Le voyage de Lourdes

 

 

 

 

 

 

par

 

 

 

 

 

 

Alexis CARREL

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La locomotive siffla. Aux fenêtres des wagons, des femmes aux manches blanches, et en tabliers blancs, agitaient des mouchoirs. Un vieux prêtre courait le long du convoi, et dirigeait vers son compartiment un malingre paysan affolé.

C’était le directeur du pèlerinage. Louis Lerrac le salua ; il lui serra la main avec effusion et le fit monter dans un compartiment où se lisaient ces mots : « Direction. »

Le train s’ébranla et partit. Le directeur présenta le docteur Lerrac à un ecclésiastique, de mine froide et souriante ; c’était un Vicaire général que son Éminence le cardinal-archevêque avait daigné déléguer à sa place au pèlerinage de Lourdes. Puis chacun s’installa.

Lerrac mit en lieu sûr les solutions de caféine, de morphine, d’éther, et la seringue de Pravaz qui constituaient sa pharmacie de voyage.

Dans ce compartiment de deuxième classe, ils étaient quatre : le directeur, le Vicaire général, et en face de Lerrac, une vieille dame, revêtue d’une belle jupe de soie, qui se tenait toute raide ; ces Messieurs lui parlaient avec la déférence que les ecclésiastiques accordent d’ordinaire aux personnes pieuses et riches. Elle s’appelait Mme de R. Au-dessus de sa tête, plusieurs petits sacs de toile brodée s’entassaient dans le filet. Elle avait quarante-cinq ans environ, une bonne figure rosée et importante, des mains grasses, et les doigts boudinés par ses bagues. Sans doute était-elle la femme de quelque président d’œuvre, de quelque membre influent de la Patrie française.

M. le Vicaire général enfila des gants de filoselle noirs, sortit de son sac une calotte de velours, doublée d’une belle étoffe violette, et s’en coiffa.

Il déplia ensuite le journal conservateur de la localité, s’absorba dans sa lecture, en faisant part à ses voisins, de temps à autre, d’une voix calme et reposée, des réflexions que lui suggérait sa lecture. En face de lui, le directeur du pèlerinage, l’abbé B., le visage ruisselant, se désolait d’avoir laissé deux pèlerins, qui n’avaient pas eu, paraît-il, le temps de monter dans leurs compartiments.

Ce vieux prêtre avait une figure ascétique. Des plis profondément creusés de chaque côté du nez, tombant vers la bouche, dont ils semblaient tirer en bas les commissures. Le menton s’étalait carré et abrupt, sous une bouche sans lèvres, quelconque, taillée brutalement comme à coups de serpe. Mais sous les arcades sourcilières un peu relevées, apparaissaient des yeux bleus, limpides, bons comme des yeux de bon chien, un peu à fleur de tête, qui transfiguraient cette face dure en rayonnant d’un éclat doux et calme. Cette expression de simplicité absolue, on ne la voit guère que dans les yeux des tout petits enfants, ou de quelques moines, d’un frère portier enseveli au fond d’un couvent depuis des années. C’est l’œil du Saint. Son expression seule suffisait à transformer et à rendre sympathique la physionomie très banale et presque inintelligente de ce prêtre. La soutane verte, au niveau des omoplates, était pleine de poussière. Il parlait à M. le Vicaire général avec une grande humilité et, comme Mme de R., lui donnait le titre de Monseigneur.

Le train roulait à pleine vitesse dans la direction du Midi. Il faisait chaud. De gros nuages blancs couraient dans le ciel en projetant une lumière haute et dure. Cette fin d’après-midi du mois de mai était aussi pénible que les plus lourdes journées de juillet. Une grosse artère sinueuse battait sur la tempe de l’abbé B., qui s’épongeait avec un mouchoir à carreaux.

M. le Vicaire général croisa ses mains sur sa poitrine, et ferma les yeux. Lerrac commença immédiatement à classer les quelques observations de malades qu’il avait pu recueillir avant le départ du pèlerinage, et à compulser les dossiers des autres. Ces dossiers, qui lui avaient été confiés par l’abbé B., étaient constitués surtout par les certificats des médecins traitants. La plupart étaient anodins, sans signification précise. Ils ne pouvaient être pour lui d’aucune utilité.

Louis Lerrac était venu pour examiner des malades, et voir s’il y avait vraiment, comme l’assurent les récits de Lourdes, des modifications réelles.

« On a toujours refusé systématiquement d’étudier ce qui se passe à Lourdes. Pourquoi ne pas essayer ? se dit-il. S’il n’y a que des guérisons imaginaires, la perte de temps ne sera pas bien considérable ? Si, d’aventure, il y a un effet réel, quelle qu’en soit d’ailleurs la cause, ce serait un fait qui, constaté de façon vraiment scientifique, pourrait avoir un intérêt considérable.

« Nous ne connaissons presque rien, au point de vue biologique, des phénomènes possibles. Il ne faut rien nier au nom de lois que nous connaissons trop peu.

« Lorsque des faits extraordinaires, comme ceux que les feuilles pieuses attribuent à Lourdes, sont signalés, il est bien facile de les examiner sans parti pris, comme on étudierait un malade dans un hôpital, ou comme s’il s’agissait d’une expérience de laboratoire.

« Si l’on découvre des supercheries ou des erreurs, on a alors le droit de les signaler. Si, par impossible, les faits étaient réels, on aurait la bonne fortune de voir une chose infiniment intéressante, qui pourrait mettre sur la voie de choses fort sérieuses. »

Aussi lorsque l’occasion se présenta de partir pour Lourdes, avec un pèlerinage de malades, Louis Lerrac avait-il accepté avec empressement. S’il avait su l’extrême difficulté de faire des observations sur ces malades, l’impossibilité de les étudier avant le départ, sans doute aurait-il abandonné la partie. Mais à présent il était trop tard.

Le Vicaire général s’éveilla. Le train s’arrêta dans une petite gare. La chaleur augmentait. Les mouches bourdonnaient.

« Nous allons dire le premier chapelet, fit M. le Vicaire général, madame de R. nous fera le plaisir de le réciter. »

Mme de R., confuse de l’honneur, se récusa ; mais le Vicaire général ayant aimablement insisté, elle commença.

De ses gros doigts aux articulations noueuses, l’abbé B. égrenait un gros chapelet de buis, d’un air accablé. Le docteur Lerrac se découvrit et les contempla.

En bourdonnant, les répons aux prières de Mme de R. se succédaient de façon monotone ; sa voix, à l’accent traînant, était un peu bruyante. En la regardant attentivement, on voyait qu’un goitre dépassait le col de sa robe. Elle aussi était une malade, qui venait chercher à Lourdes la disparition de sa tumeur.

M. le Vicaire général enfonça ses mains dans ses manches : il avait une figure fine, pâle, aux mille plis, une jolie bouche, aux lèvres mobiles, des sourcils très noirs en saillie. Les paupières étaient abaissées, et de temps en temps, se relevaient. On apercevait alors le noir éclair de deux yeux intelligents, aux aguets.

« Gloire au Père, au Fils, au Saint Esprit, dit enfin Mme de R., Ainsi soit-il. »

M. le Vicaire général s’informa de la qualité du buffet, de l’endroit où l’on pourrait dîner, et de la qualité respective des différents hôtels de Lourdes. Il donnait l’impression de remplir une corvée qu’il essayait de rendre la moins désagréable possible. L’abbé B., lui, s’inquiétait de ses malades.

– C’est le vingt-cinquième pèlerinage que je conduis à Lourdes, fat-il. La Sainte Vierge nous a toujours favorisés de grandes grâces. Sur trois cents malades, cinquante ou soixante, au retour, se disent améliorés ou guéris.

– Et ceux qui espèrent la guérison, qui ont souffert les douleurs de ce long voyage, fit Larrec ; ceux-là doivent mourir de désespoir et de fatigue, lorsque leurs espérances sont déçues ?

– Vous comptez sans la foi, mon cher docteur. Ceux qui ne guérissent pas, reviennent consolés, et lorsqu’ils meurent ils sont encore joyeux !

Tous deux se tenaient dans le couloir du wagon. Le train filait à grande allure. À travers les nuages, le soleil laissait tomber lourdement ses rayons blancs. Le fleuve, grossi par les pluies printanières, glissait très vite entre ses rives basses, garnies de saules et de peupliers. Sous le vent puissant du midi, les peupliers s’inclinaient avec souplesse, et le feuillage des saules se retournait en montrant leur face inférieure argentée.

Dans la campagne, dont le vaste horizon se noyait dans la brume, on apercevait déjà, autour des fermes, la muraille des cyprès, taches sévères et noires, au milieu des claires couleurs de mai. La vie ardente de la nature éclatait partout. Les malheureux que ce train emportait à travers la campagne faisaient inconsciemment un dernier effort vers la vie.

À six heures du matin, pour fuir l’atmosphère étouffante de son compartiment d’où montaient sans fin les prières monotones du chapelet, Lerrac sortit dans le couloir. Dans le dernier compartiment, quatre séminaristes et une jeune fille aux joues blanches riaient et chantaient des cantiques.

Une famille de bourgeois occupait un compartiment de première classe qu’ils avaient encombré de gros sacs de cuir jaune. Une religieuse à l’air extatique était assise, toute seule, dans le compartiment voisin. Par contre, une famille s’entassait avec un petit enfant aveugle, et un gros ecclésiastique, l’abbé P., qui était en quelque sorte le sous-directeur du pèlerinage. C’était un ancien aumônier militaire. Lui, au moins, paraissait se douter que, dans ce mauvais train, les misérables malades devaient souffrir – et il s’en inquiétait.

« J’ai deux malades qui souffrent beaucoup, ne pouvez-vous pas leur faire une piqûre de morphine ? » demanda-t-il à Lerrac.

Comme les wagons où étaient entassés les malades ne possédaient pas de couloirs, ils descendirent ensemble à la station prochaine, puis montèrent dans une voiture de troisième classe.

Il y avait dans ce compartiment une jeune fille, très gravement malade depuis plus de huit mois. Elle s’appelait : Marie Ferrand. Quelques jours auparavant le chirurgien de l’hôpital Saint-Joseph avait refusé de l’opérer, parce que son état général était trop grave. Elle avait voulu absolument venir à Lourdes. « Elle m’a été particulièrement recommandée, et je vous serais très reconnaissant de vous en occuper, » dit l’abbé P. à Lerrac. Et il ajouta : « Elle est si faible que je crains un malheur. »

La portière était ouverte et un matelas étendu transversalement sur les banquettes empêchait d’entrer de ce côté. La jeune fille était couchée, la face exsangue, crispée, les lèvres mauves.

« Je souffre beaucoup, dit-elle, mais je suis bien contente d’être venue. Les sœurs voulaient m’en empêcher !

– Je reviendrai vous voir cette nuit, fit Lerrac, et si vous souffrez, votre infirmière viendra me chercher, et l’on vous fera une piqûre de morphine.

– Elle n’est pas brillante, votre malade, dit-il à l’abbé B. Quand un malade meurt en route, qu’en fait-on ?

– Cela arrive rarement. En ce cas, on dépose le cadavre à la prochaine station. C’est très simple.

De tous côtés, des infirmières descendaient du train sur le quai. Aux fenêtres, l’on apercevait de pâles figures émaciées ; ici et là quelques paysans, avec des visages réjouis de curés villageois. De nombreuses jeunes filles allaient et venaient, habillées en infirmières, car le tablier blanc et les larges manches immaculées sont un costume fort seyant. Dans chaque wagon, il y avait une infirmière attitrée et un essaim de sous-infirmières. Beaucoup de paysans, des femmes de la campagne, aux faces hâlées, un peu ahuries, des gens portant des bouteilles vides, de petits paquets. La note dominante était la gaîté joyeuse.

Ce train de pèlerinage avait l’allure d’un train de plaisir, moins les rires et les refrains grivois. Un curé de campagne, à la figure brune et creusée, courait de wagon en wagon ; il avait amené cent cinquante montagnards. Il vivait avec eux, mangeant un morceau de pain, avec une tranche de saucisson, et buvant à la bouteille.

M. le Vicaire général traversa le trottoir et se rendit au buffet. Par humilité, le directeur du pèlerinage s’était logé dans un compartiment de troisième classe, où l’on avait entassé des caisses, des paniers et des provisions destinés aux malades, en cours de route.

Vers dix heures, sous la lumière de la lampe, tamisée par un rideau bleu, M. le Vicaire général, coiffé de sa calotte de velours, commença sa nuit. Mme de R. s’endormit avec dignité.

Au dehors, la lune brillait dans le ciel clair, et, au loin, on apercevait scintiller les vagues qui s’étalaient en nappes blanches, sur le sable de la plage, quand le train s’arrêta soudain dans une petite gare. Pas la moindre lumière. Sur le marchepied de sa voiture, Lerrac crut entendre parler.

« Docteur, docteur, disait une voix de femme, venez vite... Nous ne savons plus que faire. »

Lerrac suivit la forme blanche de l’infirmière, le long de la file interminable des wagons, jusqu’à un compartiment complet où ils montèrent.

La malade était étendue, à l’une des extrémités, sur une planche posée de façon transversale et recouverte d’un mince matelas. C’était une jeune femme vigoureuse qui se tordait dans des douleurs atroces ; et les personnes du compartiment en paraissaient atterrées.

« Je souffre à mourir, dit-elle d’une voix expirante. Depuis deux heures, il en est ainsi. Ah ! soignez-moi. »

Lerrac lui fit une piqûre de morphine ; sur-le-champ, la douleur céda. La jeune femme se mit à parler. « J’ai une maladie de cœur, dit-elle, et je suis enflée, mais on m’a donné tout à l’heure deux œufs durs, et je crois que j’ai une indigestion. »

Le rôle de Lerrac était terminé, mais il dut rester prisonnier jusqu’à la station suivante dans ce compartiment qu’occupaient quatre femmes, un paysan, et un jeune homme qu’à sa grande surprise, il reconnut pour un de ses anciens camarades de collège : A. B.

Le matin vers trois heures, à l’heure de la nuit qui précède l’apparition du jour, c’est pour tous les malheureux, les malades qui tremblent et qui souffrent, pour ceux qui veillent, le moment de la peur, de la détresse, du découragement. Dans le compartiment où Lerrac avait dû rester depuis la dernière gare, l’infirmière, qui avait veillé sa malade durant toute la nuit, s’était effrayée d’une syncope de Marie Ferrand. Elle avait fait appeler Lerrac en toute hâte.

Sur son matelas, à moitié habillée, Marie Ferrand était étendue, la face verdâtre, mais elle avait repris connaissance. La lampe du wagon éclairait mal. La chaleur était étouffante. Par la vitre, qui était baissée, entraient quelques bouffées d’air frais qui achevèrent de la ranimer.

« Jamais je ne pourrai arriver à Lourdes », gémit-elle avec angoisse.

Dans ce train très long, les voyageurs sont cahotés les uns contre les autres à chaque arrêt, et on conçoit sans peine quelles souffrances font endurer aux malades ces chocs répétés.

– À chaque arrêt, disait l’infirmière, sa figure se crispait, et elle semblait sur le point de s’évanouir... Je ne savais plus que faire pour la soulager.

– Nous allons lui faire une piqûre de morphine en attendant.

Sur le bras pâle, décharné, l’infirmière releva la manche. Lerrac fit monter la solution de morphine dans la seringue de Pravaz et, à défaut de lampe à alcool, passa l’aiguille dans la flamme d’une allumette ; il l’enfonça sous la peau blanche, où la fumée causée par l’allumette fit une petite tache noire.

– Dans cinq minutes, vous ne souffrirez plus. En attendant, nous allons regarder votre ventre, et mettre dessus du laudanum.

Les mains agiles de l’infirmière dénudèrent le ventre gonflé de Marie Ferrand. La peau luisait, tendue jusqu’à la naissance des côtes qui saillaient sous la peau. L’abdomen semblait distendu par des matières solides, et une poche liquide occupait la région de l’ombilic. C’était l’aspect typique de la péritonite tuberculeuse. Lerrac appliqua sur le ventre de la patiente le dos de l’index et du médius. La température était au-dessus de la normale. Les jambes étaient enflées. Le cocon battait vite, la respiration était également un peu rapide.

– Avez-vous encore votre père et votre mère ? lui demanda-t-il.

– Non, monsieur, ils sont morts depuis quelques années.

– Et de quelles maladies ?

– Mon père crachait le sang, et ma mère est morte d’une bronchite, après avoir été longtemps malade.

La sœur qui l’avait menée au train avait raconté à Lerrac, que toute sa vie Marie avait été malade. À l’âge de dix-sept ans, elle toussait et crachait le sang, à dix-huit ans elle avait eu une pleurésie, et on lui avait retiré du côté gauche deux litres et demi de liquide. Elle continua d’être malade, quoique moins gravement. Mais quand elle entra à l’hôpital de N., son ventre se mit à grossir ; elle eut de la fièvre, et le médecin dit qu’elle était atteinte de péritonite tuberculeuse. Au bout de quelques mois, il l’envoya à l’hôpital Saint-Joseph pour y être opérée ; mais le chirurgien en chef trouva son état général trop grave et ne voulut pas intervenir. On dit alors à sa famille qu’elle était perdue et on la renvoya à l’hôpital de N. Elle a tellement insisté pour venir à Lourdes, qu’on a fini par consentir à son départ.

Ces renseignements concordaient tout à fait avec ce qu’on pouvait constater. En regardant le ventre de la patiente, Lerrac avait songé que là, au-dessus de l’ombilic, on pourrait faire une incision de quelques centimètres, après anesthésie à la cocaïne. « Si elle revient de Lourdes, je pourrai toujours le lui proposer », se dit-il. Pour l’instant la morphine agissait.

– Je me sens mieux, dit-elle.

Prisonnier, Lerrac s’assit sur la banquette et dut attendre la station suivante pour regagner son compartiment.

Le soleil allait bientôt se lever. Le ciel, admirablement pur, avait encore les couleurs bleuâtres et froides de la nuit. Des champs montait une odeur fraîche, et une brume légère noyait les contours imprécis des collines que fermait l’horizon.

Mais l’air léger du matin n’entrait pas dans cette boîte malsaine où respiraient péniblement les malades.

La tête soulevée, Marie Ferrand respirait, elle aussi, cet air infect. Les paupières mauves s’étaient baissées. Elle paraissait dormir sous l’influence de la morphine. Marie Ferrand s’était calmée, et l’infirmière la regardait, rassurée. C’était une jeune fille qui soignait les malades par foi, sans doute, et qui avait dû passer par des émotions multiples. Lerrac n’avait remarqué d’elle que ses mains souples, aux doigts légers, mais énergiques, serrées au poignet par la manche blanche. Elle était habillée comme toutes les infirmières. Son visage attirait l’attention par ses yeux, qu’abritaient des sourcils foncés, lumineux, et où, à certain moment, semblaient remuer des paillettes d’or. Lerrac la fit causer un peu. Que venait-elle chercher à Lourdes ?

L’autre extrémité du wagon était occupée par deux pauvres femmes. L’une avait un petit garçon atteint d’une tumeur blanche du genou, l’autre une fille idiote, aussi grande qu’elle et qui, le corps raidi, la langue pendante, poussait des grognements comme une bête.

Glissant au-dessus de la colline verte, les rayons roses du soleil, lentement, frappaient la porte du wagon et la face même de la malade.

Les oiseaux chantaient. Une délicieuse odeur de foin coupé s’élevait du sol. La pureté de l’air rendait plus nets tous les détails du paysage. Dans l’adorable beauté du jour commençant, les horreurs de ce train de malades, qui courait à travers la campagne triomphante, devenaient plus visibles. Le pauvre visage de cette jeune fille, qui, à l’âge où tout vibre, n’a jamais connu la vie et ne la connaîtra jamais, n’était-il pas plus pitoyable devant l’impassible sérénité des choses ?

Et cependant, songeait Lerrac, aucun de ces êtres ne veut consentir à disparaître. Chacun ressent en lui-même ce besoin de vie, l’aspiration à la vie. Heureux ceux qui croient qu’il y a, au-dessus, une intelligence qui dirige le petit engrenage de la machine et l’empêchera d’être broyé par les forces aveugles.

Il était deux heures. On allait arriver. La terre sainte, la ville du miracle, Lourdes, le but de ce long et pénible voyage, apparaîtrait bientôt dans la gloire rayonnante de l’après-midi. Au-dessus des formes arrondies des premiers contreforts pyrénéens, quelques gros nuages blancs se montraient dans le ciel. L’air était immobile et chaud. Au bout de la ligne brillante des saules, on apercevait le gave de Lourdes, et beaucoup plus loin, une mince flèche, svelte et pure, qui se dressait dans la brume légère. Le train s’arrêta avant d’entrer en gare. À toutes les fenêtres, on vit paraître des têtes pâles, extatiques, joyeuses, saluant la terre d’élection où leurs maux allaient disparaître comme la fumée qu’emporte le vent.

Un immense souffle d’espoir jaillissait de tous ces désirs, de toutes ces angoisses et de tout cet amour.

M. le Vicaire général s’était levé. Mme de R. enfonçait son oreiller dans un sac de toile brodée. Le couple bourgeois se pressait dans le couloir, avec ses valises de cuir jaune. On était silencieux, et tout le monde regardait dans la direction de cette basilique, dont chacun, pour son propre compte, attendait des merveilles.

À l’une des extrémités du train, une voix entonna le chant sacré :

 

Ave maris Stella,

Dei mater alma...

 

De wagon en wagon, la Prière se propagea et jaillit de toutes les poitrines. Malgré leur confusion, on distinguait la voix aiguë des enfants, les grosses voix éraillées des prêtres, et celles des femmes.

Ce n’était pas le chant banal, roucoulé dans les églises par les chœurs des jeunes filles. C’était la prière du Pauvre haletant de faim.

Brusquement, tous ceux qui se trouvaient dans le même wagon que Lerrac se mirent à chanter. De sa belle voix, M. le Vicaire général soutenait les accents rauques du prêtre tuberculeux, et l’organe un peu fatigué de Mme de R. Dans son compartiment l’abbé P. entonnait l’Ave maris Stella et, à l’autre bout, l’on entendait la voix claire de la jeune fille aux yeux rouges, qui chantait sa partie avec les basses sonores des séminaristes.

L’émotion grandissait. Le train s’ébranla, et au milieu du chant d’allégresse et d’espoir, pénétra lentement dans la gare de Lourdes.

 

 

 

 

 

 

Il était près de midi. À la sortie de la salle à manger de l’hôtel, Louis Lerrac, traversa le grand hall plein de fraîcheur et d’ombre.

Sur le seuil de la porte, inondé de soleil, il s’arrêta un instant, ébloui par l’éclatante lumière. Puis ayant allumé une cigarette, il descendit sur le trottoir.

Dans la gloire de midi, le ciel d’un bleu ardent semblait vibrer au-dessus de la rue déserte. Les maisons jetaient sur la chaussée leur ombre courte et dure. Du sol blanc montait une lumière intense, aveuglante, qui blessait les yeux et les forçait presque à se fermer.

Un souffle tiède passa, en chassant devant lui un petit tourbillon de poussière. Des mouches bourdonnaient. Lentement Louis Lerrac remonta la rue radieuse de soleil. Il se dirigeait vers un monument situé à quelques centaines de mètres, l’hôpital Notre-Dame-des-Sept-Douleurs, où étaient entassés les malades conduits deux jours auparavant à la gare de Lourdes par les trains du Pèlerinage.

Docteur en médecine, prosecteur à la Faculté de Lyon, Lerrac s’occupait surtout d’anatomie, de sciences expérimentales, et il s’intéressait également à certaines questions situées à la frontière de la pathologie. Les histoires de Lourdes avaient depuis longtemps déjà attiré son attention. Sous les extravagances publiées par certains journaux catholiques et dans les deux livres de Boissarie, il y avait sans doute des phénomènes dignes d’une étude curieuse. Zola, d’ailleurs, témoin non suspect, n’avait-il pas vu des choses étonnantes ? Et ce terrain, méprisé de la plupart des médecins, vierge encore d’observations méthodiques, le tentait.

Quelques jours auparavant, le médecin chargé du service médical des pèlerinages, qu’il connaissait un peu, lui avait proposé de le remplacer.

Malgré sa répugnance à faire ce voyage au milieu des pèlerins, il était parti, emportant son appareil de photographie, sa boîte de couleurs, et un registre d’observations. Il n’y avait pas d’autre moyen de recueillir des documents. Perdu au milieu de plus de trois cents malades, il s’était hâté d’étudier le plus grand nombre possible de sujets, afin de pouvoir se rendre compte des modifications éventuelles de leur état.

Malheureusement, la brièveté du temps et des difficultés de toutes sortes ne lui avaient permis de faire qu’un petit nombre d’observations. Et à présent, il allait compléter l’examen de quelques cas, avant les baignades de l’après-midi. Il se trouva bientôt devant la grande grille qui séparait de la route l’hôpital de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs. Derrière cette grille s’étendait une vaste cour, que le soleil avait transformée en un désert vibrant de chaleur. Au fond, contre l’hôpital et la chapelle, on voyait des pelouses vertes et le feuillage sombre des haies de buis bien taillées.

Une double rangée de rails pénétrait dans la cour, qui permettaient d’amener facilement les malades de la gare à l’hôpital. Dans une longue voiture à rideaux blancs et rouges, abandonnée sur la voie, un hospitalier de Notre-Dame de Lourdes, ses bretelles de cuir jaune sur les épaules, sommeillait, la pipe de bruyère aux dents, le béret tiré jusque sur sa moustache de reître.

Deux autres hospitaliers, à l’allure d’ouvriers de cercles catholiques, sortaient de l’hôpital en portant un brancard.

L’hospitalité de Lourdes est composée d’hommes de tous les mondes, qui viennent chaque année passer quelques semaines à Lourdes, transporter les malades, les baigner (seulement les hommes) et faire la police de la grotte, des piscines et de l’hôpital. Pendant les grands pèlerinages, ils ont une besogne écrasante, dont ils s’acquittent avec le plus grand dévouement. Lerrac avait rencontré parmi eux de braves gens dont l’amabilité lui avait facilité sa tâche.

Devant la porte ouverte, S. M. parlait avec l’accent traînant des paysans, au milieu d’un cercle de brancardiers. C’était le chef des hospitaliers, un homme important, dont la barbe blanche s’étalait en éventail sur une poitrine couverte d’insignes bleus et de croix d’argent. Une superbe paire de bretelles de cuir attestait son dévouement, ainsi que la grosse décoration pontificale qui rougissait sa boutonnière. La grosse face rouge ruisselait de sœur, sous un beau béret de velours noir. Excité, soucieux, ravi, il donnait des ordres comme un général préparant l’attaque d’une armée.

Lerrac le salua, et se dirigea vers l’un des brancardiers, A. B., son ancien camarade de collège, qui l’interpellait gaiement.

A. B., lui aussi, avait passé des bretelles et, depuis deux jours, il transportait les malades dans les wagons, les descendait sur le quai de la gare, les charriait à l’hôpital, les déshabillait et les plongeait dans les piscines, sans répugnance pour les vieilles loques vermineuses, les plaies suintantes, les cancers sanguinolents, et les odeurs abominables de ces organismes en décomposition. À Paris, il n’aurait pas voulu toucher, même du bout de sa canne, le moins dégoûtant de ces malheureux.

Et Lerrac admirait l’influence du milieu.

« À quelle heure les malades sont-ils transportés à la piscine ?

– Nous commençons vers une heure et demie.

– Il est à peine midi, nous avons le temps. Viens te promener, en attendant. »

Ils s’avancèrent ensemble vers la ville haute, en suivant la rue déserte et lumineuse. Des boutiques d’objets de piété étalaient leurs devantures brillantes, sous des tentes de couleurs gaies. Une ruelle se montra entre deux maisons blanches, pleine d’une ombre fraîche et bleuâtre. Un sombre café y était tapi, en face d’une grande muraille grise.

Séduits par la tranquillité du lieu, ils s’installèrent sur les chaises de fer, et commandèrent du café ; puis A. B. fit venir de l’encre et se mit à écrire à sa jeune femme qui était restée seule à Paris.

Lerrac, appuyé au mur, contemplait la fumée de sa cigarette montant droit dans l’air calme, les passants qui, dans la lumière blanche, paraissaient au bout de la ruelle et, sous son chapeau, la figure coloriée d’A, B. Au fond de sa pensée, il s’étonnait un peu que celui-ci eût pu se décider à faire ce voyage en troisième classe dans la compagnie de malades répugnants, et se plier à ce dévouement de tous les instants. Il est vrai que sa jeune femme attendait la naissance d’un fils ; elle avait probablement envoyé A. à Lourdes pour attirer la bénédiction de la Vierge sur la tête de leur enfant. C’est pour cette raison sans doute qu’il avait accepté cette pénible corvée, car il devait être pénible à ce garçon élégant, qui n’avait ni l’allure ni les goûts d’un sacristain, de traîner une petite voiture de malade sur la voie publique, en récitant à haute voix des prières. Mais il croyait simplement, sans discuter, comme un petit enfant.

Et Lerrac songeait à sa propre évolution, si différente. Élevés au même collège, ils avaient reçu une formation religieuse identique. Mais la vie, de son étreinte dure, les avait jetés dans des voies opposées.

Lerrac, absorbé par ses études scientifiques, l’esprit séduit par la critique allemande, s’était peu à peu convaincu qu’en dehors de la méthode positive la certitude n’existait pas. Et ses idées religieuses détruites, sous l’action de l’analyse, l’avaient quitté en lui laissant le souvenir exquis d’un rêve délicat et beau.

Il s’était alors réfugié dans un scepticisme indulgent. Ayant horreur des sectaires, il croyait à la bonté de toutes les croyances sincères.

La recherche des essences et des causes lui paraissait vaine, l’étude des phénomènes seuls lui semblait intéressante. Le rationalisme satisfaisait entièrement son esprit ; mais, au fond de son cœur, une souffrance secrète se cachait, la sensation d’étouffer dans un cercle trop étroit, le besoin inassouvi d’une certitude.

Combien il avait passé d’heures d’inquiétude et d’angoisse à ses études de philosophie et d’exégèse ! Puis tout s’était calmé.

Mais, à présent, dans les profondeurs cachées de sa pensée, un vague espoir subsistait, probablement inconscient, d’étreindre les faits qui donnent la certitude, le repos et l’amour.

Il méprisait et aimait à la fois le fanatisme des pèlerins et des prêtres à l’intelligence close, endormie dans leur foi béate.

« Pour savoir très peu, se disait-il, j’ai détruit en moi des choses très belles. »

« La vérité est toujours mauvaise et triste, et je suis malheureux », pensait-il en mettant du sucre dans le café qu’on venait d’apporter.

Et il interrogea A. B. qui cachetait une enveloppe jaune.

« Sais-tu si quelques malades ont guéri, ce matin, dans les piscines ?

– Non, personne ; cependant j’ai vu devant la grotte un miracle. Je me promenais près des piscines. Une vieille religieuse arriva, marchant péniblement à l’aide d’une béquille. Elle prit un peu d’eau dans un gobelet, fit un grand signe de croix, et but. Aussitôt sa figure s’illumina, elle jeta les béquilles sur le sol, et courut à la grotte avec agilité, tomba à genoux devant la Sainte Vierge. Elle était guérie... On m’a raconté qu’à la suite d’une entorse survenue il y a six mois, elle avait été atteinte d’une affection incurable au pied. »

Lerrac se mit aussitôt à feuilleter son cahier d’observations.

« Cette religieuse, reprit-il, n’est-elle pas une hospitalière de l’Hôtel-Dieu de Lyon, âgée, petite et maigre, appelée sœur D. ?

– Oui, c’est bien cela, dit A.

– Eh bien, sa guérison est un cas intéressant d’autosuggestion.

« J’avais justement examiné déjà cette religieuse. Effectivement elle avait été atteinte d’une entorse, il y a quelques mois. Au moment de son arrivée à Lourdes, tout était guéri, et le pied était normal. Seulement cette bonne sœur, peu à peu, s’était figurée que jamais elle ne serait capable de recommencer à marcher.

« Elle fut prise de neurasthénie, ressentant, disait-elle, de grandes douleurs dans son pied, et n’avait plus quitté ses béquilles.

« Lourdes lui apparaissait comme la suprême espérance, la guérison assurée. Elle est venue, elle a guéri, c’est tout naturel.

– Mais comment expliques-tu que Lourdes ait réussi, dans ce cas où tous les autres traitements avaient échoué ?

– Parce que le pèlerinage a une incroyable force de persuasion, infiniment supérieure à celle des plus hauts maîtres de la médecine.

« D’une foule en prière se dégage une sorte de fluide, qui agit avec une force incroyable sur le système nerveux, mais échoue quand il s’agit d’affections organiques.

« J’ai assisté ce matin au douloureux spectacle d’une tentative avortée de guérison de cette espèce.

« Dans le bureau des constatations médicales, où je causais avec le docteur Boissarie, entra un monsieur, qui avait l’allure d’un médecin, et qui tenait par la main un joli enfant bleu, d’une dizaine d’années. C’était, en effet, le docteur X... Il nous raconta qu’il était venu à Lourdes, en pèlerin, et qu’il partait le soir même. Nous étions un peu étonnés de son air désespéré.

« Il fit alors étendre le petit garçon et releva la jambe du pantalon. Nous vîmes au-dessus du genou la peau blanche, bleuie par un lacis de veines. Je posai ma main et sentis sur l’os une tuméfaction dure comme du fer. Et je ne demandai pas d’autre explication. C’était un ostéo-sarcome, un cancer des os, – d’un aspect inoffensif, mais fatalement mortel, qui, malgré l’opération, mènerait cet enfant à la mort en un an.

« C’est mon fils unique, dit tout bas le père, cette tumeur maligne évolue avec une rapidité foudroyante.

« J’étais un sceptique ; fou de douleur, je suis devenu croyant, et pratiquant, parce que je suis impuissant sans mon fils.

« Accouru à Lourdes, j’ai prié et pleuré depuis trois jours. La Vierge est restée impassible. Désespéré, je pars pour faire amputer mon fils et le voir mourir bientôt. » Et, étouffant un sanglot, il sortit avec son petit garçon qui, lui, ignorait son mal.

« Les forces de Lourdes se brisent sur des forces organiques, fit Lerrac.

– Je t’assure cependant, répliqua A, qu’il existe des exemples de guérison de malades aussi graves.

« Henri Lasserre raconte l’histoire d’un mineur de L... atteint, depuis dix-huit ans, de varices et d’ulcères aux jambes, dont la guérison se fit en une nuit, sous l’influence de compresses imbibées d’eau de Lourdes. J. D. présentait sur sa jambe une plaie de trente centimètres. Elle vint de Belgique à Lourdes, elle se plongea dans la piscine. Au sortir du bain, la plaie avait complètement disparu. À sa place, on voyait une cicatrice rosée.

« Pierre de Rudder, et la Grivotte de Zola, et tant d’autres, ceux-là n’ont pas été guéris d’affections nerveuses.

« Pierre de Rudder, pour n’en citer qu’un, était atteint d’une fracture de jambe non consolidée, depuis huit ans ; il a guéri en l’espace de cinq minutes.

– Je connais ces récits, j’ai lu et médité les ouvrages d’Henri Lasserre, de Didary, de Boissarie et de Zola. Néanmoins je suis incrédule.

« Didary et Zola, pas plus que Lasserre et Boissarie, n’ont fait un travail scientifique. Ce sont des œuvres de vulgarisation, ou de pèlerinage, ou d’art, fort intéressantes et bien écrites, mais sans valeur réelle.

« La guérison de Pierre de Rudder est évidemment incroyable. C’est un récit extravagant où toutes les règles des lois biologiques sont supprimées. Voilà un homme qui, à la suite de la chute d’un arbre, présente une fracture non consolidée du tibia. Au niveau de la fracture, une plaie suppurante laissait voir les extrémités osseuses. La jambe était si mobile, que le pied pouvait faire un demi-tour, et le talon se porter en avant.

« Eh bien ! d’après le récit publié par Boissarie, cet homme avait une petite succursale de la grotte de Lourdes à X... Il est seul avec sa femme, et après avoir invoqué la Vierge de Lourdes, il se lève et marche complètement guéri. Ce serait le miracle typique, celui devant lequel les incroyants n’ont plus qu’à s’incliner, comme devant la signature du surnaturel, si vraiment il était authentique.

« On est obligé devant de pareils faits de rester sceptique.

« On doit craindre d’être trompé, ou de se tromper.

« Il faudrait que le malade pût être examiné par un médecin compétent, immédiatement avant sa guérison... Un malade, comme la religieuse que tu as vue ce matin complètement guérie, peut ne présenter que quelques symptômes, qui disparaissent sous l’influence de la suggestion.

« Chez beaucoup d’individus, et chez la plupart des femmes, le système nerveux augmente la gravité des symptômes d’une affection organique.

« C’est ainsi qu’une petite lésion de l’œil peut passer pour un blépharospasme hystérique, une contracture incurable des paupières.

« Au moment de l’exaltation d’un pèlerinage, la partie purement nerveuse de l’affection disparaît. Le malade est très amélioré, et vite l’on crie au miracle ! Un de mes amis me citait le fait suivant au cours d’un grand pèlerinage, à la procession, un malade d’aspect cachexique, dont l’organisme était détruit par une maladie chronique, se leva, debout, et cria qu’il était guéri et s’avança, seul, avec sa face de cadavre. La foule cria au miracle. Et, au milieu de l’enthousiasme, le malade se tint debout un instant, puis tomba mort.

« Tu vois ce que peut faire la suggestion intense, et la surexcitation nerveuse.

– Mais je t’assure que des maladies véritables, des tumeurs disparaissent. Seulement tu n’y crois pas parce que tu juges a priori le miracle impossible. Cependant Dieu peut bien modifier les lois naturelles, puisque Lui-même les a créées.

– Si Dieu existe, le miracle est possible. Mais Dieu a-t-il une existence objective ? La Vierge existe-t-elle ailleurs que dans nos cerveaux ? Et comment puis-je le savoir ? Il m’est aussi difficile d’affirmer a priori la possibilité que l’impossibilité du miracle. Jamais un philosophe positiviste ne lancera l’une ou l’autre affirmation en ces termes. Il dira seulement : « Le miracle n’a pas été jusqu’ici constaté scientifiquement. »

« Je sais bien que l’école scientifique qui a pour pontife M. Hernans et à laquelle appartiennent malheureusement un grand nombre de mes collègues, te répondra : « Le miracle est une absurdité et n’existe pas. »

« Le miracle est absurde, cela est certain. Mais s’il est constaté, dans des conditions assez concrètes pour avoir la certitude de ne pas être trompé, il faudra bien l’admettre. Aucun argument ne peut tenir contre la réalité d’un fait. Celui-ci a une puissance irrésistible, qui doit confondre au besoin les systèmes scientifiques, philosophiques et religieux. Dès qu’on abandonne l’observation méthodique des phénomènes, on flotte dans un brouillard d’incertitude et d’erreur.

– Mais quelles sont les guérisons qui, si tu les constatais, te feraient admettre le miracle ?

– La guérison brusque d’une maladie organique. Une jambe coupée se refaisant. Un cancer disparaissant, une luxation congénitale guérissant de façon brusque.

« Je crois que si de telles choses étaient constatées, il serait permis, devant la faillite de tout ce que nous considérons actuellement comme des Lois, d’accepter l’influence d’une puissance surnaturelle.

« Cette question est délicate, car nous ignorons presque tout des lois naturelles – et on peut craindre de ressembler aux hommes primitifs qui, à la voix du tonnerre grondant dans les nuages, s’imaginaient entendre une manifestation de la colère divine. Pendant longtemps on a considéré comme inguérissables les paralysies hystériques, les arthrites nerveuses, qui peuvent disparaître en un instant. Charcot a démontré que leur disparition est très naturelle.

« Il est certain que la manifestation de la volonté tendue de plusieurs milliers de personnes dégage un fluide, une force, que l’on sent lorsque l’on est soi-même dans la foule, et qui a peut-être une vertu cicatrisante...

« Lorsqu’il s’agit d’une affection purement organique, cette influence est manifestement insuffisante.

« Si le cas de Pierre de Rudder était bien authentique, s’il avait été bien observé, je ne vois pas comment il serait possible de l’expliquer. Mais à ces choses on ne peut croire que lorsqu’on les a vues.

– Si tu assistais à la reproduction d’une jambe coupée, tu serais bien ennuyé, car cela renverserait toutes tes thèses.

– S’il m’était donné de voir un phénomène aussi intéressant, et aussi nouveau, je ferais volontiers le sacrifice de toutes les théories et hypothèses du monde. Mais je n’ai aucune crainte. D’ailleurs je suis venu ici sans autre dessein que d’être un bon instrument enregistreur. Les malades seront visités avant et après. Si, par hasard, des modifications suivent dans leur état, elles seront constatées. J’écris des observations.

« Je fais abstraction de ma personnalité et de mes opinions. Je t’assure cependant que si je voyais seulement une plaie se fermer instantanément sous mes yeux, je deviendrais un croyant fanatique, ou je deviendrais fou. Cela ne m’arrivera pas, parce que je n’ai pu étudier qu’un petit nombre de malades atteints d’affections organiques. Quatre sont très intéressants. Je me suis occupé surtout des affections nerveuses, paralysies, hystéries traumatiques, phénomènes qui doivent sûrement donner des résultats. Une femme, atteinte d’une affection cardiaque sérieuse, avec un état général sérieux, suffoque ; elle a de la dyspnée. Je lui ai donné de la digitaline. Je l’ai examinée, je crois qu’elle a des lésions cardiaques, avec complications de phénomènes hystériques et qu’elle guérira. Il y en a ainsi plusieurs, qui sont susceptibles de guérir ou de s’améliorer.

– De quelle maladie est atteint ce jeune homme à la tête de Christ, que j’ai transporté ce matin à la grotte ?

– D’une épouvantable affection. Il a un cancer du rectum et de l’anus, une grande tumeur. Le chirurgien lui a fait un anus artificiel par lequel s’écoulent ses matières depuis plusieurs mois. Puis le cancer a occlué ; il a rempli de ses masses dures l’abdomen et le bassin, comprimant les nerfs. Dans quelques semaines, au milieu de souffrances intolérables, ce jeune homme mourra.

« As-tu remarqué cet enfant de quinze ans, L. P., dont la joue est gonflée par une tumeur de la grosseur de deux poings ? L’œil saille, violet, au dehors de l’orbite ; une masse sanguinolente et infecte s’écoule de la bouche. C’est un cancer de la mâchoire supérieure, qui le tuera bientôt.

« Il y a aussi une jeune fille, Marie Ferrand1, auprès de laquelle on m’a appelé peut-être dix fois, qui est plus immédiatement en danger qu’eux. Cette malheureuse a une péritonite tuberculeuse, à la dernière période. Tous ses parents sont morts tuberculeux ; elle a eu des plaies tuberculeuses, des cavernes pulmonaires, et depuis quelques mois une péritonite, diagnostiquée par un médecin et par Bromilloux, le chirurgien de Bordeaux bien connu. Cette malheureuse est dans un état pitoyable ; j’ai été obligé de lui faire déjà des piqûres de caféine. Je crains qu’elle ne me meure entre les doigts. Si celle-là guérissait, ce serait vraiment un miracle. Je croirais à tout et je me ferais moine !

– Méfie-toi, répliqua A. en riant. À Lourdes, toutes les lois sont renversées. Je suis persuadé que cette jeune fille peut guérir, de même que des cancéreux et que ce petit bonhomme extraordinaire qui a une bosse et les deux cuisses collées contre la poitrine. C’est un cas très curieux. Ce petit être qui a près de dix-huit, ans, a la taille d’un petit enfant. Il est atteint d’un mal de Pott, et d’une telle contracture des cuisses qu’elles se sont repliées sur le ventre.

« J’ai vu des individus atteints du mal de Pott. Jamais je n’ai vu un résultat pareil ni des lésions aussi accentuées. Le pauvre monstre est intelligent. Il est assuré que la Sainte Vierge le guérira. La confiance sereine de ces malheureuses gens est vraiment étonnante.

« Tous espèrent la guérison et malgré les fatigues de cet interminable voyage, ils sont joyeux et calmes.

« Mais il est une heure, il faut rentrer.

– Je dois examiner à quatorze heures et demie Marie Ferrand, la jeune fille atteinte de péritonite tuberculeuse, dont l’état continue à s’aggraver. Si on la ramène vivante, ce sera déjà un petit miracle. Viens donc la voir avec moi. »

Et, s’étant levés, tous deux s’acheminèrent vers Notre-Dame-des-Sept-Douleurs.

 

 

*

*    *

 

La salle de l’Immaculée Conception avait été réservée aux malades les plus gravement atteintes. C’était une grande pièce tranquille et sombre, située au rez-de-chaussée de l’hôpital. De hautes fenêtres à petits carreaux, ouvertes sur un cloître, n’y laissaient pénétrer, en cette après-midi rayonnante, qu’une vague lumière grise et froide.

Une écœurante odeur d’iodoforme flottait dans l’air. Le long des murailles blanchies à la chaux étaient rangés une vingtaine de lits, recouverts de couvertures marron. Les malades étaient assises sur des chaises, ou étendues tout habillées. Elles attendaient, prêtes pour le départ aux piscines. Lerrac passait silencieusement devant elles. Les fonctions du médecin sont bien simplifiées à Lourdes. Personne n’attend quelque chose de lui. On compte sur la Sainte Vierge ; n’est-elle pas là pour guérir les malades, supprimer la douleur, réduire les tumeurs ? Il y a un médecin, parce que les règlements l’exigent, mais on n’y fait pas appel, ou seulement au dernier moment, si l’on doit faire quelques piqûres de morphine ou d’éther.

Il s’approcha du lit de la jeune fille atteinte de péritonite tuberculeuse, auprès duquel se tenaient la supérieure de l’hôpital et une jeune fille revêtue du vêtement blanc des infirmières du pèlerinage, Mlle d’O. Celle-ci tourna tout de suite vers Lerrac sa jolie figure anxieuse et s’approcha de lui.

– Docteur, dit-elle, nous vous attendions avec impatience. L’état de notre malade s’est aggravé encore. Je ne sais plus que faire. Elle parle à peine. Je crois qu’elle est très mal.

Lerrac s’approcha du lit et regarda attentivement Marie Ferrand. Elle était couchée sur le dos, inerte. Sa figure blanche, amaigrie, était renversée sur l’oreiller. Les bras squelettiques reposaient sur la ceinture. La respiration était rapide et pénible.

– Comment allez-vous ? lui demanda doucement Lerrac.

Les yeux ternis, cerclés de mauve, se tournèrent vers lui, les lèvres grises s’agitèrent en laissant passer une réponse indistincte.

Lerrac prit le poignet, mit le doigt sur l’artère radiale. Le pouls battait une charge folle, cent cinquante coups à la minute, avec des intermittences. Le cœur lâchait.

« Donnez-moi donc la seringue de Pravaz, dit-il à l’infirmière. Nous allons lui faire dans la cuisse une injection de caféine. »

Ayant retiré les couvertures, l’infirmière écarta le cerceau qui maintenait au-dessus du ventre de la malade une vessie remplie de glace.

Le corps décharné de Marie Ferrand apparut, les côtes faisant saillie sous la peau, le ventre gonflé. La tuméfaction était presque uniforme, un peu plus volumineuse à gauche cependant. Doucement il appliqua ses mains et les laissa glisser sur la surface lisse, en exerçant une pression légère. Le ventre paraissait distendu par des matières dures, et au milieu, sous l’ombilic, une partie plus dépressible était remplie de liquide. C’était la forme classique de la péritonite tuberculeuse.

Prenant la seringue de Pravaz que lui présentait une religieuse, il passa l’aiguille dans la flamme de l’alcool et l’enfonça dans la cuisse décharnée. L’injection de caféine glissa sous la peau de Marie Ferrand dont la figure eut une brusque contraction.

Lerrac tâta les jambes qui étaient enflées jusqu’aux genoux ; il toucha le nez et les mains qui, depuis le matin, s’étaient refroidis, et regarda de très près les oreilles et les ongles, qui s’étaient couverts d’une légère coloration olivâtre.

Puis il se tourna vers A., qui se tenait à l’écart, un peu impressionné par ce spectacle de maladie et de souffrance :

– C’est une péritonite tuberculeuse, à sa dernière période. Le liquide a presque entièrement disparu. On sent dans les flancs des masses dures. Le père et la mère de cette jeune fille sont mords tous deux phtisiques. Dès l’âge de quinze ans, elle s’est mise à cracher le sang. À dix-huit ans, elle fut atteinte de pleurésie tuberculeuse, et on lui retira du côté gauche deux litres et demi de liquide. Puis elle eut des cavernes pulmonaires. Enfin, depuis huit mois, elle est atteinte de péritonite tuberculeuse, comme il est facile de s’en rendre compte. Elle est au dernier terme de la cachexie. Le cœur bat la campagne. Regarde sa maigreur et la couleur de sa figure et de ses doigts... Elle mourra très vite ; elle peut encore vivre quelques jours, mais elle est perdue. »

Comme Lerrac se retirait, Mlle d’O., lui dit :

– Docteur, pouvons-nous mener Marie Ferrand aux piscines ?

Lerrac la regarda étonné : « Et si elle meurt en route, que ferez-vous ?

– Elle m’a dit qu’elle voulait absolument être baignée... Elle est venue pour cela. »

À ce moment entra le docteur J., médecin dans une ville voisine de Bordeaux, et qui avait accompagné à Lourdes quelques-uns de ses malades. Lerrac s’avança aussitôt vers lui et lui demanda son avis sur l’opportunité de transporter la malade aux piscines.

On enleva de nouveau les couvertures ; le cerceau et la glace. J. se pencha sur Marie Ferrand, appliqua ses doigts jaunes aux articulations nerveuses, la percuta, l’ausculta, et au bout de quelques instants :

« C’est l’agonie, dit-il tout bas, elle peut mourir devant la grotte.

« Vous voyez bien, mademoiselle, répéta Lerrac, qu’il était imprudent d’emmener cette malade aux piscines. Mais je n’ai rien à autoriser ni à refuser ici.

– Cette jeune fille, dit la religieuse, n’a plus rien à perdre... Qu’elle meure aujourd’hui ou dans quelques jours, cela n’a pas beaucoup d’importance. Il serait cruel de lui refuser le suprême bonheur d’être conduite à la grotte, mais je doute qu’elle soit capable d’y arriver. Dans quelques minutes, nous allons la transporter...

– D’ailleurs, dit Lerrac, je vais aussi aux piscines. Si elle tombe en syncope, vous me ferez appeler. »

Et remettant dans sa poche le flacon d’éther et la seringue de Pravaz, il sortit avec J. et A.

– Elle va mourir, cette jeune fille, répétait J. Venez avec nous aux piscines accompagner Marie Ferrand, dit Lerrac. On va tenter « l’impossible prodige de la résurrection d’une morte ». Nous allons peut-être assister à cela. Je suis curieux de voir l’impression de la foule devant Marie Ferrand, surtout si le miracle vient à se produire. »

Et à l’oreille d’A., Lerrac murmura : « Si celle-ci guérit, je croirai aux miracles. »

Au-dessus des rampes monumentales qui montent de l’église inférieure jusqu’à la basilique, toute blanche avec sa flèche élancée, la place du Rosaire était baignée de lumière... Il était à peu près deux heures. Quelques pèlerins isolés s’accoudaient aux rampes de la basilique, et celle-ci, élégante et svelte, semblait s’élancer dans le ciel bleu, comme le jet d’une prière éperdue. Suivi de J., Lerrac se dirigea vers les piscines. Il franchit la haute route, dont l’ombre se projetait sur le sol tout blanc bordant le gave, et sentit la fraîcheur qui régnait sous les arbres. Dans l’air léger, un souffle parfumé passait. Les malades n’étaient pas encore arrivés. En face du gave, dans les eaux bouillonnantes et froides, on voyait sous les gros platanes les bâtiments bleus des piscines. Une balustrade de fer encerclait une réserve demi-circulaire, où, à l’abri de la foule, étaient posés les brancards et les voitures des malades. La file des pèlerins occupait l’espace entre la balustrade et le gave.

Lerrac entra et s’assit sur un banc, à la porte de la piscine des femmes. Un vent léger agitait le feuillage sombre des platanes. Des taches de soleil remuaient doucement sur le sol dallé. Sous la frondaison obscure, il apercevait les prairies situées au delà du gave, la chaîne basse des collines parsemées de métairies aux murailles blanches, et le ciel d’un bleu vibrant, où passaient quelques nuages lumineux.

Dans le lointain, une petite cloche jeta l’appel de sa voix d’argent. Une cigale chanta.

C’était une vision de calme fraîcheur, de joie et de repos. La paix délicieuse de l’heure dissipait ses préoccupations scientifiques, son souci constant de départ. Il se hâtait de goûter le charme étrange de la terre de Lourdes, où, dans une lumière d’une ineffable douceur, toutes les horreurs humaines viennent se montrer.

Bientôt, quand l’heure des bains serait venue, l’adorable beauté des choses se muerait dans la laideur humaine, misérable, de ces plaies, de ces tumeurs, de toutes ces monstruosités étalées au grand jour dans l’espoir du salut.

Un groupe de pèlerins arriva. A. et un monsieur à guêtres jaunes étaient attelés à un brancard. Marie Ferrand y gisait sur le dos, toute mince sous sa couverture marron qui bombait au niveau du ventre. La respiration était rapide et courte. Au-dessus de sa face de cadavre, Mlle d’O. tenait ouverte une ombrelle blanche. Ce spectacle, bien ordinaire dans le décor d’un hôpital, causait, sous la lumière crue qui en accusait tous les détails, une impression pénible.

Avant d’entrer dans la piscine, on déposa, un instant, le brancard sur le sol. La malade semblait avoir perdu connaissance. Lerrac saisit le poignet. Le pouls battait la campagne. La figure était terreuse. Une mouche verte se posa à l’entrée de la narine. Mlle d’O. la chassa avec son mouchoir, Lerrac disposa près de lui, sur le banc, la seringue de Pravaz et la bouteille d’éther, puis il attendit.

« Qu’il est donc difficile, songeait-il, de fixer l’avenir d’un malade ! Il est bien évident que cette jeune fille est perdue. Mais je ne suis pas capable de savoir si elle mourra dans une heure, ou dans trois ou quatre jours. Si elle venait à mourir dans la piscine, je serais curieux de voir l’impression produite sur les pèlerins, parce que cela me semblerait la faillite du miracle. »

Deux heures sonnaient à l’horloge de la basilique. Les petites voitures traînées par les brancardiers arrivaient en foule, escortées d’une nuée de pèlerins.

Une dame d’aspect élégant, la figure couverte d’un voile noir très épais, vint s’asseoir à côté de Lerrac. À travers l’étoffe de crêpe quelque chose rougeoyait, et on devinait une face de morte, au nez absent, sur laquelle un lupus avait imprimé des ourlets de pourpre, papillons sinistres. Un jeune homme en deuil, avec des gants gris clair, amena dans une petite roulotte une crétine, à gros goitre gélatineux et tremblant. Auprès d’elle se trouvait une jeune femme, dont le côté droit était paralysé, puis on plaça ensuite une grande idiote. Elle grognait en agitant continuellement la tête, et sa langue trop grosse sortait de sa bouche avec de la salive. De nouvelles voitures arrivaient sans cesse.

Lerrac s’était d’abord senti ému par les souffrances et les cris des malades, mais, au milieu de ces misérables, un sentiment étrange naissait en lui. Lui qui était plein de jeunesse et de vie, il songeait au désespoir de ces individus qui, jeunes aussi, sont privés d’activité et de liberté, qui sont toujours enfermés dans une chambre, qui jamais ne sentiront en eux le frémissement de l’amour.

Sa pensée se concentrait sur Marie Ferrand, dont il connaissait l’histoire, la vie de tuberculeuse écoulée dans les hôpitaux. Passant de la pleurésie à la péritonite tuberculeuse, elle allait mourir, sans avoir connu de la vie le charme du printemps et de l’amour. Cependant elle était moins malheureuse qu’elle ne le semblait, car elle croyait au Christ, qui était son espoir et sa seule pensée.

La mort du croyant est infiniment douce : elle est l’entrée auprès de la Vierge et du Christ ; quelle délicieuse image ! Combien devait être étrange le charme de ce Jésus, aux gestes calmes, dans la verdeur printanière des montagnes de Judée, se levant pour prononcer l’ineffable discours sur la montagne ! Il présentait à ceux qui souffrent les éternelles consolations. Comme il vaudrait mieux y croire ! Et la Vierge douce, qui protège, qui est compatissante à tous les maux, quelle douce image :

« Ah ! que je voudrais, comme, tous ces malheureux, croire que vous n’êtes pas seulement une fontaine exquise, créée par nos cerveaux, ô Vierge Marie. Guérissez donc cette jeune fille, elle a trop souffert. Permettez-lui de vivre un peu et faites-moi croire.

« Dès que l’observation n’agit plus, c’est l’homme gui paraît, ballotté au hasard des théories et des impulsions. Ce que je vois en ce moment est très rationnel. Si cette jeune fille guérit, ce qui semble absurde, faites que je puisse croire, en la retrouvant vraiment vivante à la sortie des piscines. »

Les malades arrivent toujours. De l’autre côté de l’enceinte, on aperçoit les hommes. L’œil extatique dans son visage jaune et cave, le jeune homme à la tête de Christ est étendu sur son brancard. Il rayonne d’espoir. L’enfant dont le mal de Pott a rétracté les cuisses contre la poitrine, récite avec ardeur son chapelet, tout replié dans sa petite voiture.

De sa bouche tordue, et tirée en haut par sa tumeur, J. D. murmurait une prière, son œil sain fixé sur le ciel. Tous les malades de la salle de l’hôpital étaient étendus en ce moment sur le sol. Tous paraissaient calmes et heureux. S. M. arriva, la figure ruisselante de sueur, sous son béret noir. Il fonça sur les malades et pria le brancardier de ranger les brancards. Il était l’ordonnateur suprême. Un jeune prêtre se plaça dans l’espace libre réservé au milieu des malades. Il allait commencer les grandes invocations. Au delà des bancs, c’était jusqu’au gave une masse ondulante de faces blanches, de têtes sans chapeaux. La petite voiture de Marie Fernand passait. En hâte, Lerrac s’approcha. Son état ne s’était pas modifié. C’était la même figure blême, le corps menu, le ventre volumineux, sans aggravation perceptible.

« On lui a fait seulement quelques lotions sur le ventre, dit Mlle d’O. ; les dames n’ont pas voulu la baigner. Nous allons la porter devant la grotte de Massabielle.

– Je vous rejoindrai dans quelques minutes, reprit Lerrac ; son état est stationnaire. Vous pourriez toujours m’appeler s’il s’aggravait. »

Le prêtre se mit à genoux en face des malades et de la foule. Il éleva vers le ciel ses bras en forme de croix. Il était jeune ; sa figure blanche et grasse, qui ruisselait de sueur, était couverte de taches de rousseur. Sa foi ardente et ses yeux d’enfant le sauvaient du ridicule. Un tel espoir jaillissait de sa clameur qu’on eût dit qu’elle montait directement vers la Vierge.

« Sainte Vierge, guérissez nos malades », cria-t-il en tordant sa bouche d’innocent.

« Sainte Vierge, guérissez nos malades », reprit la foule, en un cri puissant qui ondulait comme la houle.

« Sainte Vierge, exaucez-nous !

– Sainte Vierge, exaucez-nous !

– Jésus, nous vous aimons !

– Jésus, nous vous aimons ! »

Les cris de la foule se firent de plus en plus énergiques.

Au-dessus des têtes, on voyait des bras se lever. Les malades se soulevaient à demi sur leur brancard. La tension montait peu à peu.

Le prêtre se leva. « Prions, mes frères, les bras en croix. »

Et dans la foule, tous les bras s’étendirent. Une sorte de souffle parcourait la foule. Quelque chose d’insaisissable, de puissant, d’irrésistible et de silencieux, courait à travers elle, soulevant les volontés, ainsi que la tourmente sur la montagne.

Lerrac sentait distinctement cette impression puissante, qui échappait à l’analyse, lui serrait la gorge et crispait ses bras. Sans savoir pourquoi, il avait envie de pleurer. Que devait être l’impression des malades, aggravée par leur faiblesse, si un homme en pleine santé, comme Lerrac, l’éprouvait à un tel degré. Il regardait anxieusement tous les malades, surtout les nerveux, et s’attendait à les voir se lever, en criant leur guérison dans la joie. Personne ne bougea.

Il traversa les rangs des petites voitures et parmi la foule, pour aller à la grotte. Il s’assit sur le parapet qui borde le gave, et regarda la foule des pèlerins. Il reconnut un jeune interne qui venait de Bordeaux, M. M. ; il avait, la veille, fait sa connaissance,

« Avez-vous quelques guérisons ? lui demanda-t-il.

– Non. Quelques hystériques ont guéri, mais il n’y a rien là de plus extraordinaire que ce que l’on voit dans les hôpitaux.

– Venez donc regarder ma malade, fit Lerrac. Elle n’est pas bien intéressante, mais son état est très inquiétant. Elle doit se trouver à la grotte.

– Je l’ai aperçue, il y a quelques minutes, dit M. Il est vraiment regrettable que l’on ait consenti à la conduire à Lourdes, car on eût pu l’opérer et son voyage à la grotte ne semble pas lui réussir. »

Il était environ deux heures et demie. Sous le rocher de Massabielle, la grotte brillait des mille feux de ses cierges. Des chapelets, des béquilles, couvraient ses parois et son entrée. Et, à travers la haute grille de fer qui défend son abord, on voyait une statue de la Vierge, droite, dans l’enfoncement du roc où autrefois Bernadette avait vu la dame blanche illuminée, l’Immaculée Conception.

Au pied de la Vierge, un immense quadrilatère entouré d’une balustrade était réservé aux malades qui se trouvaient ainsi à la place d’honneur, tout près de la grotte.

Des hospitaliers de Notre-Dame-du-Salut se tenaient aux ouvertures, pour empêcher les bousculades et les encombrements, et faciliter les mouvements des petites voitures et des civières. À l’extrémité de l’emplacement vide, au premier rang, tout contre la barrière, une civière était déposée sur le sol ; auprès d’elle, Lerrac reconnut la silhouette mince de Mlle d’O. Lerrac et M. s’avancèrent alors vers la grotte et purent se placer en avant des barrières et avoir ainsi la vue générale des malades et des pèlerins. Ils s’accoudèrent à la balustrade basse, près de Marie Ferrand qui, étendue sur sa civière, inerte, la poitrine soulevée par sa respiration rapide, semblait à l’agonie. Quelques pèlerins arrivaient. La dame au voile noir entra et vint se placer contre le brancard, au premier rang. Elle souleva son masque, et Lerrac put voir sa face hideuse. D’un mouvement souple, Mlle d’O. s’agenouilla ; son profil était élégant, ses longs cils ombraient délicatement son visage ; elle priait ardemment, demandant sans doute le prodige. Des hospitaliers et des brancardiers se pressaient, nombreux.

Puis les petites voitures arrivèrent une à une. L’idiote à la bouche baveuse, la crétine au goitre gélatineux, furent rangées à côté de Marie Ferrand. S. M., la poitrine bombée sous ses insignes et sa décoration pontificale, fit irruption, tous les membres trépidants.

Le regard de Lerrac tomba sur Marie Ferrand ; il lui sembla que l’aspect de sa figure s’était modifié, que les reflets blêmes avaient disparu, que sa peau était moins pâle.

« Je suis halluciné, se dit-il ; c’est un phénomène psychologique intéressant et qu’il faudrait peut-être noter. »

Il sortit son stylographe et nota sur sa manchette l’heure exacte de son observation. Il était deux heures quarante.

« Cependant, jusqu’à ce jour, je n’ai jamais eu d’hallucination », se disait-il ; et se tournant vers M.

– Regardez donc cette malade. Ne vous semble-t-il pas que son aspect s’est améliorée ?

– L’amélioration n’est guère appréciable, si tant est qu’elle existe, répondit M. Je vois simplement que son état ne s’est pas aggravé. »

Lerrac s’approcha et compta le pouls et la respiration ; et au bout d’un moment : « La respiration s’est ralentie, dit-il à M.

– Aussi me semble-t-il, à présent, qu’elle va mourir, fit M. qui, incroyant, ne pouvait voir là un fait extraordinaire, un miracle. »

Lerrac ne répondit pas. Il avait sous les yeux une amélioration évidente et rapide de l’état général. Quelque chose allait arriver. Il se raidit contre une légère émotion. Penché sur la balustrade, il tendait toutes ses facultés d’attention sur Marie Ferrand, ne regardant plus qu’elle. À présent, devant la foule des pèlerins et des malades, un prêtre faisait un sermon. Des chants et des invocations éclataient. La figure de Marie Ferrand se modifiait toujours, les yeux brillants, extasiés vers la grotte. Une amélioration importante s’était produite. Mlle d’O. s’inclinait vers Marie Ferrand et la soutenait.

Tout à coup, Lerrac se sentit pâlir. Il voyait, vers la ceinture, la couverture se déprimer peu à peu au niveau du ventre. Stupéfait, il appela l’attention de M.

– Mais oui, dit celui-ci, il semble qu’il y ait une diminution. C’est sans doute la couverture.

Trois heures venaient de sonner à la basilique. Au bout de quelques minutes, la tuméfaction du ventre semblait avoir complètement disparu.

« Je crois vraiment que je deviens fou », pensait Lerrac.

Il s’approcha alors de Marie Ferrand, observa sa respiration et regarda son cou. Le cœur, quoique très rapide, battait régulièrement.

Quelque chose se passait à coup sûr.

– Comment vous sentez-vous ? lui demanda-t-il.

– Je suis très bien, pas très forte, mais je sens que je suis guérie, répondit tout bas Marie Ferrand.

Il n’y avait plus à hésiter. L’état de Marie Ferrand s’améliorait. Elle était déjà méconnaissable. Dans un trouble profond, incapable de réfléchir, Lerrac sans quitter sa place, prévint M. et Mlle d’O. de ce qui se passait.

Mlle d’O. regardait cette chose fantastique d’un air aussi peu étonné qu’un médecin qui assiste à la réduction d’une fracture ; elle y était habituée.

Lerrac ne parlait plus, ne pensait plus. Cette chose inattendue était à tel point contraire à toutes ses prévisions qu’il croyait rêver !

Mlle d’O. présenta une tasse remplie de lait à Marie Ferrand, qui la but en entier. Puis, au bout de quelques moments, elle souleva la tête, regarda autour d’elle, remua un peu, et se mit sur le côté, sans donner le moindre signe de douleur.

Lerrac se leva, traversa les rangs serrés des pèlerins qui poussaient des invocations qu’il entendait à peine, et s’en alla. Il était environ quatre heures.

C’était la chose impossible, c’était la chose inattendue, c’était le miracle qui venait de se produire !

Une jeune fille mourante était presque guérie.

Il ignorait encore l’état réel des lésions, mais une amélioration fonctionnelle qui serait tout à l’heure un « miracle » s’était, en fait, produite sous ses yeux.

Et avec quelle simplicité ! Mlle d’O. et lui étaient seuls à connaître la chose merveilleuse.

Il revint sur la place du Rosaire.

Le bureau des constatations médicales se trouvait sous l’arcade des escaliers monumentaux, à côté du poste des hospitaliers de Notre-Dame-du-Salut. En arrivant, Lerrac vit le docteur Boissarie, directeur de la clinique de Lourdes, qui se tenait debout sur la porte. Il le salua, et lui raconta tout de suite les choses étonnantes dont il venait d’être témoin. Boissarie le regarda, nullement surpris. C’était un petit homme âgé, trapu, à grosse face glabre. Sous ses sourcils sombres et saillants, des yeux ternes étaient embusqués. Mais brusquement on voyait, sous les paupières baissées, jaillir un éclair. Lerrac avait lu ses livres ; s’il ne croyait pas à l’excellence de ses méthodes critiques, il avait du moins pour son caractère et pour son intelligence une haute estime.

Le docteur Boissarie l’avait du reste accueilli avec amabilité, et lui avait donné avec une inépuisable complaisance tous les renseignements possibles. Par conviction beaucoup plus que par intérêt, Boissarie s’était fait le défenseur de Lourdes. En médecin intelligent, de bonne foi, il en avait décrit les grandes guérisons, dans des livres connus. Il méritait l’admiration qui doit aller à toute conviction sincère, à tout sacrifice. Au récit de Lerrac il s’était immobilisé et, comme celui-ci parlait d’une simple amélioration fonctionnelle sans guérison des lésions, Boissarie lui dit tranquillement : « Elle est guérie, votre malade, ou du moins c’est bien probable. Amenez-la, dès demain, ici à la clinique.

– Dès qu’elle sera rentrée à l’hôpital, je me hâterai de voir ce qu’il en est. Ce serait fantastique, fit Lerrac.

– Je vous disais bien hier que, sous une impulsion qui semble impossible, les cancers, les tumeurs, la tuberculose guérissent, reprit le docteur Boissarie. Il faut bien en prendre son parti. Pour la péritonite tuberculeuse, ce ne sera pas la première fois. J’ai ici des observations, spécialement celle du Père Salvatore, un religieux, venu ici mourant de tuberculose pulmonaire et péritonite. Il a guéri en cinq minutes. Et l’année dernière, à pareille époque, dans ce pèlerinage de Lyon, une jeune fille, Mlle D. a été guérie en quelques minutes d’une péritonite à forme très grave. »

Lerrac rentra à son hôtel, s’interdisant toute recherche avant de savoir exactement ce qui s’était passé. Mais il avait le bonheur profond de voir que le but de son voyage était atteint, qu’il avait eu la chance extraordinaire de voir quelque chose.

Il ne pouvait s’empêcher de penser : « Ce ne peut être une péritonite nerveuse : elle avait des symptômes trop accusés et absolument nets. » Malgré les observations de Boissarie, Lerrac était extrêmement anxieux de ce qu’il retrouverait. Vers sept heures et demie, il retourna à l’hôpital, brûlant de curiosité et d’angoisse.

Le soleil avait disparu derrière le sommet des collines. Dans la paix du jour finissant, les malades sur leurs civières, ou dans leurs petites voitures, remontaient vers l’hôpital, au chant des cantiques et des Ave Maria. Quelques-uns marchaient, la figure rayonnante, au milieu de leurs parents, de leurs amis, et des inconnus attirés par le charme tout puissant du miracle.

C’étaient les privilégiés, les bénis, sur lesquels la Vierge de miséricorde avait laissé tomber un instant son regard. Les autres, les misérables aux viscères tordus par le cancer, allaient rentrer aussi dans les salles de l’hôpital pour y souffrir, mais ils avaient malgré cela l’air heureux. Ils gardaient la certitude indéfectible que Jésus viendrait de son paradis pour les guérir.

Lerrac pensait : « L’impossible hypothèse est-elle devenue une réalité ? » Ouvrant la porte de la salle de l’Immaculée Conception, il se hâta vers le lit de Marie Ferrand et demeura muet. La transformation était prodigieuse.

La jeune fille, en camisole blanche, était assise sur son lit. Les yeux brillaient dans sa figure, grise encore et décharnée, mais mobile et vivante, avec un peu de rose aux joues. La commissure des lèvres au repos gardait un pli douloureux, empreinte des années de souffrance. Mais de toute sa personne émanait un indéfinissable sentiment de calme qui rayonnait autour d’elle, et illuminait de joie la triste salle.

« Monsieur le docteur, je suis complètement guérie, dit-elle à Lerrac, qui était allé près d’elle. Je me sens très faible, mais il me semble que, si je voulais, je pourrais marcher. »

Lerrac saisit son poignet. Sous son doigt, l’artère radiale battit de façon régulière et calme, quatre-vingts fois par minute. Cependant il se rappelait combien, les jours précédents, le rythme s’était accéléré, comme l’indiquait alors le pouls intermittent, rapide, presque incomptable. La respiration, elle aussi, était redevenue normale : la poitrine se soulevait lentement et régulièrement.

« Mais, se disait Lerrac, s’agit-il d’une guérison apparente ? d’une étonnante amélioration fonctionnelle ? d’un coup de fouet donné à l’organisme par une autosuggestion intense ? Ou bien les lésions ont-elles disparu ? Est-ce un phénomène rare, mais connu, ou un fait nouveau, une chose impossible, stupéfiante : le miracle ? »

Avant d’examiner le ventre de Marie Fernand, et de résoudre ce problème, Lerrac eut un instant d’angoisse et d’hésitation.

Frémissant à la fois de désir et de crainte, il rejeta la couverture, et regarda. La peau apparut blanche et lisse. Au-dessus des hanches étroites, il vit le ventre petit, plat et déprimé, comme chez une jeune fille de vingt ans très amaigrie. Alors il appliqua ses mains sur la paroi de l’abdomen ; elle se montra souple et dépressible, extrêmement mince.

Les doigts curieux se promenaient, sans provoquer la moindre douleur, fouillant en tous sens le ventre, le flanc et le bassin, à la recherche de la tuméfaction et des masses dures, qui s’étaient évanouies comme un rêve. Tout était redevenu normal. Les jambes seules restaient enflées.

La guérison était complète. La moribonde au visage déjà cyanosé, au ventre distendu, au cœur en déroute, s’était transformée en quelques heures en une jeune fille presque normale, seulement amaigrie et faible.

Lerrac sentit glisser sur son front des gouttes de sueur. Il avait la sensation d’avoir reçu un coup de poing sur la tête. Ses artères battaient. Il se raidit dans une impassibilité absolue. Le docteur J. passait avec M.

« Elle paraît guérie, dit-il à M., qui était entré sans qu’il s’en aperçût et se trouvait en face de lui. Examinez-la encore, je ne trouve plus rien. »

Le docteur J. et M. recoururent à la palpation du ventre. Lerrac restait en arrière suivant, les yeux brillants, tous les gestes de ses confrères.

« Cette jeune fille est complètement guérie, se disait Lerrac, c’est indiscutable. Je n’ai jamais vu une chose aussi intéressante. Quelle impression effrayante et délicieuse donne ce spectacle unique de la vie qui rapidement rentre dans un organisme presque détruit par des années de maladie ! Au-dessus de toute discussion, il y a un fait positif : la guérison d’une jeune fille très gravement malade.

« C’est la réalisation de l’impossible. J’ai dû faire une erreur de diagnostic. Il s’agissait peut-être d’une péritonite nerveuse.

« Cependant, il n’y avait pas de signes de péritonite nerveuse, mais tous les symptômes de péritonite tuberculeuse. On ne peut raisonnablement faire une autre hypothèse. Ses parents sont morts phtisiques, ses frères aussi. Elle a eu une pleurésie tuberculeuse, à répétition, puisque son médecin lui a retiré deux litres de liquide. Elle a eu de la tuberculose pulmonaire, et des hémoptysies. Puis les médecins et chirurgiens ont cru à une péritonite tuberculeuse. On ne pouvait vraisemblablement faire une autre hypothèse lorsqu’on avait touché son ventre. Si je n’avais écrit, à mesure, son observation, je douterais de l’exactitude de mes souvenirs. Il est absolument certain que son état général était extrêmement grave. Et elle a guéri.

« C’est le miracle, le grand miracle, qui enthousiasme les foules, et les pousse en une ruée folle à Lourdes. Et à juste raison.

« Quelle que soit l’origine de cette chose étonnante, c’est un beau et utile résultat. Quel heureux hasard de voir guérir, parmi tant de malades, celle que je connaissais le mieux et que j’avais longuement observée !

« Mais me voilà mêlé à une histoire de miracle. Tant pis ! Coûte que coûte, j’irai jusqu’au bout comme s’il s’agissait d’expérimentation sur un chien. Je ne veux être ici qu’un instrument enregistreur exact.

« Et si vraiment, c’est un miracle, il faut admettre la puissance surnaturelle. Tout cela est extraordinaire ; quelle est cette force qui sort de l’eau de Lourdes ? au fond, je n’y comprends rien... »

Et il demanda à M. qui palpait longuement le ventre de la malade.

– Trouvez-vous quelque chose ?

– Absolument rien, mais je vais ausculter les poumons.

M. appuya son oreille sur la poitrine de Marie Ferrand. Le docteur J. comptait les pulsations cardiaques, le docteur C., un Italien qui, après quelques années de noce à travers l’Europe, s’était converti au catholicisme, regardait Marie Ferrand.

Mlle d’O. était près d’elle. Ses jolis traits tirés par la fatigue, elle regardait sa malade avec une expression ravie et terrifiée. Des femmes s’étaient rapprochées et entouraient le lit. Tout le monde se taisait. Marie Ferrand, percutée, malaxée, palpée en tous sens, rayonnait. Sa joie et son bonheur silencieux semblaient se communiquer à tous. Une impression de joie sereine et de paix flottait dans l’atmosphère de la salle. La nuit tombait, la tranquille lumière de la fin du jour pénétrait par les hautes fenêtres ouvertes. Dans l’or limpide du ciel, Vénus brillait d’un éclat vert.

Les deux médecins avaient enfin terminé leurs examens.

– Elle est guérie, dit le docteur J., profondément ému.

– Je ne trouve rien, ajouta M. Sa respiration est tout à fait normale. Elle n’a plus rien ; elle peut se lever maintenant.

– Cette guérison ne peut pas s’expliquer par les moyens naturels, continua le docteur J.

– C’est un grand miracle, observa C. Vous allez vous convertir, monsieur Lerrac ? J’ai beaucoup prié pour vous.

– C’est, en effet, un miracle, dit Lerrac tout bas, si je ne me suis pas trompé de diagnostic.

Puis il resta silencieux dans un complet désarroi d’esprit. Il n’avait plus aucune opinion. Que pourrait-il répondre, quand on lui dirait que cette guérison était un miracle ? Il était bien incapable de donner une explication. Si vraiment c’était un miracle, si la Sainte Vierge avait voulu donner une preuve de son existence objective ? Pourquoi pas ? Alors il ne lui restait plus qu’à croire au miracle. C’est un miracle peut-être ? Il faut attendre un ou deux ans.

Mais qu’importent les causes et nos stériles discussions, devant le bonheur de cette jeune fille qui traînait une existence lamentable, et qui a pu revivre, qui va aimer, voir le soleil, l’air, vivre enfin. Voilà le résultat, le fait miraculeux, l’événement heureux.

« Qu’allez-vous faire, à présent que vous êtes bien pénétrée de la possibilité de votre miracle et de la guérison ?

– J’irai chez les religieuses de saint Vincent de Paul, je serai reçue par elles et je soignerai les malades. »

Pour qu’on ne vît pas son émotion, Lerrac sortit.

 

 

Après un examen de quelques malheureux, il quitta l’hôpital. Dans la nuit déjà profonde, des malades attardés regagnaient leur gîte. Un vieux monsieur, en pardessus jaune, traînait dans une petite voiture une idiote dont le goitre gélatineux tremblait sur la poitrine. On l’avait sans doute oubliée devant la grotte jusqu’à cette heure tardive. Le jeune homme à la figure dévorée par le cancer marchait à côté d’un prêtre. Tous les pèlerins valides descendaient comme lui vers la place du Rosaire, où allaient commencer les exercices nocturnes. À l’extrémité de la rue de la Grotte, la basilique se détachait sur le ciel, flamboyante des couleurs bleues, vertes, rouges, de milliers de lampes électriques. Par les deux rampes gigantesques qui accèdent à sa grande porte, des milliers de lumières descendaient vers la place, envahie elle-même par des ondes de feu. Un immense serpent lumineux déroulait ses anneaux sur l’esplanade.

Des chants discordants, des Ave, Ave Maria, indéfiniment répétés, s’élevaient de tous les points de l’immense foule.

On eût dit une prodigieuse retraite aux flambeaux, une foire gigantesque, où les bastringues étaient remplacés par des chœurs d’enfants de Marie. L’enthousiasme des fidèles allait grandissant. Tous chantaient. Mais Lerrac traversa rapidement la foule et les anneaux de la procession, pour se réfugier sur les bords du gave, à l’abri des refrains des obsédants cantiques et de cette débauche de lumières multicolores.

En traversant la foule des pèlerins enthousiastes et recueillis, il n’eut plus envie de sourire de leur naïveté et de leur espoir chimérique. Toutes ses conceptions se trouvaient momentanément renversées. L’absurde devenait la réalité. Les mourants guérissaient en quelques heures. De telles pratiques avaient donc une puissance et une utilité. Quelle leçon d’humilité ! Lerrac avait fait dans cette journée la plus merveilleuse des découvertes. Avoir affirmé qu’un malade ne guérirait pas, le voir ensuite se rétablir, n’est-ce pas déconcertant lorsqu’on a d’abord méthodiquement étudié le cas ?

Il en avait tant vu, déjà, de ces péritonites tuberculeuses, nerveuses même, qu’il se croyait incapable de se tromper de diagnostic. Cette Marie Ferrand, au lieu de l’amener à Lourdes, il lui aurait fait la laparotomie. Il avait déclaré qu’elle était mourante, et, à l’heure actuelle, il était incapable de donner une explication quelconque au phénomène incroyable qu’il avait sous les yeux.

Ou il s’était trompé grossièrement de diagnostic, ou c’était un miracle. Il avait beau essayer de se persuader qu’il ne devrait être qu’un bon appareil enregistreur, qu’il ne lui appartenait pas d’expliquer les faits, sa pensée ne lui obéissait plus et bondissait hors des limites étroites où il avait voulu l’enfermer. Elle s’agitait, impatiente de savoir ce qu’était la chose merveilleuse, extraordinaire et si douce, que les croyants appellent un miracle.

Au sens grossier du mot, Marie Ferrand était une « miraculée ». Une jeune fille, mourante à midi, et bien portante à sept heures du soir, c’était un fait anormal, qui justifiait l’enthousiasme de la foule.

Mais, dans sa pensée intime, que devait-il croire ? Troublé, il hésitait entre deux hypothèses : ou bien il avait fait une monstrueuse erreur de diagnostic, en prenant des phénomènes nerveux pour une infection organique, ou bien il s’agissait d’une péritonite tuberculeuse qui avait réellement guéri. Il s’était trompé grossièrement, ou bien un miracle avait éclaté sous ses yeux. Et sa pensée allait plus loin encore : quelle est la cause du miracle ?

Lerrac avait franchi la rampe et se trouvait près du gave, dans la solitude. Il aperçut alors, en face de la grotte, A. B. Il vint s’asseoir avec lui au bord du quai.

Silencieux, ils contemplèrent longuement la grotte qui flamboyait dans l’ombre et envoyait jusqu’à eux la lueur rouge de ses milliers de cierges. On entendait les deux échos des Ave de la procession finissante. Le gave roulait ses eaux bruyantes sur les rochers.

Des femmes priaient, silencieuses, assises ou à genoux. Contre la grille de la grotte, se détachait en noir la silhouette de Mlle d’O., agenouillée sur les dalles, absorbée dans une longue prière. Peu à peu, les pèlerins disparurent ; Lerrac et son ami restèrent seuls, devant la grotte déserte. Dans la paix de la nuit, tous deux se taisaient. A. B., épuisé de fatigue mais héroïque, songeait à sa jeune femme et à l’enfant qui naîtrait, au miracle merveilleux que Dieu avait fait. Quant à Lerrac, il fixait ardemment la statue de la Vierge, les béquilles éclairées par la lueur des cierges dont l’incessante fumée avait noirci la roche, et plus bas, dans l’ombre, la rangée des robinets de cuivre d’où coule l’eau miraculeuse. Car, en dehors de l’exaltation des foules, des chants, de l’odeur de l’encens, du frémissement de toutes ces volontés tendues, l’eau qui apparaissait là dans toute sa nudité était l’instrument de guérison – et cela lui restait toujours incompréhensible.

– Es-tu convaincu, à présent, philosophe incrédule ? lui dit doucement A. B.

– Que te répondre ? Croire est un acte si complexe... Je ne me rends pas compte encore de ce que nous avons vu. J’observe des phénomènes ; je ne remonte pas aux causes. Une jeune fille, très malade, dont les parents et les frères sont morts phtisiques, qui elle-même depuis l’âge de onze ans a présenté des hémoptysies, une pleurésie, un épanchement, des signes de tuberculose pulmonaire, et enfin des symptômes nets de péritonite tuberculeuse, a été guérie en quelques instants sous mes yeux. C’est une chose merveilleuse, un miracle.

– Mais le miracle est un fait surnaturel, une dérogation aux lois de la nature, réalisé par Dieu. Et c’est cela qui a éclaté entre tes doigts.

– C’est une hypothèse, qui te semble vraisemblable, qui est monstrueuse pour moi, et que je n’ai pas le droit de repousser a priori. Au point de vue scientifique, nous ne savons rien des causes premières, et comme disait Claude Bernard, nous n’avons pas, nous autres, à les chercher. Mais une erreur est toujours possible. Cette jeune fille avait peut-être une péritonite nerveuse qui a trompé les médecins et les chirurgiens, et qui a cessé instantanément sous l’effet d’une autosuggestion.

– Cependant tu étais si convaincu qu’elle était atteinte d’une affection organique que tu m’avais affirmé que si elle guérissait, tu te ferais moine.

– Hélas ! je reconnais avoir prononcé une parole imprudente, mais cela indique seulement ma bonne foi, nullement mon infaillibilité. J’ai pu me tromper.

– As-tu lu les livres de Lasserre, de Zola lui-même ?

– Oui, j’avais lu Zola, et d’après les cas dont il avait parlé, Élise Rouquet entre autres, j’avais cru qu’il existait des faits extraordinaires à Lourdes. Des cancers guérissaient, par exemple, mais le cas auquel nous venons d’assister est une tout autre preuve. Atteinte d’une affection vraiment organique, cette jeune fille serait morte avant peu. Sa guérison est merveilleuse. Il me fallait cette observation directe, car on est porté à croire malgré tout, à des supercheries.

« Ce qu’il serait juste à tout le moins de faire savoir, c’est que les malades guérissent à Lourdes de façon étonnante. Mes confrères s’entêtent dans le silence et une indifférence grossière. Des Commissions devraient venir ici faire la lumière à tout prix.

« Ces phénomènes inexpliqués sont angoissants, et terribles. Ou bien la certitude clinique n’existe plus pour moi, et je suis incapable d’étudier un malade, ou bien voilà un fait nouveau, vraiment stupéfiant, qu’il faut étudier dans ses moindres détails.

« Car on obtient à Lourdes des résultats infiniment supérieurs à ceux de toute autre thérapeutique. Pour guérir un malade, pour soulager des douleurs, tous les moyens sont bons, pourvus qu’ils réussissent. Seuls comptent les résultats pratiques. J’ai constaté un fait extraordinaire, d’un intérêt pratique considérable, puisque, d’un pilier d’hôpital, il a fait une jeune fille bien portante, qui peut vivre sa vie. Il faut donc constater les faits et surtout les étudier consciencieusement, au lieu de les dédaigner. Ce sont, je crois, les seules conclusions qu’on puisse tirer de notre miracle.

– Ce que tu dis est instructif. Mais la cause, quelle est-elle ?

– Ce n’est pas tout, en effet ; il est impossible que des phénomènes d’ordre naturel guérissent ainsi les malades. Ailleurs, ces guérisons ne se produisent pas. Les autosuggestions n’expliquent pas tout.

« Des malades ont guéri, en dehors des piscines, ou de l’eau de Lourdes. Pierre de Rudder, sans eau, en invoquant la Sainte Vierge.

« Pour moi, c’est la Vierge qui agit directement, par un phénomène surnaturel.

« Pour avoir une opinion, il faudrait étudier tous les faits, s’assurer de leur validité, photographier, non pas douter de la bonne foi, mais de la possibilité d’erreur de Boissarie et de ses confrères, instituer des réunions de médecins. On pourrait conclure.

« Quant à moi, je ne sais pas ; l’idée que l’eau naturelle agisse est une idée qui me répugne.

– Il n’en est pas moins vrai, dit A. B., en riant, que tu es obligé de prendre le froc. Adieu.

– Si j’étais dans un couvent, les moines me jetteraient à la porte, à cause de mon mauvais esprit. »

Il était tard, minuit peut-être.

Derrière la colline, la lune montait doucement dans le ciel splendide. Les arbres et leurs ombres s’allongeaient démesurément...

Dans la nuit transparente, Lerrac était tout seul. Il n’était plus qu’un homme errant dans la nuit, l’esprit à nouveau assailli par des préoccupations de critique scientifique qu’il avait essayé d’écarter... Comment expliquer les phénomènes de Lourdes ? Et devant ses yeux repassaient les épisodes si hallucinants de cette journée.

Il s’était raidi, depuis le début, contre l’impression violente, obsédante au plus haut degré, des scènes qui s’étaient produites devant lui. Il avait repoussé, de toute l’énergie de sa volonté, non seulement toute conclusion, mais toute pensée qui l’eût fait s’écarter du programme qu’il s’était tracé : observer, enregistrer comme un appareil, sans haine, sans amour.

Il lui était certes très désagréable d’être mêlé à une histoire de miracle ; mais il était venu pour voir, il avait vu, et comme dans une expérience de laboratoire, il ne pouvait pas dénaturer le résultat de ses observations. Faits scientifiques nouveaux ? Ou faits appartenant au domaine de la mystique et du surnaturel ? Ces questions étaient d’une gravité considérable ; car il ne s’agissait pas d’une simple adhésion à un théorème de géométrie, mais à des choses qui peuvent changer l’orientation de la vie.

Et c’était bien l’avis de Zola, et de tous ceux qui ont su se dégager de cet état d’esprit que l’insuffisance de leur formation générale donne trop souvent aux médecins. Leurs études professionnelles leur ont permis d’effleurer beaucoup de problèmes scientifiques, mais la plupart n’ont jamais fait de véritables recherches scientifiques et n’ont pas la moindre idée de ce qu’est la recherche expérimentale. Et ils se croient des savants ! L’absence de méthode sûre, la médiocrité intellectuelle de trop d’entre eux, les rendent incapables de faire un travail de critique honnêtement. La plupart se figurent encore qu’à Lourdes il n’y a que supercherie. Ils n’osent pas examiner la question, écouter le conseil de Zola, se rendre en foule vers ce lieu où très certainement se produisent des phénomènes du plus haut intérêt scientifique, des choses jamais vues, des faits entièrement nouveaux qui peuvent éclairer d’un jour spécial la pathologie nerveuse et le rôle du système nerveux, si mal connus encore.

La pusillanimité des médecins est telle que ceux qui ont été à Lourdes n’osent pas l’avouer2. Lerrac n’avait-il pas relevé sur le registre de Lourdes le nom de plusieurs de ses confrères, de ses amis, devant lesquels il avait parlé de ces questions et qui, alors, avaient feint de tout ignorer, de n’être jamais venus à Lourdes, craignant d’être traités de cléricaux, ou d’imbéciles ?

S’il était ennuyé d’être mêlé à cette histoire, Lerrac, lui, avait l’orgueil d’aller jusqu’au bout, coûte que coûte.

Mais où cela le mènerait-il ? De nouveau, impérieux, se levait en lui le besoin de connaître la cause de ces phénomènes étonnants.

« Les phénomènes naturels, les lois de la vie, sont presque entièrement inconnus. Nous ne connaissons de façon certaine qu’un très petit nombre de points qui se détachent comme un feu brillant au milieu d’un océan obscur.

« Il y a peut-être, sous l’influence de la tension de centaines de volontés, une force qui se dégage et va produire des effets thérapeutiques surprenants. Les faits de télépathie ont paru autrefois miraculeux.

« L’homme primitif qui entendait rouler le tonnerre, adorait la puissance de Dieu et redoutait sa colère.

« Tous ces phénomènes si obscurs ne s’expliquent-ils pas par des lois, mystérieuses, dont nous n’avons pas encore la moindre idée ?

« Peut-être, mais qu’il est cruel de ne pas savoir ! Et puis, en admettant qu’un cerveau intelligent réponde à la question, pourquoi en voit-on aussi qui guérissent en dehors de ces grandes manifestations d’exaltation contagieuse ? Dans le calme d’une chambre, au cours d’un pèlerinage isolé, comme Pierre de Rudder, comme J. D., ou comme Marie Ferrand, cette jeune fille étendue sur un brancard, presque seule, devant une grotte où flambent des cierges ?

« On comprend bien que les foules se précipitent à Lourdes, où les croyants se tournent vers un être mystérieux qui est censé répondre directement à leurs aspirations et à leurs prières. »

En rêvant ainsi, Lerrac se promenait sur l’immense plateforme bordée d’une balustrade qui précède l’entrée de la basilique.

Un calme et une paix infinie montaient de la campagne immobile sous la lune. Sur la vallée flottait une brume légère et blanche, tandis que les collines bleues s’allongeaient en belles lignes pures sous le ciel.

« Rien ne prouve en fait, se disait Lerrac, que Dieu n’existe pas et que la Vierge ne soit que le produit de notre imagination. Il me semble difficile de prouver Dieu, mais il est également impossible de le nier. Comment certains esprits, tels que Pasteur, arrivent-ils à concilier la foi scientifique avec la foi religieuse ? Il est probable que ces choses ont chacune leur méthode propre.

« On essaye de transporter dans le domaine métaphysique ses habitudes, ses certitudes scientifiques, et l’on ne voit plus.

« Si l’on veut raisonner juste, il ne faut pas sortir de la constatation des phénomènes et de leurs rapports.

« Dans la recherche des causes, on n’a aucune certitude, aucun moyen de savoir que l’on ne se trompe pas ; on peut donc admettre ce que l’on veut.

« J’ai d’abord été catholique sincère, puis stoïcien, puis kantien ; je suis tombé ensuite dans le scepticisme absolu et le dilettantisme.

« J’ai été de plus en plus malheureux. C’est le catholicisme que, malheureusement, je n’ai pas compris, qui m’a donné le plus de satisfaction.

« Je suis seul dans la nuit. Les systèmes purement intellectuels n’existent plus. Qu’importent les théories devant la vie et la mort ? Nous n’avons pas besoin de science pour notre vraie vie, mais d’âme et de croyance. »

Et Lerrac marchait à grands pas sur la terrasse, où, par moment, la voix des grandes orgues se faisait entendre. Un gardien, en sortant, fit crier les dalles sous ses souliers ferrés.

Des voix nombreuses s’élevaient à l’intérieur de la basilique. Un groupe de pèlerins basques garnissait la nef jusqu’aux portes de l’église.

Lerrac s’arrêta sur le seuil. Il lui fallait conclure. Incontestablement il s’était produit un miracle, car c’était bien un miracle, un grand miracle. Quelle était sa nature ? Nous verrons ensuite, dit-il ; c’est d’abord une guérison. Voilà ce qu’il lui était permis d’assurer. Mais peut-être, dans sa pensée intime, lui était-il impossible d’en rester là...

Lerrac gravit les marches. Dans l’éblouissement des lumières et des ors s’élevait le chant de l’orgue et de mille voix sonores. Il s’assit à côté d’un vieux paysan, sur une chaise, et, la tête dans ses mains, longtemps il resta immobile, bercé par les cantiques de la nuit, tandis que du fond de son âme montait cette prière :

 

Vierge douce, secourable aux malheureux qui vous implorent humblement, gardez-moi. Je crois en Vous. Vous avez voulu répondre à mon doute par un miracle éclatant. Je ne sais pas le voir, et je doute encore. Mais mon plus grand désir, et le but supérieur de toutes mes aspirations est de croire, de croire éperdument, aveuglément, sans plus jamais discuter, ni critiquer.

Votre nom est plus doux que le soleil du matin. Prenez le pécheur inquiet et au cœur agité, au front plissé, qui s’épuise à chercher des chimères. Sous les conseils profonds et durs de mon orgueil intellectuel, gît, malheureusement étouffé encore, un rêve, le plus séduisant de tous les rêves, celui de croire en Vous, et de Vous aimer, comme les moines à l’âme blanche.

 

Lentement, dans la nuit tranquille, Lerrac descendit les longues avenues et traversa la place du Rosaire toute blanche sous la clarté laiteuse de la lune.

L’esprit occupé par sa prière, il ne sentait qu’obscurément la délicieuse fraîcheur nocturne. Quand il se retrouva dans sa chambre, il lui sembla que plusieurs semaines s’étaient écoulées depuis son départ. De son sac de voyage, il sortit son gros cahier vert et se mit à écrire les observations de la fin de la journée ; il était trois heures du matin. À l’orient, une lueur blanche éclairait la profondeur de la nuit.

Une fraîcheur plus grande entra par la fenêtre ouverte. Il lui sembla que la sérénité des choses était descendue dans son âme, en douceur et en calme. Les préoccupations de la vie quotidienne, les hypothèses, les théories, les inquiétudes intellectuelles, avaient disparu.

Sous la main de la Vierge, il lui parut qu’il tenait la certitude. Il crut en sentir l’admirable douceur pacifiante, et si profondément que, sans angoisse, il écarta un retour du doute menaçant.

Dans l’ineffable beauté du matin, Lerrac s’endormit.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À la suite du choc éprouvé par le miracle qui s’était accompli sous ses yeux, Lerrac (Carrel) avait voulu s’isoler et il partit, l’hiver suivant, en pleine montagne. À son retour, il rédigea ces pages :

 

 

LE SILENCE

 

Au milieu de la nuit hivernale, à mille mètres au-dessus des forêts de sapins, dans les lieux glacés où la vie n’existe plus, je glissais sur l’étendue blanche. Les skis rapides et silencieux me portaient au fond d’un cirque de neige, entouré de toutes parts par des ondulations blanches occupées autre fois par un lac.

Dans le ciel limpide, la lune jetait ses ondes bleuâtres. Et de toute la neige, dans la nuit, rayonnait une idéale blancheur. À côté de moi, mon ombre cheminait toute noire sur le tapis blanc.

Et, dans le froid aigu, j’étais seul. La bise soufflait et chassait sur le névé les cristaux de glace détachés par les patins, et ces cristaux couraient en un grésillement argentin.

Silencieux, comme un oiseau de nuit, je regardais les étoiles scintillantes, j’écoutais bruire la neige sous le vent, et j’étais étreint par l’épouvante douce de l’isolement, du silence et de la mort.

Puis, peu à peu, de gros nuages s’amassèrent au-dessus de moi, pareils à des fantômes étendant un voile au-dessus du cirque.

La lune disparut, et les nuages proches rayonnaient une lumière blanchâtre, sinistre, qui éclairait la neige. Et je ne sentis plus les limites du ciel et de la terre.

Puis le vent s’arrêta, la neige cessa de courir en chantant ; et ce fut le silence absolu, lugubre, mortel. Au milieu de la blancheur du ciel et de la terre, les skis me portaient sans bruit, et je me demandais si je ne volais pas dans l’atmosphère comme un oiseau de nuit, car tout était blanc silence, mort.

Et une épouvante glacée m’envahit peu à peu. Un effort brusque me conduisit hors de ce désert de mort d’un aspect terrible, vers le vert, vers la lumière, vers la vie.

Et je me précipitai, éperdu, sur la pente déclive, par le passage, sans regarder en arrière, lancé dans une vitesse d’ouragan, vers la vallée où vivaient mes compagnons.

 

 

 

 

 

 

LES GUÉRISONS DE LOURDES

 

 

Notre éternel espoir doit être d’expliquer un jour l’inexpliqué.

Est-ce que le miracle se prouve ? Il faut y croire. Il n’y a plus à comprendre dès que Dieu intervient.

... Il n’y a pas de besogne plus héroïque que d’établir la plus petite des vérités.

... Les gens qui viennent discuter ici me font rire, quand ils parlent au nom des lois absolues de la science.

 

Émile Zola, Lourdes.

 

 

Si le voyage de Lourdes (juillet l903) marque une date dans la vie intérieure et dans l’évolution spirituelle d’Alexis Carrel, les faits qu’il lui fut donné de constater ne laissèrent pas de s’imposer ensuite à la recherche du savant. À ces guérisons qualifiées d’« anormales », mais qui existent, le docteur Carrel voulait qu’en dehors de toute explication philosophique et religieuse, la science appliquât ses méthodes d’analyse – et dans le dossier qu’il avait lui-même constitué sur Lourdes, il avait recueilli de nombreuses observations d’ordre strictement scientifique.

Le docteur Carrel dut, à l’époque, défendre ses vues dans la presse. La note que voici les résume.

 

 

Chaque année, des milliers de pèlerins et de malades se dirigent vers Lourdes, et à la suite de ces expéditions, la presse catholique publie un certain nombre de faits extraordinaires, qu’elle qualifie « miracles ».

Pendant bien longtemps, les médecins ont refusé d’étudier sérieusement ces cas de guérisons, bien que ce soit commettre de lourdes fautes scientifiques que de nier la réalité d’un fait sans l’avoir examiné préalablement.

Lourdes enveloppait peut-être des faits authentiques, d’une apparence telle qu’il était difficile de les prendre au sérieux. En outre, les questions de religion et de partis venaient encore travailler les esprits. Aucune critique, vraiment indispensable et sérieuse, n’a été faite jusqu’à nos jours. On s’est perdu dans des considérations sur les origines des faits.

Toute l’histoire de Lourdes peut se résumer en deux mots : en 1858, une bergère vit en apparition la personne que la religion catholique désigne sous le nom de Vierge Marie.

À la suite de cette apparition, quelques cas de guérisons se produisirent chez des malades conduits à la grotte de Massabielle.

L’affluence devint de plus en plus considérable, et actuellement des trains entiers y apportent leurs malades.

Nous ne discuterons pas ces croyances – au risque de scandaliser les croyants et les incroyants. Nous dirons qu’il importe peu que Bernadette ait été une hystérique, un mythe ou une folle, et même qu’elle ait réellement existé.

Il s’agit seulement de considérer les faits, tels qu’ils peuvent être scientifiquement constatés en dehors de toute interprétation métaphysique.

Pour beaucoup d’esprits, rien ne peut se produire par le jeu des forces naturelles, en dehors des faits observés depuis longtemps, décrits dans les livres et groupés plus ou moins artificiellement à l’aide des théories.

Lorsqu’un phénomène se présente, assez rebelle pour ne pas vouloir pénétrer dans les cadres trop rigides de la science officielle, on le nie, ou bien on sourit.

Le mathématicien Laplace, écoutant la communication de Pictet sur les aérolithes, s’écria : « Nous en avons assez de fables pareilles ! » – Les aérolithes étaient la nouveauté de l’époque. Avant de conquérir le droit de cité, leur existence fut niée.

Chaque époque a vu apparaître des faits qui semblent extraordinaires aux savants, et dangereux parce qu’ils brisent les formules schématiques où l’esprit humain a plaisir à s’enfermer.

Les esprits prétendus scientifiques les nient ; les autres les considèrent comme surnaturels. Un fait est déclaré surnaturel lorsqu’on n’en connaît pas la cause.

Tant que les hommes n’ont pas su expliquer les éclipses, ils y ont vu des effets surnaturels, parce que les éclipses représentaient une anomalie à l’ordre astronomique quotidien. Le côté surnaturel du phénomène a disparu en même temps que l’ignorance de la cause.

En présence des faits anormaux, nous devons faire des observations exactes, sans nous préoccuper de la recherche de la cause première, sans nous inquiéter surtout de la place que doit occuper le phénomène dans le cadre de la science actuelle. – « Il faut chercher à briser les entraves des systèmes philosophiques et scientifiques, comme on briserait les chaînes d’un esclavage intellectuel », a dit Claude Bernard.

Certes, il ne faut jamais mettre en doute les faits scientifiques vraiment démontrés. Mais, à côté de quelques points lumineux, les lois naturelles sont encore couvertes pour nous de ténèbres si épaisses que ce serait singulièrement rétrécir notre champ de connaissance que de le limiter aux seules lois actuellement connues.

Il en existe sans doute beaucoup d’autres, et le progrès scientifique consiste à chercher le nouveau, à analyser les phénomènes extraordinaires, à accuser leur individualité, à voir en quoi ils diffèrent des faits déjà connus, afin de trouver de nouvelles lois.

La science doit se tenir en garde constamment contre la supercherie et la crédulité. Mais il est de son devoir de ne pas rejeter les faits par cela seul qu’ils semblent extraordinaires et qu’elle demeure impuissante à les expliquer.

Dans le monde médical, beaucoup de gens nient les faits qu’ils n’ont pas eu l’occasion d’observer. C’est une erreur de jugement.

Celui qui étudie ces questions n’a pas les mêmes éléments de certitude que s’il opérait dans son laboratoire, avec des instruments d’une sensibilité constante, dont il n’a qu’à lire les indications sur des substances qui sont toujours sous sa main.

Il doit également faire abstraction de toute idée préconçue, et ne pas ajouter foi à la légère et se laisser induire en erreur par des dépositions tendancieuses et mensongères. Il doit se méfier du fanatisme des gens sincères. Il doit, en outre, affronter les préjugés religieux et antireligieux, la dérision et l’incompréhension de la foule des esprits forts et poursuivre hardiment, malgré tous les obstacles, le but qu’il se propose d’atteindre.

Un sujet de recherche ne doit pas être abandonné parce qu’il est difficile à explorer, ou parce qu’il est négligé ou méprisé par les savants contemporains.

Les sujets que nous allons étudier sont niés par les uns et considérés comme surnaturels par les autres, Avant de nier, il faut examiner : c’est le rôle de la science.

Nous voulons seulement faire remarquer que les phénomènes surnaturels sont bien souvent des faits naturels dont nous ignorons la cause.

Si nous trouvons la cause scientifiquement, si nous établissons le fait, chacun est libre de l’interpréter comme il lui plaît.

L’analyse ne doit pas être considérée par les catholiques comme une œuvre sacrilège ou comme une attaque. C’est simplement une étude scientifique. La science n’a ni patrie, ni religion.

 

 

 

Alexis CARREL, 1949.

 

 

 

 

 

 

 

 

 



1 Cette malade s’appelait en réalité Marie Bailly. Atteinte de « péritonite tuberculeuse », sa guérison avait fait l’objet d’une enquête du docteur Carrel. Cette enquête que le docteur Boissarie tenait pour « un modèle d’impartialité et de rigueur » fut ensuite publiée par les soins de ce dernier.

2 Écrit, rappelons-le, en 1903.