La chèvre d’or

 

LÉGENDE.

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

Jules CANONGE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À Béranger.

 

 

« Faites-nous des contes, m’avez-vous écrit un jour en répondant à l’envoi d’un fantastique récit ; faites-nous en du même genre et du même style. Nous vivons dans un temps où il est souvent désirable de sortir de la réalité. »

Aujourd’hui plus qu’alors ces dernières paroles se trouvent être déplorablement vraies. Le besoin que vous signaliez m’explique la pensée qui m’est venue de réfugier mon esprit dans la région des merveilles. C’est à l’imagination populaire que j’ai emprunté ma principale fiction. J’ai essayé de la rattacher à la vie réelle en l’encadrant dans une période historique désignée du reste par la tradition elle-même et en y développant les plus naturels, les plus beaux sentiments du cœur humain, l’amour de la famille, la fidélité aux saintes croyances et le dévouement pour la patrie.

Si ma Chèvre d’Or n’était pas encouragée par l’accueil que vous avez daigné faire à sa devancière, ma Reine des Fées, l’étourderie naturelle à sa pétulante espèce suturait pour la pousser à se présenter devant vous. Elle sait combien votre philosophie dédaigne les trésors et le pouvoir qu’elle dispense ; recevez-la donc sans crainte d’être soupçonné par elle d’aucune pensée ambitieuse ou cupide. La muse ne vous a-t-elle pas, d’ailleurs, en fait de talisman, doté de tout ce qui enflamme les cœurs, charme les esprits, éclaire et entraîne les intelligences ? Que pourrait vous offrir la Chèvre d’Or ?

 

 

 

 

 

 

 

LA CHÈVRE D’OR.

 

Légende.

 

 

 

 

 

I.

 

LA VERDELETTE.

 

 

Les Sarrazins, souvent repoussés, s’étaient enfin emparés d’Arles, grâce à la trahison de Mauronte, duc de Marseille, et en avaient fait le centre de leur domination en Provence. Ils remplissaient toutes les contrées voisine du fracas de leurs armes et de l’éclat de leurs fêtes. Pressés entre les Francs et les Orientaux, les Provençaux avaient préféré ces derniers, comme étant plus en rapport avec leur nature méridionale que les hommes du Nord, objets de leurs vieilles antipathies.

À deux lieues, vers le sud-est de la ville d’Arles et à peu de distance d’un large étang nommé le Grand-Clar, qui se prolongeait jusqu’à la montagne de Cordes ; dans une plaine coupée de caillouteuses collines, la civilisation romaine a laissé un de ces grands débris dont s’étonnait l’esprit moderne ; lorsque les gigantesques travaux de nos chemins de fer n’avaient pas encore démontré que, pour les surpasser, nous n’avions qu’à vouloir. Ce sont huit portiques dans un aqueduc. Arles, comme Rome, recevait, sur des arcs triomphaux, le tribut des sources voisines, et la Durance murmurait fièrement, en épanchant dans ses bassins les flots de la plus large rivière des Gaules.

À l’époque où s’ouvre notre récit, une habitation s’élevait contre la face méridionale de cet aqueduc. Les riches cultures dont elle était entourée, les pampres, les lierres qui enveloppaient ses murs ou escaladaient au-dessus de son toit les flancs du colosse antique, et, retombant en arcs verdoyants, formaient devant sa façade les plus riantes tonnelles, signalaient à l’attention charmée du passant la métairie de Goyran et l’avaient fait surnommer la Verdelette. La Verdelette offrait un repos, un abri sûr pour le voyageur fatigué, surpris par la nuit ou désolé par l’orage, pourvu cependant qu’il ne fût ni Juif, ni Sarrazin, car Goyran n’était pas seulement l’agriculteur le plus habile, mais le métayer le plus hospitalier : c’était encore le chrétien le plus inflexible de toute la contrée.

Veuf après vingt années d’une heureuse union, Goyran avait vu l’activité de sa femme parfaitement remplacée par celle de sa fille aînée ; Goyrane rappelait si bien sa mère dans tous les soins du ménage que la désinence féminine du nom du chef de la famille, ordinairement réservé en Provence pour l’épouse, était tout naturellement devenue sienne. Son père se serait donc presque consolé s’il avait trouvé dans cette belle enfant un écho de ses haines nationales et religieuses. Mais, par une de ces étranges inconséquences dont ne sont pas toujours exempts les plus excellents caractères, Goyrane n’avait pu voir, sans être éblouie, ce clinquant de civilisation nouvelle que les Sarrazins avaient importé d’Orient et d’Espagne.

Là était la plaie secrète, le ver rongeur de Goyran. Aussi, voyant ce mal irréparable, ne négligeait-il rien de ce qui pouvait lui faire trouver un jour quelques compensations dans son autre fille, la charmante Danise, mignonne mais vive enfant de quinze ans. L’œil alerte, le nez retroussé, la bouche fraîchement épanouie de Danise, annonçaient un tout autre caractère que le regard superbement rêveur, les lèvres ardemment contractées et la grande allure de Goyrane. Soit instinct, soit raison précoce, Danise comprenait à merveille la douloureuse situation de son père ; elle essayait de réagir sur sa sœur, et, n’y réussissant pas, amassait contre les mécréants, au fond de son noble petit cœur, un de ces trésors de haine d’où jaillissent, lorsque le jour en est venu, l’enthousiasme du dévouement et l’héroïsme du sacrifice.

Goyran était à la ville depuis la veille et ne devait en revenir que le soir. Les serviteurs travaillaient aux champs. À la Verdelette il ne restait que Goyrane, Danise et leur nourrice, la bonne Younarde, qui était pour elle une seconde mère ; car ayant vu tous ses enfants enlevés par les fièvres, Younarde avait reporté les naïves tendresses de son cœur sur ces deux charmantes filles que son sein avait aussi nourries et que la fatalité rendait orphelines.

Assises sous la tonnelle qu’épaississait chaque jour la tiède haleine du printemps, les trois amies causaient en dévidant et transformaient en pelotons la laine de leur troupeau filée par elles pendant les longues soirées d’hiver. « Younarde, s’écria tout-à-coup la voix impatiente de Danise, voilà bien longtemps que tu me promets l’histoire de la chèvre d’or. Quand te décides-tu donc à me la raconter ? – Quand tu l’auras mérité, Danise. – Et pour cela, que faut-il faire ? – Il faut...... » Et Younarde fut tellement en peine de découvrir ce qui manquait aux perfections de sa chère Danise, qu’elle ne sut trop qu’ajouter. – « Tu vois bien, répliqua la maligne enfant en riant triomphalement de cet embarras, tu vois bien que je le mérite, puisque toi-même, malgré le plaisir que tu prends toujours à me taquiner, tu ne peux pas venir à bout de me prouver le contraire. Allons, raconte, ma bonne Younarde ; je serai encore plus sage, si c’est possible, et je donnerai encore plus de satisfactions à notre excellent père, qui n’a pas toutes celles qu’il mérite. »

Goyrane ne remarqua point qu’en prononçant ces derniers mots sa sœur avait lancé rapidement sur elle son regard plein d’un affectueux reproche et que celui d’Younarde l’avait sympathiquement suivi. Absorbée dans ses pensées, tandis que la laine glissait entre ses belles mains qu’animait un mouvement tout machinal, elle fixait ardemment l’horizon.

Danise s’était placée sur les genoux d’Younarde. Pour obtenir le récit promis, elle la comblait de ces caresses dont la câlinerie est si habilement pratiquée par l’enfant ou la femme qui désire. Younarde fit résonner un baiser sur la fraîche rondeur de ses joues et dit en souriant : – « Ceci, mes enfants, a tout l’air d’un conte et pourtant c’est une histoire, car je connais à Arles deux personnes dont une a possédé la chèvre d’or et l’autre s’est laissé mordre par elle. Qu’est cette chèvre d’or et d’où vient-elle ? Nul ne le sait. Seulement, voici ce que m’a raconté une bohémienne très au courant des choses merveilleuses :

« Un sorcier d’Arles, vieil hébreu nommé Debrua, avait soumis un de ces monstres ailés et amphibies qui portent sur le corps d’un reptile les épaules et la tête d’un beau jeune homme et qui habitent, dit-on, au fond du Rhône un palais de cristal d’où ils sortent la nuit, pour enlever dans les rues les imprudents qu’attire la douceur de leur voix. Emporté dans l’air sur les ailes de celui qu’il avait su dompter, Debrua arriva à un rocher où dort l’esprit du mal ; il entoura neuf fois ce rocher d’une chaîne magique et contraignit Satan à lui dire ce qu’est et où se trouve le roi des talismans, qui donne plaisir, richesse et puissance. L’esprit malin déclara que c’était la chèvre d’or, qui passe tous les matins au premier rayon du jour sur une colline qu’il lui désigna. Pressé par Debrua, il refusa obstinément de lui révéler le moyen d’arriver à la posséder. Revenu dans sa demeure, le vieux magicien combina toutes ses sorcelleries pour inventer un charme. Il composa, dit-on, un lacet avec des cheveux pris le plus près du crâne sur la tête des pendus, le trempa dans la sueur et dans le sang, puis, se croyant certain du succès, remonta sur son drak et descendit, aux approches de l’aube, sur la colline désignée. La première lueur du jour fit briller sur les rochers le poil d’or et les cornes d’or de la chèvre qui passa en bondissant devant Debrua. Ayant vainement tendu son lacet magique, le sorcier se lança à la poursuite de la bête merveilleuse, à travers les rochers et les marécages, où il laissait aux broussailles des lambeaux de ses vêtements. Sept fois il l’atteignit et sept fois elle lui échappa au moment où il croyait la tenir. Il s’arrêta tout en nage. La chèvre grimpa sur le toit d’une cabane de berger et se mit à y brouter tranquillement l’herbe nouvelle. Debrua changea de système, jeta son lacet, et, cueillant le gazon le plus tendre, les fleurs les plus parfumées, les offrit à la chèvre en la flattant de la parole et du regard. Rien ne put la décider à descendre. Furieux de son insuccès, le vieux mécréant mit le feu à la cabane. La chèvre d’or disparut dans l’incendie. Comme il s’en revenait découragé vers son drak, Debrua revit tout-à-coup la chèvre d’or dans une prairie. Elle mordillait une plante de fenouil. Cette herbe a la propriété d’être hostile aux sorciers, de rompre les maléfices et de repousser ceux qui les font. Debrua se trouva donc dans l’impossibilité d’approcher. Un jeune pâtre, le même dont il venait d’incendier la cabane, aperçut la chèvre d’or et se dirigea vers elle. Loin de s’enfuir, elle se laissa approcher, caresser par lui et le suivit d’elle-même en lançant sur le sorcier un regard plein d’une ironique colère. Exaspéré par cette dernière déception, Debrua bondit sur son drak ; il le talonna, l’aiguillonna rudement. Peu fait à ces façons et peu endurant de sa nature, le monstre se rebiffa et le précipita dans le Rhône. La chèvre d’or ne quitta le pâtre que lorsqu’il fut devenu le plus riche métayer de la contrée. »

« Et tu dis que cela n’est pas un conte ? s’écria Danise, dont l’œil émerveillé allait s’ouvrant de plus en plus à mesure qu’Younarde développait sa magique narration. Et tu dis que tu connais à Arles des personnes qui ont vu, possédé la chèvre d’or ! Celles-là sont donc bienheureuses et bien riches ?

– « J’en connais deux ; mais elles ne sont ni riches, ni heureuses ; car il ne suffit pas de rencontrer et de posséder la chèvre d’or, encore faut-il qu’elle vous trouve digne de ses faveurs. C’est ce qui n’est point arrivé à cet imbécile de Peyruc : c’était le joueur de viole le plus jovial et le plus recherché d’Arles. Ayant un jour rencontré la chèvre d’or, il s’en montra si vain et débita à son sujet tant de présomptueuses bêtises qu’ennuyée de se voir compromise par un sot, la chèvre d’or lui mordit l’oreille et le planta là. Il perdit la raison, gaspilla son trésor, et, resté plus gueux qu’avant cette rencontre, devint la risée des petits enfants. Quant à la belle Olivière, qui habite aujourd’hui au bord du Rhône une grande et sombre maison, dans laquelle personne ne pénètre, mais d’où elle répand de larges aumônes, comment a-t-elle perdu la chèvre d’or ? Nul ne le sait ; mais ce doit être une lamentable histoire, car, depuis vingt ans, on n’a jamais vu Olivière sourire. Elle est toujours pâle et triste, comme si on lui avait coupé la racine de son cœur. »

 

 

 

II.

 

LES SARRAZINS.

 

 

Vers la fin de ce récit, des lueurs singulières entremêlées d’ombres étranges avaient scintillé à l’horizon entre les massifs de trembles et de peupliers qui s’y profilaient sur le bleu limpide du ciel. Ces apparitions ne furent remarquées ni d’Younarde, ni de Danise, dont l’attention était absorbée par la chèvre d’or ; mais elles n’échappèrent point à Goyrane. Ces lueurs ressemblaient à des éclairs lancés par de lointaines armures ; elles enflammèrent le regard de Goyrane et firent battre son sein. Goyrane se leva, et rangea précipitamment ses écheveaux, ses dévidoirs et ses pelotons ; puis, interrompant les questions de sa sœur : « Vous savez, dit-elle, que notre père compte sur nous pour l’attendre au bord du Grand-Clar et lui faire traverser l’étang. Le soir approche, partons. Elfes fermèrent soigneusement les portes et se dirigèrent vers le Grand-Clar.

Cachée parmi les saules et les roseaux, une barque était amarrée dans un creux de la rive ; l’égoutter, la mettre à flot, dresser le mât, déployer la voile et ajuster les rames fut l’affaire d’un instant. Sollicitée par la dévorante activité de son âme, Goyrane affectionnait les exercices les plus hasardeux ; sur l’Océan, elle se fût montrée intrépide et habile marinière ; manœuvrer cette coque légère sur cette calme surface n’était donc pour elle qu’un jeu dans lequel, du reste, la secondaient à merveille Danise et Younarde formées par ses leçons. Goyrane saisit les rames ; Younarde s’assit au gouvernail ; le soin de la voile regardait Danise ; mais, la brise étant tombée, la voile devint inutile ; on la plia. Danise, se trouvant oisive, s’amusa à cueillir en passant les feuilles arrondies et les fleurs des nymphéas qui épanouissaient à la surface du lac leurs coupes d’or ou d’albâtre.

« Mes enfants, dit Younarde, si vous rencontriez la chèvre d’or, que lui demanderiez-vous ? Quel vœu formeriez-vous pour votre bonheur ?

– « Moi, répondit Goyrane, je lui demanderais, avant tout, la puissance qui subjugue et l’opulence qui domine. Je voudrais être proclamée reine, m’entourer de splendeurs, et voir tous les fronts s’incliner devant moi.

– « Et toi Danise ? »

Danise était très-affairée à rassembler sur ses genoux ses nénuphars blancs et jaunes, à les choisir, à les couper, à les tresser en guirlande habilement entrelacée de feuilles légères et à les arrondir en couronne, à l’aide de quelques joncs dont la flexibilité les assujettit.

Lorsqu’elle eut terminé son œuvre, elle fléchit un genou devant la belle rameuse et, parodiant le respect : « Salut, dit-elle en la couronnant, salut à très-haute et très-puissante dame Goyrane première, reine de la Verdelette, impératrice du Gran-Clar ! » Et elle l’embrassa en riant. – « Qu’as-tu besoin, reprit-elle, ô ma sœur, qu’as-tu besoin d’un diadème d’or et de pierreries ? Tiens, regarde-moi dans le miroir de cette eau, n’es-tu pas assez belle sous cette simple guirlande, et crois-tu qu’ainsi parée tu ne ferais pas envie à bien des reines ? Quant à moi, si, comme je l’espère, je rencontre un jour la chèvre d’or et si elle daigne me suivre, tant que mon sort sera supportable, tant que je verrai suffisamment heureux ceux que j’aime, je ne lui demanderai absolument rien et réserverai ses faveurs pour le temps d’infortune. »

Un léger choc les avertit que la barque touchait la rive. Elles sautèrent sur le gravier, attachèrent l’esquif et vinrent s’asseoir au pied des restes d’une croix en pierre renversée par les premières incursions des Sarrazins. Leur regard explora, dans la direction d’Arles, la route qui passait devant ces débris. Goyran n’y paraissait pas encore ; mais un bruit de chevaux qui arrivait dans le sens opposé fit soudain tressaillir Goyrane. Les sons stridents de l’Albogon et de l’Anafin, mêlés au cliquetis des armes, annoncèrent qu’un détachement de Sarrazins parcourait la contrée et s’approchait rapidement. À peine Younarde et Danise avaient-elles eu le temps d’entraîner Goyrane dans un épais massif de broussailles et de s’y cacher avec elle, que les aigrettes des turbans verts se dessinaient déjà derrière les ruines. Celui qui marchait à la tête des Sarrazins était jeune et beau. Sa large tunique de soie et sa pelisse brodée d’argent faisaient valoir l’élégance de sa taille et la dignité de son maintien. Il ne portait qu’une lance à banderole blanche et une épée de Bordeaux ; armes légères, mais qui, dans sa main, avaient toute l’autorité du sceptre et toutes les terreurs du glaive. Ce beau guerrier, c’était l’émir Ibin-Iussuf, le dominateur d’Arles conquis. À son côté, mais à une respectueuse distance, se tenait son lieutenant Robastre, vêtu d’une tunique d’écarlate et coiffé d’un bonnet indien. Un arc reposait sur ses athlétiques épaules ; une massue était appuyée contre le cou musculeux de son gigantesque cheval, à la selle duquel flottait une fronde. Son bouclier, sa cuirasse étaient couverts d’écailles : barbare équipement, moins sauvage cependant que le sombre incendie de son regard.

Les deux sœurs et leur tremblante nourrice eurent le temps d’analyser ces détails ; car, en approchant de leur cachette, la marche se ralentit. Frappées de cette apparition aussi nouvelle qu’effrayante, Younarde et Danise ne remarquèrent pas qu’en passant devant les ruines, Ibin-Iussuf s’inclina sur la blanche encolure de son cheval, tira furtivement un objet de sa tunique et le lança dans les décombres. Cette action fut avidement observée par Goyrane. Le bruit du galop s’entendait encore qu’échappant aux étreintes de sa sœur et de sa nourrice, Goyrane bondit vers la ruine, ramassa prestement l’objet inconnu et le cacha dans sa gorgerette. N’attribuant l’impétuosité soudaine de ce mouvement qu’à un excès de curiosité, Younarde et Danise lui reprochèrent vivement son imprudence. Elle ne répondit rien à leurs réprimandes et resta perdue dans ses pensées.

Celles de Danise fermentaient depuis cette apparition qui avait remué tout son jeune sang provençal.

– « Les voilà donc ! Enfin je les ai vus, murmurait-elle sourdement, ces destructeurs de couvents, ces égorgeurs de chrétiens, ces profanateurs d’églises ! que ne suis-je un homme ! que n’ai-je une épée ! Mais, tout enfant que je suis encore, un jour viendra où je leur montrerai ce que valent les filles de Provence !... Mon pauvre père ! pourvu qu’ils ne te rencontrent pas et n’ajoutent point un crime à ceux qui ont ensanglanté nos campagnes ! »

Cette appréhension fut dissipée par l’arrivée de Goyran. Il avait heureusement choisi pour revenir un chemin de traverse. Goyran s’agenouilla au pied de la croix en ruine et remercia Dieu lorsqu’il apprit le danger auquel venaient d’échapper trois têtes si chères. Danise et Younarde, élevant leur regard vers le ciel, s’unirent avec effusion à ces actions de grâces. Courbée, comme sous le poids d’un remords, Goyrane, seule, ne put trouver dans son cœur ni amener sur ses lèvres aucun accent de prière. Quelque chose d’étrange et de sombre se couvait en elle et l’isolait de ses affections les plus saintes.

La barque traversa une seconde fois l’étang et les déposa sur l’autre rive. Pendant que Goyrane et Younarde prenaient les devants pour dresser le repas du soir, Goyran ralentit le pas, et, posant la main sur l’épaule de Danise : « Mon enfant, dit-il d’une voix profondément triste, nous nous étions flattés d’une vaine illusion en espérant que je trouverais nos frères d’Arles prêts à l’insurrection pour expulser les mécréants. Le temps n’est plus où, à l’approche des infidèles, cette noble population se levait comme un seul homme et les refoulait dans le Rhône ; fils dégénérés d’un peuple de héros et de martyrs, les Arlésiens se sont laissé prendre aux séductions de l’hypocrite Iussuf ; moitié par politique, moitié par considération pour Mauronte, dont la trahison lui a ouvert nos portes, Ibin-Iussuf leur laisse un fantôme de liberté et les amuse par des fêtes. Ils oublient leurs couvents violés, le tombeau de notre grand St Hilaire profané et détruit ; ils se résignent à payer un tribut aux barbares, à ne plus entendre le son des cloches saintes, à ne plus déployer dans leurs rues les pompes religieuses de nos pères et à voir dans leurs églises le turban de Mahomet !... » Goyran se tut. Le premier rayon de la lune, en traversant la feuillée, fit briller sur sa joue des larmes ardentes.

« Courage, mon père, répondit Danise ; nos frères d’Arles cèdent à la force ; mais croyez bien que le sang provençal n’est point glacé dans leurs veines et qu’ils le prouveront quand le jour sera venu. Sachons attendre et surtout ne doutons ni du ciel, ni de nos frères, ni de nous-mêmes. »

Le souper fut triste et silencieux. Les efforts de Danise pour l’animer, en parlant de la chèvre d’or, ne réussirent qu’à demi. Les douces railleries qu’elle n’épargna pas à Goyrane n’aboutirent qu’à contrarier celle-ci et à augmenter son trouble morose. Goyran se sentant fatigué, on avança l’heure du coucher, et la Verdelette fut bientôt enveloppée d’obscurité et de silence.

Une femme y veillait pourtant et se disposait, sans doute, à quelque hasardeuse entreprise, car le désordre de sa chambre trahissait des apprêts aussi mystérieux que précipités : c’était Goyrane. Dès qu’elle se trouva seule et certaine que tout dormait dans la maison, elle ferma soigneusement sa porte et tira de son sein l’objet si précipitamment recueilli par elle : c’était un tout petit sélam, bouquet composé des fleurs les plus délicates, choisies et groupées avec cet art symbolique qui forme chez les Orientaux un mystérieux langage. Goyrane l’étudia longtemps, fleur à fleur, feuille à feuille, puis le pressa contre ses lèvres et un éclair de joie superbe illumina son regard.

– « Enfin, murmura-t-elle, il est décidé ! il me promet de respecter ma foi et prend l’engagement de m’enlever sans aucune de ces violences qui pourraient attirer des malheurs sur ma famille. Il met à mes pieds la moitié de sa puissance et de la splendeur qui l’environne !... Mon père, ma sœur, Younarde, mes bienfaits ne vous laisseront pas le temps de me maudire et vous réconcilieront avec celui dont vous méconnaissez la généreuse grandeur. » Elle s’approcha de la croisée et sonda du regard la nuit profonde ; puis, le sein haletant, l’oreille collée contre les vitraux, elle attendit.

Un sifflement léger monta jusqu’à elle ; Goyrane répondit ; lorsque ce signal eut été deux fois échangé en se rapprochant, la croisée s’ouvrit doucement. Un bras vigoureux entoura la taille de Goyrane qui s’était enveloppée à la hâte d’une mante brune ; il la descendit avec précaution, en s’aidant de l’échelle naturelle que formaient contre le mur les entrelacements des lierres et des vignes. Entraînée sans bruit jusqu’à la route voisine, la fugitive fut placée devant un cavalier qui la pressa contre son cœur. Un rapide galop l’emporta vers la ville et ne s’arrêta que pour la déposer dans le palais d’Ibin-Iussuf.

Pendant cette fuite sacrilège, Danise rêvait qu’elle rencontrait la chèvre d’or, délivrait son pays, enrichissait tous ses amis et venait fièrement s’agenouiller dans l’église métropolitaine d’Arles, à côté de sa sœur guérie de ses velléités ambitieuses et de ses prédilections musulmanes.

Songes d’une belle âme, puissiez-vous ne pas être des illusions et conjurer, en vous réalisant, les calamités qu’appellent sur une pieuse famille les rêves insensés de l’orgueil.

 

 

 

III.

 

L’ARÉNOISE.

 

 

Constantin avait vu en songe qu’un peuple circoncis troublerait son empire ; il en conclut que c’étaient les Juifs, les proscrivit, et en fit faire autant par ses alliés. Ces conquérants de l’avenir, ce n’étaient pas les antiques tribus disciplinées par Moïse, mais ces populations nouvelles à qui Mahomet devait dire un jour : « Les royaumes de ce monde se sont présentés devant moi ; mes yeux ont franchi la distance de l’Orient à l’Occident. Tout ce que j’ai vu fera partie de la domination de mon peuple. »

La première partie de cette prédiction s’étant accomplie, les enfants du Prophète tournèrent leurs regards vers l’Occident. Tout les y poussait, non-seulement la certitude d’agrandir leur domination terrestre, mais le ciel à conquérir ; car le Prophète n’avait-il pas dit encore : « Par mer, la guerre sacrée a dix fois plus de mérite que par terre. Quand je vous aurai quittés, vous pourrez obtenir là autant de grâces que ceux qui auront combattu sous mes yeux. »

Vers le commencement du VIIIe siècle la corruption de l’Occident ouvrit aux Musulmans ce complément d’empire si ardemment désiré. Rodrigue, roi d’Espagne ayant violé Cava, fille du compte Julien, celui-ci, pour se venger, appela les Sarrazins d’Afrique dans son gouvernement et leur livra ainsi les clefs de l’Espagne. Maîtres de la péninsule Ibérique, les Sarrazins convoitèrent la France, ce merveilleux pays que, d’après leur croyance, Dieu nous donna pour nous dédommager en ce monde du paradis auquel nous ne serons jamais admis. Conduits par Abdérame, ils s’établissent à Narbonne et s’y fortifient, s’emparent de Nîmes, se répandent comme un débordement sur les deux rives du Rhône et s’arrêtent devant Arles qui, bien que déchu de la grandeur à laquelle l’éleva le patronage de Rome, comptait encore 80,000 âmes et attirait dans son port le commerce de l’Occident et de l’Orient. Comment, en effet, ne pas reconnaître cette cité dans les passages où les historiens arabes désignent « une ville située en plaine, dans une solitude, célèbre par ses monuments, bâtie sur le plus grand fleuve de la contrée, à deux parasanges de la mer, d’où les navires y montaient. Les deux rives communiquaient par un pont antique, si vaste et si solide que des marchés y étaient tenus. Les environs étaient couverts de moulins et coupés de chaussées ». Sauf le pont antique, dont il ne reste que des substructions, dangereux écueils signalés par les pilotes, cette description est encore aujourd’hui d’une parfaite exactitude.

Arles résiste ; les Sarrazins s’établissent aux alentours, campent sur la colline voisine de Monsmajor, et en souvenir de Cordoue, lui donnent le nom de Cordes. Envahissant le cœur de la France, ils pénètrent jusqu’à Poitiers, où Charles, surnommé le Martel, en mémoire de cet exploit, leur fait essuyer une si terrible défaite que, s’il faut en croire la tradition, 575 mille Musulmans y périrent, et que leurs historiens appellent ce champ de bataille pavé des martyrs. À la nouvelle de ce désastre, les Sarrazins qui pressaient Arles sont saisis d’épouvante et repassent le Rhône. Quelques années après, Mauronte, duc de Marseille, appela en Provence Ibin-Iussuf, gouverneur de Narbonne, et, soit par trahison, soit par connivence des seigneurs provençaux, aveuglés par leur haine contre les Francs, le fit entrer dans Arles sans coup férir. Ce fut alors que la domination sarrazine s’y établit. Elle se consolida dans la contrée par des postes d’observation nommés Rébhas, élevés et fortifiés le long du Rhône. Telles avaient été les principales phases de l’invasion sarrazine jusqu’au moment où s’est ouvert notre récit.

Deux années s’étaient écoulées depuis l’enlèvement de Goyrane, et ces deux années avaient apporté de bien profonds changements dans la situation des personnes et ces choses. Exaspéré du rapide sa fille, Goyran s’était fait chef d’une ligue exterminatrice, sous les coups de laquelle succombèrent de nombreux mécréants. Les prières de Goyrane conjurèrent la colère d’Ibin-Iussuf ; mais ce chef périt dans une expédition et fut remplacé par son lieutenant Robastre. Le premier acte de Robastre fut de détruire la bande du rebelle Goyran, de brûler la Verdelette, et de ravager ses champs. Poursuivi à outrance, après la résistance la plus héroïque, Goyran disparut. Son cadavre ne fut point trouvé parmi les morts ; on supposa qu’il avait péri avec sa fille et la nourrice dans l’incendie de la maison.

L’avènement de Robastre avait eu pour Arles toutes les conséquences d’une révolution radicale, car l’autorité changea ainsi non seulement de mains, mais de race. Ibin-Iussuf était un des plus nobles rejetons de cette postérité de Sem et d’Ismaël que désigne spécialement la dénomination d’Arabe. Établis dans le Kedjaz, près de la Mecque et de Médine, ses ancêtres s’étaient enorgueillis d’avoir eu Mahomet dans leurs rangs. Ibin-Iussuf cultivait avec prédilection cette fleur de civilisation orientale que ses prédécesseurs avaient si heureusement transplantée en Espagne ; aussi n’eut-il pas de peine à adopter et mettre en vigueur la politique conciliatrice que lui recommandait le service rendu par Mauronte. Il n’appliqua de la loi musulmane que ce qu’il fallait à la rigueur pour constater son empire, laissa au peuple conquis une large part de liberté et s’efforça de le charmer par l’élégance de ses fêtes, par l’aménité de ses procédés. Après lui, tout changea de face ; son successeur Robastre était, au contraire, un de ces sauvages enfants de l’Atlas, au visage arrondi, au teint olivâtre, au nez droit et aux lèvres minces, qui se disent antérieurs à Josué et à David, devancèrent les Tyriens à Carthage, et, ne se laissant jamais asservir, maintinrent, à l’abri de leurs montagnes, leur intégrité nationale. Le nom de Barbares par excellence que leur donnèrent les Romains les fit, plus tard, appeler Berbers ; ils se disaient eux-mêmes Amazygs ou nobles. Les Berbers adoraient le feu, les astres et les idoles. Ce n’était donc pas la foi fanatique de Mahomet, mais l’ardeur du butin, la soif des conquêtes qui les avaient poussés en Europe. Acceptés en Orient, par les Arabes, comme des auxiliaires que rendait précieux leur valeur farouche, ils devinrent en Occident un formidable embarras, et la rivalité des deux races compromit souvent le succès des armes musulmanes. Robastre s’était imposé à Ibin-Iussuf comme lieutenant ; après sa mort, il profita de quelques complications qui, survenues du côté de Narbonne, affaiblissaient l’influence arabe, et s’empara de l’autorité souveraine. Autour de lui vint se ranger cet amas de renégats ou d’aventuriers de toutes les parties de l’empire grec qu’on appelait Roumys, et qui, dans la guerre, ne cherchaient, comme les Berbers, que les occasions de rapine. Triomphant de l’humiliation des Chrétiens, les Juifs levèrent insolemment la tête, et firent cause commune avec les Musulmans. Dès ce moment, la tolérance fut remplacée, dans Arles, par la compression ; la terreur pesa sur toutes les têtes, et le ressentiment national, la haine religieuse fermentèrent sourdement au fond des cœurs.

La guerre soutenue contre les Sarrazins avait fait subir à l’amphithéâtre romain d’Arles une étrange et complète transformation. Fortifié par les Arlésiens comme dernier retranchement contre la première invasion des infidèles, ce monument reçut dans son sein la partie la plus tremblante de la population. Sous ses voûtes et sur ses gradins se construisirent de misérables demeures. Quand la première terreur fut passée, il ne resta, dans ce village improvisé, que les familles les plus indigentes et les vagabonds sans asile. Maîtres d’Arles, les Sarrazins complétèrent pour eux-mêmes le système de défense commencé contre eux à l’amphithéâtre, et achevèrent d’élever ces tours qui commandent la cité. Ils tolérèrent, cependant, cette malheureuse peuplade qu’on avait surnommée Arénoise. C’était un résumé de toutes les misères humaines qui ne pouvait guère porter ombrage à leur puissance.

Une fleur s ‘épanouissait parmi ces misères et répandait sur les ruines son modeste parfum. Là, dans une sorte de hutte composée d’une voûte en décombres et que clôturaient quelques dalles enlevées aux gradins, était venue chercher son gîte une pauvre jeune fille qu’on vit un jour arriver sur un âne et dont personne ne connaissait la famille. Elle s’y établit sans être d’abord remarquée. Tous les matins, on la voyait placer sur son âne deux de ces petites tonnes nommées en Provence barraux, et qui servent en Arles à colporter l’eau du Rhône. Elle descendait au fleuve et parcourait la ville en offrant sa liquide marchandise. Sa bonne grâce, l’empressement qu’elle savait mettre à se rendre utile aux petits comme aux grands, la régularité parfaite de sa conduite, la signalèrent à l’attention publique et la baraillère arénoise devint la pourvoyeuse privilégiée des plus honnêtes maisons. Bien qu’elle fût forcément aux ordres de tous, elle ne proposait jamais ses services aux Sarrazins ; l’esprit local lui savait gré de cette réserve. Si, au lieu de tenir la plume, j’avais dans les mains un pinceau, je vous tracerais son image. Plus heureux que le public arlésien, vous sauriez tout de suite, ami lecteur, de quel pays et de quelle famille était la jolie arénoise, car vous reconnaîtriez notre gentille Danise. Seulement, vous trouveriez qu’en deux années tout chez elle a pris un caractère plus ferme et plus grave. Le malheur mûrit si vite ceux qui sont assez forts pour lutter contre lui !

Échappée par miracle à l’incendie de sa maison, Danise avait cherché vainement son père. Elle revint enfin aux ruines de la Verdelette, où elle ne trouva plus que leur âne sauvé comme elle et ramené par l’habitude aux pâturages accoutumés. Portée par ce fidèle serviteur, Danise continua ses recherches filiales, tant que dura une petite somme qui s’était trouvé sur elle au moment de la catastrophe. Lorsqu’elle en fut à ses derniers sous, elle vint à Arles demander un asile à l’hospitalité des ruines. Quelques pièces d’argent, seuls restes de son petit trésor, lui servirent à acheter des barraux qui, transportés par l’âne, devinrent son gagne-pain. Aimée et respectée de tous, Danise eut été heureuse dans cette humble position, si le souvenir de son père, de sa sœur et de sa pauvre nourrice, si la pensée de son pays opprimé, de sa religion profanée n’eussent pas constamment préoccupé son esprit.

Une autre idée l’obsédait encore : elle songeait sans cesse à la chèvre d’or qui lui apparaissait comme le talisman à l’aide duquel elle retrouverait ceux qu’elle avait perdus, ramènerait sa sœur dans les bras de son père et délivrerait sa patrie. Cette idée, passée chez elle à l’état fixe, l’avait conduite à Arles, où elle espérait obtenir, soit de Peyruc, soit d’Olivière, quelques renseignements à l’aide desquels elle parviendrait à découvrir et à s’attacher la chèvre merveilleuse. Aussi, depuis son arrivée, n’avait-elle rien négligé de ce qui pouvait la mettre en rapport avec eux. Voir Peyruc, lui parler fut chose facile, car il promenait dans les rues les excentricités de ses folles manies, objet de continuelles réjouissances pour les bambins d’Arles et d’édification pour les graves Musulmans aux yeux de qui tout insensé devient un être sacré. Ce qui resta impossible, ce fut d’obtenir de lui autre chose que des réponses pleines des plus incohérentes extravagances. Déçue de ce côté, Danise chercha à pénétrer auprès d’Olivière, qui avait une passion pour les fleurs ; tous les matins elle lui en apportait un bouquet des plus rares. Son offrande était régulièrement transmise et acceptée avec gratitude, mais on ne lui ouvrait point les portes de la retraite dans laquelle la belle mystérieuse avait enseveli son inconsolable tristesse. Découragée par ce double insuccès, Danise résolut cependant de tenter un dernier effort. Il est si douloureux de renoncer à une pensée nourrie pendant les plus ardentes années de la jeunesse, surtout lorsqu’à cette pensée se rattachent les plus saintes espérances !

Danise sortit donc et se dirigea vers un carrefour que Peyruc affectionnait et que sa burlesque présence peuplait toujours d’une foule rieuse.

 

 

 

IV.

 

PEYRUC ET OLIVIÈRE.

 

 

Jamais, en approchant de cette place, Danise n’avait entendu d’aussi joyeuses clameur. Jamais en effet, il faut le dire, Peyruc ne s’y était montré aussi bizarrement accoutré. Sous le turban, la pelisse, l’ample pantalon dont il était affublé, Danise eut peine à reconnaître l’arlésien joueur de viole. On lui expliqua que ce costume n’était point, comme elle le supposa d’abord, un fantasque déguisement, mais le seul que Peyruc eût désormais le droit de porter, car il n’était plus ni provençal, ni chrétien, mais sarrazin et sectateur du Prophète. Peyruc n’avait jamais cependant, même dans ses plus grand écarts, songé à renier sa foi ni à abdiquer sa nationalité. Comment s’était donc opérée, malgré lui, cette burlesque transformation ?

La veille, à sa place habituelle, on l’avait vu jouer avec quelques bambins sarrazins. Pour le taquiner, ces espiègles le défièrent de prononcer correctement et avec le geste commandé par le Koran la formule sacramentelle de l’Islamisme. Piqué de leurs railleries, Peyruc leva la main et répéta plusieurs fois : « La Allah Ellàlah, Mohamed rassoul Allah. » L’accent fortement arlésien dont il assaisonnait les paroles arabes faisait éclater chez les gamins de fous rires, et ils le provoquaient sans cesse de recommencer. Ce joyeux tapage attira la foule. La gravité de quelques personnages sarrazins ne dédaigna pas de s’arrêter devant cette scène. Électrisé par ce surcroît de spectateurs et de plus en plus exaspéré par les criailleries de la marmaille en turban, Peyruc redoubla la solennité de son geste et de sa parole. Il ne réussit, hélas ! que trop bien à prononcer correctement la fatale formule, car les Sarrazins qui formaient la partie sérieuse de l’auditoire écartèrent les enfants et, entourant Peyruc, le sommèrent de les suivre chez le Cadi. Là, ils le dénoncèrent comme ayant publiquement fait profession d’islamisme. Illuminé par un éclair de raison, Peyruc protesta, déclarant que ce qu’il venait de faire n’avait rien de sérieux. Pour toute réponse, le Cadi ouvrit le livre de la loi et lut ce passage : « Tout chrétien qui, même par plaisanterie, aura levé la main et dit publiquement : Il n’y a point d’autre dieu que dieu, et Mahomet est son prophète, sera censé musulman, et, sous peine de mort, forcé de pratiquer l’Islamisme. »

Ainsi, sans être ni renégat ni parjure, Peyruc se trouva avoir publiquement abjuré la foi de ses pères. Ceux qui l’avaient entraîné devant le juge étaient de pieux personnages ; ils n’avaient songé qu’à profiter de cette occasion pour conquérir à leur culte un de ces êtres privilégiés qui, selon leur croyance, ne sont en désaccord avec l’esprit des hommes que parce que l’esprit de Dieu les visite. Ils le conduisirent chez eux, le vêtirent du costume que doit porter tout sectateur du Prophète, lui firent passer la nuit à prier et à écouter la lecture du Koran ; puis, après lui avoir donné le baiser de paix, le rendirent, le lendemain matin, à ses vagabondes habitudes.

Étourdi de cet événement, Peyruc s’en revenait tête basse, lorsqu’il fut rencontré et reconnu par les petits mécréants cause première de sa mésaventure. Son travestissement les mit en joie ; le fait est qu’il portait si drôlement ce costume insolite qu’il eût été bien difficile de ne pas rire à son aspect. Les petits mahométans l’entourèrent et lui firent une burlesque ovation. Contrarié d’abord, Peyruc, par un de ces soudains revirements d’esprit qui caractérisaient son genre de folie, se mit bientôt à l’unisson. On le saluait sultan, il en accepta le personnage : s’asseyant sur une borne, il donna gravement audience à l’empressement de son peuple, octroya des grâces et distribua des dignités à ceux qui venaient se prosterner ironiquement devant lui.

Telle était la scène dont le bruit avait frappé Danise. Lorsqu’elle se la fut fait expliquer, elle comprit qu’il n’y avait ce jour-là rien à attendre du pauvre insensé. Elle s’éloigna donc du carrefour et suivit en rêvant une des rues qui conduisaient au bord du Rhône.

À l’extrémité de cette rue s’élevait une maison d’un aspect claustral et d’une architecture massive. Sur le fronton de la porte, au-dessous d’une pierre chargée de signes cabalistiques, on lisait, écrit en larges caractères : Auri sacra fames ! Seul ornement de ces murs crénelés sur lesquels ne s’ouvrait aucune fenêtre, cette inscription avait quelque chose de fatalement sombre, comme les mots que Dante grave à l’entrée de son enfer. Par quel hasard la porte se trouvait-elle ouverte et sans gardien ? Danise se le demanda avec étonnement, car elle avait toujours vu la demeure d’Olivière inexorablement fermée, et c’était à peine si l’on entrebâillait les battants pour recevoir son offrande quotidienne. Elle s’avança timidement et plongea le regard à travers une longue succession de cours et de corridors. Ne découvrant aucune trace de surveillance, elle s’enhardit. La pensée lui vint de tenter un coup audacieux justifié par la noblesse de ses intentions. Elle franchit donc le seuil et marcha sans s’arrêter jusqu’au fond d’un vestibule dont la décoration la frappa de stupeur. Sur les murs peints en noir se détachaient en blanc ces funèbres emblèmes que l’on sculpte aux sépultures. Dans le panneau le plus vaste était peinte l’apothéose d’une femme en haillons dont les pieds foulaient un amas de reptiles qui rampaient parmi des monceaux d’or et de pierreries. Ces reptiles symbolisaient les vices humains. La figure principale était seule coloriée, comme si l’artiste eût voulu faire entendre, par cette particularité, qu’en dehors de ce qu’elle représentait, rien n’était digne de vivre ici-bas. Sous cet étrange tableau on lisait : Sancta paupertas.

À cet aspect, Danise s’arrêta toute tremblante ; mais elle surmonta bientôt sa faiblesse. Soutenue, exaltée par la pensée du grand but vers lequel devait tendre son dévouement, la noble enfant gravit d’un pas ferme cet escalier funéraire. Poussant une porte entrouverte, elle se trouva enfin dans une salle immense, tendue de noir et décorée, comme l’escalier, des plus lugubres emblèmes. Au fond de cette salle, une femme était à demi couchée sur un lit de repos. Danise se dirigea résolument vers elle. Au bruit qu’elle fit en s’approchant, Olivière se leva et, voyant chez elle une étrangère, bondit furieuse comme une lionne relancée dans son antre. Rien ne pouvait être plus superbe que cette grande figure largement drapée de noir, debout, le voile et les cheveux en désordre, l’œil flamboyant de colère. Elle avait cet âge où la beauté n’offre plus le mol éclat d’une fleur printanière, mais la fermeté d’un fruit mûri par l’ardente saison. Quelques rides creusaient son front, sillons précoces de la douleur. Michel-Ange, voulant un modèle pour la plus terrible de ses sibylles, n’eût rien inventé de plus sombrement imposant. Denise était tombée à ses pieds ; serrant ses genoux, pressant ses mains : – « Ne me chassez pas, dit-elle ; je ne suis point pour vous une étrangère. Depuis trois mois vous acceptez les fleurs que, tous les matins, je vous apporte. Quand vous saurez le motif qui m’a fait si audacieusement franchir voire seuil, vous ne pourrez pas me refuser votre bienveillance, car vous êtes bonne ; tout le monde le dit et vos aumônes le prouvent. » À mesure qu’elle parlait, les flammes du courroux s’éteignaient dans l’œil d’Olivière. Elle fixait sur Danise un de ces longs et pénétrants regards qui vont surprendre la pensée dans les plus secrets replis de l’esprit et du cœur. Ce rapide examen fut tout favorable à la tremblante Danise ; car, passant subitement de la colère à l’aménité la plus touchante, Olivière la fit asseoir à côté d’elle, sur le lit de repos, et lui prenant les mains : « Mon enfant, dit-elle, il faut que ce que vous avez à me demander soit en effet bien important pour que vous ayez osé venir jusqu’ici. Parlez, je vous écoute. »

Rassurée par le ton de ces paroles et par le regard qui en complétait l’expression bienveillante, Danise raconta les malheurs de sa famille, ses rêves et ses projets. Lorsqu’elle parla de la chèvre d’or et demanda le moyen de la trouver, un nuage passa sur le front d’Olivière. Danise crut un moment qu’elle allait défaillir. Mais sa belle tête se releva bientôt avec le surcroît de fierté que nous donne la conscience d’une faiblesse vaincue. « Avant, dit-elle, de répondre à votre demande, il faut que je vous raconte ce qui m’est arrivé pour avoir obtenu le talisman, objet de votre ambition. Éclairée par mes infortunes, peut-être renoncerez-vous à sa possession dangereuse. Si vous persistez dans votre désir, je ne vous refuserai pas les moyens de le satisfaire ; mais, au moins, je ne pourrai point me reprocher de ne vous avoir pas suffisamment avertie. Écoutez donc, et puisse mon déplorable exemple être pour vous un utile enseignement ! »

 

 

 

V.

 

RÉCIT D’OLIVIÈRE.

 

 

« Née dans une famille honorée et à laquelle ne manquait aucun des avantages d’une honnête fortune, unie au plus excellent des époux, mère d’un fils dont l’heureux naturel promettait de réaliser mes plus douces espérances, je semblais posséder toutes les conditions du bonheur. Hélas ! de tout cela rien ne me reste, et c’est l’inquiétude, l’avidité sans frein de mes désirs qui m’a réduite au plus morne isolement ! Dès mon enfance, je sentis s’éveiller en moi la soif des richesses. Loin de la combattre, je m’y livrai avec toute l’imprévoyance d’une aveugle passion. À mesure que je grandissais, cette passion se développait comme un incendie. Épouse, je m’efforçai de communiquer à mon mari quelque chose de mon ardeur fatale ; mère, je trouvai, dans l’avenir de mon fils, un prétexte suffisant pour justifier mon délire. Excité par moi, mon époux entreprit de vastes opérations et partit pour un grand voyage. Il y tomba malade et mourut sur une terre étrangère ; je fus doublement punie par cette perte et par celle d’une part notable de notre fortune. Désespérée de ces malheurs, je cherchai à réparer le dernier. Que pouvait une femme ?

» Au nombre de mes manies se trouvait celle des sciences occultes. Les trésors enfouis, les moyens surnaturels de les découvrir et de s’en rendre maître avaient souvent préoccupé ma pensée. Dans la situation précaire que me faisait un sort rigoureux, ils devinrent mon idée fixe. J’avais entendu, comme toi, raconter l’histoire du sorcier Debrua, mais personne ne savait où il avait rencontré la chèvre d’or. Sa maison, située à l’endroit même où j’ai fait construire celle-ci, se trouvait à vendre. Les sortilèges du vieil hébreu avaient fait à cette habitation une célébrité qui éloignait les acquéreurs. Cette circonstance m’en rendit le prix accessible. Je sus qu’elle contenait la bibliothèque cabalistique et de nombreux papiers du défunt. Cela me décida et je l’achetai. Je me plongeai dans les études les plus bizarres et les plus arides ; je m’initiai aux plus antiques et aux plus étrangers idiomes, espérant découvrir l’endroit où se cache ce roi des talismans qui donne puissance et richesse. Longtemps mes recherches furent vaines. Cependant, si je ne trouvais pas l’objet de mes désirs, en compulsant ces vieux écrits, j’acquérais de précieuses notions sur les trésors, leurs natures diverses et les moyens de les reconnaître. Je découvris ainsi les propriétés et l’usage de la baguette de coudrier dont la branche gauche indique le fer, et dont la droite révèle la présence de l’or, pourvu que l’on sache la tenir d’une certaine façon. J’appris que les trésors cachés sont de trois sortes : les premiers appartiennent au démon ; ce sont ceux qui ont été enfouis depuis plus de cent ans. Les seconds sont possédés par les génies, ou bien ce sont les épargnes des fées, accumulées sous des roches druidiques. La troisième espèce et la plus riche, ce sont les trésors qui appartiennent aux trépassés. Le manuscrit syriaque, où je les trouvai désignés, ajoutait que, pour les enlever, il faut être deux. Celui qui veut les posséder ne doit pas y toucher lui-même, mais les faire prendre par un autre. La phrase continuait, mais elle devenait complètement indéchiffrable. Telle qu’elle était, cependant, le sens m’en parut suffisamment clair. Comme complément de ces notions, je trouvai le moyen de distinguer chacune de ces différentes sortes de trésors par la diversité des mouvements qu’imprime leur voisinage à la baguette divinatoire.

» Je savais donc tout ce qu’il fallait pour découvrir un trésor. Mais là ne résidait pas seulement la difficulté. Tous étaient gardés par quelques influences surnaturelles. Il s’agissait de rompre le charme. Pour ce grand œuvre, la chèvre d’or était constamment désignée comme le talisman souverain. À force de fouiller, je découvris un manuscrit d’un vieux moine provençal condamné, dans son temps, comme suspect d’hérésie. J’y lus que la chèvre d’or habite la hauteur aujourd’hui nommée colline de Cordes. Un autre manuscrit, perdu sous un amas de paperasses qui semblait n’avoir pas été remué depuis des siècles et qui était resté inconnu à Debrua, ajoutait qu’on se fait suivre de la chèvre d’or en lui présentant la fleur de la vallisnérie, phénomène singulier de la végétation du Rhône. Ivre de joie, je cherchai et cueillis vite cette fleur. Les oscillations de la baguette m’avaient indiqué, près de Monsmajor le gisement d’un trésor du genre désigné par le manuscrit syriaque ; la vivacité de ces oscillations annonçait de grandes richesses. Il me fallait un complice. Mon fils me parut le seul sur la discrétion de qui je pusse compter. Le lendemain, avant le jour, nous étions sur la colline de Cordes. Avec le premier rayon parut la chèvre d’or ; elle vint droit à nous ; brouta avec le plus vif empressement la fleur que je lui présentai et s’attacha à nos pas. Ce premier succès obtenu, il fallait attendre la nuit pour compléter notre conquête. Nous passâmes la journée dans les prairies et sous les grottes voisines. Lorsque l’obscurité nocturne fut pleinement déployée, lorsque la campagne fut silencieuse et déserte, nous nous dirigeâmes vers l’endroit où gisait le trésor. La chèvre d’or parut hésiter à nous suivre ; elle marcha cependant mais avec des signes d’impatience de plus en plus vifs à mesure que nous approchions. Deux ou trois fois elle mordilla ma robe et la tira comme pour me dissuader d’avancer. Possédée de mon ambitieuse ardeur, je n’accordai aucune attention à ce symptôme.

» Un orage qui s’amoncelait à l’horizon, les grands nuages qui montaient dans le ciel et le vent qui soufflait par funèbres rafales accéléraient notre marche ; car je tremblais de voir mon entreprise ajournée par la tempête. Arrivée au fatal endroit, je le désignai à la chèvre d’or. Trois fois elle bondit en arrière ; mon insistance la ramena. Forcée par cette obstination, elle frappa du pied la terre qui répondit par un sourd gémissement. Du point qu’elle avait frappé jaillit un éclair. Le sol se déchira ; un rayon de la lune brilla soudain à travers une éclaircie de nuages et je reculai éblouie par l’éclat magique d’un amas d’or, de diamants et de pierres précieuses. Ainsi que nous en étions convenus et conformément aux instructions du manuscrit syriaque, je n’approchai point les mains. Sur mon ordre, mon fils s’avança pour recueillir ces richesses et en remplir un grand sac de cuir dont nous avions eu soin de nous munir. À peine y avait-il touché que l’orage éclata, mêlé de pluie, de grêle et de tonnerre. La chèvre d’or bondit, me frappa de ses cornes à la région du cœur et disparut dans l’espace. Ce choc ne me fit aucune blessure, mais répandit dans mon être un indicible malaise. Cependant l’orage s’éloignait ; je surmontai ma faiblesse. Excité par moi, mon fils enleva tout ce qui brillait dans la terre humide, et l’aube n’avait pas encore lui que notre précieuse conquête était chez moi solidement enfermée.

» À mon grand étonnement, la possession de tant de richesses ne me donna pas le contentement que j’avais rêvé. Mes nuits étaient troublées par des songes funèbres. Le malaise éprouvé lorsque je fus frappée par la chèvre d’or continua de m’appesantir. Je cherchai à le secouer en jouissant de mes trésors. J’entrepris de vastes constructions destinées à remplacer par un palais la masure dont l’acquisition m’avait ouvert la voie de la fortune. Hélas ! vains efforts ! mon inexorable tristesse retombait toujours sur mon cœur ; et, pour comble de douleur, je voyais mon fils miné par une langueur dont la cause et les progrès déroutaient tous les calculs de la science et rendaient vains tous mes soins. Plus de deux années se passèrent ainsi. Vers la fin de la troisième, mon malheureux enfant mourut dans mes bras, et, dévorée par le plus sombre désespoir, je restai seule au sein de mes inutiles trésors. Je cherchai quelque distraction dans un retour à ces études abstraites que j’avais abandonnées depuis la réalisation du désir qui me les avait fait entreprendre.

» Un soir, en parcourant un carton que je n’avais jamais ouvert et où étaient classées les dernières notes de Debrua, je tombai sur un feuillet contenant une traduction en langue vulgaire du manuscrit syriaque relatif aux trésors des trépassés. La phrase dont je n’avais su lire que les deux premiers tiers se terminait ainsi :

« ..... Car le premier qui y touche meurt avant la fin de la troisième année. » À cette lecture, le feuillet tomba de mes mains ; un nuage passa sur ma vue ; mes nerfs se tendirent ; mes dents claquèrent ; un froid mortel se répandit dans tout mon corps et me glaça le cœur. Ainsi, j’avais moi-même assassiné mon enfant !..... Mes fatales richesses me devinrent odieuses. Mes jours et mes nuits se passaient dans les larmes. J’invoquais la mort, qui restait sourde à mon appel.

» Une nuit, je crus voir en songe le fantôme de mon enfant. La sévérité de son front n’était pas sans douceur.

» Ma mère, me dit-il lentement, l’aumône expie et la religion console. » À mon réveil, je méditai cette parole, et, la regardant comme un ordre céleste, je consacrai ma vie à la réaliser. Je dépensai, en fondation d’hospices, de chapelles ou de couvents et en toute sorte d’œuvres charitables, les sommes dont j’avais payé si cher la possession. Je gardai seulement cette maison, que je fis ceindre d’une austère clôture et décorer d’emblèmes conformes à ma triste pensée. Le modique revenu duquel je vivais, avant ma criminelle fortune, me servit à défrayer mon existence de recluse et à répandre autour de moi quelques aumônes. À mesure que je restituais aux pauvres et à Dieu ce que j’avais si funestement ravi aux trépassés, je sentais le calme revenir dans mon âme. Aujourd’hui, les fantômes qui obsédaient mon imagination ont cessé de me poursuivre ; mais l’indicible tristesse dont je me sentis envahie, lorsque la chèvre d’or me frappa en fuyant, pèse toujours au fond de mon cœur.

» Voilà, mon enfant, à quoi expose la possession de la chèvre d’or et des richesses qu’elle nous livre. Persistes-tu encore à la désirer ? »

 

 

 

VI.

 

LA VALLISNÉRIE.

 

 

– « Vos infortunes, répondit Danise profondément émue de ce déplorable récit, ne sauraient m’atteindre si vous m’accordez l’objet de ma demande ; car, vous l’avez dit vous-même, la chèvre d’or ne donne pas seulement la richesse, mais la puissance de réaliser par des moyens surnaturels les plus difficiles entreprises. C’est là ce que j’attends d’elle. Mon but est si noble, si élevé, si pur, que Dieu qui est toute justice ne saurait permettre qu’il m’en advienne malheur. Devrais-je même y périr, mon trépas ne serait-il pas doux s’il rendait le bonheur à mon père retrouvé, l’honneur à ma sœur et la liberté à mon pays ? – Héroïque enfant, dit en l’embrassant Olivière, puisses-tu réussir dans tes projets et obtenir toutes les félicités que tu mérites ! Suis-moi, je vais te mettre en possession de la fleur qu’aime la chèvre d’or. »

Olivière ouvrit une porte cachée derrière une tapisserie, descendit un escalier pratiqué dans l’épaisseur du mur et conduisit Danise sur une terrasse. Devant elle s’étendait jusqu’au Rhône un jardin ombragé de beaux arbres, décoré des fleurs les plus rares et peuplé de volières pleines d’oiseaux exotiques. « Voici, dit Olivière en traversant le jardin, la seule partie de mon luxe à laquelle je ne me suis pas senti le courage de renoncer. J’ai fait enlever les vases, les statues, tous les travaux profanes de l’homme. Mais ces végétaux, ces volatiles si beaux et si frêles, ne sont-ils pas l’ouvrage du Créateur ? Les soins que je prends de leur bien-être ne peuvent-ils pas être rangés parmi ces œuvres de charité dont la Providence nous donne à la fois le précepte et l’exemple ? »

Arrivée au bord du Rhône, Olivière s’arrêta devant un bassin dans lequel une échancrure pratiquée à dessein laissait pénétrer les ondes du fleuve. « Regarde », dit-elle à Danise en lui montrant le bassin. L’œil de Danise suivit cette indication et resta fixé sur le point qu’elle lui désignait. Un léger bouillonnement se manifesta sous les eaux ; puis, à travers la transparence du liquide cristal, Danise vit se dérouler une longue spirale verte qui vint, comme une étoile, s’épanouir à la surface. Le jour sembla lui sourire ; les flots la berçaient avec amour. D’autres fleurs moins gracieuses et moins grandes se détachèrent du fond. N’étant plus soutenues par rien, elles montèrent autour de la fleur principale et lui formèrent un riant cortège ; comme si une attraction magnétique les eût entraînées, elles s’en rapprochaient tour à tour, et leur rapide contact lui imprimait un doux frémissement ; puis elles s’éloignaient et se laissaient entraîner à la dérive : on eût dit une reine recevant les hommages de ses sujets.

Il ne restait plus que trois courtisans autour de la fleur souveraine. « Cueillons-la vite, dit Olivière ; car, lorsque tous les sujets de la vallisnérie lui ont apporté leur tribut, sa spirale se resserre et la ramène au fond des eaux. » Tout en parlant, elle saisit une serpe emmanchée d’un long bâton, coupa la tige, amena la fleur jusqu’à elle, cueillit de grandes herbes dont elle l’enveloppa comme d’un faisceau destiné à lui conserver une fraîcheur salutaire, et, la présentant à Danise : « Voilà, mon enfant, le talisman que je t’ai promis. Lorsque tu auras trouvé la chèvre d’or, ce qui m’est arrivé ne doit pas t’empêcher d’accepter les trésors dont elle pourra d’elle-même t’offrir la possession ; car ceux-là n’ont aucun des dangers auxquels exposent les richesses qu’on la force à révéler. Maintenant, que Dieu te conduise ; quand tu le prieras, n’oublie point d’appeler sa miséricorde sur les derniers jours d’Olivière. » Elle ouvrit une porte ; se dérobant à la reconnaissance de Danise qui lui baisait les mains en pleurant, elle la poussa doucement dans la rue et, après avoir soigneusement fermé, rentra dans la solitude de son funèbre palais.

Restée seule dans la rue, Danise prit d’un pas rapide le chemin des Arènes. Joyeuse et le cœur allégé d’une pénible recherche, elle se sentait comme soulevée par les ailes d’une sainte espérance. Il lui tardait d’avoir mis en sûreté dans sa demeure le précieux talisman dont elle ne pouvait se servir qu’à l’aube suivante.

En entrant chez elle et lorsqu’elle s’y fut enfermée, Danise courut s’agenouiller devant une grossière image de la Vierge à laquelle, tous les matins et tous les soirs, elle offrait ses vœux et ses prières ; elle lui adressa de ferventes actions de grâces. À ses pieds elle posa un reste de grande amphore romaine déterré par elle dans un coin du souterrain, le remplit d’une eau limpide et y plongea la gerbe verte au centre de laquelle brillait la précieuse vallisnérie ; puis elle se mit à vaquer aux soins de son petit ménage et à préparer son modeste repas du soir. Un gémissement de son âne, attaché dans le plus profond recoin de la voûte, lui rappela que ce fidèle serviteur n’avait pas encore reçu, ce jour-là, sa nourriture accoutumée.

Elle sortit pour aller la chercher. Lorsqu’elle rentra, quel spectacle s’offrit à sa vue ?... L’amphore renversée jonchait le sol de ses débris, parmi lesquels étaient épars quelques lambeaux des plantes. De la vallisnérie il ne restait plus qu’un fragment de tige !.... Cet irréparable dégât était l’ouvrage de l’âne. Aiguillonné par la faim et alléché par l’odeur des herbes fraîches, l’inintelligent animal avait rompu son licou, renversé le vase et tout dévoré. Crier, se précipiter sur l’âne et le rouer de coups, c’est peut-être ce que vous eussiez fait, ô irascible lecteur ; ma patience, je l’avoue, n’aurait pas été, plus que la vôtre, à l’épreuve d’une si poignante déception. Plus sage que nous, Danise ne se livra point à ces inutiles emportements. Si le colosse romain eût menacé de s’écrouler sur sa tête, la pauvre enfant n’aurait pas été frappée d’une plus profonde stupeur. Le vertige monta à son cerveau ; elle sortit et courut jusqu’à la demeure d’Olivière. Tout était fermé. Danise frappa ; personne ne répondit et rien ne s’ouvrit.

Folle de chagrin, Danise se mit à errer le long du Rhône en roulant dans son esprit mille pensées orageuses. Soudain elle poussa un cri et s’arrêta. Au pied d’un tertre ombragé de trembles, une fleur s’épanouissait sur l’eau et Danise venait de reconnaître la vallisnérie. Elle y courut, se pencha vers elle et la saisit violemment. Ce mouvement fut si rapide et son action combinée avec si peu de prudence, que la pauvre enfant glissa et tomba dans le Rhône, dont le remous l’entraîna. Ses vêtements gonflés d’air la soutinrent. Emportée par ce vaste fleuve prêt à l’engloutir et pressant contre son cœur la fleur cause de son trépas, elle ressemblait à l’Ophélia de Shakespeare. Cependant sa robe s’imprégnait d’eau et allait s’alourdissant. La malheureuse enfant se sentait descendre. « Mon Dieu ! s’écria-t-elle, mourir au moment où je tiens dans mes mains le bonheur de ma famille et la liberté de mon pays ! » C’en était fait de Danise. Mais le ciel devait écouter une plainte si touchante. La divine justice ne voulut pas permettre qu’un tel dévouement fût si fatalement récompensé ! Au détour du fleuve, une barque de pêcheur se trouva voguer dans la direction du courant. On força les rames ; Danise fut recueillie à bord. D’après sa demande, on la déposa sur la rive et elle en fut quitte pour un bain tragiquement prolongé, duquel elle se consola du reste bien vite, en voyant que, dans cette catastrophe, sa vallisnérie n’avait aucunement souffert.

Lorsqu’elle eut remercié ses sauveurs et noté soigneusement dans sa mémoire leurs noms et leurs demeures, Danise rentra chez elle, changea de vêtements, rétablit par un léger repas ses forces qu’avaient épuisées tant de secousses, et, ne voulant pas fermer l’œil, de crainte qu’il arrivât encore quelque malheur à la fleur si chèrement achetée, passa les deux tiers de la nuit tantôt à prier, tantôt à préparer une expédition merveilleuse, qui allait réaliser enfin les grandes choses si longtemps rêvées.

 

 

 

VII.

 

LA CHÈVRE D’OR.

 

 

La nuit régnait encore profonde et calme. Les étoiles répandaient leur douce lueur sur la campagne endormie. Dans la limpidité de ce nocturne silence, on n’entendait que les cadences perlées du rossignol ou le chant monotone du berger.

Assise sur un rocher, au sommet de la colline de Cordes, Danise attendait impatiemment le premier rayon. Celui qui l’aurait vue ainsi, drapée dans sa mante, penchée vers la plaine, l’œil ardemment fixé sur l’horizon et tenant à la main sa fleur magique, l’eût prise pour une fée ou pour une prêtresse des anciens jours.

Cependant, les étoiles commençaient à pâlir ; à l’orient l’horizon blanchissait, tandis que les ombres, comme un voile qu’on replie, s’accumulaient à l’occident. Une vapeur pourprée monta dans le ciel. Un souffle frais et léger traversa l’atmosphère ; puis, dans l’azur nuancé tour à tour des plus merveilleuses couleurs, la pourpre fut éclipsée par l’or, et le disque du soleil commençant à paraître lança sur la terre une gerbe radieuse. Ce qui éblouit le plus le regard de Danise, ce ne fut pas cette apparition, mais celle d’un point lumineux qui, sur la colline de Cordes, refléta le premier rayon. Le point lumineux se dirigeait vers la jeune fille ; il grandit en approchant et Danise émerveillée ne tarda pas à distinguer les formes sveltes d’une chèvre resplendissante d’un éclat surnaturel ; cet éclat était celui de l’or le plus pur. La chèvre d’or vint s’arrêter devant Danise qui, tremblante d’émotion, lui tendit sa vallisnérie. La chèvre s’en empara et le mouvement de sa tête, l’oscillation de sa queue témoignaient du plaisir qu’elle éprouvait en la croquant. Lorsqu’elle eut achevé ce friand déjeuner, la chèvre d’or vint lécher les mains de Danise et se coucha à côté d’elle, comme pour lui montrer qu’elle se mettait complètement à sa discrétion. Danise ravie promena ses jolis doigts sur le précieux métal recourbé en cornes brillantes, effilé en poil souple et fin et animé d’une vie surnaturelle. Elle remercia le ciel de lui avoir enfin accordé l’objet de tant de vœux.

La chèvre d’or se leva, fit quelques pas en avant et sembla inviter Danise à venir avec elle. Celle-ci se leva à son tour et suivit son merveilleux guide. La chèvre la conduisit à l’entrée de l’excavation celtique taillée dans ce banc de roche qui forme le plateau supérieur de la colline. Arrivée au fond, elle frappa le sol. Un sifflement se fit entendre ; une couleuvre sortit d’une fissure et disparut en rampant. Avec ses pieds de devant la chèvre fit comprendre à Danise qu’il fallait élargir ce trou. Armée de son couteau Danise enleva la terre, écarta quelques pierres et, sous une dalle qu’elle souleva avec peine, vit soudain étinceler les pierreries les plus rares, les métaux les plus précieux fondus en lingots ou façonnés en monnaies. Se rappelant ce que lui avait dit Olivière sur le peu de danger des trésors offerts par la chèvre d’or, comprenant d’ailleurs combien la possession de celui-ci pourrait contribuer au succès de son entreprise, elle remercia la chèvre en la baisant au front. Pour le moment, elle se borna à prendre quelques poignées de pièces sarrazines, et, recouvrant soigneusement le reste, remit les choses dans l’état où elle les avait trouvées. La chèvre parut approuver le parti adopté par Danise. Elle toucha légèrement le sol qui reprit sa solidité première et son aspect verdoyant. Il devenait impossible de soupçonner que là était caché un secret et qu’on y avait déjà porté la main.

Sortant du souterrain, la chèvre d’or descendit rapidement le versant oriental de la colline, traversa la plaine et, décrivant un habile contour pour éviter les marais, se dirigea vers les prairies si gracieusement épanouies au pied de Montmajor. C’est la partie la plus variée, la plus riante, la plus riche en végétation de ce merveilleux site. De grands roseaux, des cannes élancées aux longues feuilles retombantes et autour desquelles entrelace la légèreté de ses fils, étale les dentelures de son feuillage et suspend ses blanches clochettes la vagabonde famille des liserons, qui élèvent au-dessus de l’herbe profonde leur tige souple balancée par la brise et donnent au paysage quelque chose d’une sauvagerie étrangère. À leurs pieds, se développent les grandes mauves ; l’aron entrouvre ses cornets d’ivoire qui recèlent un pistil d’or ; et nulle part les marguerites, les violettes et les anémones n’épanouissent aussi largement leurs riantes étoiles. Ce ne sont partout que gazouillements d’oiseaux dans leurs nids balancés par les lianes, bourdonnements d’abeilles et vols étincelants de papillons sur les fleurs. De vieux ormes bizarrement recourbés ombragent ce jardin naturel dont l’aspect est tout primitif. Dans le banc de roche à pic le long duquel il s’étale, s’ouvrent des fissures, des écartements qu’on dirait taillés par l’épée de Roland. Là s’avancent aussi des blocs gigantesques à demi voilés sous des vignes sauvages, ou s’ouvrent des grottes que Virgile eût choisies pour le repos de Tityre et les amours de Galathée. Une de ces grottes avait été convertie en pieuse retraite par saint Trophime, premier évêque des Gaules. C’était là qu’il se retirait lorsqu’il voulait méditer loin des hommes et se rapprocher de Dieu ; c’était là qu’il recevait ceux qui venaient déposer dans son sein l’aveu de leurs fautes ou demander des conseils à sa sagesse. Après sa mort, on appela cette retraite Confessionnal de saint Trophime. Une chapelle y fut élevée pour perpétuer ce pieux souvenir et un ermite la desservit.

Conduite par la chèvre d’or, Danise arriva devant cette chapelle, traversa le jardin de l’ermitage et gravit un escalier qu’ombrageaient des lauriers et des grenadiers et que sanctifiait une voix rustique. La porte de l’ermitage était ouverte. La chèvre entra. Danise la suivit. Sous la première voûte, elle ne vit que trois cercueils taillés dans le roc. Deux étaient recouverts de leurs dalles et avaient reçu le funèbre dépôt qu’ils devaient garder jusqu’au jour du dernier jugement. L’autre, ouvert et vide, l’attendait encore.

Tandis que Danise contemplait ces tombes, un gémissement, parti du fond de la seconde voûte, la frappa soudain et pénétra son cœur. Elle s’élança dans les ténèbres vers le point d’où il venait et chercha en tâtonnant. La chèvre d’or la suivit ; l’éclat naturel de son poil illumina la caverne, et, sur une couche d’herbe sèche, sous le froc de l’ermite, Danise reconnut son père, qui se mourait lentement, miné par les fièvres, fléau permanent de ces belles contrées. Tandis qu’elle le pressait sur son cœur et l’arrosait de ses larmes, en proie à l’hallucination d’une crise terrible, le malade étonné la regardait fixement sans la reconnaître. La chèvre d’or s’approcha de Goyran et lui lécha doucement les tempes. Le tremblement qui agitait tout son corps s’arrêta soudain ; sa peau sèche et brûlante devint fraîche et moite ; il reconnut sa fille, se dressa sur son séant, la souleva jusqu’à lui en la serrant dans ses bras et la dévora de ses caresses. Après les premiers transports d’un bonheur si inespéré, Goyran raconta à sa fille comment, échappé à mille périls et longtemps errant dans les environs de sa métairie en ruines, où il n’avait pu découvrir aucune nouvelle de sa chère Danise et de leur bonne Younarde, il était arrivé dans cette retraite. L’ermite venait de rendre le dernier soupir ; personne ne le savait encore ; Goyran le plaça dans sa tombe, revêtit ses habits et s’installa dans sa demeure. Grâce à ce déguisement, il avait échappé aux recherches de Robastre, qui furent, du reste, bientôt interrompues par de plus importants objets.

À son tour, Danise raconta sa vie depuis le sac de la Verdelette, ses projets, ses traverses, le succès dont le ciel avait enfin couronné sa persistance et les belles espérances qu’elle pouvait, dès ce jour, regarder comme des certitudes. Ravi de ce récit, Goyran contempla avec respect cette chèvre-fée qui lui ramenait Danise, venait de lui rendre la santé et promettait tant de merveilles. Danise n’osa pas lui parler de sa sœur, car, irrité de sa fuite sacrilège, Goyran avait défendu que son nom fût jamais prononcé devant lui ; mais elle l’entretint des ennemis de leur religion et de leur patrie, des projets qu’elle formait pour renverser leur domination. « Maintenant, dit-elle, grâce à le chèvre d’or, me voilà certaine de pénétrer dans leur repaire, d’y surprendre leurs secrets, et de déjouer leurs desseins. Lorsque je saurai tout ce qu’il faut que je sache, je viendrai vous en instruire et nous concerterons ensemble la marche à suivre. » – « Bien, mon sang ! bien, ma fille ! s’écria Goyran en la pressant sur son cœur, je n’ai plus le droit de me plaindre et de maudire, puisque le Ciel m’a donné une enfant si digne de son pays et de moi. »

Le jour commençait à pencher vers son déclin et la chèvre d’or regardait alternativement sa maîtresse et la porte, comme pour indiquer qu’il était temps de se retirer. Danise prit congé de son père en lui promettant de revenir le lendemain.

Elles s’éloignèrent de Montmajor. La chèvre d’or décrivit de longs circuits et s’arrêta enfin devant un amas de broussailles qui s’écartèrent à son approche. Au centre s’ouvrait un gouffre dans lequel sauta la chèvre d’or. Animée d’une sainte confiance, Danise l’imita sans hésiter. Les broussailles se refermèrent sur leurs têtes. Le saut vraiment périlleux de la courageuse Danise la fit tomber sans blessure sur une épaisse couche de gazon et de mousse. Devant elle s’ouvrait un antre sombre, d’où sortirent des volées de hiboux et des chauves-souris effrayées par ce bruit insolite. L’aspect de la chèvre d’or éblouit, arrêta ces volées funèbres et les pétrifia de terreur. La chèvre d’or entra dans la caverne qui se ramifiait vers le fond. Ces souterrains s’entrelaçaient en labyrinthes ; il était impossible d’en comprendre la direction et d’en prévoir la fin. Ils semblaient se plonger dans le sein de la terre et conduire au vestibule de l’enfer.

Rien, cependant, ne put ébranler le grand cœur de Danise ; traversant d’un pas ferme ces ténébreuses horreurs, elle suivait sa chèvre lumineuse, comme les enfants d’Israël suivaient la colonne de feu. N’avait-elle pas, elle aussi, une terre promise à conquérir ?

 

 

 

VIII.

 

GOYRANE.

 

 

Celui qui, placé sur la rive du Rhône où est aujourd’hui le faubourg de Trinquetaille, contemple la ville d’Arles se déployant sur le bord opposé, remarque un monument circulaire, en briques assombries par les siècles et dont la forte architecture porte le cachet romain. C’est, en effet, tout ce qui reste du palais que l’empereur Constantin se fit construire à Arles. On le nomme vulgairement Palais de la Trouille. De larges pans de ses constructions sont perdus dans les maisons voisines qu’exploitent de triviales industries. Quelques lavandières déploient à ses pieds la double rumeur de leur caquetage et de leurs battoirs retentissants. Rien ne fait aujourd’hui deviner dans cette ruine l’impériale grandeur dont elle fut le siège. À l’époque de notre récit, c’était le monument romain le mieux conservé d’Arles ; aussi le chef des Sarrazins en avait-il fait son palais.

La situation toujours incertaine, en Provence, et constamment militante de ces conquérants, ne leur permit pas d’y déployer, comme en Espagne, la richesse originale, la merveilleuse légèreté de leur architecture. Ils se servirent de ce qu’ils trouvèrent, se contentant d’y étaler ce luxe des choses usuelles de la vie orientale qu’ils pouvaient emporter avec eux. Il en résultait de singuliers contrastes entre le caractère des édifices et celui de l’ornementation dont ils les décoraient en passant. Nulle part ces contrastes ne furent aussi frappants que sous les voûtes massives du palais de Constantin qu’Ibin-Iussuf, pour complaire à Goyrane, avait orné des plus riches inventions de la civilisation orientale. Le souvenir d’Ibin-Iussuf étant resté sacré chez ses frères d’armes ; Robastre n’avait point osé déposséder sa famille. Goyrane continuait donc à être la sultane de ce palais et à y jouir des splendeurs acquises au prix de ses devoirs les plus sacrés, de ses affections les plus saintes. Y trouvait-elle du moins quelque bonheur ? Il était permis d’en douter en voyant le voile d’ennui répandu sur son front, le soir du jour où Danise conquit la chèvre d’or et retrouva son père.

Les derniers rayons du couchant traversant les treillages d’or et les vitraux en verres de couleur adaptés aux pleins cintres des fenêtres romaines répandaient des teintes ardentes sur les tissus de Surate et de Cachemire qui drapaient les murs, sur la porcelaine dont on avait couvert le pavé, et semblaient enflammer les vases d’onyx et d’agate dans lesquels s’épanouissaient des bouquets où brillaient entremêlés la rose et le safran. À demi couchée sur les coussins d’un moelleux divan, les pieds reposant sur un tapis tressé de plumes coloriées, Goyrane tenait ouvert sur ses genoux un coffret en bois de santal, à cases d’ébène, contenant des essences, des bijoux, de la poudre d’aloès et de Comari, du savon de Rica et de la pâte d’amandes de Coura. Elle essaya de se distraire, en parcourant ces frivoles trésors récemment apportés par un navire levantin. N’y trouvant aucun plaisir, elle fit emporter la cassette et ordonna à ses femmes de l’amuser par des chants ou par des récits. Autour d’elle vinrent se ranger de jeunes esclaves Géorgiennes, Grecques ou Mingréliennes, et chacune s’efforça de charmer l’ennui de sa belle maîtresse. Mais, ni le son de la doucine, ni celui du psaltérion accompagnant la voix sur le mode Nava qui sert en Asie à pleurer l’absence, ni l’amoureuse Ghazelle, ni la champêtre Casside, ni l’air et la danse de l’ardente Zambra, rien ne parvint à émouvoir son indifférente langueur. D’un geste, elle congédia ses femmes et ordonna qu’on lui envoyât sa nourrice.

Younarde (car c’était elle-même enlevée pendant le sac de la Verdelette, amenée captive au palais d’Ibin-Iussuf et sauvée par les prières de Goyrane à qui Robastre voulut bien l’accorder), Younarde accourut, essaya de consoler sa fille et n’y réussit pas mieux que les belles esclaves. Cependant, la nuit commençait à se répandre. Younarde s’éloigna pour veiller aux travaux du soir. Goyrane se leva lentement, écarta une draperie et entra dans sa chambre.

C’était une vaste rotonde décorée à la persane et doucement éclairée par un flambeau de cire parfumée que voilait une urne d’albâtre. Dans un coin, sur de riches coussins, dormait un enfant beau comme une fleur épanouie dans un vase d’or. Goyrane prit la lampe, s’approcha avec précaution et, contemplant le charmant dormeur : « Non, murmura-t-elle à voix basse, non, mon enfant, tu n’augmenteras pas le nombre des sectateurs de leur faux prophète ! Tu es trop beau ; Dieu t’a donné à moi trop tendre et trop pur pour que je permette que tu deviennes la proie des enfers ! Dussé-je mourir, dusses-tu périr toi-même avec moi, tu n’auras point d’autre foi que la foi de mes ancêtres. C’est bien assez du crime de la mère sans y ajouter l’apostasie du fils et sa damnation éternelle ! »

Ainsi, dans cette âme que les séductions de l’orgueil avaient trouvée si vaine et si faible, le sentiment religieux s’était conservé brûlant et pur, et la tendresse maternelle l’exaltait jusqu’à l’héroïsme. Ô Goyran ! si vous pouviez, dans ce moment, entendre, contempler votre fille, admirer la beauté sublime de son regard, la puissance de résolution dont tous ses traits sont empreints ; si vous pouviez la voir, régénérée par l’amour maternel, devenue Provençale et Chrétienne auprès du berceau de son enfant, vous n’auriez plus la force de la maudire ! Que dis-je ? vous la béniriez, comme Danise, et vous vous écrieriez, en la pressant dans vos bras : « Bien, mon sang ! bien, ma fille ! enfin je te retrouve digne de ta foi, de ton père et de ton pays ! »

Lorsque tout fut endormi dans le palais, Younarde se rendit, selon sa coutume, dans la chambre de Goyrane. C’était le moment où elles échangeaient leurs confidences. Après une longue causerie elles allaient se séparer pour dormir, lorsqu’un léger bruit attira leur attention. La draperie se souleva : une chèvre d’or bondit légèrement dans la chambre et vint en folâtrant baiser les mains de Goyrane. Après elle entra une jeune fille pauvrement vêtue.

Trois cris étouffés se confondirent ; Goyrane et Younarde avaient reconnu Danise et la pressaient dans leurs bras. Si l’instinct de son cœur ne l’eût pas avertie, Danise n’aurait pas aussi facilement reconnu sa sœur. En effet, ces longs cheveux parfumés, bouclés avec art, ces tresses entrelacées de perles d’Hévila, ces sourcils peints à l’antimoine, ces bracelets, ces colliers d’ambre des Maldives, ces fleurs et ces étoiles piquées sur les mains, ces tissus brillants comme le soleil, transparents et légers comme l’air, ces cercles d’or ornés de kal-kals (petites sonnettes d’argent) ceignant l’attache délicate des pieds, tous les somptueux détails d’un luxe que ses rêves même ne lui avaient jamais fait pressentir, suffisaient bien pour dérouter les souvenirs de Danise et l’empêcher de deviner la simple paysanne de la Verdelette sous le brillant attirail d’une sultane. Mais le cœur, nous l’avons dit, a des instincts que rien ne trompe. Ce fut donc avec l’effusion la plus spontanée que Danise répondit aux caresses passionnées de sa sœur.

Elles avaient tant de choses à s’apprendre que, pendant quelques instants, elles se contemplèrent sans pouvoir prononcer une parole. Puis, ce fut un conflit, un assaut de questions dans lequel il fallut bien que Danise cédât comme la plus jeune et surtout comme celle qui, ayant retrouvé leur père, avait à donner les plus importantes nouvelles. Lorsqu’elle eut tout dit et expliqué l’heureux mystère de la chèvre d’or : « À ton tour, maintenant », ajouta-t-elle en pressant les mains de sa sœur.

Alors Goyrane lui raconta par quelles séductions elle avait été entraînée à l’oubli de ses devoirs. « Je ne cédai cependant, ajouta-t-elle, qu’à condition que mon enlèvement ne serait accompagné d’aucune de ces violences qui auraient pu faire tomber des malheurs sur ma famille et que ma foi serait toujours respectée. Je m’étais figuré qu’à force de bienfaits, j’amènerais notre père à me pardonner et à se réconcilier avec Ibin-Iussuf que je savais digne de son estime. L’inflexibilité de mon père et sa prise d’armes furent les premiers chagrins de ma nouvelle existence et les premiers traits de lumière qui me firent mesurer la profondeur de ma chute. Un fils me naquit. Loin de me faire oublier mes peines, cette naissance ajouta à leur amertume, car j’appris que la loi de Mahomet prescrivait que tout fils né d’un musulman devait professer la foi de son père. N’étant engagé par aucune promesse contraire, Ibin-Iussuf déclara lui-même qu’il en serait ainsi. Tout mon être se souleva à cette pensée ; je descendis aux larmes et aux prières. Ibin-Iussuf persista à me dire que ce que je demandais était au-dessus de son pouvoir. Il partit pour une expédition périlleuse et sa mort me laissa livrée au farouche Robastre, dont le premier acte fut l’incendie de notre maison et la dispersion de notre famille. Je tremblai pour mon fils et pour moi-même ; mais, à mon grand étonnement, le barbare qui venait à moi plein de sinistres projets s’adoucit en me voyant ; il me laissa continuer à jouir de ces grandeurs et de ce luxe qu’Ibin-Iussuf avait si amoureusement réunis autour de moi. Trompée un instant, je crus, comme le public, que Robastre avait été retenu par la crainte de soulever contre lui, en maltraitant la veuve et l’enfant d’Ibin-Iussuf, les Arabes déjà mécontents de voir le rang suprême occupé par un Berber. Ce motif entrait en effet pour beaucoup dans la conduite de Robastre ; mais il n’était malheureusement pas le seul ; ma beauté fatale avait frappé le barbare. Sa passion se déclara. N’osant pas employer la violence, car il me voit trop bien protégée par les tribus arabes constamment pressées autour de ce palais, il essaie de me conquérir par la douceur. Ainsi se passe ma triste existence partagée entre les entreprises d’une passion redoutable et l’avenir désolant de mon fils. Mais, puisque te voilà, je suis sauvée, car le chemin qui t’a conduite ici peut bien me remmener avec toi, loin de ces murs odieux ? »

« – Sans doute, répondit Danise. C’est pour cela que je suis venue ; te délivrer est un de mes vœux les plus chers. Cependant, nous avons à remplir des devoirs supérieurs à notre existence même. Il ne s’agit pas seulement de sauver notre famille, mais, avant tout, de délivrer notre pays. D’ailleurs, où irions-nous et comment te dérober aux recherches aujourd’hui toutes-puissantes de nos persécuteurs ? Pour le succès de mes projets, il est nécessaire que tu restes encore quelques jours dans ce palais, afin de surprendre les secrets de nos ennemis et de me tenir au courant de leurs plans. Tous les soirs je viendrai m’en informer. Quelques chrétiens éprouvés les feront connaître en temps utile au terrible Charles-Martel et à son frère Childebrand dont l’armée, m’a dit ce matin notre père, s’avance pour exterminer les infidèles. Quand le moment suprême sera venu, ouverts par la chèvre d’or, ces souterrains qui m’ont conduite jusqu’à toi feront entrer dans Arles les soldats du Christ et nous ramèneront dans les bras de notre père. »

La chèvre d’or sembla, par un geste d’assentiment, approuver complètement ce projet et en garantir le succès.

« Vois, cependant, ajouta Danise, si tu ne penses pas que le danger soit ici trop pressant pour toi ? – Non, répondit Goyrane convaincue par l’accent inspiré de sa sœur et électrisée par son courageux dévouement. Robastre et ses Berbers sont partis ce matin pour marcher à la rencontre de l’armée chrétienne et je n’ai rien à redouter des Arabes restés autour de moi. D’ailleurs, y eût-il quelque péril, n’est-il pas juste que je le brave, comme tu le fais toi-même, et que je partage tes dangers, puisque tu m’associes à la gloire de ton entreprise ? C’est d’autant plus mon devoir que, moins sage et moins heureuse que toi, j’ai beaucoup à expier pour reconquérir l’affection de notre père et pouvoir me présenter sans baisser le front devant ce peuple provençal à qui j’ai donné le droit de me mépriser ! Va donc, noble sœur, va combiner le grand œuvre de la délivrance ; tu trouveras toujours ici une courageuse complice. Mais, avant de me quitter, regarde cet ange et dis-moi si ce ne sera pas un bien beau jour où, grâce à toi pardonnée, je pourrai enfin le déposer sur les genoux de mon père ? » Et, l’attirant vers les coussins, elle lui montra son enfant endormi.

Émue et charmée, Danise déposa un baiser sur ce front si tendre et si pur. La chèvre d’or l’effleura aussi de ses fines lèvres ; puis, se dirigeant vers la porte, fit comprendre qu’il fallait se séparer. Les deux sœurs se quittèrent en se promettant de se revoir et de se concerter tous les jours.

Lorsque sa nourrice se fut retirée, Goyrane s’agenouilla pour remercier le ciel. Elle s’endormit enfin, bercée par de beaux rêves ; car, désormais réconciliée avec elle-même, elle se sentait au fond du cœur la force que donne la conscience d’un grand dessein et d’un héroïque dévouement.

 

 

 

IX.

 

LA BATAILLE D’ARLESCHAMPS.

 

 

Heureuse et fière d’avoir retrouvé sa sœur, Danise raconta cette entrevue à son père. Goyran partagea le bonheur, le saint orgueil de Danise et approuva le plan arrêté par elle. Il fut convenu que Danise irait trouver ceux de ses anciens compagnons d’armes qui vivaient encore cachés soit à Arles, soit aux environs. Avertis par elle, ils viendraient se concerter avec lui, observeraient tous les mouvements des Sarrazins et transmettraient à l’armée chrétienne les renseignements qui devaient infailliblement la conduire à la victoire. L’activité de Danise se multiplia tellement et la chèvre d’or la dirigea si bien, qu’en peu de jours elle eut établi toutes les ramifications d’un vaste complot embrassant les deux rives du Rhône. Si quelqu’un avait pu soupçonner ce qui se tramait ainsi, celui-là aurait remarqué que les visites au confessionnal de Saint-Trophime devenaient bien fréquentes et que les pèlerins avaient une singulière allure. Mais préoccupés de grands et imminents dangers, les chefs sarrazins ne pouvaient s’apercevoir d’un si mince détail. Comment, du reste, auraient-ils supposé que, dans la cellule d’un pauvre ermite, se préparait la défaite de leurs armes et la ruine de leur puissance ?

Ainsi que Goyran l’avait annoncé à sa fille, touché des maux de la Provence et voulant porter un dernier coup aux mécréants déjà si terriblement abattus dans les plaines de Poitiers, Charles-Martel avait envoyé son frère Childebrand s’emparer d’Avignon et s’avançait lui-même avec son allié Luitprand, roi des Lombards. D’un autre côté, Guillaume, fils de d’Aimery de Narbonne, et son neveu Vivien avaient rallié les chrétiens du Languedoc et marchaient vers la Provence. De la jonction de ces trois armées dépendait le succès de la campagne.

Obligé de diviser ses forces, Robastre avait feint de les porter toutes contre les princes de Narbonne. Mais il se borna à détacher son lieutenant Alhaor pour leur disputer le passage du Rhône, et remonta rapidement la rive gauche de ce fleuve et marcha sur Avignon. Il comptait surprendre cette ville et s’en emparer avant l’arrivée de Charles-Martel. Les émissaires de Goyran déconcertèrent cette manœuvre ; ils instruisirent les princes de Narbonne de ce qu’avaient de peu redoutable les forces qu’on leur opposait, devancèrent à Avignon l’armée sarrazine et y organisèrent la résistance. Le Rhône fut passé ; Avignon se défendit. Charles-Martel et Luitprand arrivèrent à la tête d’une puissante armée et défirent les troupes fatiguées de Robastre. Battus sur tous les points, les Sarrazins se replièrent en désordre et se concentrèrent sur Arles.

Au sud-est de cette ville et à quelques pas des remparts, les Romains avaient établi un somptueux cimetière qu’ils appelaient Elysæi-Campi. Le christianisme le bénit et l’adopta sous le nom d’Alyscamp, en souvenir de ces premiers martyrs que de pieuses matrones y avaient secrètement inhumés. Ce cimetière occupait une succession de collines et ceignait un tiers de la ville, du côté de la plaine de Crau. Ce fut là que Robastre rallia les débris de ses deux armées. Jugeant l’autre côté de la ville suffisamment défendu par le fleuve et la position favorable pour s’appuyer, déployer jusqu’au Rhône un front de bataille et disputer le terrain, il s’organisa à l’Alyscamp, en fit le centre de ses opérations, et tout se prépara pour faire tomber sur cette terre depuis si longtemps consacrée aux funérailles une large moisson de cadavres.

Des tentes se dressaient, fragiles habitations de la vie, parmi ces monuments séculaires de la mort. L’étendard du croissant flottait au milieu des emblèmes chrétiens sculptés sur des sépultures ; les chefs-d’œuvre du ciseau romain tombaient sous le marteau des Berbers et s’accumulaient en retranchements. Dépaysés sous ce ciel inclément, les chameaux et les dromadaires que les Sarrazins employaient au transport des bagages promenaient sur cet étrange spectacle un regard mélancoliquement étonné. On eût dit l’esprit sauvage des solitudes orientales cherchant à comprendre comment les heureux possesseurs de l’Hyémen, les fiers souverains de l’Atlas pouvaient préférer de tels sites et une vie si précaire aux paysages grandioses, à la poétique existence de leurs magnifiques contrées.

Le cri strident de l’Albogon, le sourd fracas de l’Altambor roulant de sépulcre en sépulcre, proclamèrent que le danger était proche et tout se prépara pour le combat. À côté de Robastre se plaça son lieutenant, le fanatique Alhaor ; dans toutes ces courses, Alhaor se faisait suivre de son cercueil, et, après chaque combat, y secouait la poussière de ses armes (cette poussière devant, disait-il, former une couche qui l’enlèverait en Paradis). Il était accompagné de Zinaïm l’illuminé qui, dans un rêve, avait vu la liste des élus, dressée par un ange, et, n’y trouvant pas son nom, supplia l’ange de l’inscrire parmi les serviteurs des élus, puis se voua à la guerre sainte. À ces guerriers vint se joindre Tharec, que dévorait un farouche désespoir depuis la prise de Narbonne. On racontait que, dans cette ville, au sac d’un couvent, il avait trouvé une jeune religieuse dont la beauté l’enflamma. Il voulut la violer : la sainte fille résista, et, comme prix de sa rançon, lui offrit un onguent qui rendait invulnérable. Pour le convaincre, elle proposa d’en faire sur elle-même l’expérience, s’en frotta le cou et le présenta au glaive de Tharec avec un tel sourire de confiance que le barbare frappa. La tête roula sur le pavé et le ciel compta une martyre de plus. Cette catastrophe avait rendu plus morose encore l’humeur naturellement sombre de Tharec et exaspéré sa haine contre les chrétiens. Tous ces chefs et beaucoup d’autres s’étaient oints et parfumés avant de prendre les armes, pour se préparer à la possession des houris promises par Mahomet aux croyants morts dans le combat.

De grands nuages de poussière sillonnés d’éclairs annoncèrent l’arrivée de Charles-Martel et de Childebrand. « Adorateurs du seul vrai Dieu », s’écria Alhaor saisi d’un transport soudain de son inspiration fanatique et promenant autour de lui de flamboyants regards, « le prophète m’est apparu dans un songe : il plongeait sa main fermée dans le Rhône et le fleuve tarissait ; il la rouvrait et le fleuve reprenait son cours. L’empire de Provence est donc promis à son peuple. Marchez et exterminez ces vils idolâtres qui adorent trois dieux. Après la victoire, inhumez vos morts tels qu’ils seront tombés ; ne touchez pas à leurs habits ni à leurs armes ; surtout ne lavez pas leurs blessures, car, au jour du jugement dernier, nos plaies auront l’odeur du musc et seront autant de bouches qui raconteront nos vertus ! »

Un ébranlement général, plus terrible que le fracas de cent ouragans, suivit cette farouche harangue. L’armée chrétienne fondait sur les Sarrazins et déployait devant eux ses masses effrayantes. Les hérauts musulmans avaient eu à peine le temps de proclamer, selon l’usage religieusement observé avant l’attaque, la sommation qui enjoignait aux chrétiens d’embrasser l’Islamisme, que, sur tous les points, le combat était engagé. Si l’attaque fut terrible, la résistance ne fut pas moins formidable, et, vaillamment disputée des deux parts, la victoire flottait incertaine, lorsqu’un immense tumulte éclata sur les derrières du campement sarrazin. Les princes de Narbonne arrivaient avec l’armée du Languedoc, envahissaient l’Alyscamp, saccageaient les tentes et renversaient tout devant eux.

À leur tête marchait le jeune et brillant Vivien, dont la beauté était encore rehaussée par l’enivrement de la bataille. Son enthousiasme vint se heurter contre celui de Zinaïm. Depuis le commencement du combat, Zinaïm croyait voir le ciel s’ouvrir devant lui et les houris sourire à ses grands coups d’épée. Dans ce choc, le beau Vivien tomba mortellement atteint ; mais le triomphe de Zinaïm ne fut pas même d’un instant, car le glaive de Guillaume vengea son parent et fit rouler dans la poudre le jeune illuminé. Certain d’avoir obtenu la place qu’il ambitionnait parmi les élus, Zinaïm mourut en remerciant le Prophète.

La jonction des deux armées chrétiennes rendit vaine la résistance désespérée des infidèles. Dès ce moment, ce ne fut plus un combat, mais une horrible tuerie. L’armée sarrasine se trouva coupée en deux : une partie fut poussée vers le Rhône et précipitée dans ses flots ; l’autre, poursuivie et taillée en pièces, périt dans la plaine de Montmajor. Tel fut ce combat, célèbre dans les vieux écrits sous le nom de bataille d’Arleschamps et en mémoire duquel a été construite la chapelle de Sainte-Croix, qu’une inscription reconnue apocryphe attribue faussement à Charlemagne.

Voyant tout perdu, Robastre se replia sur Arles. Mais il fut obligé d’en forcer l’entrée ; pendant la bataille, les Provençaux ralliés par Goyran et conduits par la chèvre d’or avaient pénétré dans la ville et soulevé le peuple. Il fallut toute la valeur désespérée de Robastre et de ses farouches Berbers pour qu’il pût parvenir jusqu’au palais de Constantin où le poussait sa passion pour Goyrane. Le palais était vide. Vainement Robastre en fouilla les recoins les plus secrets, il ne découvrit aucun indice qui pût le mettre sur la trace de cette belle fugitive. Furieux et désolé de cette déception, il éclatait en blasphèmes, lorsqu’un bruit d’armes fit trembler les voûtes ; les Arlésiens envahissaient le palais. À leur tête marchait Goyran qui, brûlant de venger sa famille et d’abattre le tyran de son pays, fondit sur Robastre et le perça de son glaive.

Le Barbare tomba pesamment sur les dalles qu’inonda son sang détesté. On jeta son cadavre dans le Rhône, et le Lion d’Arles, triomphalement élevé sur le palais de Constantin où il remplaça le croissant, proclama l’expulsion des infidèles, l’affranchissement de la Provence.

 

 

 

X.

 

ÉPILOGUE.

 

 

Vous avez certainement, ô bénévole et intelligent lecteur, l’esprit et le cœur trop bien placés pour que le fracas du grand évènement que je viens de peindre vous ait fait oublier notre charmante Danise et les personnages accessoires de ce véridique récit. Vous marcherez donc volontiers quelque pas de plus avec moi, lorsque je vous aurai promis de vous les montrer réunis, comme dans le premier chapitre de notre histoire, près du Grand-Clar, au pied de l’aqueduc romain, sous la tonnelle de la Verdelette.

Depuis l’expulsion des Sarrasins, deux années s’étaient écoulées pendant lesquelles Danise, par un intelligent emploi des richesses, premier bienfait de la chèvre d’or, fit reconstruire et agrandir la métairie de son père et y réinstalla sa famille si gracieusement augmentée par l’enfant de Goyrane. Le pêcheur qui l’avait sauvée, lorsqu’elle tomba dans le Rhône en cueillant sa vallisnérie, et tous ceux dont le dévouement seconda si vaillamment son noble complot en exécutant les ordres de son père, reçurent, dans la répartition de son trésor, une si large part qu’eux et leurs familles se trouvèrent désormais à l’abri du besoin.

Heureuse au sein du bonheur qu’elle avait su créer autour d’elle, Danise était cependant préoccupée d’une triste pensée : elle songeait à Olivière et se demandait si, par l’intervention de la chèvre d’or, elle ne pourrait rien pour l’adoucissement de ses derniers jours. Elle résolut, enfin, de tenter l’aventure. Lorsqu’elle parla de ce projet, le regard de la chèvre d’or sembla dire : « J’irai pour vous complaire ; mais je ne peux pas vous promettre de faire tout ce que vous désirez. »

Danise partit pour Arles accompagnée de son père et précédée de la chèvre d’or. Chemin faisant, ils rencontrèrent un pauvre endormi sur le bord d’un champ. Danise reconnut Peyruc. Dès qu’il avait vu Arles délivré des Sarrazins, Peyruc s’était empressé d’abdiquer ses grandeurs musulmanes et de redevenir ce que, du reste, il n’avait jamais cessé d’être au fond de l’âme, chrétien pieux et franc arlésien très-amoureux de sa viole. Danise, que cette double misère physique et morale avait toujours émue, s’arrêta devant lui. Sans le réveiller, elle glissa dans sa main une bourse pleine d’or et de diamants. Témoin de cet acte de miséricordieuse sympathie, la chèvre d’or voulut le compléter : oubliant ses griefs, elle promena sa langue sur le front du pauvre insensé. À son réveil, Peyruc se trouva guéri de sa folie et possesseur d’une fortune. Instruit par l’expérience du passé, il résolut de l’administrer sagement.

Pendant qu’il s’émerveillait et cherchait la clé de ce mystère, Danise arrivait devant l’habitation d’Olivière. Comme le jour où elle y pénétra, toutes les portes étaient ouvertes. Elle entra : les serviteurs qu’elle rencontrait, en traversant le vestibule et en montant l’escalier, ne s’opposèrent point à sa marche. Ils avaient tous l’air profondément désolés. En arrivant dans la grande salle, Danise entendit des cris étouffés comme ceux que pousse le patient brûlé par la torture. Au centre, sur un lit en désordre, Olivière agonisante se débattait contre un affreux cauchemar. Les fantômes des trépassés dont elle avait violé et ravi les richesses, celui de son époux mort pour avoir suivi son avide impulsion, l’ombre irritée de son fils tué par elle, lui paraissaient, dans le délire de la fièvre, se dresser autour de sa couche et la pousser vers les flammes éternelles. Navrée à cet aspect, Danise regarda en pleurant la chèvre d’or. Celle-ci secoua tristement la tête et sembla dire : « Je n’y peux rien ; Dieu l’a condamnée. » Elle s’avança pourtant vers le lit. Ses caresses ne guérirent pas la mourante, mais calmèrent sa crise et lui donnèrent une de ces douces agonies pendant lesquelles on se réconcilie avec Dieu, avec les hommes et avec soi-même. Son dernier regard, son dernier serrement de main fut une action de grâces adressée à Danise, qui était venue lui apporter les seuls bienfaits auxquels elle pût prétendre : une agonie calme et une de ces morts chrétiennes qui ouvrent aux grands coupables l’inépuisable trésor des miséricordes divines. Elle lui légua son palais et le jardin où lui avait été donnée par elle la précieuse vallisnérie.

Ce fut le dernier bienfait de la chèvre d’or. Elle fit comprendre à Danise que sa mission était désormais terminée. Le bonheur de Danise ainsi que celui de tous les êtres qu’elle aimait se trouvant solidement établi, le roi des talismans lui devenait inutile ; il se devait aux mortels vertueux qui gémissaient dans l’infortune. Sans doute personne ne se trouva plus qui fût jugé digne de ses faveurs, sans doute Danise emporta dans la tombe le secret qu’elle avait eu tant de peine à conquérir, car, depuis cette époque, on n’a point revu la chèvre d’or. Cela n’empêche pas qu’alléchés par la tradition populaire, beaucoup s’efforcent encore obstinément de la découvrir sur cette colline de Cordes, déception permanente des chercheurs de trésors.

La maison d’Olivière devint, plus tard, le siège de la commanderie des ordres réunis de Malte et du Temple. C’est probablement à l’apparition qu’y fit avec Danise la chèvre merveilleuse faussement interprétée par l’imagination populaire qu’il faut attribuer le préjugé qui accusait les chevaliers du Temple de cacher et d’adorer une chèvre d’or. De nos jours, ce monument en partie reconstruit est connu sous le nom de Grand-Prieuré. Ses murs crénelés frappent et partagent, avec les restes du palais de Constantin dont il est voisin, l’attention du voyageur qui arrive devant Arles en descendant le cours du Rhône. La digne fille du grand peintre Réattu, Madame Grange, a converti cette habitation en sanctuaire des beaux-arts ; elle y fait revivre la beauté d’Olivière et le dévouement, le charmant esprit, les nobles vertus de Danise.

La Provence fut à jamais perdue pour les Sarrazins.

Ils n’y reparurent plus qu’en pirates constamment repoussés, et le Rhône devint pour eux une infranchissable limite. Charles-Martel partagea cette belle contrée à ses leudes. Après sa mort, les Provençaux expulsèrent les Francs ; mais, instruits par tant de malheurs, ils ne commirent plus la faute d’appeler contre eux les Arabes. Ils avaient compris qu’un peuple ne subsiste que par une complète indépendance, et à condition de ne puiser qu’en soi-même les éléments de sa force et de sa grandeur.

 

 

 

Jules CANONGE.

 

Paru dans La France littéraire,

artistique, scientifique

en 1856 et 1857.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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