Les petits sabots

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Charles CANIVET

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le soir de Noël, nous étions serrés autour de la vieille Marthe que nous aimions parce que, de temps en temps, elle nous contait des histoires. Il ventait dur, au large, et le fracas de la mer arrivait jusqu’à nous en grondements continus. Mauvais temps pour les pêcheurs ! Mais il est rare qu’on sorte, la nuit de Noël. La plupart des bateaux restent ancrés dans le havre, et les plus vieux marsouins ne manquent pas de pousser jusqu’à l’église, quand les cloches, à toute volée, annoncent l’heure de la messe de minuit. Ce soir-là, parmi les grondements du vent, le son des cloches s’en allait parfois, comme si quelqu’un l’emportait, on ne savait où, et parfois aussi, le vent le ramenait avec une telle force, qu’on eût dit le battant à deux doigts des fenêtres.

La vieille Marthe, qui prenait plaisir à nous taquiner, tournait son rouet, sans mot dire, de la main droite, tandis que le pouce et l’index de la gauche, prenant la filasse à même la quenouille chargée, allaient de haut en bas, presque en mesure, et s’éloignaient seulement lorsque, de temps en temps, la fileuse les humectait d’un peu d’eau fraîche, dans le godet de fer-blanc suspendu au portant du rouet.

Comme j’étais le plus âgé de la bande, ce fut moi qui pris la parole :

– Allons, tante Marthe, lui dis-je, vite une histoire ! Tu nous l’as promise, si nous étions sages, et ce serait mal de nous tromper.

Nous l’appelions tante Marthe, par habitude, car elle ne tenait à nous par aucun lien de famille ; mais nous avions tous, du premier jusqu’au dernier, garçons et filles, passé sur ses genoux quand nous étions tout petits. C’est pour cela qu’elle était des nôtres et qu’elle avait charge de nous surveiller, dans les grandes occasions, quand on nous laissait seuls au logis.

– Allons, tante Marthe, reprîmes-nous en chœur, vite une histoire du bonhomme Noël, car tu dois l’avoir vu bien des fois.

– Pour sûr, dit-elle, et je voudrais bien ne pas m’en vanter. Mais, j’ai vu mieux, et si vous voulez me promettre de ne pas m’interrompre...

Voilà une promesse qui n’était ni difficile à faire ni difficile à tenir. Quand tante Marthe parlait, nous ouvrions les oreilles, sans desserrer les lèvres. Elle parlait si bien, et disait de si belles choses !

– Commence, tante, nous y sommes.

Et nous rapprochâmes nos chaises, à une demi-douzaine que nous étions, enserrant tante Marthe dans un demi-cercle. Pour elle, après avoir mis son rouet dans un coin, elle ôta ses lunettes qu’elle glissa dans leur étui, aspira une toute petite prise, se moucha et nous fit signe qu’elle allait commencer.

Une triple salve d’applaudissements accueillit ce muet exorde, et la joie ainsi manifestée, nous nous arrangeâmes tous de façon à ne pas perdre un mot, la tête en l’air, les yeux dans les yeux de tante Marthe et maudissant, au fond du cœur, ce diable de vent qui soufflait en foudre et s’engouffrait dans la rue, en grondant comme un tonnerre.

– Attention !

– Ce n’est pas une histoire d’aujourd’hui, dit la tante Marthe, car j’avais dix ans, et j’en compte soixante et quinze, à l’heure qu’il est. C’était aussi une nuit de Noël, semblable à celle-ci et pire encore. Depuis, je n’ai jamais revu la pareille. Figurez-vous le vent déchirant la mer qu’on entendait sans la voir, même du bord, un fracas comme il n’en doit pas exister même en enfer, et au milieu duquel gémissaient comme des milliers de sanglots. Les anciens d’alors disaient que c’étaient toutes les victimes du raz qui, remuées par la mer démontée et se trouvant ballottées sur le dos des vagues furieuses, demandent des secours qu’elles attendent depuis des ans, peut-être des siècles. Mais, pensez donc ! qui oserait porter secours même à des chrétiens, par des nuits pareilles, quand tout est noir comme dans une chambre close et quand les embruns des vagues montent jusqu’à la lanterne des phares, pour en voiler la lumière ? Non, il n’y a rien d’aussi terrible que cela sur la terre. Les plus hardis en tremblent, à l’abri dans les maisons. Songez aux pauvres malheureux surpris au large par la bourrasque, que le vent secoue, que la mer roule et qui, dans tout le tremblement, pensent à ceux qui les attendent et qu’ils ne reverront plus !

« Il ventait déjà, dans la matinée, mais pas pour effrayer les solides. Il paraît que la pêche est meilleure, dans ces occasions-là. Le père, qui connaissait cela mieux que personne, avait aussitôt fait signe aux deux garçons, tout son équipage, et les voilà partis, avec promesse de rentrer à la marée du soir, pour ne point manquer la messe de minuit. Thérèse et moi, qui restions seules à la maison, nous voulions les empocher de partir, car le vent prenait de la force, et les anciens, en observation sur le bord, disaient que l’aspect n’avait rien de rassurant, et que, pour sûr, on aurait un rude coup de tabac. Inutile ! L’amarre une fois larguée, la barque fila comme une flèche, et le père, les deux mains en porte-voix autour de ses lèvres, me criait, de toutes ses forces :

« – Hé, petiote, n’oublie pas de mettre tes sabots dans l’âtre ; on ne sait pas ce qui peut arriver, et il y aura peut-être quelque chose.

« De le voir s’en aller si content, si résolu, cela nous rassurait un peu ; mais quand vint la nuit, avec la marée, pas de barque, rien que de l’écume arrachée à la mer par un vent terrible et qui tombait, en paquets, jusque sur l’abside de l’église de Barfleur. Non, jamais on n’avait vu pareille chose ! Jadis, il y a des siècles, la Blanche-Nef avait coulé là, par beau temps, avec ses passagers royaux, éventrée par un rocher à deux mille mètres de la grève. Qu’est-ce que pourrait faire, dans un pareil chaos, une pauvre petite barque, avec les trois malheureux qui la montaient, les trois nôtres ?

« Cependant la tempête allait toujours croissant et devenait si furieuse qu’il ne fallait pas même songer à rester dehors, et je me rappelle que de grands morceaux de nuages, disloqués par le vent, roulaient au ras des toits, avec une vitesse de cheval au galop. Parfois même ils se déchiraient en deux et la pleine lune apparaissait comme au fond d’un gouffre, avec la rapidité de l’éclair ; mais on avait eu le temps de voir la mer blanche jusqu’à l’horizon, comme un suaire immense. Allez donc distinguer une coquille de noix perdue dans ces montagnes d’écume, coulée au fond plutôt, car le plus solide des hauturiers n’y aurait pu tenir !

« Thérèse pleurait ; moi aussi, je m’en souviens comme d’hier, et ainsi pendant les premières longues heures de la nuit, jusqu’au moment où la messe fut annoncée par la cloche, dont les tintements ressemblaient bien plutôt à un glas. Sans mot dire, Thérèse prit sa mante et son livre de messe et me fit signe de la suivre. Moi, j’avais déjà mis mes sabots dans l’âtre et j’étais pieds nus. Ma foi, tant pis ! Thérèse n’en vit rien et je la suivis ainsi jusqu’à l’église. Quelque chose me disait que cela me porterait bonheur. Drôle de nuit de Noël, tout de même ! et comment le bon Dieu peut-il faire un temps pareil, quand tout le monde le fête !

« Comment arrivâmes-nous jusqu’à l’église ? Je crois que nous y fûmes portées.

« Enfin, la messe finie, on regagna la maison. Thérèse avait tant prié, et moi donc ! Mais la bourrasque n’avait pas diminué, au contraire. C’était un déchaînement, un vacarme épouvantable, comme si des millions de chiens hurlant ensemble eussent voulu se jeter sur la terre pour la dévorer, la réduire en morceaux. La maison était vide ; et, dans la première pièce, nous vîmes, aux dernières lueurs de l’oribus, les trois lits où ne coucheraient plus jamais le père et les frères, dont on ne retrouverait rien sans doute, tout au plus les cadavres, au plein de la mer, la tourmente une fois apaisée.

« Thérèse, toujours muette, remua les rares tisons du foyer, et, s’agenouillant pour souffler dessus, de toutes ses forces, les ralluma tant bien que mal et se mit à réchauffer ses mains froides. Moi, j’avais les pieds presque gelés, mes dents s’entrechoquaient bien un peu les unes contre les autres, et je pensais à ceux qui devaient avoir bien plus froid encore, couchés au plus profond de la mer, quand je jetai soudain un cri de surprise. Dans un de mes sabots, il y avait un morceau de papier, avec des lettres dessus et qui brillaient comme de l’or, ou plutôt comme des étoiles, une sorte de lumière pure et pâle, comme on n’en voit qu’au ciel dans les belles nuits d’été.

« C’est pour le coup que mes doigts tremblèrent, et j’étais si émue, si bouleversée que je n’osais approcher la main pour saisir la lettre mystérieuse :

« – Thérèse, m’écriai-je, là, dans le sabot, qu’est-ce que cela veut dire ? Lis donc ce qu’il y a d’écrit là-dessus, lis donc, Thérèse, toi qui es savante.

« Elle prit le papier, après avoir essuyé ses yeux qui ne cessaient pas de pleurer depuis des heures, et n’eut pas besoin, pour le lire, de l’approcher de l’oribus, car, à mesure qu’elle le déployait, les lettres brillaient davantage, comme une vague phosphorescente, qui prend plus d’éclat en se déroulant.

« Il n’y avait pourtant que neuf lettres, si étincelantes que je les comptai, émerveillée ; et Thérèse prononça le mot :

« – Espérance !

« Et en même temps, le papier, échappant à ses doigts, s’envolait par la cheminée, comme aspiré par l’ouragan ; et quatre heures sonnaient à l’église.

« Les heures, emportées par la bourrasque, m’entraient dans les oreilles, comme un tocsin, et pourtant je me prenais à espérer, Thérèse aussi, en présence de cet évènement mystérieux.

« N’avait-on pas déjà vu, et souvent, des nuits de Noël miraculeuses ?

« – Écoute, Thérèse, est-ce qu’on ne marche pas dans la rue ?

« Rien que l’éternel grondement de la rafale et soudain, le fracas d’un volet qui, arraché de ses gonds, se brisait contre la muraille. Pourtant, il m’avait bien semblé entendre un bruit de pas.

« Le fait est que Thérèse et moi nous n’y étions plus. Pensez donc ! ces lettres de flamme qui venaient de s’en aller par la cheminée et qui étaient venues se poser dans mes sabots, pas toutes seules, bien sûr !

« – Thérèse, je te dis qu’on marche et qu’il y a plusieurs pas.

« Et voilà que la porte ouverte donne passage au père et aux deux frères enveloppés dans leurs capotes cirées et qui se mirent à nous embrasser, encore et encore ! Voyez-vous, mes enfants, arrivé à l’âge de Mathusalem, on se rappellerait encore ces choses-là. Le saisissement était tel que personne ne disait mot et que les hommes pleuraient maintenant toutes les larmes de leur corps, pendant que nous avions les yeux secs, nous deux Thérèse. Je me demandai même si ce n’étaient point des ombres. Mais non, des ombres n’embrassent pas ainsi.

« Ce fut Thérèse qui, la première, retrouva la parole :

« – Sauvés, dit-elle, sauvés, c’est un vrai miracle !

« – Tu peux le dire, va, reprit aussitôt le père, et un fameux. Pas vrai, vous autres ? Comment ça s’est-il fait ? Malin qui le saura. Tout ce que je puis dire c’est que, roulés comme une toupie et poussés dans l’est avec une vitesse dont on n’a pas d’idée, je sentis tout à coup comme une main se posant sur la mienne qui tenait la barre ; et ce qu’il y a de plus curieux, c’est que nous virâmes contre le vent, avec une facilité sans pareille. Mais, vous comprenez bien que ces choses-là sont extraordinaires pour des marins, et je n’y vis que la fin de la fin. Alors hélant les deux gars : Ce n’est pas le tout, leur dis-je, il faut nous mettre en règle et dire un mot de prière pour celles qui sont restées là-bas. Mais, au milieu de la tourmente, des rugissements du vent, des montagnes d’eau que l’ouragan roulait, en tous sens, autour de nous, voilà que je m’aperçus que, sans la moindre secousse, la barque marchait vent debout, entraînée par une force mystérieuse et nageant au milieu d’une sorte de nuage lumineux. Pour sûr, me dis-je, les fillettes ont prié là-bas, et c’est le bonhomme Noël qui fait des siennes, à leur intention. Ah, bien oui ! drôle de bonhomme Noël que celui qu’à la lueur d’un éclair j’aperçus, à l’avant, la main sur l’étrave, vêtu d’une robe blanche et les cheveux sur les épaules, avec une auréole autour du front, une forme d’enfant qui marchait sur l’eau, comme un pousse-cailloux sur la terre ferme. Or, un chacun sait qu’il n’y a que le bon Dieu pour faire de ces manœuvres-là, et il faut croire que c’est lui qui nous aura traînés, dans le port de Saint-Vaast.

« – Et nous en arrivons, par la traverse, au plus vite, ajouta-t-il, en nous disant : nous sommes sauvés, mais il faut penser aux petiotes qui nous croient perdus, et nous voilà. Quant à savoir comment nous nous en sommes tirés, sauf ce que j’ai dit, c’est plus difficile...

« Là-dessus Thérèse l’interrompit, pour dire :

« – Les sabots de Marthe.

« Ils se levèrent tous trois et s’approchèrent, pour la regarder dans les yeux, la croyant folle. Mais elle leur raconta tout, et il fut admis tout de suite que celui qui avait sauvé la barque était le même qui, pendant la messe de minuit, avait glissé le papier lumineux dans un de mes sabots.

« Le lendemain, la tempête étant calmée ou à peu près, jugez de la stupéfaction de ceux qui nous virent, tous cinq, traverser le village et entrer dans l’église pour la messe de Noël. Tous les vieux matelots n’en revenaient pas et les questions pleuvaient :

« – Revenus sans la barque ?

« – Elle est là-bas, intacte, dans le port de Saint-Vaast, où nous sommes entrés, contre le vent, depuis les Veys.

« – Le vieux Rouelle est fou, c’est sûr, répétaient quelques-uns ; on a vu bien des choses bizarres en mer, mais jamais un navire marchant contre le vent.

« – Excepté quand le bon Dieu hale sur l’amarre, dit le père.

« À ces mots prononcés d’une voix ferme, tous les gens de mer se découvrirent. Il n’y eut que les sceptiques pour s’en aller, en souriant et pour dire que le patron Rouelle ne se mouchait pas du pied de se faire servir par un pareil matelot. Il y a toujours des malins qui ne savent rien de rien et qui haussent les épaules, quand on leur raconte ce qui dépasse leur entendement. Tant pis pour eux !

« Tout ce que je sais, c’est que le père est mort dans son lit, chargé d’ans, et sans avoir jamais embarqué, la veille de Noël, même par les plus beaux temps de la mer. Voilà soixante-cinq ans de cela, comme je vous le disais, et comme j’étais de beaucoup la plus jeune, je suis restée seule au monde, exprès pour vous conter des histoires. Mais j’ai gardé un souvenir de cette nuit si pleine d’angoisses et ensuite d’allégresse, et puisque vous avez tenu votre promesse d’être sages, je vais vous le faire voir. »

Alors, la tante Marthe ouvrit son armoire, sa vieille et vaste armoire à ferrures de cuivre et en tira un objet de forme cubique, enveloppé dans une gaine de velours rouge terni par le temps. Elle le posa sur la table et enleva la couverture. Et que vîmes-nous ? Dans une boîte de verre, deux petits sabots d’enfant, tout en bois, sans brides, et de couleur jaunâtre, comme on en vend encore dans les marchés et les foires des environs. Tante Marthe jouissait de notre émerveillement, et quand elle crût le moment venu de les renfermer de nouveau dans leur cachette :

« Vous comprenez bien, dit-elle, que personne depuis n’a jamais coulé ses pieds dans ces chaussures-là. »

 

 

 

Charles CANIVET,

Contes de la mer et des grèves, 1889.

 

 

 

 

 

 

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