormit. En se réveillant, au jour, un souvenir bien indécis lui restait. Il sentit qu’on avait entassé sur lui des bottes de paille pour qu’il n’eût pas froid, se frotta les yeux longtemps, et n’osa même les rouvrir aussitôt, de peur de voir s’évanouir ses illusions.

Enfin, il se risqua. Il n’y avait plus de sacs de blé le long de la muraille ; mais, en revanche, des sacs de son et de farine à n’en plus finir, fermés maintenant, et rangés, par piles, les uns sur les autres.

En voilà un petit meunier qui avait fait de la besogne ! Blaisot se leva et reconnut que toutes choses avaient été mises en ordre ; il sortit, et vit que les roues étaient arrêtées, depuis peu de temps, car, en dépit du froid très vif, l’arbre et les palettes pleuraient encore.

Seulement, tout au haut de la vieille cheminée, couverte de lierre et de lichens moisis, un petit rouge-gorge se mit à chanter et chanta longtemps. Et Blaisot comprit encore que ses ri tui tui mélancoliques voulaient dire :

– Si l’huissier Flambard, de Quettehou, ne vient pas demain, il n’y a point de ta faute ; mais tu peux être sûr qu’il viendra l’année prochaine, car tu ne trouveras plus personne, désormais, pour moudre à ta place ; et c’est tant pis pour les ivrognes s’il leur arrive malheur. Tiens-toi cela pour dit, Blaisot, et mets-toi à la besogne ; et si tu ne veux pas finir comme un malheureux, retiens ce refrain de ma chanson.

– Vous parlez comme un oracle, dit Blaisot à l’oiselet qui, prenant son vol, disparut bientôt dans les profondeurs du ciel, et je vous remercie. Du diable si je retourne au cabaret, quand le bon Dieu a pénétré chez moi, ou du moins quelqu’un des siens.

Depuis ce jour, Blaisot a tenu parole, et nul ne l’a revu chez Frigout ou ailleurs, dans les endroits où les hommes perdent tout courage, s’avilissent et mangent le pain de leurs femmes et de leurs enfants. Il s’est remis au travail rudement, et dans son pauvre vieux moulin, naguère si délaissé, si chétif et si branlant, maintenant remis à neuf et répondant au bruit de la mer dans la baie par son tic-tac sonore, le meunier, presque dégradé jadis, est redevenu un homme et reconnaît, chaque jour, que le labeur actif, bien mieux que l’ivresse, sans les faire oublier, adoucit les plus cruels souvenirs.

 

 

 

 

Charles GANIVET,

Contes de la mer et des grèves,

1889.

 

 

 

 

 

 

 

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